XI
De cette conversation data la crise qui me perdit.
Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago.
Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle, s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.
Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend par un combat.
Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.
Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance?
Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre coeur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout à coup vraisemblable.
Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté.
Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je l'épiais, et il s'en amusa.
Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer. Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux, sans qu'on pût l'intercepter au passage.
Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston; lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années.
—Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.
Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche avide.
C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le coeur, et éveiller les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement corrupteur.
—Que faire?
Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une conversation trop sérieuse.
Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine.
Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges; de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la soumission; elle déconcertait mon désespoir.
Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts, sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer. Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême.
Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans les conversations générales. Il jouait avec mon coeur, négligemment, et le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter.
Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai, si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de s'expliquer. Je me répétais:
—Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre.
La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons et de raisonnements.
Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte de rusticité qui fortifiât mon coeur.
Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des regards d'effroi ou de prière.
Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive?
Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de fatuité.
Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était toujours, beau et vaniteux!
Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et, cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de complicité visible.
Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc?
—Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le départ de M. de Thorvilliers.
Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux fort ironique.
Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion sur le mien.
—Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté avec Gaston quelque autre voyage?
—Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston.
—Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand.
—Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.
—C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa petite-fille.
Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour:
—Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg.
C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de soeur qu'elle m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté d'autrefois.
Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je n'espérais plus.
On n'insista pas.
En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien, pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur, la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que la gaieté fêlait davantage:
—Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?
—Moi, madame!
—Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?
Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main, de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement:
—Je sais tout!
—Reine vous a dit…
—Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez.
—Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie.
—Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine me gronderait.
Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans la chaise longue.
Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi, et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête, ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci eût besoin de lever la tête.
J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos.
Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en restant dans l'auréole de ce groupe charmant.
Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient du coeur et des yeux.
Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré.
J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle n'y était pas.
J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre.
C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston.
On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté.
Je courus.
Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres.
—Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.
Reine ne m'avait pas entendu venir.
—Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.
Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses cheveux était dérangé sur son front.
—Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu un cri…
Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.
—Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur d'Altenbourg je vous remercie.
Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste de la main, elle passa agitée, impatiente.
Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et m'attirait.
J'allai à lui.
—Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé.
Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me répondit:
—Il faut te dire tout?
—Oui, tout.
—Et si je refuse?
—C'est que tu as peur!
Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules.
—Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je ne te donnerai pas la revanche de son silence.
—Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir ce qui vient de se passer.
Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter, ses yeux dans les miens:
—Ah! tu veux savoir!… Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait un jour ta femme; que je l'aime…
—C'est tout?
—Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle!
—C'est pour cela qu'elle a crié.
—Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un baiser.
—Misérable!
Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la défensive.
Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait l'impudence.
Mon mépris retenait ma colère.
—Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement.
—Non.
—Alors tu le paieras cher!
—Je suis prêt, battons-nous.
—Pas à coups de poing, je pense!
—Avec les armes que tu choisiras.
—Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.
—Menteur!
Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant:
—Viens-y voir, si tu doutes!
—C'est infâme ce que tu dis là.
—C'est bien ridicule ce que tu fais là.
—Tu as osé lui demander un rendez-vous?
—J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.
—Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris?
—Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu!
L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos et fis quelques pas pour m'éloigner.
—Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute.
Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable qu'il faisait crier.
—Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.
Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine d'une réponse parlée.
—Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace.
Cette fois, impatienté, je me retournai:
—Non!
—Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?
Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante? Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas compris?
Est-ce que je devenais fou?
J'avais si peur que je me mis à rire:
—Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque je ne ferai pas le guet.
—J'aime autant cela! reprit-il.
—Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.
Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.
Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.
Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi, murmurant:—C'est infâme! c'est infâme!
A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle?
Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures, avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle.
C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son irritation visible eussent persuadé un coeur plus défiant. Quand je l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre; une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous!
Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite. Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait, et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais sentiment auquel il s'était abandonné.
Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!
Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus incompréhensible des jalousies.
XII
Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges, quelques heures vides dans l'après-midi.
Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun profitait.
Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif. Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le jardin, dans le parc, dans le pays.
A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la terre.
Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.
Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence.
Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que de mon empressement à la défendre.
Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient effarés, à Gaston et à moi?
Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui s'était passé?
Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à l'aise.
Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres.
La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon. Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux vieillards.
J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire.
Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par orgueil national.
Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais.
Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse:
—Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg?
Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de miss Sharp.
Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou, les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:
—C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit derrière moi.
Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle, derrière le fauteuil du duc.
Cette manoeuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions; si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit avec un sanglot:
—Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis malade.
Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur, légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa voix aigrelette:
—Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer.
Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire:
—Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte pas.
Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches.
La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop, remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le duc, je m'approchai de Reine:
—Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.
Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante:
—Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute, si je suis une sotte.
Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer l'entretien:
—Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous laisse-t-il seul?
Et après une pause, elle ajouta:
—Quand partez-vous?
Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne prouvaient que son extrême surexcitation.
Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis:
—Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule et que demain…
Elle interrompit:
—Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard, vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez loin!
—Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par une lettre.
—Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi… Non, puisque vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous!
Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle prit le bras qu'elle assujettit sous le sien.
Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour cette aïeule profane, mais un «au revoir, monsieur Louis,» tendre, maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me saluant à peine d'un battement des cils.
Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que je refusais de m'avouer.
La soirée était belle; la nuit devait être superbe.
Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les portes en me laissant dehors.
Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre.
Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre, qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la façade donnant sur le parc fut fermée.
J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile. J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu, dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait.
Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là, de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement doux et pieux; mais mon coeur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour toute la vie, quand Reine m'aurait choisi.
Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens délicats à mon âme.
C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles échappées dans une sorte de baiser:
—La belle nuit! la belle nuit!…
Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux l'horreur du réveil, le vertige.
J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château étaient endormis, je m'en rapprochai…
Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies… J'ai besoin de prouver que je devins fou…
J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de lilas.
Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte, semblait me regarder autant que je la regardais.
—Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un coeur loyal qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à toi!
Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile. Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait sa conscience.
On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop longue délibération.
J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village.
Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir?
Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche?
Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des persiennes.
Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger bruit. Je me penchai, je regardai.
Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les ferrures.
La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en sortit.
Ce pouvait être un jardinier.
Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était fermée.
On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans toutes les grandes demeures, à la campagne.
Il était donc facile à Gaston de sortir.
C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier qui servait à palissader la vigne.
Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière. Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre?
Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston.
Une stupeur étrange me clouait sur place.
Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne punirait pas assez Gaston.
Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette confusion.
Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie qu'il m'avait promise.
Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne saurait pas tout de suite que j'étais là; je ne lui servirais pas à trouver le moyen de masquer sa défaite.
N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète.
Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y incruster, et, le coeur battant d'une rage que je croyais bien n'être que de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis.
Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre le mur.
Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il entendrait mes dents claquer.
Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition!
Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine…
Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier au feu!
Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne, au moment où Gaston était sorti.
Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il était monté.
Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston.
Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba.
Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus rejeté par une vision terrible.
Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston.
Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une gageure? d'une épreuve?
Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le tissu… Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir. Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille. Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée!
J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait.
Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant ce qui se passait.
La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler, provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les empêcher de consommer cette trahison infâme.
J'avais des visions de meurtre.
Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait.
Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on se prend à croire qu'il est un mirage.
Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait le chasser, l'éconduire!
Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder, inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige.
Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier, pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi!
Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on n'aurait pas tué son adversaire.
J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger aucune précaution.
Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur un seul échelon. Dans ces moments-là, le corps agit sans que la pensée s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules.
Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une angoisse subite m'arrêta.
S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là! S'il allait être chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait.
Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse…
Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à terre, devant ce brasier de mes désirs.
Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je n'en rougis point pour le passé…
J'ai bien souffert… Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de cette nuit-là.
J'étais revenu à ma place, à mon banc.
Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures, derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que j'avais proclamée ma femme.
Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était une heure.
La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits vitrés de la serre.
Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes yeux que le lendemain de ce drame…
J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette enlacée…
C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres.
Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque, et se mit à courir.
Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil.
Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour me narguer.
C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le tête-à-tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait rapporté cette mode de son voyage d'Italie!
J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre, d'avertir que j'étais là, que j'avais tout vu!
Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston, je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors, avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant.
Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le scandale.
Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi.
J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de la regarder.
Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien; seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras n'avaient plus de bijoux.
Elle était plus belle, non! elle était aussi belle.
—Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer?
Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une attitude voulue. Là, je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et j'étais confondu.
Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus d'elle.
Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et, me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot, et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets.
Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la lumière parut se reculer, mais resta.
Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à conjecturer.
Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la preuve me fit pleurer.
La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la lâcheté nécessaire, permise.
Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant suffirait à me conduire!
XIII
Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits sombres dans ce jour qui commençait.
Je me trouvai bientôt devant cette large pièce d'eau dont j'ai parlé, derrière le château, à mi-côte.
Elle était entourée de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clarté au milieu. Le jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes indécises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague couleur de sang refroidi.
Je me rappelai la pièce d'eau du château paternel où ma mère s'était noyée. Celle-ci m'invitait-elle à mourir? Je tombai sur l'herbe et je m'abandonnai à une de ces douleurs enfantines qui sont des relais sublimes dans la virilité, car elles rajeunissent tout, et que l'on regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux.
Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit; tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau attirante dans laquelle j'allais me verser.
L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me souvenais plus.
Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante.
Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante.
On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une rosée matinale et ranima un peu mon courage.
Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle. Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme.
Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême épreuve… qui serait au-dessus de mes forces.
Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir, renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie…
Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir?
Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui? Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir.
Mais comment partir? Sous quel prétexte? Que dire à madame de Chavanges? à M. de Thorvilliers, à Reine elle-même, cette grande coupable que je n'oserais pas flétrir, même en tête-à-tête?
Cette perplexité acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le château, décidé à rentrer par les portes de la serre, en suivant le chemin que Gaston avait pris, à remonter dans ma chambre, pour y faire disparaître les traces de cette nuit terrible, pour y méditer, en attendant qu'il fût l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et Gaston.
J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intérieure qui communiquait, ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte s'ouvrit d'elle-même.
Je me heurtai presque à miss Sharp.
Nous poussâmes tous deux un cri. Mon aspect étrange parut lui faire peur. Moi qui n'avais pas songé à elle, dans toutes les péripéties de ma torture, je me dis instantanément qu'elle s'offrait à moi, comme une auxiliaire, une amie, un bon conseil.
Elle pâlit, en voyant mes cheveux défaits, mes vêtements froissés, salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonflés, tout ce ravage de la nuit.
Elle me demanda anxieusement:
—Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'où venez-vous?
—Je viens du parc.
—A cette heure?
—J'y ai passé la nuit.
Ses yeux s'élargirent; son regard muet m'interrogea.
—Oui, continuai-je, toute la nuit.
—Que vous est-il arrivé?
Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle cherchait, elle aussi, à avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui étaient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide, à cette marque de sympathie. Elle me dit:
—Vous avez eu une querelle avec quelqu'un?
Elle ne prononça pas le nom de Gaston, mais évidemment c'était à lui qu'elle pensait.
—Non, mais, j'ai vu…
J'hésitai.
—Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante.
Je me penchai sur elle, pour faire pénétrer plus vite mes paroles, et pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je commettais une trahison:
—J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothèque.
Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrière, raidissant ses mains dans les miennes:
—Vous avez vu cela?
Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tête.
—Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir.
Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion:
—Vous avez vu M. Gaston?
—Oui.
—Vous avez vu mademoiselle Reine?
—Oui, comme je vous vois.
Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint très pâle. Ses yeux plongeaient dans les miens; nous restâmes deux secondes ainsi, nous contemplant. Elle murmura enfin:
—Êtes-vous bien sûr?…
Elle disait cela sans élan, avec un embarras visible; elle n'était pas indignée, mais attristée. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle voulait seulement faire naître un doute dans mon esprit.
—Oui, miss Sharp, je suis bien sûr de ce que j'ai vu. Vous le savez bien.
Elle dégagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit:
—Moi!
—Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait prévenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas?
—Oh! monsieur d'Altenbourg!
—Miss Sharp, je vous crois sincère. Niez donc que vous saviez tout!
Elle eût voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir, vibrant comme un sanglot.
Cet aveu m'était inutile; seulement il élargissait et envenimait encore ma plaie.
Miss Sharp, correctement habillée, lissée, cravatée, gantée, représentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un mouvement de colère contre elle.
—Vous avez souffert cela, miss Sharp!
—Hélas!
—Vous ne lui avez pas dit que c'était un assassinat?
Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha à me prendre la main.
Je me reculai, j'ajoutai avec amertume:
—Vous étiez peut-être là!
Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilèrent. Je l'offensais injustement. Je fis un effort:
—Pardon, miss Sharp!
Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses, pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolérer de calomnies.
Je me détournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, placé sous des palmiers, je cédai à l'attendrissement que je croyais avoir tari; des larmes me vinrent aux yeux.
L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler:
—Pauvre monsieur Louis!
Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre à mon nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'était la première fois qu'elle s'en tenait à mon prénom.
Cette familiarité était une grâce de sa pitié; j'y fus sensible, mais en même temps elle consacrait mon malheur.
Je m'imaginais que l'Anglaise était envoyée par Reine.
—Vous venez de la voir? lui demandai-je.
—Non.
—Cependant, pour sortir à cette heure?
—Cela m'arrive souvent.
—Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'échelle a laissé une trace sur le mur?
—Non.
—Et si l'homme qui a poussé un cri est toujours en face du balcon?
—Non.
Miss Sharp répondait vivement, mais avec une timidité qui me touchait.
Elle voulait épargner à la fois mon ressentiment et ma douleur.
—C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir là, repartis-je en secouant la tête. Je m'étonne qu'elle ne soit pas descendue elle-même, pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que celui qui l'a bien vue ne la trahira pas.
—Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise.
—Oui, quand elle l'a reçu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand elle est venue, après, braver le ciel.
Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper d'un regard méfiant.
—Que voulez-vous dire?
Sa voix était si basse que je devinai ses paroles, plutôt que je ne les entendis.
Je racontai alors cette apparition dernière de mademoiselle de Chavanges au balcon.
L'Anglaise en parut saisie.
—Oh! dit-elle lentement.
Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et médita pendant une minute.
—Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tête.
Elle s'éloigna de quelques pas, puis revenant résolument à moi, et me regardant en face, avec un étincellement qui me provoquait, avec une énergie que je ne lui soupçonnais pas:
—Monsieur d'Altenbourg, vous êtes un homme d'honneur. Si je vous demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?…
Je l'interrompis.
—Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le châtie. Ne voulez-vous pas aussi, que je continue à lui dire à elle, que je l'aime, que je veux l'épouser!
Miss Sharp redevint très pâle, et se froissant les mains:
—Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous voulez vous venger!
—Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant à elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je ne craigne pas ma colère: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille, je la laisse à Gaston.
L'Anglaise tressaillit, et avec emportement:
—Il ne l'épousera pas!