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La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes cover

La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes

Chapter 18: XIV
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About This Book

A brisk comic narrative follows the disappearance of a young physician and the worried searches and jealous inquiries it provokes. His father, friends, and his cook-lover Héloïse pursue leads among social acquaintances—barons, bohemians, apartment porters—and confront misunderstandings, secret rendezvous, and rivalries. Episodic scenes alternate festive dinners, domestic quarrels, and furtive visits, while a mix of gossip, mistaken identity, and social posturing turns small clues into growing suspense. The tone balances farce and social observation as urban mores, romantic entanglements, and personal pride drive successive reveals and complications.


Tout ce que venait de conter le Tombeur-des-Crânes, il l'avait supposé, parlant au jugé, inspiré par ses instincts mauvais, qui lui disaient que, s'il ne tombait pas en pleine vérité, il ne devait pas beaucoup s'écarter du vrai.

Il faut croire qu'il en était ainsi, car Gustave, d'abord si moqueusement interrupteur, avait fini par demeurer bouche close, le regard inquiet, tambourinant d'une main nerveuse sur la table.

Quand le baron eut cessé de parler, il secoua brusquement cette sorte d'atonie pour éclater de rire.

—Eh bien, s'écria-t-il, c'est fini? Déjà! Je m'amusais à admirer votre richesse d'imagination!... il n'a donc pas de dénouement, votre roman?

—Pas encore.

—Pourquoi?

—Parce que Ducanif n'a pas encore achevé de mettre sa fortune au porteur.

—Et quand il aura fini?

—Alors Héloïse l'entraînera dans ce fameux coin qui doit voir éclore leurs amours.

—Où ils vivront tous deux, rien qu'à deux.

—Non, à trois, car pourra-t-on faire autrement que d'admettre dans le secret le docteur Gustave Cabillaud, cet ami si dévoué, si discret?...

Cette réponse amena un nuage sur le front de Gustave. Néanmoins, continuant son ton de persiflage:

—Et puis? ricana-t-il.

Alors, se campant bien en face de lui, M. de Walhofer répondit d'une voix lente, qui émiettait les mots:

—Et puis, un beau jour, Ducanif crèvera d'une mauvaise drogue mise dans son verre par vous et Héloïse qui, alors, étendrez la patte sur la fortune mise en valeurs au porteur.

Et, en montrant sa poche, le baron répéta sa question:

—J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?

Le baron ne mettait pas de mitaines pour proposer sa marchandise et, surtout, pour la tarifer. Quatre cent mille francs d'une lettre, c'était salé en diable. Il était vrai de dire qu'en montrant cette lettre à Ducanif ce dernier arrêterait immédiatement la liquidation de sa fortune en valeurs au porteur, et, alors, c'en était fait de la jolie manigance complotée à son intention par Héloïse et le docteur.—Or, si d'une mauvaise créance on tire ce qu'on peut, il faut, à plus forte raison, quand il s'agit d'une créance des meilleures, lâcher partie pour n'en pas perdre la totalité.

Le consentement de Gustave fut aussi net que laconique.

—Payables quand? demanda-t-il.

—Oh! fit le baron, je ne suis pas de ceux qui mettent aux gens le couteau sur la gorge... Mettons: payables après... quel terme dirions-nous bien? Après... après... Ah! je tiens le mot!

Et, en souriant, le baron débita:

—Payables après la réalisation de vos espérances, mon cher docteur.

En conclusion de ce pacte qui, en somme, mettait son échéance à la mort de Ducanif, les deux bandits se serrèrent la main avec une telle franchise qu'il aurait été impossible de supposer que chacun d'eux, au même moment, mitonnait une botte secrète.

—Toi, si je puis te chiper ma lettre, tu ne verras pas un sou des quatre cent mille francs, pensait Gustave.

De son côté, le Tombeur-des-Crânes, baron de Walhofer, était en train de se dire:

—Plus souvent qu'à toi et à ton Héloïse, je laisserai prendre le reste du magot de Ducanif.

A part cela, la poignée de main les avait rendus si bons amis que Gustave, avec le sans-gêne qui résulte de l'intimité, demanda gaiement:

—Vous n'insistez pas, je suppose, pour obtenir la main de mademoiselle Ducanif.

—La dot sans la main me suffira, déclara modestement le baron, se résignant sans peine à ce sacrifice.

—Ainsi tout est convenu? conclut Gustave qui avait hâte de rejoindre Héloïse pour lui faire part de l'anicroche majeure survenue dans leurs projets.

—Oui, tout est convenu... sauf un point, appuya M. de Walhofer. Vous êtes homme de trop de bon sens pour ne pas m'accorder le droit de surveillance dans une affaire où je suis intéressé. J'exige donc que vous m'introduisiez chez Ducanif.

—Je vous présenterai à lui comme un de mes meilleurs amis, promit Gustave s'exécutant de bonne grâce.

—Alors tout est bien et définitivement convenu, accorda le Tombeur-des-Crânes.

Sur ce, ils se séparèrent.

Quand Gustave Cabillaud conta tout à Héloïse, celle-ci tomba du vingt-septième ciel de la stupéfaction.

—Il est impossible qu'il t'ait montré ma lettre puisque je l'ai avalée! s'écria-t-elle.

—Je l'ai vue et lue, te dis-je. Elle est tracée au crayon.

—Et tu as reconnu mon écriture?

—Parbleu!... ainsi que ton orthographe.

Ahurie, effrayée, Héloïse ne trouva qu'une seule explication à ce véritable miracle.

—Alors nous avons affaire au diable! bégaya-t-elle en faisant le signe de la croix.

Ensuite, comme elle était fille qui ne lâchait pas facilement ses coquilles, elle gronda rageusement:

—Quatre cent mille francs! Il a le bec goulu, ce baron de contrebande!

—Reste donc calme. Je finirai bien par lui voler la lettre qui fait sa force, promit le docteur.

Au même moment, de son côté, le Tombeur-des-Crânes se disait en souriant:

—Quatre cent mille francs, c'est maigre! Je trouverai à m'arranger pour que, le jour du partage, il y ait tout d'un côté et rien de l'autre.

Huit jours après, M. de Walhofer avait loué un petit appartement dans la maison de Ducanif.

Le soir même de l'installation du baron, Gustave, qui dînait chez l'ancien placeur, s'écriait en se mettant à table:

—Il y a quelquefois des hasards vraiment heureux! L'appartement, situé au-dessous du vôtre, mon cher Ducanif, vient d'être loué par un de mes meilleurs amis, le baron de Walhofer, un fort riche et très aimable Belge.

—Il faudra nous présenter l'un à l'autre? demanda naïvement Ducanif.

Ainsi entré chez l'ex-placeur, le Tombeur-des-Crânes pût surveiller ce qu'il appelait l'opération. Elle traînait en longueur. Si grande que fût son impatience, il était obligé de la maîtriser devant cette réponse que lui faisaient Héloïse et Gustave.

—Au moins faut-il attendre que Ducanif ait fini de mettre toute sa fortune au porteur.

Et cependant, Héloïse, à mesure que le moment approchait, ne cessait de répéter à Gustave:

—La lettre! la lettre! Ducanif va bientôt avoir fini et nous n'aurons pas encore retiré la lettre des mains de ce filou d'Alfred.

—Je guette l'occasion, répondait le docteur.

Enfin l'occasion se présenta, on le sait, le jour où le Tombeur-des-Crânes, qui s'était relâché de sa méfiance, après avoir laissé la clé sur sa porte, était monté chez Ducanif absent, où il comptait trouver Gustave et où il avait été retenu par Héloïse pendant que le docteur fouillait son logis.

Gustave l'avait enfin dénichée, cette lettre! Puis, après l'avoir empochée, il avait eu hâte de décamper. Mais, pour sortir, il lui avait fallu, à un imbécile qui lui barrait son passage, jouer le tour de lui envelopper la tête d'un tapis et de l'enfermer à clé chez le baron.

Mais quand il avait voulu montrer la lettre, il ne l'avait plus retrouvée! A coup sûr, elle avait dû tomber de sa poche lorsqu'il avait si brusquement malmené le curieux.

Dès lors, les deux complices avaient vécu dans la perpétuelle anxiété de savoir qui avait ramassé la lettre. Était-ce le baron quand il était rentré chez lui? Était-ce le prisonnier qui, chose étrange! bien qu'il eût été mis sous clé, avait trouvé moyen de disparaître, bien évidemment, avant la rentrée du baron en son logis, car M. de Walhofer n'avait soufflé mot qu'il eût trouvé quelqu'un claquemuré chez lui.

—Quel est l'individu que tu as enfermé? avait demandé Héloïse.

—Je ne sais qui. Les trois ou quatre fois que j'ai entr'ouvert doucement la porte pour m'assurer s'il était toujours sur le carré, j'ai vu sa tête niaise.... Je ne le connais donc que de visage.

Or, deux jours après, au dîner de M. Grandvivier, il s'était trouvé en présence de son individu qu'il avait entendu nommer Camuflet.

—Quand nous partirons, je lui ferai la conduite et je le sonderai adroitement à propos de la lettre. J'aurai facilement raison de cet idiot, s'était promis le docteur qui, grâce à l'adresse et à la promptitude avec lesquelles il avait agi, était bien certain, quand il avait aveuglé et enfermé Camuflet, de ne pas lui avoir laissé le temps ni la possibilité de voir qui lui exécutait cette mauvaise plaisanterie.

Gustave avait fait comme il avait dit. C'est-à-dire qu'en sortant de chez M. Grandvivier, après avoir reconduit Ducanif jusqu'à sa porte, il avait ensuite fait la conduite à Camuflet.

Mais son beau projet de sonder Camuflet touchant la lettre s'en était allé à vau-l'eau, ou, pour mieux dire, il en avait été complètement distrait par le soudain intérêt que lui avait inspiré le récit de Camuflet à propos d'une masure qu'il possédait à Billancourt, masure qu'il laissait tomber en ruines sans aller jamais la visiter; masure, enfin, qui jouissait, sous sa cave, d'une autre cave qui pourrait servir de tombe à qui s'y trouverait enfermé, car, excepté lui, Camuflet, qu'un hasard avait conduit à la découvrir, personne ne pourrait en soupçonner l'existence.

Parce que lui avait conté Camuflet, le docteur avait donc été si fortement captivé que, non seulement il avait oublié de parler de la lettre, mais qu'encore, après avoir quitté le triple veuf, il avait éprouvé l'ardente curiosité d'aller immédiatement, et en pleine nuit, visiter la bicoque de Billancourt, expédition pour laquelle il était parti, sans se douter qu'il avait le Tombeur-des-Crânes sur ses talons.

Et, devant le trou béant à ses pieds, il s'était dit en souriant:

—Voici le coin où Ducanif viendra rafraîchir son brûlant amour.

Au même moment, Alfred qui l'épiait, caché dans l'ombre, avait eu aussi cette pensée:

—Ce caveau fera parfaitement l'affaire d'Héloïse et de son cher Gustave.

Car le Tombeur-des-Crânes avait résolu, après les avoir dépouillés de la fortune entière de Ducanif, de se venger du vol de la lettre, dont il les accusait.

De ce vol il n'avait ouvert la bouche à ses complices, voulant les voir venir, s'attendant à leur prochaine révolte contre lui. A son grand étonnement, il les avait trouvés toujours si soumis qu'il en était arrivé à se dire:

—A présent qu'ils ont la lettre, s'ils ne relèvent pas la tête, c'est qu'ils s'imaginent que je n'ai pas encore découvert le vol. Alors, ils me laissent en pleine sécurité pour me pousser à l'improviste dans quelque traquenard qu'ils m'auront préparé... Il me faut prendre l'avance.

Pendant qu'il s'abusait ainsi, Héloïse et son amant commettaient une autre erreur.

—Vois-tu, disait Héloïse, ce n'est à coup sûr pas ton Camuflet qui a trouvé la lettre. Elle a dû être ramassée par le baron à sa rentrée au logis.

—Mais il est plus muet qu'un poisson, objectait Gustave.

—Raison de plus pour nous méfier. A vouloir secouer le joug, nous avons gâté notre affaire. Il ne soufflera mot tant que nous n'aurons pas achevé la besogne, mais, à l'heure du partage, tu verras qu'il exigera un supplément de paye pour notre escapade... Il nous tient toujours avec sa lettre, crois-moi.

—Qui vivra verra, répondait le docteur qui avait, au sujet du baron, une idée en tête.

Le temps avait marché. D'abord lente à s'accomplir, la liquidation de Ducanif avait, brusquement, marché à pas de géants.

Vint enfin le jour où Ducanif, palpitant d'amour, conduisit Héloïse devant sa caisse ouverte.

—Tu vois ce portefeuille? dit-il.

—Oui, fit Héloïse rougissant comme une jeune vierge à l'heure du berger.

—Il contient toute ma fortune réalisée en titres au porteur, poursuivit Ducanif.

Puis, la bouche en coeur, la main en pigeon vole, l'oeil en coulisse, il demanda:

—Quand partons-nous, mon bel ange, pour ce coin qui doit abriter nos amours?

Sans éclater de rire en s'entendant appeler «bel ange», Héloïse baissa modestement les yeux et d'un ton que faisait trembler sa pudeur aux abois:

—Quand vous voudrez, Thomas adoré, souffla-t-elle.

Du moment qu'il était un Thomas adoré, Ducanif devint pressé.

—Demain, déclara-t-il.

Puis, pour être logique:

—Et où irons-nous?

Obéissante à son vainqueur comme toute femme qui aime, Héloïse modula bien doucement, toujours avec le même embarras pudique:

—Où vous voudrez. Choisi par vous, l'endroit où je pourrai laisser parler mon coeur me sera deux fois cher.

La phrase était déjà gentille, mais le «bel ange» la ponctua d'un gros soupir qui donnait à comprendre que l'amour, trop contenu, l'étouffait.

Tandis que Ducanif, le nez en l'air, cherchait en quel endroit il choisirait le coin en question, elle ajouta:

—Me permettez-vous un conseil?

—Je l'implore à genoux.

—Pourquoi ne mettrions-nous pas dans le secret le docteur Cabillaud, cet ami dévoué et discret, qui viendrait de loin en loin nous donner des nouvelles du monde, dans la retraite où nous allons vivre l'un pour l'autre?

—Soit! fit Ducanif qui, parut-il, n'était pas fâché que quelqu'un, au moins, sût qu'il avait enfin triomphé de la vertu farouche d'Héloïse.

Le soir même, Ducanif initia au secret de sa prochaine victoire amoureuse le docteur, qui l'écouta en ouvrant des yeux pleins d'admiration pour un homme aussi heureux.

Après quoi il se chargea de trouver le nid d'amour.

Il le fit attendre huit grands jours pendant lesquels, à son dire, il battait tous les environs de Paris.

Enfin il lâcha cette nouvelle si impatiemment attendue par Ducanif qui grillait dans sa peau:

—J'ai trouvé votre affaire! Une maison qui n'attire pas la curiosité: de l'air, de la verdure, de l'eau pour les barcarolles en barque... et aux portes de Paris.

—Où donc? s'écria Ducanif impatient.

—Pour n'avoir à mettre personne dans la confidence de vos amours, j'ai traité en mon nom avec le propriétaire... Vous n'aurez donc pas à le voir.

—Où donc, délicat ami? où donc? répéta Ducanif.

—A Billancourt.




XIII


Mais jusqu'à ce jour bienheureux qui devait voir luire, à Billancourt, la victoire de Ducanif, le temps avait trop duré à l'impatience du Tombeur-des-Crânes qui, comme soeur Anne, ne voyait rien venir, qu'il se tournât vers l'un ou l'autre point où tendaient ses visées.

A attendre la conclusion de l'affaire Ducanif, il avait espéré voir reparaître mademoiselle Grandvivier. Mais, à toutes ses visites nocturnes à Cydalise, par-dessus le mur, car il avait conservé sa petite chambre, la cuisinière du magistrat lui avait répété son refrain:

—Impossible de savoir l'endroit où se cache mademoiselle Grandvivier. Espérons pourtant que nous la reverrons bientôt, car le père annonce à ses amis qu'il va la rappeler près de lui.

Or, à attendre d'un côté et de l'autre, le temps, nous le répétons, avait duré tant et tant que la Belle-Flamande s'était alarmée d'avoir si longuement à alimenter la bourse de M. le baron, son fils. Les trois mille francs d'économies qu'elle avait donnés à Alfred pour son entrée de jeu n'avaient pas été de longue durée. Il s'en était suivi de nouvelles demandes d'argent auxquelles, tant bien que mal, la mère avait satisfait jusqu'au jour où elle avait fini par dire à Alfred:

—N-i-ni, garçon, c'est fini. Impossible, à présent, pour moi de jouer du Camuflet. Dans les premiers temps de son mariage avec Georgina, ma prétendue fille, je l'ai trouvé facile à la détente et j'ai pu te repasser ses écus. Mais, tu le sais, avec ce gaillard-là, les femmes ne durent pas. C'est Georgina qui a tenu le plus longtemps et, au bout de sept mois, elle l'a laissé veuf pour la troisième fois. Depuis ce jour-là, il a tourné, à mon égard, à la pingrerie la plus crasse. Ni moi ni les deux autres tarpiaudes qui ont été ses belles-mères précédentes et auxquelles il m'a associée, ne saurions, à cette heure lui faire cracher plus d'un jaunet à la fois. Tiens-toi-le donc pour dit, fiston, et agis en conséquence.

—J'allais toucher au port, répondit le Tombeur-des-Crânes en faisant laide grimace.

—Plus moyen, je te le répète, de tirer une vraie somme de cet imbécile de Camuflet. Je suis bien heureuse encore d'en obtenir la becquée.

—Comment faire? gronda Alfred.

—Lâche ta peau de baron qui est trop chère à faire reluire; renonce à tes plans; engage-toi dans une autre troupe de province et vogue la galère! conseilla la Belle-Flamande.

Mais, à ce parti qui lui était proposé, le Tombeur-des-Crânes serra les poings et grinça furieusement:

—Faute de quelques billets de mille, qui m'auraient soutenu pendant un ou deux mois, je vais perdre un beau mariage!

—A l'impossible nul n'est tenu! débita la maman d'une voix attristée par le déboire de son fils.

Alfred devina l'émotion de sa mère et, comme il connaissait à fond la pèlerine, il fit vibrer en elle la corde sensible en disant:

—Ah! si j'avais réussi, c'est vous qui auriez menée une existence beurrée!!!

Sur ce, battant le fer tout chaud:

—Là! fit-il, vrai de vrai, la mère, vous ne pouvez pas encore me fournir quelques billets de mille?

—Dame! fiston, à moins de les voler, répliqua la Belle-Flamande en guise de refus.

Mais Alfred lui lâcha à brûle-pourpoint.

—Pourquoi pas?

La mère releva la tête, prête à jouer la dignité offensée, majestueuse d'indignation en s'entendant faire une proposition pareille. Le Tombeur-des-Crânes lui coupa toute tirade virulente en disant avec le plus beau sang-froid:

—Rentrez ces manières-là; vous perdriez votre salive à prêcher.

Ensuite, revenant à ses moutons:

—Pourquoi pas? répéta-t-il d'un ton sec.

—Mais où veux-tu que je les vole, pendard? dit la Belle-Flamande descendue de ses grands chevaux.

—Dans la caisse de Camuflet.

—Ah! ouiche! lâcha la maman.

Mais, soudain, sa mine se fit souriante.

—Tiens! tiens! ricana-t-elle. Au fait, oui, pourquoi pas? Ce serait tout de même drôle de faire le coup en jouant la farce aux deux autres belles-mères de leur flanquer la chose sur le dos.

Alors, en femme décidée:

—Quelle somme te faut-il?

—Huit ou dix mille francs.

—Bigre! tu ne demandes pas des demi-portions, toi!

—Ce sera mon dernier emprunt.

—Et tu auras raison, car la ponction que je vais faire dans certain tiroir que je connais n'engagera pas Camuflet à laisser plus longtemps sa clé à la serrure.

—Quand aurai-je l'argent?

—Demain, si j'ai eu la main heureuse, je te le porterai à ton galetas de la rue de Turenne.

—Il se peut que vous ne m'y trouviez pas.

—Alors, à deux heures précises, à notre rendez-vous des Tuileries, sous les marronniers.

Le lendemain, on le sait, le Tombeur-des-Crânes avait trouvé au poste assigné la Belle-Flamande qui ayant eu, suivant son expression, «la main heureuse», lui donna les dix mille francs volés.

Seulement, pleine de doute sur une réussite qui se faisait tant attendre, elle avait joint à la somme, pour mettre son fils en éveil, cette série de conseils qu'elle avait fini par résumer en ces deux mots répétés:

—Ça craque! ça craque!

Mis en méfiance par sa mère contre la franchise de son alliance avec sa Cydalise, le baron de Walhofer, après le départ de la Belle-Flamande, avait, à son tour, quitté les Tuileries, pour se diriger, sous prétexte de rendre sa visite de digestion du dîner reçu l'avant-veille, vers le domicile de M. Grandvivier.

Chemin faisant, il fut tout à ses réflexions sur ce que lui avait dit sa mère à propos de Cydalise. Alors lui revint à l'oreille, encore vibrante de la haine qui l'avait accentuée, cette promesse: «Je me vengerai!!!» faite par Cydalise sur le seuil de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Avait-elle tenu cette promesse? Non, puisque huit jours plus tard, elle était venue, soumise et repentante, reprendre ce joug imposé par sa passion, qu'elle avait voulu secouer; joug qui la faisait si docile à accepter toutes les volontés de celui qu'elle aimait que, après bien des pleurs et une longue résistance, elle s'était résignée à favoriser le mariage de son amant avec sa jeune maîtresse.

Peut-être que le Tombeur-des-Crânes, s'il n'eût été pétri de l'immense vanité qui le guidait en tout, aurait dû se méfier du consentement de cette fille violente, audacieuse, implacable devant un affront. Mais dans la conduite de Cydalise rien n'avait cloché qui empêchât son amant de faire la roue et de se croire ville conquise.

Depuis que M. Grandvivier avait quitté sa demeure de la rue de Turenne pour venir habiter l'étage au-dessus de l'appartement de Fraimoulu, le moyen de voir sa maîtresse s'était fait plus difficile pour Alfred; mais, en toutes les occasions qu'il avait rencontrées, il avait trouvé Cydalise toujours à sa dévotion et semblant attendre avec impatience, pour lui prouver son dévouement à le servir, le retour de mademoiselle Grandvivier.

Aussi le Tombeur-des-Crânes, en gagnant la demeure du magistrat, en vint-il à se dire:

—Ma mère est folle avec son: «Méfie-toi de Cydalise!» Le passé, elle l'a oublié. L'avenir, elle l'accepte en fille d'esprit qui sait que tout finit par casser.

Probablement qu'il prenait son titre de baron au sérieux, car ce fut de la meilleure foi du monde qu'il se donna cette dernière raison de n'avoir rien à craindre de Cydalise.

—Elle comprend que, dans ma position, il me faut un mariage qui mettra fin à notre liaison. A tout prendre, que ce soit avec l'une ou avec l'autre, son intérêt a été de pousser au succès de mon union avec la fille du juge, puisqu'à cette union, elle gagnera les quinze mille francs que je lui ai promis.

S'étant donc ainsi parfaitement rassuré, le Tombeur-des-Crânes passa à un autre ordre d'idées. Un point sur lequel sa mère, il l'avouait, avait eu parfaitement raison, c'était quand elle avait dit que les choses traînaient trop en lenteur.

Aussi était-il résolu à brusquer les événements. Cette fille du juge qui ne revenait pas de province, il fallait précipiter son retour, et il croyait avoir trouvé le moyen d'arriver à ce résultat.

—Le tout est d'aller de l'avant, se disait-il, en mettant le magistrat au pied du mur.

Et, des deux doigts, qu'il avait glissés dans la poche de son gilet, il caressait certaine boucle d'oreille que, la nuit de son crime, il avait volée à mademoiselle Grandvivier.

—Je vois d'ici la mine que va faire le juge quand je lui mettrai l'objet sous le nez en lui adressant ma demande, pensait le hardi drôle.

Telle était sa grossière vanité, sa stupide confiance en lui-même que, vendant la peau de l'ours avant d'avoir mis l'animal à terre, il en arriva à s'imaginer que M. Grandvivier lui sauterait au cou dans sa joie de l'accepter pour gendre.

—Car, au total, pensait-il, je représente un parti qui n'est pas à dédaigner. La fortune de Ducanif peut se monter à onze ou douze cent mille francs, et quand j'aurai mis la main dessus...

Oui, mais quand aurait-il mis la main dessus? Quand Héloïse et Gustave arriveraient-ils à lui tirer du feu ces marrons qu'il comptait garder pour lui seul?

Il flairait bien que le dénouement était proche; mais, quant à en préciser l'heure, il ne pouvait le faire que par approximation.

—J'ai bien huit jours devant moi pour pousser ma pointe du côté Grandvivier avant de revenir au côté Ducanif, pensa-t-il comme il atteignait la demeure du magistrat.

Par malheur, Alfred se trompait fort en croyant avoir huit jours devant lui. Il arrivait chez le juge à l'instant précis où Gustave était en train d'annoncer à Ducanif qu'il lui avait trouvé à Billancourt le coin qui devait «abriter ses amours heureuses».

Nouvelle qui avait fait que Ducanif, transporté, s'était tourné vers Héloïse en s'écriant:

—Quand partons-nous, mon ange?

A quoi Héloïse avait répondu avec un frémissement de vestale:

—Quand vous le désirerez, Thomas.

Aussi Thomas, qui voulait que le soleil du lendemain se levât sur la chute de ce dragon de vertu, répondit-il sans hésiter une seconde:

—Tout de suite!!!

Le Tombeur des-Crânes avait donc bien tort, on le voit, de croire qu'il avait huit jours devant lui. Il était à parier qu'Héloïse et Gustave, qui ne se souciaient pas de l'attendre, auraient, avant le point du jour, levé le pied en emportant le portefeuille tout gonflé de titres au porteur.

Cependant le baron de Walhofer avait sonné à la porte du magistrat. Elle lui fut ouverte par le valet de chambre Augustin qui le reconnut pour un des convives de son maître au dîner de l'avant-veille.

—M. le baron voudra bien attendre au salon. Mon maître est en ce moment en conférence dans son cabinet avec son ami M. Camuflet, annonça-t-il.

—Bon! bon! j'attendrai! Tout mon temps est dévolu à M. Grandvivier. Ne m'annoncez même pas. Je ne voudrais pas interrompre l'entretien des deux amis, répondit Alfred tout amicalement, en visiteur familier et qui a peur d'être importun.

Quand, précédé par Augustin qui le conduisait au salon, le Tombeur-des-Crânes traversa la salle à manger, Cydalise, était en train d'enlever le couvert du dîner.

—Je vais partir en course pour notre maître. Si un autre visiteur sonnait, vous aurez à aller ouvrir, recommanda le valet de chambre à la cuisinière.

—Aussitôt ce larbin parti et pendant que le Grandvivier sera dans son cabinet, je pourrai dire deux mots à Cydalise, pensa le Tombeur-des-Crânes.

Et l'oreille tendue, il écouta le pas du domestique qui, après l'avoir introduit au salon, gagnait l'antichambre pour aller faire sa course.

M. Grandvivier pouvait d'un moment à l'autre sortir de son cabinet. Alfred n'avait pas un instant à perdre. Il n'attendit donc pas que la porte du carré se fût refermée sur Augustin pour se glisser dans la salle à manger où était restée Cydalise.

Cela fut cause qu'il n'entendit pas Augustin qui après avoir ouvert la porte, s'était trouvé nez à nez avec La Godaille s'apprêtant à sonner, dire au jeune homme:

—Monsieur Bazart, mon maître, en ce moment, est occupé. Il va vous falloir attendre au salon.

Puis il avait ajouté:

—... Du reste, vous n'y serez pas seul.

Sur ce, il avait tiré la porte derrière lui, laissant La Godaille dans l'antichambre, sans qu'un coup de sonnette eût averti de son arrivée.




XIV


A présent qu'un retour sur le passé a montré comment et pourquoi Alfred le Tombeur-des-Crânes s'était créé baron de Walhofer, il faut revenir au moment où, chez M. Grandvivier, le baron avait dû fuir devant la poursuite acharnée de La Godaille lui tombant sur le dos, alors qu'il causait avec Cydalise.

Dans le salon où il s'était d'abord rendu en s'attendant, comme le lui avait annoncé Augustin, à y trouver quelqu'un qui l'avait précédé, La Godaille, on se le rappelle, n'avait pas fait longue pause. Ne voulant pas être indiscret à écouter plus longtemps la conversation de Camuflet et de M. Grandvivier qui lui arrivait, sans un mot perdu, par la porte entr'ouverte du cabinet du juge, le jeune homme s'était décidé à passer dans une autre pièce de l'appartement.

Alors il s'était souvenu qu'à son arrivée, en suivant le couloir de dégagement, il avait entendu quelques paroles qui lui avaient donné à croire que dans la salle à manger, une querelle d'amoureux s'était engagée entre Cydalise et son tenant d'amour. Or, en rapprochant les deux faits, celui de cette dispute et celui de l'absence du salon de ce visiteur précédent dont lui avait parlé Augustin, il en avait conclu que visiteur et amoureux ne faisaient qu'un même individu et, histoire de s'amuser à écouter des bisbilles d'amants, il s'était dit:

—Je ne serais pas fâché de connaître celui des amis de M. Grandvivier qui en pince pour sa cuisinière.

Sans autre précaution que d'assourdir son pas, déjà étouffé par les tapis, le jeune homme put retourner dans le couloir de dégagement où, collé contre la cloison, près de la porte à demi ouverte, il écouta Cydalise qui disait:

—On pourrait nous entendre, ne restons pas ici, viens dans la cuisine.

—Puisque je te répète qu'Augustin est parti pour sa course. Quant à ton maître, en venant ici, j'ai laissé derrière moi toutes les portes ouvertes. Au premier bruit de fauteuils dans le cabinet nous annonçant le départ du visiteur de ton maître, nous nous séparerons... Dans ta cuisine, je ne saurais expliquer ma présence, si je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger, je puis y être venu pour admirer ces tableaux de nature morte.

Cette explication donnée, la voix d'homme reprit:

—Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?

La question était posée d'un ton bref et impérieux qui frappa La Godaille aux écoutes.

—Je connais cette voix. Où donc l'ai-je entendue? se demanda-t-il.

Cependant Cydalise avait répondu:

—Je l'ignore. Pourtant, il y a trois jours, le tapissier est venu remettre sa chambre en état.

—Et puis?

—Tu en demandes trop. A présent tu en sais autant que moi, fit la cuisinière impatientée.

Les conseils de sa mère, au sujet de Cydalise, durent revenir au souvenir d'Alfred, car il reprit d'un ton qui menaçait:

—Tu me connais, ma fille, et tu sais qu'il ne fait pas bon me trahir. Depuis quelque temps, tu n'es pas franche du collier. Prends garde à toi! Prends garde!

Cydalise fit entendre un petit rire de bravade et répliqua:

—Tu répètes le refrain que je te chante depuis belle lurette. Prends garde à toi! M'est avis que ce mariage que tu crois immanquable te craquera en pleine main. Tu ferais mieux d'y renoncer... mademoiselle Grandvivier n'est pas pour ton nez, mon joli coeur!

A ces mots qui, bien que tout bas prononcés, lui arrivaient des mieux distincts, La Godaille avait éprouvé une surprise de dégoût:

—Oh! oh! se dit-il, quel est cet ignoble particulier qui, tout en étant l'amoureux de la cuisinière, vise la fille de M. Grandvivier? Voilà un joli monsieur!

Et se mettant à interroger sa mémoire il se demanda encore:

—Où donc ai-je entendu cette voix-là?

Le Tombeur-des-Crânes avait souri ironiquement aux dernières paroles de la cuisinière et d'un ton sec:

—Mademoiselle Grandvivier ne peut appartenir à un autre qu'à moi, articula-t-il. Je saurais éloigner d'elle quiconque voudrait me la disputer.

—En quoi faisant?

—En faisant savoir à ce rival qu'il arrive second, articula railleusement le Tombeur-des-Crânes.

Si gangrené qu'était le moral de Cydalise, elle éprouva un frémissement d'horreur.

—Tu joindrais cette nouvelle infamie à l'autre! appuya-t-elle d'une voix indignée.

—Je défendrais mon bien. Tous les moyens me seraient bons pour le conserver, ricana Alfred.

Il y eut un accent de pitié chez Cydalise quand, bien lentement, elle répondit:

—Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ta dénonciation abjecte ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune fille responsable de son malheur, quand elle était endormie par un narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.

En entendant cette révélation d'un secret épouvantable, La Godaille s'était redressé pâle et frissonnant de colère.

—Quel est ce scélérat? se demanda-t-il.

Et, désireux de connaître un tel coquin, il avança la tête dans l'ouverture de la porte, espérant n'être pas aperçu pendant la seconde que durerait le coup d'oeil rapide dont il dévisagerait son homme.

En causant, Cydalise se tenait sur le seuil de sa cuisine, faisant face à Alfred, qui par, conséquent, se montrait de dos à Frédéric Bazart.

Ce fut la cuisinière qui découvrit cette tête, aux yeux brillants de colère, qui apparaissait, silencieuse, dans l'encadrement de la porte.

A la pensée que son entretien avec Alfred avait eu un auditeur, l'épouvante décomposa subitement le visage de Cydalise.

—Qu'as-tu donc, ma fille? demanda le baron.

Incapable de parler, tant l'effroi lui serrait la gorge, elle tendit le doigt vers La Godaille.

Pour suivre ce geste du regard, Alfred se retourna.

Alors La Godaille put voir sa figure.

—Le Tombeur-des-Crânes! Ah! je te retrouve enfin! s'écria-t-il tout vibrant de haine.

Et il prit son élan pour bondir sur cet ennemi qu'il avait cherché pendant les deux ans écoulés depuis l'assassinat de Carambol et la mort de Vernot.

Mais la salle à manger était large. L'espace à franchir lui donnait un désavantage sur Alfred, placé au seuil de la cuisine. Au moment où La Godaille atteignait ce seuil, la porte venait d'être fermée et verrouillée intérieurement par le Tombeur-des-Crânes qui, poussant devant lui Cydalise, disparaissait à ses yeux.

—Fuyons! fuyons! répétait Cydalise affolée par la terreur, au bruit du craquement de la porte enfoncée par La Godaille dont la colère décuplait la force.

Oui, il fallait fuir devant cet ennemi qui, bientôt, aurait renversé l'obstacle s'opposant à sa poursuite.

Alors, tous deux, sortant par la porte de service, s'élancèrent dans l'escalier. Ils n'étaient encore qu'au palier de Fraimoulu quand le fracas de la porte enfin brisée par la Godaille leur annonça qu'il allait accourir sur leurs talons. Toute fuite leur était impossible. Nul temps ne leur restait pour prendre l'avance, surtout à cause de Cydalise pantelante d'effroi.

—Là! là! fit le Tombeur-des-Crânes en voyant la porte de la cuisine de Fraimoulu, laissée ouverte par Hilarion parti pour chercher son petit salé.

Il était temps. A peine Alfred avait-il refermé cette porte, que Cydalise tombait évanouie sur le carreau de la cuisine, pendant qu'au dehors, on entendait La Godaille descendant l'escalier à toute vitesse, en chasse de ceux qu'il croyait fuyant toujours devant lui et dont il venait de dépasser le refuge.

—Cours toujours! se dit Alfred.

Mais, après avoir échappé à un danger, il était tombé dans un autre. Il le comprit à un bruit de pas qui se dirigeaient vers la cuisine. C'était Gontran qui arrivait, expédié par Fraimoulu, lequel, ayant entendu la porte se refermer, croyait à la rentrée d'Hilarion avec son petit salé et s'impatientait de ne pas voir apparaître l'ex-valet du duc del Punaisiados et sa charcuterie.

Abandonnant donc Cydalise évanouie sur le carreau, le Tombeur-des-Crânes serait bien sorti, mais il risquait de rencontrer La Godaille qui, étonné de cette prompte disparition, n'allait pas manquer de revenir sur ses pas. Il lui fallait donc un refuge où il pût attendre que la patience de son poursuivant fût lassée et qu'il eût mis fin à ses recherches.

En un clin d'oeil, il se réfugia dans l'office de la cuisine et quand Gontran entra, Cydalise évanouie s'offrit seule aux regards du jeune architecte.

Après avoir attendu que Cydalise fût revenue à elle et fût remontée chez M. Grandvivier, le Tombeur comptait s'esquiver au premier instant que la cuisine serait déserte. Mais son départ n'avait pu s'effectuer de façon aussi simple. Sur le point d'être forcé en sa cachette par Hilarion qui voulait entrer dans l'office pour y prendre le plat sur lequel il servirait son petit salé, Alfred l'avait aveuglé en lui jetant aux yeux le sac de poivre qu'il avait trouvé sur une des planches de l'office.

Et, pendant que l'aveuglé se roulait à terre de douleur en poussant des cris d'orfraie, il s'était évadé de la cuisine et avait gagné la rue sans rencontrer La Godaille qui, revenu sur ses pas, le cherchait en ce moment dans les combles de la maison.

Il était bien désespéré du secret qu'il avait si involontairement appris sur mademoiselle Grandvivier, ce brave et bon La Godaille. Qu'allait-il répondre au juge quand il l'interrogerait sur la scène violente qui s'était passée chez lui?

Ignorant que celui qu'il ne connaissait que sous le nom du Tombeur-des-Crânes s'était introduit chez le magistrat sous le titre de baron de Walhofer, le jeune homme ne pouvait s'expliquer la présence de l'ancien saltimbanque sous le toit de M. Grandvivier.

Oui, qu'allait-il répondre aux questions du juge? Bien sûrement, il ne saurait lui répéter ce qu'il avait entendu sur sa fille. Révéler un tel secret à un père! Mais, là, il suspendit ses réflexions pour se demander:

—Peut-être le sait-il?

Alors il songea au caractère profondément triste du magistrat qui semblait porter en son coeur une blessure morale terrible.

Il se souvint aussi du jour où, dans son cabinet de juge d'instruction, M. Grandvivier lui avait demandé de lui apprendre à faire sauter la coupe, et, dans sa mémoire, il retrouva cette phrase que le juge avait prononcée en le voyant s'étonner d'un aussi étrange caprice:

—La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui rêve une vengeance sans pitié ni merci?

A ce souvenir, Frédéric Bazart secoua tristement la tête et murmura:

—Oui, il sait le malheur de sa fille et, depuis longtemps, il prépare sa vengeance.

Puis, en se disant qu'il s'agissait du Tombeur-des-Crânes, il se révolta en disant:

—Ah! mais non! mais non! pas de ça! Mon compte à régler avec le bel Alfred est plus ancien que celui de M. Grandvivier. Il faut d'abord que le brigand passe par mes mains... S'il en reste des morceaux, je les passerai au magistrat.

Et persistant dans son idée de priorité:

—Tuer le Tombeur-des-Crânes, quelle belle occasion de faire d'une pierre deux coups. Je vengerai Vernot et le vieux Carambol et je punirai, en même temps, le misérable qui a perdu mademoiselle Grandvivier.

Comme il prononçait ce nom, il crut encore entendre cette réponse faite par Cydalise à son amant lorsque celui-ci avait dévoilé son intention d'apprendre le secret de celle qu'il avait perdue à quiconque voudrait lui disputer sa main:

—Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ton abjecte dénonciation ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune fille responsable de son malheur, quand elle était endormie par une narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.

Et tout naïvement La Godaille se dit:

—Si je la demandais en mariage?...

Sur ce, il avait cessé ses vaines recherches dans les combles de la maison à la découverte de son ennemi disparu si étrangement, et il était redescendu chez le magistrat en se demandant:

—Où diable retrouverai-je maintenant mon gredin de Tombeur-des-Crânes qui m'a si prestement filé sous le nez?

Aux cris qu'avait poussés La Godaille et au fracas de la porte qu'il brisait, M. Grandvivier et Camuflet, interrompant brusquement leur entretien, étaient accourus assez à temps pour que le magistrat pût reconnaître la voix du jeune homme qui, en ce moment, descendait l'escalier à la poursuite du Tombeur-des-Crânes qu'il croyait fuyant vers la rue.

En un instant, le juge devina la scène.

—Les deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce jeune homme connaît mon secret, pensa-t-il.

Incapable de rien deviner, Camuflet, taquiné par une curiosité monstre, fit, on s'en souvient, cette proposition:

—Si je descendais questionner le concierge. Il n'est pas sans avoir vu passer ces deux hommes dont l'un pourchassait l'autre.

Tout heureux de la permission accordée, le triple veuf prit son vol, laissant M. Grandvivier dans la salle à manger. Alors le juge, qui, devant un témoin, avait dompté son désespoir, se laissa tomber anéanti sur un siège en murmurant:

—Je voulais que la mort des deux complices enfermât dans leurs tombes le secret de mon enfant... et voici, à cette heure, qu'il est connu d'un autre!

Il demeurait plongé en sa rêverie douloureuse quand il en fut tiré par le bruit de la rentrée de Cydalise. Après que les soins de Gontran lui avaient fait reprendre connaissance, cette fille remontait chez son maître.

M. Grandvivier se leva aussitôt et quand Cydalise, à son appel, fut arrivée en sa présence:

—C'était lui, n'est-ce pas? demanda-t-il de cette voix sèche et brève qui faisait tressaillir toujours la domestique.

—Oui, dit-elle avec effort.

—Et vous parliez de mon enfant?

—Oui.

—Alors?

Cydalise parvint à maîtriser sa peur et répondit:

—Alors est entré ce jeune homme qui nous écoutait, et qui s'est précipité sur Alfred.

Cette simple phrase suffit à M. Grandvivier, qui, durant deux minutes, resta muet, attachant sur la femme son regard aigu et froid. Ensuite, d'une voix grave et lente:

—Cydalise, dit-il, quand vous êtes venue me révéler le crime dont vous avez été involontairement la complice, je vous ai promis que, le jour où je n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre liberté... Dès ce moment, vous êtes libre.

La Belle-Flamande avait donc pleinement raison quand elle appelait la méfiance de son fils sur la facilité avec laquelle Cydalise paraissait avoir oublié le: «Je me vengerai!» dont elle avait accompagné le départ d'Alfred à sa sortie de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Prise d'une haine féroce pour l'amant qui l'avait trompée, avide de vengeance tout en voulant laisser à un autre le soin de cette vengeance, elle avait, le lendemain même, tout révélé à M. Grandvivier.

A cet aveu qui lui brisait le coeur, une seule pensée était venue au cerveau en fureur du père. Loin d'aller demander à la justice la punition du crime, c'est-à-dire d'apprendre à tous, par la publicité des débats, le malheur de sa fille, il avait résolu de se faire justice en tuant les deux coupables dont une seule parole pouvait perdre à tout jamais son enfant.

Et, pourtant, il avait paru, non pas pardonner, mais vouloir faire grâce à Cydalise quand il lui avait dit:

—Si vous me servez sans que rien puisse avertir votre complice, je vous épargnerai en laissant au ciel le soin de vous punir.

Mais, sous cette apparence de miséricorde, le père, implacable en son projet de faire disparaître les deux auteurs du déshonneur de sa fille, avait caché cette espérance sinistre:

—Je l'épargnerai, mais l'autre me débarrassera de sa complice.

On comprendra donc, de reste, de quelle joie soudaine Cydalise avait été saisie quand, tout à l'heure, son maître lui avait dit:

—Je vous avais promis que, le jour où je n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre liberté... Dès ce moment, vous êtes libre.

Or, si elle devenait libre, c'était que l'heure était venue où il n'allait pas faire bon pour le Tombeur-des-Crânes, et Cydalise tenait à avoir mis promptement le large entre elle et celui dont, par vengeance, elle avait amené la perte. Ce fut donc avec un empressement joyeux qu'elle demanda:

—Puis-je partir sur l'heure?

—La soirée est avancée; pourquoi pas demain matin? objecta le juge.

Cydalise était fille prudente. Le Tombeur-des-Crânes pouvait échapper à la vengeance de M. Grandvivier et savoir qu'elle l'avait trahi. Alors elle serait exposée à un danger qu'il fallait prévenir en se mettant vite à l'abri.

—Demain matin je serai déjà en route, répliqua-t-elle.

—Il ne vous en faut pas moins passer quelque part votre dernière nuit à Paris. Pourquoi ne serait-ce pas sous mon toit, qui vous protégera contre celui que vous voulez fuir? avança M. Grandvivier.

Cydalise se mit à sourire.

—Oh! oh! fit-elle, là où j'irai dormir ma dernière nuit, Alfred n'aura pas l'idée de venir me chercher. Depuis que ce monsieur est devenu baron, il a complètement oublié notre petite chambre dans la masure de l'Impasse Turenne.

Etait-ce cela que le juge voulait lui faire avouer? Etait-ce qu'il ne voulait pas insister plus? Toujours est-il qu'il termina en disant:

—Allez donc, ma fille.

Et il ajouta cette phrase à laquelle Cydalise, dans sa hâte de décamper, eut le grand tort de ne pas faire attention, car elle lui sonnait l'alarme:

—Qu'une heureuse chance vous protège!

Puis il regagna son cabinet où, cinq minutes après, arrivait La Godaille qui, après avoir bien tourné et retourné, finissait par formuler cette demande:

—Voulez-vous, monsieur, me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle Grandvivier?

Le juge ne l'eut pas déjà appris par Cydalise, que cette demande lui aurait prouvé que le jeune homme n'ignorait rien du passé.

Alors, on l'a vu en un précédent chapitre, il était venu droit à Frédéric Bazart et lui avait dit d'une voix qui frémissait d'une sorte de honte:

—Ainsi vous savez?...

—Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un dévouement profond, discret... qui vous venge.

A quoi, sans s'engager par une promesse, M. Grandvivier, au grand étonnement de La Godaille, avait imposé pour première épreuve à son dévouement «de montrer le plus grand calme, à leur première rencontre, devant le baron de Walhofer qu'il avait eu le tort de prendre pour un saltimbanque surnommé le Tombeur-des-Crânes».

A peine le magistrat avait-il obtenu, à grand'peine, du jeune homme le serment d'obéissance, que revenait Camuflet de son enquête chez le concierge en annonçant qu'il ramenait avec lui M. de Walhofer. Il s'était rencontré avec le baron dans la loge du concierge, au moment où ce dernier venait y déposer, pour M. Grandvivier, sa carte de digestion. Il avait tant insisté que le baron, qui ne voulait pas monter, avait consenti à le suivre. M. de Walhofer était dans le salon, attendant pour pénétrer dans le cabinet qu'il eût été annoncé par lui.

A cette nouvelle, M. Grandvivier s'était dirigé vivement vers la porte de son cabinet pour recevoir le visiteur. Aussitôt qu'il en eut dépassé le seuil, on entendit sa voix, affectueusement aimable, qui disait:

—Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer! Entrez donc par ici!

Si le baron ne pénétra pas immédiatement dans le cabinet, ce fut que le juge, sans y penser, lui barrait le passage, car, au lieu de céder le pas à son visiteur, il était demeuré sur le seuil pour dire à son domestique qui venait de pénétrer dans le salon:

—Ah! vous voici de retour, Augustin.

—J'ai fait la commission de monsieur, annonça le valet.

—Eh bien?

—Les deux rideaux de vitres sont à une fenêtre et la suivante est fermée avec ses persiennes.

A cette singulière annonce, M. Grandvivier fit une réponse non moins étrange.

—Très bien! dit-il. A bon entendeur salut!

Était-ce que cet entendeur était Camuflet? Il faut le supposer, car, après avoir dressé l'oreille au nom d'Augustin, dès qu'il eut entendu parler de rideaux et de persiennes, cette phrase le fit sourire et il se frotta les mains en se disant:

—Bon! c'est pour ce soir!

Et se refrottant encore les mains plus énergiquement, en homme qui se promet un heureux quart d'heure, il eut cette seconde pensée:

—Je vais attacher à mon chenapan un grelot qui le fera courir loin.

Cependant M. Grandvivier, qui fermait toujours le passage au baron, disait encore à son domestique:

—Augustin, allumez dans le fumoir. Vous nous y servirez du thé.

Et, comme pris d'une idée subite, il reprit vivement:

—Ah! et vous nous dresserez une table de jeu!

Puis, tout aussitôt, s'adressant au baron:

—Car, continua-t-il gaiement, puisque je vous tiens, mon cher monsieur de Walhofer, j'espère que vous voudrez bien me donner une leçon de jeu comme celle que j'ai reçue de vous le soir de mon dîner.

En entendant le magistrat parler de jeu, La Godaille avait éprouvé une surprise.

—Eh! eh! pensa-t-il, est-ce que M. Grandvivier va mettre en pratique son talent à faire sauter la coupe?

Enfin le magistrat s'était effacé pour donner le pas au baron tout en continuant d'une voix gaie:

—Ma foi! vous arrivez comme marée en carême, car, justement, ces messieurs et moi, nous étions en train de parler de vous.

Du premier coup d'oeil, le Tombeur-des-Crânes, à son entrée, avait reconnu La Godaille. Involontairement il fit un pas en arrière. Mais il était un hardi coquin, habile à tout remarquer promptement. En voyant son ennemi le regarder avec des yeux surpris, il devina qu'une chance quelconque s'était produite en sa faveur.

—Qu'est-il donc arrivé qui fige sur place ce garçon si disposé, il y a une heure, à m'étrangler? se demanda-t-il.

Ensuite, tout haut, en souriant:

—Vraiment, fit-il, vous parliez de moi? Et à quel propos?

Le magistrat montra La Godaille.

—A propos d'un bévue commise par ce grand nigaud ici présent.

Puis, s'adressant à La Godaille:

—Hein! que vous disais-je? A présent que voici M. le baron, vous pouvez juger par vous-même.

Pendant dix secondes, Frédéric Bazart attacha sur le baron ses yeux toujours effarés de surprise et enfin, la mine penaude, la voix pleine d'étonnement, finit par avouer:

—C'est à s'y méprendre.