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La confession d'un abbé

Chapter 26: XXVI
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About This Book

A senior cleric offers a first-person confession, recounting his aristocratic origins, the choices that led him into the Church, and a life marked by private temptations, public responsibilities, and political entanglements. The narrative mixes intimate reminiscence with scenes of official life as the speaker scrutinizes moral compromises, moments of weakness, and the strain between ambition and spiritual duty. Through sustained self-examination he confronts guilt, tests the limits of institutional mercy, and seeks personal reconciliation, ending in reflections on conscience, honor, and the possibility of inner redemption.

Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de velours et s'apprêter à quêter.

Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble!

Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout, appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa main. Moi je sentais mes genoux fléchir.

Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout.

Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande… Je pensais à cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf, plus éloquent, plus doux.

Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel… c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme…

Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui la précédait et m'annonçait son approche.

—Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse.

C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère!

Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me tournai doucement.

Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement par son silence palpitant:—C'est vous! c'est vous!—Tout ce qu'elle m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.

Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie?
Elle me savait pauvre et vidait son coeur en silence dans le mien…

Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet, elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui depuis tant d'années me brûle la bouche.

Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule.

Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus, pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage.

Elle parut comprendre pourquoi nous étions là, tous les deux; pourquoi je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui garantissais la loyauté.

Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une grande révérence et passa.

Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé de nouveaux trésors dans un regard.

Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser sur sa joue.

La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les siens.

Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place.

Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes:

—Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la sacristie?

Il grelottait, et ses yeux étaient troublés.

—Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous êtes l'ancien maître de la mariée.

—Non, non, je ne peux pas, répliquai-je.

—Et moi, je n'ose pas.

Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos coeurs lourds, qu'un sourire avait fait déborder.

Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une parole. Que nous serions-nous dit?

Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des mendiants insatiables?

Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous; c'était à ciel ouvert; son coeur pouvait s'entr'ouvrir.

—Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde.

Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet.

Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de moi, qu'il la dévorait de son adoration.

Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres. Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier.

Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions, mais avec une joie triomphale dans le coeur.

Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet. L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la lui disputer; c'était mon devoir paternel.

La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de
Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de
Chavanges.

XXIV

Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin, on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil.

Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne savait pas toute sa dette.

Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant l'union que le ciel allait bénir.

Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée.

Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de notre bonheur.

Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais m'engloutir dans la vie religieuse.

Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un coeur bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple, ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude, ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus provoquer le malheur.

J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec quelques membres du haut clergé parisien.

Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle.

Je n'eus pas besoin de l'interroger.

Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise nouvelle qu'il venait m'annoncer.

—Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la Paola Buondelmonti.

J'eus froid au coeur. Un spasme me raidit.

—Vous avez vu cela?

—Oui.

—Quelle infamie!

—Ce n'est pas tout.

—Quoi, encore?

—Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de sa fille le prince Jean de Lévigny.

Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables.
Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du
Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny.

Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir de Jules.

Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny.

J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la
Buondelmonti.

—Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti?

—Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais, encore, là-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison, peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane!

—Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je dans un transport de fureur égoïste.

—Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue.

—Quel pacte?

—On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela?

—Non, je ne le savais pas.

—C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille… Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de mademoiselle de Thorvilliers.

—Je ne comprends pas.

—C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce monde-là. Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes… cela n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses vices l'ont mis.

—Que me dites-vous? Le prince…

—Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.

—Non.

—Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro.

J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au plus profond de la chair.

—Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire?

—C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de coeur, au poison; il en a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable! C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!

Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et retomba sanglotant.

—Êtes-vous, bien sûr?… lui demandai-je d'une voix étranglée.

D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.

—Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo, qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent… Est-ce qu'il y a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte…

J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous pleurâmes avec fureur.

Jules se dégagea bientôt et reprit:

—Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait, il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement.

—Il la hait! m'écriai-je.

—Peut-on la haïr?

—Il la hait, vous dis-je.

—Pourquoi?

Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules, sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la duchesse de Thorvilliers, m'avertirent.

Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché.

J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient.
Je voulus lutter, pourtant.

Je feignais une incrédulité que je n'avais pas:

—Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules.

—Puisque je viens de les voir!

—Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises; mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un rapprochement fortuit?

—Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La
Buondelmonti ne fait rien d'inutile.

—Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs.
Votre oncle est-il rétabli?

—Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé.

—Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire honte au duc de Thorvilliers.

—Vous croyez aux remords du duc?

Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc.

Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à croire que Jules de Soulaignes exagérait.

Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer tout à fait.

Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies. La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la repoussions, nous la voilions.

Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant déborder sa douleur:

—Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai.

—Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime!

Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de l'arène sanglante.

—Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime?

A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité. J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé, béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je lui offrais.

D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à exalter le courage de mon allié.

—Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis, voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par son amour, moi, par sa reconnaissance?

—Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui rester à jamais étranger, inconnu!

—Bien, voilà comme je vous veux!

—Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève pas bien vite de mourir!

J'étais tenté de lui dire:—Laissez-moi cette tâche!—Mais je me bornai à lui répondre:

—Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de
Thorvilliers.

Jules me laissa dans un état indescriptible.

La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de coeur à son complice.

Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout?

Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre!

Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin.

Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:—Je vous défends cette infamie!—et le docteur eût fait reculer cet assassin de ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince de la science?

A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une demande positive…

Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge rendait tout rétablissement, toute démarche improbable.

Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer devant rien pour sauver ma fille et mon fils…

La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres…

Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le prince de Lévigny.

Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!…

Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait, dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe et lâche…

Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes par lui-même.

Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince comme son gendre futur.

Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé.

Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne fût enlevé à nos consciences.

La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.

Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison serait-elle victime?

Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi.

Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût.

J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre; c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième siècle, celui qui se moque des lazarets.

Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret public dont nous voulions la preuve.

Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence, une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom; c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des consultations, et la maîtresse était la garde-malade.

Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la vérité et que je venais lui acheter des preuves.

La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.

Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de cette corruption.

J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune, c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des prescriptions accablantes.

Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce mémoire, la nomenclature de ces témoignages.

Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris.

La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il n'hériterait pas de sa fiancée.

Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain. J'allai à l'archevêché.

C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le suicidé, pour ne pas reconnaître une victime.

On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique; mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur lui.

Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti une manoeuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais plus rien, et ce que cette fille, écoeurée de son rôle, avait accepté, si je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa discrétion, c'était me dénoncer au duc.

Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce que j'ai épuisé tous mes moyens d'action.

Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait. Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince, ou à la rencontre de Louise.

Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes qui s'occupent de son trousseau.

Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux, je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de cette solitude.

Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure. Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur. Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire; peut-elle deviner un égout?…

Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris son deuil.

—Votre oncle est mort! lui dis-je.

—Oui, me répondit-il avec une grosse larme.

Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect enchaînait dans nos coeurs.

La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante, maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour tenter le duc?

Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler. Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui alla trouver M. de Thorvilliers.

Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche.

Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur d'être jugé par elle que par Dieu.

Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise. C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans l'intrigue.

Elle refusa plus d'un million.

Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le blason pour qu'elle y touche.

Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût tout avoué!

Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend hideuse!…

Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion la fléchirait sans doute…

Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans le gouffre pour délivrer Louise.

Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi.

J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui. Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la posséder et la voir heureuse!

Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la profaner?

Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère; elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de mourir.

J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera irréparable.

Je concentre mon coeur. Je voudrais l'empêcher de déborder… On sait ce que je souffre… Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime colère.

Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera sainte.

La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un crime…

Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche?

La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?…

Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront que c'est une question de sûreté publique, sous une question particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au lieu de le condamner…

Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué, par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader.

J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie pût racheter mon enfant.

Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des arguments, des preuves, des douleurs.

Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon rachat.

Et pourtant, je souffre bien!

ÉPILOGUE

Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse. Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie:

—J'empêcherai ce crime!

M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié depuis cinq ans et commençait à être père de famille.

Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction.

Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M. Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman.

M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des procédés clandestins.

Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de l'arbitraire, dans l'intérêt des familles?

Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque femme, comme celle qui intervient à propos dans la Cousine Bette. La Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff.

Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la lune.

Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique?

M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie.

Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui.

L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement congédier.

Il ébaucha un sourire.

—Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant.

—Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis tout acquis…

—Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette adhésion. Qu'allez-vous faire?

—Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand jurisconsulte… Me permettez-vous, monsieur, de lui confier…

—Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en.

Le malheureux eut un soupir d'indifférence.

—Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la confidence entière.

L'abbé s'inclina.

—S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen… quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé.

Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait:

—Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez?

—J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le sous-secrétaire d'État.

—Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite, monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir?

—A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre disposition.

—C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette obligeance.

Il se retira lentement.

La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure, mais pour constater son droit acquis.

Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le ministre.

Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il, dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si elle devait agir!

Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant; mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même dans un cas désespéré.

Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au nez, quand elle eut deviné ses intentions.

Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et, s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules.

L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette.
Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité.
Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel
de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude.

Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police.

Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument interdit aux fonctionnaires.

L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M. Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre.

—Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée avait frappé la terre de son pied.

—Dieu est là-haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête.

Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique montant au plafond avec ces paroles.

Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité:

—Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale, que j'ai tout épuisé avant d'agir.

M. Barbier tressauta.

—Agir! que prétendez-vous faire?

L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour avouer à son tour son incertitude.

—Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté, ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je méprise autant que vous.

—Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné.

—Mais, ces menaces…

—Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin… Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne… Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir.

M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le ciel, il échappait à sa compétence.

—Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le courage…

—J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire!

M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait dire: Ainsi soit-il!

L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme, était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement de douceur:

—Êtes-vous père, monsieur?

—Sans doute.

—Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce… adieu, monsieur.

—Non, au revoir, s'écria M. Barbier.

Le prêtre qui se retirait, s'arrêta:

—Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé!

Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte derrière lui.

M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque.

Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette, la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette faiblesse d'un coeur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer.

Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle, prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en disant:

—Je ne puis pas le laisser partir ainsi!

Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti. L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre.

Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M. d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui l'avait amené.

Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là. Il rentra chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux, autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et du prince de Lévigny.

Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au sous-secrétaire d'État, ainsi conçu:

«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels garnis, et aussi à la Morgue… Je ferai fouiller la Seine…»

M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice… à moins que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage, de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa loyale confession?

Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir.
Mais, où était-il? que préparait-il?

XXVI

Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet.

Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer dans un mouchoir armorié.

Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode.

Un de ces évêques in partibus, dont on loue le prestige pour de pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on dépensât beaucoup d'argent.

Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du prince et du duc avait été enregistré par des reporters.

Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance, même anonymes, de la main droite.

L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église, tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de X… devait officier, et quand le grand baryton Z… devait chanter?

Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M. Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence, étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la porte d'entrée.

Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude.

Quelques spectateurs du high-life trouvaient bien que l'apparat était excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui se marient la vanité de s'endimancher.

Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée.

Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle. Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie, pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de lumière.

Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer.

Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout.

Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque in partibus, comme les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées, plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et viendrait le leur rapporter en demandant leur main.

Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston triomphait. L'opération avait réussi.

Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était bien égal.

Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à l'avenir et narguait le passé.

L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé de prendre pour associée.

Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce moment-là, tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait une oeuvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle, mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit.

En entrant, le duc se découvrit, comme devant le Roy, et, lançant un regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la dorure, il prit possession du temple de sa Victoire.

En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés pendant la cérémonie du mariage civil.

Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur.

On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor, pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot pendant une heure.

Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant elle.

On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son voile abaissé, sans exagération, par une manoeuvre de la couturière, mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui défendait sa modestie, en la laissant voir.

Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait, dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la consolât.

Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le jeune ami qu'il lui offrait?

Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du sacrifice, de la soumission.

Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société; l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être garantie de cela.

Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher, ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus glorieux de sa vie.

Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que, quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si parfait dans son rôle.

Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté. Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis au petit nombre d'occuper un espace considérable.

L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas. Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.

C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et faisant faire bonne contenance à sa pourriture.

Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient absents.

Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège, l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie, très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne, mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient la ressemblance parfaite entre lui et sa fille.

Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte, précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable; la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop écouté des médisances.

Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le choeur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins, les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des acteurs.

Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha, devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour que Dieu la bénît.

Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le palais du prince et sa fortune.

Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils, en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis, rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés.

L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre dans sa main.

Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage.

—Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église? demanda-t-il, lisant la question dans son manuel.

—Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier.

Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si ferme.

—Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: Monseigneur.

—Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique et romaine? reprit l'évêque de X… d'une voix plus claire et plus insinuante.

—Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile.

—Oui, oui, daigna répondre le prince.

Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui, ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion romaine.

—Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune contrainte?

—Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée.

Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale.

—Oui, souffla la pauvre enfant découragée.

Alors, l'évêque de X… haussant la voix:

—Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition.

Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin, et acheva lentement, solennellement:

—Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle par malice et sans cause.