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La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes cover

La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes

Chapter 16: XII
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About This Book

A brisk comic narrative follows the disappearance of a young physician and the worried searches and jealous inquiries it provokes. His father, friends, and his cook-lover Héloïse pursue leads among social acquaintances—barons, bohemians, apartment porters—and confront misunderstandings, secret rendezvous, and rivalries. Episodic scenes alternate festive dinners, domestic quarrels, and furtive visits, while a mix of gossip, mistaken identity, and social posturing turns small clues into growing suspense. The tone balances farce and social observation as urban mores, romantic entanglements, and personal pride drive successive reveals and complications.

Plus on a de poux (bis)

Plus on rit.

Sa voix, qui s'éteignait dans les profondeurs de l'escalier, me prouva qu'elle s'éloignait bien franchement, mais, par prudence, je poussai le verrou de la porte.

Alors je m'approchai du sous-main dont, prestement, je déchirai la couverture. Le papier sur lequel s'était décalquée l'écriture d'Héloïse apparut à mes yeux.

Oui, certes, elle avait eu vingt fois raison de tant hésiter avant de tracer ce billet, et, après l'avoir écrit, elle avait eu non plus vingt, mais cent fois raison de l'anéantir.

En vérité, c'était un fier malin que ce docteur Gustave Cabillaud qui s'assurait une telle garde à carreau contre les défaillances futures, voir la trahison, de celle dont il voulait faire la complice de son sinistre moyen de conquérir une fortune.

Avec son billet en poche, maître Gustave n'aurait eu, plus tard, qu'à se mettre au pied de l'échafaud pour voir Héloise y monter, puis à s'en aller après, lui, avec sa tête bien solide sur ses épaules.

Tudieu! le hardi et rusé renard! Comme il s'entendait à jouer des femmes hébétées par la passion. Il n'y allait pas à la doucette, lui qui marchandait son amour au prix du billet que j'avais sous les yeux.

Voici quelle était la teneur de cet écrit dont, évidemment, Gustave, en l'exigeant, devait avoir imposé les termes, car du diable! si Héloîse était capable d'une pareille prose.



«Oui, mon Gustave adoré, pour toi j'ai voulu la mort de Ducanif parce que sa dépouille me procurait une fortune à t'offrir, et aujourd'hui, malgré tous tes efforts pour faire triompher ton innocence, tout t'accusera de complicité dans ce crime. Moi-même en me dénonçant, je t'entraînerai dans ma perte, si ton abandon se prolonge. Reviens!... A cette heure, je te prie encore... Demain je commanderai.—Héloïse.»



Et l'écrit était sans date, ce qui lui laissait à prendre sa valeur le jour où le Ducanif aurait été expédié.

Héloïse avait déchiré ce premier billet. A coup sûr, demain, affolée d'amour, elle l'écrirait encore. A mon avis, l'existence de Ducanif ne valait pas quatre sous.

Après cette lecture, et en pensant à Héloïse si complètement envoûtée par le docteur, je ne sais comment j'arrivai à me dire:

—Si j'abrutissais ainsi Cydalise?

Puis, aussitôt, je me répondis:

—A quoi bon?

A cet «à quoi bon!» ma pensée m'offrit l'exemple à suivre de ce docteur Cabillaud qui voulait faire fortune. Mais, lui, il avait un Ducanif à dépouiller, tandis que moi...

Et, pendant que je cherchais de quel côté s'offrait cette fortune à conquérir, la pensée de mademoiselle Grandvivier et de ses millions vint, pour la troisième fois, se retracer dans mon souvenir.

Pour secouer cette obsession, je me levai et je me mis à chercher dans la chambre la cachette qui mettrait l'écrit d'Héloïse à l'abri de la main de la fureteuse Cydalise. Je la connaissais femme à mettre en pratique les conseils qu'elle donnait aux autres et je me rappelais cet expédient proposé par elle à Héloïse:

—On écrit toujours et, la nuit, on trouve à chiper le billet dans une poche de vêtement.

Je glissai la lettre d'Héloïse derrière le morceau de glace cloué à la muraille qui nous servait de miroir et, comme pièce pouvant servir à une comparaison d'écriture, j'y joignis le court billet par lequel, la veille, Héloïse avait annoncé la place qu'elle avait trouvée pour son amie.

L'idée me vint de dépister la curiosité de Cydalise.

Cette première lettre d'Héloïse avait un second feuillet blanc que je déchirai et sur lequel, de mon écriture la plus fantasque, je traçai trois lignes au crayon. Cela fait, j'insinuai ma prose dans la poche de mon gilet.

Dix minutes après, Cydalise était de retour.

Vrai! elle gagnait à être teinte en brune. Le conseil d'Héloïse était bon. Toujours remarquable, la beauté de la rousse s'était modifiée. Au lieu de cette expression hardie qui accentuait son visage, Cydalise offrait une figure douce, reposée, un peu béate. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

A son entrée dans la chambre, elle m'avait trouvé le sourire aux lèvres.

—Qu'as-tu donc à rigoler ainsi tout seul? me demanda-t-elle.

J'appuyai machinalement la main sur la poche de mon gilet et, quand elle eut bien vu le geste, je répondis:

—C'est à cause du billet d'Héloïse. Ma foi! c'est trop cocasse! Avec ses larmes et ses soupirs à décorner un boeuf, elle m'avait fait croire à un gros drame. Je m'étais figuré son Gustave exigeant des choses terribles... Ah! si tu savais!

Du moment qu'elle était certaine de trouver l'écrit dans la poche de mon gilet, Cydalise crut devoir me jouer la comédie.

Elle s'appliqua les deux mains sur les oreilles en criant:

—Je ne veux entendre! Inutile de rien me dire! Tu vois, je suis sourde... Laisse-moi au moins le plaisir de t'avoir fait le sacrifice de ma curiosité.

J'avais bien eu raison de me méfier de ma paroissienne. La nuit suivante, alors qu'elle me croyait endormi, je la sentis sortir doucement du lit pour aller faire sa cueillette dans la poche de mon gilet.

Il faisait un si magnifique clair de lune que besoin n'était pour elle d'allumer une chandelle afin de pouvoir lire le fameux billet.

Elle n'eut qu'à s'approcher de la fenêtre.

Je la vois encore, en chemise, se tordant de joie, à demi étouffée par son rire dont il lui fallait contraindre l'éclat pour ne pas me réveiller.

Et elle avait raison de rire, car voici ce qu'elle lisait:



«Mon Gustave chéri.—Je m'engage par cet écrit, que tu as exigé de mon amour, à ne plus manger d'ail ni d'échalote, puisque tu n'en aimes pas l'arome.—Ton Héloïse.»

Et le silence de la nuit me permit d'entendre Cydalise qui, bien bas pourtant, murmurait:

—Ah! la sotte! Et elle se fendait l'âme pour ne pas écrire ce billet!... Il faut qu'elle aime rudement l'échalote, tout de même!

Un quart d'heure après, l'écrit était rentré dans la poche de mon gilet et Cydalise dormait comme une toupie.

Le lendemain, elle fut la première levée pour préparer sa malle. Elle tenait à faire preuve de zèle en entrant de bon matin chez M. Grandvivier.

—Ne bouge pas d'ici. En allant chez les divers fournisseurs, je profiterai de l'occasion pour monter te rendre visite, m'annonça-t-elle en partant.

Elle fit comme elle l'avait dit. Deux fois je la vis arriver m'apportant des provisions.

—Comment as-tu été reçue? demandai-je.

—Très bien. Dame! je ne te dirai pas que le magistrat a dansé la chahut en me voyant, mais ma physionomie de brune a semblé lui revenir... Il n'est pas d'une gaieté folle, mon bourgeois. On peut lui donner de la glace à garder, il ne la dégèlera pas... A part ça, pas méchant. Je crois que je me plairai dans la boîte... Je n'ai que ma cuisine à faire. Le reste regarde la femme de chambre et le valet de chambre; deux vrais melons, ceux-là!

J'attendais qu'elle me parlât de mademoiselle Grandvivier, mais elle n'en ouvrit pas la bouche.

—T'a-t-on donné une belle chambre? demandai-je à sa seconde visite.

—Je ne sais pas encore où je serai logée. C'est ce soir qu'on me désignera ma chambre.

—Sans doute dans le voisinage de tes maîtres, à portée d'entendre, si la nuit on t'appelle.

Je lui tendais la perche pour qu'elle me parlât de sa jeune maîtresse; mais elle me répondit en riant:

—Qui est à portée d'entendre se trouve aussi à portée d'être entendu. Ce ne serait donc pas à souhaiter... surtout si tu me tiens ta promesse.

—Quelle promesse?

—De me montrer comment tu franchis un mur.

Sur ce, elle s'enfuit en me criant:

—A demain!

Je me couchai mécontent de ma journée, je n'avais pas voulu donner l'éveil à Cydalise en lui parlant, le premier, de mademoiselle Grandvivier, et elle avait gardé le silence sur la jeune fille. De mon côté, durant les longues heures de mon isolement, j'étais resté à l'affût, guettant par le trou du rideau, l'apparition dans le jardin, de l'enfant du magistrat,—et j'en avais été pour mon attente.

Le lendemain matin, Cydalise m'arriva rayonnante de satisfaction.

—On m'aurait donné à choisir ma chambre que je ne l'aurais pas prise plus à souhait, me dit-elle.

—Pas de voisinage gênant?

—Je ne sais s'ils ont supposé que j'avais la gale, mais ils m'ont assigné le coin le plus reculé de la maison. Je crois que si tu venais, la nuit, me voir en jouant de la trompette, personne ne t'entendrait.

Elle m'entraîna vers la fenêtre en ajoutant:

—Tiens, derrière le rideau..., car il ne faut pas que je laisse apercevoir mon bec... je vais t'indiquer où loge chacun.

A travers la mousseline claire et trouée du rideau la maison nous apparaissait dans toute son étendue, au fond du jardin. Quelques fenêtres avaient été ouvertes à la fraîcheur du matin.

Cydalise commença sa revue:

—D'abord, dit-elle, ces deux fenêtres, à gauche, qui sont ouvertes, sont celles du cabinet de...

Soudain elle s'interrompit:

—Ah! fit-elle, voici ma chipie qui entre chez son père... Elle va donc mieux, ce matin, la sainte Douillette?... Ah! je lui en ficherais des narcotiques à la princesse qui se plaint de ne pouvoir dormir!... Des giries, quoi!

A risquer un seul mot en faveur de mademoiselle Grandvivier, je m'exposais à mettre en garde la rancune de Cydalise.

—Elle est donc malade, cette demoiselle? dis-je du ton le plus insouciant.

—Parbleu! malade comme le sont ceux qui restent toute leur sainte journée, le derrière sur une chaise, sans remuer ni pieds ni pattes! Qu'elle vienne donc seulement dans une cuisine fourbir les casseroles, ça lui donnera un exercice qui la fera dormir sans qu'il lui soit besoin des drogues qu'elle entonne chaque soir en se couchant... Tout ça, je te le répète, de vraies giries! histoire de déranger le pauvre monde!

—Oh! oh! déranger, répétai-je en riant, tu parles pour les autres, car le service de la demoiselle ne doit te concerner en rien puisqu'elle a sa femme de chambre.

—C'est justement où tu te casses le nez, mon bonhomme. On attendait l'arrivée d'une cuisinière pour laisser la femme de chambre prendre un congé de quinze jours. Elle doit décamper demain. De sorte que, pendant cette quinzaine, c'est moi qui aurai, chaque soir, quand elle se mettra au lit, la corvée d'apporter sa potion à mademoiselle Pimbêche.

Et, avec une intonation rageuse, elle grinça, en crispant les poings:

—En voilà une que j'ai dans le nez!

—Dame! si elle t'a donné raison de la détester? insinuai-je d'un ton approbateur pour la pousser aux confidences.

—Crois-tu que cette poupée, les deux ou trois fois que nous nous sommes rencontrées dans la rue, avant mon entrée chez le père, m'a ri au nez en me regardant comme si elle voyait un phénomène!!!

Teinte en brune et avec le nouveau genre de coiffure que le coiffeur lui avait fait adopter, Cydalise ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait été deux jours auparavant. Il eût été vraiment impossible de reconnaître en elle, à cette heure, calme, étudiée en ses gestes, aux bandeaux plats, cette même créature à la démarche dégingandée, à l'oeil hardi, à la chevelure broussailleuse et rutilante, à la mise de promeneuse à travers choux.

Quand elle avait rencontré l'ancienne Cydalise, mademoiselle Grandvivier avait donc été fort excusable d'avoir souri à la vue de cette espèce d'oiseau fou au plumage si éclatant, qui aurait même fait se retourner les chiens.

C'était donc là ce gros crime qui avait allumé le ressentiment de Cydalise, laquelle, je le répète, était facile à prendre les gens en grippe.

Sa bile, à propos de sa jeune maîtresse, étant un peu soulagée, Cydalise reprit la désignation qu'elle me faisait, derrière le rideau de notre fenêtre, des aîtres de la maison du magistrat.

—Après ces deux fenêtres du cabinet de M. Grandvivier, les deux suivantes, à gauche, éclairent sa chambre à coucher. Tout à proximité, mais donnant sur la cour, est la chambre d'Augustin, le valet de chambre qui fait pendant à celle, aussi sur la cour, de la femme de chambre de la chipie. L'appartement de la donzelle comprend les quatre autres fenêtres à droite. Il y a deux sorties, l'une sur un couloir de dégagement, du côté du père, l'autre sur le grand escalier. Ils sont tous nichés les uns sur les autres.

—Bien! Et toi?...

—Moi! je perche dans le petit bâtiment en retour... Tu vois la fenêtre d'ici. Ma chambre ouvre sur le carré du grand escalier.

—Mais, m'as-tu dit, c'est aussi sur ce grand escalier que débouche une des deux sorties de l'appartement de la demoiselle. Ne pourra-t-elle entendre si je te fais mes visites nocturnes?

—Pas mèche, mon chéri. Sa chambre à coucher est séparée du carré par un petit boudoir.

Sur ce, Cydalise, jugeant mon instruction terminée, partit en me disant:

—A ce soir, sauteur de mur! Pour cette première fois, je descendrai t'attendre dans le jardin.

Franchir le mur assez bas qui séparait notre maison du jardin n'était qu'un jeu pour moi.

Il était environ onze heures quand j'exécutai mon escalade. A peine touchais-je terre que, de l'ombre d'un haut massif de lilas, je vis sortir Cydalise qui me prit la main en disant tout bas:

—Un cabri n'aurait pas mieux sauté... Laisse-moi te conduire, et quand nous arriverons au grand escalier, marche comme sur des oeufs, car la pincée n'est pas encore endormie.

Deux minutes après, je me glissais dans la chambre de Cydalise où brûlait une bougie, placée sur la commode.

Elle s'approcha de la fenêtre et regarda à travers la vitre.

—Encore de la lumière chez la chipie. Est-ce qu'elle ne va pas se décider? gronda-t-elle.

Elle achevait quand un coup de sonnette retentit au dehors sur le carré.

—Ah! enfin! ce n'est pas malheureux! lâcha-t-elle.

Elle alla prendre sur la commode une assiette de porcelaine de Saxe sur laquelle était posé un verre à demi plein d'eau et sortit de la chambre après m'avoir dit:

—Je reviens à l'instant.

En effet, au bout de deux minutes, elle reparut les mains vides et, après avoir poussé le verrou de la porte:

—Là! fit-elle; à présent que la mijaurée s'est flanquée sa drogue dans le torse, elle va dormir et nous laisser tranquilles.

—Alors ce verre que tu as emporté contenait la potion somnifère?

—Oui. Le médecin, qui aimerait mieux que le sommeil lui vînt naturellement, a commandé de ne prendre la drogue qu'en désespoir de cause. Seulement, par crainte que l'impatience ne lui fasse avaler trop vite la chose, il a défendu de la laisser à sa portée... Il faut qu'elle sonne pour se la faire apporter... Alors la femme de chambre, qui d'habitude la sert, lui fait ses observations s'il est trop tôt et la fait languir après son verre... Plus souvent que je la laisserai tirer la langue, moi, pendant la quinzaine que je vais remplacer la femme de chambre!... Plus tôt elle aura avalé sa potion, plus tôt je serai couchée.

—C'est le docteur qui prépare à l'avance cette potion? demandai-je.

—Avec ça que c'est difficile à préparer! ricana-t-elle. Un enfant de deux mois s'en tirerait, tant c'est simple!

Et elle me montra sur la commode une petite fiole et un compte-gouttes en ajoutant:

—Dix gouttes de ça dans un demi-verre d'eau.

—Oh! oh! fis-je, le compte-gouttes prouve qu'il est important de ne pas se tromper sur le nombre.

—Comme tu dis, il ne faudrait pas forcer la dose, car, alors, bigre de bigre!

—Qu'arriverait-il?

—Qu'elle dormirait si bien comme une souche qu'on pourrait lui faire faire une promenade à âne sans parvenir à la réveiller... Elle en aurait pour ses vingt-quatre heures à pioncer.

En été, l'aurore est hâtive. Je dus quitter Cydalise à trois heures du matin pour ne pas me laisser surprendre par le jour.

—Tu sais le chemin, il n'est pas besoin que je t'accompagne, me dit-elle mal réveillée.

—Non, répondis-je, et qu'il soit bien convenu qu'à chacun de mes départs, tu n'auras pas à te lever. Je tiens à ce que tu achèves tranquillement ta nuit.

—Ma foi! j'aime autant ça! dit-elle en s'enfouissant la tête dans l'oreiller pour se rendormir.

Un petit tilleul, poussé près du mur du jardin, m'aida à gagner le chaperon, puis je sautai dans la cour. Cinq minutes m'avaient suffi pour me retrouver dans mon taudis.

Toute la journée, sauf pendant les deux visites de Cydalise, je pensai aux millions de mademoiselle Grandvivier, et je revis, en souvenir, ce verre attendant sur la commode de ma maîtresse le coup de sonnette de la jeune malade.

A la même heure que la nuit précédente, j'escaladai encore le mur. Un vent violent qui secouait les arbres du jardin, me dispensait d'assourdir mon pas faisant craquer le sable du jardin. Je n'eus qu'à soulever le loqueteau de la petite porte de service dont, intérieurement, Cydalise avait, par avance, tiré le verrou.

Quand j'arrivai à la chambre, j'en trouvai la porte entr'ouverte, mais Cydalise était absente.

Comme la veille, la bougie, placée sur la commode, éclairait le verre contenant la potion préparée.

L'occasion était belle!

Je tendis l'oreille au bruit du retour de Cydalise. En n'entendant rien, je saisis vivement le flacon et, de son contenu, j'ajoutai environ trente gouttes à la dose déjà versée.

Je finissais, quand arriva Cydalise qui crut devoir m'expliquer son absence.

—Cet imbécile d'Augustin avait oublié d'attacher à la clavette une persienne que le vent faisait battre. J'ai eu peur que ce claquement répété réveillât M. Grandvivier. Alors je suis descendue pour la consolider.

—Ainsi tout le monde dort?

—Moins la chipie.

Et comme, à ce moment, une horloge du voisinage, dont le vent nous apporta le son, tintait la demie après onze heures, elle maugréa avec impatience:

—Est-ce qu'elle va me tenir sur pied toute la nuit, cette poupée maudite!

Au coup de sonnette, qui, bientôt, se fit entendre, elle prit le verre et disparut.

Son absence fut plus longue que la veille. Alors l'épouvante me saisit. Pourquoi ce retard? Qu'était-il arrivé? En portant le verre à ses lèvres, la jeune fille avait-elle reconnu la force de la potion?

Enfin Cydalise revint.

—Pourquoi as-tu tant tardé? demandai-je vivement.

—Figure-toi qu'au moment de la quitter, la donzelle m'a fait remarquer que j'avais oublié de renouveler l'huile de sa veilleuse. Alors il m'a fallu descendre à l'office pour l'emplir.

Et, en haussant les épaules, elle grogna:

—Si ça ne fait pas pitié! C'est bien histoire de faire aller le pauvre monde. A quoi peut lui servir une veilleuse, puisqu'elle avale une drogue pour dormir quand même.

—Alors, elle a pris sa potion?

—Quand je suis remontée avec ma veilleuse, elle roupillait déjà comme une sourde.

Sur ce, elle ajouta:

—Au dodo, à notre tour.




XI


Cydalise se réveilla à demi en me sentant glisser hors du lit.

—Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.

—Trois heures viennent de sonner.

—C'est drôle. Il me semble que je ne fais que de m'endormir, balbutia-t-elle.

—Le jour poindra bientôt; il me faut décamper.

—Alors, un baiser d'adieu et file.... Moi, je repars pour le pays des songes.

Après un baiser échangé elle se retourna dans la ruelle.

En quittant la chambre, dont j'avais bien refermé la porte, je fis deux pas sur le carré et je m'arrêtai.

Le vent du commencement de la nuit avait cessé, après avoir balayé le ciel de ses nuages.

La lune brillait et sa douce lueur, en éclairant le carré, me montrait la porte de mademoiselle Grandvivier, la fille aux millions, celle que, déshonorée, son père serait obligé de donner à celui qui l'aurait perdue!

Après cette porte franchie, je n'avais plus qu'à traverser le boudoir pour pénétrer dans la chambre de la victime qu'un narcotique allait me livrer sans défense, car je tenais pour bonne cette réponse de Cydalise: «En doublant la dose, on pourrait lui faire faire une promenade à âne, sans parvenir à la réveiller.»—Et cette dose, je l'avais triplée!!!

Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma main tremblait et mon poignet me refusa son office.

Je fus pris d'un sentiment de pitié!

Mais pour éteindre cette pitié, mademoiselle de Grandvivier avait un grand tort qui plaidait contre elle... celui de posséder des millions.

Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je me glissai dans la chambre à coucher.

A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie dont le drap moulait les formes exquises.

Rien n'était plus suave que son charmant visage encadré par sa chevelure blonde qui s'éparpillait en désordre sur l'oreiller!

Tant de grâces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient me toucher, car la femme que j'allais posséder n'était pour rien dans l'élan qui me poussa vers le lit.

—Les millions! les millions! me répétais-je à chaque pas qui me rapprochait de ma proie.



Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de mon passage dans cette chambre à coucher, je me penchai vers ma victime, toujours anéantie par le narcotique, et je lui détachai une de ses boucles d'oreille.

Je n'avais plus qu'à m'enfuir.

Alors je me tournai vers la porte.

A mon premier pas de retraite, j'étouffai un cri de rage soudaine.

Mon crime avait eu un témoin.

Sur le seuil de la chambre, blême, frémissante, l'oeil sombre, la face convulsée, se dressait Cydalise, me barrant le passage.

A ce moment, je voyais rouge. Fallût-il la tuer, j'étais décidé à tout.

Je marchai droit à elle.

—Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.

Elle ne bougea pas.

—Place! place! redis-je d'une voix que la fureur brisait dans ma gorge.

Il y eut d'abord en Cydalise une résolution de résister que je lus dans son regard, puis une pensée soudaine changea sa volonté. Alors elle me dégagea la porte et, après m'avoir toisé à mon passage sur le carré d'un sourire de mépris, elle attendit que j'eusse descendu quelques marches de l'escalier pour me jeter, à mi-voix, ces mots frémissants de haine:

—Je me vengerai!!!

—Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera toujours d'avoir été ma complice, répondis-je.

La nuit qui n'était pas encore dissipée, protégea ma retraite et, après le mur franchi, je regagnai ma mansarde sans encombre.

Toujours sirotant à légers coups de langue son cassis, dont les petits verres s'étaient succédé, la Belle-Flamande avait écouté le récit de son fils avec des hochements de tête approbateurs.

—En somme, Cydalise ne s'est pas vengée? dit-elle.

Le Tombeur-des-Crânes eut un sourire de fatuité grossière:

—Il a été d'elle ce qu'il avait été d'Héloïse pour son Gustave. Après être resté huit jours sans la voir, elle m'est arrivée un beau matin, humble, repentante, me suppliant de renouer.

—Mais, reprit la maman, comment s'était-il fait qu'elle t'avait surpris?

—Je l'avais quittée en lui disant qu'il était trois heures du matin. Or, je venais à peine de sortir de sa chambre, qu'une horloge du voisinage avait tinté deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne s'était pas encore rendormie. Croyant à une erreur de ma part, elle avait sauté à bas du lit, avait ouvert la fenêtre avec l'espoir de me rappeler par un signe quand j'allais traverser le jardin. En ne me voyant pas paraître, après une longue attente, elle s'était prise de la peur qu'il me fût arrivé quelque accident et, pour se mettre à ma recherche, elle avait quitté sa chambre.—Alors sur le carré, elle avait vu la porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laissée entr'ouverte pour ménager ma retraite.—Cette porte, elle était certaine de l'avoir soigneusement fermée lorsqu'elle était revenue de porter la potion à la jeune fille. Aussitôt un soupçon l'avait saisie et elle était entrée.

Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment renseignée sur les visées de son fils et ses moyens de les amener à réussite, car elle résuma la séance en demandant:

—C'est donc pour amener à bien un de ces deux mariages que tu as besoin d'être dans la peau d'un baron?

—Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le sort me fait incliner de ce côté. Mais, la mère, je n'ai pas uniquement besoin que du titre de baron.

—De quoi donc encore?

—J'ai besoin aussi d'argent... de vos économies, par exemple.

Là-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et répliqué d'une voix dolente:

—On n'amasse pas gros à garder les malades... à moins, quand on est seule avec le client mort ou agonisant, de faire une petite fouille dans les meubles, comme cela m'est arrivé une fois... Si donc je puis te donner trois mille francs, ce sera tout le bout du monde.

—Piètre entrée de jeu! fit le Tombeur-des-Crânes qui avait compté sur une plus grosse bouchée.

La maman se hâta de le rassurer.

—Oui, reprit-elle, mais laisse Bédaric me confectionner les paperasses qui me serviront à colloquer ma prétendue fille au Camuflet et, une fois la bellemère de ce richard, je lui pomperai des écus à ton intention.

Bédaric leur avait tenu parole.

Le faussaire était un habile homme qui, au temps où il était greffier, s'était mis de côté une poire pour la soif en confectionnant une montagne d'actes, volés dans son greffe. A l'aide d'un procédé chimique, il lavait l'écriture de ces actes, en ne laissant subsister que les légalisation, enregistrement, timbre, visa, signatures des autorités, etc. Puis, sur la place blanchie, il vous troussait, au choix, un titre ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements voulus.

Donc, Bédaric ayant tenu parole, un mois plus tard le Tombeur-des-Crânes était baron et l'heureux Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement, épousait en troisièmes noces la fille de noble dame Buffard des Palombes, veuve d'un général belge.




XII


Pour son début à vouloir chasser deux lièvres à la fois, ou plutôt deux mariages, Alfred le Tombeur-des-Crânes, devenu M. de Walhofer, avait fait buisson creux.—Quinze jours après son entrée en campagne, il avait vu disparaître subitement mademoiselle Grandvivier.

—Où est-elle? avait-il demandé à Cydalise qui continuait à lui rendre quotidiennement visite dans sa mansarde.

—Bien malin qui saurait le dire. Le père et la fille sont sortis un soir, bras dessus bras dessous, sans le plus mince paquet, comme pour une simple promenade... Puis le père est rentré tout seul.

—Il la cache dans un coin de Paris.

—Ou il l'a expédiée en province, comme il l'a dit. Car, à qui l'interroge sur sa fille, il répète qu'il l'a envoyée dans le midi, près de sa famille, pour rétablir sa santé un peu ébranlée... En quel endroit? Voici ce qu'il ne précise pas. Mais je ne tarderai pas à le savoir. La fille ne peut manquer d'écrire à son père et je connais son écriture. A sa première lettre qui arrivera, je regarderai le timbre du bureau de poste.

Huit, puis quinze jours s'étaient écoulés et Cydalise n'avait pu que répéter à Alfred son invariable phrase:

—Elle n'écrit pas!

—Et le père?

—Toujours le même. Il a l'air de ne rien savoir. Il faut croire que la petite ne lui a soufflé mot... Peut-être bien aussi qu'elle-même n'a aucune doutance de ce qui lui est arrivé, car la potion somnifère était rudement corsée.

Ainsi dérouté du côté de la fille du magistrat, le Tombeur-des-Crânes avait pensé à mademoiselle Ducanif.

Un matin, le docteur Gustave Cabillaud avait été mandé, au Grand-Hôtel, près d'un étranger, le baron belge Walhofer, qui venait de tomber malade à son arrivée à Paris. Le docteur s'était rendu à la hâte près de ce nouveau client à qui, sans doute, il avait été recommandé par des Belges précédemment soignés par lui.

A l'insistance qu'on avait mise pour le faire accourir, le docteur s'attendait à trouver son malade au lit et presque agonisant. Bien au contraire, il le vit attendant devant une table à deux couverts, garnie de tout un déjeuner de pièces froides, ce qui dispensait d'avoir, pour le service, un domestique aux oreilles curieuses.

—Asseyez-vous là, cher monsieur, dit le baron en lui montrant le second couvert.

Tandis que Gustave hésitait, croyant s'être trompé de numéro de chambre dans le couloir de l'hôtel, M. de Walhofer ajouta:

—Sachez, docteur, que je ne cause de ma maladie qu'à table.

Le doute ne lui étant plus permis, Gustave se plaça devant le second couvert.

—Veuillez m'apprendre quelle est votre maladie? s'informa-t-il à sa sixième huître.

—Je suis horriblement torturé par une idée fixe.

—Laquelle? demanda le docteur pensant aussitôt qu'il se trouvait en présence d'un monomane.

—L'idée de me marier.

—Idée facile à réaliser, fit Cabillaud avec un sourire, en menant de front la double tâche de flatter la manie de son client et d'avaler des huîtres, mets qu'il adorait au suprême.

—Mais non, appuya le baron, pas facile à réaliser puisque je vous ai dit que c'est une idée fixe, c'est-à-dire une idée qui se butte sur un point et n'en veux pas démordre... Or mon idée est d'épouser une certaine personne. Il me la faut! Je n'en veux pas d'autre! Me comprenez-vous?

—Parfaitement! lâcha Gustave s'ancrant plus ferme dans la conviction que son client avait le cerveau détraqué.

—Voilà pourquoi je me suis adressé à vous. Je me suis dit: Le docteur Gustave Cabillaud me tirera de peine.

—Permettez-moi de vous faire observer qu'un mariage n'est pas de la compétence d'un médecin. Il y a à Paris des gens, dont c'est l'état, qui se feront intermédiaires entre vous et...

Mais le baron ne le laissa pas achever; il se campa les coudes sur la table et, en regardant Gustave entre les deux yeux, il articula sèchement:

—En un mot, mon cher docteur, je veux épouser mademoiselle Ducanif.

Cabillaud était en train d'avaler une huître. Du coup, il la trouva amère, il eut un petit tressaut sur sa chaise et à son tour il braqua ses yeux sur M. de Walhofer dont, jusqu'à ce moment, il n'avait que très vaguement examiné le visage. Cette fois l'étude fut si consciencieuse, si bien approfondie, qu'il se demanda avec crainte:

—D'où sort ce flibustier?

Il n'eut pas le loisir de placer un mot, attendu que le baron, pendant qu'il était en train de lui causer des émotions désagréables, jugea utile de faire bonne mesure en ajoutant d'une voix qui traînait sur les mots:

—Épouser mademoiselle Ducanif... avant, bien entendu, qu'elle soit orpheline de père.

Il ne songeait plus du tout à gober des huîtres, ce bon Gustave. Il demeurait ébahi de surprise, la gorge un peu serrée, se demandant toujours d'où venait, si bien instruit, ce gas qui entrait dans son jeu. Oui, si bien instruit que, eût-il voulu en douter, l'hésitation ne lui aurait plus été permise, quand il entendit M. de Walhofer lui donner ce conseil:

—Si vous ne pouvez, à vous seul, me faire obtenir mademoiselle Ducanif, vous demanderez à Héloïse de vous donner un coup de main.

Gustave n'était pas de ces imbéciles ou de ces têtus qui s'obstinent, au lieu de le contourner, à vouloir renverser un obstacle se dressant sur leur route. L'ennemi qui lui tombait sur le dos tant à l'improviste, en savait trop pour qu'il essayât de finasser avec lui. Mieux valait donc, tout de suite et carrément, entrer en composition; quitte, plus tard, à prendre sa belle. En homme résolu à faire la part du feu, il demanda donc nettement:

—Précisez ce que vous exigez de moi.

—Mais je vous l'ai dit, docteur: je demande que vous me fassiez épouser mademoiselle Ducanif.

—Rien que cela?

—Avec une dot, naturellement.

—Ce sera une question que vous aurez à traiter avec le père.

—Du tout! du tout! fit le baron en secouant la tête. Je suis très timide, tel que vous me voyez et, sur les questions d'argent à traiter, ma timidité devient bêtise; tandis que vous, qui agirez en tiers, vous saurez mieux faire valoir mes prétentions.

—A quel chiffre se montent vos prétentions?

—A quatre cent mille francs.

Gustave ne put commander au soubresaut que lui causa la voracité de ce ruffian qui venait lui écorner si largement son gâteau. Il donna le change sur son émotion en s'écriant:

—Jamais, au grand jamais, je n'obtiendrai cette somme de Ducanif!

—C'est alors qu'il faudra appeler Héloïse à votre aide, conseilla le baron.

Et, en souriant, il débita:

—Car elle a la parole pleine d'éloquence, cette bonne Héloïse.

Ensuite, tout candide, heureux de faire un compliment, M. de Walhofer prononça cette phrase:

—Éloquence, du reste, que j'ai été à même de constater dans son style.

Gustave devina la vipère sous l'herbe; il pressentit qu'il allait être mordu. Néanmoins il fit face au danger qui le menaçait en feignant d'éclater de rire.

—Oh! oh! dit-il ensuite, le style d'Héloïse!!!

—Pardonnez-moi, j'ai dit style et je maintiens le mot. Style où elle avait mis son âme et son coeur... car c'était à vous qu'était adressé l'autographe d'elle que j'ai l'honneur de posséder.

Ce disant, le baron fouillait à sa poche.

—Désirez-vous, docteur, que je vous en fasse la lecture? proposa-t-il.

—Oui, dit sèchement le docteur qui cherchait en vain quelle lettre, écrite par Héloïse, pouvait rendre cet homme assez fort pour imposer ses conditions.

La main toujours enfouie dans sa poche, M. de Walhofer, avant de la retirer, demanda:

—Voulez-vous m'accorder une complaisance?

—Laquelle?

—Celle de me laisser vous brûler la cervelle si, par hasard, vous faisiez le plus petit mouvement pour tenter de m'arracher mon trésor... C'est bien convenu, n'est-ce pas?

Et le baron retira de la poche sa main qui tenait tout à la fois la lettre et un revolver.

—Rien ne me dit qu'Héloïse ait écrit cette lettre, argua Gustave.

—Vous connaissez son écriture? Vous plaît-il de lire vous-même ce laconique et fort intéressant billet? proposa le baron semblant être en contradiction avec sa précédente menace.

—Oui, je veux lire.

—En ce cas, docteur, j'ai à vous demander une seconde complaisance.

D'un signe de tête, le docteur accepta la nouvelle condition que son adversaire, en la lui imposant, appelait une complaisance.

—Veuillez vous mettre les deux mains sur le dos, commanda le baron de Walhofer.

Et quand Gustave eut obéi:

—Très bien! reprit-il. Maintenant, permettez!

En même temps qu'il prononçait son «permettez», le baron appliquait le bout du canon de son revolver sur le front du médecin, puis, de l'autre main, il lui mettait la lettre d'Héloïse sous les yeux, en ajoutant:

—Là, docteur, à présent, lisez à votre aise, prenez bien votre temps pour savourer cette prose... Seulement, vous êtes prévenu, pas de gestes!

Après avoir lu, Gustave était muet d'épouvante.

C'était bien là, écrit par Héloïse, ce billet qu'il avait exigé d'elle pour sa sûreté future. Ligne par ligne, la teneur de la lettre était cette déclaration qu'il avait imposée à sa maîtresse.

Entre les mains d'un ennemi, ce papier était une arme terrible. Mais comment ce baron en était-il devenu possesseur?

En s'adressant cette question, il sentait sa terreur se doubler d'un étonnement indicible. Cela tenait du sortilège. Quand il avait renoué avec Héloïse, sans avoir pu obtenir d'elle la lettre qui, après l'assassinat de Ducanif, devait la compromettre seule, celle-ci lui avait avoué qu'en un moment de faiblesse elle avait tracé cet écrit, mais que, tout aussitôt, elle l'avait anéanti.

Alors elle lui avait conté la scène qui avait eu lieu en présence de Cydalise et de son amant.

—N'ont-ils pu lire par-dessus ton épaule? avait-il demandé.

—Impossible. Ils étaient tous deux dans un angle de la chambre pendant que j'écrivais.

—Quel est cet amant de Cydalise?

—Un beau blond à longues moustaches, d'une trentaine d'années, avec une cicatrice à la joue, qu'elle appelait Alfred. Il m'a eu l'air d'être une pratique finie... un garçon qui n'a pas froid aux yeux.

—Si tel il est, il reste à craindre qu'après ton départ il n'ait ramassé et rassemblé les morceaux de la lettre... Des écrits pareils se brûlent au lieu de se déchirer.

—Oh! ce que j'ai fait est tout comme, car j'en ai avalé les morceaux, avait affirmé Héloïse pour le rassurer.

Or, comment cet écrit se trouvait-il entre les mains de M. de Walhofer? Et il n'y avait pas à se dire que c'était une copie. Non, de la première à la dernière ligne, l'écriture d'Héloïse était indéniable.

Bref, telle était grande la stupéfaction, compliquée de terreur secrète, qui figeait sur place Gustave, que le baron, jugeant la lecture terminée, put tranquillement replier le billet et le réintégrer en sa poche avec le revolver. Après quoi, il reprit en gouaillant:

—Continuons à causer de mon mariage avec cette charmante demoiselle Ducanif que j'adore sans l'avoir jamais vue.

Depuis le premier mot qui lui avait donné l'alarme, Gustave n'avait cessé de se demander d'où venait cet audacieux rogneur de parts.

Enfin, subitement, sa mémoire lui vint en aide. Elle lui rappela le portrait qu'Héloïse lui avait tracé de cet Alfred, l'amant de Cydalise, le beau blond à longues moustaches, à la joue marquée d'une cicatrice.

Du moment qu'il savait à qui il avait affaire, Gustave retrouva la plus grande part de son sang-froid. De coquin à coquin on pouvait s'entendre.

M. de Walhofer qui s'attendait à le mener haut la main, fut donc fort étonné de l'entendre, après s'être remis sur sa chaise, lui dire en riant:

—Vous n'êtes pas plus baron que mes bottes, mon cher Alfred. Tout à l'heure vous me demandiez des nouvelles d'Héloïse. A mon tour, je vous demanderai comment se porte Cydalise? Entre femmes, on cause... Depuis que Cydalise est en place, deux ou trois fois elle a revu Héloïse. Comme celle-ci interrogeait votre amie sur certain beau blond qu'elle avait rencontré chez elle à sa première visite, Cydalise a été toute fière de lui apprendre qu'elle était aimée par le fameux Tombeur-des-Crânes, une illustration des champs de foire.

Bien piètre était la revanche du docteur. Il le reconnut en entendant celui qu'il croyait avoir démonté lui répondre en tapant sur sa poche:

—Ne nous attardons pas à des balivernes. J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?

C'était dit d'un ton si gros de menaces que Gustave, dont le courage n'était pas la qualité extrême jugea utile de filer doux. En gagnant du temps, il saurait se retourner et prendre sa belle. Il fit donc bonne mine à mauvais visage en s'écriant d'une voix gaie:

—Et où diable voulez-vous que je les prenne, ces quatre cent mille francs!!!

—Sur la dépouille de Ducanif, dit tout bas le baron en mettant les pieds dans le plat.

Comme Gustave esquissait déjà un geste de protestation indignée, il lui coupa son effet, en ajoutant d'une voix brève:

—Pas de comédie entre nous, mon futur copain. Je veux, entendez-vous? j'exige ma part dans votre spéculation sur le Ducanif!

Le docteur était prévenu qu'il fallait y aller franc jeu. Il eut, pourtant, l'imprudence de prendre un air étonné en répétant:

—Ma spéculation??? Qu'entendez-vous dire par ce mot?

A quoi le baron, dont la patience semblait être arrivée à son terme, riposta en goguenardant:

—On fait donc encore des manières avec Bibi!... Eh bien? oui, votre spéculation... qui, en somme, est si simple qu'un idiot, après avoir lu le billet d'Héloïse que j'ai en poche, la devinerait depuis A jusqu'à Z.

Puis, brusquement il demanda:

—Voulez-vous que je vous l'explique, votre spéculation sur le Ducanif?

—Comment donc! je vous en prie. Ce que vous allez me dire de cette spéculation m'en donnera peut-être l'idée première. On apprend toujours à écouter un malin de votre sorte, débita ironiquement Gustave.

Au lieu de relever cette moquerie, le baron commença.

—Vous conduisez au doigt et à l'oeil Héloïse qui, affolée par une passion de premier calibre, ne voit et n'entend que par vous; cette toquade insensée qu'Héloïse a pour vous, elle a su l'inspirer à Ducanif qu'elle mène par le bout du nez. En lui tenant la dragée haute... par vos conseils... elle a commencé par pousser l'imbécile à se séparer de sa femme et de sa fille.

Tout en écoutant, Gustave avait l'air de tomber des nues. Il ouvrait des yeux énormes et débitait d'une voix que la surprise faisait chanter:

—Mais c'est tout un roman que vous me contez là... En vérité, vous avez une bien belle imagination!... Mes compliments!

Ce qui n'empêcha pas le baron de continuer:

—Une fois le Ducanif isolé, bien chambré, sous cloche, son envoûtement a été commencé par la cuisinière et par vous qui, moyennant quelque vilain ingrédient mis dans le fricot du bonhomme par Héloïse, vous êtes introduit dans la maison, d'abord comme médecin de Ducanif effrayé pour sa santé, et où, ensuite, vous êtes resté comme ami du malade, reconnaissant de sa guérison.

—C'est à croire que c'est arrivé, tant vous contez cela sérieusement! ricana encore Gustave.

Cependant M. de Walhofer poursuivait:

—Toujours par vos conseils, Héloïse se défendait contre l'amour de Ducanif... Oui, elle aimait, elle idolâtrait son maître, mais jamais, au grandissime jamais, elle ne lui appartiendrait... Se donner à un homme époux et père, non, cent fois non, car elle avait peur de l'avenir!... Une fois qu'elle aurait cédé, qu'elle aurait écouté son faible pour lui, peut-être même le lendemain de sa chute, son ingrat vainqueur l'abandonnerait pour retourner à sa femme et à sa fille.

—Mais puisque je les ai lâchées pour toi, implacable cruelle! objectait Ducanif en gémissant.

—Raison de plus pour les reprendre quand il en serait arrivé à ses fins, répliquait Héloïse qui ne sortait pas de ce thème que vous lui aviez soufflé. Ah! si elle était certaine de n'être pas abandonnée; si Ducanif s'était mis dans l'impossibilité de revenir aux siens; s'il lui prouvait qu'il ne voulait vivre que pour elle, alors elle sauterait le pas, bien heureuse d'avoir enfin pu écouter son coeur.

—Parle! qu'exiges-tu? geignait Ducanif, prêt à tous les sacrifices.

Est-ce qu'elle savait, elle? C'était à lui de trouver, de proposer. Elle avait lu dans les romans que des amoureux s'étaient enfuis pour aller abriter leurs amours dans un coin écarté, inconnu de tous ceux qui pouvaient avoir intérêt à les poursuivre, et que ce coin était devenu le paradis où ils vivaient l'un pour l'autre, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains.

—Cherchons un coin! proposait Ducanif qui avait hâte de vivre les mains dans les mains.

Alors elle haussait tristement les épaules. A quoi bon, pour triompher de sa vertu, lui faisait-il entrevoir un bonheur qu'il savait ne pas pouvoir lui donner? Est-ce qu'il était possible à Ducanif d'aller vivre dans ce coin fortuné, de quitter ce Paris où il avait ses habitudes, ses amis... ses intérêts à surveiller, intérêts représentés par une maison d'un excellent produit, mais qu'il ne pouvait emporter avec lui? Au milieu de son chant d'amour, la femme énamourée entendrait détonner cette phrase de son amant:

—Il faut que j'aille à Paris. J'ai rendez-vous avec mon fumiste à cause d'un locataire que sa cheminée asphyxie.

Et, pendant son absence, la femme vivrait dans l'angoisse de ne pas le voir revenir, ou jalouse de cet homme qui se partageait entre elle et son fumiste. Et, le lendemain, les tortures de la pauvre créature se renouvelleraient parce qu'un autre locataire aurait demandé du papier neuf dans sa chambre à coucher.

Sans compter qu'à toutes ces allées à Paris il risquait d'être reconnu et suivi par des ennemis de leur bonheur qui, demain, accourraient briser leurs belles amours... Sans parler non plus d'un procès qui pouvait être intenté, sous prétexte de pension alimentaire, par l'épouse abandonnée et vindicative. Elle aurait la maison sous la main et, v'lan! elle mettrait opposition au paiement des loyers.

Non, non, il fallait le reconnaître, le beau rêve d'abriter ses amours dans un coin écarté était impossible à réaliser avec le propriétaire d'une maison.

—Mais je puis vendre ma maison, finit, un beau matin, par proposer Ducanif.

—A quoi bon? fit la commère.

—Pour avoir ma fortune en portefeuille.

—Alors, mêmes ennuis pour venir toucher ses coupons, ses intérêts, ses dividendes, qui réclameraient toujours des signatures... Et la femme planterait encore opposition sur tout cela.

—Oh! que nenni! car j'aurais mis toutes mes valeurs au porteur. Alors je n'aurais plus d'intérêts à défendre contre la rapacité des miens. Une valeur au porteur, c'est une sorte d'argent de poche à la disposition du premier venu qui possède le titre.

Sans paraître avoir compris un mot de cette explication sur les valeurs au porteur, Héloïse attachait sur Ducanif deux yeux brillants d'amour et de reconnaissance.

—Vous me sacrifierez votre maison! s'écriait-elle, comme si le malheureux imbécile lui offrait la lune.

Et, enfin confiante, ne comprimant plus l'élan de son coeur, elle balbutia d'une voix émue:

—Alors, agissez vite, mon beau Thomas, car il me tarde que mon amour vous récompense!