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La conquête d'une cuisinière I / Seul contre trois belles-mères cover

La conquête d'une cuisinière I / Seul contre trois belles-mères

Chapter 13: IX
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About This Book

A wealthy, aging bachelor resolves to establish a comfortable domestic life by hiring a first-rate cook, triggering comic disputes about marriage, concubinage, inheritance, appetite, and household authority as relatives meddle with advice, money, and matchmaking schemes. The narrative follows his attempts to secure a skilled cuisinière and the negotiations and compromises that follow, portraying the social and financial bargaining, generational clashes, and vanities that complicate a seemingly simple culinary project. Humorous episodic scenes and satirical character interactions highlight the gap between culinary ambition and domestic reality.


La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu'à la fin du délai de dix jours qu'elle avait accordé à Bazart pour déménager.

Donc, le lendemain même de l'enterrement, une bande de démolisseurs s'abattit sur la masure que le défunt Bazart avait si énergiquement défendue contre la mise à bas.

Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirmée par la hâte que mirent les gens de police et de justice à accourir, se répandit dans tout le quartier.

En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers avaient reconnu que ce parquet avait été rapporté après coup pour diminuer la hauteur des pièces. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce vide, les ouvriers avaient tiré une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'évent, car elle était faite en feuilles de zinc très épais et soigneusement soudée sur tous les points.

Après avoir détaché, à coups de hachettes et de pioches, la feuille de zinc supérieure, ceux qui venaient d'exécuter cette opération reculèrent d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre.

C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous son enveloppe métallique, avait assez préservée de la décomposition pour qu'on pût constater que la victime, avant d'être enfermée là, avait été tuée à l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui avait brisé le côté gauche du crâne.

Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés par les rats, des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout un trousseau de femme.

Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître la belle madame Bazart que, depuis plus d'une année, on accusait d'avoir déserté, avec ses malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.




IX


Cependant la Godaille était toujours en prison, où il était tenu au secret le plus sévère.

Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le trahît comme coupable du meurtre de Bazart.

Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité.

Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait: «Tu tombes à pic!» Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le «Tu tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre phrase: «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à toi; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette générosité, il répétait en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon garçon; je tiens à les réparer.»

Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à la main? Ne l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue?

Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du suicide de Bazart, qu'il avait échafaudé sur ce point tout son système de défense pour le jour où il comparaîtrait encore devant le juge d'instruction.

Ce jour vint le lendemain.

Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments.

On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par cette terrifiante question:

—Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet.

A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard, pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.

Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard qu'il conduisit vers la porte en disant:

—Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez pas de me laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils pas dans le couloir, à la portée de ma voix?

Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait contre lui.

Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de l'autre côté de la table en face de la Godaille.

C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence.

La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le jeune homme qui, serrant entre ses mains son crâne où bourdonnait un commencement de folie, tomba à genoux en bégayant d'une voix désespérée:

—Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me voulez-vous?

—Ce que je vous veux? répéta le juge après un silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.

Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant:

—Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.

Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non, le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et, instinctivement, il avança la main pour le toucher.

Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier et à battre les cartes avec une surprenante adresse.

Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:

—Non! non! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que, revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant ses caisses.

Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:

—Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'étais revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les cuirassiers.

Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra les poings en grondant.

—Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient de retrouver le cadavre.

Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules, il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie:

—Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.

Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces paroles, le juge avait continué:

—Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite, allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé... Ce crime, je l'ai connu avant la découverte du corps.

—Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer silence avait continué:

—De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître son suicide.

Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la parole d'un nouveau geste:

—Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.

—Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la Godaille.

Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de cartes, répéta:

—Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.

Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué en son intelligence.

M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du saltimbanque. Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda:

—La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci!

—Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.

—Vous avez donc un ennemi mortel?

—Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal à une puce.

Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings crispés et grinça entre ses dents:

—Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre!!!

Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier, mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:

—Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande?

La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina:

—Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec du zèle, vous en saurez autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à vous exercer dans le silence du cabinet.

—Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un second service à vous demander, prononça le magistrat.

—Quel service?

—Celui de vous garder encore trois jours en prison.

—Hum! hum! fit d'abord le bateleur.

Puis, brusquement:

—Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine qui vous tient au coeur!... Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe... en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas besoin de connaître le secret qui le fait agir.

Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui avait encore demandé le juge, il ajouta en riant:

—Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni plus maigre.

Là-dessus il tendit le paquet au juge:

—Attention! commanda-t-il.

Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit coupable de deux assassinats.

Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui disait, en hachant ses phrases:

—De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans les articulations... Là, répétez la première position... Attention! Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre première position.

Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée, aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en entendant la voix grave du juge répliquer:

—Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui m'est difficile.

—Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet inférieur.

Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de la Godaille reprenait vivement:

—Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela.

Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le mouvement des deux doigts malhabiles.

—Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.

Et il ajouta avec impatience:

—Mais allez donc!

Puis, après une petite pause:

—Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez la cicatrice que j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça lui reviendra, je vous le jure!

Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour ajouter:

—Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres doigts pour donner au paquet la position renversée!

Et la leçon continua:

Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le cabinet du juge.

—Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever sous les bras.

Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à coup, il s'arrêta pour dire:

—Reconduisez-moi au juge.

—Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe.

—Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.

Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se préparait à partir.

—C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la Godaille dans la chambre dont il referma la porte.

Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant:

—Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour délier les articulations et donner de la souplesse au doigté.

Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur prisonnier.

—Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut remis en marche.

—Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un air étonné.

—Que lui avez-vous donc avoué?

—Que je préférais la liberté à la prison.

—Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le brigadier.

Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte entre-bâillée du cabinet:

—Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange pas? S'il en est autrement, j'attendrai.

A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se montrer.

—Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.

C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf. Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les cheveux à poigne-mains:

—Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères!!




X


Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour confident, et il accepta cet emploi.

—Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.

—Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant.

Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit homme commençait ainsi:

—Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi?

Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec le ton désolé de Camuflet.

—Les plus malheureux sont ceux qui restent.

—Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois belles-mères!

Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé de la tête aux pieds, il articula rageusement:

—Oh! comme Fénelon était dans le vrai!

—Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi la mémoire.

—Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit: «Faites-vous faire une belle-mère en sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»

Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion, Grandvivier, gardant son sérieux, reprit:

—Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous êtes mis dans une position aussi...

Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt:

—Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... Ainsi m'a appelé un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu: «Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs aliénistes; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un certificat de folie...»

Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il repartit de plus belle:

—Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela établit des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de dire:

—«C'était du temps de ma chère Sophie.»

Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et glapissantes, les doigts crochus:

—«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» hurle l'une.

—«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» beugle l'autre.

Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les mois, me fait la même remise que pour les colonies.

Une question vint naturellement aux lèvres du juge:

—Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?

Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:

—Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger? répondit-il.

Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en orangers, le juge continua:

—Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une pension?

—Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! écoutez l'histoire de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère: «Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» s'est écriée la maman, qui tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.

Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première femme, puis continua:

—Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman: «Restons ensemble pour la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière, j'ajoutai: «Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle alla pleurer dans ses casseroles.

«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant!» me répondit pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.

—Et deux cuisinières, appuya le juge.

—Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est celui fait par une portière.

Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit:

—Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère, haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux premières... Huit jours après, elles l'appelaient: «la mère Tisane», et la guerre était allumée.

—Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre sa maison.

—Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres. Et, fait inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont sacrifié leur avenir.

«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche?» me dit le numéro 1.

«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé le propriétaire!» gémit le numéro 2.

Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et triste en me disant:

«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations émollientes? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»

Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte, je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de faire des fugues de trois ou quatre jours.

Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander:

—Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier?

—Faites, mon ami.

—Eh bien! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous la pensée qui m'obsède?

—Non, dites.

—Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats! Vous savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que les trois queues... ils se sont entre-dévorés.

Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie phrase:

—J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger?

Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le magistrat.

—Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension?

—Seules! seules! seules! articula Camuflet.

—Toutes trois veuves, alors?

—Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises, paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.

—Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous?

—Toutes n'avaient qu'un enfant.

—Et elles ne se connaissent plus de parents?

—Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma Camuflet.

Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein d'hésitation:

—Pourtant...

—Pourtant... quoi? insista le juge.

—Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles n'ont pas l'ombre d'une relation.

—Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille à quelque révélation qu'il prévoyait burlesque.

Camuflet prit un air mystérieux:

—Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les cheminées qui fument.

Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour continuer:

—Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n° 2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue au chat? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et épaisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un second de cette taille, on ferait un pont.

Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:

—Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai sur le bout de la langue et il ne me revient pas.

Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de Grandvivier. Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air, cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant:

—Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de votre retour. Merci et adieu!

—Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le magistrat.

—Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre; rien ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts.

Camuflet poussa un cri de joie.

—Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.

A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un hurlement de douleur.

—Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette! Vous avez la poignée de main vigoureuse!

—Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard... Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner.

Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer, Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise.

—Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise, on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.




XI


L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait M. Grandvivier, possédait, entre cour et jardin, un pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, surmonté de combles, que le juge louait en totalité.

Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du magistrat avait tant couru en ses premières années, était devenu inculte depuis le départ de la jeune malade.

Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris était malheureusement payée par les désagréments du voisinage. Sur les trois faces de ce carré verdoyant prenait vue le derrière des maisons mitoyennes, masures à la façade noire et délabrée, aux plombs infects, aux fenêtres ignobles, où s'étalaient, séchant au soleil, les loques des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était aussitôt épié par ces locataires curieux.

A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude de ne pas se savoir en parfaite sécurité contre un voisin mal intentionné, car le mur, qui séparait le jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur le moins ingambe.

Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, ce jardin représentait un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu à un propriétaire assez riche pour dédaigner la spéculation, mais tout dernièrement l'immeuble et ses dépendances avaient passé aux mains d'un acquéreur qui se proposait d'utiliser le jardin en y élevant des constructions de rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu un congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.

Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite après coup, Camuflet avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon où un perron de trois marches donnait accès dans le vestibule.

—Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier à son hôte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans son cabinet la serviette gonflée de papiers qu'il rapportait du Palais.

Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité d'un habitué de la maison, il répondit gaiement:

—Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine faire à Cydalise une petite visite intéressée, car, en lui apprenant que je suis votre convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire.

Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, désirait connaître le menu afin de décider à l'avance sur quels plats il aurait à restreindre son appétit pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.

Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, il enfila donc l'escalier qui conduisait à la cuisine installée dans le sous-sol.

—Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'écria Cydalise en saluant le familier de la maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?

—Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander à vos meilleures sauces.

Mais tout à coup:

—Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir examiné la cuisinière, qui s'offrait à lui bien éclairée par une des fenêtres du sous-sol.

—Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.

—Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? demanda le petit homme.

—Est-ce que vous me trouvez changée?

—Que sont devenues vos joues fraîches et vos belles couleurs?

Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis elle finit par dire:

—Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de mes fourneaux qui me vaut ça... M. Grandvivier devrait bien me laisser partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner d'ici.

Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle eut un léger frisson et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture laissait apercevoir le dernier étage.

—Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être le nouveau domicile vous donnera-t-il une cuisine mieux aérée que ce sous-sol, avança Camuflet qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir partir d'une maison où il avait son couvert la cuisinière qui faisait tant de plats délicieux.

—Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en secouant la tête.

Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire à Camuflet que la fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement:

—Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier de votre désir de quitter son service?

—Il le connaît.

—Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous rendre la liberté... vous sachant malade?

—Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une hésitation qui donnait à douter que ce fût bien là ce qu'avait répondu son maître.

Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette proposition:

—Voulez-vous que je me fasse votre avocat près de M. Grandvivier pour appuyer une nouvelle requête?

—Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après une pause durant laquelle elle avait semblé se consulter.

Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé menacée sérieusement si son congé ne lui était accordé, Camuflet passa à l'ennemi en disant:

—Et puis, ma belle, après que votre maître vous aura encore refusé, il vous restera toujours une ressource.

—Laquelle?

—De prendre, un beau matin, la clef des champs.

—Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout le corps comme si, à prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.

Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, fût là-haut à l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble de la cuisinière, se résuma en ces mots:

—C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre liberté à M. Grandvivier.

Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir lancé cette recommandation dernière, qui exigeait la juste rémunération du service qu'il allait rendre:

—Surtout, un bon dîner!

Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait précédé. Le retour de Camuflet était assez bruyant pour faire tourner la tête au juge qui se montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car le juge resta immobile devant la croisée qui éclairait sur le jardin, les regards attachés sur les rideaux qui tombaient devant les vitres.

—S'amuse-t-il à contempler les broderies de la mousseline? pensa le veuf étonné.

Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir, tant il était absorbé dans sa distraction, Camuflet constata que ce n'étaient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent été relevés, ils n'auraient pas mieux laissé voir le jardin.

—Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de côté, chercha les yeux du juge pour connaître la direction du regard.

—Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.

Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier, à l'abri derrière ce rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des objets du dehors, avait les yeux tournés vers le haut de la maison qui, derrière le mur de séparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet, à son tour, regarda dans la même direction.

A une fenêtre du quatrième étage de cette maison était accoudé un jeune homme d'une trentaine d'années, à la figure hardie, aux longues moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du tabac qu'il était en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptisées du vulgaire nom de brûle-gueule.

La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui était vêtu d'une blouse malpropre et coiffé d'une casquette ignoble.

—Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit Camuflet après avoir encore regardé les yeux étincelants et la figure convulsée cruellement du magistrat.

Camuflet étant un homme qui aimait à chercher la cause de tout effet, il finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge:

—A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin.

Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en flagrant délit d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit brusquement en s'écriant:

—Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre!

Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se retourna vers son invité, son visage avait retrouvé l'expression froide qui lui était habituelle.

—Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à nous servir?

En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à montrer la porte sur le seuil de laquelle venait d'apparaître le valet de chambre qui annonça:

—Monsieur est servi!

Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité; mais depuis qu'il s'était séparé de sa fille, le magistrat l'avait réduite à Cydalise et à ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt années, dont le dévouement l'aurait fait se jeter au feu pour son maître.

Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière entre la poire et le fromage; mais, à peine à table, il plaida pour le cordon bleu.

—Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien mauvaise mine à Cydalise? Elle m'a semblé être assez gravement malade. N'êtes-vous pas d'avis qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la remettrait du bon côté?

—Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi ce congé? demanda tranquillement M. Grandvivier.

—Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la franchise.

Le juge se tourna vers son valet de chambre.

—Va chercher Cydalise, commanda-t-il.

—L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la cuisinière avait sa cause gagnée.

Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante. Le juge darda dans ses yeux un regard froid et sinistre, en même temps qu'il demandait d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle était douce et affectueuse:

—Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné, devant M. Camuflet, le désir de quitter ma maison?

La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant ce regard implacable qui semblait lui brûler la vue et répondit d'un ton qu'elle s'efforçait de raffermir:

—Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter.

—La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri par cette réponse.

Cependant le juge avait continué:

—Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en récompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent francs.

—Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer une carotte à son maître! pensa alors Camuflet en se donnant cette explication du revirement de la cuisinière.