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La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes cover

La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes

Chapter 14: X
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About This Book

A brisk comic narrative follows the disappearance of a young physician and the worried searches and jealous inquiries it provokes. His father, friends, and his cook-lover Héloïse pursue leads among social acquaintances—barons, bohemians, apartment porters—and confront misunderstandings, secret rendezvous, and rivalries. Episodic scenes alternate festive dinners, domestic quarrels, and furtive visits, while a mix of gossip, mistaken identity, and social posturing turns small clues into growing suspense. The tone balances farce and social observation as urban mores, romantic entanglements, and personal pride drive successive reveals and complications.


(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes les baraques de foire, il faut en donner l'explication pour l'intelligence de ce qui va suivre.

Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier dont le dessous a été frotté d'une composition de suie et de savon noir, ce qui forme décalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de papier blanc, puis vous encollez les bords de l'enveloppe en les rabattant sous le dessous du carton.

On présente à un assistant un crayon de pierre dure et une feuille de papier qu'on a placée sur le sous-main. Le spectateur accepte le sous-main qui l'aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur le papier caché sous l'enveloppe du sous-main. L'écrit achevé, on le laisse à son auteur, qu'on débarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer par une assiette garnie d'allumettes. «Faites lire à vos voisins pour qu'ils en sachent le contenu, puis brûlez-le», commande le magnétiseur qui, pendant que l'attention est ainsi distraite, fait passer le sous-main à un compère dans la coulisse. Ce dernier n'a qu'à déchirer l'enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel l'écriture s'est décalquée. Il en souffle les phrases à la somnambule assise près du portant de la coulisse... et le tour est fait.—Sur la demande du magnétiseur, le somnambule, au grand ébahissement des spectateurs, récite ce que contenait l'écrit brûlé.)



Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:

—Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je m'étais engagé quand nous nous séparâmes, j'étais revenu à Paris. Je battais le pavé depuis huit jours, en quête d'un expédient qui me fît vivre, quand le hasard me mit en face de Cydalise.

Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était fini entre nous! Il n'en était rien, car, à ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart d'heure, la réconciliation fut faite et parfaite.

—Où loges-tu? me demanda-t-elle.

—Dans un garni du faubourg.

—Viens donc habiter ma chambre.

Deux heures après, j'étais installé chez Cydalise, dans une masure du Marais, du côté de la rue de Turenne. Sa chambre était un véritable taudis, mais elle jouissait d'un agrément bien rare à trouver dans Paris. Elle s'éclairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel apparaissait un petit hôtel Louis XV.

—On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, m'annonça Cydalise.

Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil était dans une gêne atroce. Quand elle s'était séparée de nous, le hasard de ses amours l'avait conduite dans les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, haut maître en science culinaire, s'était amusé à en faire un cordon bleu. A cela s'était bornée sa générosité, car, après un an de durée, quand la liaison se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s'en alla aussi pauvre qu'elle était venue.

Seulement elle partait excellente cuisinière et bien décidée à tirer profit de son savoir.

Les deux cents francs avaient duré trois mois dans l'attente d'une place. Elle en était à ses derniers dix francs le jour de notre réconciliation.

Après m'avoir fait part de sa débine, elle s'écria joyeusement:

—Baste! le Mont-de-Piété n'a pas été créé pour les chiens! Jusqu'à ce que nous ayons mangé la somme qu'il me prêtera, Héloïse sera peut-être venue.

—Qui appelles-tu Héloïse?

—Une cuisinière dont j'ai fait la connaissance à la salle Crémorne, au dernier bal annuel donné par l'Association des cuisiniers et cuisinières pour la caisse de secours. Héloïse m'a promis de me trouver une bonne place... et, là-dessus, elle peut me dénicher ce qu'il y a de mieux, car elle y a la main.

—Pourquoi?

—Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur bureau de placement de Paris. Il paraît que ce Ducanif s'est si bien monté le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin d'être plus libre, il s'est séparé de sa femme et de sa fille... Tu comprends que si Héloïse l'exige, son bourgeois me trouvera une place aux prunes.

—Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.

En réponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre et me dit en riant:

—Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété me débarrasse de tout ce qu'il y a là dedans et qui ne me servira plus.

—Que contient cette malle?

—Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros à parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons monnaie avec tous ces oripeaux.

Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:

—Je ne sais plus trop quoi j'ai enfermé dans cette malle. Nous allons en passer la visite.

Bien mesquines étaient les frusques qu'elle voulait offrir au Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane pailletée d'étoiles d'or, quelques jupes courtes de pareille étoffe, des corsages du même genre et trois maillots de soie constituaient la garde-robe de celle qui, alors qu'elle donnait ses séances de seconde vue, s'habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.

Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne de chêne en papier. Ce fut moi qui, en prêtant la main à l'inventaire, les tirai de la caisse, ainsi que d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise avait conservés en souvenir du temps passé.

—Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet plat et d'un carré long, enveloppé dans une feuille de journal.

—Ça, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main qui nous servait pour le tour du papier brûlé.

Cependant j'avais retiré le journal. Elle avait dit vrai. C'était bien le sous-main et, avec lui, le crayon à pierre dure dont se servait le spectateur pour écrire.

Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:

—Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au Mont-de-Piété qui ne t'en donnerait pas un maravédis.

Puis, nous continuâmes notre inventaire de la caisse.

A l'exception des maillots en soie, toute la défroque était de si mince valeur que nous dûmes reconnaître qu'à moins d'une excessive générosité de la part de l'expert, le Mont-de-Piété en donnerait tout au plus trente francs.

—Avec trente francs on peut aller quatre jours. D'ici là, Héloïse m'aura peut-être trouvé une place, répliqua Cydalise prenant les choses au mieux.

Et en fille expéditive:

—Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le Mont-de-Piété!

Le paquet terminé, je m'apprêtais à la suivre quand elle m'arrêta en disant:

—A quoi bon y aller deux? J'y suffirai seule. Reste là; fume ta pipe en m'attendant. Je ne serai pas plus de vingt minutes.

Resté seul, je tuai d'abord le temps en lisant le journal, vieux de quinze mois, qui avait enveloppé le sous-main. Je fus interrompu en ma lecture par un coup frappé à la porte.

C'était le concierge de la maison.

—Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m'annonça-t-il en me montrant la missive.

—Elle ne tardera pas à revenir.

—Tant de fois elle m'a répété qu'elle attendait une lettre que j'ai cru bien faire en la lui montant au plus vite. Elle aura passé devant la loge pendant que j'étais au premier, chez le propriétaire.

Et il posa la lettre sur la table.

C'était un bavard qui jugea bon de tailler une petite bavette. Jusqu'au retour de Cydalise, c'était une façon pour moi d'abréger l'attente. La conversation s'engagea donc entre nous.

—La chambre doit plaire à monsieur, me dit-il. Bien des gens, qui payent des cinq mille francs de loyer, voudraient avoir une vue pareille... Un jardin délicieux... c'est rare dans Paris.

—Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin vaut encore mieux que sa vue.

—Oui, mais cette jouissance-là coûte les yeux de la tête. Pour se la payer, il faut être riche comme l'est M. Grandvivier.

—Ah! le locataire se nomme Grandvivier?

—Oui, un juge qui remue les écus à la pelle.

—Tant que ça!

—Il possède, m'a-t-on dit, plus de trois millions, et il n'a qu'un enfant.

Son nom, prononcé par une voix furieuse, qui retentit dans l'escalier, le fit bondir.

—Encore ma canaille de propriétaire qui m'appelle! Quand donc délivrera-t-on les pauvres portiers des propriétaires!

Et il partit à toute vitesse.

Me retrouvant à nouveau seul, l'idée me vint de lire la lettre adressée à Cydalise. Elle contenait ces trois lignes tracées d'une écriture grotesque:

«Ma chère camarade.—Attendez-moi demain à onze heures. Je vous ai trouvé une place excellente.

Héloïse

Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis à employer le moyen de patienter que m'avait indiqué Cydalise, celui de fumer ma pipe.

A ma vingtième bouffée, la chambre était si pleine de fumée que j'étais menacé, en continuant, d'une asphyxie complète.

—Donnons de l'air, me dis-je.

Je m'avançai pour ouvrir la fenêtre. Au moment où je levais la main vers l'espagnolette, mon regard, à travers un accroc du rideau, plongea au fond du jardin.

Une ravissante jeune fille de dix-huit ans était en train d'arroser un massif de fleurs.

Au lieu d'ouvrir la fenêtre, je restai à l'affût derrière mon rideau, dévorant des yeux cette suave créature.

Le portier avait été interrompu dans sa confidence au moment où il m'apprenait que le magistrat n'avait qu'un enfant.

Cet enfant était donc une fille?

Et le père possédait des millions!!!

La voix de Cydalise, qui remontait l'escalier en chantant, m'arracha à mon extase. Je m'éloignai vivement du rideau.

A son premier pas dans la chambre pleine de la fumée de ma pipe, Cydalise courut à la fenêtre qu'elle ouvrit béante en s'écriant:

—Mais tu tournes au jambon! Peut-on s'enfumer ainsi! Tu as des poumons en zinc, toi!

Alors, respirant à pleine aspiration:

—Ouf! fit-elle, c'est bon, l'air pur!

Soudain je l'entendis qui murmurait hargneusement en regardant le jardin:

—Tiens! voilà ma chipie qui s'envole! Ne dirait-on pas que j'ai une tête à camper sur un cerisier pour effaroucher les moineaux?... Eh! va donc! bégueule! On vaut bien autant que toi.

Sans doute que Cydalise n'avait pas conscience que ses paroles avaient dépassé ses lèvres et que j'avais pu entendre le sentiment haineux pour la jeune fille qu'elles trahissaient, car, après avoir refermé la fenêtre, elle revint à moi en disant:

—Le pipelet, à ma rentrée, m'a annoncé qu'il avait monté une lettre pour moi.

—Oui, là, sur la table, dis-je en lui indiquant la lettre.

Sans se fâcher que je l'eusse d'abord ouverte, elle la déplia et eut vite fait d'en connaître le contenu.

Aussitôt elle se mit à exécuter par la chambre un pas du cancan le plus échevelé en criant:

—Bravi! bravo! c'est aujourd'hui un jour de chance complète. D'abord, c'est toi que je retrouve! Et voici Héloïse qui me promet une bonne place! Vivat! c'est de la veine sur toute la ligne!!!

Mais se reprenant aussitôt, elle ajouta d'une voix essoufflée par la danse:

—C'est-à-dire non, pas sur toute la ligne, car le Mont-de-Piété a été rat en diable. Croirais-tu que le sapajou d'employé n'a voulu me prêter que quinze francs de mes souvenirs de gloire? N'a-t-il pas osé me dire que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus servir qu'à éventer de la braise sur un fourneau!

Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche les trois pièces de cinq francs qu'elle fit sauter dans sa main en débitant d'un ton joyeux:

—Qu'est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton fin, ce soir, avec son chéri? Les trois pièces y passeront. Pas d'économie, puisque j'entre demain en place.

—Oui, mais moi? dis-je.

—Eh bien! toi, après?

—Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette place?

—Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre où je viendrai, aussi souvent que possible, t'apporter des ailes de volaille et du bon bouillon.

—Oui, mais te permettra-t-on de décamper, comme tu l'espères?

Elle réfléchit un peu, puis:

—J'imposerai la condition à mes bourgeois qu'on me laissera sortir pour mes devoirs religieux, m'annonça-t-elle.

Sur ce, elle se remit à faire sauter les trois pièces de cinq francs sous mon nez et continua:

—Il sera toujours temps demain de penser à cela. Pour le quart d'heure, il s'agit d'aller se payer une gentille biture. Allons, en route!

Comme elle s'apprêtait à remettre son mantelet, elle s'arrêta et se retourna vers moi pour me demander:

—A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions de pommes de terre frites; alors tu pourrais garder les quinze francs pour toi.



Jusqu'à ce moment, la Belle-Flamande avait écouté sans mot dire le récit de son fils. A cet endroit, elle ne put contenir son enthousiasme!

—Un coeur d'or, cette Cydalise! Elle t'aurait donné ses petits boyaux si tu les lui avais demandé.

Le Tombeur hocha ironiquement la tête en répliquant:

—Pas tant que ça, la mère. Cydalise avait la tête dure sur certains points. Vous en jugerez.

—Bon! alors je devine que le vent va tourner pour elle aux raclées numéro un.

—Attendez la suite.

La maman se versa un petit verre de cassis et, avant de le porter à sa bouche qui allait le déguster à petits coups de langue, elle prononça:

—Dévide ton chapelet, fiston.



Le Tombeur-des-Crânes continua:

—Comme je ne répondais pas, Cydalise reprit:

—Voyons, te décides-tu pour les pommes de terres frites?

En me montrant le vieux journal qui avait servi à envelopper le fameux sous-main, elle me dit en souriant:

—Tiens, voici le plat d'argent qui me servira à t'en apporter une montagne.

J'étendis la main sur le journal qu'elle allait prendre.

—Non, non, fis-je vivement, laisse-le là. Pendant ton absence, j'y ai lu quelque chose qui m'a fort intéressé et que je n'ai pas fini.

—Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas à avoir les nouvelles fraîches, toi! Ce journal est vieux de plus de quinze mois!

—Oh! la date ne fait rien à l'article que je lisais.

—Quel article?

—Le compte rendu des tribunaux. Il s'agit d'une bonne qui en a gobé pour ses cinq ans.

—Diable! c'est salé... Elle avait donc volé les couverts d'argent à ses bourgeois?

—Non; mais ses maîtres lui avaient confié la surveillance de leurs jeunes filles, une de seize ans et l'autre de dix-huit ans... et elle les vendait.

—Oh! la saleté de femme! s'écria Cydalise avec une profonde et sincère indignation. Alors, cinq ans, ce n'est pas payé. Moi je l'aurais condamnée à mourir à coups d'épingles.

—La malheureuse a peut-être obéi à certaines influences irrésistibles, avançai-je.

—Il n'est pas d'influences qui obtiendraient de moi une pareille infamie, articula-t-elle d'un ton convaincu.

Ce sujet lui répugnant à traiter plus longtemps, elle me demanda en reprenant sa voix rieuse:

—Oui ou non, te décides-tu pour les pommes de terre frites?

—J'opte pour le bon dîner, répondis-je.

A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise revint à parler de la place qui l'attendait et de celle qui la lui procurait.

—Une jolie femme, Héloïse. Tu en jugeras demain, m'annonça-t-elle.

Ensuite, me menaçant du doigt en riant:

—Ne va pas t'aviser de lui faire la cour, grand vaurien!

Après quoi, tout aussitôt:

—Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille là-dessus. Tu aurais beau faire ton joli coeur, Héloïse te laisserait tes singeries pour compte... car elle a un amant.

—Oui, tu me l'as dit, son bourgeois, nommé Ducanif.

—Oh! celui-là! s'écria-t-elle en éclatant d'un rire railleur.

Et quand sa gaieté fut apaisée:

—Il n'est pas question de Ducanif, reprit-elle.

—Ah! elle a un dessous de cartes?

—Oui, un joli Gustave, d'une trentaine d'années... Un médecin... Rien que ça! Le soir du bal des cuisinières, à la salle Crémorne, où j'ai fait sa connaissance, Héloïse m'a lâché sa petite confession. Si tu l'avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui sortaient de la tête. Elle avait l'air de manger des confitures... Ah! en voilà un qui la tient ferme, je t'en réponds!

—Crois-tu? fis-je en ayant l'air de douter.

—C'est-à-dire que s'il lui commandait de s'asseoir sur un paratonnerre, v'lan, elle ne ferait ni une, ni deux! Sur un ordre de lui, elle monterait à l'échafaud.

—Tu vois bien! lâchai-je alors.

Elle me regarda sans comprendre.

—Qu'est-ce que je vois?

—Que te disais-je à propos de la bonne condamnée à cinq ans? Que la malheureuse avait peut-être obéi à une influence irrésistible... A la place de cette bonne, suppose ton Héloïse. Crois-tu que, pour le même cas, elle aurait résisté à son Gustave?

Cydalise réfléchit un peu, puis, en branlant la tête, lâcha cet aveu:

—Ma foi! pour être franche, je reconnais qu'Héloïse n'aurait pas reculé.

A cette réponse, je poussai un soupir mélancolique.

—On est heureux d'être aimé de la sorte! murmurai-je de façon à être entendu.

Cydalise se redressa, pâle, ses yeux étincelants tout à la fois d'amour et de courroux.

—Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle sèchement.

—Alors tu serais une seconde édition de ton Héloïse?

—Pourquoi pas?

—Même pour le cas de la bonne qui a encaissé ses cinq ans?

Elle haussa brusquement les épaules et s'écria d'une voix impatientée:

—Ah! tu m'embêtes, à la fin, avec ta rengaine, toi!! Elle me fait froid dans le dos. Je suis certaine que mon dîner me restera sur l'estomac.

—Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire grimper à l'arbre, dis-je en riant.

Et c'était vrai. Pourquoi m'étais-je cramponné à cette condamnation de la bonne? Je ne saurais le dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise, aucun but n'avait dicté mes paroles.




X


Le lendemain, à onze heures précises, comme elle l'avait annoncé, nous reçûmes la visite d'Héloïse.

Certes, c'était bien la belle femme que m'avait vantée Cydalise. Mais son teint pâli, ses yeux remplis d'inquiétude, son visage tiré trahissaient, quand elle entra chez nous, qu'elle était en proie à de secrètes et douloureuses angoisses. Cherchant à se maîtriser, elle affecta de sourire en annonçant à ma maîtresse:

—Enfin je vous l'ai donc trouvée, cette place promise! Ducanif voulait la donner à une autre, mais je lui ai dit: «Minute! je la prends pour une de mes amies,» et le bonhomme s'est incliné.

—Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.

—Dans une bonne, très bonne maison, affirma Héloïse.

Ensuite, se reprenant:

—Seulement, maison un peu triste, je vous en préviens, mais où vous serez comme le poisson dans l'eau... Avant de monter ici, je me suis présentée, de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, qui vous a acceptée les yeux fermés. Il vous attend le plus tôt possible... aujourd'hui même, si faire se peut.

—Qu'en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se tournant vers moi.

Je n'eus pas le temps de répondre. Elle revint immédiatement à Héloïse.

—Car il faut vous dire, reprit-elle, qu'il me peine fort de quitter ce grand gueux que vous voyez là.

Et, en souriant, elle lâcha cette allusion:

—C'est mon Gustave, à moi.

Il me sembla qu'au nom de son amant, Héloïse avait tressailli. Sa pâleur augmenta et ses traits se contractèrent plus affligés.

—Est-ce que le torchon brûle entre les deux amants? me demandai-je.

Ce trouble échappa à Cydalise, qui, cependant, avait continué:

—Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre garçon va rester seul ici... Moi, je ne saurais rester un jour sans le voir... Alors, si cette place est à l'autre bout de Paris, au diable vauvert... nix! nix!

—Mais non! mais non! fit vivement Héloïse.

—Dans le quartier?

—Mieux encore. A deux pas.

—Où donc?

—Chez un magistrat nommé M. Grandvivier.

Cydalise, à ce nom, se tordit de joie.

—Ah! par exemple, en voilà une bobinette de chance! s'écria-t-elle.

Quand j'avais entendu nommer le magistrat, deux pensées soudaines avaient, ensemble, envahi mon cerveau. En même temps que je me rappelais la jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier qui devait avoir un jour des millions, le souvenir m'était aussi venu de la bonne condamnée à cinq années de prison.

Cependant, moi à mes réflexions, Cydalise à son contentement, nous ne nous étions pas aperçus qu'après s'être laissée tomber sur une chaise, Héloïse fondait en larmes.

Lorsque je secouai ma courte rêverie, mon attention, au lieu de se porter sur Héloïse, fut distraite par Cydalise. Sa gaieté venait de disparaître subitement de son visage qui avait pris une expression mauvaise.

Et je l'entendis murmurer:

—Oui, mais il y a la fille... la chipie!

Pour la deuxième fois m'était révélé chez Cydalise un sentiment hostile à l'égard de mademoiselle Grandvivier, qui allait bientôt devenir sa jeune maîtresse. Pourquoi? Pour une cause futile à coup sûr, je l'aurais gagé, moi qui connaissais avec quelle facilité Cydalise prenait les gens en grippe.

A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient le visage d'Héloïse.

—Qu'avez-vous donc, ma belle bichette? s'écria-t-elle en s'élançant vers la désolée.

Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et avec un faux sourire:

—Rien, rien, dit-elle; c'est une stupide affection nerveuse qui me tourmente par les temps orageux, comme celui d'aujourd'hui, mais c'est sans gravité... Pleurer me soulage.

Immédiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:

—Ainsi, c'est bien convenu, vous acceptez la place?

—Je serais bien difficile! Du moment que vous m'offrez cette place, c'est que j'y trouverai mon beurre! s'exclama Cydalise reconnaissante.

—Seulement, je vous en ai prévenue, la maison est triste, solennelle, un peu guindée...

Elle sembla hésiter, puis elle dit:

—Et, même, à ce sujet, j'aurais un conseil à vous donner.

—Parlez. Je m'y soumets d'avance.

—Votre magnifique chevelure dorée donne à votre visage un caractère de beauté excentrique, hardie...

—Dites tout de suite effrontée! s'écria joyeusement Cydalise en la voyant chercher le mot précis.

—Bref, répondit Héloïse, il est à craindre que vos bourgeois ne s'effarouchent de votre tête un peu trop en dehors du commun.

—Alors, à moins d'entrer en place chez des aveugles, je ne vois d'autre moyen que de me couper la tête... Et, encore, bien des maîtres hésiteraient à prendre une cuisinière sans tête, débita Cydalise en riant.

—Il est un moyen plus simple de s'en tirer.

—Lequel?

—Faites subir une modification à votre chevelure.

—Est-ce que vous me demandez de me faire couper les cheveux?

—Non, mais seulement de les faire teindre.

—Tiens! tiens! c'est une idée! Je ne serais pas fâchée de voir quelle frime j'aurais en brune, lâcha Cydalise, en fille qui cédait à tout nouveau caprice.

Et, bien résolue, elle ajouta:

—C'est dit. Demain, avant de me présenter devant M. Grandvivier, j'aurai passé chez le coiffeur qui me métamorphosera en brune.

—Alors vous aurez la place... et je vous jure qu'elle est bonne, appuya Héloïse.

—Sans compter qu'elle ne m'éloignera pas d'Alfred. En deux sauts, je serai ici, répliqua la future cuisinière.

Ensuite, s'adressant à moi:

—Tu peux être certain d'avoir tous les jours ma visite.

—Visite que je te rendrai, répondis-je.

—Quand?

—La nuit, si tu veux.

—Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j'en doute! Avec ça que, dans la boîte du juge, le pipelet doit être homme à ouvrir, passé minuit, aux troubadours qui demandent à coucher.

—Je n'aurai pas besoin de m'adresser au concierge.

—Bah! Alors, comment feras-tu?

Je la conduisis à la fenêtre et, de là, je lui montrai le mur qui séparait l'étroite cour de notre maison du jardin de M. Grandvivier.

—Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.

—Et tu oserais? dit-elle, l'oeil brillant de passion.

—Oui, si, une fois le saut exécuté, j'étais certain de trouver les portes ouvertes par toi.

D'un bond, elle sauta à mon cou en s'écriant:

—Tu es un amour d'homme!!!

Et elle me donna un baiser retentissant.

Au bruit de ce baiser répondit l'éclat d'un violent sanglot. Il venait d'Héloïse dont cette caresse avait brusquement réveillé le chagrin qu'elle s'efforçait de nous cacher.

En une seconde, Cydalise devina le motif de ce désespoir. Tout en écartant les mains dont la pleureuse se voilait le visage, elle demanda d'une voix émue:

—De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu'il y a du grabuge dans vos amours... Hein!... voyons, dites... J'ai deviné, pas vrai? Votre Gustave a fait des misères à sa niniche?

Héloïse ne fut plus maîtresse du secret qui l'étouffait.

—Gustave m'a quittée, balbutia-t-elle d'une voix brisée.

—Oh! le scélérat! commença par lancer rageusement Cydalise. Aimez donc les hommes! voilà comment on est récompensée!... Et, après cela, on s'étonne qu'il y ait tant de femmes qui se flanquent dans un cloître!

Comme, si indignées qu'étaient ses exclamations, elles n'étaient d'aucune consolation pour l'amante abandonnée, Cydalise se calma pour reprendre d'un ton encourageant:

—Bah! bah! c'est une querelle d'amoureux. Ça se remettra. Avant peu, votre Gustave se présentera penaud de son escapade et sera tout heureux qu'on le reprenne.

Héloïse secoua la tête de façon désolée à cette espérance offerte et répondit à travers ses sanglots:

—Non, non, c'est bien fini!... Allez! Je le connais! Il ne reviendra pas.

En fait d'amour, Cydalise était pour les concessions les plus larges.

—Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour lui, faites le premier pas, conseilla-t-elle.

Mais Héloïse se remit à secouer la tête et finit par prononcer:

—Impossible!

—Oh! il n'y a rien d'impossible pour une jolie femme qui sait se faire bien enjôleuse, bien câline, bien...

L'Ariane abandonnée l'interrompit en redisant encore:

—Impossible! Impossible!

Puis, après un petit temps, elle murmura cette phrase incomplète:

—A moins que...

—A moins que quoi? insista Cydalise dont la compassion venait de se doubler d'une maîtresse dose de curiosité.

Héloïse nous fit attendre sa réponse. Enfin d'une voix lente:

—A moins que je consente à ce qu'il demande.

—C'est donc de boire la mer avec ses poissons?... Ou d'aller à quatre pattes à Rome?... Ou de manger par l'oreille?... Ou de vous atteler à un omnibus?... Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire pour que vous, qui êtes coiffée d'un si rude béguin à son endroit, vous le lui refusiez?

A toutes ces questions, Héloïse était restée muette. Il était évident que nous ne parviendrions pas à lui arracher cette partie de son secret. L'exigence de Gustave concernait sans doute quelque terrible mystère, car Héloïse qui, en ce moment, devait y penser, frissonnait sous nos yeux.

Si, en amour, Cydalise était pour les concessions, elle admettait aussi largement les craques qui appuient le proverbe: «Promettre et tenir sont deux.» Aussi, désespérant d'obtenir un aveu complet, elle avança ce conseil:

—Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement fait, vous lui direz: Flûte!

Probablement que, pour le cas en question, Gustave n'était pas homme à être satisfait par le «Flûte!» car Héloïse répondit d'une voix qui tremblait:

—Il ne se contenterait pas d'une simple promesse.

—De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu'exige-t-il donc, votre médecin de carton? Faut-il pas qu'on réunisse les deux Chambres en congrès pour recevoir votre serment? Voyons, dites, que réclame votre Gustave?

—Un engagement par écrit, articula l'amante délaissée en frémissant.

—Eh bien! écrivez, godiche, et, une belle nuit, vous lui chiperez le papier dans une de ses poches, conseilla encore Cydalise.

Héloïse s'était redressée, pantelante d'un effroi immense.

—Jamais! jamais! bégaya-t-elle.

Cette fois Cydalise perdit patience et son accent tourna à l'ironie.

—Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos larmes et passez l'éponge sur le souvenir de Gustave.

—J'en mourrai! dit l'abandonnée dont les sanglots éclatèrent de plus belle.

—Mourez... ou écrivez, prononça brutalement Cydalise, piquée par cette résistance.

Alors je jugeai bon de placer mon avis.

—A votre place, j'écrirais, dis-je à Héloïse.

Elle me regarda de ses yeux effarés, puis répondit:

—Si vous saviez ce qu'il veut que j'écrive!!!

—Je ne tiens pas à le savoir, mais je suis persuadé que plus cet écrit est effrayant, moins vous devez avoir à le craindre. Pourquoi n'aurions-nous pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous être pris de la fantaisie d'éprouver à quel point nous sommes aimés par une femme? A coup sûr, le docteur a voulu vous soumettre à une épreuve.

—Si je le croyais! fit-elle.

Et son regard s'alluma d'une espérance.

Je revins à l'assaut.

—Écrivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous serez à rire des angoisses que vous a donnée cette épreuve.

—Oui, écrivez donc, grande bêtasse! Alfred a raison. C'est une frime de votre Gustave, appuya Cydalise m'arrivant à la rescousse.

Héloïse hésita pendant une longue minute. Enfin elle nous demanda:

—Avez-vous ici ce qu'il faut pour écrire?

—Euh! euh! j'en doute! fit Cydalise en tournant dans la chambre. Ma dernière goutte d'encre a passé à noircir les coutures blanchies de mes gants. En fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes de sylphide qui, pour le quart d'heure, sont au Mont-de-Piété... Quant au papier... Ah! tiens, c'est de la veine! en voici une demi-feuille qui me reste des quatre sous de papier que j'avais achetés pour faire les papillotes des petits frisons de ma coiffure à la chien.

Ce disant, elle posait devant Héloïse le carré de papier.

Oui, mais restaient encore à se procurer l'encre et la plume.

Alors une idée me traversa le cerveau.

Je pris sur la table le fameux sous-main du tour de l'écriture brûlée sur lequel je plaçai le morceau de papier, et en présentant le crayon à Héloïse:

—Au crayon ou à la plume, l'écrit n'en attestera pas moins à Gustave votre obéissance, lui dis-je.

Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d'une main fébrile, se mit à écrire son billet.

Comme, par discrétion, nous nous étions éloignés de la table pour nous réfugier dans un coin, Cydalise ne put résister à la jubilation que lui avait procurée mon idée d'employer le sous-main. Malgré le danger d'être entendue par Héloïse, elle mit ses lèvres à mon oreille et me glissa ce compliment:

—Tu n'es pas à moitié roublard, toi!

Ensuite, au compliment, elle ajouta cette réflexion:

—Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a eu beau faire ses giries, il a toujours fallu finir par obéir... O monstres d'hommes! quand on vous aime...!

Alors, pendant qu'elle me murmurait ces mots, le souvenir de mademoiselle Grandvivier, que Cydalise allait bientôt servir, me revint à la pensée.

Cependant Héloïse avait fini d'écrire. Elle se leva en pliant le papier sous forme de lettre.

—La! maintenant il n'y a plus qu'à la mettre à la poste et demain Gustave viendra vous la rapporter, dit Cydalise.

—Peut-être est-ce un écrit qu'il est plus prudent de remettre de la main à la main, avançai-je.

Ce conseil eut le désastreux effet de rappeler à Héloïse le danger pour elle qui résultait certainement de cette lettre.

—Non, non, non! proféra-t-elle avec une sombre énergie.

Et, soudain, elle déchira le papier en morceaux, qu'elle mit dans sa bouche pour les avaler.

Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en femme dont la raison s'est égarée et disparut sans nous avoir dit adieu.

—Elle regimbe aujourd'hui, mais elle y passera demain. Elle est trop toquée de son Gustave pour résister longtemps, m'annonça Cydalise.

L'occasion m'était trop belle pour n'en pas profiter.

Je me hâtai donc de dire:

—Tu vois?

—Qu'est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant plus l'incident de la veille.

—Que j'avais raison, hier, en soutenant que ce devait être sous une influence dominatrice qu'avait agi la bonne qui en a avalé pour cinq ans.

Elle s'emporta sérieusement:

—Tu sais que tu me bassines par trop avec ta bonne et ses cinq ans! Lâche-moi un peu cette scie-là! cria-t-elle d'une voix grincheuse.

Puis, me montrant le sous-main:

—Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de lire ce que la désolée a écrit à son docteur... Que diable Gustave peut-il exiger d'elle?

Elle étendait la main. Plus prompt qu'elle, je m'emparai du sous-main en disant:

—J'ai eu l'idée. A moi d'avoir aussi la première lecture de la prose d'Héloïse.

Je ne sais pourquoi un pressentiment me dit alors qu'il me serait utile, plus tard, que Cydalise ignorât le secret d'Héloïse et du docteur Gustave Cabillaud.

En conséquence, je posai la main à plat sur le sous-main, et, en regardant ma maîtresse en face, j'éclatai de rire.

—Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle surprise.

—C'est que je pense à ce que tu disais tout à l'heure du dévouement exagéré des femmes pour celui qu'elles aiment. A t'entendre, elles sont capables des choses les plus impossibles... Elles marcheraient sur la tête!

—Sans doute qu'elles marcheraient sur la tête, et même, encore, sans y mettre les mains, appuya Cydalise.

—Tu! tu! tu! fis-je, tout ça, c'est des mots; mais, quand il faut en venir aux faits, ça change. Telle femme qui offre à toute heure à son amant de lui sacrifier sa vie rechignerait, j'en suis certain, à la plus petite contrariété qui lui serait imposée.

—Ce n'est pas pour moi, j'aime à le croire, que tu dis cela? débita-t-elle sèchement.

—Il en serait de toi comme des autres, ripostai-je en raillant.

Elle était touchée au vif. Ce fut donc avec une sorte de dignité froissée qu'elle répliqua:

—Aie, un jour, quelque chose à exiger de moi, et tu verras, selon ton mot, si je rechigne.

—Tu! tu! répétai-je. Toujours de grandes phrases!!!

Puis, comme si l'idée m'en venait à l'instant, je m'écriai:

—Eh bien, tiens! il me passe en tête une fantaisie qui va te mettre au pied du mur!... Je veux, j'exige que tu ne lises pas ce qui a été écrit par Héloïse.

—Oh! non, ça, par exemple, c'est trop bête. Demande-moi autre chose de plus sérieux... Et puis, après tout, pourquoi ne lirais-je pas? dit-elle d'un ton mécontent.

J'éclatai de rire en m'écriant:

—Eh! eh! soutiens à présent que tu ne rechignerais pas.

Alors je lui tendis le sous-main et j'ajoutai d'une voix dont je m'efforçai de rendre l'intonation ironiquement douloureuse:

—Lis donc à ton aise! L'essai m'a suffi pour juger de ce que valent toutes tes affirmations de dévouement.

Offrir, avec l'espoir qu'il la repoussera, une cruche d'eau à celui qui meurt de soif, c'est grandement s'exposer à voir cette espérance trompée. Il en était de même de mon expérience de présenter le sous-main à la curiosité de Cydalise, et pourtant elle eut un succès complet.

Geste et phrase portèrent en plein.

—Est-ce que tu parles sérieusement, mon petit homme? demanda-t-elle en hésitant.

—Allons! lis, lis donc! dis-je du ton brusque de qui veut en finir.

—Ah! non, alors, fit-elle. Du moment qu'il te plaît que je ne lise pas, je ne lirai pas.

Et elle repoussa le sous-main en ajoutant:

—Je tiens si peu à connaître la prose d'Héloïse que, tandis que tu t'en régaleras, moi je vais descendre chez le coiffeur pour me faire teindre la tignasse comme je l'ai promis à Héloïse.

Puis elle vint à moi, chatte et douce, en demandant:

—Est-ce qu'on n'embrasse pas la louloute qui a été bien obéissante à son loulou?

J'accordai la récompense sollicitée et elle partit en chantant cet air qui lui était habituel et dont, habituellement aussi, elle altérait le texte: