Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son boudoir. Je l'y suivis.
—C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes meubles de jeune fille.
Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant:
—Lisez!
Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme.
Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce petit paquet de lettres, en ouvrit une:
—Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que vous y seriez resté… C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres, que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.
La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?
Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:
—Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous dire; mais je suis si vieille maintenant!…
Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.
Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais, enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.
Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix, commença.
Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans. Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et pourtant sonore, et m'enivrait.
La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un chant qui se dégage d'un accompagnement confus.
Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires. Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les mots devenaient des baisers flottants.
Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me tendait la main pour des fiançailles.
Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me soulevait; un délire contagieux nous rapprochait.
Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle, qu'aucun des deux ne s'en aperçut.
—Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la mienne.
J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.
—Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.
—Oui, balbutiai-je.
—Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal, invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je n'avais pas pris.
J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras, comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta…
Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères, parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme.
XVII
Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant.
Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime. Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les autres.
On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité.
Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle du passé.
Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais ressenti, en sortant du boudoir.
J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre le pied sur un corps étendu.
En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre.
Quelle nuit, après quelle soirée!
Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma passion délivrée n'avait plus que des devoirs.
Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant l'aurore.
Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou absoudre, en confessant publiquement ma faute.
Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à lui.
J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas déshonoré notre amour?
Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité, peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à certaines transactions qui en maintiennent l'apparence.
Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à disposer de moi.
Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le coeur; je me défendis de penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions de lâcheté.
Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente, ne pouvait plus être désormais qu'un poison.
Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement? Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute, pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer? Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer. L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la guérir de son estime passée.
J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs. La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui donnerait.
Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais? Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé?
Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.
J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre, convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli!
J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à l'hôtel de Thorvilliers.
Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle, cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé.
Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre!
Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette duplicité honteuse!
Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation. J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger.
Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le duel fût impossible.
Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston, n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne.
Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille.
Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui demandai si la duchesse était visible.
Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M. le duc.
Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je dus rougir en recevant cet hommage.
La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures éteintes, de vases pâlis.
Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait.
Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège.
—Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que pour vous…
Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa:
—C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il vient confesser ou il vient chercher des aumônes.
Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné aux valets.
—Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau.
—Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une vivacité fébrile, presque haineuse!
Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins guérie qu'alarmée.
Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret égoïste au fond de mon coeur, il se dissimulait sous ma charité d'amant.
—Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté.
Elle ne me laissa pas continuer.
—Ne me remerciez pas.
Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur.
—C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un chagrin dont je vivais avec une fierté secrète… Je voudrais mourir de celui que j'ai maintenant.
—Pardonnez-moi! murmurai-je.
Elle eut un sourire douloureux, sifflant:
—Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce vous qui allez m'absoudre?
Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre.
Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin.
—Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce mépris-là. Que veniez-vous me dire?
Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête.
Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère:
—Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à cela. C'est le dégoût qui me guérit.
Elle frissonna:
—Moi, la maîtresse d'un prêtre!…
Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête.
—Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles. Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que, jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon coeur le souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme comme Gaston avec la première soubrette venue… Je ne veux plus vous revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme avait séparé de moi!… Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir. Partez! ne me dites rien!
Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse.
Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur. Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets, mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me toucher en parlant.
Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien.
Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier.
Elle reprit doucement:
—Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas?
—La France aussi, madame.
—C'est bien… Adieu!
Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent:
—C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si malheureux!… Je vous attendais pour vous chasser… Je ne vous chasse pas; je vous demande seulement de ne plus revenir…
—Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait le serment de ne pas la quitter.
—Merci! me dit-elle, merci!
Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me fallait un effort énergique pour m'en détacher.
La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le coeur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir possédée.
J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou la statue leur devait une tendresse personnelle.
Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse attendu qu'elle bénît.
Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il m'était possible d'imaginer.
Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et nous avions perdu!…
Un bruit troubla cette extase.
Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité:
—Restez ainsi, me dit-elle.
Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston.
Il eut un rire faux, moqueur:
—Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il.
La duchesse lui répondit d'un air de défi:
—M. d'Altenbourg me fait ses adieux.
—Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui s'agenouille devant sa pénitente?
—C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant au-devant de son mari.
Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui, que sa colère même ne s'en débarrassait pas.
—Que signifie cette plaisanterie? dit-il.
—Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous?
Gaston ricana, mais il blêmissait.
—Vous avez parlé de cela?
—Oui.
—Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous?
—Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là, et c'est hier que je le lui ai donné!
Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot donné, que je me raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire, s'amincissait en filtrant à travers ses dents.
—Alors, que vous demandait-il aujourd'hui?
—Il n'a plus rien à me demander.
Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus autour de sa conscience.
Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle.
—Décidément, ma chère, vous jouez une charade!
—Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à deviner.
Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva et, avec dignité:
—Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce mot-là.
Un éclair passa dans les yeux de Reine.
—Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé?
—Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il est gentilhomme.
—Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez oublié que vous étiez noble!
—Madame!…
Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la répugnance que j'avais subie.
—Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui, veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me trouverais indigne de vous mentir… Oui, voilà l'homme que j'ai aimé, que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur! Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé entre vos deux victimes!… S'il vous plaît que nous soyons plus séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà, je suis prête à accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas vous qui me séparez de lui; nous nous sommes dit un adieu éternel. N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons plus besoin de nous revoir… Voilà ce que nous nous disions, quand vous êtes entré… Cela vous paraît-il clair maintenant?
—Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un sourire qui montrait l'envie d'une morsure:
—Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais on le chasse!
Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la sonnette.
Je ne bougeai pas.
—Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici, comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un.
La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort, s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite.
Il brandit ses deux poings, et, me menaçant:
—Je me vengerai pourtant!
—Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris.
—Et moi, je vous en défie, répliquai-je.
Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis brusquement nous tourna le dos et sortit du salon.
Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait pas je visse ses larmes.
—Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des yeux, de la main.
—Adieu, répondis-je.
Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre dans un déchirement suprême…
J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait peut-être dans l'antichambre.
Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue étaient libres.
XIX
Gaston avait promis de se venger; il se vengea.
Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne, honteuse.
Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas.
On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse. Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me fut signifiée.
Je n'étais plus qu'un prêtre interdit.
Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement l'injustice d'un châtiment mérité.
J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même incomplètes.
Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même, liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une dignité volontaire plus étroite.
Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état.
Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un scandale qui y tombe.
Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma déchéance.
J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger.
Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes moeurs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait effleurer la vérité.
Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de mon attitude aux Tuileries.
Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser une indiscrétion trop directe.
Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères.
Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront, moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux.
J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas.
Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter, et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle? Une femme si fière devant ce mari démasqué!
Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas.
Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé.
Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise. J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse.
Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée.
Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et, comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont toujours un stigmate.
Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier, n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais perdue.
L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre l'imprévoyance de ma charité.
Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent, j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de ceux-là, pour tous un hypocrite.
J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent difficilement y vivre, rarement s'y relever?
Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre, charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang?
J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience.
Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois humaines… Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au point de vue de ma confession, un hors-d'oeuvre. Elles précèdent le récit des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient.
J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque oeuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions indispensables pour le but que j'aurais choisi.
J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai toutes les pratiques de l'état religieux.
Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et volontaire, du prêtre interdit.
Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.
Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir.
Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir.
Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg.
Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu être tenté de dire: l'abbé d'Altenbourg.
Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège:
—Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de causer, je viens vous chercher.
J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait.
—Je suis le docteur X… me dit-il.
Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre.
Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya:
—Nos professions se ressemblent, monsieur… J'ai reçu une confession qui nous associe à la même oeuvre.
—Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère dans ce médecin confesseur:
—Elle est malade? m'écriai-je.
—Très malade. Oui, monsieur.
—Elle veut me voir?
—Tout de suite.
—Partons!
—Ma voiture est en bas.
Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait, pour empêcher le silence:
—J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris.
J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe.
—C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur en prenant la rampe de l'escalier.
Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant était plein de précautions pour les blessures. Il tenait sans doute à me persuader qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidité de ma vie. Reine de Chavanges n'avait pu lui dire où je demeurais; elle me croyait parti. Il n'avait pas craint d'aller à l'archevêché s'informer de la demeure d'un prêtre qui pour lui n'était pas déchu.
Je ne pensais pas à ces délicatesses; je les sentais instinctivement.
Nous descendîmes en silence. Quand nous fûmes assis dans le coupé, j'aurais dû, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas. J'étais épouvanté de ce qu'il pouvait me répondre et j'aimais mieux cette torture vague.
Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester, je songeais qu'elle était bien malade, qu'elle était en danger, que j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque le médecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire.
Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur, pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque fois j'hésitai.
A quoi bon connaître le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de terrible et de précis tenait dans cette idée. Je n'avais pas besoin d'en savoir plus.
Sans que je m'en aperçusse, je laissais venir à mes lèvres, non ce que je voulais demander, non pas même ce que je croyais penser, mais l'arrière sentiment qui s'agitait en moi, et je répétais à mi-voix:
—C'est horrible! c'est horrible!
Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne.
—Du courage, monsieur.
Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'espérait donc plus rien?
J'eus alors la hardiesse désespérée de lui demander le nom de la maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'était un nom technique, scientifique. Je secouai la tête, comme si ce terme mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de ma terreur vague.
Au bout de dix minutes, nous étions à la porte de l'hôtel.
Le marteau me retentit au coeur, quand le docteur le laissa retomber.
La cour était sombre; la lanterne du vestibule n'était pas allumée; aucun domestique de l'antichambre n'attendait.
Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitrée du vestibule, une lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit en s'élargissant.
Une soeur de charité, de celles qui veillent les malades, parut, tenant une bougie.
—Eh bien? demanda le docteur.
—Toujours dans le même état; peut-être la fièvre est-elle moins forte. Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoyée au-devant de ces messieurs.
Je crus que cette religieuse allait reconnaître en moi un prêtre. Mais la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir à mes sermons, et elle ne songeait pas à m'examiner.
Elle passa devant nous, en nous éclairant, monta jusqu'au premier étage, et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit tout bas, en montrant une autre porte plus petite, à côté:
—Je serai là, monsieur le docteur. Après la consultation, s'il y a une ordonnance à faire faire, ces messieurs n'auront qu'à me sonner.
Elle me prenait pour un médecin, ou bien on avait pris la précaution de lui mentir.
Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant à la malade:
—Madame, ce sont MM. les docteurs.
Puis, faisant une révérence, elle passa devant nous et nous laissa.
La chambre était éclairée par une lampe posée en arrière du lit, qui occupait le milieu de la pièce; un abat-jour jeté sur le globe adoucissait la lumière et la rendait flottante; mais on voyait bien le grand lit à colonnes, de la Renaissance, et, se détachant sur l'oreiller blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur flamme, battue d'un souffle intérieur qui l'attisait jusqu'à l'épuiser.
Cette clarté fixe, dans cette lumière ambiante et voilée m'attirait. Je m'avançai sur le tapis épais de la chambre, comme si j'avais marché sur une nuée; je n'avais pas, dans cette minute, la notoriété du réel. Mes sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mélange de passion et de mysticisme que les diversités de ma vie leur avaient donné, et me soulevaient.
J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonné, j'en atteste l'innocence de ma fille, je ne veux rien écrire qui ne soit à l'honneur d'un amour purifié, et je me trouverais misérable pourtant de profaner en moi le caractère indélébile du prêtre. Il me faut avouer que le prêtre et l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire où la mort mettait sa solennité, et que rien de sacrilège ne battait en moi.
Le docteur était resté un peu en arrière.
Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et une fièvre menaçante dans les yeux.
Comment se pouvait-il qu'elle fût mourante? Elle était si belle! Mais dès que je me fus approché de son lit, dès que, se tournant avec effort de côté, elle m'eut indiqué par ce mouvement un fauteuil placé près du chevet, je vis bien que la fièvre seule la soutenait, et que cette vie qui rayonnait encore en elle n'était que la palpitation suprême d'une âme qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un éclair.
J'avais le coeur rempli d'une immense pitié et d'un incommensurable amour; mais je ne songeai qu'à pleurer, qu'à laisser voir lâchement ma terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite était tendue vers moi, je la pris doucement et la baisai.
Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me défendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort dominât l'amour qui avait cette dernière minute, avant l'infini, et mît trop de solennité dans cette effusion humaine.
—Je suis heureuse… bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix oppressée. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de m'avoir désobéi.
Elle laissa retomber sa tête qu'elle avait levée. Le docteur s'approcha du lit, lui prit le poignet, tâta le pouls, se baissa pour regarder de plus près la dilatation de la pupille de ces yeux éclatants.
La malade devina l'intention de cet examen.
—Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de me mettre encore du poison sous la peau… Merci… Vous avez été bien bon… Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi!
Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilèrent; elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empêcher le mal de monter jusqu'au coeur, et, après une minute, rouvrant les paupières:
—Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie…
Écoutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire.
Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix était haletante; une convulsion l'entrecoupait:
—J'ai voulu vous voir. Il vous eût été trop pénible d'apprendre par une note de journal que j'étais partie; comme vous avez appris autrefois que je vous avais été infidèle… Vous pouviez me supposer des idées que je n'ai pas… Je suis aujourd'hui ce que j'étais la première fois que nous nous sommes vus. Il n'y a plus de danger à vous dire que je vous aime tout autant… sinon plus qu'au premier jour… Vous entendez, docteur… Il faut que vous entendiez cela… Ne vous éloignez pas, pour ne pas entendre… Quand je vous ai tout avoué, vous avez reconnu que cet amour loyal, vrai, qu'on a trompé, volé, était légitime… La faute qui nous a unis doit-elle nous séparer à jamais?… Il me faut bien croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me dédommager de la vie infâme qu'on m'a faite ici…
Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec un courage de martyre:
—Il faut que je me dépêche… J'ai écrit à miss Sharp, j'ai voulu avoir sa confession… La voici, aussi sincère qu'on peut l'espérer d'une vieille fille qui a respiré et exhalé l'hypocrisie toute sa vie…
Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me tendit.
Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista:
—Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!… C'est la seule arme que je puisse vous léguer, et il faut que vous soyez armé!
A ce moment, derrière le rideau qui retombait sur un des côtés du lit, un petit cri se fit entendre.
Je me dressai debout à cette voix, à ce vagissement. Une morsure au sein m'aurait arraché un cri de douleur, si j'avais été capable d'autre chose que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une révélation paternelle qui m'envahit par toutes les veines.
Instantanément, je compris pourquoi j'étais là.
Mon effarement était si vrai que Reine dit au docteur:
—Comment! Il ne savait donc pas?…
—Non, répondit le médecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas interrogé… D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps…
En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait à un berceau que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse sublime, je regardais Reine qui s'efforçait de sourire à mon émotion comme à une découverte de plus qui nous unissait, le médecin revint à moi tenant un enfant.
—C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras.
—C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges.
Je regardais ce petit être qui cessait de pleurer, distrait par le mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de tendresse me pénétrait; mon coeur fondait dans ma poitrine; je la baptisai d'une larme.
J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frêle; j'y mis un baiser qui lui communiquait toute mon âme, et, avec un égoïsme qui n'enlevait rien pourtant à ma douleur, je pensai en moi-même:
—Vous êtes bon, mon Dieu!
On ne sait jamais tout ce que peut contenir de pensées un éclair si profond.
J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice nouveau à compter dans la vie et je m'extasiais.
Ma fille recommença à crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lèvres impies ne s'étaient pas faites assez chastes, assez douces pour ce baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre où la religieuse attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la consultation n'était pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle venait chercher l'enfant pour la remettre à la nourrice.
Cette religieuse emporta l'enfant d'un prêtre avec une tendresse naïve, qui se fût étrangement changée en horreur, dans ce coeur simple, si elle avait pu soupçonner la vérité.
Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, dès que ma fille eut disparu.
—Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agitée, c'est notre fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu vous voir. Le duc ne s'y est pas trompé, et le doute d'ailleurs n'était plus possible pour lui. Il s'est arrangé pour n'être pas ici… Il a un prétexte pour voyager en Italie… Il saura du même coup qu'il est veuf et père… Il ne désavouera pas cette enfant; il ne peut pas la désavouer… L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant à moi, je ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait peut-être un acte de justice… Ah! si je devais vivre, peut-être lui disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il lui laissera donner les soins qu'on donnerait à son enfant. Le duc sait que je me suis confessée au docteur et que j'ai constitué ce grand honnête homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux pour veiller sur elle… Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous ne penserez qu'à cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale… Voilà ce que je voulais vous dire… Le reste n'est plus rien!
La voix de Reine s'éteignit en finissant. Elle parut subitement épuisée; sa tête retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur fronça le sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me regarda, sans dire un mot.
Quel regard effrayant dans son calme! Le médecin réclamait la place pour lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui était humain était fini; l'autre mystère allait commencer. Je n'avais aucun droit légitime d'y assister.
Pouvais-je obéir facilement? Il me semblait que j'étais le médecin, puisqu'il était le confesseur, et que c'était moi qui la retenais, qui la retiendrais dans la vie.
Il devinait évident que le mal, sinon interrompu, du moins retardé par la volonté de Reine, et, je l'ai su, par des piqûres de morphine, allait redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je vis pourtant que le docteur songeait à renouveler les piqûres bienfaisantes, mais je vis aussi qu'après avoir regardé les yeux de la duchesse, il hésita.
Elle eut conscience de cette hésitation. Dans le trouble qui commençait, dans l'hallucination qui précédait la nuit cérébrale, elle redit, en donnant un autre ton à ses dernières paroles:
—Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini.
Chose horrible! en même temps que son regard divin se noyait dans une brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'épaississait dans un balbutiement sourd.
—Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est bon!
Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tête à droite et à gauche, regardant, cherchant à voir; mais un voile s'amassait sur ses yeux. Ses prunelles dilatées m'enveloppèrent sans m'étreindre. Tout lui échappait.
Je ne pus retenir un murmure d'épouvante:
—Docteur! docteur!
Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir à ce grand médecin!
Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai à genoux; mais j'oubliais que j'étais prêtre; savais-je encore que j'étais chrétien? J'étais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme une péripétie dernière d'un meurtre accompli par moi. Je voyais pâlir, et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes délicates et superbes, le rayonnement même fiévreux.
J'étais désespéré et je n'étais que désespéré.
Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches soudaines, sournoises, après avoir cédé.
A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu, me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer.
Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil. Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais, lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant que sa main ne serait pas refroidie.
Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement:
—Votre place n'est plus ici, monsieur… Voulez-vous dire à la religieuse d'entrer?
J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice.
La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut frappée de ma pâleur et comprit.
—Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle demandé un prêtre?
Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer. Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre petit être qui m'était légué.
La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un médecin:
—C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite!
Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester.
Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de de la mort que je lui avais donnée.
Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis, m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire. Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement, d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop lourd à porter.
Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de Reine, comme je m'étais évadé de son amour.
La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui.
La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là, enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant.
Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre, puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la pureté primitive et la sincérité.
La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises, comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou qui en sortaient…
Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portière.
—Je pensais vous trouver là, monsieur l'abbé, me dit-il avec la même douceur, mais en me traitant maintenant de prêtre, et non plus d'homme du monde.
Espérait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il nécessaire de me rappeler que je devais élever ma douleur et l'idéaliser?
—Elle a bien souffert? demandai-je à voix basse.
Je ressemblais à un de ces meurtriers qui ont la curiosité de leur crime et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie.
—Non, me répondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand vous êtes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis étonné de la lucidité qu'elle a gardée, pendant une partie de votre visite.
La voiture partit; le docteur me reconduisait.
Il me donna en route des explications, que j'écoutai cette fois et que je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces détails techniques, douloureux pour tout homme qui les eût reçus à propos d'une femme ardemment aimée, l'étaient doublement pour moi, prêtre, en dénudant une fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgré les précautions du récit, que cette grossesse tardive avait rendu plus difficile la délivrance. Depuis plusieurs mois, Reine était malade. Le docteur avait redouté qu'elle ne pût atteindre le terme ordinaire; elle l'avait devancé d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espéré le salut; puis une péritonite était survenue, que les médecins les plus exercés, réunis en consultation, n'avaient pu conjurer.
Le docteur essayait de lasser ma douleur par les détails mêmes.
Quand je fus arrivé à ma porte:
—Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bonté. Vous êtes mon malade, vous m'êtes confié. Nous avons aussi à nous concerter pour le legs qui nous a été fait… J'ai envoyé, cette nuit même, une dépêche au duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des choses… Quant à vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous en avez. Voulez-vous me permettre seulement, à partir de cette nuit, de vous considérer comme mon ami… comme mon enfant. Puisque je suis le grand-père de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils.
Je répondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler que le docteur me serra dans ses bras, me secoua… Je montai chez moi en haletant, et enfermé, libre, je pus laisser rugir tout à son aise mon effroyable douleur.