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La confession d'un abbé

Chapter 17: XVI
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About This Book

A senior cleric offers a first-person confession, recounting his aristocratic origins, the choices that led him into the Church, and a life marked by private temptations, public responsibilities, and political entanglements. The narrative mixes intimate reminiscence with scenes of official life as the speaker scrutinizes moral compromises, moments of weakness, and the strain between ambition and spiritual duty. Through sustained self-examination he confronts guilt, tests the limits of institutional mercy, and seeks personal reconciliation, ending in reflections on conscience, honor, and the possibility of inner redemption.

—Qui donc alors peut l'épouser?

—Vous croyez qu'elle peut l'aimer.

La question était étrange.

—Je crois qu'elle peut l'épouser! Cela me suffit; il me vengera!

Après un silence, miss Sharp reprit:

—Alors, qu'allez-vous faire?

—Partir.

—Quand?

—Tout de suite; ce matin.

—Sans attendre le réveil?…

—De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc? cela me gênerait; d'elle? je ne répondrais pas de ma fierté; de Gaston? je ne partirais peut-être pas, si je le revoyais!

L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un éclair jaillissant à chaque mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprême de reconnaissance.

—Partez donc! s'écria-t-elle.

Je trouvais juste qu'elle acceptât mon départ; je trouvais un peu cruel qu'elle l'acceptât si vite.

—Cela arrange tout, n'est-ce pas? répliquai-je avec amertume?

—Vous êtes bon! vous êtes généreux! monsieur d'Altenbourg.

—Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mérite à partir.

—Où allez-vous? A Paris?

—Non.

—A l'étranger?

—Peut-être.

—Dites-moi où l'on pourrait vous écrire.

—Je ne veux de lettre de personne.

—Pas même de moi?

—De vous, miss Sharp?

Je me rappelais que la veille, il avait été question entre mademoiselle de Chavanges et moi du style épistolaire de miss Sharp. Je trouvais de l'ironie à cette offre bienveillante de sa part.

—Ne m'écrivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce qui s'est passé cette nuit, ni m'habituer mieux à ce souvenir que je ne vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignité pour moi que dans un départ qui brise tout lien. J'accepte, auprès de la marquise et du duc, la responsabilité d'un acte qu'on traitera sévèrement. On m'accusera d'hypocrisie. J'ai été accusé souvent d'être un hypocrite, par Gaston lui-même. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses comptes, je n'en ai pas à lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa petite-fille lui expliquera aisément ce qui pourrait paraître inexplicable. Quant à vous, miss Sharp, votre amitié ne peut me servir, qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas que vous m'écriviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien à m'écrire.

—Peut-être!

Miss Sharp laissait voir une émotion extraordinaire. Quel moyen rêvait-elle, ou croyait-elle rêver de détruire le passé? Je ne voulais pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant, elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais été incapable de la fermeté qui me soutenait.

Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un témoin suffit pour faire un héros. Je me sentais soutenu, élevé par cette approbation. La phase d'attendrissement était passée. La phase de colère n'était plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur résolue, dans cette fatigue d'émotion, qu'on rapporte du cimetière.

—Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je à miss Sharp.

Celle-ci se débattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pensée héroïque.

—Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est nécessaire que vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des choses…

Mon amour eut un dernier sursaut.

—Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne puissiez me révéler maintenant? Ai-je donc été victime d'une illusion? N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me mettrais à ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insensée. Parlez, miss… S'il y a un mystère qui me donne une illusion, confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bénirai.

Je m'échauffais; miss Sharp se refroidit. La lumière répandue sur son visage s'éteignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'était épanouie, se resserra. Son regard se détourna du mien; l'inexorable raison lui donna un accent presque dur, tant il était net, décisif.

—Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg.

Nous échangeâmes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la meilleure façon pour moi de quitter le château. Miss Sharp était d'un excellent conseil. Quand je fus renseigné sur les dispositions à prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au front. Elle baissa la tête.

—Je devrais partir aussi, soupira-t-elle.

—Pourquoi?

Elle ne répliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus m'apercevoir qu'elle pleurait.

Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une démonstration de pitié et d'amitié, excessive en toute circonstance, mais incompréhensible de la part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta à sa bouche.

—Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous méritez d'être aimé!

Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de la conduite de Reine, et, me dégageant doucement:

—Je ne méritais pas d'aimer, dis-je à la confidente de mademoiselle de
Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu!

—Adieu!

Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me suivait silencieusement. Nous allâmes ainsi jusqu'au bas du grand escalier du château. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement; j'écrivis à M. de Thorvilliers, sans choisir le prétexte de mon départ, sans m'inquiéter des banalités que j'entassais.

Je chargeai le duc de mes excuses auprès de la marquise.

Je posai la lettre sur une table, bien en évidence, comme fait un homme qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes préparatifs de départ.

Comme j'étais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en fût un d'éveillé dans le château, je trouvai miss Sharp à la porte de ma chambre, avec un palefrenier qu'elle avait été chercher elle-même dans les écuries, en même temps qu'elle avait prévenu le vieux cocher de la marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait à Rocroy.

Elle veillait à tout; elle avait hâte de me voir parti.

Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coupé pendant ce temps était attelé. Tout se fit silencieusement.

Quand il était nécessaire de dire un mot, on le disait à voix basse. Nous craignions de donner l'éveil. A deux ou trois reprises, il me sembla que miss Sharp écoutait dans la direction de la chambre de mademoiselle de Chavanges, comme si elle eût particulièrement redouté que celle-ci, mal endormie, ne vînt au bruit.

Il avait été facile à l'Anglaise d'ouvrir de l'intérieur la porte qui donnait sur les communs.

Ce fut elle qui ferma la portière du coupé, quand j'y fus installé; nous échangeâmes une étreinte, sans échanger d'adieu inutile. Nos yeux étaient fixés sur nos mains brûlantes.

Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la grille d'entrée.

Elle regardait alternativement la voiture et les fenêtres closes, pour s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plantée n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite.

XIV

Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru généreux et humble; j'ai été implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston, miss Sharp; me débattre davantage contre cette crudité effroyable du fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que j'avais tant estimée, et que j'aurais dû plaindre, ne pouvant la haïr.

Hélas! il m'eût fallu une expérience que je ne pouvais avoir. J'aurais dû être, pour posséder cette lueur de raison, autre chose qu'une moitié de poète, d'homme à demi religieux, fanatique de générosité par besoin de se sentir fort et clément, agité, à travers tout, de frissons sensuels qu'il prenait pour de l'indignation…

Je viens de relire ce que j'ai écrit sur cette nuit fatale, et je m'aperçois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insisté sur ces déchirures, sur ces brûlures de la chair. J'ai eu honte de tout analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande innocence, pour que je ne sois pas trop accablé ensuite de ma faute.

Ce mémoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne mets aucune vanité d'auteur dans mon récit. Je n'ai que le scrupule d'étendre à ma fille, pure et chaste, l'intérêt que l'on portera peut-être à son père coupable.

Coupable? Oui, je l'ai été, mais d'abord, mais surtout en désertant le supplice; l'autre faute n'a été que la contre-partie de celle-là.

En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me confier.

Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère.

L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière.

Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment; il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à la possibilité d'un mariage.

Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite.

Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint exclusivement aux arguments de pardon, de charité.

Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il professait, afin que notre tête-à-tête fût aussi peu interrompu que possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences.

On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais, l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse.

Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet accablement de mon coeur, je sentais une énergie qui voulait être employée et qui redoutait l'inaction.

Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude vide.

Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre, paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste, paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je celui-là? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même.

Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi à tous ces raisonnements.

L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde. Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et laïque.

Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais aux autres, si j'apportais à Dieu un coeur palpitant encore d'un désespoir humain, trop violent, pour être définitif.

—Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour.

Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi, voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine. J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas compris.

J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie ordinaire était complet. C'était me condamner à un désoeuvrement fatal que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me restait de cette première amertume.

Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique ingénieuse de son élève.

Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon coeur commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer.

J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas.

J'étais depuis six mois au séminaire, quand, un malin, l'abbé Cabirand vint me trouver dans la cour de récréation et m'attirant à part, me mit sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet.

Ce journal, la Quotidienne, annonçait le mariage de Gaston de
Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges.

La Quotidienne énumérait, à propos du mariage de Reine et de Gaston, les grandes alliances dans le passé des deux nobles familles. J'appris en même temps, par cette notice même, que la marquise était morte.

Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me prit la main et me la serra.

—Courage! me dit-il.

Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de palpitation au coeur; j'avais peut-être un peu de sueur à la main; mais je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes infimes, obstinés, secrets.

Ce mariage n'était-il pas le meilleur dénouement que ma générosité pût souhaiter à cette intrigue, à cette aventure? N'était-ce pas aussi pour moi le meilleur écho que ma conscience pût recevoir du monde où j'avais souffert?

Tout était fini, réparé. J'étais libre devant mon devoir, sans avoir à redouter, sous prétexte d'âme à sauver, un retour sournois vers le passé.

Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose.

Je n'étais pas encore prêtre; je pouvais me permettre une dernière remarque ironique, et tandis que le chrétien approuvait, l'homme du monde éconduit, supplanté, indignement trahi, se disait qu'après tout Gaston avait trouvé moyen de conquérir une belle femme et une belle fortune. Sa logique infâme ne péchait que devant Dieu; elle était infaillible devant les hommes.

Décidément je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes.

—Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je à mon vieux maître; c'était la seule consolation qui pût me tenter.

Je fus cependant triste, préoccupé, agité par une sorte d'inquiétude, pendant toute la journée.

Je me demandais, malgré moi, si la mort de la marquise n'était pas, pour beaucoup plus que la nécessité d'une réparation, dans les motifs de ce mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son départ pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude.

Gaston avait été, comme il le disait lui-même, un en-cas. Peut-être n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel eût été cet amour, souillé avant de se faire sanctifier!

Le lendemain, j'étais calme. Cette inquiétude, descendue plus profondément en moi, était devenue si sourde, qu'elle semblait disparue…

Je fus ordonné prêtre avec un certain éclat. Mon nom était historique en
Alsace, où ma famille avait été apparentée à des évêques électeurs de
Strasbourg.

La Quotidienne parla de mon ordination, comme elle avait parlé du mariage de Gaston.

Je crois bien que l'abbé Cabirand, qui s'attribuait, comme abonné, des droits de collaborateur, avait arrangé cette sorte de revanche, ce pendant symétrique à la nouvelle du mariage, et qu'il avait écrit lui-même au journal.

La Quotidienne me proposait comme modèle à certains gentilshommes désoeuvrés. C'était encore un moyen de servir la bonne cause que de se faire, auprès de celui dont le royaume n'est pas de ce monde, l'intercesseur du roi terrestre dépossédé…

Je ne raconterai pas ma vie ecclésiastique. A quoi bon?

Je fus ce que j'avais résolu d'être, un prêtre, militant, mais ne provoquant l'ennemi que sur des sommets.

Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'éloigner de mon cher abbé Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura à mes premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit porter à la cathédrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie éternelle. C'était lui qui m'avait fourni le texte.

A la péroraison, il s'évanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans la soirée, que pour me remercier et me bénir. Il mourut, en me disant avec un orgueil de saint:

—Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes!

Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions où j'étais, ce deuil fut comme une consécration nouvelle qui m'avança dans la voie religieuse.

A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocèse.

Je fis un voyage à Rome qui faillit changer ma destinée. Quel attrait mystérieux me fit décliner les avances du Vatican, et refuser de quitter pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais peut-être à ma vertu.

Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris. Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux duc était mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me sentir moins fort dans une atmosphère plus agitée?

Le marbre que j'avais scellé sur mes souvenirs pouvait-il être soulevé par le sourire dédaigneux d'une femme?

Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient.

Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire, attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours obstinément à confesser.

J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi; seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant d'ailleurs très prudent.

Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse.

Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette rupture d'une sorte de voeu. La responsabilité de ce qui m'attendait à Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque apparition de la duchesse de Thorvilliers.

Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître confuse.

Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui apportais.

Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires!

Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans que j'eusse aucun droit de les refuser.

Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles, d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune. Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune!

—Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il malignement.

Grâce à lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre encore le luxe de quelques aumônes.

J'eus à Paris huit années de triomphe. La cour impériale, qui était dans son neuf, m'avait attiré à la chapelle des Tuileries; mais je me raidis sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccès. On me trouvait intolérant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus pas accepter la présidence de petites confréries charitables qui m'eussent enrubanné. Je n'aidai pas à rallier ceux qui boudaient encore dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'étais le comte Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus de prêcher devant l'empereur.

Je crois que ma popularité s'accrut de cette disgrâce, racontée par les journaux d'opposition; disgrâce, d'ailleurs, ou plutôt bouderie, qui me laissait libre, sans diminuer rien de la déférence que l'on avait pour moi.

Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amène à un certain degré de gloire, ou de prospérité, une heure de plénitude, d'éclat rayonnant en tous sens, de sérénité dans le succès qui ressemble au bonheur. C'est le moment où l'on voudrait dresser sa tente, comme sur les hauteurs où Dieu se fait visible.

Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prospérité plus grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dallé, lumineux.

Je tenais mon pacte avec le passé; le présent me satisfaisait; je ne demandais rien de plus à l'avenir.

J'allais avoir quarante ans. J'étais en paix avec moi-même. Rien de suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur bon sommeil. J'étais sorti de cet automne anticipé que mes douleurs avaient substitué à ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans cette tranquillité acquise avec l'âge. Mes idées avaient assez d'espace dans un devoir superbe, élevé, pour ne pas se reposer, ni retourner, en arrière.

Si l'on m'eût dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec une confiance sincère…

Un soir, j'étais à une grande réception du ministère de la justice et des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de l'ambition, quand tout à coup, le son d'une voix que je n'avais pas entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir.

Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon côté, tout en causant familièrement avec le ministre.

La tournure de Gaston avait pris de la solennité, c'est-à-dire qu'il parait son embonpoint. Sa beauté physique s'étalait dans une grâce fixée par sa fatuité même et qui n'avait plus d'exubérance. C'était la gravité tempérée d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au sérieux, mais qui daigne se sourire.

Je n'avais pas appris que Gaston eût rempli aucune fonction dans la diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un étincellement de décorations et de plaques qui attestait de grandes relations internationales.

Il faisait sans doute un de ces récits plaisants, qu'il avait toujours aimés, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en souriant, et Gaston, se penchant à son oreille, insistait pour que le trait piquant, mordant ou badin, ne pût échapper à son interlocuteur.

Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne me sentis pas d'abord ému d'autre chose que d'une curiosité vague, presque charitable. Était-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon bonheur? Je souhaitais qu'il le fût, pour n'avoir pas à plaindre celle qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert elle-même.

Il paraît qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'était sans doute que pour démontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se crut assuré d'un bon accueil, et familièrement, avec cette promptitude de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle était naturelle, quittant le bras du ministre, il put tout à la fois le saluer, saluer le nonce, et me tendre les deux mains en me disant:

—Bonjour, Louis, comment vas-tu?

Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grâce, sans répondre à la question sur ma santé. Il devait voir que j'allais bien. Je trouvais inutile de me vanter de la santé intérieure qui me donnait cette santé extérieure.

Le nonce s'écarta de nous pour rejoindre le ministre; nous restâmes isolés dans le salon.

—Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il paraît que tu es en train de dépasser Bossuet. Est-il vrai que tu te présentes à l'Académie? On le disait hier à ma femme.

—Non, répondis-je, légèrement troublé par cette brusque intrusion de madame de Thorvilliers dans le dialogue.

Gaston qui avait appuyé sur ces deux mots, ma femme, leur donnant un sens bourgeois qui n'était pas dans ses habitudes, n'avait évidemment fait allusion à ma prétendue candidature académique, que pour me mettre tout de suite en face de cette évocation.

Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite.

Gaston insista.

—Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte académique? Si tu étais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous la présidence de ma femme.

Il souligna encore les deux mots: ma femme, s'arrêta, et riant tout à fait, après cette pause habile:

—Allons, je vois que je n'ai pas ce prétexte-là pour t'attirer.

Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle était refusée, mais trop fin pour faire préciser le refus, me parla d'autre chose, je ne sais plus de quoi.

Ces propos qu'on échange, dans des rencontres pareilles, après une rupture d'intimité qui a duré près de vingt ans, sont comme les feuilles qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se promenant à deux, dans une allée, quand on ne sait que dire. On les cueille, on les tortille, on les abandonne.

Ce bavardage qui n'empêche pas de penser à autre chose ne m'était pas désagréable. Je m'y prêtai peu à peu, et forcément la conversation s'allongea.

Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares, d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma mère était morte, appartenait à des étrangers.

De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie,
par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de
Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée?
D'elle qui avait eu de la honte ou des remords?

J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était devenue experte en philosophie.

On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre elle et moi était devenu plus profond que jamais.

Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même.

J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation, qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le dit plusieurs fois.

Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des adoratrices, dans le plus grand monde.

Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.

Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme? Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable, refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?

Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans les salons officiels dans cette tenue de Monsignor, qui effarouchait moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.

Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche; puisque j'avais sur le front et dans le coeur la neige pure de vingt ans de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que j'étais bien sûr de ne plus aimer?

C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure, dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la duchesse.

—Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que je ne pus m'empêcher de sourire.

Il m'était difficile de répondre.

—Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ? répliqua-t-il avec la même effronterie.

—Non, je ne crois pas cela.

—Eh bien, alors!

Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de
Gaston. Je me sentis défié.

De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas. J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.

A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance, pour moi, cette confession…

Je repris d'un ton ferme et net:

—Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de philosophes que de prêtres?

—C'est vrai.

—Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il me semble convenable de la consulter.

—Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue, l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne l'étais pas, qu'aujourd'hui.

—C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale.

Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue pendant dix-huit ans.

—Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien?

—Tu trouves?

—Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du dix-huitième siècle.

—Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs?

—Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent tard, ou ne grisonnent pas.

Je pensais en moi-même:

—Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou!

La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques instants encore.

Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion.

—Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux!

XVI

J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon n'était pas allumé.

Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge, pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et, jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée, avaient le droit de se faire annoncer chez elle.

Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques. J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur.

Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette résolution.

Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir, vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber. J'écoutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort.

La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui j'apportais le pardon.

Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même. Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme.

Devais-je me présenter en soutane ou en frac?

Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé mondain?

Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu. Pourquoi changer?

Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle.

Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que je me fis annoncer!

Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour abréger la visite.

J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre.

Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le salon intime de la duchesse.

Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu.

La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable reine, trônant dans une grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus profonds.

—Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle.

Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse, et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.

Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je ne la dérangerais pas longtemps.

Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire.

Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément le feu.

Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense, d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé:

—Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si brusquement, il y a… combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou dix-huit ans?

C'était de l'audace!

—Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement.

Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent; son regard s'élargit.

—Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.

A mon tour, je m'étonnai.

—Comment? Vous ne savez pas?… Miss Sharp ne vous a rien dit?

—Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi.

Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit. J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle l'exigeait, je devais être implacable.

Je fouettai mon coeur pour y réveiller la colère, et des battements précipités me firent croire qu'elle s'éveillait.

Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:

—Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide!

—Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au bord de la pièce d'eau.

—Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela, subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?… Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait!

On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles.
Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue?

—C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis.

—Quel entretien? Que voulez-vous dire?

Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de diamants sur son cou.

Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je devais la forcer à pâlir devant l'évidence.

—Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos fenêtres, et que j'ai vu…

—Quoi?

—Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné.

—Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe.

Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus ébloui.

Elle me toisait, grandie, imposante:

—Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses diamants, de ses prunelles.

—Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de prendre, que je parle avec sincérité.

—Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est vanté!

—Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir.

—Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur!

Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.

Un valet de pied souleva la portière.

—Dites à M. le duc que je le prie de venir.

—M. le duc est sorti!

—Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour personne!

Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse:

—Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons infâmes, surtout s'ils sont infâmes… Je me doutais bien qu'il y avait une trahison du hasard ou de quelqu'un… Je m'en serais trop voulu de m'être trompée sur vous… Parlez… Ainsi vous prétendez, vous croyez avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi, moi! Répétez cela, que je l'entende encore.

Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient croisées sur ses genoux.

J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que j'avais cru voir.

—J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées.

Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée couverte.

—Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée. Mais… continuez. Après?

Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par
Gaston.

Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler, elle me demanda de continuer.

Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée. Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre; comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses persiennes.

A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas voulu entendre, elle murmura:

—C'est vrai, je ne me suis pas couchée!

Puis, d'une voix brève:

—Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?

Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une échelle, l'appliquer au balcon et monter.

—Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas ouvert?

—Si.

—Qui donc?

—Une femme vêtue de blanc… comme vous.

—Une femme! mais il n'y en avait pas au château!… une femme de chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir. Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi? Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je mérité de vous un pareil affront?

Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit.

Reine eut un rire douloureux.

—Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est tout?

—Non, madame.

Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin d'être rendu plus vrai encore.

La duchesse écouta avec une attention pénétrante.

Je l'entendis soupirer tout bas:

—Pauvre ami!

Cette compassion m'interrompit:

—Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la fenêtre?

—Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri.

—Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait… J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de rien… La bibliothèque était vide et devenue silencieuse… J'ouvris les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon. Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au ciel?… Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant avec miss Sharp, un passage de Werther, quand Charlotte, le coeur tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!… Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me paraissait doux aux lèvres… Je me croyais bien heureuse!… Ah! si j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!… Croyez-vous encore que j'étais la première apparition?

—Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller.

—Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit? cette vision en peignoir?… Miss Sharp.

Je répétai, altéré, confondu:

—Miss Sharp!

—Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis.

—Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais accablé de n'avoir pas songé à elle.

La duchesse continua:

—Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent maintenant comme des éclairs… Nous parlerons de lui plus tard… La chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il est entré et non quand il est parti… J'aurais entendu votre cri…, je serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!… et moi!

Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort, pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté:

—Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée… Car, enfin, il faut que vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été plus folle, plus lâche!… J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir… Ce qui m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous étions trop purs, et cette pureté nous a perdus!

Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée:

—Plus tard je vous ferai lire… Achevez d'abord. Je veux savoir ce que vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!… Oh! cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite, dites-moi tout.

Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc, cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château, ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement qu'elle avait mis à aider mon départ.

—Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de cette escalade… Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre silence… Elle s'y prit de façon à vous faire haïr… si j'avais pu vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la moindre chose eût démoli… Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!… Mais dès qu'elle a vu que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège; elle est partie!… Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en devenant rêveuse, ils se revoient peut-être… Ils se sont peut-être revus, le lendemain de mon désespoir… le lendemain de mon mariage… Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le forcerais à m'avouer toutes ces infamies!

Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit:

—Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu. Cette ignominie manquait à mon châtiment… J'ai été bien malade, après votre départ, malade de la tête… Personne n'en a rien su. Sans ma pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je mourusse, comme votre mère est morte!… Ce n'est pas l'expérience de bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude… Il a profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que tout était fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'éteindre; que c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de duchesse… Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage, en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda jusqu'à son dernier souffle… je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?

Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent, dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son chagrin!

Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux, stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre. J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une victime innocente de ma pudeur égoïste.

Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant, j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans, froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage m'enveloppait.

Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine soulevée.

—Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre… Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi, si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé… J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure, tourmentée de ma sincérité et de ma pureté… Après cette nuit, où nous avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience, s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et je vous aurais dit:—Louis, quand voulez-vous que je sois votre femme?—Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je voyais en vous… Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les apprendre… Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?… J'en ai trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je les ai bues!… Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de le dire; j'étouffe de ce passé… Ah! le passé, le passé! J'ai bien compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté… Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre pitié soit douce, comme l'eût été notre amour!

Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre fou.

—C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant les mains.

—Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous suit partout… Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert… Oh! ce Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je porte son nom!

Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu. Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever; ce fut impossible.

Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le satin du dossier:

—Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma grand'mère.—Il est parti! lui ai-je crié.—Elle m'a vue si bouleversée, qu'elle a eu très peur.—Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? m'a-t-elle demandé.—Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est parti!—Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman. Pourquoi est-il parti?—Nous ne comprenions pas. Je me disais:—Il reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire. Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins. Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien souvent, ce que j'ai gardé par superstition… La seule superstition qui me soit restée. Venez!