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La conquête d'une cuisinière I / Seul contre trois belles-mères cover

La conquête d'une cuisinière I / Seul contre trois belles-mères

Chapter 4: EUGÈNE CHAVETTE
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About This Book

A wealthy, aging bachelor resolves to establish a comfortable domestic life by hiring a first-rate cook, triggering comic disputes about marriage, concubinage, inheritance, appetite, and household authority as relatives meddle with advice, money, and matchmaking schemes. The narrative follows his attempts to secure a skilled cuisinière and the negotiations and compromises that follow, portraying the social and financial bargaining, generational clashes, and vanities that complicate a seemingly simple culinary project. Humorous episodic scenes and satirical character interactions highlight the gap between culinary ambition and domestic reality.

The Project Gutenberg eBook of La conquête d'une cuisinière I

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Title: La conquête d'une cuisinière I

Author: Eugène Chavette

Release date: October 3, 2005 [eBook #16795]
Most recently updated: December 12, 2020

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I ***

LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I



SEUL
CONTRE TROIS BELLES-MÈRES



PAR



EUGÈNE CHAVETTE




I


—Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, vingt... cent même!... Ce n'est pas moi qui t'en blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on appelle vulgairement un collage.

Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs attablés dans un cabinet du café Anglais, ayant vue sur le boulevard. Après un succulent repas, ils en étaient au moment du moka.

Après s'être humecté le palais d'une gorgée de café, le parleur reprit la parole:

—Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bête à ton âge, qui vous endort à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces belles années de la jeunesse qu'un homme doit employer à jeter sa gourme afin de faire, plus tard, un bon mari!

Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq ans, allait répliquer, mais son morigéneur ne lui en laissa pas le temps.

—Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est morte, reprit-il, elle te laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse à te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente. Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires à l'aide de carottes plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est pas complètement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à droite et à gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne te servent qu'à lutter stupidement contre la gêne d'un collage, pouah! pouah! mon très cher neveu!

Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorgée de café.

Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air étonné pour demander:

—Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous cela?

Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour régaler ses narines de l'arôme du moka, l'oncle regarda son neveu en face et répliqua d'un ton doucement grondeur:

—Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par hasard, la prétention de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à chaque visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu me laisses le nez devant la porte fermée après que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque trou invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette blague-là; je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et soutiens-moi le contraire!

N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa faute:

—Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distinguée, bien élevée, avança-t-il.

—Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais qu'elle ressemble à beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de Saint-Denis, à la princesse en sucre, grimaçant au moindre mot de gaudriole, faisant ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la Dernière Pensée de Weber... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a tenté de me pousser la Dernière Pensée de Weber! Mais je ne me laissais pas engluer, attendu que ce n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les femmes, d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde séance de piano, je filais à la sourdine en me disant: «A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas, je la donne!»

Après cette profession de foi, débitée d'une voix railleuse et pleine d'une fatuité passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa tasse vidée, en ajoutant d'un ton un peu sec:

—Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher ta belle et de courir à d'autres amours moins collantes. Je tiens à te trouver libre du plus petit lien quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée que je guette depuis longtemps pour toi.

Puis, en appuyant sur les mots:

—C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain, plus de collage, ajouta-t-il.

Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins d'obtenir un délai.

—Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner une pauvre femme sans ressources.

—C'est juste! fit l'oncle.

Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en poursuivant:

—J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse. Tiens, voici dix mille francs que tu donneras à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer ailleurs sa Dernière Pensée de Weber.

Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de banque.

Ensuite, comme s'il regardait la question complètement vidée, il passa à un autre sujet:

—Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, mon garçon, et si mes espérances se réalisent, la fille que, je te le répète, j'ai en vue pour toi, te fera des plus riches... Une dot énorme, mon cher!

—Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses dots des filles aillent tout droit aux garçons sans le sou comme moi?

—Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! est-ce que tu te figures que ma succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter encore, après moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement, neveu, je te préviens que je te les ferai attendre le plus tard possible.

Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux, qu'il se mit à palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse:

—Car le coffre est bon et durera longtemps... Une santé de fer... J'en suis encore à connaître un simple mal de tête.

Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au péché mignon de son oncle.

—Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre santé fût vraiment de fer pour avoir résisté à tant de conquêtes... car vous les comptez par centaines, vos conquêtes.

Agréablement chatouillé en son amour-propre d'homme à bonnes fortunes, l'oncle dodelina la tête en disant d'une voix attendrie:

—Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les brunes, blondes et rousses qui ont égayé mon existence.

—Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront encore.

—Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu attristé.

—Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur a toujours vingt ans et que, comme vous disiez, on possède une santé de fer!... Vous êtes de la même étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, dit-on, ne s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.

—Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, quatre-vingts ans! Je ne suis pas aussi ambitieux.

—Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze années sur la planche à cueillir les myrtes.

—Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment l'oncle, caressé doucement par l'espérance.

Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa maîtresse, condamnée par ce juge si plein d'indulgence pour lui-même. Il allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui s'enorgueillissait de son dire:

—Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres toi-même par centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends?

Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune homme le paquet de billets de banque, restés sur la nappe, en ajoutant:

—Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu sais? ta demoiselle dehors! que mon exemple te serve de leçon.

Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:

—Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! ça durera ce que ça durera! Le jour où il me faudra dételer, alors j'userai de la consolation que je me suis ménagée pour mes vieux jours.

—La consolation? répéta le neveu sans comprendre.

—Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre était solide... Et l'estomac donc!!! Un estomac à digérer des cailloux! Jusqu'à ce jour les femmes ont été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai été bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses forces vives. Quand viendra l'heure où les femmes seront devenues des pommes trop vertes pour mon âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture.

—Autrement dit la gourmandise.

—Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir de la verte vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se présente deux fois par jour. Avec un bon estomac, partant un bel appétit, et soixante mille livres de rente, la gourmandise vous conduit agréablement à la fin de votre carrière.

—Alors vous cultiverez les petits plats?

—Je ne te dis que ça, mon neveu.

—Vous hanterez les grands restaurants?

—Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.

—Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins?

—Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais, j'en conviens... mais, à la longue, avec leurs sauces et leurs épices, ils empâtent le goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne peut-elle pas être à la fois saine et délicate, quand elle est surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles.

A ce programme énoncé par son oncle, Gontran haussa les épaules en disant:

—En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses ratatouilles.

—Pourquoi?

—Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas ainsi perpétuellement sur son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en serez réduit à des marmitons empoisonneurs.

L'oncle secoua la tête en disant:

—Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront à mes casseroles, attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour certaines préparations, celle d'une femme.

—Ah! vous prendrez une cuisinière?

—Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.

—Heu! heu! fit ironiquement le neveu.

—Pourquoi ton heu! heu!

—Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous serait peut-être plus facile de dénicher un merle blanc.

—J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse se procurer, déclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possède soixante mille livres de rente.

En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle avait machinalement regardé, par la fenêtre, le trottoir du boulevard où se croisaient les nombreux passants.

Tout à coup il se leva brusquement de table en s'écriant d'une voix joyeuse:

—Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe là-bas! D'où diable sort-elle? Voici un siècle que je ne l'ai vue... il faut que je la rattrape.

Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il s'élança vers la porte du cabinet à la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant, sur le seuil de la pièce, il se retourna pour lancer cette dernière recommandation:

—Et, tu sais, lâche ton collage.

Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte à payer, mais ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de mille francs.




II


En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur lui le gibier qu'il allait chasser.

Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle Pistache qui filait, trottant menu et découvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un peu boueux du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes.

—Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable? Bast! j'en ai vu bien d'autres! se dit-il en se lançant sur la piste.

Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent et infatigable suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prénom, s'appelait Athanase Fraimoulu.

Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par centaines, avait trouvé en lui l'étoffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait s'en tenir à la quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu à l'échalote (qu'on nous permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'était pas difficile sur la catégorie de ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas soupirer longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des vertus de composition facile. «Mon beau Nanase, mon Tatase chéri,» double abréviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le boulevard, les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout superbe comme un dompteur au milieu des bêtes féroces qu'il a vaincues.

Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire à l'égoïsme le plus parfait. Pourtant, il n'en était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et, surtout, intelligent. Il avait reporté sur son neveu Gontran Lambert, l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée en poursuivant les plus stupides recherches. Fraimoulu avait placé le peu de la succession maternelle qui revenait à Gontran et, de ses propres deniers, il avait pourvu à l'éducation de son neveu. Au sortir du collège, il avait placé le jeune homme chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, tout marche», s'était-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il comptait lui faciliter avec ses écus. La preuve en était dans ces deux cent mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot de Gontran qu'il voulait marier et bien marier.

Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de toute compétition dangereuse. Deux fois, il était parti pour entamer l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalité avait voulu que ces deux fois-là fussent par un jour de pluie et l'amoureux Athanase, l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit chemin par une jolie jambe de femme à suivre.

A cette double distraction, il s'était donné pour excuse que cette poire de mariage à cueillir n'était pas encore tout à fait mûre. De plus, Gontran, un peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le temps, suivant son expression, de «jeter ses gourmes».

Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était venue. Aussi Fraimoulu s'était-il bien promis, tout aussitôt après avoir déjeuné avec son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler l'affaire.

Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé, mais le mollet de Caroline Pistache, qui passait, avait disposé.

Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas cette fois à se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car il avait été déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.

Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette distance, réglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retroussées mettaient à découvert.

—Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine proie dépasser le faubourg Montmartre.

Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance de moitié quand, soudain, il fit un brusque arrêt en murmurant, tout ébahi d'admiration:

—Sapristi! la magnifique créature!!! D'où diable Pistache la connaît-elle?

En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrêtée au passage par une autre femme marchant à sa rencontre.

Quiconque aime les beautés plantureuses aurait partagé l'admiration de Fraimoulu pour celle qu'il traitait de créature magnifique. C'était une femme d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux traits réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure, tout éclatante de force et de santé... un Rubens! comme on dit.

Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses formes rebondies et fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu ébouriffés, s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur son dos. A son bras était passé un panier à carré long, muni d'un double couvercle.

C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait être du dernier drôle, car Pistache, en l'écoutant, pouffait de rire...

Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux dardés étincelants sur la femme au panier, se disait en interrogeant sa mémoire:

—Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai déjà vue... Oui, mais où ça?... Je demanderai tout à l'heure à Pistache des renseignements qui m'éclaireront sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce morceau de roi.

Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si cocasse à Pistache, qui s'en tenait les côtes, Athanase, tournant le dos aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses à petits pas de côté.

—Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache, secouée par le rire. Alors tu lui as flanqué un béguin?

—De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé de sa femme... Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir qu'une seule personne, son docteur.

—Mais si ce médecin allait se tourner contre toi?

—Pas moyen, ma chère.

—Pourquoi?

—Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait prendre pour médecin.

—Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?

—Un véritable enragé.

Sans doute que Pistache se crut suffisamment éclairée sur ce point, car elle aborda un autre sujet.

—Mais que devient la jeune fille dans tout ça? Elle est d'âge à être mariée?

—Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en veux pas, moi, à cette petite. Je pousse d'autant mieux à son mariage que ça lui fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement sous la patte.

Puis, après un temps d'une seconde:

—Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon, je te le promets, ajouta la belle au panier.

—Il a donc un fort sac?

—Un sac monstre.

En plus que tout ce qui venait d'être dit entre les deux femmes demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux écoutes, il lui était impossible, même avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car, tout le temps, il avait été distrait par la question qui se dressait en son cerveau.

—Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable bacchante?

Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par une nouvelle contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna.

Alors Pistache le reconnut.

Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache que l'agréable doit toujours céder le pas à l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, devait désigner Fraimoulu, car la femme au panier, après un court regard sur Athanase, prit congé de sa camarade par cette simple phrase:

—Alors, bonne chance.

Puis, en même temps que Pistache s'éloignait, elle continua sa route en sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un second regard.

—Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en marche sur la piste de Pistache.

Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable fille, dont le mollet, pourtant, se montrait découvert de dix centimètres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent.

Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu, en suivant Pistache, ne marchait plus poussé par l'unique désir de s'entendre appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le précédait.

—Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette épatante Erigone... A coup sûr, un mot de Pistache me rappellera où je l'ai vue... car, c'est certain, je me suis déjà rencontré avec cette splendidissime créature... oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus fort, se disait-il, en proie à un frisson qui lui montait le long de la colonne vertébrale.

Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont après un imperceptible mouvement de tête qui lui fit voir Athanase toujours sur la piste.

A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt pas entre lui et celle que, naguère encore, il appelait sa proie.

Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pénétrer sous la voûte, crut devoir adresser à son poursuivant le plus aimable sourire.

Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu de la porte où venait d'entrer la belle.

Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout à coup, il s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds comme cloués sur le trottoir.

—Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d'une voix saccadée par une vive et désagréable émotion.

Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit et voulut continuer sa marche.

Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au plus de la porte de Pistache, il s'arrêta plus brusquement que la première fois.

—Encore!!! bégaya-t-il d'un ton désespéré.

Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard de celui qu'elle comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tête à une fenêtre de l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire.

Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du beau sexe montra le poing à Pistache en grondant avec fureur:

—Va-t'en au diable! satanée femelle! Engeance maudite!

Et, tournant le dos, il remonta la rue.

Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant fût subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait motivé l'effroi et la colère du galant chevalier des belles au point de lui faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce devrait être, tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, car lui qui, naguère, arpentait le trottoir d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant, d'un pas mou, en murmurant tout navré:

—Toisé! fini!! ratiboisé!!!

Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il eut tourné sur le boulevard, il pénétra dans la première maison d'angle, monta deux étages et sonna à une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots: Cabillaud, docteur-médecin.

A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante blonde d'une vingtaine d'années, à l'oeil gai, au nez en trompette et qu'à son tablier blanc, maculé de quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une volaille, il était facile de reconnaître pour la cuisinière de céans.

Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé en arrêt devant cette accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en présence d'une toile de Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une réponse négative:

—M. Cabillaud est-il chez lui?

—Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière.

—Le médecin.

—Tous deux sont médecins.

—Celui qui a une verrue sur le nez.

—Ah! bon! Le père, alors.

La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu eut pénétré dans l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant:

—Tenez, frappez sans crainte de les déranger. Voici plus d'un quart d'heure que je les entends rire là dedans comme des bossus. Je serais bien venue pour les écouter; mais, par malheur, j'ai à plumer un poulet, et je ne puis quitter ma bête pendant que le corps est encore chaud.

Après ce double renseignement donné sur son habitude d'écouter aux portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinière quitta le visiteur pour retourner à son poulet.

Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à ouvrir.

A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant:

—Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu l'inventer d'une pareille force? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j'ai dû quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...

S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'écriant d'une voix aimable:

—Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!... Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.

Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était arrêté en regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage:

—Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu pour moi de prendre du repos.

Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces, s'inclinait devant Athanase, le père continua en riant:

—Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre santé de fer défie tous les médecins de la terre.

Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:

—Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la médecine perd son temps, que, tout à l'heure à votre entrée, l'idée m'est venue que vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné?

Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'écriant:

—J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La déesse des fritures!!!

—La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur l'admiration paternelle.

—Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne!!! appuya le père.

—Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave.

A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et cette phrase débitée d'une voix émue:

—Vous vous trompez, docteur.

—Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le soufflé d'andouilles? fit Cabillaud père comprenant à tort.

—Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé que vous prônez à M. votre fils... Elle s'est détraquée!

—Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.

—Comme je vous l'affirme.

—Détraquée... depuis longtemps?

—Il y a vingt minutes à peine.

Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots:

—Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je, j'étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et, alors, il m'a semblé que...

—... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud père.

—... Que vous fouliez un tapis? demanda en même temps Cabillaud fils.

—Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.

Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en grattant sa verrue, prononça gravement:

—Mauvais signe!

—Vilain pronostic! déclara Gustave.

Et les deux médecins s'unirent en choeur pour dire:

—Première menace de la paralysie générale!!! Il faut renoncer au beau sexe!... Dételez, dételez vite.

—Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j'ai éprouvé cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous m'avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec les dames: «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu'il faut mettre les amours au rancart.»

—Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou que la femme! mais, au contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en amusent, c'est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»

—Alors je suis démoli?

—Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est urgent de donner votre démission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas à devenir gâteux... Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?

—Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.

—Alors, de la sagesse.

—Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien triste!

—Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père d'un ton consolateur.

—Ou le cor de chasse, proposa Gustave.

Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les compensations offertes et, bien timidement, répliqua:

—Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je m'étais réservé une consolation pour mes vieux jours.

—Laquelle?

—La boustifaille.

Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna à sa verrue des tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains:

-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il n'y a que ça de sérieux en ce bas monde! s'écria-t-il, les lèvres humides et l'oeil pétillant de gourmandise. Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave s'empressa d'ajouter:

—Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais à lui donner la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à l'andalouse de...

Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la confection du canard à l'andalouse, le jeune docteur s'arrêta et, bien vite, remplaça le nom par cette conclusion:

—Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour vous.

Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant:

—Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous me permettrez de vous compter au nombre de mes convives futurs.

—Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour un bon repas, aurait refusé d'être cité dans les journaux comme étant mort victime du devoir, par un temps d'épidémie.

—Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai trouvé un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu.

A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d'un air de doute et prononça:

—Trouver un bon cordon bleu! voilà le hic... Ça n'est pas facile!!!

Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait émis le doute qu'une bonne cuisinière fût d'une découverte facile.

—En y mettant le prix, on y arrive.

Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui s'adressant à son fils:

—Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une bonne cuisinière pour monsieur?

Il se consulta:

—Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois.

—Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir! s'exclama Athanase.

—Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant.

Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa l'esprit.

—Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de maître.

Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, et, après avoir insisté inutilement pour qu'il restât à dîner, afin d'apprécier le poulet à la thurgovienne et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière Clarisse, ils le laissèrent partir.

En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mélancolique.

—Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'écria-t-il en reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser.




III


M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme grassouillet, rougeaud à lunettes en or.

Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant: «C'est Dieu qui t'envoie!» il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande:

—Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus à l'aise, assis dans un café.

—Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables! s'écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux.

—Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur eurent été servies.

—Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas assez; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite... Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les appointements qu'on exigera.

A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du plus profond étonnement:

—Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne cuisinière?

Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée quand il répondit:

—A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi?

—Parce que?

—Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.

—Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya complaisamment Ducanif.

Puis, revenant à la question.

—En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de chercher une concordance.

—Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières?

—Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ deux mille... Ah! fichtre! les cuisinières, c'est le meilleur article de mon métier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois quarts aux cuisinières!

—Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une?

—Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.

Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend pas:

—Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.

Ensuite, se rengorgeant superbe:

—Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères... c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18 francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace... Tu comprends, hein?

—Parfaitement.

—Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.

Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua:

—Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient pas fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de placement???

Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter:

—Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.

—Ah! vraiment! fit Athanase.

—Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon. Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant les huit jours, afin de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours d'appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?

—Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.

—Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne. Total: 200 francs.—Mettons dix années consécutives de ce manège, et nous arrivons au chiffre de deux mille francs que m'aura produit chacune de ces gaillardes.

Ensuite, en appuyant:

—Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses d'élite! continua Ducanif radieux.

Puis, avec le ton du plus souverain mépris:

—Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans, n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18 francs.

Et avec une profonde conviction:

—Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes cuisinières aux bourgeois???

Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire:

—Alors une chose m'étonne.

—Laquelle?

—C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux années d'exercice... tu n'aies encore amassé que trente mille livres de rente.

Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint vivement à son sujet:

—Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.

Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.

—Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une découverte facile.

Tout à coup, il regarda Ducanif en face.

—Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine?

Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué; mais, surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche:

—L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur. C'est à lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse.

Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:

—Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux devant... Tiens! accepte mon dîner aujourd'hui et tu pourras te vanter d'avoir mangé des mets des dieux.

—Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.

—Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu'aux oreilles.

—Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut devant un plat inconnu.

Mais à cette question Ducanif s'écria:

—Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le gaillard.

—Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.

—Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.

—Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton médecin?

—Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.

Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua avec de petits hochements de tête approbateurs:

—Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse.

—Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lâcha Athanase agacé. Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare?

—Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à Lourdes... Ou bien fais...

Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite; puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, il s'écria joyeusement:

—Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas à Cydalise!... Une perle aussi, celle-là! Une vraie perle! Médaillée d'Angleterre, au club des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf Victoria»... deux merveilles! En voilà une qui te ganterait bien.

—Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bégaya Fraimoulu palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en écoutant l'éloge de ladite Cydalise.

Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec hésitation:

—Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de chez M. Grandvivier.

—Qu'est-ce que M. Grandvivier?

—Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette maison qui, pour elle, est un vrai paradis.

Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda:

—Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise?

Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant la voix:

—Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois, Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une autre place. Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une maison où elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais, ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements... car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministère... bref, comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre; puis, tout à coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'étouffait, elle m'a fait cette singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, j'ai peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres, elle a répété: «Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y laisserai mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces mots, elle se remit à trembler de plus belle.

—Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui avait écouté de toutes oreilles.

—Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma tête.

—Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise? avança Fraimoulu.

—Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine, son père l'a envoyée dans le midi de la France, où habite sa famille.

—Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à quitter la place? insista Fraimoulu.

—Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.

—Et tu l'as revue?

—Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M. Grandvivier.

La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il proposa:

—Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? Où demeure le magistrat?

—Rue de Turenne, 174.

Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant l'adresse sur son carnet:

—Quel genre de femme, ta Cydalise?

—Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.

Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant:

—Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.

De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles du placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas être impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse? MM. Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M. Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était pas introuvable! La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, on avait cité tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois... Oui, trois!

En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.

—Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout un arrondissement?

—Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.

—Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.

—Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu?

—Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir!... Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.

—Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à ce M. Camuflet: «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m'en au moins une.»

Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.

—Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, c'est que le maître mange en ville.

—Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur talent.

—Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui?

Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif n'en était sorti en disant:

—Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais à propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.

Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement—et il appuya sur le «facilement»—une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient procuré des cuisinières excellentes—et il appuya aussi sur le «excellentes» par le moyen le plus simple: ils s'étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au fruitier, etc., etc.

Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinières procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.

—Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier! balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité.

Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un saut de surprise en s'écriant:

—Six heures passées! C'est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle qui m'avait recommandé l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne veux pas venir dîner ce soir à la maison?

—Non; c'est dit pour demain.

Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.

Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher en disant:

—Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.

La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe.

Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa pratique, représentée par deux filles en bonnet.

—Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.

—Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.

—Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise, mon gros.

—Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient pas.

Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir:

—Un kilo huit hectos!

—Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage.

Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en disant:

—Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser encore à nous.

Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.

—Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du sou par livre qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une viande bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.

Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait:

—Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien que de la graisse!... Je n'en voudrais pas pour mon chien.

—Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant déjà accepté bien d'autres morceaux de viande!

—Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que cette côtelette est pour moi.

La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant aussitôt:

—Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce assez beau et riche en chair?

Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère:

—Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.

Quand ils furent sur le trottoir:

—Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux échantillons des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons entrer.

—J'y renonce! articula lugubrement Athanase.

Après quoi, d'une voix désespérée:

—Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière? gémit-il.

—Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle... Adresse-toi au ciel. Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.

Il tendit la main à son ami.

—Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à six heures.

Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette phrase:

—Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon bleu!

Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire de son idée fixe:

—Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une femme.

Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en feu. Devant la porte de sa maison, la crise éclata.

—Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!!

Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura:

—Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement oublié de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et nous terminerons l'affaire en famille.

Là-dessus, il s'endormit.

Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait ces mots:

—Pas de cordon bleu!!!