Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé qui le provoque encore.
Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je dénonce.
Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience trouble.
Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible, mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois?
Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon coeur saignant et celui de ma fille sous son pied.
Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?
XXII
A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable, inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques, et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires.
Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie; mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.
Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre cette précaution.
On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette fleur de printemps qu'il promenait fièrement.
La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus peur de cette gloire inexorable que les moeurs indiscrètes et frivoles du jour imposent à la jeunesse.
Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie. Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée.
Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.
J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si, dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions du maître.
Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que les inquiétudes qu'on lui donne.
Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du martyre… On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je me demandais avec anxiété:—Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses, désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée.
Tout l'été se passa dans ces transes.
Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce.
Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais, sourd au bruit, je voyais une harmonie, un poème, une extase monter dans ses yeux.
Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son recueillement.
Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux yeux. La bouche eut une palpitation tendre.
Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au, balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini.
J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de cette impiété de mon amour.
Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à Reine, en bénissant Louise.
Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive.
Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la fixité morne des yeux de mon enfant.
J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston.
J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes poignantes inquiétudes chez madame Ruinet.
La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il nous était impossible de douter du coeur de Louise, nous comprenions à quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été remises, on avait défendu à Louise d'y répondre.
Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de Thorvilliers allait partir.
J'étais prêt à le suivre.
J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi.
Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint?
Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui.
Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux comme moi.
J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du duc de Thorvilliers était l'Italie.
Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant.
Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en
Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola
Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de
Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle.
Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille, laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans sa vie.
Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration, pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant.
Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille, cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille courtisane.
Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le faire jurer aux honnêtes gens.
A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice sorte éclatante, invincible, de ce récit.
Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des demandes à faire au gouvernement italien.
A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien, m'eût dénoncé.
Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage, parfois, une émotion grave et la trace d'une larme.
Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le chef-d'oeuvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'oeuvre.
Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir plus à mon aise.
A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même, des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher.
Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer plus commodément ma fonction paternelle.
C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti.
Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en français, à son compagnon, en montrant Louise:
—Oh! la belle jeune fille!
J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le jeune homme qui parlait ainsi.
Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible, si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri.
Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme dit à son ami:
—Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom?
—C'est mademoiselle de Thorvilliers.
—Ah!… c'est là le duc?
Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces paroles.
Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc!
J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse, soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami, il ajouta avec animation:
—J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse avec cette belle enfant.
—Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre.
—Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté.
—Te voilà bien, mon poète!
—Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet. Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti peut vouloir servir de chaperon à cette enfant… Elle semble toute jeune… Viens la voir encore.
Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon coeur, il entraîna son ami.
Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre traitait de poète et qui devinait si bien ma fille!
Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille.
Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège?
Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français.
Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant, entrevu comme une terre promise…
Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait du visage de mon enfant.
Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son coeur alourdi lui donnait un peu de lassitude.
Je l'entendis qui disait:
—Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en sera aimé!
—Tâche que ce soit toi.
—Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir de n'être point aimé!
Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de l'embrasser, de lui dire:
—Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle.
Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des grandes villes d'Italie.
Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même place, guettant la même vision.
Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour naissant. Je l'aimai encore pour cela.
Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre, en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de Thorvilliers?
Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien, ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon intervention, fût dominé et conduit par elle.
Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses; mais m'excitait à la vie.
Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent, sans doute de bonne naissance, de belle fortune?
On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner.
Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là. Il serait un futur ambassadeur.
Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je m'exposais à retomber de plus haut.
Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage, j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le droit de laisser deviner quelque chose de mon secret!
Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui qui l'aurait reçue de moi!… Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le vieux maître, et cela me suffirait.
Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui faisait son rêve en regardant ma fille.
Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des renseignements sur sa famille.
J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans chaque pays, consulter les bibliothèques.
J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée pour les érudits éternels.
Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres.
Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines, normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas, me répondait de son coeur.
Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de
France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait
à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers.
Le doute me prenait à cette question.
Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément en tirer parti pour sa vanité.
J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers.
Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un coeur vierge qui va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à mon supplice.
Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.
Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours, avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts que pour bâiller.
Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le lendemain il ne reparut pas davantage.
Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement cruel, une surprise aiguë.
Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne plus l'admirer.
Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston.
Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un appartement. Il me semblait que Louise était plus triste.
Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis, combattus par la raison.
Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit. C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.
Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que celle-ci ne lui fut pas présentée.
Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée.
XXIII
Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption.
J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de le faire revenir, si je me confiais à lui.
J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui.
Ah! ce cher et vaillant coeur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et, lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver.
J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la paternité.
Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune précaution pour le retenir.
Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude, ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:
—Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une paternité usurpée?
Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits, les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour moins que cela!
D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive, fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré.
Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa loge, se croirait obligé d'y venir.
Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée, un jeune homme qu'il me sembla reconnaître.
Lui aussi attendait.
Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai, je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux pas derrière lui.
C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi. J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!
Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la porte d'entrée.
Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair, mais c'était la chère vision.
Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu.
Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche, je lui dis:
—Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes?
Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon visage. J'ajoutai aussitôt:
—Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je vous connais.
Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je continuai, baissant la voix et me penchant vers lui:
—Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes ici maintenant…
Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux.
—Qui vous a dit?… balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:—De quel droit vous permettez-vous?…
Il n'acheva pas.
Je souriais, mais avec une offre si visible de mon coeur, et j'avais sans doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton plus doux, presque suppliant:
—Qui êtes-vous, monsieur?
—Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le vôtre.
Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.
—Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté, aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle… C'est aussi pour cela que nous sommes ici tous les deux… A votre âge, et quand on est poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors. Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets, mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous être mon ami?
Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il était pour moi le fils souhaité.
Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:
—Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre.
—Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan; pourquoi vous revenez avec ce visage pâle.
—J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir.
—Mourir! parce que votre mère…
—Oh! ma mère ne m'a rien refusé, dit-il en m'interrompant; mais je dépends, pour mon état futur dans le monde, des bontés d'un oncle…
—Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa fortune et vous dotera.
Jules eut un faible sourire.
—Ah! vous savez cela aussi?
—C'est ce qu'il y a de plus facile à savoir. Il fallait bien que je m'informasse de vos espérances pour vous aider à réussir.
—Mes espérances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur, elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher à la mort d'un oncle que je vénère, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a signifié qu'il ne consentirait pas à une alliance avec la famille du duc de Thorvilliers.
—Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau nom.
—Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est exprimé sur les variations politiques du duc avec une sévérité implacable.
—Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi?
—Non… mais…
—Quoi donc?…
Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer.
Je fus saisi d'une peur secrète.
—Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur.
Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir.
Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau et terrible remords.
Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté, plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques. M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant, comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du duc de Thorvilliers.
Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide, s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la bataille, pour y élargir leurs blessures.
Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis, et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois, l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien des égoïsmes vulgaires.
Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix, pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du théâtre et venir le récompenser!
Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié jusque-là. Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et celui-là, je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille.
Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur flétrissante autour d'elle, qui était comme la buée de ma faute.
C'était en vain que je m'étais appliqué à épanouir en vertus ses dispositions natives; par le fait seul de son origine soupçonnée, elle était impliquée dans une sorte de mépris.
L'adultère, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses fruits de cendres.
Hors du sacrifice absolu, de la rectitude étroite, il n'y a pas de bonheur assuré.
Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifié dans son orgueil par le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa conscience, l'appréhension du dédain public; il lui faut encore sentir qu'il a porté malheur à l'innocence, qu'il a profané l'avenir dont il attendait sa consolation, son absolution.
A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient s'ignorer. Louise passerait à côté du bonheur, aussi certain que peut l'être celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme naïf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait, s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir aimé ma fille innocente et belle!
Il se méprit à ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas des remords.
Je le rassurai, pour me rassurer moi-même. En attisant sa foi, je rallumais la mienne.
Il était impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et l'amour, quand ils étaient en face de la jeunesse, de la pureté, ne fussent pas attirés par un aimant irrésistible. Le marquis de Montieramey n'avait que des préventions qui se dissiperaient à la vue de Louise, et quand Louise serait à Paris, il faudrait bien que le marquis la rencontrât un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il pas charmé?
Intérieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait après tout que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je n'hésiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune contre la mémoire de Reine; il ne redouterait pas les influences héréditaires. Sa générosité s'échaufferait à l'idée de cette première victime morte de sa faute, à l'idée de cette seconde victime dont le sort dépendrait en partie de lui. Il mépriserait davantage le duc de Thorvilliers, et il me prendrait en pitié… Je retrouverais les sources perdues de mon éloquence. Ne puisais-je pas autrefois à un amour infini dont je savais maintenant le nom?
Mais, insensé que j'étais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un prêtre, comme Reine de Chavanges elle-même s'en était trouvée empoisonnée. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son refus…
Alors, mon égoïsme paternel sortait de ces rêves utopiques, pour rêver une solution féroce mais pratique. Le marquis de Montieramey était bien vieux; Louise était bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur.
Ce qui était essentiel, urgent, c'était d'empêcher le duc de
Thorvilliers de hâter l'heure de marier Louise.
J'espérais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se débarrasser de sa paternité. Ces préventions vagues, ces préjugés flottant autour de Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey des raisons d'hésiter. Celui-là, Dieu merci, n'était pas le seul qui eût de la fierté, de l'entêtement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston aurait l'ambition d'une alliance considérable, et cette ambition-là nous donnerait du répit.
Peut-être ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait déjà, que ce jeune homme hériterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une oeuvre d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour allié celui-là même auquel nous voulions enlever Louise. Gaston travaillerait pour sa vanité, et moi pour le bonheur de mon enfant.
Ces pensées multiples m'assaillaient à la fois, et corrigeaient l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur, et pour cette foi déchirée mais vivace qui le ramenait en Italie.
Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'était pas désespéré et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle eût précédé ses démarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en Italie ou en France, un introducteur auprès du duc de Thorvilliers?
Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme éprouvait une répulsion instinctive. Il acheva de m'initier aux désordres financiers et moraux de Gaston. Cette démonstration ne pouvait rien ajouter à mon mépris; mais elle me donnait des espérances. Si le duc pouvait arriver à convoiter l'héritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il serait favorable aux prétentions sentimentales de l'héritier.
Pour toute réplique à mes exhortations, à mes conseils, à mon amitié,
Jules s'écria:
—Si j'étais sûr d'être un jour aimé par elle, je supporterais tout, j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais à tous les sacrifices.
J'aurais voulu pouvoir lui crier:
—Elle vous aimera, puisque je vous aime!
Notre entretien se prolongea jusqu'à la sortie du théâtre.
Nous suivîmes de nos regards accouplés la voiture qui emportait le duc et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit d'Italie, nous laissâmes respirer nos deux coeurs, suffoqués du chemin qu'ils avaient fait.
Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je prétendais avoir été, un maître, un professeur. Il ne cherchait pas au delà de mes paroles. La sincérité de ma tendresse pour Louise, la volonté que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une certitude.
Quand nous nous séparâmes pour nous revoir tous les jours, il était résolu, et moi, j'avais gagné, à mon tour, un appui dans cette conscience jeune, enthousiaste, poète, comme avait été la mienne, au début de mon amour. Je recommençais le poème enchanté de ma jeunesse, et cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le dénouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait.
Je n'ai pas à raconter les deux années qui suivirent. Elles eurent peu d'événements, et les mêmes soucis. Le duc alla à Florence, y resta longtemps; mais il fut évident pour nous qu'il veillait sur lui-même. Il calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un excellent profit d'une jeune fille qui le gênait, c'était de ne pas la compromettre publiquement avec la Buondelmonti.
Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redouté la censure du faubourg Saint-Germain, il eût renvoyé Louise à Paris; mais il n'osa pas.
Jules de Soulaignes était avec moi, partout où le duc de Thorvilliers voulait être. Il s'était laissé persuader. Les relations manquaient en Italie pour la présentation projetée. Celle-ci n'eut lieu qu'après deux ans d'attente, en France, pendant un séjour qu'y fit Gaston, il y a dix mois.
Rien encore n'avait transpiré des projets honteux de mariage qui avaient pu être formés dans les tête-à-tête avec la Buondelmonti. Peut-être n'en avait-il pas été encore parlé entre les deux complices.
Louise avait reparu à Paris avec cet achèvement de beauté que sa mère, à son âge, avait rapporté de Rome. Seulement l'assurance de son âme était plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grâce plus résignée.
Jules de Soulaignes fut présenté au duc, qui ne se méprit pas à l'intention cachée de cette démarche.
Il avait sans doute le tarif de l'héritage de M. de Montieramey; car il accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espéré, le jeune héritier.
Allais-je avoir raison? Jules eut dès lors une confiance presque superstitieuse en moi.
Dans une visite au duc, il avait rencontré Louise, ne lui avait pas adressé la parole, l'avait saluée en traversant un salon. Elle lui avait fait la révérence, et il était heureux. Cela lui suffisait.
Il accourut pour me raconter cette faveur de la destinée. Il s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille; car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait.
Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, présentés l'un à l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais m'initier à la profondeur de cette joie? Présenté, par le père! c'est-à-dire, autorisé à la saluer, et peut-être, quand ils se rencontreraient dans un salon, à lui parler!
Jules n'était plus pâle, et l'anxiété qui le tiraillait encore avait des échappées superbes dans une espérance juvénile. Par instants, le printemps chantait seul dans ce coeur naïf, et j'écoutais avec recueillement, avec une ineffable mélancolie, cette chanson sublime.
Louise n'allait guère dans le monde, parce que le duc n'aimait plus à y aller. Mais elle allait à l'Opéra où M. de Thorvilliers avait sa loge. Il lui était facile, quand il s'asseyait à côté d'elle, de faire des envieux, sans avoir à se mettre en garde contre des médisances, et c'était toujours un sujet d'étonnement pour nous, mais aussi un sujet d'espérance, que cet isolement dans lequel s'épanouissait cette belle et pure beauté.
Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois épisodes. Des roses offertes, des roses jetées, et c'était tout. Le roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas croire, ce qui serait un blasphème, aura eu trois chapitres: cette révérence que Louise lui a faite dans le salon de l'hôtel de Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire.
Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coupé, avec son neveu.
C'était un piège préparé par Jules. Il lui avait fallu bien de la stratégie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher fils m'a décrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il avait passé, pendant cette délicate négociation; puis, quand on fut dans le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux marquis consentît à faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire élégant.
Jules savait bien à quelle heure précise la voiture du duc passait. Ce jour-là, par une faveur spéciale de la Providence, par un sourire de Dieu, le duc n'était pas dans sa voiture. Louise avait pour l'accompagner la vieille dame qui avait été placée auprès d'elle à son entrée dans l'institution de madame Ruinet.
Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un battement de coeur terrible. C'était, croyait-il, le pauvre enfant, sa destinée qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupçon d'une surprise préparée, en faisant soupçonner son émotion.
M. de Montieramey lui avait donné, pendant la promenade, sur les dames de son monde qu'il avait saluées, toutes sortes de détails biographiques et héraldiques, comme les vieillards les aiment.
En retour, malgré sa rigidité habituelle, il avait questionné un peu son neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouché par leurs allures et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosité, la satisfaisait avec une lâcheté héroïque, voulant conquérir le droit de son amour honnête, pur, en corrompant ce sage vieillard.
Le marquis avait la tête à la portière et regardait, quand un encombrement du défilé obligea la voiture découverte du duc de Thorvilliers à stationner tout près de la sienne. Le vieux gentilhomme ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les attelages étaient pressés les uns contre les autres; mais il vit Louise, et ne vit qu'elle.
—Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu qui, haletant, les mains jointes, penché vers lui et caché par lui, écoutait avidement.
Jules eut un éblouissement en entendant l'exclamation même qui lui était échappée à Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise.
Le vieux marquis ajouta, à mi-voix:
—Qui est-elle?
La voiture du duc, dégagée de l'encombrement, venait de passer. Le marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la réponse. Il fut frappé de la pâleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse jusqu'à se rendre pâle; c'était bien naïvement qu'il tremblait, qu'il avait peur.
—Qu'as-tu donc? demanda le marquis.
Jules s'arma d'un grand courage, et doucement:
—Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle…
—Dis si charmante et si honnête!
—Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est précisément celle dont vous n'avez pas voulu pour nièce.
Le marquis tressauta.
—Mademoiselle de Thorvilliers!
—Oui, mon oncle.
Le marquis avec un élan involontaire serra la main du jeune homme:
—Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite.
Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi; il devint rêveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui passaient, tenant la tête baissée et son regard intérieur fixé sur la vision qu'il emportait.
Il paraît qu'en arrivant à son hôtel, il embrassa son neveu, comme on embrasse son fils, et lui dit avec une légère et tendre ironie:
—Sais-tu que tu es un garçon bien obéissant… si tu m'as obéi!
Jules rougit.
—Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi, me pardonnes-tu?
Jules eut l'héroïsme de ne pas profiter avidement de ce repentir touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer en s'en servant trop vite.
La conversion persista, et le soir encore, ayant gardé son neveu près de lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il gardait sa fascination.
Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifié, comme devant un miracle. L'espérance était trop éblouissante. Toutes les fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient été que le masque fleuri d'un abîme.
Pourtant mon coeur paternel fléchit sous l'effusion chaude de ce jeune homme enivré.
—Je vous l'avais bien dit! répondis-je avec un sourire, mais le coeur retenu et comprimé par un pressentiment.
Il fallait que le marquis fît la demande, ou du moins se mît en rapport avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant conservait-il assez de force pour éteindre dans l'esprit du vieux marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidèle à sa foi politique?
Jules se troublait à l'idée d'une démarche pareille et, sa délicatesse venant en aide à son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son amour, en faisant précéder d'une démarche positive, officielle, l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise.
—Si je pouvais lui parler! me disait-il, en éveillant en moi l'envie furieuse de les entendre, d'être là quand il la verrait, quand il lui parlerait, quand elle répondrait.
Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le front l'étincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois que je l'avais rencontrée, j'avais cherché à surprendre de loin le regret, la tristesse particulière que lui avait laissée notre brusque séparation. Il m'avait semblé que cette mélancolie s'évaporait et était remplacée par une autre. Était-ce encore à moi, était-ce à quelque ami jeune, nouveau, inconnu, rêvé, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi, j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait été donné, mettant en présence ces deux enfants dont les âmes se devineraient, de jouir tout à fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait envers moi!
Je ne pouvais conseiller à Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je savais par expérience que rien ne garantit un amour vrai contre l'embrasement.
Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de
Thorvilliers, c'était susciter le malheur.
Mieux valait encore cette mélancolie de mon enfant, cet ennui de sa jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait être suivie d'un âpre coup de vent. Je me souvenais de sa mère, je me souvenais de moi.
Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rêve, et je me sentais surtout impuissant à l'aider, même d'un conseil.
Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annonça, le coeur battant, les yeux battus que son oncle était décidé à une démarche, à une visite.
Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir son neveu marié, et il voulait cet ange à son chevet, pour lui ouvrir le ciel qu'elle entr'ouvrait.
Il était retourné au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre de cette beauté candide, et cette innocence, de mon enfant avait profité au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mépriser autant, quand il était à côté d'elle, dont l'innocence s'épandait autour d'elle.
Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire sur les lèvres de M. de Montieramey. C'était une avance du marquis. Le duc salua à son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les promeneurs étaient nombreux et qu'il lui plaisait d'être vu échangeant un salut courtois avec un vieillard considérable dans le faubourg, avec le grand pénitencier de ce monde-là.
Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans gravité, retarda de quelques jours la démarche parfaitement résolue.
Était-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour avancer de plus près et frapper plus sûrement? Sans ce retard, Louise serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes?
Était-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le rendait rebelle à des conseils de patience qui me coûtaient un effort?
Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et à qui je m'amusais même à donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prétention apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il était radieux. En me disant bonjour, dès le seuil de la porte, il secoua des rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers sévère, avait un gonflement, un épanouissement quasi enfantin.
Quand le bonheur complet nous prend à l'improviste, il nous dépouille jusqu'à la sève, de toutes nos écorces, qui sont nos cicatrices, et l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne voit plus le mal.
—Qu'est-ce qui vous arrive? m'écriai-je, électrisé par cette lumière.
Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers.
—Venez avec moi, nous allons la voir!
Il m'avait pris les mains et m'attirait.
—Où donc?
—Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je pourrais, à mon aise, la contempler pendant une heure… une heure! concevez-vous cela?… Je ne suis pas un égoïste; j'ai pensé à vous. Je vous ai fait votre part; venez.
—Mais le duc?
—Il ne sera pas là… il ne va pas à la messe, même à une messe de mariage.
—Une messe de mariage?
—Oui, à la Madeleine, Georges de Pérusset, le fils de l'ancien conseiller d'État, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un agent de change, mademoiselle Sommer… Il paraît que c'est une amie de pension de mademoiselle de Thorvilliers.
—Oui, une de mes élèves.
—Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait des souvenirs de pension… Pensez donc! la fille d'un agent de change pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi… Venez!
—Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel enthousiaste.
—C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en attendant.
Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété.
—Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de ce qu'il présageait.
Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil.
Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété, j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma paternité spirituelle.
Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait descendre son pardon sur le prêtre devenu père.
Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde.
Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant:
—C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais, tient à son église… La voir là, par avance, agenouillée devant l'autel où je la conduirai, quel rêve!
Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à me contenir.
J'entendais dans les oreilles, dans mon coeur, les orgues de l'église, et je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon enfant.
Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied, jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure.
Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi, dans mes fonctions ecclésiastiques.
J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens, ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma fille.
Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon coeur et de ma foi!
Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice. Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à l'église? Oserait-il y retourner avec moi?
La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur, curieux, élégant, qui, comme nous, attendait.
Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de venir.
Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait pas, moi, le prêtre interdit.
On sait ce que sont ces grandes cérémonies.
Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la place que Louise occuperait.
Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr. Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et nous n'eûmes pas un mot à nous dire.
Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui soulageait son âme, comprimée par la solitude.
Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire. Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle était un chef-d'oeuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de jeune fille du grand monde, un chef-d'oeuvre d'ingénuité et de grâce. Je retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait.
En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce besoin des coeurs religieux de prendre immédiatement possession de tous les sanctuaires où leur piété va s'épanouir.
Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une couronne de fleurs d'oranger…