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La confession d'un abbé

Chapter 11: IX
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About This Book

A senior cleric offers a first-person confession, recounting his aristocratic origins, the choices that led him into the Church, and a life marked by private temptations, public responsibilities, and political entanglements. The narrative mixes intimate reminiscence with scenes of official life as the speaker scrutinizes moral compromises, moments of weakness, and the strain between ambition and spiritual duty. Through sustained self-examination he confronts guilt, tests the limits of institutional mercy, and seeks personal reconciliation, ending in reflections on conscience, honor, and the possibility of inner redemption.

VIII

Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie et d'une tenue parfaite.

Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière. Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup, travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais personne n'eût songé à lui manquer de respect.

Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans.
Sa douceur grave la vieillissait.

Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares, des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins, prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions.

Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait.

Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa grand'mère.

Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci s'évaporait au feu de ses souvenirs.

A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de prendre miss Sharp pour confidente.

La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce fut l'Anglaise qui me reçut.

Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse.

Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande intelligence et de son grand coeur. La marquise n'avait plus guère d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle l'amour d'un mari?

Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges.

Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait charmant, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique, sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce charmant M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de mademoiselle Reine.

Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal.

Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie, pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait plus là; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle véritable grande dame, jalouse de respectability, se dégagerait de cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise, inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître.

Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à
Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci.

Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu, probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable candeur de cette Anglaise.

Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré.

Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation.

Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa place, que sa place était partout.

—A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde.

Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu.

L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver.

Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss
Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise.
Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine.

A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie, je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années.

L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné.

—Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'oeil, j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher de lui donner votre nom.

Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en paraissant suspecter l'amitié.

Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges, elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante, à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance.

Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi!

Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque.

Miss Sharp réfléchit, hocha la tête.

—C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-là, sur vous, des leçons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de lui faire des vers!

—Elle me l'a demandé.

—Quand je vous dis!

—Mais par politesse, pour guérir la blessure faite au poète.

Miss Sharp eut un doux mouvement des paupières qui ressemblait à un battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle reprit en souriant:

—Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la poésie viendra pour elle, j'en réponds, j'en suis sûre, si elle n'est pas venue.

La prédiction de l'Anglaise parut se réaliser.

Un incident nouveau qui marqua cette seconde période de mon amour et qui fut symétriquement la contre-partie de l'épisode de la bibliothèque, me fit penser du moins que miss Sharp travaillait réellement à incliner l'âme de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment.

Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire, debout, près de la porte du salon, Reine entra un jour.

Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées, quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de l'entrevoir.

Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire:

—Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne, et quand je serai en deuil, ce sera pis encore!

J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire.

Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette apparition.

Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour, d'une voix brève, pressée, saccadée:

—Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là… Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et que j'ai besoin de me reposer.

Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la même façon de parler:

—Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la carte qu'on nous remet de sa part?

—Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation désagréable.

—Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez guère.

—Oh! oh! dit l'Anglaise scandalisée.

Reine était revenue à son prochain voyage:

—Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-être l'été, en
Italie. Quand reviendrai-je?

Avec une ingénuité qui débordait sa piété filiale, elle ne disait plus nous, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle pouvait combattre dans certains cas et réduire à une certaine réserve, mais non soumettre, lui suggérait que pour être libre de revenir, il fallait peut-être qu'elle fût tout à fait orpheline.

Sa voix était devenue lente, en proférant ces dernières paroles. Elle eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'était jamais apparue, joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une sorte de geste de prière, elle murmura:

—Oh! ma chère grand'maman! quand je l'embrasse, j'espère toujours lui insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse!

Ses yeux bleus se voilèrent et restèrent quelques minutes baissés pour cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant:

—Monsieur d'Altenbourg, vous qui êtes poète, vous devriez mettre en vers le rêve que j'ai fait.

Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer de moi, reprendre l'avantage compromis par son accès de sensibilité? Ou bien, cette indulgence pour la poésie que miss Sharp m'avait annoncée était-elle venue déjà, si vite?

—Oui, continua-t-elle, j'ai rêvé, absolument comme dans une tragédie. Nous étions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher, à regarder voler des mouettes… Tout à coup, la marée nous gagna, nous enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se détacha de moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'éloigna, grandit, devint transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mêlant aux autres. Moi, je voulais la retenir, m'élancer… Je glissai. J'allais tomber, me noyer, quand j'étendis la main et la posai sur une main robuste… Et voilà tout, je m'éveillai.

—Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante.

—Ce serait peut-être joli en vers… J'ai songé à vous dire cela, monsieur Louis… Voulez-vous en faire un petit poème? Quant à moi je n'ai pas été contente de ce rêve. Il m'a semblé que je tournais à l'héroïne de tragédie. Tâchez de me raccommoder tout à fait avec la poésie et un peu avec les rêves.

—Quelle était cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec une bonne volonté que son regard de côté soulignait.

—Ah! voilà le mystère! Je ne sais pas. C'était peut-être la main d'un douanier, d'un baigneur!

Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle eût craint de paraître coquette, voulant réparer les torts qu'elle s'attribuait, depuis mes fameux vers déchirés, elle se hâta d'ajouter:

—Je vous étonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle raconté que nous faisions une grande consommation de poètes, depuis quelque temps. Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A Chavanges, mon éducation sera complète. En tous cas, j'en saurai assez pour ne plus faire de peine à des poètes et à des amis.

Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravité de femme dans ce rire de jeune fille.

C'était la première fois que l'âme de Reine voletait si près de sa bouche; ce fut la première fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa malice, pure dans ses audaces, naïve dans sa rouerie!

Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait étroitement son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne troublait par un étincellement cette harmonie douce.

Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!… Elle m'eût aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur était là, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main; elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun eût gardé la foi promise.

Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je m'en prendre à ma stupeur, à mon respect?

Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente, pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré.

Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma maladresse.

IX

Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais dû faire.

Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des coeurs de vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?…

Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature humaine.

La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je me perdis, en la perdant…

Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome, pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.

Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome. Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun Italien parmi les prétendants.

—Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.

Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en tenir.

Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la question.

—Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette blonde sentimentale?

—Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur, cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on ne pouvait tromper.

Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
Cabirand: je lui fis ma confidence complète.

—Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui écrirai.

Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page, tirée d'un psaume!

Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les Ardennes.

Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible toute hospitalité bruyante.

—Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision; la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai.

—Pour me conseiller?

—Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle personne.

J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la jalousie.

Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis le voyage!

Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je rêvais, et je me jurais d'être brave, habile.

Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant sa toute-puissante beauté.

Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la terre.

Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les yeux.

Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement belle.

J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond tous les désirs et qui veut la possession complète.

Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car, pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva, comme alarmée d'être si brutalement regardée.

Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries, l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un et de l'autre.

Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la rencontrai plus dans la bibliothèque.

Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.

Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître, je me disais, devant mon miroir:

—C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même, moi, moi!

Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.

Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs, j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.

Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut elle qui parla d'abord.

—Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures?

Elle riait. J'osai sourire.

—Et vous, mademoiselle?

—Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?

J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais tourmenté du désir d'être vrai.

—Non, mademoiselle, je ne le savais pas.

Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée.

—Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais vous?

—Moi, je suis un paysan.

—Oh! un paysan qui fait des vers!

—Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!

—J'ai fini mes lectures et mes études.

—Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de la prose.

Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:

—Est-ce que vous avez encore une vente de charité?

—Non.

—Tant pis.

—Pourquoi?

—Je vous achèterais votre récolte.

—Tout cela? Ce serait bien cher!

Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle fit quelques pas dans l'allée.

Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus prendre, je lui dis:

—Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?

Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux noirs, profonds et clairs.

—A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.

—A ce titre, je puis prétendre…

—Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez pas ce vilain mot, prétendre! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.

J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:

—Oui, je le suis.

—Eh bien, voilà une rose!

—Merci.

Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans l'allée:

—Gaston n'est pas descendu avec vous?

—Non.

—Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi vous êtes descendu de si grand matin?

Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.

—Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!

Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes les réserves.

—Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?

Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me rassura.

—Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous venez si souvent!

Je suffoquais; je m'arrêtai.

Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.

—Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.

—Et si je vous dis que je vous aime?

Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour m'interrompre et essayant de plaisanter:

—Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.

—Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré vous… mais, votre… mari?

Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:

—Oh! cela! c'est plus sérieux!

—Cela vous effraye?

—Non.

—Cela vous étonne?

—Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela autrement, moins vite, moins brusquement.

—Vous voulez de la prose!

Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête. Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.

Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:

—Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous scandalise, n'est-ce pas?

Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.

Elle continua:

—Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:—Ah! mon Dieu, en voilà encore un qui va demander ma main!—Je laisse bonne maman grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en trouverai peut-être un.

Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient, l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en essayant de s'en affranchir.

Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de ses cheveux, et me regardant en face:

—Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé… C'est bien hardi ce que je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.

Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:

—Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez! Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt… Puisque vous êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me dire pour me consoler et me rassurer?

Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire moqueur ou d'une larme.

Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que mon amour sacré lui eût gardé!

J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le sang au coeur et qui m'étouffait.

Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.

—Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut bien que nous nous expliquions.

Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son front, dans ses yeux, me pénétra. Mon coeur battit avec moins de violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort, parce qu'elle était bien pure, malgré tout.

Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une place à côté d'elle:

—Causons raisonnablement; voulez-vous?

—Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?

Elle reprit en secouant la tête:

—Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de miss Sharp… Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins pendant huit jours; voulez-vous?

—Je veux tout ce que vous voudrez.

—C'est une réponse de prétendant.

—C'est la soumission d'un coeur qui vous aime.

Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se rallumaient et qu'elle voulait éteindre.

—Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais. Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?

Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya pas de retirer.

—Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?

—En vous aimant toujours.

—Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!

Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable de grâce.

—Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.

Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:

—Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance, parce que vous me gêneriez.

Je me serrai un peu contre elle:

—Pourquoi?

Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:

—Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.

—Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes lèvres et en la couvrant de baisers.

Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les dents serrées:

—Vous feriez bien de partir tout de suite.

J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:

—Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus que la vôtre.

—Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.

Mais cette imprudence parut me donner la victoire.

Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:

—Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?

Je crus que j'allais tomber à ses pieds.

—Vous m'aimez?

Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger les paroles d'une autre:

—Franchement, je ne sais pas… Tenons-nous en à la trêve conclue.

Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et s'avança dans le parterre.

Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.

—Vous oubliez vos fleurs.

—Je n'en veux plus! laissez-les là.

Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.

Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.

Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une voix calme, limpide, presque gaie.

—Avez-vous lu Ruy-Blas, monsieur d'Altenbourg?

—Je l'ai vu jouer.

Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.

Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à mon tour.

—Pourquoi me demandez-vous cela?

—Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon, là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des pommes… Pourquoi faire? Je ne suis reine que par le prénom, pas même par le nom… On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de chambre…

Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme une cruauté envers elle et envers moi.

Elle poursuivit:

—Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu Ruy-Blas. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade, l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais, monsieur, mon ami. Au revoir!

Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin, ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi, déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si charmante et si effrontée.

N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp, à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant Shakespeare?

X

Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?

Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et sublime l'adultère a été la revanche désespérée.

Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde, librement, gaiement.

Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.

Je fus donc calme et rassuré.

Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse, entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle était intelligente, bonne et admirablement belle.

Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je n'avais pas assez souffert pour le mériter.

Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec frénésie.

Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan arrêté, d'amorcer à tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau, les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.

Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.

Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules comme Gaston.

Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.

On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en l'irritant.

Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à plusieurs reprises, je me trahis.

Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.

Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant quelques instants isolés.

Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de Thorvilliers et Gaston.

Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:

—Prenez garde! Vous êtes jaloux!

Je tressaillis; je voulus nier.

—Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous n'avez encore aucune raison pour le devenir.

Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.

Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et m'en félicita.

Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:

—Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?

—Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il vous a paru long?

—Vous voyez que je l'ai compté!

—Si je vous demandais de me faire crédit?

—Je consentirais; à une condition…

J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
Elle m'interrompit:

—Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.

—Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans condition!

—Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me suffisent plus, il m'en faut quinze.

—Tant que cela?

—Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance je ne vous demande un mois!

Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla davantage, elle parla moins à Gaston.

J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait même.

Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets d'acier qui en changeaient la couleur.

Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:

—Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le passé?

Mon coeur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.

—Tu es fou, lui dis-je avec bonté.

—Ne t'évade pas. Réponds nettement.

—Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.

—Jésuite, va!

—Quel jésuitisme vois-tu là dedans?

—Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne camarade?

—Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?

Il partit d'un grand éclat de rire.

—Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.

—Il ne s'est rien passé!

—Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas; tu te verrais rougir.

Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.

—Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.

—Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque, ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu as complété les renseignements… Montre-moi un de ses billets doux!

—Gaston! Gaston!

—Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.

—Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à m'encourager.

—C'est possible; mais tu es ingrat.

—Je t'affirme sur l'honneur!…

Il redoubla de gaieté:

—Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui…

J'étais indigné:

—Gaston! je te défends de continuer.

—Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher, je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!

—Je veux te garder pour ami.

—C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un excellent confident. Vous vous y prenez mal.

Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.

—Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la cueillerai pour moi. Tu entends!

—C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi? murmurai-je avec stupeur.

—Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le voulais bien… comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour incruster un solide baiser sur cette jolie bouche…

A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.

—Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de plus, où nous nous fâcherons.

J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis, en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.

Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.

—Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.

Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la main, la levant.

L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une insulte.

Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux qui rayonnaient:

—Encore une fois ne me mets pas au défi!

Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.

—Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.

—Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect; mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une comparaison… prends garde que je ne la lui offre… Je te l'ai déjà dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te convient tout à fait.

L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se laissant tomber dans le fauteuil:

—Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!

Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse. J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me garderait rancune.

J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.

—Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je l'estime…

—Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!

—C'est possible.

—Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.

—Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.

—A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chasteté eût été plus facile, moins gênant.

Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne se privait guère.

Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.

Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea inutile de me torturer davantage.

—Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec moi mademoiselle de Chavanges?

—Non.

—Alors, c'est elle qui me le paiera.

Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux, sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.

Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement qu'en rival.

Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine sincérité de rancune avec moi.

Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.