XV
La Godaille achevait à peine ces mots, que M. Grandvivier s'adressait gaiement au baron:
—Vous ne comprenez pas? demanda-t-il.
—Je l'avoue, fit le baron.
—D'abord une question, reprit le juge toujours rieur. Vous est-il déjà arrivé d'être pris pour un autre? En un mot, vous doutez-vous que vous avez, de par le monde, votre sosie, bref, un homme qui est votre portrait tout craché?
Le jour qui tombait, en commençant à assombrir le cabinet, rendit imperceptible le léger sourire de satisfaction qui avait effleuré les lèvres du baron à ces paroles du magistrat.
—Ouf! je joue de chance! pensa-t-il.
Et il avait raison de le croire. Quand il avait été assailli par La Godaille, il avait d'abord manqué de sang-froid et, dans le premier effarement, il avait pris la fuite. Mais, lorsqu'il s'était vu hors de l'atteinte de son ennemi, la présence d'esprit lui était revenue. Il avait compris qu'il fallait payer d'audace, reparaître immédiatement chez le juge, faire face au danger en s'inspirant des circonstances pour le parer.
—Si je tarde d'une minute, le Grandvivier éventera la mèche... De l'aplomb! de l'aplomb! s'était-il dit.
Alors il était revenu sur ses pas et, dans la loge du concierge, où il était entré pour déposer sa carte en feignant de croire M. Grandvivier absent, mais déterminé à monter quand on lui aurait appris que le juge était chez lui, il s'était rencontré avec Camuflet qui, faisant son jeu, avait insisté pour qu'il se présentât chez le magistrat.
Et voilà qu'au lieu d'avoir à ruser, il trouvait la besogne toute faite par M. Grandvivier qui, loin d'être prévenu à son égard, lui tendait la perche en parlant d'un sosie. Donc le Tombeur-des-Crânes avait bien raison de se dire:
—Ouf! je joue de chance!
M. Grandvivier avait poursuivi son explication:
—Apprenez donc, cher monsieur de Walhofer, que les événements viennent de le faire découvrir. Ma cuisinière a un amant. Or, par le plus prodigieux des hasards, cet amant est précisément l'homme qui vous ressemble de point en point... un bateleur, je crois... assez mauvais drôle, à ce que m'affirme M. Frédéric Bazart, que vous voyez.
Ce disant, le juge avait montré de la main au baron La Godaille faisant toujours l'ébahi, puis il avait continué:
—Entre M. Bazart et ce gibier de potence, il existe un vieux compte à régler. En se trouvant tomber tout à coup et à son insu dans le tête-à-tête des amoureux, M. Bazart a reconnu son homme et il lui aurait fait un mauvais parti si le gredin ne lui avait malheureusement échappé.
Le Tombeur-des-Crânes écoutait, le sourire aux lèvres, avec de petits coups de tête.
—Mais, demanda-t-il, comment, en cette affaire, suis-je arrivé sur le tapis?
—Voilà. Quand M. Bazart est revenu de sa poursuite inutile pour s'excuser de la sorte d'esclandre qu'il avait causé chez moi, il m'a voulu dépeindre son chenapan. Jugez de ma surprise en l'entendant me faire votre portrait exact... J'en riais encore aux larmes quand on vous a annoncé.
Et, repris de rire, le juge ajouta:
—Ainsi, mon cher baron, vous êtes averti qu'il existe un coquin qui vous ressemble.
—Oui, c'est à s'y méprendre, répéta La Godaille, mais seulement au premier abord... car, maintenant que j'ai vu monsieur le baron, je ne saurais plus me tromper... Le Tombeur-des-Crânes est de taille moins haute.
A ce moment, Augustin apparut et annonça que le fumoir était prêt pour les recevoir.
—A rester ici, nous finirions par ne plus nous voir le bout du nez. Voici la nuit complètement venue, reprit M. Grandvivier en plaisantant.
Il céda le pas à M. de Walhofer en ajoutant:
—Montrez-nous la route, baron.
Alfred se dirigea vers le fumoir, suivi par La Godaille qui disait rageusement:
—Je t'en ficherai du baron, moi, à notre première rencontre dans un petit coin!
Derrière eux, mais à distance, venaient le juge et Camuflet. Avant de se mettre en marche, le magistrat avait soufflé au triple veuf:
—Avez-vous été satisfait du résultat de la commission faite par Augustin, que, à votre demande, j'ai envoyé examiner les fenêtres de votre nouvel ami M. Ducanif?
—Oui, dit tout bas Camuflet, ces rideaux tirés et ces persiennes fermées sont le signal convenu avec Ducanif pour me prévenir que c'est aujourd'hui que les deux misérables, qui convoitent sa fortune, vont le conduire à la campagne.
—Où ça?
—Oh! fit Camuflet avec une assurance moqueuse, à Billancourt, c'est certain. J'ai trop vanté au docteur certain caveau pour qu'il n'ait pas eu l'idée de choisir la maison que je possède là-bas et que je laisse inhabitée.
—Alors, vous allez me quitter?
—Pas encore; il est trop tôt.
Tout en parlant ainsi à voix basse, ils avaient gagné le fumoir, où les avaient précédés le baron et La Godaille, auxquels Augustin offrait déjà leurs tasses de thé.
Déterminé qu'il était à brûler le soir même ses vaisseaux, en demandant à M. Grandvivier la main de sa fille, le Tombeur-des-Crânes maudissait la présence des deux autres invités du magistrat.
—Ces deux-là vont me gêner quand, si le père résiste, je ferai valoir mes droits à ne pas être refusé, se disait-il en tâtant dans la poche de son gilet la boucle d'oreille volée à mademoiselle Grandvivier lors de son crime.
Tout en dégustant son thé à petites gorgées, le juge vint à lui et, en lui montrant la table de jeu:
—Savez-vous, baron, que vous êtes un grand coupable? dit-il.
—Coupable... de quoi!
—Avec votre première leçon, vous m'avez donné la passion des cartes à ce point que je suis devenu un enragé joueur.
—Oh! joueur à deux sous, dit, en plaisantant, le baron. Aussi peu habile que vous êtes encore, il serait maladroit à vous de risquer plus forte somme.
L'amour-propre du juge parut se rebiffer.
—Cela vous plaît à dire, articula-t-il sèchement. Tous ces jeux, qu'on prétend si difficiles, dès qu'on en connaît les premières règles, ne sont qu'une affaire de hasard qui, souvent, déroute ceux qui se croient les plus malins.
—Euh! euh! je ne suis pas de votre avis, appuya ironiquement le baron.
—Bah! bah! lâcha le juge, je persiste dans mon dire. Tenez, je n'en suis qu'à ma première leçon et vous êtes passé maître. Eh bien! que la chance soit pour moi, je vous gagnerais, malgré mon inhabileté, jusqu'à votre dernier sou.
Cela avait été dit d'un ton si ridiculement assuré que le baron crut devoir le faire baisser d'un cran.
—Heureusement pour vous que je ne veux pas vous prendre au mot, gouailla-t-il, car, à mille francs la leçon, je vous prouverais que vous avez encore besoin de longues études.
—Mille francs! répéta le juge. J'ai fait aujourd'hui une bonne oeuvre: je ne sais ce qui me retient de me la faire rembourser par vous.
Le Tombeur-des-Crânes avait en poche les dix mille que lui avait donnés la Belle-Flamande. Et même, n'eût-il pas possédé cette somme, qu'avec une mazette de la force du magistrat il était cent fois certain de gagner. Il montra donc la table de jeu en disant:
—Ces messieurs sont témoins que c'est vous qui exigez, pour ainsi dire, que je vous rembourse votre bonne oeuvre.
M. Grandvivier sembla hésiter.
—Ah! ah! cher ami, vous êtes moins brave! dit en riant Camuflet.
La plaisanterie parut avoir piqué la vanité de joueur du magistrat qui vint brusquement s'asseoir devant la table de jeu en s'écriant:
—Ma foi! je ne m'en dédis pas!
La Godaille avait suivi silencieusement la scène. En voyant le Tombeur-des-Crânes étendre la main vers les cartes pour les battre, il eut un imperceptible sourire.
—Voilà un imbécile qui a bien gentiment mordu à l'hameçon, pensa-t-il.
Et il se mit à suivre la partie, ses yeux attachés sur les mains du juge, en professeur curieux de voir son élève pratiquer ses leçons.
—Ah ça! il a donc tout oublié! finit-il par se dire avec un étonnement profond.
En effet, M. Grandvivier venait de perdre cinq parties consécutives, ce qui fit que Camuflet lâcha, en guise de conseil, au joueur malheureux:
—A ce train-là, mon ami, est-ce que votre bonne oeuvre ne vous est pas encore revenue au double?
—Ah! non. Je n'en suis pas encore là, car j'ai donné vingt mille francs, répondit le juge que semblait avoir abandonné le sang-froid nécessaire à tout joueur.
—Désirez-vous que nous cessions la partie! proposa le Tombeur-des-Crânes dont l'accent rimait mal avec les paroles, car il accusait une sorte de pitié insolente qui, loin de prêcher la prudence, piquait au vif l'amour-propre de son adversaire.
—Quitte ou double, articula nettement le juge.
Au fait, puisqu'il tenait un si gras pigeon qui s'était offert à lui, pourquoi Alfred ne l'aurait-il pas plumé?
—Va pour cinq mille francs! dit-il.
Et une nouvelle partie commença.
Soudain La Godaille, dont le regard ne quittait pas les mains de M. Grandvivier, éprouva un petit tressaillement joyeux:
—Ah! ce coup-ci, ça y est! se dit-il.
Et bientôt le juge, gagnant cette partie, rentra dans son argent.
Comme bien des joueurs qui, quinteux dans la perte, ont le gain bruyant et piaffeur, M. Grandvivier s'écria:
—Quand je vous disais que c'est l'affaire de ce hasard qu'on appelle la veine!... Je sens qu'elle m'est venue. S'il me plaisait, je vous gagnerais les vingt mille francs en question.
Cette morgue méritait une leçon. Alfred montra les cartes en disant:
—Puisque vous êtes si certain de gagner, je vous fais encore cinq mille francs.
La donne, tirée à la plus belle carte, appartint au juge.
—Bon! ça y est encore! pensa La Godaille toujours au guet.
En trois coups, le Tombeur-des-Crânes perdit. A son tour, il prononça:
—Quitte ou double.
Sans rien découvrir de ce que La Godaille y voyait, Camuflet avait suivi la partie, taquiné par une curiosité qui s'était tue tant que le juge avait été en perte, mais qui parla quand le magistrat eut gagné cinq mille francs.
—Peut-on savoir, cher ami, quelle bonne oeuvre vous a coûté vingt mille francs? lâcha-t-il.
—Je ne vous l'ai pas dit? demanda M. Grandvivier étonné.
Alors, tout en rangeant ses cartes en sa main, il continua:
—Apprenez donc que Cydalise m'a quitté il y a deux heures. Je me suis fait un cas de conscience de ne pas laisser partir, les mains vides, cette fille dont la santé s'est délabrée à mon service. Je lui ai donné vingt mille francs... Demain matin, à la pointe du jour, elle doit filer pour la campagne...
Et se mettant à rire:
—Quant je dis «filer», c'est que c'est le vrai mot, appuya-t-il, car elle semblait avoir le feu à ses jupes, tant elle avait hâte de soustraire, elle et ses vingt mille francs, au mauvais drôle qui est son amant. C'est à ce point que, pour dépister ce ruffian, elle n'a pas même voulu passer sa dernière nuit ici... Elle est allée coucher dans une chambre qu'elle a en ville... du côté de la rue de Turenne, je crois. Demain elle sera loin et aura mis son magot hors de la portée des griffes du vaurien.
Sur ce, M. Grandvivier qui, tout en parlant, avait continué de jouer, abattit sa dernière carte en disant:
—J'ai encore gagné, mon pauvre baron. Vous en êtes de vos dix mille francs.
Le pauvre baron n'avait vu que du feu à cette partie qui achevait la rafle des dix jolis billets donnés par la Belle-Flamande.
Toute son attention était restée tendue au récit du magistrat. Au prix d'un immense effort, il avait dompté la fureur qui lui était montée au cerveau à la nouvelle de la fuite de Cydalise, de cette alliée qui l'abandonnait.
Aussi, en même temps que, la figure impassible et le geste calme, il tirait de son portefeuille les cinq derniers billets perdus, la rage sourde qui grondait en lui le faisait se dire:
—Ah! tu es allée te cacher dans notre taudis de la rue de Turenne! Avant peu, nous compterons, la belle!
De plus en plus fanfaron dans sa victoire, M. Grandvivier venait de s'écrier tout goguenard:
—Je ne suis encore qu'à la moitié de ce que j'ai donné à Cydalise. Allons! monsieur de Walhofer, mettez-y un peu de complaisance, complétez-moi la somme... Une dernière partie de dix mille... Risquez un nouveau quitte ou double.
Alors la colère terrible qui couvait, chez le Tombeur-des-Crânes, contre Cydalise, se tourna sur M. Grandvivier chantant trop son triomphe.
—Toi, méchant robin, je vais te rabattre ton caquet! pensa-t-il.
Et sa main se glissa vers la poche de son gilet où il avait placé la boucle d'oreille volée, dans la nuit du crime, à mademoiselle Grandvivier.
Le Tombeur-des-Crânes n'avait pas encore achevé son mouvement quand la pendule du fumoir, qui tinta dix heures, fit se lever brusquement Camuflet.
—Je vous demande la permission de vous quitter, dit-il au juge en lui tendant la main.
—Allez, cher ami, et rappelez-moi au bon souvenir de M. Ducanif que je compte voir encore à ma table à son retour, répondit tranquillement M. Grandvivier.
—Je ne manquerai pas de lui faire votre commission, promit Camuflet qui, après un double salut de tête aux deux autres assistants, gagna la porte et disparut.
Dans ce qui venait d'être dit, deux mots avaient sonné des mieux suspects à l'oreille du baron surpris. D'abord le nom de Ducanif avait éveillé son attention, puis le mot de «retour» l'avait alarmé.—Ducanif partait donc? Est-ce que Gustave et Héloïse, plus alertes que lui qui comptait avoir encore huit grands jours pour se retourner, allaient lui brûler la politesse en décampant sans le prévenir, pour entraîner Ducanif et s'assurer sa dépouille sans avoir à la partager avec un tiers maudit. Dans le cas actuel, c'était affaire d'arriver au bon moment pour étendre la main sur le portefeuille. Au plus petit retard, il risquait de ne plus trouver ses particuliers qui, après leur coup fait, auraient levé le pied avec les valeurs en poche.
—Sans ce Camuflet, j'étais floué, se dit Alfred.
Et, en pensant ainsi, il se croyait prévenu à temps. Demain, il leur tomberait sur le dos et leur arracherait les marrons qu'ils lui avaient tirés du feu.
Aussi fut-ce avec l'espérance de savoir par le juge le moment précis de ce départ du lendemain qu'en guise de plomb de sonde il posa cette question:
—M. Ducanif est donc à la veille d'un départ?
—Ah! tiens! oui, fit le magistrat, c'est vrai, vous connaissez M. Ducanif. Vous demeurez dans la même maison.
—Précisément. Mon appartement est au-dessous du sien.
Et, ramenant sa question sur le tapis, le Tombeur-des-Crânes continua:
—C'est pourquoi je m'étonne que M. Ducanif, qui me prend volontiers pour confident, soit, sans qu'il m'en ait rien dit, à la veille d'un départ.
—Oh! oh! mieux qu'à la veille; dites au jour ou, plutôt, à la nuit d'un départ.
Le baron se redressa sur sa chaise à ces mots qui donnaient l'alarme à sa croyance d'arriver, le lendemain, encore à temps.
Tout gaiement, le juge avait continué:
—Ducanif me paraît avoir une bien grande envie de campagne, lui qui part ce soir, pour ainsi dire en pleine nuit, quand il aurait pu attendre à demain matin.
C'était net, précis. Il n'y avait plus pour le Tombeur-des-Crânes à se leurrer.
—Si je n'arrive pas avant eux à Billancourt, je suis flibusté, se dit-il étranglé par la colère.
Dame! il avait voulu chasser deux lièvres à la fois et voilà qu'un des deux gibiers menaçait de lui échapper. Mais il était encore temps, bien juste temps, par exemple, de courir à celui qui allait être à perte de vue. Quitte à revenir, le lendemain, poursuivre l'autre lièvre.
Voilà donc comment Alfred, qui allait mettre sous les yeux de M. Grandvivier la boucle d'oreille de sa fille, laissa le bijou dans sa poche, en se disant:
—Toi, tu ne perdras pas pour attendre!
En pensant ainsi, il esquissait le geste de se lever.
—Mais, fit le juge, vous oubliez que je vous dois une revanche. Vous refusez donc mon quitte ou double?
—Vouloir résister à votre chance de ce soir serait folie de ma part.
—Tant pis! lâcha M. Grandvivier avec un dépit comique; je n'aurais pas été fâché de vous faire compléter mes vingt mille francs donnés à Cydalise.
Ce nom, sur lequel avait pesé le juge, raviva la mémoire du Tombeur-des-Crânes sur la trahison de sa maîtresse.
—Encore un compte à régler avant l'aurore! pensa-t-il.
Les pieds lui brûlaient de partir. Une seule minute de retard pouvait lui coûter la fortune de Ducanif. Il fut donc aux anges quand M. Grandvivier, de lui-même, lui donna congé en disant:
—Je n'insiste plus, baron. C'était cette revanche à vous offrir qui me poussait à vouloir vous garder plus longtemps ici.
Et, après une poignée de main échangée, M. Grandvivier laissa partir le Tombeur-des-Crânes qu'il reconduisit jusqu'à la porte de l'appartement.
En revenant, il rencontra La Godaille qui gagnait hâtivement la sortie.
—Où allez-vous donc, monsieur Bazart? demanda-t-il en étendant le bras pour lui barrer le passage.
—Je veux suivre ce misérable.
—Dans quel but?
—Pour venger ses victimes.
Le magistrat n'était plus le même. A l'air enjoué et aimable qu'il avait montré au baron, avait succédé, sur son visage, l'expression d'une joie féroce, celle du fauve qui flaire le sang.
Il éclata d'un rire amer en disant:
—Laissez donc faire les événements, ils vous vengeront mieux encore que vous-même.
Ensuite, montrant la porte qui s'était refermée derrière le baron, il demanda:
—Savez-vous où va cet homme?
—Non.
—A la guillotine qu'il aura méritée cette nuit.
Et, se reprenant, il ajouta:
—A moins qu'il ne lui advienne une heureuse chance.
—Laquelle? fit La Godaille.
—Celle d'être mort demain matin.
XVI
Cependant le Tombeur-des-Crânes, frémissant de colère et d'impatience, avait gagné le boulevard où il comptait prendre la voiture qui le conduirait à Billancourt.
—J'arriverai trop tard! grinçait-il.
Plus encore que la nuit où il avait suivi à la piste Gustave allant visiter la masure de Billancourt, la chaleur était étouffante. De gros nuages bas et noirs, saturés d'électricité, annonçant un prochain orage, rendaient l'air à peine respirable.
Le baron, après vingt refus de cochers ne voulant pas accepter une aussi longue course par cette température qui exténuait bêtes et gens, finit par en trouver un qui, moyennant vingt francs de pourboire, consentit à risquer son cheval. Il donna même à Alfred la raison de son acquiescement.
—Ce sera la dernière course de Bibi en ce bas monde. Vous allez jouir de son reste, car, demain, l'équarrisseur doit venir le chercher.
Avec une pareille rose qui trébuchait tous les dix mètres, le chemin dura fort à l'impatience du Tombeur-des-Crânes, énervé par ce vrai train d'enterrement.
—Plus vite! plus vite! criait-il au cocher.
—Pas moyen d'aller plus vite, à moins que vous et moi nous nous attelions à ma brouette, répondait l'automédon qui, en prévision d'une catastrophe, ayant exigé d'avance le prix de sa course, n'avait nul souci de contenter son voyageur.
—J'arriverai trop tard! se répétait Alfred en fureur.
Soudain, après une secousse, la voiture s'arrêta et, alors, s'entendit la voix apitoyée du cocher qui disait:
—Là! là! Adieu, mon pauvre Bibi!
—Qu'est-ce donc? fit le Tombeur-des-Crânes qui sortit de la voiture.
—C'est Bibi qui n'a pas eu la patience d'attendre l'équarrisseur! annonça le cocher.
En effet, la rossinante était étendue sur la route, tuée par cette température suffocante qui avait eu raison de son dernier souffle.
Ils avaient dépassé Grenelle.
Sur le quai désert et à bientôt près de minuit, le fils de la Belle-Flamande n'avait nulle possibilité de changer de voiture.
—J'achèverai la route à pied, se dit-il.
Et il partit d'un pas alerte que, dans sa hâte d'arriver, il fit bientôt plus précipité et, enfin, auquel il finit par donner l'allure de la course.
Au bout d'un quart d'heure, il dut s'arrêter. La chaleur l'étouffait et une soif ardente lui desséchait la gorge.
Il n'avait que quelques pas à faire pour venir se désaltérer au bord de l'eau. Mais c'eût été sacrifier une minute et toute minute lui était précieuse.
Il reprit donc sa course.
Enfin, haletant, tout ruisselant de sueur, étranglé par la soif, il atteignit la maison.
Une sorte de rauquement de joie se fit passage à travers sa gorge, contractée par l'impérieux besoin de boire, à la vue des deux fenêtres du rez-de-chaussée dont les volets, disjoints par le temps, laissaient filtrer des raies lumineuses.
—Ils y sont encore! bégaya-t-il tout pantelant d'une satisfaction immense.
Et oubliant sa soif, qu'il pouvait étancher en descendant la berge, il franchit d'un bond la haie de clôture du petit potager au milieu duquel se dressait la bicoque.
Quand, le lendemain de la nuit où il avait suivi Gustave, le Tombeur-des-Crânes, muni d'une trousse d'outils, était revenu, seul, pour visiter la maison en plus ample détail, son premier soin avait été d'ajuster de vieilles clés, apportées par lui, aux diverses serrures de la cassine. Il s'était ainsi ménagé une entrée pour l'heure où il aurait à surprendre ses ennemis. Afin d'avoir ce trousseau de clés sous la main au moment opportun, il l'avait caché sous une pierre, déchaussée par le temps, de la margelle du puits.
Donc il marcha droit au puits pour retirer son dépôt. Comme il se penchait sur la margelle, la fraîcheur de l'eau qui monta jusqu'à lui lui rappela sa soif.
—Ouf! fit-il, je boirais bien un coup!
Mais il avait plus pressé. Ce coup, il le boirait, tout à l'heure, à fêter son triomphe et, alors, il lui serait vingt fois plus agréable.
Bien lui en avait pris de se munir de clés, car il trouva la porte d'entrée intérieurement fermée. Après avoir bien silencieusement fait jouer la serrure, il pénétra dans le couloir desservant les pièces latérales et conduisant, à son extrémité, à l'escalier de la cave.
Alors, de sa poche où, en vue de faire face aux situations périlleuses et inattendues qui pouvaient résulter de son existence de coquin, il le tenait perpétuellement à poste fixe, il tira un long couteau qu'il ouvrit.
Puis, la lame au poing, il écouta.
Nul bruit ne se fit entendre.
Ce silence l'alarma. Le coup était-il déjà fait? Dans leur précipitation à fuir, après le crime, Gustave et Héloïse étaient-ils partis en oubliant d'éteindre les lumières?
Bien doucement, il poussa la porte de la première chambre de gauche.
—Oh! oh! se dit-il, voici qui tombe à pic pour moi.
Sur une table, qui portait une bougie, se voyaient trois verres, une carafe et une bouteille de sirop de groseille entamée. Cabillaud, Héloïse et leur victime avaient dû se rafraîchir, car deux des trois verres, à demi vides de leur contenu, témoignaient que deux personnes y avaient porté leurs lèvres. Quant au troisième verre, encore rempli à bord, il attendait toujours son buveur.
La main avide du Tombeur-des-Crânes altéré se porta vers ce verre. Il l'avait déjà approché de ses lèvres quand, soudain, il s'arrêta:
—Eh! eh! minute! fit-il. Si c'était de la mort-aux-rats! Méfions-nous! Le sage l'a dit: «Dans le doute, abstiens-toi.»
Malgré la soif qui le torturait, il remit le verre sur la table.
Mais, en le posant, un spectacle sinistre attira son regard. De l'autre côté de la table, gisait, étendu sur le carreau, tout raide et immobile, le corps de ce pauvre Ducanif.
—Tiens! ils l'ont expédié! se dit-il sans la plus mince pitié.
Et cette découverte lui fit aussitôt deviner ce qu'étaient devenus le docteur et Héloïse.
—Si le cadavre de Ducanif n'a pas encore disparu, pensa-t-il, c'est qu'ils sont dans la cave, en train de déboucher l'ouverture du caveau.
Alors, serrant plus fort son couteau en sa main, il ajouta avec un mauvais sourire:
—Allons les voir.
A son troisième pas dans la direction de la cave, il se retourna pour revenir vers la table et, à nouveau, il prit le verre plein.
—Si Ducanif est toisé, c'est qu'un des deux verres à demi vidés contenait la drogue. Un d'eux a été celui du défunt, l'autre a été vidé par Héloïse ou le docteur pour encourager le bonhomme à se fourrer le mauvais lolo dans le torse... Donc ce troisième verre plein est bon à boire.
En vertu de ce raisonnement des plus justes, le Tombeur avala avec délices la boisson.
—Eh! ça fait du bien par où ça passe! ricana-t-il tout heureux d'avoir calmé sa soif.
Ensuite il reprit son couteau qu'il avait posé sur la table et, enjambant le cadavre de Ducanif, il répéta:
—Allons les voir!
Ce n'était pas le moment d'avoir des sabots. Aussi, marchait-il si légèrement que le trot d'une souris, à côté de son pas, eût été bruyant.
Au milieu de l'escalier, l'étonnement le fixa sur place.
—Est-ce qu'Héloïse en est, maintenant, aux regrets de ce qui est fait?... Il est un peu tard pour s'en désoler, murmura-t-il.
En effet, des profondeurs de la cave, montait, pas encore distincte en ses paroles, la voix d'Héloïse dont l'accent était désespéré.
Héloïse avait tout droit de se désespérer, car le Tombeur-des-Crânes, quand il eut continué de descendre l'escalier, s'arrêta, cloué par la surprise sur la dernière marche, en l'entendant qui disait:
—Je t'en supplie, Gustave, accorde-moi la vie!... Sauve-moi et je t'abandonne ma part du portefeuille.
Et, du coin obscur où il se cachait, le Tombeur-des-Crânes, à la lueur de la bougie qui éclairait la cave, voyait la cuisinière se tordant sur le sol aux pieds du docteur.
—Sauve-moi! répétait-elle.
—Impossible! ricanait cruellement Gustave. Si je te donnais le contrepoison en croyant à tes belles promesses, ta première pensée, demain, serait de te venger, et, quitte à te perdre avec moi, tu irais me dénoncer... Non, non, les choses sont bien telles qu'elles sont.
—Ingrat! lâche! scélérat! gémissait la cuisinière.
—Oui, tout ce que tu voudras, excepté imbécile... Ah çà! t'imaginais-tu, ma fille, que je serais assez bête pour partager, quand ta mort assure complètement ma sécurité?
En accentuant ses paroles d'un rire cruel, Gustave poursuivit:
—Comment! toi, une fine mouche, tu as pu t'imaginer que je ne profiterais pas des circonstances que les événements ont rendues si favorables pour moi? Tiens, écoute mon plan: Au lieu de jeter tout à l'heure ton corps dans cette seconde cave, je le remonterai là-haut et, sur un même lit d'une des chambres à coucher de la maison, je l'étendrai avec celui de Ducanif... Sur une table, à votre chevet, je placerai les deux verres à demi vidés par vous... et, plus tard, quand on découvrira vos cadavres couchés côte à côte, les journaux ne manqueront pas de répéter à l'envi: Encore un double suicide par amour! Le sieur Ducanif, marié et père de famille, s'était pris pour la fille Héloïse Blanchon, sa domestique, d'un violent amour qui, du reste, était partagé. Le mariage de Ducanif rendant toute union impossible entre les deux amants, ils avaient résolu d'en finir ensemble avec la vie. Ils ont été s'empoisonner dans une petite maison de Billancourt où leurs cadavres ont été découverts sur le même lit, se pressant en une étreinte suprême. En plus des deux verres à demi pleins de poison qui ont été retrouvés auprès du lit le suicide est amplement prouvé par la précaution de Ducanif qui, en haine de sa femme, avait pris soin, avant de mettre son dessein à exécution, de dénaturer sa fortune. On est en droit de croire que le malheureux, pour que sa veuve ne pût rien avoir après lui, aura brûlé tous les titres au porteur que, dans la quinzaine ayant précédé son trépas, il avait échangés contre ses biens fonds. Puis les journaux ajouteront: Encore une preuve à l'appui de la nécessité de rétablir le divorce! Et tout sera dit.
A la pensée de cet avenir qu'il prédisait à sa victime, le docteur, pris d'une joie insensée, frappa sur le revers de son habit, en poursuivant d'une voix fébrile:
—Et cette fortune en portefeuille, que j'ai là dans ma poche, j'en jouirai seul, bien seul, sans avoir rien à craindre de ta vengeance ou de tes dénonciations.
Puis avec une ironie sauvage:
—Dame! fit-il, sois juste, ma belle, il me fallait bien prendre mes précautions contre toi, puisque tu as toujours refusé d'écrire cette lettre que je te demandais pour ma garantie.
Sans plus remuer qu'une statue, le Tombeur-des-Crânes, dans son coin obscur, avait écouté.
—Ah! tu as le portefeuille en poche! Bon à savoir! avait-il pensé en tâtant du doigt la pointe de son couteau.
Ensuite, en appréciateur expert de la conduite du médecin:
—Un garçon d'imagination, le Gustave, se dit-il encore. Son idée de supprimer Héloïse au dernier moment a son prix... C'est pourtant vrai que les journaux conteront la chose de cette manière!... Seulement le magot de Ducanif profitera-t-il à ce bon Gustave? Heu! heu! j'en doute! Je parierais pour moi.
Supposant qu'il ne perdrait pas à attendre et, surtout, à écouter encore, le Tombeur-des-Crânes garda son immobilité.
Sous l'effroyable douleur qui lui déchirait les entrailles, Héloïse, accroupie sur ses talons, essayait vainement de se relever.
—La vie! rends-moi la vie! suppliait-elle d'une voix saccadée par la torture. Oh! si tu savais comme je souffre.
A trois pas de la mourante, car il craignait qu'en son agonie elle ne s'attachât à lui, Gustave, implacable, la regardait se tordre sans la moindre pitié.
—Tu souffres, ma fille? répétait-il avec une ironique compassion. Comme pour Ducanif, ce doit être l'affaire d'une heure... Il t'en reste encore pour dix minutes... Donc, un peu de patience!
Comprenant qu'elle était définitivement perdue, Héloïse adressa cet appel à la compassion de son amant:
—Épargne-moi au moins les dernières souffrances en me fendant la tête d'un coup de cette massue, dit-elle en montrant la pièce de bois, reste de l'ancien chai, dont le docteur, à sa première visite à la masure, s'était servi pour déblayer la pierre du second caveau.
Mais, à cette grâce qui lui était demandée, Gustave répondit de son même ton impitoyable:
—T'assommer, ma fille, c'est-à-dire laisser sur ton cadavre une marque qui, à l'enquête de la justice, démentirait la supposition de suicide?... Oh! que non pas!!!
Et, allant s'appuyer sur la muraille, il regarda, sans plus parler, l'agonie de sa maîtresse qui se tordait sur le sol en d'effroyables convulsions.
Bientôt le corps se raidit sous l'étreinte d'une crise suprême. Ce fut tout. Héloïse était morte!!!
Gustave, alors, s'approcha du cadavre et, prenant la lumière, il se courba pour examiner le cadavre de sa victime.
—Là! fit-il, le drame est fini.
—Moins l'épilogue, cria aussitôt une voix derrière son dos.
C'était le Tombeur-des-Crânes qui, d'un bond de tigre, venait de s'élancer sur lui. Avant que le docteur eût eu le temps de se redresser, son assaillant lui avait plongé son couteau entre les deux épaules.
A cette terrible blessure, qui avait tranché la moelle de la colonne vertébrale, Gustave s'abattit foudroyé sur le sol.
—Eh! eh! la mère avait raison quand elle me disait que celui qui a chauffé le four n'est pas toujours celui qui enfourne, ricana le Tombeur-des-Crânes qui, en même temps, retirait de la poche du mort le portefeuille contenant la fortune de Ducanif.
Quand il l'eut empoché, il ajouta:
—Toi, mon brave docteur, je vais te cacher dans le second caveau. Quant aux deux autres, je me garderai bien de rien changer à ton ingénieuse idée de les étendre sur le même lit pour faire croire à un double suicide par amour.
Alors, s'aidant du morceau de bois, comme jadis il l'avait vu faire à Gustave, il débarrassa la dalle du second caveau et, l'ouverture faite, il lança le cadavre du médecin dans le trou béant à ses pieds.
—Ni vu ni connu, je t'embrouille, murmura-t-il tout joyeux et piétinant la terre dont il avait recouvert la dalle remise en place.
Puis il vint au cadavre d'Héloïse et se pencha pour le soulever en disant:
—Allons! à ton tour, la princesse! Au dodo près de ton Ducanif.
Mais, à ce moment, la bougie qui l'éclairait, arrivée à bout de mèche, s'éteignit brusquement.
Rien n'était plus facile au Tombeur-des-Crânes que d'emporter la morte sur ses épaules et, déjà, il avait enlevé le corps, quand une pensée de prudence le lui fit remettre à terre.
—Non pas, non pas! fit-il vivement. A l'emporter ainsi dans l'obscurité, je risque de heurter le corps à des angles de muraille et, par conséquent, de laisser aux soupçons de la justice ces marques dont, tout à l'heure, parlait cet avisé Gustave.
A tâtons, il regagna le pied de l'escalier en se disant:
—Montons là-haut chercher une autre bougie... celle qui éclaire la chambre où est étendu Ducanif... Pour ce qu'elle lui sert, il ne m'en voudra pas de la lui prendre, le bonhomme trépassé.
Car il avait l'humeur à la plaisanterie, le cher Alfred, tant il exultait de joie devant son incontestable réussite. A peu de frais, sans aucun effort d'imagination, puisqu'il n'avait qu'à suivre le plan de Gustave, sans que rien pût l'accuser plus tard, il allait se trouver à la tête de cette belle fortune que contenait le portefeuille qu'il avait en poche.
Aussi sa figure était-elle souriante quand il poussa la porte derrière laquelle il s'attendait à trouver, gisant à terre, le défunt Ducanif qu'il comptait porter sur un lit.
Par malheur, ici-bas, nul bonheur n'est complet. Alfred en eut la preuve incontestable à la vue du spectacle, aussi désagréable qu'inattendu, qui frappa ses regards lorsqu'il pénétra dans la chambre.
Feu Ducanif, des mieux portants, debout derrière la table qui lui faisait rempart, l'attendait un revolver dans chaque main.
Et le défunt, sans attendre un mot, fut le premier à prendre la parole en disant d'une voix moqueuse:
—Permettez-moi, monsieur le baron, de vous offrir mes civilités.
Or, au geste qui accompagnait ces mots, geste qui consistait à mettre ses revolvers en ligne, Alfred comprit que les civilités qui lui étaient offertes allaient se résumer en deux balles de plomb.
Tirer son couteau qu'il avait remis en poche, il n'en avait pas le temps, et puis c'était le jeu du pot de terre contre le pot de fer. Avant que sa lame fût au clair, il aurait le corps troué par les malsaines dragées de plomb.
Il fallait donc fuir, et par le chemin le plus court, c'est-à-dire par la fenêtre qui se trouvait avoir été ouverte par Ducanif.
D'un saut prodigieux, l'ancien saltimbanque retomba sur ses pieds dans le jardin, pendant que les deux balles de Ducanif se logeaient dans un mur de la chambre.
Mais les coups de feu avaient donné l'éveil. Du côté du puits partit une voix, que le fuyard reconnut pour appartenir à Camuflet, qui criait:
—En voici un qui s'échappe! A vous! Arrêtez-le au passage!
A cet appel, Alfred vit, de divers coins, surgir plusieurs individus qui se préparaient à lui barrer la retraite.
—Oh! oh! la police! se dit-il en retrouvant aussitôt son audace et en tirant son couteau.
Il y eut un petit temps d'arrêt avant l'attaque qui suffit au Tombeur-des-Crânes pour entendre cet avis gouailleur que, de la fenêtre de la masure, lui adressait Ducanif:
—Monsieur le baron, si vous aimez la lecture des vieux journaux, mon portefeuille, que vous emportez, en est rempli.
Un effroyable juron s'étouffa entre les lèvres du Tombeur-des-Crânes guettant l'arrivée sur lui des agents de police.
La partie n'était pas égale. Que pouvaient quatre agents contre un homme rompu à tous les exercices d'agilité, doué d'une merveilleuse souplesse? Alfred commença par piquer droit pour masser ses quatre ennemis à sa rencontre. Alors, faisant un brusque crochet, il fila sur sa gauche par le passage débouché, franchit la haie et, sur la berge, entama une course d'une telle rapidité qu'au bout de cent mètres ses poursuivants renonçaient à chasser plus loin un gaillard qui paraissait avoir des ailes aux talons.
Tout en fuyant, le Tombeur-des-Crânes faisait ses réflexions qui ne rappelaient en rien la joyeuse humeur qui le possédait lorsqu'il était remonté de la cave.
Ainsi il avait tué un homme pour un tas de vieux journaux. Et la police, qu'il venait d'éviter, allait se lancer sur ses traces.
Il fallait donc fuir, au plus vite, sur l'heure, gagner sans retard la frontière. Mais, pour fuir, besoin urgent lui était d'argent, et il n'avait pas le sou.
—Maudit soit le juge! gronda-t-il au souvenir des dix mille francs que lui avait raflés M. Grandvivier au jeu.
Mais, au nom du magistrat, un autre vint frapper son souvenir.
—Cydalise! fit-il. Elle a reçu vingt mille francs de son maître!
Et, en même temps, il se rappela que M. Grandvivier, en parlant de sa générosité, avait annoncé que Cydalise, pour se soustraire à la rapacité de son amant, avait été passer sa dernière nuit dans une chambre qu'elle avait du côté de la rue de Turenne.
Il fut soudainement arrêté en sa course et ses réflexions par une voix qui lui criait:
—Est-ce moi que vous venez chercher? Eh bien? avez-vous pris vos gueux? Avez-vous besoin de ma guimbarde pour les emballer?
Ce questionneur était un cocher qui, tout en parlant, montrait sa voiture stationnant sur un bas-côté de la route.
Cela suffit à Alfred pour comprendre que cette voiture avait amené la police et que le cocher le prenait pour un des agents.
En une seconde, il fut dans le fiacre.
—Vite! vite! en route, mon brave! Marchons sur Paris jusqu'à ce que nous rencontrions une autre voiture que je prendrai pour vous laisser revenir à votre poste... Notre commissaire vient d'être dangereusement blessé par un de ces gredins. Je suis envoyé pour ramener son médecin.
—Alors, je vais fendre l'air, promit le cocher qui, remontant à la hâte sur son siège, fouetta vigoureusement ses deux chevaux.
La voiture était à peine en route quand le Tombeur-des-Crânes se sentit secoué dans tout son être par un frisson étrange.
—Qu'est-ce donc? Est-ce que la peur va me rendre malade? se demanda-t-il avec étonnement.
Le malaise fut tout passager.
Le Tombeur-des-Crânes n'y pensait déjà plus quand, à l'entrée dans Paris, la voiture s'arrêta. Immédiatement le cocher descendit et vint ouvrir la portière en disant:
—Nous voici devant une station de voitures de nuit. Vous pouvez changer de fiacre. Moi, je retourne à Billancourt rejoindre vos camarades.
Et le digne cocher, après avoir vu son voyageur prendre un autre véhicule, repartit plein de la croyance qu'il venait de voiturer un des agents de police.
Dans cet autre fiacre qui le menait rue de Turenne, le Tombeur eut un terrible mouvement de rage quand, ayant eu l'idée d'ouvrir le portefeuille volé sur le cadavre de Gustave, il le trouva gonflé de vieux journaux, comme le lui avait annoncé Ducanif. C'était donc pour un pareil butin qu'il avait joué la partie qu'il venait de perdre et qui menaçait de le mettre sous la griffe de la police, s'il ne prenait pas vivement l'avance.
Heureusement, Cydalise, sur ses vingt mille francs, allait lui fournir les moyens de fuir.
—Il faudra qu'elle me donne dix mille francs, commença-t-il par se dire.
Puis, en pensant qu'elle avait voulu lui échapper:
—Non, quinze, gronda-t-il.
Enfin, l'appétit, suivant le proverbe, lui venant en mangeant:
—Tout! je veux tout! J'ai à me venger de cette tarpiaude maudite! grinça-t-il en serrant les poings.
Soudain, sa face, que convulsait la colère, se contracta sous une nouvelle expression, celle d'une douleur aiguë.
En même temps qu'un nouveau frisson le secouait, il avait senti comme une pointe de feu lui traverser les entrailles.
Cette fois encore, la crise n'eut que la durée de l'éclair.
—A courir comme un lièvre pourchassé à outrance, je me serai démoli la rate, se donna-t-il pour motif, en essuyant la sueur froide que l'intensité de la souffrance avait fait perler sur son front.
Quand la voiture parvint à destination, il restait juste à Alfred de quoi payer la course.
Aussi, tout en attendant que la porte s'ouvrît à son coup de sonnette, il pensa aux vingt mille francs de Cydalise. Tout à l'heure, il descendrait le gousset amplement garni pour la fuite.
Après avoir tiré le cordon, le pipelet avait passé tout à la fois, par le large vasistas de sa loge, sa tête garnie d'un bonnet de coton et sa main armée d'une lumière. Il voulait se rendre compte de qui rentrait si tardivement. Il avait l'apostrophe aux lèvres contre ce locataire qui le réveillait en plein premier somme. A la vue du Tombeur-des-Crânes, dont il faisait son dieu, la parole lui coula plus douce que miel.
—Eh! c'est ce cher monsieur Alfred! Comme il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de...
Il s'arrêta brusquement pour regarder le visage du beau blond qu'éclairait la chandelle, puis il demanda vivement:
—Est-ce que vous êtes malade?
—Moi! à quoi voyez-vous ça?
—Vous êtes pâle comme un mort et vous avez les traits tout tirés.
—Allons donc! je ne me suis jamais mieux porté!
Et comme il savait que le temps lui était compté trop juste pour qu'il le perdît en bavardages, il gagna le pied de l'escalier en ajoutant:
—Reprenez votre somme, mon vieux. Si j'ai à repartir cette nuit, je me tirerai le cordon.
Malgré ce qu'il venait d'affirmer sur sa santé, Alfred était obligé de s'avouer qu'il se passait en lui quelque chose d'anormal. La sueur froide, qu'il avait essuyée dans le fiacre, avait reparu, lui inondant le visage. Tout à l'heure, en quittant la banquette de la voiture pour mettre pied à terre, il s'était senti les jambes faibles et le corps tout courbatu. En somme, il lui avait fallu faire une telle dépense de forces pour ces bondissements qui l'avaient soustrait aux griffes des agents de police que cela lui expliquait son état de fatigue générale.
—Une bonne nuit me remettra, se dit-il en montant l'escalier.
Oui, mais, cette bonne nuit, il lui fallait aller la passer en Belgique, et, pour ce, il était urgent de prendre le premier train du matin. Alors une crainte lui vint: Cydalise allait-elle s'exécuter de bonne grâce? Au lieu de lâcher son argent, ne pouvait-elle pas se rebeller, appeler à l'aide?
A cette supposition d'une résistance de Cydalise, une pensée sinistre monta au cerveau du Tombeur-des-Crânes qui, en palpant la poche où se trouvait son couteau, murmura:
—Tant pis pour elle!
Il continua à monter l'escalier d'un pas qui s'alourdissait de plus en plus.
Dix marches le séparaient encore de la chambre de Cydalise, quand, soudainement, il se cramponna des deux mains à la rampe, en étouffant un cri de souffrance.
La même douleur venait de lui traverser les entrailles, mais plus aiguë encore et plus prolongée. Néanmoins il se raidit contre le mal et, après une minute de repos, il parvint à la porte de sa maîtresse.
D'un coup de poing, il ébranla la porte.
Comme Cydalise tardait à paraître, il prononça d'une voix brève, sèche, pleine de menaces:
—Ouvre donc!
Cette voix, Cydalise la connaissait trop bien. Elle savait quelles tempêtes de colère elle présageait.
D'un saut, elle sortit du lit où le coup de poing sur la porte l'avait réveillée en sursaut et elle vint ouvrir, mais le sourire aux lèvres, la parole douce, cherchant à conjurer l'orage.
Sitôt entré, le Tombeur-des-Crânes avait rencontré sous sa main une chaise sur laquelle il s'était laissé tomber rompu, anéanti.
Cependant Cydalise allumait une bougie en modulant de son ton le plus gentil:
—Oh! que c'est donc aimable à mon chéri d'être venu faire une surprise à sa louloute!... Qui donc t'a appris que je couchais cette nuit ici?
Elle ne se sentait guère à l'aise, la chère fille. Mais, la lumière faite, son inquiétude se métamorphosa en épouvante à la vue du visage de son amant. Sa voix caressante devint aussitôt un bégayement effrayé.
—Qu'as-tu? demanda-t-elle avec effort.
—J'ai tué le docteur Gustave. La police est à mes trousses, il me faut fuir. J'ai besoin d'argent, prononça Alfred.
C'était laconique, mais cela valait un long discours pour Cydalise qui, prenant sa robe sur le pied du lit, en fouilla la poche en disant:
—J'ai deux cent trente francs, ils sont à toi.
Le Tombeur-des-Crânes se leva, vint à elle, et la regardant dans les yeux:
—Il me faut vingt mille francs, dit-il lentement.
Dans cette position qui lui mettait sous le regard le visage de son amant, Cydalise remarqua encore les traits décomposés d'Alfred.
—Il est ivre, pensa-t-elle.
Et se mettant à rire:
—Vingt mille francs! répéta-t-elle. Tu ne demandes pas à moitié, mon chat. Tu sais bien que je n'ai pas une telle somme.
—Tu mens! appuya le Tombeur-des-Crânes. Tu mens, car tu les possèdes.
—Décidément, il est pochard comme vingt Polonais, se dit encore la cuisinière.
Et d'une voix qui se fit chatte:
—Si nous nous couchions, mon chien? Demain nous reparlerions de cela... à jeun, proposa-t-elle.
Mais le Tombeur-des-Crânes lui posa une main sur l'épaule et pendant que, de l'autre, il fouillait dans la poche où se trouvait son couteau:
—Je veux les vingt mille francs que, ce soir, t'a donnés M. Grandvivier quand il t'a congédiée, déclara-t-il.
Bien persuadée que son amant était pris de vin et, par conséquent, n'ayant plus peur, l'ex-cuisinière partit d'un franc éclat de rire et s'écria:
—Où diable as-tu pêché une idée de ce calibre-là? Que je sois plus grêlée qu'une écumoire si mon grigou de bourgeois m'a donné un fiferlin de plus que mon dû!
Sans mot dire, le Tombeur-des-Crânes marcha vers la porte et, quand il s'y fut adossé pour fermer la retraite à sa maîtresse, il ouvrit son couteau et répéta:
—Je veux les vingt mille francs du Grandvivier.
Ton, pose et couteau étaient d'une si terrible éloquence que Cydalise en demeura paralysée par une indicible terreur. Le rire lui était rentré dans sa gorge, si fort contractée par l'effroi qu'il n'en pouvait plus sortir une seule parole.
—Si tu refuses encore, je trouverai la somme dans cette chambre... quand je t'aurai tuée.
Le paroxysme de l'épouvante galvanisa la langue de la femme qui parvint à s'écrier:
—Je n'ai rien reçu!
Alors l'un et l'autre se regardant, il y eut entre eux un instant de silence pendant lequel une horloge du voisinage tinta quatre coups.
Quatre heures du matin! Et, s'il voulait fuir à temps, deux heures à peine restaient à Alfred pour prendre le premier train qui l'emporterait en Belgique.
—Consens-tu à me donner la somme? articula-t-il d'un ton d'impatience féroce.
Comme Cydalise, dont la voix était à nouveau étranglée, ne répondait pas, il bondit sur elle et lui plongea son couteau dans la gorge.
La blessure était horrible. Le larynx tranché ne permettait plus aucun cri à la victime. Ses deux mains serrées autour de son cou, elle cherchait à arrêter le sang qui filtrait à travers ses doigts. Encore debout, adossée au bois de la tête de lit qui la soutenait, elle dardait ses yeux fous de douleur sur son amant.
Tout à coup elle le vit chanceler en étreignant son buste de ses mains convulsives, tout pantelant d'une torture effroyable.
Cette fois la souffrance revenait, non plus passagère, mais continue, intense, terrible; si épouvantable que le Tombeur-des-Crânes, après avoir vainement tenté de se retenir aux meubles, s'abattit sur les genoux.
Alors le souvenir lui revint de ce verre d'eau de groseille qu'il avait bu avec tant de plaisir à Billancourt, devant le cadavre de Ducanif, quand il était entré dans la maison.
Ne pouvant même plus se tenir sur les genoux, il roula de son long sur le plancher, en se disant avec une fanfaronnade cynique devant la mort qui arrivait:
—Pour une fois que j'ai bu du sirop de groseille... pas de chance!
Et il expira dans une dernière convulsion.
Cydalise, dont la vie s'échappait avec son sang, eut encore la force de se traîner jusqu'au cadavre de son amant. Comme le chien qui vient mourir sur le corps de son maître, elle s'étendit près du Tombeur-des-Crânes et, après avoir posé sa tête sur la poitrine du mort, elle retira de son cou ses deux mains qui comprimaient sa blessure.