WeRead Powered by ReaderPub
La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes cover

La conquête d'une cuisinière II / Le tombeur-des-crânes

Chapter 8: IV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A brisk comic narrative follows the disappearance of a young physician and the worried searches and jealous inquiries it provokes. His father, friends, and his cook-lover Héloïse pursue leads among social acquaintances—barons, bohemians, apartment porters—and confront misunderstandings, secret rendezvous, and rivalries. Episodic scenes alternate festive dinners, domestic quarrels, and furtive visits, while a mix of gossip, mistaken identity, and social posturing turns small clues into growing suspense. The tone balances farce and social observation as urban mores, romantic entanglements, and personal pride drive successive reveals and complications.




III


Sitôt que Gontran avait pu se débarrasser de Cabillaud père, la blonde Henriette et La Godaille, que cette visite retenait prisonniers dans la cuisine, avaient fait leur apparition dans la salle à manger, chacun son plat à la main.

—A table! avait crié joyeusement la jeune femme.

Et, à belles dents, les jeunes gens avaient réparé le temps perdu. Bien gai avait été ce repas où, d'un tacite et commun accord, il n'avait été soufflé mot de ce passé, où figurait Henriette, dont La Godaille avait entamé le récit.

L'aventure de l'oncle Fraimoulu, roué de coups par son domestique, fit les frais de la conversation.

—Mon oncle métamorphosé en tigre, je voudrais bien voir cela! avança Gontran.

—Garde-toi bien d'y aller! s'écria Henriette. Le conseil de M. Cabillaud père est bon. Ta visite à ton oncle, en pareil moment, froisserait son amour-propre.

—D'autant plus que le cher homme croyait avoir trouvé la perle des cuisinières et le phénix des valets de chambre... et, de cette double trouvaille, il n'est résulté pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et une raclée d'Auvergnat, dit Gontran.

Puis, en se rappelant un détail donné par Cabillaud père sur la mésaventure de Fraimoulu, le jeune homme demanda:

—Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant ainsi la peau de mon oncle, croyait-il, dans son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?

La fin du déjeuner se passa, sans pouvoir trouver de solution, à chercher le motif de cette singulière fantaisie d'ivrogne.

Enfin arriva le moment du café.

—Là! fit Henriette après avoir prestement vidé sa tasse, maintenant, messieurs, je vous laisse faire la causette pendant que je vais monter là-haut, dans les mansardes, faire ma visite à la mère Germot.

Et, s'adressant à La Godaille:

—Une pauvre vieille malade que je soigne, ajouta-t-elle.

Les deux jeunes gens comprirent que la gentille blonde, comme le matin, voulait ne pas assister au récit d'une époque qui lui était pénible.

—Va, mignonne! dit Gontran.

Aussitôt que sa maîtresse fut partie, le jeune architecte se campa, coudes sur table, en face de La Godaille et, tout curieux, prononça:

—Vous me disiez donc, monsieur Frédéric, que, quand Alfred, le fils de la Belle-Flamande, ouvrit la caisse qui devait renfermer ce chien que le Père aux écus voulait payer dix mille francs, il ne trouva qu'une bûche entourée de chiffons.

Frédéric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit donc:

—Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais l'expression de férocité furieuse et de cupidité déçue qui convulsa la face d'Alfred quand, se tournant vers moi, il me demanda:

—Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot est revenu à l'auberge?

J'étais tellement saisi et par le coup de théâtre de la bûche et par l'explosion de rage d'Alfred que, ne pouvant parler, je répondis par un signe de tête.

—Alors c'est lui qui s'est emparé du chien, gronda le saltimbanque.

Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit la porte et disparut.

J'étais resté tout ahuri, regardant encore l'issue par laquelle il venait de sortir, quand je fus pour ainsi dire réveillé de cette sorte d'engourdissement par la voix de mon oncle qui murmurait:

—Si c'était vraiment le brigadier!

Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frémissement que moi, qui ne le soupçonnais pas d'autre chose que de vouloir se venger de l'aubergiste Trudent, j'attribuai cette émotion au déboire de l'occasion perdue.

—Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour ou l'autre!

Il me regarda dans les yeux.

—Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.

Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? Que voulait-il dire?

Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrêta probablement une confidence sur les lèvres du Père aux écus, car sa voix changea de ton.

—Ce jeune homme va faire un mauvais coup, prononça-t-il en secouant la tête.

Ce disant, je le vis se lever, étendre la main vers le râtelier aux fusils et prendre une ce ces armes.

—Oui, répéta-t-il, il va faire un malheur.

Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette phrase singulière:

—Il faut prévenir ce malheur.

Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en péril et, pour conjurer une catastrophe, pour empêcher un meurtre, il me fournissait un moyen de tuer! Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.

Il continua:

—Les deux canons sont chargés... Tu vas courir à la maison de Vernot. Tu te mettras à l'affût pour voir arriver le jeune homme. S'il entre, tu laisseras la dispute s'engager... Alors tu te présenteras comme pour soutenir le brigadier.

—Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?

—Pour tirer.

—Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?

—Non.

—Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant d'horreur.

—Non, non, dit-il vivement; tout en défendant le brigadier, tu feindras d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la salle du brigadier.

A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dégagée d'un poids énorme. Mais à ma satisfaction succéda une surprise immense, qui me fit m'écrier:

—Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure dix mille francs!!!

—Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garçon, si tu veux les gagner.

Notez que le Père aux écus me disait tout cela bien paisiblement, avec ce bon flegme flamand qui ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme apparent couvait une émotion poignante qui brusquement lui incendia le cerveau. Tout à coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir démesurés; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras en prononçant ces mots inintelligibles:

—Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux... manger! manger!

Il était frappé par une congestion cérébrale!

Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait à cheval pour aller chercher un médecin à une lieue de Montrel.

Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. Tout se confondait en ma tête: le brigadier, Alfred, les dix mille francs à gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernières paroles prononcées par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.

Quand le médecin, arrivé au bout d'une heure, eut prodigué ses soins au malade, qui n'avait pas repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se relèverait de cette attaque, mais de longues heures s'écouleraient avant que son cerveau, complètement dégagé, lui rendît la raison et le souvenir. Ce docteur connaissait à fond le tempérament de son malade. Il s'étonna du coup qui avait abattu cet homme plus froid que l'orgeat, plus apathique qu'un soliveau.

—A-t-il été surpris par quelque violente et soudaine contrariété? me demanda-t-il.

—Pas que je sache, répondis-je prudemment.

Après le départ du médecin, j'étais inutile près du malade au chevet duquel une servante, plus experte en ce cas que moi, s'était installée. La nuit était avancée. Je crus que le sommeil m'arriverait facilement. Sans même allumer de lumière, car un splendide clair de lune éclairait le couloir, je gagnai ma chambre dont la fenêtre était restée ouverte.

Du fond de cette chambre obscure, je voyais se dresser devant moi, de l'autre côté de la route, la façade de l'auberge de Trudent dont tous les habitants devaient dormir, car aucune clarté n'apparaissait à ses nombreuses croisées.

J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit un coup de feu. Je tendais l'oreille, en attendant une seconde explosion, quand m'arriva, dans la même direction, le bruit du pas d'un homme qui accourait de mon côté à toute vitesse. En approchant du village, la prudence conseilla probablement au coureur de modérer son allure, car son pas se fit subitement moins bruyant et moins pressé. Bientôt je vis apparaître un homme qui, se glissant le long de l'auberge, vint frapper à la vitre d'une croisée du rez-de-chaussée. A ce signal, la fenêtre lui fut immédiatement ouverte par une femme en toilette de nuit. L'homme s'enleva à la force des poignets et escalada la croisée qui se referma derrière lui.

Si promptement que se fût exécutée cette façon insolite de rentrer à l'auberge, le clair de lune m'avait permis de reconnaître, dans l'homme, le beau blond, Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la troupe, la Fille du Soleil.

D'où venait le gars à pareille heure? Était-ce sur lui qu'avait été tiré le coup de feu? Il fallait le croire d'après le train de sa marche, au retour, qui ressemblait diantrement à une fuite?

A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le conteur.

—Pardon! dit-il, aviez-vous, à ce moment, oublié les paroles incohérentes prononcées par le Père aux écus quand il avait perdu connaissance entre vos bras?

—Bien au contraire, répondit La Godaille, elles me bourdonnaient encore aux oreilles, mais toujours inintelligibles. Tant de faits s'étaient si rapidement succédé pour moi que j'étais bien excusable d'avoir perdu un sang-froid qui, du reste, dans cette solitude de ma chambre, commençait à me revenir.

D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita Frédéric Bazart à poursuivre.

—Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait avoir été tiré sur Alfred. Il avait été probablement rôder autour de la demeure de Vernot qu'il accusait de lui avoir repris le chien blessé. Soit qu'il eût voulu recouvrer sa bête par ruse, soit qu'il eût tenté d'exécuter la vengeance qu'il couvait contre le brigadier, quelque tentative avortée lui avait indubitablement valu ce coup de fusil.

Alors, par un revirement de ma pensée, j'oubliai le beau blond et ma réflexion se rattacha au chien ou, pour mieux dire, à l'étrange conduite de mon oncle qui, après avoir voulu acheter dix mille francs à Alfred l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille somme si je tuais la bête retombée au pouvoir du brigadier.

Je comprenais bien le premier cas, persuadé que j'étais que mon oncle, pour se venger de l'aubergiste, achetait le moyen de faire pincer le contrebandier Trudent.

Mais faire tuer la bête, c'est-à-dire donner dix mille francs pour anéantir ce moyen de vengeance... Là, vrai, je ne comprenais plus!

Ce fut, précisément, en voulant m'expliquer cette contradiction que la lumière se fit soudain en mon esprit.

Je sursautai, en me disant tout ébaubi:

—Mais c'est mon oncle lui-même qui est ce contrebandier que cherche à découvrir Vernot!!! Des deux côtés, il voulait se tirer d'affaire... soit en rachetant son chien de tête à Alfred qui le faisait chanter... soit en supprimant par un coup de fusil, chez le brigadier, l'animal par lequel ce dernier se serait fait conduire au chenil.

Alors, à ce mot de chenil, les dernières paroles du Père aux écus me revinrent à la mémoire, mais, cette fois, parfaitement intelligibles.

C'était à lui qu'appartenait cette meute qui avait fait le coup de la nuit dernière et cette meute devait être cachée dans quelque coin de la vaste demeure.

En se sentant abattu par la congestion, la dernière pensée du Père aux écus avait été pour ces animaux dont, seul, il connaissait la retraite et qui, sans lui, allaient infailliblement mourir de faim.

Alors, bien imparfaitement à la vérité, il m'avait indiqué l'endroit du chenil.

—Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! avait-il prononcé de sa langue qui se paralysait.

Dès que j'eus compris le sens de ces mots, mon devoir était d'obéir à l'ordre qu'il contenait.

Je sortis donc doucement de ma chambre pour passer dans celle de mon oncle. Afin de procurer au malade cette fraîcheur recommandée par le médecin, porte et croisée étaient restées ouvertes pour ménager un courant d'air. Je n'eus donc qu'à avancer un peu la tête par la porte pour juger de la situation. Le Père aux écus, devenu une masse inerte, était tout raide étendu sur sa couche. La fille de ferme qui devait le veiller, harassée par ses travaux de la journée, n'avait pu résister au sommeil. Elle ronflait comme une bienheureuse, assise sur une chaise, au pied du lit.

Pour moi, cette fille était seule à craindre, car, seule, elle pouvait me surprendre dans l'expédition que j'allais tenter, attendu que nul autre qu'elle, excepté le malade et moi, ne se trouvait dans la maison. Quand le Père aux écus était en bonne santé, dans le but de défendre le secret de la meute contre les curieux, il envoyait ses gens coucher à la ferme et passait seul la nuit en sa vaste demeure.

Pleinement rassuré du côté de la dormeuse, je gagnai l'escalier de la cave après avoir, au préalable, retourné dans ma chambre pour y prendre une bougie. Je ne l'allumai qu'à mon arrivée dans la première cave. En présentant la mèche à la flamme d'une allumette, un souvenir revint à ma pensée. Dans la journée, quand, à la recherche de mon oncle, j'étais descendu dans cette cave, je n'y avais trouvé personne, bien que je fusse certain d'avoir entendu marcher. Mon oncle venait de disparaître par cette issue secrète qu'il me fallait découvrir.

Découvrir! ce n'était plus tâche difficile, du moment qu'il m'avait été parlé de ces cinq tonneaux que, à mon entrée dans la seconde cave, j'aperçus gerbés le long du pied de voûte: trois en bas, les deux autres superposés.

Quelque scellement dissimulé devait les retenir l'un à l'autre, car ils résistèrent à mes efforts pour les ébranler et, à mon étonnement, l'idée m'étant venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai qu'ils étaient pleins... du moins quatre sur cinq, car celui du milieu de la rangée du bas accusa le creux. J'eus bien vite découvert que le fond de ce tonneau était mobile et se retirait comme un tampon.

A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au fond duquel la muraille percée donnait entrée dans une autre cave. Et elle n'était pas seule, car ce fut bien au loin qu'il me sembla entendre, très assourdi pourtant, le bruit de la meute enragée de faim.

L'habitation du Père aux écus, je vous l'ai déjà dit, n'était que le bien faible reste d'un vaste couvent qui avait été jadis démoli.

Mais ceux qui avaient renversé les bâtiments avaient ou oublié, ou, pour s'éviter la peine de remblayer, jugé inutile d'effondrer les caves situées sous les constructions renversées. Elles étaient donc restées en toute leur étendue et, après tant d'années écoulées qui avaient emporté ceux qui auraient pu s'en souvenir, mon oncle était resté seul à les connaître.

Après deux autres caveaux traversés, j'arrivai dans celui où des tonneaux étaient pleins d'abondantes provisions pour la nourriture des chiens.

Derrière la dernière porte qui me restait à ouvrir, j'entendais les rauques appels de la meute flairant qui leur apportait enfin à manger.

En une demi-heure, j'eus accompli ma tâche.

Quand je remontai de la cave, après avoir remis en l'état le tonneau qui m'avait livré le passage, le jour était arrivé.

Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai mon lit pour laisser croire que ma nuit avait été consacrée au sommeil, puis je revins chez mon oncle, où je trouvai la servante réveillée.

—Il n'a pas plus bougé que notre auge à cochons, m'annonça cette fille en parlant de son maître.

Je ne peux pas dire que j'avais grande affection pour ce parent que je ne connaissais pas encore quarante-huit heures auparavant. Mais en présence de cet homme que le mal rendait impuissant à se défendre contre le danger qui le menaçait, je fus pris du désir ardent de le sauver.

—Il avait raison, pensai-je. Pour la sûreté de mon oncle, il faut retrouver le chien ou le tuer, faute de pouvoir le reprendre.

Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:

—Le plus pressé est de savoir si c'est Vernot qui a repincé l'animal au saltimbanque... Donc, allons chez le brigadier.

En passant par le bureau de mon oncle, idée de donner à ma promenade l'apparence d'un but de chasse, je me mis en bandoulière ce fusil que, la veille, m'avait présenté le Père aux écus en m'annonçant que les deux canons étaient chargés.

Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche presque en même temps que les yeux. En longeant l'auberge de Trudent, je pus voir, par une fenêtre de la grande salle du rez-de-chaussée, les saltimbanques déjà occupés à entonner le vin blanc.

La voix de la Belle-Flamande était en train de dire:

—J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?

—Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affilée, répondit le fils.

—Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en me rappelant le pas de course du beau blond et sa rentrée à l'auberge par la fenêtre, au coup de deux heures du matin.

A cent mètres sur la route, je trouvai, sur ma gauche, le sentier qui, m'avait-on dit, conduisait à la demeure du brigadier. Je m'y engageai.

Cinq minutes après, au milieu d'une clairière, je vis se dresser devant moi une maisonnette à un étage. Comme je passais devant la porte ouverte, une voix sonore et amicale me cria:

—Bonne chasse, jeune homme!

C'était Vernot.

Il était encore tout sanglé dans son uniforme. A la poussière qui le couvrait, il était facile de voir qu'il rentrait à l'instant d'une expédition nocturne.

Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que le Père aux écus lut avait présenté la veille, alors qu'il régalait de bière soldats et brigadier.

Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:

—Voulez-vous que je vous rende la politesse que j'ai reçue, hier, de votre oncle?

C'était mon entrée dans la place qu'il m'offrait. Aussi mon empressement fut-il grand à répondre:

—Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.

Il s'effaça pour me livrer passage et je pénétrai dans la maisonnette où je me trouvai subitement en présence d'une charmante jeune fille blonde.

—Henriette, je te présente le neveu de notre maire, annonça le brigadier. Vite, mon enfant, ton meilleur faro.

Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon épaule et, comme je cherchais un coin pour l'y placer, la jeune fille y porta la main pour m'en débarrasser.

—Prenez garde, mademoiselle, il est chargé! m'écriai-je vivement.

Le brigadier se mit à rire.

—Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que ma fille sait manier un fusil... Et elle l'a prouvé pas plus tard que cette nuit.

Une voix un peu moqueuse se fit entendre à ce moment.

—Oui, disait-elle, mais elle a jeté sa poudre aux moineaux.

Je me retournai. C'était l'invalide Carambol qui entrait dans la maison.

Cependant mademoiselle Henriette avait disparu pour aller chercher le faro offert par le brigadier. Pendant cette courte absence, Vernot demanda vivement à l'invalide:

—Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouvé?

—A coup sûr, c'est bien sur un homme que mademoiselle Henriette a tiré cette nuit... Les traces que j'ai relevées sont incontestables. Le chenapan avait déjà franchi la haie du jardin quand votre fille a fait feu.

—Que venait ici chercher cet homme? demanda Vernot devenu rêveur. En admettant que ce fût un contrebandier qui voulait se venger de moi, il devait savoir que mon service m'appelle la nuit hors de chez moi.

Et, cherchant à se rassurer:

—Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette n'a pas eu affaire à un animal malfaisant... un loup, par exemple, comme celui qui a été tué, il y a trois jours, par des habitants de Reiseck... Peut-être même était-ce un chien égaré de la meute qui, l'avant-dernière nuit, a franchi la frontière.

—Heu! heu! lâcha Carambol en secouant la tête d'un air de doute, nous avions, cette nuit, un trop beau clair de lune pour qu'on pût prendre un chien pour un homme.

La conversation des deux hommes venait de me fournir le biais que je cherchais pour parler du fameux chien de tête disparu. J'abondai donc dans le sens de Vernot en avançant:

—Qui sait si ce n'est pas ce chien de tête de meute dont vous parliez hier à mon oncle, monsieur Vernot, et que vous disiez avoir blessé à son passage? L'animal rôde sans doute dans le pays, sans avoir encore été recueilli.

—Oh! oh! recueilli, répéta Vernot avec ironie, il y a belle lurette que l'animal a été ramassé... et par un malin encore... qui le soigne dans un coin pour aller ensuite le revendre à son maître.

Il serra les poings avec rage.

—Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que j'aurais pu mettre la main dessus!... Ce n'est pas moi qui l'aurais rendu à son propriétaire... ou plutôt, si; mais en lui rendant la bête je lui aurais bien gentiment mis la main au collet, à ce gueux qui me fait droguer depuis si longtemps.

La colère du brigadier me prouva combien Alfred était dans le faux en supposant Vernot détenteur du chien. Mais, alors, qui donc avait fait disparaître l'animal de la boîte? Je m'adressais d'autant plus curieusement cette question que, tout à coup, je venais de me rappeler que le bel Alfred, à l'auberge, avait refermé devant moi sa caisse au cadenas et que, devant moi encore, au moment de livrer le chien à mon oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. Donc le vol ne pouvait avoir été exécuté que par quelqu'un ayant eu, un instant, la clé en main.

Alors, pendant que je cherchais à deviner, dans l'entourage du beau blond, quelle était cette personne, mon souvenir me retraça, comme si je l'avais encore sous les yeux, la scène où, lorsque je conduisais Alfred à mon oncle, était apparue à une fenêtre cette Cydalise, furieuse de la raclée qu'elle venait de recevoir de son amant, qui avait crié au brutal:

—Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!

A ce souvenir, ma conviction se fit.

—C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil qui lui a joué le tour! pensai-je.

Cependant Henriette était revenue rapportant des verres et un cruchon de bière. Après une première rasade, la conversation allait probablement reprendre sur le coup de fusil tiré par la jeune fille pendant la nuit, quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.

—Tiens, le tambour! fit-il.

En effet, le son du tambour arrivait jusqu'à nous.

—Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit le brigadier.

Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait nouveau, a le don d'exciter la curiosité de chacun.

—Si j'allais voir ce que veut cette peau d'âne? proposa Carambol.

—Oui, allez, vieil ami, accepta aussitôt Henriette.

Carambol gagna la porte, mais à son premier pas hors de la chaumière il se retourna et revint sur ses pas en nous disant:

—Voici justement le tambourineur qui vient de notre côté, nous allons l'interroger.

Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger, car, en nous voyant tous les quatre accourus sur la porte pour l'attendre au passage, l'homme cessa son vacarme et se mit à débiter:

«Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de la Belle-Flamande offrira une représentation aux habitants de Montrel, dans la grange de l'auberge Trudent.

»A cette représentation, la Belle-Flamande, devant ce public d'élite, mangera un lapin vivant et, pour le digérer, finira par l'exercice des jeux étrusques.—Scène de ventriloquie par le vicomte de Beaujunel.—Grande séance de seconde vue par la Fille du Soleil, endormie par le fameux docteur Barnetti, dont je crois inutile de faire ici l'éloge.»

Sur ce, le saltimbanque exécuta un roulement destiné, sans aucun doute, à mieux appeler l'attention sur la seconde partie de son annonce, et continua:

«La représentation sera terminée par M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, qui offre de tenir l'assaut contre tout amateur qui lui fera l'honneur de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou au bâton. Une somme de vingt francs sera comptée à l'amateur qui aura touché le Tombeur-des-Crânes.»

Nouveau roulement de tambour que le crieur fit suivre de ces mots hurlés:

—Qu'on se le dise!

Après quoi, il se préparait à reprendre sa marche en tambourinant de plus belle, quand il fut arrêté par Vernot qui demanda:

—Votre Tombeur-des-Crânes, n'est-ce pas un grand blond à longues moustaches?

—Oui, fit le tambour.

—Alors, dites-lui que le brigadier de douane Vernot accepte son défi.

Et, se tournant vers sa fille:

—Voilà une jolie occasion pour moi de t'offrir un bonnet qui ne reviendra pas cher, ajouta-t-il avec une gaieté moqueuse, prouvant qu'il regardait le prix de vingt francs comme déjà empoché par lui.

Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien dont on pût s'effrayer et, pourtant, malgré moi, un pressentiment me fit frissonner de peur. Il me sembla que Vernot allait de lui-même au-devant d'une catastrophe.

—Ce n'est pas sérieux, brigadier, n'est-ce pas? m'écriai-je.

—Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je risque?... De gagner vingt francs. Cela vaut la peine que je m'assure si, depuis ma sortie du régiment, je ne me suis pas trop rouillé... Car il faut vous dire que, avant d'entrer dans les douanes, j'étais «provost» d'armes au 3° de ligne.

—Et un rude «provost» encore! appuya Carambol.

—Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fâché de donner une leçon à ce jeune louveteau qui s'est avisé hier de m'appeler «méchant gabelou» et de me faire les grosses dents.

Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec un petit bâillement étouffé:

—Après ma nuit passée dehors, vous me pardonnerez si je vous quitte pour aller dormir.

Et il se mit à monter l'escalier qui conduisait à sa chambre à coucher en me disant encore:

—Vrai! ça me fera plaisir d'administrer sa leçon à ce blanc-bec!

Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos têtes, résonna quelques minutes; puis le silence se fit, preuve que le brigadier venait de s'étendre sur son lit.

—Je vais aller arroser nos légumes, annonça Carambol, qui partit, me laissant seul avec la jeune fille.

Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette faisait de la dentelle. Je la suivis près de la fenêtre où était installé son tambour à canevas, et pendant qu'elle maniait ses bobines et ses épingles, nous causâmes.

Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura plus de deux heures! Elle me parla de son enfance, de sa mère perdue quand elle avait dix ans, de sa vie heureuse près de son père dont elle me vanta la bonté et, surtout, le courage... courage qui, parfois, la faisait trembler, car il allait jusqu'à la témérité.

Puis, à son tour, elle m'interrogea. Pourquoi avais-je quitté ma famille? Qu'étais-je venu faire en ce village perdu? Que savais-je faire.

Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'état je ne savais que baguenauder; que ma mère m'avait envoyé à Montrel pour me dépayser, pour me soustraire à ces mauvaises connaissances de bas étage parmi lesquelles j'avais déjà acquis une notoriété qui m'avait valu le sobriquet de La Godaille.

Après tous ces aveux, elle me regarda de ses deux grands yeux doux, pleins d'une anxiété qu'elle n'osait exprimer. Je compris sa pensée.

—Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui n'a jamais eu une mauvaise action ni un fait d'improbité à se reprocher.

—Alors il faut toujours rester ce La Godaille-là, me dit-elle avec le sourire revenu sur ses lèvres.

Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me força de l'interrompre fut le souvenir de mon oncle que je délaissais sur son lit de souffrance.

—Courez vite près de votre malade! me dit Henriette en me congédiant, aussitôt que je lui eus appris le mal qui avait abattu le Père aux écus.

Je revins donc à la hâte chez mon oncle. Ce fut en entrant dans sa maison que je m'aperçus d'un oubli.

—J'ai laissé mon fusil chez Vernot, me dis-je.

A mon arrivée, je trouvai le médecin au chevet de son client.

—Toujours en prostration; mais il ne tardera pas à reprendre connaissance, m'annonça-t-il.

Il avait dit vrai. Dans la journée, comme j'avais pris mon tour de garde près du malade, il me sembla voir une lueur d'intelligence s'allumer dans ses yeux. Ses lèvres s'agitèrent, tentant de prononcer des mots que sa langue paralysée refusait d'articuler. Je devinai qu'elle devait être la première pensée surgie en son cerveau qui se dégageait.

—Ne vous inquiétez pas, mon oncle, lui dis-je: j'ai pris soin de la meute et je continuerai à m'en occuper jusqu'à votre parfait rétablissement.

Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, puis il s'éteignit et redevint morne. Mon oncle était retombé dans sa prostration.

Elle était bien profonde, cette prostration, car sur la fin du jour, elle ne put être secouée par le vacarme qui se faisait sous les fenêtres de la maison. Tout le village s'était réuni devant l'auberge de Trudent. La représentation promettait d'être fructueuse, car la nouvelle s'était répandue que le défi du Tombeur-des-Crânes avait été relevé par le brigadier.

Sur un tonneau dressé devant la porte de l'auberge s'était juché le pitre qui, pendant la représentation, devait être le vicomte de Beaujunel. Il tambourinait à tour de bras, s'interrompant de temps à autre pour hurler son boniment en dernière invite à ceux qui hésitaient encore.

Enfin la porte fut ouverte à la foule qui pénétra chez Trudent.

Pourquoi n'aurais-je pas assisté à cette représentation? Une servante pouvait tenir vingt fois mieux ma place auprès du malade. J'installai donc une fille de ferme à mon poste et je filai sans tarder.

Dès que j'eus mis le pied sur la route, j'aperçus Vernot qui arrivait, sa fille au bras, suivi de l'invalide Carambol. Ne voulant pas faire apparaître son uniforme sur les tréteaux où il allait monter, il était vêtu d'un costume de chasse.

J'allai au-devant de lui.

—Est-ce que ça tient toujours, brigadier? demandai-je en serrant la main qu'il m'avait tendue.

—Plus que jamais! Henriette m'arracherait les yeux si je ne lui gagnais pas le bonnet que je lui ai promis, me répondit-il en riant.

—Le défi du Tombeur-des-Crânes comporte le fleuret, le sabre ou le bâton... Qu'avez-vous choisi?

—Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au gringalet.

—Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.

—Mais oui. Vous verrez. Je sais agréablement patiner tous ces outils-là.

—Alors, entrons, proposai-je.

—C'est-à-dire que ma fille et Carambol vont entrer avec vous... Quant à moi, qui ne me soucie pas de voir dévorer des lapins vivants ou d'entendre un monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment voulu en fumant ma pipe sur la route.

Était-ce à cause de la fille? Je ne sais, mais je m'étais pris de sympathie pour le père.

—Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.

—J'accepte, dit-il.

Henriette et l'invalide entrèrent chez Trudent. Je restai seul avec le brigadier.




IV


Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, bâti en homme qui a de longues années à vivre.

Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, il était si certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fête de ce bonnet qu'il pourrait offrir à sa fille avec les vingt francs qu'il allait gagner.

—Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé sans motif le Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.

—Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est pas à craindre quand, comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce défaut-là vous fait embrocher.

—Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse un ennemi de cet Alfred qui m'a tout l'air d'être un mauvais drôle?

Vernot haussa dédaigneusement les épaules.

—Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres gars que ce jeune coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux, Chauffard...

—Qu'est-ce que ce Chauffard?

—Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une espèce de duel à mort.

—Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine, vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre fille?

A cette question, il me regarda:

—Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!... J'ai pensé à Henriette.

—La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.

A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:

—Oui... malheureusement!

—Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que votre fille n'ait pas été privée de son père?

Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me répliqua:

—Dame! si j'avais été tué au service, Henriette aurait eu droit à une pension!... Voilà quelle a été ma pensée quand Chauffard me tenait au bout de sa carabine.

Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix émue:

—J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, je me répète aussi que de plus solides que moi ont brusquement défilé la parade... Aussi suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de trouver un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous en réponds!

—Alors, mariez-la.

—Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce pas? Unir rien avec rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela ferait un commencement, un début dans la vie. Et j'en suis convaincu, avec le travail, la conduite et la probité, les écus doivent toujours finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas provenir d'une première et seule brebis?

—On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé une dot pour votre fille? avançai-je.

—Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie navrée; puis plus rien n'est entré dans le sac... A mon début dans les douanes, j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commencé la dot... Puis un satané guignon s'en est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis agrafer, m'ont apporté la déveine... Et ma gentille Henriette est d'âge à se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le fusil de Chauffard eût raté.

—Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! m'écriai-je vivement.

—Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'État, c'est, pour une jeune fille, une jolie entrée en ménage.

J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:

—Est-ce moi que tu cherches, Epin?

—Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits bourgeois, répondit un douanier s'approchant à cet appel.

—Y a-t-il donc du neuf?

—Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combiné pour pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par Saugy-les-Ormeaux.

—Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.

—L'ordre assigne son emplacement à chaque brigade. La nôtre doit couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.

—Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le brigadier satisfait.

Et, se tournant vers moi, il me dit:

—Le Chenest commence à cent mètres tout au plus de ma maison.

—L'ordre commande d'être posté à onze heures, reprit le soldat.

—A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à moi. J'ai grandement le temps de donner sa leçon au gringalet blond.

Puis revenant au douanier:

—Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance désigner les affûts de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe, les Fonds-Tourteaux, la Chaussée Chatriat et le bois Charron... Moi, j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.

Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.

—Mais... mais, fit-il en hésitant.

—Mais quoi? mon garçon.

—Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche par les Roches, c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul, à cet endroit, vous serez bien exposé, mon brigadier.

—Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, je vous rejoindrai.

—Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? proposa le douanier.

—Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De sorte que, si l'attaque de mon côté est une ruse, vous aurez, en venant à moi, débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.

Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de réplique, le brigadier articula:

—Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris, n'est-ce pas?

—Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.

Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous étions rejoints par l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.

—Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, nous annonça-t-il.

—Ça ne va pas être long, dit Vernot.

Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange et vînmes nous asseoir près d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte conduisant aux planches, supportées par des tonneaux, qui formaient la scène.

L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des effets de torse, frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crânes attendait déjà son adversaire.

Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, les mains dans ses poches.

Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchetés s'étalaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui, après avoir regardé ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:

—Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon jeune ami?

La salle se mit à rire.

C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué à une sorte d'admiration de la part du public. Cette gaieté des assistants le dépita.

—Choisissez votre arme, dit-il.

—Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-même... je tiens à vous gagner gentiment vos vingt francs.

Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y réussit, car les sourcils du Tombeur-des-Crânes se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.

Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:

—Puisque vous tombez les crânes, je fais mon crâne... Allons, vite, choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutté qu'avec des compères.

Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de rager ainsi, car on la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme à laquelle il devait se savoir le plus habile.

—Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du milieu de la salle.

L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:

—Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux vaudrait choisir.

—Oui qu'il choisisse! cria le public.

Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de l'huile sur le feu, ils beuglèrent:

—C'est une mystification!... il ne sait peut-être manier que la seringue!... Qu'on rende l'argent!

—Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de lui.

—Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrière un rideau, vint à la table pour choisir son bâton.

Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné sur les cuisses, la tête et le visage protégés par une sorte de casque en treillis de fer.

—A votre tour, dit-il en montrant le rideau à Vernot.

—Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une naïveté trop profonde pour être sincère.

Puis, comme s'il comprenait tout à coup:

—Ah! d'aller me matelasser comme vous?

Après ces mots, il haussa les épaules.

—Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...

Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes devait grincer des dents.

Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice à lui rendre, il y allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait à faire à forte partie.

Les bâtons volaient, claquaient que c'était une vraie bénédiction.

Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:

—J'ai touché!

—Non! grinça Alfred.

—Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indigné.

Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier qui répéta:

—J'ai touché!

—Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix étranglée par la fureur.

Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans la garde haute.

Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de très courte durée.

Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous vîmes le Tombeur-des-Crânes chanceler sous la violence du coup.

C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, sur le haut du masque protégeant le crâne.

—Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je ne t'ai pas touché!

Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui avaient, dès le début, aliéné son public. Aussi le triomphant coup de bâton de Vernot, et surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, en même temps qu'ils consacraient le triomphe du brigadier, étaient une sorte d'insulte pour le vaincu.

Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il était plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et ses dents grinçaient.

—Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher mes vingt francs qui, j'aime à le croire, sont bel et bien gagnés, dit le brigadier, en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait retroussées au début de l'assaut.

C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il était loin d'être un imbécile. Il faut croire que la rage d'avoir été vaincu lui retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, à ma grande surprise, répliquer aussitôt d'une voix sèche:

—Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.

—Hein!!! lança le brigadier en se redressant de toute sa hauteur à ces mots, qui donnaient à suspecter sa loyauté.

Au lieu de lui répondre directement, Alfred se tourna vers la salle en disant:

—Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma force envers un homme qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est rudement malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen pour se faire épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous administrer le coup de tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma générosité.

Ah! si vous aviez vu le brigadier!

Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles perfides. Ses lèvres frémissaient d'indignation.

D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le nez:

—Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, il paraît que vous êtes mauvais joueur, mon garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous offre votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre joujou.

Avec un court rugissement de bête féroce qui sent sa proie à portée de ses griffes, Alfred bondit vers la table où étaient déposées les armes.

Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans le faisceau et en présenta un à Vernot en répondant:

—Alors, à ce joujou-ci.

—En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, gringalet! dit le brigadier sitôt qu'il eut l'arme en main.

Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le Tombeur-des-Crânes sans lui donner le temps de se déplastronner.

Je vous laisse à deviner si le public était ravi de ce supplément de représentation qu'on lui offrait gratis.

Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les deux fleurets étaient mouchetés et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.

Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le vis sursauter brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait être une feinte pour mieux prendre son élan, car il fondit sur son adversaire avec une telle force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.

—Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au Tombeur-des-Crânes.

Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagnés deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi par le regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.

Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers sortis de l'auberge. A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos félicitations, nous dit d'une voix qui me parut être encore essoufflée par l'assaut:

—A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir à mon poste de cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!

Je lui tendais la main pour prendre congé quand il me demanda:

—Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... quand ce ne serait que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oublié ce matin?

—Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'était offerte de rester plus longtemps avec Henriette à laquelle j'offris le bras.

Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés par le brigadier qui accélérait sa marche en répétant:

—Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!

Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec sa main appliquée sur le flanc, en homme à qui l'essoufflement donne un point de côté.

A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en cinq minutes.

—Henriette, offre un verre de bière à monsieur pendant que je vais mettre mon uniforme, commanda le père en prenant l'escalier qui montait à sa chambre.

Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit presque aussitôt, costumé et son fusil à la main.

Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:

—Dors bien, chérie! A demain!

Comme sa fille le regardait un peu inquiète de cette haleine qui n'avait pas encore régularisé son souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le flanc et nous dit avec un sourire:

—J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drôle que je m'en suis foulé la rate... J'en suis resté cornard comme un vieux cheval.

Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit à embrasser sa fille en répétant:

—A demain, mignonne, à demain!

J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière et j'attendais pour faire mes adieux au brigadier. Il vint à moi et me demanda:

—Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'à mon poste?... C'est, tout au plus, à cent mètres d'ici.

Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:

—Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congédierai à temps... Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.

Et, à nouveau, il éclata de rire.

—Je vous suis, brigadier, répondis-je.

Il tendit la main à l'invalide en disant:

—Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte bien fermée, camarade.

—Soyez tranquille, promit l'invalide.

Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se retourna, ouvrit les bras et dit à sa fille:

—Viens encore m'embrasser, mon enfant.

Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue sous ses lèvres.

—Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille étonnée.

—C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le saltimbanque, répondit-il.

Enfin nous nous mîmes en route.

Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dépense une telle somme de forces qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était devenu lourd et traînant.

Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, car, bien qu'il appuyât toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration sifflait.

Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la maisonnette. Elle venait de disparaître à nos yeux, quand, au milieu du silence, retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce dernier adieu:

—A demain, petit père!

Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le râle de sa respiration, et répondit d'une voix qui, subitement, s'était faite gaie:

—A demain, bichette!

Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitôt après, je l'entendis murmurer:

—Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille bien-aimée!

Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix s'éteignait plus désespérée.

Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort sur son flanc. Il trébucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne l'eusse soutenu dans mes bras.

—Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je tout d'abord.

—Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.

Puis de sa voix qui haletait:

—Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de m'accompagner? C'est que j'ai un service à vous demander.

—Lequel?

—Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à mon poste, au carrefour des Roches... c'est tout près.

Il devina que j'allais protester contre cette étrange demande.

—Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon idée de le ramener à sa demeure, je le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du carrefour des Roches.

—Merci! merci! merci! murmura sans cesse à mon oreille, pendant ce trajet, sa voix reconnaissante.

J'arrivai au carrefour.

—Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.

Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir de satisfaction immense, puis prononça:

—Ouf! j'y suis enfin!

Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, j'avais obéi à Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'écriai:

—Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?

—Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai que le Tombeur-des-Crânes m'a administré là, dans le flanc, un mauvais coup dont je serai mort dans une heure.

La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:

—Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, celui du saltimbanque était démoucheté...

Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:

—Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait en main... Dans sa colère d'avoir été vaincu au bâton, il m'a tout gentiment assassiné.

—Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?

—Baste! à quoi bon?

—Mais à faire arrêter le misérable!

—Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!

Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet homme si calme à l'approche de la mort.

—Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire était dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!

—Profitons-en! répétai-je sans comprendre.

—Le plus difficile était pour moi que personne ne se doutât que j'étais ratiboisé.

Encore une fois il se mit à rire.

—Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai bien mis dedans avec l'histoire que je m'étais foulé la rate... Tout en plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais le trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au bout... Eh! eh! il s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu arriver à venir mourir ici.

Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et sembla écouter.

—N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.

—Non, rien.

—La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais cru entendre un cri de détresse.

De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout était restée dans mon cerveau éperdu. Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était dit en se sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué cette comédie sinistre de tromper sa fille?

J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, je dressai l'oreille.

Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troublé le silence de la nuit.

Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser chez le mourant, mais il ne fit pas attention à ce second cri.

Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, je l'entendis qui murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle ne laissait plus arriver ses paroles jusqu'à moi. Je me penchai vers lui pour l'écouter.

Le brigadier se parlait.

—Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué la peau, pas si bête que de dire la vérité! Chacun se serait empressé autour de moi. Un cortège de gens m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une heure après au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit: «Il a gobé cela dans son assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après moi.

Sa voix me sembla gaie quand, après une petite pause, il continua:

—Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que ma mort profitât à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai soufflé mot... Demain, quand on trouvera mon cadavre étendu ici, à mon poste, on mettra cela au compte de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira mort au service, aura droit à la pension... Eh! allez donc! le tour sera joué!

Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le «profitons-en» qui m'avait tant frappé quand il m'avait révélé sa blessure.

Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.

—Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et à m'appuyer sur cette roche.

Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:

—Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravité de votre blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous porter jusqu'à votre maison.

—Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez tout! Vous me proposez de lâcher la partie quand j'ai gagné en main... Oui, et mon gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous répète que je suis un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.

Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la roche:

—A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de sensiblerie bête!!!... Vous allez me quitter.

—Y pensez-vous! m'écriai-je.

—Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.

Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:

—Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?

—Des deux coups.

—Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, et, tout en fuyant, vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont postés à cinq cents mètres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.

—Alors ils accourront à vous?

—Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire par Epin qu'ils doivent rester à leur poste et attendre que je les rejoigne?

Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de satisfaction quand il ajouta:

—Quelle chance tout de même que je leur aie donné cette consigne-là!... Ils ne viendront pas me déranger.

—Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.

—Et puis, c'est tout, dit-il.

Il se reprit aussitôt:

—Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.

—Parlez.

—C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi que vous entendiez... Est-ce convenu?...

Comme j'hésitais à répondre, il répéta:

—Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites oui, je vous en supplie!

—C'est convenu! promis-je.

—Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.

Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:

—Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... Partez vite!... Que vos deux coups de feu soient tirés dans les vingt premiers mètres de votre fuite, là, tout près de moi.

Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation dernière. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:

—Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... C'est un père qui vous implore.

—Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser à un mourant.

—Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne direz rien ni à ma fille ni à personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous laisserez Henriette croire à ma mort telle que la rapporteront les événements.

—Je le jure!

Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. Ce fut avec effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir à prononcer ces deux mots:

—Adieu!... Partez!

Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait été prescrit, avant même d'être sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de mon fusil.

Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière moi, retentit une détonation.

Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse émotion. Mais j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon élan dans la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au tournant du bois dont je vous ai parlé, m'apparut avec une de ses fenêtres éclairée. Une autre lumière, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la porte du logis toute béante.

Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre départ, les deux habitants allaient se mettre au lit aussitôt la porte refermée derrière Vernot et moi?

Immédiatement me revinrent au souvenir les deux cris de détresse que j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un immense malheur.

J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double lueur de la maison.

Tout à coup un obstacle étendu sur la route se rencontra sous mes pas et je roulai sur la chaussée. La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût impossible de me rendre compte, dès que je fus relevé, de la cause de ma chute.

C'était le corps d'un homme.

Et quand je m'en fus approché, j'entendis une voix, que je reconnus pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccadée par un hoquet d'agonie:

—C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a logé son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à votre vieux Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...

Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui cherchait à découvrir la poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernière convulsion.

Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je me redressai en une seconde et je repris ma course vers la maison où les dernières paroles de Carambol m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.

Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel «pendard» avait-il voulu parler? N'était-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui, pendant que Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharné qui ne lui laissait pas de trêve.