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La confession d'un abbé

Chapter 9: VII
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About This Book

A senior cleric offers a first-person confession, recounting his aristocratic origins, the choices that led him into the Church, and a life marked by private temptations, public responsibilities, and political entanglements. The narrative mixes intimate reminiscence with scenes of official life as the speaker scrutinizes moral compromises, moments of weakness, and the strain between ambition and spiritual duty. Through sustained self-examination he confronts guilt, tests the limits of institutional mercy, and seeks personal reconciliation, ending in reflections on conscience, honor, and the possibility of inner redemption.

MA CONFESSION

IV

Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg. Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche.

Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers, dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait, malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de biens-fonds.

La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce auprès des princes.

On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous l'Empire…

Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même.

Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission à mes voeux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en me confessant.

Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet, les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être décidé de ma vocation de mauvais prêtre?

Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard, s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de coeur, la vocation maternelle qui survit à toutes mes passions éteintes.

Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un enfant, quand elle est morte.

Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je m'interrogeai.

Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg, sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre des grands arbres.

Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et maçonnés de la rive…

J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau, sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette Ophélie conjugale.

Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi, pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis sa chute?

Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse. Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château.

Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte, dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un vert-galant, un bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait pas devant lui, répondit vivement:—Oh non!

Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se trouve ainsi expliqué.

J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et plus facile à comprendre.

Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague, lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père fut le premier qui me traita d'hypocrite.

Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper.

Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il croyait triompher par des duels mystiques.

Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce coeur où le feu était prédestiné à consumer l'encens.

Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au séminaire de Strasbourg.

Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.

Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que l'on avait pour mon caractère.

Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau; mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour attaquer mon rigorisme de béat.

A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations…

J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.

La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être n'étais-je que timide!

A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte. Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible, m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle, qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre.

On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.

J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude, et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers.

Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie.

Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires, ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté.

Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement sérieux de mon existence.

V

J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.

Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.

J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct droit de son coeur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que j'avais de me soumettre à un avis.

Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire, du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante…

Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité ne suppléait pas à mon peu de talent.

Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.

M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma mère, m'avait été donné comme tuteur.

Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être émancipé.

J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon? J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée.

Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère, gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami de son fils.

Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent cambrés, busqués.

N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie.

Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier.

Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au coeur.

Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même, gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom?

Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences, pour m'en faire.

Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.

J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma vie.

C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses, bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un travestissement piquant.

Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel s'amoncelaient des roses…

Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine, ineffaçable, éternelle.

Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon coeur recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre dans mes veines une langueur accablante.

Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de
Gaston de Thorvilliers.

Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct, blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient; ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses dents…

Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation!
Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.

Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:

—Pour les pauvres!

Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas contempler cette apparition.

—Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.

C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée.

La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je balbutiai un mot d'excuse.

Gaston riait toujours.

—Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision.

Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je me retournai vers mon ami.

—Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement.

Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades, presque en bons garçons.

—Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle.

—Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston.

—Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de
Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.

—Merci, j'aime mieux une rose.

—Tiens! en voilà deux.

—Combien?

—Cinq louis, comme le paquet de cigares.

—Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui?

—Parce que tu marchandes.

—Je ne marchande pas; je proteste.

—Gros avare!

—Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe.

La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain et dédaigneux, exprima sa pensée.

Gaston était sensible au reproche.

—Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.

Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.

La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue:

—Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!…

Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait refleurir.

—Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier.

—Plains-toi tout de suite… Tu entends! bonne maman.

Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et badin, au-dessus de cette jonchée de printemps.

Gaston s'inclina avec courtoisie:

—Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée, derrière ces fleurs de vos jardins.

—Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre ma petite-fille?

—Qu'elle se moque toujours du monde.

—C'est son droit.

—Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir.

—Avec vous? Si, vraiment!

—Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons, quand elle sera ma femme!

La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de rire, qui me rassura.

La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les lèvres décolorées de la douairière.

—Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine.

—Je l'ai été!

—Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me portait!

—C'est égal, c'est un titre.

—Il est avec mes vieux joujoux.

—Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise.

—Ne m'en défiez pas.

Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire.

Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me prenant à témoin, avec une moue de grande enfant.

—Quel fou!

—Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les roses dans sa boutonnière, je me fâcherai!

Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli, et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée:

—Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon frère, votre futur beau-frère.

Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net:

—Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.

Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et que la taquinerie était remise à une autre rencontre.

Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de mélancolie, un peu banale:

—J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui ressemblez…

Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?

Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait cependant avec indulgence.

La marquise ajouta en continuant de me regarder:

—Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre mère.

Elle prit sa petite-fille à témoin:

Reinette, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi, une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le laisser seul.

Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret.

Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard profond, curieux, sans émotion apparente.

Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors.

Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait jamais vu, qui passais!

J'avais le coeur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle m'acceptait pour mari.

Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard.

Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous partîmes…

VI

Dans la rue de Grenelle,—je vois encore l'endroit où commença cet entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,—Gaston, sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit gaiement:

—Te voilà sur la liste des prétendants!

—Quels prétendants?

—Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?

—Elle a été aimable, gracieuse.

—Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme! Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.

Je répliquai assez vivement:

—Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle soit inquiète…

—Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non, elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine. Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule… La marquise est la plus grande marieuse du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que c'est que d'avoir été la plus enragée démarieuse de son temps.

Je regardai Gaston, sans comprendre.

—Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable, ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges?

—Jamais.

—Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard, pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui, par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise, veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des ailes à son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle t'a reluqué, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse.

Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour la première fois ensemencé mon coeur. Elles pétillaient en moi. Je voulus répondre en plaisantant aussi:

—Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants?

—Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine; sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges! Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine voudra aimer son mari.

Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta:

—Tu ferais bien mieux son affaire, toi… Mais je t'avertis qu'elle n'aime pas les bigots.

—Est-ce que je le suis?

—Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au château.

—Comment? Elles reçoivent des jeunes gens?

—Et aussi quelques vieux… Mais oui, la marquise est trop grande dame pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette, hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède… Entre nous, pour être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un platonique comme toi, il faut prendre bien garde!

Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune, plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain, et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se chante des airs de musique.

Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin de l'interroger.

Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je l'avais rencontré.

Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde. J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus, je ne voulais pas en voir.

Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr, une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un milieu qui l'alarmait.

Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains souvenirs de famille.

Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient fraternelles.

Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme moi.

Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et lui dirait doucement:—Ma chère femme!—provoquant ainsi le sourire immuable des amours profondes et vraies!…

Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.

Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi et me révélait à moi-même.

Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père! Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite…

Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré, bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a donné…

A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus amoureux que tous mes camarades?

VII

J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de
Chavanges.

J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé.

La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à écouter, à éconduire.

Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain? peut-être.

En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la saluais.

Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler, rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté polie; mais le regard trahissait la méfiance.

Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse. Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie…

Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour lointain, immense, jaloux, muet…

Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite; mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner mon ami.

—L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit
Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr.
C'est elle qui a dicté le post-scriptum.

Le coeur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi, cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une façon involontaire de céder à la vérité…

Je partis avec Gaston.

Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle, invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte et despotiquement, tout son pouvoir.

Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement. Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin.

L'architecture du château était double et l'édifice avait deux masques. Le visage qui faisait accueil aux arrivants était une sorte de corps avancé, construit, enjolivé et signé par le dix-huitième siècle. Il s'adossait à une bâtisse du temps de Louis XIII dont la face avait disparu, et dont le péristyle servait de décor à un vestibule intérieur traversant le château dans sa largeur.

La marquise habitait naturellement la partie ensoleillée du dix-huitième siècle; les hôtes avaient pour horizon la forêt à l'arrière-plan, un bout de parc sévère au-dessous de leurs fenêtres, et des roses à droite et à gauche. Reine était logée de ce côté, dans la partie pompadour encore, mais qui rejoignait celle du dix-septième siècle. Une haute bibliothèque, boisée comme une sacristie, salle de dessin, de musique, ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de Reine, servait de transition et de transaction entre les deux époques.

Quand j'eus pris mes habitudes dans le château, cette pièce douce et fraîche m'attirait souvent.

Puisque la chasse était le prétexte de ces invitations, on faisait, bon gré, mal gré, de grandes parties en forêt.

La marquise avait une espèce de meute. Elle avait soin surtout d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en même temps que les cavaliers. Nous étions venus de Paris, Gaston et moi, chacun avec notre cheval.

Mais si j'aimais à Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de Boulogne, je n'aimais guère à Chavanges ces courses furieuses qui secouaient la pensée, la torturaient, sans l'empêcher d'agir.

Quand Reine n'était pas de la chasse, je n'en étais pas longtemps. Je désertais, d'abord avec timidité, puis au bout de quinze jours avec audace; je revenais hardiment au château, espérant la rencontrer seule, la voir, m'enhardir à lui parler simplement, sans les éclats de rire qui entrecoupaient toujours les conversations, aux heures où tous les invités étaient réunis, à établir entre nous une intimité d'amis, qui résistait à mon grand désir et qui me semblait, tour à tour, souhaitée ou redoutée par elle.

Mais toute ma hardiesse consistait dans cette désertion de la chasse. Arrivé au château, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans donner la raison vraie de mon retour.

Elle paraissait étonnée de ma désertion, m'en raillait, se refusait à empêcher le repos que j'étais venu chercher, ne me laissait pas bénéficier une minute du tête-à-tête paisible que je m'étais ménagé, ou bien, paraissant tout à coup me deviner, me donnait, en riant, un rendez-vous pour le lendemain, à la chasse, où elle irait, afin de m'empêcher de m'y ennuyer.

Ces jours-là, elle affectait de me retenir auprès d'elle; mais c'était pour m'emmener, au grand galop, à travers la forêt, ne me laissant pas le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions, se fatiguant avec une sorte de colère contre elle-même; puis, au plus beau moment de son exaltation d'écuyère, tournant bride, cherchant à rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une course à fond de train jusqu'au château et galopant à la tête de cette meute d'hommes déchaînés qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares et faisaient se pâmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron du château, du côté Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pût encore provoquer.

Au retour, après un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mère, Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothèque; souvent, quelques instants après elle, j'y allais prendre un livre que je ne lisais pas, mais pour m'accouder à l'angle d'une table et regarder sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied nerveux faisait avec la poussière de la forêt, en marchant vivement, nerveusement, en frappant le plancher.

Elle ne sortait de chez elle qu'à l'heure du dîner, fatiguée de son repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de gravité descendu sur sa mutinerie.

Dans la soirée, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les hommes fumaient dans les allées du parc, Reine se mettait au piano, déchiffrait de la musique difficile, s'oubliait à la bien jouer.

Elle avait une belle voix: elle se laissait aller à chanter des notes sans paroles. Mais, dès qu'elle s'apercevait qu'on l'écoutait avec attention, avec émotion, elle fermait bruyamment le piano, à moins qu'elle ne proposât un choeur comique, grotesque, dans lequel chacun faisait sa partie, et la journée folle qui n'avait eu qu'un intervalle de raison, s'achevait par cette folie.

Ces caprices me tourmentaient comme des symptômes de douleur.

D'un autre côté, cette liberté de paroles, d'attitude de cette belle jeune fille, qui m'avait surpris à notre première rencontre, m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaieté ne fît éclore un mot équivoque dans cette réunion d'hommes provoqués à rire. Mais mademoiselle de Chavanges n'était hardie que parce qu'elle se savait forte de sa volonté. Si un mot trivial, emprunté à l'argot des théâtres, échappait à quelque étourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de dépit, plutôt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un geste précis, comme si elle eût donné de la cravache sur les doigts de l'impertinent, elle le mettait à sa place et le réduisait au silence.

Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune, nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère. Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours:

—C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas.

C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants empressés à la recevoir pour femme.

Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à propos d'elle.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les badinages nécessaires entre hommes.

Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale, cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner définitivement et s'en affranchir.

Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières. Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais garder pour elle.

J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des airs de soupirant.

Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme, singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie.

Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais, mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand, dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait:

—Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'êtes pas galant?

Elle avait un bon sourire de soeur indulgente qui paraissait me remercier de ce que je méritais ce reproche de sa part, et quand la familiarité amena la substitution de mon prénom à mon nom de famille, quand elle m'appela Louis, tout court, je me crus bien près d'être aimé…

Je suis tenté de déchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir à des faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma confession que je fais? Suis-je un romancier malgré moi? Vous qui me lisez et qui savez que ce mémoire est l'oeuvre d'un vieillard, d'un prêtre, d'un homme qui se débat dans la plus poignante angoisse, je vous en conjure, pardonnez-moi ces détails; ne me méprisez pas, si je prends dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs séchées que mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destinée se préparait pour l'orpheline, à demi gâtée, sans être corrompue, par ces frivolités mondaines, et pour l'orphelin que sa chasteté ardente rendait inhabile à juger, à deviner cette âme fière dans ce corps enfiévré à son insu par sa jeunesse!…

J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la bibliothèque du château; c'était là que j'étais libre d'écrire à mon vieux maître, l'abbé Cabirand.

Plus tard, il m'a raconté, malgré son inexpérience des passions, qu'il avait deviné dans ces lettres littéraires, poétiques, sentimentales, les inquiétudes d'un coeur agité par un amour terrestre, et qu'il avait été tenté de m'avertir. De quoi m'eût-il averti? De ne plus aimer? J'aurais désobéi. M'eût-il enseigné à me faire comprendre et à comprendre?

J'aimais, je le répète, cette belle salle boisée, cette bibliothèque d'intention, où les livres étaient rares, et, plus d'une fois depuis, je l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de monter en chaire, quand je devais prêcher, si je regardais les moulures, les ornements des grandes armoires où l'on enferme les habits sacerdotaux, une morsure au coeur m'avertissait d'une évocation sacrilège. Je revoyais les grandes armoires de chêne du château de Chavanges; je tournais la tête au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait doucement; je croyais voir passer, légère et imposante cependant dans sa grâce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fière, qui traversait la grande salle, en l'effleurant à peine, qui dans les premiers temps me saluait d'un mouvement de tête, pour me dire:—Ne vous dérangez pas, travaillez!—et qui, plus tard, s'arrêtait, causait, en voulant visiblement me déranger de mon travail.

La porte qui ajoutait une évocation à celle des armoires de la sacristie, communiquait avec l'église; la robe blanche qui entrait était un surplis; la robe sombre était celle d'un prêtre qui m'avertissait de monter en chaire, et, le coeur dévoré par cette vision, j'allais parler de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'Évangile, à ces âmes dévotes, auxquelles j'aurais révélé avec plus d'éloquence le véritable amour humain, que je portais tout entier, pur et débordant en moi…

A la fin de notre séjour au château, je n'étais pas plus avancé que lors de ma rencontre avec Reine, à la vente de charité; sinon que cet amour subit s'était enraciné en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqué aucune révélation certaine sur le caractère de la jeune fille, et que, si je sentais bien que j'étais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais si elle m'aimait, si elle était près de m'aimer, si elle pouvait m'aimer, si je n'étais pas seulement pour elle un être original, curieux à observer, une couleur tranchée dans l'harmonie banale des êtres qui l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gênait, qui l'ennuyait.

Il était impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident, me défendant contre la curiosité de Gaston, je ne me prisse pas moi-même, pour ainsi dire, pour unique dépositaire de mon secret.

Si jamais la poésie fut le duo mystérieux de l'âme qui s'interroge et qui se répond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par fragments, par bribes d'hémistiches, et qui, un jour, m'obligèrent à les écrire, à les corriger, à les revoir, à me les réciter.

C'était deux jours avant notre départ. Il pleuvait à torrents. On n'avait organisé ni chasse, ni promenade. Le château bruissait intérieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de billes sur le tapis du billard.

J'avais pu, après le déjeuner, quitter la compagnie joyeuse et enfermée qui n'avait pas besoin de moi, monter à la chère bibliothèque, m'y installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart d'heure, distrait de ma lecture par la pensée qui ne me laissait pas me distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers.

J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence relatif qui s'établissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel à humer, à travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sève nouvelle dont mon être s'enivrait et s'exaltait.

Je me défendais de descendre. J'aurais été, ce jour-là, plus maladroit que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaieté, triste comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon coeur, comme dans le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-être bien qu'elle eût ri, pour amuser ses hôtes.

Ah! si j'écrivais pour le public, comme j'aurais plaisir à retracer cette phase délicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des larmes, qui est la rosée des illusions printanières et qui garde le secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent suffoquer.

Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre.

Peu à peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la versification qui n'éteint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans l'esprit, en même temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorbé. Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'écoutais plus.

Il y avait bien deux heures que j'étais là, la tête soutenue par une main et penchée sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout à coup, une voix qui me fit tressaillir, me dit:

—Aurez-vous bientôt fini d'écrire?

Je levai la tête, et instinctivement, comme lorsque j'étais écolier et que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes mains sur mon papier.

Reine se mit à rire:

—Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres!

Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bonté, et tout en disant qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait légèrement penchée sur la table, pour s'y accouder.

Je la vois… je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant.

La table était large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de cette jolie tête lumineuse, tout ensemble un arôme et une clarté qui m'enivraient. J'écartai doucement les mains et laissai voir les lignes inégales que j'avais écrites.

—Ce n'est pas une lettre! répondis-je avec un sourire suppliant, subitement décidé à tout dire.

Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleuré.

Elle le vit, en effet, mais, chose singulière, cette sincérité la fâcha, au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrière; son corsage se tendit et la tentation de sa beauté se faisait plus réelle, en même temps que sa figure prenait un air plus sérieux.

—Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers!

Je ne répliquai pas. J'avançai doucement les feuilles griffonnées. Mais Reine se reculait, avec un dédain visible. Elle était debout. La compassion se mêla sur sa bouche à l'ironie qui la plissait.

—Vous avez donc du chagrin?

—Non.

—Si je vous demandais de nous lire vos vers?

Je m'effrayai:

—A tout le monde?

Elle rougit légèrement:

—Sans doute… dans le salon.

—C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout le monde.

—Ah! pour vous seul alors?

Je sentis que ma bouche blêmissait et tremblait.

—Vous les destiniez à quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges.

—Oui.

Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais être bien pâle; tout mon être frémissait. Mon regard était suspendu à celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravité, que Reine avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nuée légère traversée par l'aiguillon du soleil. Elle étendit la main vers le manuscrit.

—C'est pour moi? me dit-elle, avec une grâce simple et fière.

Je balbutiai oui, et me levant à mon tour, je lui tendis mes vers.

Elle hésita, baissa la tête, la releva.

Que vit-elle en moi qui éteignit son beau sourire, qui dissipa la nuée lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se méprendre?

—Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent.

Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre.

—Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voilà prévenu. Ne perdez plus votre temps!

Pourquoi cette dureté subite, cette méchanceté?

Elle eut comme la conscience de cette cruauté inouïe; elle voulut l'adoucir.

—Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre, vous déranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas entrée. Continuez.

Elle salua de la tête, s'éloigna. Elle allait sortir par la porte qui donnait sur l'escalier et par laquelle elle était entrée. Elle n'était donc pas montée, pour aller dans sa chambre.

Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle était venue pour moi?
Elle se retourna légèrement, mais soudainement, elle me dit:

—Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais vous demander de nous faire un petit scénario. Si j'avais su!… Voulez-vous venir en causer?… C'est mauvais de rester seul. Vous avez l'air de nous bouder.

Elle sortit. La lumière qui emplissait la bibliothèque disparut avec elle.

Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par une immense lassitude. Quelle créature compliquée, trop naïve ou trop corrompue pour moi, était-elle donc? Je faisais appel à mon courage, à ma psychologie, à mon amour? Lui seul me répondait et me forçait à l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette énigme.

Je ramassai mes vers, et, sans hésiter, je les déchirai en petits morceaux; puis comme j'étais embarrassé de ces débris que je ne pouvais laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande cheminée vide, où rien n'était disposé pour faire du feu. Je les fis flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brûler, en pensant assez singulièrement, par une vanité de poète qui essayait de panser mes déchirures d'amoureux:

—Cela fera un peu de cendre qui s'éparpillera au moindre souffle dans la salle. Peut-être, en passant, verra-t-elle que je les ai brûlés, et aura-t-elle des remords!

Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard.

Le soir même, en sortant de table, pouvant me parier sans être entendue, dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant à mon oreille:

—J'ai voulu tantôt ménager votre amour-propre de calligraphe. Votre manuscrit me paraissait bien mal écrit. Je veux lire vos vers; vous me les copierez.

—Je les ai brûlés.

—Ils n'étaient pas bons?

—Ils étaient inutiles.

—Qu'en savez-vous?… Mais, vous vous les rappelez!

—Non.

—Alors vous m'en referez d'autres?

Je m'inclinai, sans acquiescer à cette exigence capricieuse.

—Vous ne voulez pas?

—Quand j'écrirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose!

La réponse qui prétendait à la finesse, à la dignité, était peut-être gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire.

—Après tout, reprit-elle, vous avez raison. La poésie est un mensonge.
Les gens qui veulent dire nettement leur pensée, la disent en prose.

Elle eut comme une rêverie rapide qui passa sur son beau front, et avec sentiment:

—Cependant, s'il y avait en vous l'étoffe d'un grand poète, je ne me moquerais plus… mais je vous plaindrais.

Elle s'était éloignée; elle revint à moi, en me tendant la main:

—Sans rancune, n'est-ce pas?

Je pris sa main, je la serrai doucement. C'était la première fois qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarité de camarade.

Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais été désarmé par cette étreinte amicale, et puis, je sentis à sa main une moiteur chaude qui me parut la révélation d'une petite fièvre dissimulée.

Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune.
Elle le savait bien, et n'attendit pas de réponse.

Deux ou trois fois dans la soirée, nos yeux se rencontrèrent: les siens étaient calmes, confiants. Je m'efforçais de ne laisser venir dans les miens aucune lueur de présomption, de contentement, d'indulgence.

Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui eût le privilège de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son bonsoir habituel accentué par un secouement du poignet, à l'anglaise, qui ne me rendait pas jaloux.

En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami qu'elle m'avait donné; mais ses bras s'étaient croisés autour de sa taille, et, de la tête seulement, elle me donna un bonsoir quasi fraternel.

Je passai la nuit entière à remuer en moi ces menus incidents de la journée. Au matin, j'étais bien las, et tout aussi incertain que la veille.

Les deux journées que nous passâmes encore au château, n'eurent aucun épisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses hôtes; elle était forcée d'être aimable envers tout le monde; c'était un devoir dont sa grand'mère l'avait chargée. La seule marque de sympathie particulière que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai à son adieu.

—Nous repartirons pour Paris plus tôt que l'année dernière, me dit-elle. A bientôt!

Elle ne dit cela qu'à moi, et j'emportai ces simples paroles comme un aveu.