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La Comédie humaine - Volume 18 cover

La Comédie humaine - Volume 18

Chapter 22: OBSERVATION.
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About This Book

Le récit suit un juge d’instruction aux prises avec une enquête qui mêle interrogatoires, révélations d’identités et pressions venues de l’aristocratie parisienne. La découverte d’un lien entre un prévenu et un dangereux forçat aboutit au suicide d’un jeune homme, événement qui compromet la carrière du magistrat et met au jour rivalités sociales, manipulations amoureuses et interventions politiques. Alternant scènes de procédure, intrigues clandestines et moments privés, le texte examine l’ambition, la dépendance des institutions aux puissances extérieures et les effets tragiques des compromis moraux sur les existences individuelles.

IMP. S. RAÇON.

LA BELLE-MÈRE.

Elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, de l’huile sur le feu.

(VIE CONJUGALE.)

Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous. Elle marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché dans l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste bazar du Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante femmes plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes d’un prix fou, plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre féminine ce qui arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe de votre femme pâlit auprès d’une autre presque semblable, dont la couleur plus voyante écrase la sienne. Caroline n’est rien, elle est à peine remarquée. Quand il y a soixante jolies femmes dans un salon, le sentiment de la beauté se perd, on ne sait plus rien de la beauté. Votre femme devient quelque chose de fort ordinaire. La petite ruse de son sourire perfectionné ne se comprend plus parmi les expressions grandioses, auprès de femmes à regards hautains et hardis. Elle est effacée, elle n’est pas invitée à danser. Elle essaye de se grimer pour jouer le contentement, et comme elle n’est pas contente, elle entend dire: «Madame Adolphe a bien mauvaise mine.» Les femmes lui demandent hypocritement si elle souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un répertoire de malices couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance à faire damner un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à un démon.

Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas une des mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre de votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu?

—Demandez ma voiture.

Ce ma est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on a dit la voiture de monsieur, la voiture, notre voiture, et enfin ma voiture.

Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent à regagner.

Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour dire oui, disparaître et ne pas demander la voiture.

Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car vous en êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous entrevoyez déjà l’utilité d’un ami.

Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y monte avec une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle dans son capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se met en boule comme une chatte, et ne dit mot.

O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, tout raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont caressés par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y manque! Oui, vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus que vous, il vous reste une chance, celle de violer votre femme. Ah! bah! vous lui dites, vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu?

AXIOME.

Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours ce qu’elle n’a pas.

—Froid, dit-elle.

—La soirée a été superbe.

—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui, d’inviter tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque sur l’escalier; les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est perdue.

—On s’est amusé.

—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés, vous vous occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de peinture.

—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante en arrivant!

—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, et vous me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais quelque chose sans raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains moments vous êtes vraiment singulier, je ne sais à quoi vous pensez...

Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez la main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez une femme de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous met sur la même ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus compris votre femme avant qu’après le bal, vous la suivez avec peine, elle ne monte pas l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète.

La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est reçue à coups de non et oui secs comme des biscottes de Bruxelles, et qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait jamais d’autres! dit-elle en grommelant.

Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se couche, elle a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise. Elle ne vous comprend point. Elle se range dans son coin de la façon la plus déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée dans sa chemise, dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme un ballot d’horlogerie qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne vous dit ni bonsoir, ni bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous n’existez pas, vous êtes un sac de farine.

Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette même chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb en saumon. Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur l’Équateur, vous ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse personnifiée qui paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux pieds, au besoin. Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la Suisse vous répond par un conclusum, comme le vorort ou comme la conférence de Londres.

Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort.

Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie de chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a commencé des rêves! Vous grognez, vous êtes perdu.

AXIOME.

Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, c’est leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner.

Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, et profère des malédictions sur votre corps endormi.


LA LOGIQUE DES FEMMES.

Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous vous êtes lourdement trompé, mon ami.

AXIOME.

Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés.

Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le plaisir, et le plaisir n’est certes pas une raison.

—Oh! monsieur!

Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond de votre caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou en rentrant dans votre cabinet, abasourdi.

Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique de votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle de Ramus, ni celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre, ni celle de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques, et qu’il faut appeler la logique de toutes les femmes, la logique des femmes anglaises comme celle des Italiennes, des Normandes et des Bretonnes (oh! celles-ci sont invaincues), des Parisiennes, enfin des femmes de la lune, s’il y a des femmes dans ce pays nocturne avec lequel les femmes de la terre s’entendent évidemment, anges qu’elles sont!

La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions ne peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages.

Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec sa femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se trouve une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner est un repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref, vous n’entamez l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème ou votre thé.

Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre enfant au collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais avouer que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur ses deux jambes, porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme un têtard dans la maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il casse, brise ou salit les meubles, et les meubles sont chers; il fait sabre de tout, il égare vos papiers, il emploie à ses cocottes le journal que vous n’avez pas encore lu.

La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle dit: —Prends garde! à tout ce qui est à elle.

La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. Sa mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant, l’enfant est son complice. Tous deux s’entendent contre vous comme Robert Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant est une hache avec laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant va triomphalement ou sournoisement à la maraude dans votre garde-robe; il paraît caparaçonné de caleçons sales, il met au jour des choses condamnées aux gémonies de la toilette. Il apporte à une amie que vous cultivez, à l’élégante madame de Fischtaminel, des ceintures à comprimer le ventre, des bouts de bâtons à cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux entournures, des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies dans les bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un effet du cuir?

Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas vous fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le connaissent.

Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos rasoirs ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit drôle sourit et vous montre deux rangées de perles; si vous le grondez, il pleure. Accourt la mère! et quelle mère! une mère qui va vous haïr si vous ne cédez pas. Il n’y a pas de mezzo termine avec les femmes: on est un monstre, ou le meilleur des pères.

Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses ordonnances sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées que par celles du bon Charles X!

Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, vous vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette phrase interjective:

—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension.

—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton doux.

—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des hommes.

—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis par leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la loi et les prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas aux enfants des bourgeois les lois suivies pour les enfants des princes. Ton enfant est-il plus avancé que les leurs? Le roi de Rome...

—Le roi de Rome n’est pas une autorité.

—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas accuser l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois, en présence de...

—Je ne te dis pas cela...

—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe.

—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever la voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il a quitté la France, ne saurait servir d’exemple.

—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à sept ans à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.)

—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent...

—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant au collége avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre effet.)

—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière.

—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore Charles au collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour y entrer.

—Charles est très-fort pour son âge.

—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution très-faible, il tient de vous. (Le vous commence.) Si vous voulez vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au collége... Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien que cet enfant vous ennuie.

—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien! Nous sommes responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il faut enfin commencer l’éducation de Charles; il prend ici les plus mauvaises habitudes; il n’obéit à personne; il se croit le maître de tout; il donne des coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver avec des égaux, autrement il aura le plus détestable caractère.

—Merci; j’élève donc mal mon enfant?

—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes raisons pour le garder.

Ici le vous s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de part et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du vous, mais elle se blesse de la réciprocité.

—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous vous apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, vous voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre fils! Oh! j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre.

—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne dirait-on pas qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides, personne ne met ses enfants au collége.

—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. Je sais bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des garçons au collége à six ans, et Charles n’ira pas au collége.

—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas.

—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir.

—Raisonnons.

—Oui, c’est assez déraisonner.

—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus tard, il éprouverait des difficultés qui le rebuteraient.

Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption, et vous finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation qui figure un point interrogeant extrêmement crochu.

—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles au collége.

Il n’y a rien de gagné.

—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit Jules au collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras énormément d’enfants de six ans.

Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et quand vous jetez un autre:

—Eh bien?

—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle.

—Mais Charles a des engelures ici.

—Jamais, dit-elle d’un air superbe.

La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu des engelures?»

Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous croyez plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers.

AXIOME.

Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du fond et qui ne juge que la forme.

La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il est acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures.

Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre Charles au collége.

Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver à cette femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la proposition de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir ou de ne pas avoir des engelures.

Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez cette atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation par ces mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais il a bien vu qu’il fallait encore attendre.

Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant tout le monde, ils se font minotauriser six semaines après; mais ils gagnent ceci, que Charles est mis au collége le jour où il lui échappe une indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines en se livrant à une rage intérieure. Les gens habiles ne disent rien et attendent.

La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, à propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement. Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à ne jamais exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté. Comme toutes les choses de la nature femelle, ce système peut se résoudre par ces deux termes algébriques: Oui. —Non. Il y a aussi quelques hochements de tête qui remplacent tout.


JÉSUITISME DES FEMMES.

Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille manières d’être jésuite, et la femme est si habile jésuite qu’elle a le talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On prouve à un jésuite, rarement, mais on lui prouve quelquefois qu’il est jésuite; essayez donc de démontrer à une femme qu’elle agit ou parle en jésuite; elle se ferait hacher avant d’avouer qu’elle est jésuite.

Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite! Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que c’est que d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais vu ni entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...» et elle vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil jésuite.

Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale, elle en est peut-être la plus grande.

Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce soit de sa toilette;

De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes nues, avec une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en sarrau de velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas pouvoir lui acheter assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, —de petits ménages complets, etc.;

Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre une loge au spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des hommes trop galants, ou grossiers à demi; d’avoir à chercher un fiacre à la sortie du spectacle:

—Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle; les hommes sont tous les mêmes! Je gâte mes souliers, je gâte mon chapeau, mon châle se mouille, tout se fripe, mes bas de soie sont éclaboussés. Tu économises vingt francs de voiture, —non pas même vingt francs, car tu prends pour quatre francs de fiacre, —seize francs donc! et tu perds pour cinquante francs de toilette, puis tu souffres dans ton amour-propre en voyant sur ma tête un chapeau fané; tu ne t’expliques pas pourquoi: c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est indifférent!»

De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un; ou suivre les modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, mais à quel prix?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée que de les imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend pas ces femmes-là!) De ne pouvoir s’aller promener aux Champs-Élysées, dans sa voiture, mollement couchée, comme madame de Fischtaminel. (En voilà une qui entend la vie! et qui a un bon mari, et bien appris, et bien discipliné, et heureux! sa femme passerait dans le feu pour lui!...)

Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que des enfants, la misère précédente vous l’a maintes fois prouvé), battu par les caresses les plus chattes, battu par des larmes, battu par vos propres paroles; car, dans ces circonstances, une femme est tapie entre les feuilles de sa maison comme un jaguar; elle n’a pas l’air de vous écouter, de faire attention à vous; mais s’il vous échappe un mot, un geste, un désir, une parole, elle s’en arme, elle l’affile, elle vous l’oppose cent et cent fois... battu par des singeries gracieuses: «Si tu fais cela, je ferai ceci.» Elles deviennent alors plus marchandes que les Juifs, les Grecs (de ceux qui vendent des parfums et des petites filles), les Arabes (de ceux qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus marchandes que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est pis que tout cela, que les Génois!

Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, dans une entreprise, une certaine portion de votre capital. Un soir, entre chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, pendant que Caroline est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges blancs, le visage riant dans ses dentelles, vous lui dites: —Tu veux ceci! Tu veux cela! Tu m’as dit ceci! Tu m’as dit cela!... Enfin, vous énumérez, en un instant, les innombrables fantaisies par lesquelles elle vous a maintes et maintes fois crevé le cœur, car il n’y a rien de plus affreux que de ne pouvoir satisfaire le désir d’une femme aimée! et vous terminez en disant:

—Eh bien! ma chère amie, il se présente une occasion de quintupler cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire.

Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler son séant, elle vous embrasse, oh! la... bien!

—Tu es gentil, est son premier mot.

Ne parlons pas du dernier: c’est une énorme et indicible onomatopée assez confuse.

—Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire!

Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les comprendre; elles les comprennent, où, quand, comment? elles doivent les comprendre, à leur temps, —dans la saison, —à leur fantaisie. Votre chère créature, Caroline, ravie, dit que vous avez eu tort de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies de toilettes. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende n’est pas clair...

AXIOME.

Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage.

Enfin, Caroline craint des piéges; mais elle est enchantée de savoir qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement heureuse de vous voir y mettant vos capitaux.

Première époque. —Oh! ma chère, je suis la plus heureuse femme de la terre; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique affaire. Je vais avoir un équipage, oh! bien plus beau que celui de madame de Fischtaminel: le sien est passé de mode; le mien aura des rideaux à franges... Mes chevaux seront gris de souris, les siens sont des alezans, communs comme des pièces de six liards.

—Madame, cette affaire est donc?...

—Oh! superbe, les actions doivent monter; il me l’a expliquée avant de s’y jeter: car Adolphe! Adolphe ne fait rien sans prendre conseil de moi...

—Vous êtes bien heureuse.

—Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue, et Adolphe me dit tout.

Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un homme adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous choyé à en être incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline vante les hommes, —ces rois de la création! —les femmes sont faites pour eux, —l’homme est généreux, —le mariage est la plus belle institution.

Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les solos les plus brillants sur cette phrase adorable: —Je serai riche! —j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. —Je vais avoir un équipage!...

Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel collége on le mettra.

Deuxième époque. —Eh bien! mon cher ami, où donc en est cette affaire? —Que devient ton affaire? —Et cette affaire qui doit me donner une voiture, etc.?... —Il est bien temps que ton affaire finisse!... —Quand se terminera l’affaire? —Elle est bien longtemps à se faire, cette affaire-là. —Quand l’affaire sera-t-elle finie? —Les actions montent-elles? —Il n’y a que toi pour trouver des affaires qui ne se terminent pas.

Un jour, elle vous demande: —Y a-t-il une affaire?

Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois, elle répond:

—Ah! cette affaire!... Mais il y a donc vraiment une affaire!

Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant cette période, Caroline garde un silence compromettant quand on parle de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général: —Les hommes ne sont pas ce qu’ils paraissent être: on ne les connaît qu’à l’user. —Le mariage a du bon et du mauvais. —Les hommes ne savent rien finir.

Troisième époque.Catastrophe. —Cette magnifique entreprise qui devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont participé les gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des pairs et des députés, des banquiers, —tous chevaliers de la Légion d’honneur, —cette affaire est en liquidation! les plus hardis espèrent dix pour cent de leurs capitaux. Vous êtes triste.

Caroline vous a souvent dit: —Adolphe, qu’as-tu? —Adolphe, tu as quelque chose.

Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat; elle commence par vous consoler.

—Cent mille francs de perdus! Il faudra maintenant la plus stricte économie, dites-vous imprudemment.

Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. Le mot économie met le feu aux poudres.

—Ah! voilà ce que c’est que de faire des affaires! Pourquoi donc, toi, si prudent, es-tu donc allé compromettre cent mille francs? J’étais contre l’affaire, souviens-t’en! Mais tu ne m’as PAS ÉCOUTÉE!...

Sur ce thème, la discussion s’envenime.

—Vous n’êtes bon à rien, —vous êtes incapable, —les femmes seules voient juste. —Vous avez risqué le pain de vos enfants, —elle vous en a dissuadé. —Vous ne pouvez pas dire que ce soit pour elle. Elle n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent fois par mois elle fait allusion à votre désastre: —Si monsieur n’avait pas jeté ses fonds dans une telle entreprise, je pourrais avoir ceci, cela. Quand tu voudras faire une affaire, une autre fois, tu m’écouteras! Adolphe est atteint et convaincu d’avoir perdu cent mille francs à l’étourdie, sans but, comme un sot, sans avoir consulté sa femme. Caroline dissuade ses amies de se marier. Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui dissipent la fortune de leurs femmes. Caroline est vindicative! elle est sotte, elle est atroce! Plaignez Adolphe! Plaignez-vous, ô maris! O garçons, réjouissez-vous!


SOUVENIRS ET REGRETS.

Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, que Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par de petits mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de tranquille qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes y trouvent une sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du bonheur pour la fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais au dédain de leurs inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse d’être prise au mot.

Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, et sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun mari n’ose dire que le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit a certainement besoin des condiments de la toilette, des pensées de l’absence, des irritations d’une rivalité supposée.

Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme sous le bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive et soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez, à droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le remorqueur d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes amis! si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde ou avec intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les motifs du passant; d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître une querelle pour si peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous encore ceci, n’est-il pas excessivement flatteur pour l’un comme pour l’autre?

Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant, vous enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une horrible pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline a des défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient sous l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. Vous vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances y ont échoué plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune homme à marier (où est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations pleines de richesses fantastiques: la fleur des marchandises a péri, le lest du mariage est resté. Enfin, pour se servir d’une locution de la langue parlée, en vous entretenant de votre mariage avec vous-même, vous vous dites, en regardant Caroline: Ce n’est pas ce que je croyais!

Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où, vous rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et bonne; une âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse! Voilà bien cette coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui doivent résister longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et rêveur. L’inconnue est riche, elle est instruite, elle appartient à une grande famille; partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle saura briller ou s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et dans toute sa puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous vous sentez le pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos vanités, elle entendrait et servirait admirablement vos intérêts. Enfin, elle est tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes vos passions nobles! qui allume des désirs éteints!

Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les fantômes de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, de leur bec de vautour, de leur corps de phalène, les parois du palais où, comme une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée par le Désir.

Première strophe. —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah! quelle fatale idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment? c’est fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs ont de l’esprit! On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert!

Deuxième strophe. —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse de retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour son bonheur et pour le mien. Cet ange a fait son temps.

Troisième strophe. —Mais je suis un monstre! Caroline est la mère de mes enfants!

Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez horrible; elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle vous dit: «Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle tousse, vous l’engagez à voir, dès demain, le docteur. La médecine a ses hasards.

Quatrième strophe. —On m’a dit qu’un médecin, maigrement payé par des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent mille écus, et me doivent quarante mille livres de rente!» Oh! je ne regarderais pas aux honoraires, moi!

—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à toi; croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé.

Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, vous restez étendu sur la causeuse.

Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui vous ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante! vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche comme la voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors. Elle en a les merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. Votre femme, heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air taciturne. Cette jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés; elle domine votre pensée, et vous dites alors:

Cinquième et dernière strophe. —Divine! adorable! Existe-t-il deux femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge céleste! Étoile du soir et du matin!

Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre.

Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, elle n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé, vous l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre fois elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles, enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal, mais sans coquillages.

Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en termes assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle amie vient la voir, et Caroline vous compromet alors par des regards mouillés et longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se trouve heureuse.

Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile.

—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester deux heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires par une garde-malade comme celle que Henri Monnier met si cruellement en scène dans sa terrible peinture des derniers moments d’un célibataire! Ne te marie sous aucun prétexte!

Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous êtes sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, vous retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais vous commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que vous avez adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez garçon.


OBSERVATION.

Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de l’océan conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent, assez semblable à des rages de dents... Vous m’arrêtez, je le vois, pour me dire: —«Comment relève-t-on la hauteur dans cette mer? Quand un mari peut-il se savoir à ce point nautique; et peut-on en éviter les écueils?»

On se trouve là, comprenez-vous? aussi bien après dix mois de mariage qu’après dix ans: c’est selon la marche du vaisseau, selon sa voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout selon la composition de l’équipage. Eh bien, il y a cet avantage que les marins n’ont qu’une manière de prendre le point, tandis que les maris en ont mille de trouver le leur.

Exemples. Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue tout bonnement votre femme, s’appuie beaucoup trop sur votre bras en se promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus distingué de ne plus vous donner le bras;

Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins bien mis, quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le Boulevard était noir de chapeaux et battu par plus de bottes que de bottines;

Ou, quand vous rentrez, elle dit: «—Ce n’est rien, c’est Monsieur!» au lieu de: «—Ah! c’est Adolphe!» qu’elle disait avec un geste, un regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui l’admiraient: Enfin, en voilà une heureuse! (Cette exclamation d’une femme implique deux temps: celui pendant lequel elle est sincère, celui pendant lequel elle est hypocrite avec: «—Ah! c’est Adolphe.» Quand elle s’écrie: «—Ce n’est rien, c’est Monsieur!» elle ne daigne plus jouer la comédie.)

Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle... ronfle!!! odieux indice!

Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais, ceci n’arrive qu’une seule fois dans la vie conjugale d’une lady; le lendemain, elle part pour le continent avec un captain quelconque, et ne pense plus à mettre ses bas.)

Ou... mais restons-en là.

Ceci s’adresse à des marins ou maris familiarisés avec LA CONNAISSANCE DES TEMPS.


LE TAON CONJUGAL.

Eh bien! sous cette ligne voisine d’un signe tropical sur le nom duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et indigne de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite misère ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins, moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en ce qu’aucune moustiquaire n’a pu être inventée pour s’en préserver. Le Taon ne pique pas sur-le-champ: il commence à tintinnuler à vos oreilles, et vous ne savez pas encore ce que c’est.

Ainsi, à propos de rien, de l’air le plus naturel du monde, Caroline dit: —Madame Deschars avait une bien belle robe, hier...

—Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot.

—C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant les épaules.

—Ah!

IMP. E. MARTINET.

M. DESCHARS.

Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait ainsi.

(VIE CONJUGALE.)

—Oui, une robe de quatre cents francs! Elle a tout ce qui se fait de plus beau en velours...

—Quatre cents francs! s’écrie Adolphe en prenant la pose de l’apôtre Thomas.

—Mais il y a deux lés de rechange et un corsage...

—Il fait bien les choses, monsieur Deschars! reprend Adolphe en se réfugiant dans la plaisanterie.

—Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline sèchement.

—Quelles attentions?...

—Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise, décolletée...

Adolphe se dit en lui-même: —Caroline veut une robe.

Le pauvre homme!...

Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre de sa femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle mode les diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais sans sa femme, ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner le bras.

Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais aussi bien que ce qu’a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez le moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs; si vous parlez un peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et vipérine:

—Ce n’est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi! Prends donc monsieur Deschars pour modèle.

Enfin, l’imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage à tout moment et à propos de tout.

Ce mot: «—Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet jamais...» est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une épingle; et votre amour-propre est la pelote où votre femme la fourre continuellement, la retire et la refourre, sous une foule de prétextes inattendus et variés, en se servant d’ailleurs des termes d’amitié les plus câlins ou avec des façons assez gentilles.

Adolphe, taonné jusqu’à se voir tatoué de piqûres, finit par faire ce qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie. (Voyez l’ouvrage de Vauban sur l’attaque et la défense des places fortes.) Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune, élégante, un peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait ceci depuis longtemps) comme un moxa sur l’épiderme excessivement chatouilleux de Caroline.

O vous qui vous écriez souvent: «—Je ne sais pas ce qu’a ma femme!...» vous baiserez cette page de philosophie transcendante, car vous allez y trouver la clef du caractère de toutes les femmes!... Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera pas les connaître beaucoup: elles ne se connaissent pas elles-mêmes! Enfin, Dieu, vous le savez, s’est trompé sur le compte de la seule qu’il ait eue à gouverner et qu’il avait pris le soin de faire.

Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté de lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire) est un droit exclusivement réservé à l’épouse. Adolphe devient un monstre s’il détache sur sa femme une seule mouche. De Caroline, c’est de charmantes plaisanteries, un badinage pour égayer la vie à deux, et dicté surtout par les intentions les plus pures; tandis que, d’Adolphe, c’est une cruauté de Caraïbe, une méconnaissance du cœur de sa femme et un plan arrêté de lui causer du chagrin. Ceci n’est rien.

—Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel? demande Caroline. Qu’a-t-elle donc dans l’esprit ou dans les manières de si séduisant, cette araignée-là?

—Mais, Caroline...

—Oh! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle en arrêtant une négation sur les lèvres d’Adolphe, il y a longtemps que je m’aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de Fischtaminel est maigre). Eh bien! allez... vous aurez bientôt reconnu la différence.

Comprenez-vous? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d’avoir le moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme commun, rougeaud, un ancien notaire), tandis que vous aimez madame de Fischtaminel! Et alors Caroline, cette Caroline dont l’innocence vous a tant fait souffrir, Caroline qui s’est familiarisée avec le monde, Caroline devient spirituelle: vous avez deux Taons au lieu d’un.

Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon enfant: —Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel?...

Quand vous sortez, elle vous dit: —Va, mon ami, va prendre les eaux!

Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même les duchesses, emploient l’invective, et s’avancent jusque dans les tropes de la Halle; elles font alors arme de tout.