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La conquête d'une cuisinière I / Seul contre trois belles-mères cover

La conquête d'une cuisinière I / Seul contre trois belles-mères

Chapter 10: VI
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About This Book

A wealthy, aging bachelor resolves to establish a comfortable domestic life by hiring a first-rate cook, triggering comic disputes about marriage, concubinage, inheritance, appetite, and household authority as relatives meddle with advice, money, and matchmaking schemes. The narrative follows his attempts to secure a skilled cuisinière and the negotiations and compromises that follow, portraying the social and financial bargaining, generational clashes, and vanities that complicate a seemingly simple culinary project. Humorous episodic scenes and satirical character interactions highlight the gap between culinary ambition and domestic reality.




VI


S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à l'heure du dîner chez Ducanif.

Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que, derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer?

Que s'était-il passé entre ces deux hommes?

Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives et remonter de quelques années dans la vie du magistrat.

M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui touchait au bâtiment.

M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose: l'argent des débuts.

Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison Camuflet et Bazart fut des mieux connues sur la place.

Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés. Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois, les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par l'accepter.

Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il épousa la jeune fille.

Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie, petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi, ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet homme rude et un peu farouche.

Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater.

Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire son successeur.

Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'était un composé de qualités et de défauts: il était courageux, serviable, bon coeur; mais, par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême. Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de la Godaille qui lui avait été octroyé par ses compagnons de chantier.

Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux variés.

Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à encourager son humeur libertine.

Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous son toit pour lui faire partager la vie de famille.

Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait pour deux; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille de sa portière.

Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième épouse fit son bonheur... Hélas! bonheur fort court! Six mois, après, elle mourut d'une indigestion de choucroute.

C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc une garde-malade.

A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi d'Araucanie.

Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines pratiques de sa profession.

Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa garde-malade.

Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche de créer à à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement heureux sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.

Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste. Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son enfant, son visage se faisait plus morne.

Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme qui fût entrée dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart, patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler.

—Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler de son mari.

Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par trop aguiché.

A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait explosion.

Alors madame Bazart eut peur.

Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à la porte.

C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.

—Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement émue.

Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir, puis d'un ton sec:

—J'écoute, dit-il.

—Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.

Il fit une petite pause, puis continua:

—Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi votre successeur... Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car tout aurait été bien vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement rien qu'à vous entendre me souffler: «J'ai un service à te demander.» Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle?

—Oui, articula Bazart.

—Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me comprenez? Pour moi, elle était sacrée.

Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se renseigner? Il haussa les épaules et riposta ironiquement:

—Oh! toi ou d'autres!

—Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit la Godaille évitant le piège; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard.

Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:

—Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.

—Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma l'oeil.

—Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.

—Sans argent?

—J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard.

—Que vas-tu devenir?

—Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. Quant au reste, va comme je te pousse! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de pain sous la dent.

—Tu ne me demandes rien?

—Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de votre soeur.

—Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.

La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un singulier sourire.

Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait disparu du domicile conjugal.

Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches, conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa déposition en s'écriant:

—Où est-elle allée?

A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment:

—Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle... Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes.

Et en guise de péroraison:

—Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les mains vides, conseilla-t-il.

De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.

A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le cas n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la femme.» Cette fois, il s'agissait de chercher l'homme.

—On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu, nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il.

Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: Viens, gentille dame.

A ces mots, le commissaire éclata de rire.

—«Viens, gentille dame. Viens, je t'attends», récita-t-il gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir son air pour inviter votre femme à le suivre.

Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé!

Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les onze heures du soir. Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie. Il avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles, elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis, lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener.

—Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur l'heure du départ de votre épouse? demanda le commissaire.

—Personne.

—Vous n'avez pas de domestique?

—Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi.

Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes et continua:

—Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par malheur, la journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration, j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit, nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures. Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre, voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats étaient restés intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dîné.

—Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le spectacle?

—Je le crois.

—Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux?

—Trois quarts d'heure environ auparavant.

—Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à onze heures du soir?

—Oui.

—C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir, a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la soif... de son cher la Godaille?

Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant:

—Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine!

—Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole d'évangile.

—Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé.

Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander un moyen de retrouver la fugitive.

Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal:

—De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.

Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes, après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.

Trois femmes en trois ans!!!

Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes.

Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le commissaire, qui, en le voyant, s'écria:

—Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil pour faire la parade!

L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement:

—Et ma femme?

Le commissaire se gratta l'oreille.

—Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.

—Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez infailliblement la piste de mon épouse... Il fallait arrêter mon neveu, l'interroger.

—Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! On a usé d'abord du moyen le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile! Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet insuccès, on a changé de batteries.

—Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces premiers renseignements.

Le commissaire continua:

—A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son honneur.

—A son honneur! répéta Bazart étonné.

—Oui, à son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement envoyé promener une société de Grecs qui lui offraient une forte somme s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes.

—Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants tours de cartes. Il me prévenait; j'avais le nez dessus, et, malgré ça, je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.

Et, revenant vite à son cruel souci:

—Mais ma femme?... insista-t-il.

—Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus.

Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase:

—Repassez dans huit jours.

A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue:

—Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas l'ombre d'une nouvelle!

Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et éclatant en sanglots:

—Elle se sera suicidée! gémit-il.

Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris, par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.

—Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de suicide.

Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti. Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune, amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler:

—Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!

—Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous annoncera qu'il est mort.

—Ou qu'il est devenu fou.

Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation ni la clémence qu'il lui prêchait:

—On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un ton sec.

Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se venger, lui, ce magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui le fuyait toujours?

C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres méditations.

On était aux environs de la fête de Pâques. Ce monstrueux charivari était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur la place.

Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les boniments des bateleurs.

M. Grandvivier s'engagea dans la foule.

Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, il s'arrêta et releva la tête au son d'une voix, de lui connue, qui criait:

—«Supposons que vous soyez dans une soirée du grand monde où on s'embête à vingt francs par tête. Tout à coup vous vous rappelez que vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous approchez de la maîtresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont là bâillant, chez vous, comme des merlans sur le sable...»

Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, M. Grandvivier, du premier coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart.

Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon du langage du grand monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que, par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.

A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'éclaira joyeux, un sourire parut sur ses lèvres, et il murmura:

—Oh! l'idée tant cherchée!!!




VII


Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri? Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux:

—Oui, mais comment?

Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément fixé sur le jeune homme.

Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche. Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole portant ces mots: Séance de tours de cartes et de prestidigitation amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute société a su apprécier le talent.

—Oui, mais comment? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes passées devant ce tableau, il se remit en marche.

Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien protégé. La servante qui vint ouvrir lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie affectueuse. Ah! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même déjà un brin.

Oui, il était un tantinet détraqué.

Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couché tout de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.

Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.

Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et le quart!... Elle lui coûtait cher, cette chambre! Pour elle il avait refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison, véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine pour déguerpir.

Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié exhaussées d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?

La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles impossibles, à chauffer en hiver.

—Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être contraint par jugement à déguerpir? dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait haleine.

—Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.

A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée au cerveau à la vue de la Godaille.

—C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.

Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir, la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.

Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée:

—Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.

—Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.

—La servante de M. Bazart.

—Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale? Ce qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque commission de son maître.

En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement:

—M. Bazart a été assassiné cette nuit!...

En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte pour recevoir Clarisse.

Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami de son maître défunt.

Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à manger.

L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.

La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait fébrilement et à mots précipités.

La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme; mais, sous cette apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre ceux qui l'expropriaient.

—Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison! avait-il dit.

—Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux autres plus belles, avait répliqué Clarisse.

Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à fumer.

M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander:

—Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?

—Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.

—Et que disait-il?

—Cela se rapportait à l'expropriation.

—Précisez.

—Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma mort!» Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable!» Ce qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.

—Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?

—Oh! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.

—L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?

—M. Frédéric, parbleu!

—Quel est ce M. Frédéric?

—Le neveu de M. Bazart.

—Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge.

—Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis un an.

—Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? dit M. Grandvivier après un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.

—A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à propos, tu tombes à pic, garçon!» Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: «Pourquoi donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine... puis, il hésita une seconde et enfin répondit; «Mais pour prendre ta part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi, brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: «Mets-toi là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux lettres pressées.—Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant, l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant: «Oh! des torts! Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait fini sa première lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta: «Si, si, j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.» Il faisait allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa en disant: «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps de demander une explication, il s'écria:

—Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.

Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric, sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.

Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement:

—Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras te coucher! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis porter la lettre à la poste...

M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander:

—A qui était adressée cette lettre?

—Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante.

—Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire.

—Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouvé mon maître mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue ici pour demander ce que j'avais à faire.

—Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter.

—Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.

Mais elle s'arrêta pour se retourner.

—J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas? Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de l'assassinat de son oncle.

Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte en disant:

—Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire!

Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata d'un long rire de joie immense.

—Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur.

Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première distribution du matin.




VIII


Quand la police tient sa proie à portée, elle profite de l'occasion avec un notable empressement. Elle commença donc par étendre la main sur la cuisinière Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur la mort violente de son maître Bazart et, une heure après, la Godaille, arrêté à sa baraque, était bel et bien coffré.—En somme, neveu et servante étaient les deux dernières personnes qui avaient approché de la victime.

A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur général qui, en même temps qu'il était son chef, comptait au nombre de ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, depuis quatre mois, de lui confier une cause à instruire. A ce reproche, son supérieur répondait que, le sachant fort affecté par le mauvais état de santé de sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant pas ses inquiétudes paternelles d'un travail à suivre.

Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la suscription portait à l'angle ce seul mot qui résumait la teneur de la lettre: Assassinat.

—Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici une affaire qui se présente bien à point pour t'en faire sortir, dit le procureur en ouvrant la lettre, dont le contenu n'était autre que le rapport, rédigé par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.

Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique affaire.

M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu à son chef cette visite matinale que pour se trouver juste là quand arriverait le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard trahissait une satisfaction farouche.

—Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson de haine en joie.

En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour même, sur le lieu du crime, de confronter les prévenus avec le cadavre de la victime. Pour cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examinât la blessure et la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud père qui, du vivant de Bazart, avait été son médecin.

En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le médecin avaient à faire l'examen préparatoire d'où résulterait le procès-verbal du docteur.

Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta longuement la blessure, considéra le couteau qu'il avait retiré du corps, puis promena lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de lutte entre Bazart et son meurtrier.

Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme verrue qui ornait une des ailes de son nez.

Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il s'approcha de la table près de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regardé agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme:

—Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a dû être surpris par son assassin.

Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant à caresser sa verrue:

—Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat, qu'il y ait eu un assassin?

Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre étendu à leurs pieds.

—Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, là, un corps dont le coeur a été traversé par un couteau; mais, je le répète, cela prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin?

Et, lentement:

—Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.

—Alors, suivant vous?... interrogea le juge.

—Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide.

Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de trop courte durée pour avoir été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit d'un ton qui affirmait:

—Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué.

—Pourquoi ce suicide alors?

—Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce par suite du chagrin que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui, pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit au suicide.

M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur avançait, aurait pu se souvenir combien Bazart avait été exaspéré par l'expropriation qui allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment, un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée, annonça l'arrivée des prévenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tête au médecin en disant d'un ton sec:

—Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous me permettrez de ne pas être de votre avis.

Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé aussi le greffier du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soignée faisait cracher ses poumons dans les crises répétées d'une toux horrible à entendre.

—Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit affectueusement le juge.

Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur la table, étala ses papiers et prépara plume et encre en disant:

—Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume.

Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude des prévenus n'était pas la même. Clarisse, à demi hébétée, pleurait à chaudes larmes. La Godaille, tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on devinait en lui une colère contenue qui ferait explosion au premier mot.

Grandvivier commença l'interrogatoire par la femme à laquelle il demanda, en lui montrant le cadavre:

—Reconnaissez-vous le mort?

—Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle. Dire que le voilà trépassé, lui qui riait hier de si bon coeur!

A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au docteur qui avait parlé de suicide motivé par un chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé sur ce point, il reprit:

—Ah! il riait, dites-vous?

—Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il ne songeait plus à cette expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de dérager.

C'était donc là cette contrariété, vive et persistante qui, jointe à son désespoir de mari abandonné, devait, suivant le docteur, avoir poussé Bazart à se tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat un regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'où sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une voix sévère:

—Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue de complicité dans l'assassinat de votre maître.

Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent par un coup de foudre, ne laissant pas aux prévenus pour échafauder leur défense en préparant les réponses, le temps que leur fourniraient trop de questions préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait empêcher que Clarisse, au lieu de penser qu'elle était devant un juge, ne vît en lui que l'ami de son maître, ami auquel, le matin même, elle était venue conter, en toute franchise, comment les choses s'étaient passées.

Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de cette attaque ex abrupto fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin de prendre l'accusation au sérieux, crut à une plaisanterie et, son désespoir s'apaisant, elle s'écria naïvement:

—Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous savez bien que j'étais montée pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon maître m'avait envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu votre assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre que ce matin?...

En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait agité M. Grandvivier. Sans répondre à la servante, et comme c'était d'une confrontation et non pas encore d'un véritable interrogatoire en règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant:

—Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée et attendez mes ordres.

—Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'épouvante première s'était dissipée depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de son maître.

Puis, sans se douter de la gravité de sa situation, elle suivit ses gardiens.

Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.

—Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre?

—Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté hier plein de vie et de gaieté?

—A quelle heure?

Cette question fit éclater l'indignation du jeune homme qui s'écria:

—Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de prétendre que j'ai tué le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frappé? Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute. Je suis parti à onze heures. J'ai pris mes jambes à mon cou et, vingt minutes après, j'arrivais à ma baraque sur le champ de foire où dix témoins vous attesteront que j'ai passé la nuit.

Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon, et ne s'attendait guère à cette question:

—De neuf heures, moment où la domestique est allée se coucher, jusqu'à onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre départ, vous reconnaissez être resté seul, absolument seul, avec votre oncle?

—Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...

Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat posa cette question:

—N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause de brouille entre vous et le défunt?

—Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était si bien tombé à l'eau que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis, ses soupçons avaient été injustes à mon égard, m'a répété qu'il avait, envers moi, des torts à réparer.

Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta sur cette réponse et, continuant:

—Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement.

La question parut à la Godaille si peu intéresser sa situation, qu'il répondit gouailleusement:

—On ne me l'avait pas donnée à garder.

—Vous persistez à nier?

—A nier quoi?

—Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante partie, vous êtes resté seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallumé, entre vous, une querelle au sujet du passé?

Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en répondant, le doigt tendu vers le bureau du défunt:

—J'ai le pressentiment que vous trouverez là une preuve que mon oncle n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur laquelle il a encore écrit quatre ou cinq mots; puis il l'a serrée dans le bureau en me disant:

—Au besoin, garçon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce tiroir à ton intention. C'est le deuxième tiroir à gauche.

M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en tira l'enveloppe et, à haute voix, lut la suscription suivante:

—«Ceci est mon testament», prononça-t-il.

Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il décacheta l'enveloppe dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence.

Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le joignît au dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme, résumait la teneur du papier:

—Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous nommait son héritier?

—Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement qui ne contenait aucune intonation de cupidité satisfaite.

Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de toutes ses oreilles. Quand il avait été question du testament, il avait légèrement secoué la tête.

—J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tué... son testament, fait hier, est une preuve à l'appui du suicide. Pour que ce juge, que j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il sache bien peu son métier... Un âne, quoi!

Comme si le juge craignait que certaine réponse fût faite à la question qu'il allait poser, il y eut une petite hésitation dans sa voix quand il demanda:

—Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration de la fille Clarisse, a écrit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a donnée à porter à la poste.

—C'est vrai.

—La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir lire n'a pu dire à qui cette lettre était destinée. Pouvez-vous désigner ce destinataire?

—Non.

Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud était en train d'examiner la figure du juge.

—Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non» qui lui fait plaisir!

Dans le but d'amener le prévenu à se troubler quand il entendrait réitérer la même question, M. Grandvivier redemanda lentement:

—Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant où la cuisinière est partie, jusqu'à onze heures, moment de votre prétendu départ, vous êtes resté seul avec M. Bazart?

Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque du sang-froid qu'il avait recouvré, il obtint réussite complète, car le jeune homme s'écria furieusement:

—De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que vous allez prétendre que c'est pendant que nous étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!!

Et, avec une ironie amère:

—Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait que je tombais à pic, il voulait dire que j'arrivais à propos pour être accusé d'être son assassin, il ne se trompait guère!

Puis, avec exaspération:

—Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi j'aurais tué mon oncle?

Le jeu du magistrat devait être d'irriter son homme à l'extrême, car en posant le doigt sur le testament il répondit:

—Peut-être par impatience d'hériter.

Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler la colère du bateleur, elle le fit éclater d'un long rire méprisant.

—Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses écus!... Et puis, est-ce que je savais, quand il l'a écrit devant moi, qu'il faisait son testament en ma faveur?

—Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles vous êtes resté seul avec lui.

La colère de la Godaille s'était changée en une moquerie amère et provocante.

—Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été pris de cette fameuse impatience!

Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant en face, articula, à mots pesés, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se lier à ce qui précédait, contenait une accusation:

—Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur du testament, ne saviez-vous pas que vous restiez son seul héritier, après l'étrange disparition de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart aurait pu laisser l'héritage?

L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long éclat de rire convulsif.

—Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi m'accuser d'avoir tué madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes!

Ensuite, se calmant:

—Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien tranquillement, au grand jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener pour ne pas affronter la colère de la particulière, était entré chez elle, il l'aurait trouvée en train de faire ses malles et ses caisses... Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle fût resté à la maison au lieu de fuir devant l'orage, il eût entendu le vacarme... ça s'entendait même des chambres de bonnes.

A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue, l'avait écouté, immobile comme l'araignée qui guette la mouche s'empêtrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui était parti avant que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était passé après la sortie de l'oncle? Il était donc revenu en l'absence de Bazart? Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exemptée d'un dîner à faire, avait déjà pris le large?

—Oui, avait continué le jeune homme, je crois les entendre encore ses poum! poum! C'était à croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle démolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper son mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle se savait seule au logis.

—Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M. Grandvivier, jugeant que le prévenu s'était suffisamment enferré.

A cette question, la Godaille resta bouche béante, l'oeil troublé, jeté hors de garde.

—Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scène, pas si bête que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme à se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas suicide? La suite va me le dire.

Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette suite, car le juge, soit qu'il fût sincère, soit qu'il jugeât utile de se débarrasser de l'écouteur, se tourna vers lui en disant:

—Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié! Au lieu de vous laisser captif dans ce coin, j'aurais dû vous rendre la liberté qui vous est nécessaire pour aller écrire votre rapport. Je compte que vous me l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi!

Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait résister. Il se leva en disant:

—Dans deux heures, vous aurez ce rapport.

L'opinion du médecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il demanda:

—Avez-vous changé d'avis, docteur?

Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'être ainsi remercié en indiquant au prévenu le système de défense qu'il avait à suivre, car il riposta d'un ton sec:

—Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide.

Sur cette pichenette moralement administrée à l'amour-propre du juge, Cabillaud sortit en caressant sa verrue.

L'incident avait donné au saltimbanque le temps de retrouver son sang-froid. C'était un avantage sur lui que le juge venait de perdre. Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable quinte de toux qui le plia en deux sur son procès-verbal.

—Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait encore ce fanatique du devoir que deux mois à peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir sur son papier timbré.

Cette crise décida le juge à en finir.

—Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le bateleur.

Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de Bazart fut conduit au cimetière.

Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinière Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin même, en liberté. La malheureuse fille pleurait à chaudes larmes.

Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait tenu à conduire à sa demeure dernière ce client dont il n'avait pas la mort à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait.

—Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il en taquinant sa verrue.

—Hélas! soupira la cuisinière.

—J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et il me souvient encore de certain délicieux soufflé d'andouilles... En avez-vous toujours la recette, mon enfant?

—Oui, monsieur.

—Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire?

—Aussi.

Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du sérieux à sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie parisienne, modula de sa voix la plus persuasive:

—Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre... Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-même le marché!!! Est-ce là une place qui vous convienne?

Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda:

—Et le café au lait le matin?

—Une soupière de café au lait! promit Cabillaud en veine de générosité.

—Alors, c'est dit.

Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevât la perle qu'il venait de conquérir, le gourmand docteur la fit aussitôt monter dans le fiacre qui allait les conduire tous deux à son logis.