WeRead Powered by ReaderPub
La Comédie humaine - Volume 18 cover

La Comédie humaine - Volume 18

Chapter 41: PARTIE REMISE.
Open in WeRead

About This Book

Le récit suit un juge d’instruction aux prises avec une enquête qui mêle interrogatoires, révélations d’identités et pressions venues de l’aristocratie parisienne. La découverte d’un lien entre un prévenu et un dangereux forçat aboutit au suicide d’un jeune homme, événement qui compromet la carrière du magistrat et met au jour rivalités sociales, manipulations amoureuses et interventions politiques. Alternant scènes de procédure, intrigues clandestines et moments privés, le texte examine l’ambition, la dépendance des institutions aux puissances extérieures et les effets tragiques des compromis moraux sur les existences individuelles.

«Mon cher Hector,

»Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la différence qui distingue la femme de province de la Parisienne. En province, mon cher, vous êtes toujours face à face avec votre femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous jetez à corps perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le bonheur est un abîme, on n’en revient pas en ménage quand on a touché le fond.

»Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme, la voie la plus courte, la parabole.

»Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer à chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de recevoir au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction, d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se débarrasser; et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier, le caporal comme le maréchal de France.

»J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés à se vider quand ils sont charriés par des diligences ou des coucous, par tous les véhicules que traînent les chevaux, car personne ne cause en chemin de fer.

»A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions être pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal pour me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit. Eh bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes les campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent jamais les historiens.

»Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la théorie! Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives à la pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à marcher qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute circonlocution:

»—Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45e, que Napoléon avait surnommé le terrible (je vous parle des premiers temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes d’acier, et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux qui resteraient dans le 45e... Ceux-là marchaient sans aucune hâte, ils vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni moins, et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain. Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à la victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route.

»Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre, et tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector.

»Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant cent mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser une des plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle, il devra l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément, cent mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à faire trembler les plus courageux?

»Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme celui des peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de conditions négatives.

»Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant insisté la Physiologie du Mariage. J’ai résolu de conduire ma femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux où l’infidélité deviendra très-difficile.

»Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix de tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je crois, la marche à tenir pour...»

La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à faire expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes de la Physiologie du Mariage.


PARTIE REMISE.

Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement dans l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel devienne le type du genre.

La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop aimé d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est pas une provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de sa femme.

Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de Fischtaminel, qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une confession extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur ayant décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. Cette dame, qui tous les matins entend une messe, est une femme de trente-six ans, maigre et légèrement couperosée. Elle a de grands yeux noirs veloutés, une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, elle a la voix douce, des manières douces, la démarche noble, elle est femme de qualité.

Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie (presque toutes les femmes pieuses protégent une femme dite légère en donnant à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), madame de Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette Caroline du Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère assez violent de naissance.

Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans toute son horreur.

L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, en avril, précisément après les quarante jours de carême que Caroline observe rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, madame attendait donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en jour. Elle atteignit, d’espoirs en espoirs,

Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.

jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, lui fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.

Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque au ménage depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes infiniment plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant son premier promis.

Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, mais elle trembla de perdre les délices du premier regard si son cher Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui laissait respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les femmes pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas même leur mari, surtout quand elles sont maigres, sa femme de chambre l’entendit plus de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, avertissez-moi.

Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline prit un ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.

—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici. Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur ses jambes.

Cette voiture était celle d’un boucher.

Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa vase, la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, car madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà reçu par le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de simple batiste magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle donnait depuis trois mois.

—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre dans les chemises sans numéro.

Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme dans les trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où brillent les recherches, les broderies; il faut être une reine, une jeune reine, pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame était bordée de valencienne par en bas, et encore plus coquettement garnie par le haut. Ce détail de nos mœurs servira peut-être à faire soupçonner dans le monde masculin le drame intime que révèle cette chemise exceptionnelle.

Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit coiffer de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la dernière élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une femme pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, tout aussi bien qu’une coquette, ces jolies petites étoffes rayées, coupées en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui forcent une femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure avec des façons plus ou moins charmantes.

La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les messes passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes aimantes un de leurs douze travaux d’Hercule.

Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles ont raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps intolérable, on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit s’humilier. Caroline craignit donc de compromettre la suavité de sa toilette, la fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes cachaient une raison.

—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous les bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère la grand’messe...

Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt horriblement mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à Dieu! Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un pareil péché.

—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, est basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.

Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, bien que légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de déjeuner, et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme elle se tenait elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.

Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre; puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi digne que cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes les bornes imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même que donne la vraie piété. Quand madame de Fischtaminel raconta cette petite scène de la vie dévote en l’ornant de détails comiques, mimés comme les femmes du monde savent mimer leurs anecdotes, je pris la liberté de lui dire que c’était le Cantique des cantiques mis en action.

—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que deviendrons-nous?... Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.

Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon, le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit par l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle ne douta plus de rien, les sonnettes la firent éclater.

—La porte! ouvrez donc la porte! voilà monsieur!... Ils n’ouvriront pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa le cordon de sa sonnette.

—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui fait son devoir, c’est des gens qui s’en vont.

—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais Adolphe voyager sans que je l’y accompagne...

Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) avouait qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait pas exactement, il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième minute, il se sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la douzième, il lui souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il n’était plus le maître de ne pas le poignarder de plusieurs coups de couteau.

Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant les délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. Que tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence mille fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: il dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve devant des importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part et d’autre, tant les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout homme est aussi grand qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme aimante, est pour une femme pieuse, maigre et couperosée, d’autant plus immense, qu’elle n’a pas, comme madame de Fischtaminel, la ressource de le tirer à plusieurs exemplaires. Son mari, pour elle c’est tout!

Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua toutes les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, cette espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa pas une seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant celui des vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort mal sur ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, vaincue, se coucha sur les cinq heures et demie du soir, après avoir pris un léger potage; mais elle recommanda de tenir un bon petit repas prêt à dix heures du soir.

—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.

Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du poëte marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois heures du matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand Adolphe arriva, sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, ni sonnette, ni porte s’ouvrant!...

Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se coucher dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour de son Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut à la chambre d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le seuil, un affreux domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux cents lieues et passé deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le réveillât point: il était excessivement fatigué.

Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle courut à l’église entendre une messe d’actions de grâces.

Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, Justine répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse d’une femme de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur est revenu!

—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.


LES ATTENTIONS PERDUES.

Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui se donne des peines infinies et qui dépense beaucoup d’argent pour être à son avantage et suivre les modes, —qui se dévoue à tenir richement et avec économie une maison assez lourde à mener, —qui par religion, et par nécessité peut-être, n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude que le bonheur de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le sentiment maternel au sentiment de ses devoirs. Cette circonlocution soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.

Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les champignons à l’italienne.

Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu’elle a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas pour une femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l’être aimé gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l’idée fondamentale sur laquelle repose l’affection des femmes: être la source de tous les plaisirs de l’être aimé, petits et grands. L’amour anime tout dans la vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre dans les infiniment petits.

Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle saura comment s’arrangent les champignons à l’italienne, mais qu’elle aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie l’abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remerciements un bréviaire.

Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, montre à madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher.

—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les accommode?

—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.

Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté comment un cuisinier peut voler.

Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de chambre. Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle avait attendu monsieur.

Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, il existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a entre une belle nuit et une belle journée.

On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.

—Eh bien! Adolphe?

—Eh bien! ma chère?

—Tu ne les reconnais pas?

—Quoi?

—Tes champignons à l’italienne.

—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est des champignons...

—A l’italienne!

—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les exècre.

—Qu’est-ce donc que tu aimes?

—Des fungi trifolati.

Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui met en bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille espèces d’insectes et les nomme en us, de façon à ce que, dans tous les pays, un Silbermanus soit le même individu pour tous les savants qui recroquevillent ou decroquevillent des pattes d’insectes avec des pinces, qu’il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin pour la botanique et l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine.

—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger le visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile avec quelques ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une pointe d’ail, je crois...

On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la douleur d’une dent arrachée. Ab uno disce omnes, ce qui veut dire: Et d’une! cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes aimantes et mal aimées.


LA FUMÉE SANS FEU.

La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie de romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il n’existe de riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant quelques instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt comme une étoile qui file.

Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.

Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée, est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre justice de dire que la première, c’est d’en jouir. Tous ceux qui possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas comme la femme, des pieds et des ailes aux pièces d’or.

La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, que l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la lâcher.

AXIOME.

Aucune femme n’est quittée sans raison.

Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là vient la fureur de la femme abandonnée.

N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous sommes dans une époque calculatrice où l’on quitte peu les femmes, quoi qu’elles fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, la légitime (sans calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule d’ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous.

Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la quitte un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire Chaumontel, qui ne se termine jamais.

AXIOME.

Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.)

D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices et des auteurs.

Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, toute femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.

Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines. La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: elle rend une femme insensée.

—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me quitte-t-il? —Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?

Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise, la baronne comme la femme d’agent de change, l’ange comme la mégère, l’insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes, elles imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l’État invente dans l’intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans l’intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette dans la nécessité d’avoir des agents, et l’agent de toute femme qui se respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien respecter,

Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou de bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à secrets, —ni vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni votre toilette (une femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand il était garçon, qu’il conserve les lettres d’une ancienne maîtresse excessivement dangereuse, et qu’il la tient ainsi en respect, etc., etc.), —ni vos ceintures élastiques;

Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de chambre, car sa femme de chambre la comprend, l’excuse et l’approuve.

Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, ELLE VEUT TOUT SAVOIR.

Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la maîtresse du sort des deux époux. Exemple: Lord Byron.

—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour aller voir une femme...

Caroline devient pâle.

—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...

—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, les hommes sont inexplicables.

—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, une femme du peuple.

—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est la petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.

Et Caroline fond en larmes.

—J’ai fait causer Benoît.

—Eh bien! que pense Benoît?...

—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se cache de tout le monde, même de Benoît.

Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies passent à solder des espions, à payer des rapports.

Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion qui surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, celle par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille francs perdus annuellement au jeu par monsieur.

Et la mère! s’écrie Caroline.

Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et s’est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société qu’il n’est pas probable que madame puisse la rencontrer.

Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse; mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs, comme les espèces.

Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs aventures secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles pouvaient s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...

Cette petite misère a pour corollaire la suivante, beaucoup plus grave et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans des vices d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu’au dénoûment.


LE TYRAN DOMESTIQUE.

—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de Justine?

—Mais, oui, mon ami.

—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point convenable?

—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que vous l’observez, vous?

—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les femmes.

En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline.

Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame. Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau bronzée et des bijoux apocryphes.

Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a ses papillons noirs, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.

—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable, dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!...

Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de chapitrer Justine.

—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y rester, car monsieur veut vous renvoyer.

La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait hacher; elle est prête à tout faire.

—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon compte.

—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.

—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te rendre la vie dure, vieux pistolet!

Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc Justine?

—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible avec monsieur...

—Allons, voyons, dis?

—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le discret avec moi...

—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?

—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre madame, répond la femme de chambre avec autorité.

Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable, qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait l’impertinente...

On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline.

AXIOME.

Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, même les plus jolies.

Enfin l’aria della calumnia s’exécute absolument comme si Bartholo le chantait.

Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de chambre.

Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame de Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez lui furieux, fait une scène à Caroline et renvoie Justine.

Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, elle se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile de jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, une fille qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux depuis leur mariage.

—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.

Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, en arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette plaie un remède violent, et elle se décide à passer par les fourches caudines d’une autre petite misère que voici:


LES AVEUX.

Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?

—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix de Caroline.

—Promets-moi de ne pas te fâcher.

—Oui.

—De ne pas m’en vouloir...

—Jamais! Dis.

—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...

—Mais dis-donc!...

—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...

—Voyons!... ou je m’en vais...

—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je suis... et à cause de toi!...

—Mais voyons...

—Il s’agit de...

—De?

—De Justine.

—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa manière d’être expose votre réputation...

—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?

La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à sa vertu.

—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne m’as-tu rien dit de Frédéric...

—Le Grand? le roi de Prusse?

—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle Suzanne Beauminet!

—Tu sais...

—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le petit quand il a congé.

Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.

—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie Adolphe épouvanté.

—C’est Justine qui a tout découvert.

—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...

—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!

—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des tyrannies. Être à la merci de ses gens.

Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être espionné.

Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend une autre femme de chambre.

Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie, et ainsi conçue:

Madam!

Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair.

Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec l’inconnu.

Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.

La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent plus grave que celle-ci.


HUMILIATIONS.

A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, quand leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce qu’il existe, socialement parlant, plus de liens entre une femme mariée et un homme, qu’entre cet homme et sa femme; mais encore, parce que la femme a plus de délicatesse et d’honneur que l’homme, la grande question conjugale mise à part, bien entendu.

AXIOME.

Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée il y a un homme, un père, une mère et une femme.

Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq même, si l’on y regarde bien.

Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes, l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien peut commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux yeux de celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, aimée ou non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de son mari sont la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la femme qui aime, tant l’intérêt social est violent.

Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des petites misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.

Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières de se compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne prenons pour exemple que de toutes les fautes sociales, celle que notre époque excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, le vol honnête, la concussion bien déguisée, une tromperie excusable quand elle a réussi, comme de s’entendre avec qui de droit pour vendre sa propriété le plus cher possible à une ville, à un département, etc.

Ainsi, dans une faillite, pour se couvrir (ceci veut dire récupérer sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui peuvent mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne sait même pas si le hardi créancier ne sera pas considéré comme complice.

Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les plus honorables, se couvrir est regardé comme le plus saint des devoirs; mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la prude Angleterre, le mauvais côté de la couverture.

Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en rien, a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il lui apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un brick envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. Le juge est un homme en apparence sévère, qui cache un libertin; il garde son sérieux en voyant entrer une jolie femme, et il dit des choses excessivement amères sur Adolphe.

—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui peut vous attirer bien des désagréments; encore quelques affaires de ce genre, et il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? pardonnez-moi cette question; vous êtes si jeune, qu’il est bien naturel... Et le juge se met le plus près possible de Caroline.

—Oui, monsieur.

—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour la femme; mais maintenant, je vous plains doublement, je songe à la mère... Ah! combien vous avez dû souffrir en venant ici... Pauvres, pauvres femmes!

—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...

—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un regard oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je suis magistrat avant d’être homme...

—Ah! monsieur, soyez homme seulement...

—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...

Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.

Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de ses enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la prude, elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le galant vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une faveur.

—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, je serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si jolie personne, nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer l’affaire, il faut voir toutes les pièces, nous les compulserons ensemble...

—Monsieur...

—Mais il le faut...

—Monsieur...

—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder ce qu’on doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la beauté.

—Mais, monsieur...

—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant, et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. Et il reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi proposé.

Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame Adolphe en souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille en souriant avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à Caroline de se révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe m’a bien recommandé de ne pas irriter le syndic.»

Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se dégage et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois fois au juge.

—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, et votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il une sirène à un jeune homme qu’il sait inflammable?

—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, bien souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que l’urgence...

—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...

Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une profonde scélératesse chez Adolphe.

—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une mère de famille, pour des enfants...

—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter à mon indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous livre les créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, ma fortune; il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous donne le mien...

—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui s’est mis à ses pieds, vous m’épouvantez!

Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de cette situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire en ne compromettant rien.

—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.

—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra bien s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice d’une banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des choses qui ne sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; il a fait des affaires un peu sales, des tripotages indignes, vous ménagez bien l’honneur d’un homme qui se moque de son honneur comme du vôtre.

Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.

—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette brutale bordée.

—Eh bien! l’affaire...

—Chaumontel?

—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par des gens insolvables.

Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez JÉSUITISME DES FEMMES) pour doubler ses revenus; elle tremble. Le syndic a pour lui la curiosité.

—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, mais je pourrai vous regarder...

Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le banquier, en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, petit, menu... Madame seule a le pied aussi petit que cela... Du Tillet donc transigea... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit que vous aviez l’oreille délicieuse? —Et Du Tillet eut raison, car il y avait déjà jugement. —J’aime les petites oreilles... Laissez-moi faire mouler la vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —Du Tillet profita de cela pour faire tout supporter à votre imbécile de mari... —Oh! la jolie étoffe, vous êtes divinement mise...

—Nous en étions, monsieur?...

—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque comme la vôtre?

Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: elle lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire de cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent mille francs.

Cette petite misère a d’énormes variantes.

Exemple: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade aux Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains jeunes gens sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la Panurge: Caroline les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir pour éviter un duel à son mari.

Autre exemple: Un enfant du genre Terrible, dit devant le monde:

—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?

—Non, certes...

—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame Foullepointe.

—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui est bien plus fort que moi.

Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait à faire la cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement par elle après avoir eu (voir les DERNIÈRES QUERELLES) une première-dernière querelle avec Caroline.


LA DERNIÈRE QUERELLE.

Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de l’amour, s’il n’est pas toutefois son double. Quand une femme n’est plus jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. Aussi, l’amour conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme.

AXIOME.

Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est assis dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.

Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, ou plus souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve décisive. Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, à la vertu même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il n’est le même dans aucun ménage.

Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de querelles, s’il veut être exact.

Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment moins rude, d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel a des cheveux blonds et des yeux bleus.

Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, sortant de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme un rayon de soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close; —ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou elle aura été comme instruite par le parfum étranger qu’elle sentait depuis quelque temps sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes:

«Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e tu vairas si jen thême.»

Ou ceci:

«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce demain?»

Ou ceci:

«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’elles; prenez garde, la haine qui dure pendant votre absence pourrait empiéter sur les moments où l’on vous voit.»

Ou ceci:

«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, reçois mes compliments de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents, elle les a sans doute mis au Mont-de-Piété; mais la reconnaissance en est perdue.»

Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a choisi sa belle (selon le vocabulaire Fischtaminel).

Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, a vu de ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou bien Adolphe se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa; —ou bien un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l’absence de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de Caroline.

PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL


A LA PARTIE FINE.

DOIT A PERRAULT   M. ADOLPHE.

Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18.., un pâté de foie gras. 22 fr. 50 c.
Six bouteilles de divers vins. 70   »  
Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, no 21, un déjeuner fin, prix convenu. 100   »  
Total. 192 fr. 50 c.

Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le jour des Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation de l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous chez le notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.

Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise de fou.

Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait sur les yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements de cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que pour clore le roman, pour mettre le signet au livre, stipuler son indépendance, ou commencer une nouvelle vie.

Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, elles font cette querelle en manière de justification.

Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.

Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler les plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance prête pleurent beaucoup.

Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, comme la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé des Françaises, qu’elles sont heureuses de posséder légalement un homme dont raffolent toutes les femmes.

Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à teint brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener leur Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; elles le questionnent (VOIR LA MISÈRE DANS LA MISÈRE) comme un magistrat qui questionne le criminel, en se réservant la jouissance fielleuse d’aplatir ses dénégations par des preuves directes à un moment décisif. Généralement, dans cette scène capitale de la vie conjugale, le beau sexe est bourreau là où, dans le cas contraire, l’homme est assassin.

Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi l’auteur l’a nommée dernière) se termine toujours par une promesse solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, ou simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que nous donnons sous sa plus belle forme.

—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, et je ne l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible.

Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon charmant: elles ont deviné Dieu.

Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline en continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. Je ne veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te parlerai jamais de ce qui vient de se passer...

Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui serre à l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: il s’est fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.

Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle (Adolphe ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. Dans le monde, elle lance des généralités qui deviennent des particularités sur cette dernière querelle.

Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline n’ait rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où j’ai trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis notre dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu clair dans la vie, etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! Dans le monde, elle dit des choses terribles.

—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons plus: c’est alors que nous savons nous faire aimer... Et elle regarde Ferdinand.

—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à madame Foullepointe.

Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:

Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre le problème du mouvement perpétuel.


FAIRE FOUR.

Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées dans leur dure-mère absolument comme elles plantent des épingles dans leur pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les pourrait pas retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, de les dépiquer et de les y repiquer.

Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans un état violent de jalousie et d’ambition.

Madame Foullepointe, la lionne... Ce mot exige une explication. C’est le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, fort pauvres d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer pour se faire comprendre, quand on veut dire une femme à la mode. Cette lionne donc monte à cheval tous les jours, et Caroline s’est mis en tête d’apprendre l’équitation.

Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline sont dans cette saison que nous avons nommée le Dix-Huit Brumaire des Ménages, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois Dernières Querelles.

—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?

—Toujours...

—Tu me refuseras?

—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...

—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...

—Voyons?

—Je voudrais apprendre à monter à cheval.

—Mais, Caroline, est-ce possible?

Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme sèche.

—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule au manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me donnent en ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, il me semble, des raisons péremptoires.

Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, tous les ennuis de la lionnerie femelle.

Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner ce qu’elle veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce petit gouffre appelé le cœur, pour y mesurer la force de la tempête qui s’y fait subitement.

—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. Je suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me plaire. Et la dépense donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon ami!

Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces mots: Mon Ami, que les Italiens en ont trouvé pour dire: Amico; j’en ai compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents degrés de la haine.

—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. Je serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. Je m’y attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un refus: je voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez pour le faire.

—Mais... Caroline.

—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, et je ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.

—Mais... Caroline.

—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup trop à moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance en sa femme que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, lui! Peut-être est-ce à cause de cette confiance que vous ne voulez pas me voir au manége, où je puis être témoin du vôtre avec la Fischtaminel.

Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de paroles, qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, elle continue toujours:

—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, m’empêcher de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je ne manquerais pas de raisons à me donner, que je connais toutes les raisons à donner, et que je me les suis données avant de te parler.

Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du drame conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, orné de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces chefs-d’œuvre.

Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension d’une scène à demande continue, a senti sa haine de côté gauche redoublée contre son gouvernement. Madame boude, et boude si sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, sous peine d’être minautorisé, car tout est fini, sachez-le bien, entre deux êtres mariés par monsieur le maire, ou seulement à Gretna-Green, lorsqu’un d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie de l’autre.

AXIOME.

Une bouderie rentrée est un poison mortel.

C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse France inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir les saules de Virgile dans le système de nos habitations modernes. A la chute des oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.

Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est joué. Vient l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les Françaises ont le plus de succès.

Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un homme, se déshabiller, c’est devenir excessivement faible.

Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément juste:

AXIOME.

Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit.

Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.

Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être d’une séduction irrésistible pour Adolphe.

Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter, comme Isabelle au quatrième acte de Robert le Diable: «Grâce pour toi! grâce pour moi!» qui laissent les entraîneurs de chevaux à mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe. Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de l’Occident.

Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.


TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)

Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle apprend que le déjeuner est servi.

—Avertissez monsieur!

—Madame, monsieur est dans le petit salon.

—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel.

—Et de quoi?

—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...


OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes, ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en youyou, on parle en lala, on parle en nana, comme les mères et les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes, discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez les hommes est toujours petit.


—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?

—Comment?...

Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot: elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la dureté de l’enseignement.

Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui fait four.

En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour rien, c’est l’insuccès à son apogée.

Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que les femmes n’ont pas une fortune à elles.

Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.