XIX
Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris, après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes d'Anacréon.
—Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle langue.
Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit:
—Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?… Ah! mon enfant, que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du chemin de fer… A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin posa son livre sur le coin d'une console.
—Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage? demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté.
—Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné à l'épiscopat par sa naissance et ses relations.
—Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant.
Mais le prélat hocha la tête.
—Non, non, ces choses-là ne se disent pas… Soyez l'ami de l'abbé Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des renseignements très-complets.
L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que monseigneur Rousselot continua:
—Il avait eu des difficultés à Besançon…. Il était à Paris, très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici…. Le ministre s'est montré très-aimable pour moi.
L'évêque achevait ses phrases par un léger balancement de la main, cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il portait à son secrétaire remporta; il ajouta vivement:
—Enfin, croyez-moi, soyez utile au curé de Saint-Saturnin; il va avoir besoin de tout le monde, il me paraît homme à n'oublier ni une injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal. Ceci est une impression personnelle.
—Il finira mal? répéta le jeune abbé avec surprise.
—Oh! en ce moment, il est en plein triomphe…. C'est sa figure qui m'inquiète, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-là ne mourra pas dans son lit…. N'allez pas me compromettre; je ne demande qu'à vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos.
L'abbé Surin reprenait son livre, lorsque l'abbé Faujas se fit annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues, s'avança à sa rencontre, en l'appelant «mon cher curé».
—Laissez-nous, mon enfant, dit-il à son secrétaire, qui se retira.
Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la main à de vieux amis.
—Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abbé Faujas en le regardant fixement.
—Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, répondit l'évêque, qui se sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous.
—Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi?
—Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la politique, je vous laisse le maître.
Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre, de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre; il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux, les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs, en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait. —Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le recommander en toutes lettres.
L'abbé Faujas sourit.
—Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui…. Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu, qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons qu'au dernier moment…. Dites simplement qu'une élection purement politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin.
L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci prenait congé.
—Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets?
L'abbé Faujas haussa les épaules.
—Il n'a plus bougé, dit-il.
—Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique; mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme…. Il doit vous guetter du fond de sa retraite.
—Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me mangera pas tout vivant, peut-être.
L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: —S'ils pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne resta que les deux queues?
La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin, saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès. Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin, quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service. Cependant, bien que la candidature du député sortant fût très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler au plus vite l'élection.
—La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours
Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera.
Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche, dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé, racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes.
—Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge…. Une jolie maison, où ces dames donnent des rendez-vous!
Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard. Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle faisait crever de dépit depuis le coup d'État.
—C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant; vous avez des allures de gendarme, mon cher curé.
Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande. —J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché, miséricorde…. Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en lépreux.
Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre:
—Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne…. Vous voyez que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a plus rien à me refuser.
—Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer
Alphonse; il te regarde joliment de travers.
—Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort…. Vous verrez que nous serons bientôt les meilleurs amis du monde.
En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme. Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées.
—L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de tendresse pour la ville…. Moi, je le nommerais député. C'est lui qui ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il est trop modeste…. On pourra le consulter, quand viendront les élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là!
Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle, causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle commune.
L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour. Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches, où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle, d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait, touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans. Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé aimait le mieux.
—Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre, inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite.
La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin. Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de Condamin au prêtre.
—Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle; c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si vous avez des places et des croix à distribuer…. Elle a gardé un bon ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande.
Madame Rougon se tenant à l'écart par une manoeuvre de haute habileté, la belle Octavie était ainsi devenue l'alliée la plus active de l'abbé Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle partait en campagne chaque matin, faisait une étonnante propagande, rien qu'à l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses doigts gantés. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle décuplait l'influence féminine, dont le prêtre avait senti l'absolue nécessité, dès ses premiers pas dans le monde étroit de Plassans. Ce fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la maison des Mouret; elle jeta un gâteau de miel à ces deux monstres.
—Vous nous tenez donc rancune, chère dame? dit-elle un jour à la femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous ménagent une surprise.
—Une belle surprise! quelque casse-cou! s'écria aigrement madame Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien juré de rester dans mon coin.
Madame de Condamin souriait.
—Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque était décoré?
La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et la rendit affreuse.
—Vous plaisantez, bégaya-t-elle; c'est encore un coup monté contre nous…. Si ce n'était pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie.
La belle Octavie dut lui jurer que rien n'était plus vrai. La nomination était sûre; seulement, elle ne paraîtrait au Moniteur qu'après les élections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre que l'abbé Faujas n'était pas étranger à cette récompense attendue depuis si longtemps; il en avait causé avec le sous-préfet.
—Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effarée. Voilà longtemps qu'il me fait des scènes abominables pour que j'aille offrir des excuses à l'abbé. Moi, je suis entêtée, je me serais plutôt laissé tuer…. Mais du moment que l'abbé veut bien faire le premier pas…. Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec tout le monde. Nous irons demain à la sous-préfecture.
Le lendemain, les Paloque furent très-humbles. La femme dit un mal affreux de l'abbé Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta même qu'elle était allée le voir, un jour; il avait parlé en sa présence de jeter à la porte de Plassans «toute la clique de l'abbé Faujas».
—Si vous voulez, dit-elle au prêtre en le prenant à l'écart, je vous donnerai une note écrite sous la dictée du grand vicaire. Il y est question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il cherchait à faire imprimer dans la Gazette de Plassans.
—Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abbé.
—Elle y est, cela suffit, répondit-elle sans se déconcerter.
Puis, se mettant à sourire:
—Je l'ai trouvée, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajoutés de la main même du grand vicaire…. Je confierai tout cela à votre honneur, n'est-ce pas? Nous sommes de braves gens, nous désirons ne pas être compromis.
Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurât en particulier que la mise à la retraite de M. Rastoil serait demandée prochainement, de façon à ce que M. Paloque pût enfin hériter de la présidence. Alors, elle livra le papier. L'abbé Faujas ne voulut pas le garder; il le porta à madame Rougon, en la chargeant d'en faire usage, tout en restant elle-même dans l'ombre, si le grand vicaire paraissait se mêler le moins du monde des élections.
Madame de Condamin laissa aussi entrevoir à M. Maffre que l'empereur songeait à le décorer, et promit formellement au docteur Porquier de trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle était surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux réunions intimes de l'après-midi. L'été tirait sur sa fin; elle arrivait avec des toilettes légères, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la société Rastoil. Ce fut réellement sous la tonnelle des Mouret que l'élection se décida.
—Eh, bien, monsieur le sous-préfet, dit l'abbé Faujas en souriant, un jour que les deux sociétés étaient réunies, voici la grande bataille qui approche.
On en était venu à rire en petit comité des luttes politiques. On se serrait la main, sur le derrière des maisons, dans les jardins, tout en se dévorant, sur les façades. Madame de Condamin jeta un vif regard à M. Péqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction accoutumée, en récitant tout d'une haleine:
—Je resterai sous ma tente, monsieur le curé. J'ai été assez heureux pour faire entendre à Son Excellence que le gouvernement devait s'abstenir, dans l'intérêt immédiat de Plassans. Il n'y aura pas de candidat officiel.
M. de Bourdeu devint pâle. Ses paupières battaient, ses mains avaient un tressaillement de joie.
—Il n'y aura pas de candidat officiel! répéta M. Rastoil, très-remué par cette nouvelle inattendue, sortant de la réserve où il s'était tenu jusque-là.
—Non, reprit M. Péqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-même le choix de son représentant.
Il s'était légèrement incliné du côté de M. de Bourdeu, qui se leva, en balbutiant:
—Sans doute, sans doute.
Cependant, l'abbé Surin avait organisé une partie de «torchon brûlé». Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Séverin, étaient justement en train de chercher le torchon, le mouchoir même de l'abbé, roulé en tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour du groupe des personnes graves, tandis que le prêtre, de sa voix de fausset, criait:
—Il brûle! il brûle!
Ce fut Angélique qui trouva le torchon, dans la poche béante du docteur Porquier, où l'abbé Surin l'avait adroitement glissé. On rit beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie très-ingénieuse.
—Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abbé Faujas à part. C'est très-fâcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orléaniste.
—Voyez donc votre fils Séverin, s'écria madame de Condamin, qui vint se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait mis le mouchoir sous le chapeau de l'abbé Bourrette.
Puis, elle baissa la voix.
—A propos, je vous félicite, monsieur Rastoil. J'ai reçu une lettre de Paris, où l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste du garde des sceaux; il sera, je crois, nommé substitut à Faverolles.
Le président s'inclina, le sang au visage. Le ministère ne lui avait jamais pardonné l'élection du marquis de Lagrifoul. C'était depuis ce temps que, par une sorte de fatalité, il n'avait pu ni caser son fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des pincements de lèvres qui en disaient long.
—Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son émotion, que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il ne connaît pas nos besoins. Autant vaudrait-il réélire le marquis.
—Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, déclara l'abbé Faujas, les républicains réuniront une minorité imposante, ce qui sera du plus détestable effet.
Madame de Condamin souriait. Elle prétendit ne rien entendre à la politique; elle se sauva, tandis que l'abbé emmenait le président jusqu'au fond de la tonnelle, où il continua l'entretien à voix basse. Quand ils revinrent à petits pas, M. Rastoil répondait:
—Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun parti, l'entente se ferait sur son nom…. Je n'aime pas plus que vous l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puéril d'envoyer à la Chambre des députés qui n'ont pour mandat que de taquiner le gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un enfant du pays en situation de défendre ses intérêts.
—Il brûle! il brûle! criait la voix fluette d'Aurélie.
L'abbé Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en furetant.
—Dans l'eau! dans l'eau! répétait maintenant la demoiselle, égayée par l'inutilité des recherches.
Mais un des fils Maffre, ayant soulevé un pot de fleurs, découvrit le mouchoir plié en quatre.
—Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait allé le chercher là.
Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il murmura:
—Quelle belle jeunesse!
—Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu, votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante.
L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de popularité exquise.
—C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les yeux levés sur la tonnelle.
—Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes.
Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son tour le cri:
—Il brûle! il brûle!
Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de l'après-midi.
La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu, le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers partis.
—Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles, disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce. Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible, nous aurions tous voté pour lui…. Le sous-préfet a parlé d'une leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est une ville de bon sens et de véritable liberté.
Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude d'indifférence ridicule.
—Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur
Péqueur des Saulaies se contente d'obéir…. La victoire est certaine.
—Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre candidat?
Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente; mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui confia.
—Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?… Personne n'a jamais songé à lui, je vous assure.
—Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis.
Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa conduite:
—J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire casser les membres…. Dieu merci! toute cette petite guerre puérile est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise…. Quant à mon choix, il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là. Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort, vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur…. Ce qui m'a décidé, enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes…. Oh! vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des imbéciles à Plassans.
—Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant
Félicité.
Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on, à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis, comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi:
—Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut…. Je suis curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de nous être mis à genoux devant le gouvernement…. Si l'empire recevait quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux.
Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville, dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir.
Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M. Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes. Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse, Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les mérites de M. Delangre.
Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M. Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent. Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque, qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la victoire confond.
Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul. Tous les habitués étaient là.
—Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement, finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté.
Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au Moniteur le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée des demoiselles Rastoil.
—Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée.
—Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je croyais qu'Angeline avait une ressemblance…
Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en souriant.
—Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les liens seront plus forts entre les deux familles…. On est ami, maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien.
M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation. Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre.
—Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret.
—Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une préfecture…. Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture.
Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société. Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la ville.
—Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant…. Il n'a donc pas bougé?
—L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de politique désormais.
L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole brève.
Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en tapant les verres du manche des couteaux.
XX
L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe.
—Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée vous coucher?…Je vous avais défendu de m'attendre.
Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia:
—Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis endormie…. Rose a dû faire du thé.
Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de commandement, ne souffrant pas de réplique.
—Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe.
—Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon maître…. Rose, éclairez-moi.
La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier.
—Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle. Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de tourner, sans rien faire…. Allez, j'en souffre la première; elle est toujours dans mes jambes, â me gêner…. Puis, lorsqu'elle tombe sur une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses abominables…. Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine d'entendre.
Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing. Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche, en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la rampe.
—Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera encore que demain matin.
Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant:
—Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la gueuse…. Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis.
Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise, retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement. Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux, regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, les paupières levées.
—C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se mettant enfin au lit.
Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable:
—Allons, chère dame, ce ne sera rien…..Vous toussez toujours un peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des sirops.
Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas.
—J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot.
Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules, introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites de politesse.
Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame Mouret: —La science est parfois impuissante, répondit-il gravement; mais la Providence reste inépuisable en bontés…. La pauvre dame a été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici.
Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes.
—Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections de poitrine.
Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux.
—Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal à Plassans….Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice?
—À Nice! répéta le docteur inquiet.
Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante:
—Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage…. Vous avez là une excellente idée, monsieur le curé.
Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait de ne plus le recevoir.
—C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me conseiller de voyager, cette après-midi?
—Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus basse:
—Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais, dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime!
Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il s'approcha, il reprit avec un sourire:
—Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous ainsi?
—Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle en reculant.
Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé; il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia:
—Je vous en supplie, laissez-moi ici…. Je vous obéirai.
Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise.
—Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre…. Pourquoi refusez-vous de voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez!
Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre.
—Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin…. Quand vous toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées. Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous…. Faites-le pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien portante.
Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son angoisse, Marthe cria:
—Ah! tenez, le ciel ment!
Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être. Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin plus âpre d'oubli.
—La propriétaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir Olympe à son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église; j'ai dû la ramasser par terre…. Tu rirais, si je te répétais tout ce qu'elle vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de coeur, qu'il l'a trompée en lui promettant un tas de consolations. Et contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dévote pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a fait tort d'une grosse somme d'argent…. Veux-tu que je te dise? je crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit.
Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires.
—Tant pis pour elle, répondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est là-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce comme un mouton. Mais il est bête, Faujas; il y laissera sa peau, tu verras…. Écoute, ma fille, ton frère n'est pas assez gentil avec nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour où la propriétaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bâti comme ça, on ne met pas une femme dans son feu!
—Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe.
Alors Trouche baissait la voix.
—Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous. Il y aurait une jolie pelote à faire…. Ce serait un vrai dénoûment, celui-là.
Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison. Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon, à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de maison.
—Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que voulez-vous? c'est une bonne oeuvre.
Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison. C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café. Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un bon quart d'heure à vider chaque soir.
—Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous trouverions là de quoi aller un bout de temps…. Il faudra que je monte des pots de confitures et du petit salé.
—Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse.
Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là, envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades, prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement d'arracher les buis.
—Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant des bois rustiques…. Je déciderai la propriétaire. Fais toujours arracher les buis.
Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair, orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien».
—Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant…. Au moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon, et nous aurons une jolie vue.
Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter. Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le prêtre qui dérangea la victoire.
—Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle…. Est-ce qu'elle ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette vaurienne!
Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un jour il se fâcha, il cria:
—Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus d'Olympe ni de Trouche…. Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent!
—Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand tu voudras ta part, ils auront tout rongé…. Il n'y a que toi qui puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son sourire mince.
—Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne…. Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque vous verrez ma part…. Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un peu les yeux.
Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin. Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors, elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets.
—Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le coffre.
Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère épouvantable.
—Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la ville.
—C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. —Voleuse, ma mère est voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?… Il faudra nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage.
Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle, étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler:
—C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure…. Je te l'ai dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu n'auras rien, pas un morceau de sucre…. Non, non, je ne prendrai plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi, n'est-ce pas? tu me garderas avec toi….
L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même, pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge, les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de poche.
—Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit avoir un joli magot, là-haut …. Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire, puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle.
—Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage en ne commettant pas de pareilles actions.
Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde.
Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait, la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons.
—Tiens! disait-elle sans se fâcher, est-ce que tu ne t'amuses pas, toi?… Tu sais bien que nous sommes libres.
La vérité était que Trouche avait failli compromettre cette vie de cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle n'était pas la seule, que d'autres aussi avaient reçu des bonbons. La religieuse, connaissant la parenté de Trouche avec le curé de Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas ébruiter l'aventure, avant d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la religion serait la première à souffrir d'un pareil scandale. L'affaire fut étouffée, les dames patronnesses de l'oeuvre ne soupçonnèrent rien. Mais l'abbé Faujas eut avec son beau-frère une explication terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possédât une arme contre le mari et pût le tenir en respect. Aussi depuis cette histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui disait-elle sèchement:
—Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps une autre épouvante. Malgré la vie grasse qu'ils menaient, bien que fournis de tout par les armoires de la propriétaire, ils étaient criblés de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements au café; Olympe employait à des fantaisies l'argent qu'elle tirait des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires. Quant aux choses nécessaires à la vie, elles étaient prises religieusement à crédit par le ménage. Une note qui les inquiéta beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Bane,—elle montait à plus de cent francs, —d'autant plus que ce pâtissier était un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l'abbé Faujas. Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène épouvantable; mais le jour où la note lui fut présentée, l'abbé Faujas paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le prêtre semblait au-dessus de ces misères; il continuait à vivre, noir et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s'apercevoir des dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu faisait craquer les plafonds. Tout s'abîmait autour de lui, pendant qu'il allait droit à son rêve d'ambition. Il campait toujours en soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-être, se fâchant quand on voulait le gâter. Depuis qu'il était le maître de Plassans, il redevenait sale: son chapeau était rouge, ses bas se crottaient; sa soutane, reprisée chaque matin par sa mère, ressemblait à la loque lamentable, usée, blanchie, qu'il portait dans les premiers temps.
—Bah! elle est encore très-bonne, répondait-il, lorsqu'on hasardait autour de lui quelques timides observations.
Et il l'étalait, la promenait dans les rues, la tête haute, sans s'inquiéter des étranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de bravade dans son cas; c'était une pente naturelle. Maintenant qu'il croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait à son dédain de toute grâce. Son triomphe était de s'asseoir tel qu'il était, avec son grand corps mal taillé, sa rudesse, ses vêtements crevés, au milieu de Plassans conquis.
Madame de Condamin blessée de cette odeur âcre de combattant qui montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement.
—Savez-vous que ces dames commencent à vous détester? lui dit-elle en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de toilette…. Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il semblait qu'un enfant de choeur balançât un encensoir derrière vous.
Il parut très-etonné. Il n'avait pas changé, croyait-il. Mais elle se rapprocha, et d'une voix amicale:
—Voyons, mon cher curé, vous me permettrez de vous parler à coeur ouvert…. Eh bien! vous avez tort de vous négliger. C'est à peine si votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont ébourriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. Je vous assure, cela produit un très-mauvais effet…. Madame Rastoil et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient plus. Vous compromettez vos succès.
Il se mit à rire, d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et puissante. —Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de répondre; il faudra bien qu'elles me prennent mal peigné.
Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre.
—Ma chère, avouait madame de Condamin à Marthe, j'avais tort en voulant qu'il se parfumât; je m'habitue, je trouve même qu'il est beaucoup mieux…. Voilà un homme!
L'abbé Faujas régnait surtout à l'évêché. Depuis les élections, il avait fait à monseigneur Rousselot une vie de prélat fainéant. L'évêque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, où l'abbé, qui dirigeait le diocèse de la pièce voisine, le tenait réellement sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se défiait pas. Le clergé tremblait sous ce maître absolu; les vieux prêtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilité ecclésiastique, leur abandon de toute volonté. Souvent, monseigneur Rousselot enfermé avec l'abbé Surin, pleurait de grosses larmes silencieuses; il regrettait la main sèche de l'abbé Fenil, qui avait des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme écrasé sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il se résignait, murmurant avec son égoïsme aimable:
—Allons, mon enfant, mettons-nous au travail…. Je ne devrais pas me plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rêvée: une solitude absolue et des livres. Il soupirait, il ajoutait à voix basse: