—Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher Surin…. Il finira par ne plus vous tolérer ici. Hier, il m'a paru vous regarder avec des yeux soupçonneux. Je vous en conjure, dites toujours comme lui, mettez-vous de son côté, ne m'épargnez pas. Hélas! je n'ai plus que vous.
Deux mois après les élections, l'abbé Vial, un des grands vicaires de monseigneur, alla s'installer à Rome. Naturellement l'abbé Faujas se donna la place, bien qu'elle fût promise depuis longtemps à l'abbé Bourrette. Il ne nomma pas même ce dernier à la cure de Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit là un jeune prêtre ambitieux, dont il avait fait sa créature.
—Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il sèchement à l'abbé Bourrette, lorsqu'il le rencontra.
Et comme le vieux prêtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement:
—Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur moi, je plaiderai votre cause.
Dès son entrée à la Chambre, M. Delangre avait voté avec la majorité. Plassans était conquis ouvertement à l'empire. Il semblait même que l'abbé mît quelque vengeance à brutaliser ces bourgeois prudents, condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des Chevillottes, forçant M. Rastoil et ses amis à entrer chez le sous-préfet par la place, par la porte officielle. Quand il se montrait aux réunions intimes, ces messieurs restaient très-humbles devant lui. Et telle était la fascination, la terreur sourde de son grand corps débraillé, que, même lorsqu'il n'était pas là, personne n'osait risquer le moindre mot équivoque sur son compte.
—C'est un homme du plus grand mérite, déclarait M. Péqueur des Saulaies, qui comptait sur une préfecture. —Un homme bien remarquable, répétait le docteur Porquier.
Tous hochaient la tête. M. de Condamin, que ce concert d'éloges finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans l'embarras.
—Il n'a pas un bon caractère, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase glaçait la société. Chacun de ces messieurs soupçonnait son voisin d'être vendu au terrible abbé.
—Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-être d'un abord un peu sévère.
—C'est absolument comme moi, je suis très-facile à vivre et j'ai toujours passé pour un homme dur, s'écriait M. de Bourdeu, réconcilié avec la société depuis qu'il avait eu un long entretien particulier avec l'abbé Faujas.
Et, voulant remettre tout le monde à son aise, le président reprenait:
—Savez-vous qu'il est question d'un évêché pour le grand vicaire?
Alors, c'était un épanouissement. M. Maffre comptait bien que ce serait à Plassans même que l'abbé Faujas deviendrait évêque, après le départ de monseigneur Rousselot, dont la santé était chancelante.
—-Chacun y gagnerait, disait naïvement l'abbé Bourrette. La maladie a aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus grands efforts pour détruire dans son esprit certaines préventions injustes.
—Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'être décoré; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on vous laisse.
Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli, blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur, cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse.
Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards, aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant une grande indifférence:
—Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de lui.
Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda.
—Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa propriété des Tulettes.
Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie:
—On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus des affaires de Plassans.
Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant qui se refusait à elle, balbutiant, criant:
—Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi?
Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement, refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux, humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout, soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont elle agonisait.
Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret. Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix dans leur ménage. —Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla continuellement la bouder…. Je sais bien que les femmes sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de complaisance…. Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus doux.
Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait, de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait, l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils.
—Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle…. Je payerais cher le garçon qui m'en débarrasserait.
Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées.
—Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais…. Seulement, retenez bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur, nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens.
A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui dit nettement:
—Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction avec cet homme…. A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à côté de lui.
La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à laquelle elle devait sa fortune.
Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte, épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être, tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta droit à la chambre de l'abbé Faujas.
L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste de colère.
—Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous montée?…
Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose à me dire.
Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole.
Lui, hésita un instant, luttant contre la brutalité qui lui faisait déjà lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer la porte grande ouverte.
—Que voulez vous? répéta-t-il; je suis occupé.
Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle s'approcha. Elle dit enfin:
—J'ai à vous parler.
Elle s'était assise, regardant la chambre, le lit étroit, la commode pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur la nudité du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait du plafond. Le foyer de la cheminée était vide, sans une pincée de cendre.
—Vous allez prendre froid, dit le prêtre d'une voix calmée. Je vous en prie, descendons.
—Non, j'ai à vous parler, dit-elle de nouveau.
Et, les mains jointes, en pénitente qui se confesse:
—Je vous dois beaucoup…. Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père. Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous.
Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un geste.
—Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre aide…. Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne pouvez m'abandonner ainsi…. Je vous dis que Dieu ne m'entend plus. Je ne le sens plus…. Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi, menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. —Il faut prier, dit gravement le prêtre.
—J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains, cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu.
—Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que
Dieu soit touché et qu'il descende en vous.
Elle le regardait avec angoisse.
—Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien pour moi?
—Non, rien, déclara-t-il rudement.
Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia:
—Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter contre ce mur….. J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une autre jeunesse …. Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce, qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais heureuse…. Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe…. Il y a autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose.
L'abbé Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles ardentes. —Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec emportement; alors vous m'avez trompée…. Vous m'avez promis le ciel, en bas, sur la terrasse, par ces soirées pleines d'étoiles. Moi, j'ai accepté. Je me suis vendue, je me suis livrée. J'étais folle, dans ces premières tendresses de la prière…. Aujourd'hui, le marché ne tient plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme. Je mettrai tout le monde à la porte, j'arrangerai la maison, je raccommoderai le linge à ma place accoutumée, sur la terrasse…. Oui, j'aimais à raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas…. Et je veux que Désirée soit à côté de moi, sur son petit banc; elle riait, elle faisait des poupées, la chère innocente….
Elle éclata en sanglots.
—Je veux mes enfants!….C'étaient eux qui me protégeaient. Lorsqu'ils n'ont plus été là, j'ai perdu la tête, j'ai commencé à mal vivre…. Pourquoi me les avez-vous pris?… Ils s'en sont allés un à un, et la maison m'est devenue comme étrangère. Je n'y avais plus le coeur. J'étais contente, lorsque je la quittais pour une après-midi; puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacés. Je haïssais la maison…. Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits. Ils changeront tout ici, dès leur arrivée…. Ah! si je pouvais me rendormir de mon bon sommeil!
Elle s'exaltait de plus en plus. Le prêtre tenta de la calmer par un moyen qui lui avait souvent réussi.
—Voyons, soyez raisonnable, chère dame, dit-il en cherchant à s'emparer de ses mains pour les tenir serrées entre les siennes.
—Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas…. Quand vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains m'emplit de lâcheté…. Ce serait à recommencer demain; car je ne puis plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure.
Elle était devenue sombre. Elle murmura:
—Non, je suis damnée à présent. Jamais je n'aimerai plus la maison. Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur père…. Ah! tenez, c'est cela qui m'étouffe…. Je ne serai pardonnée que lorsque j'aurai dit mon crime à un prêtre.
Et tombant à genoux:
—Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se détourne de moi.
Mais l'abbé Faujas voulut la relever.
—Taisez-vous, dit-il avec éclat. Je ne puis recevoir ici votre aveu.
Venez demain à Saint-Saturnin.
—Mon père, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez pitié! Demain, je n'aurai plus la force.
—Je vous défends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux rien savoir, je détournerai la tête, je fermerai les oreilles.
Il reculait, les bras tendus, comme pour arrêter l'aveu sur les lèvres de Marthe. Tous deux se regardèrent un instant en silence, avec la sourde colère de leur complicité.
—Ce n'est pas un prêtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix plus étouffée. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous condamner.
—Un homme! répéta-t-elle affolée. Eh bien! cela vaut mieux. Je préfère un homme.
Elle se releva, continua dans sa fièvre:
—Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Après les enfants, j'ai laissé partir le père. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'était moi qui étais folle. Je sentais des brûlures par tout le corps, et je m'égratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer. Puis, c'était une telle honte après la crise, de me voir ainsi toute nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait dans la tête. Lui, le pauvre homme, me faisait pitié, à claquer des dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'étiez plus là, il n'osait approcher, il passait la nuit sur une chaise.
L'abbé Faujas essaya de l'interrompre.
—Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous tiendra compte de vos souffrances.
—C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était fou…. Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée, j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours… Lui, on l'a emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps, je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les yeux ouverts…. Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux. L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison, avec des fenêtres noires.
Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés fortement, attendait la fin de la crise.
—Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je suis une misérable, j'ai péché pour vous…. Mais donnez-moi la vie, donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain que vous m'avez promis.
—Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais que vous eussiez commis ce crime.
Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant familière:
—Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré ici…. Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union toute divine…. Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante…. Vous ne pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est impossible que vous me repoussiez…. Nous n'avons rien dit tout haut, c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra…. Je vous aime, Ovide, je vous aime, et j'en meurs.
Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme.
—Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout haut ces ordures…. Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait vous chasser des églises, comme impures et maudites.
—Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, secourez-moi.
—Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma force par votre seul désir. Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour faire sortir le mauvais ange de votre corps.
Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un geste passionné.
—N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour cela qu'il a su mourir.
Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions. Elle se débarrassa vite, en voyant son fils dans cette épouvantable colère. Elle lui prit les bras.
—Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant.
Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard:
—Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!… Puis-qu'il ne veut pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait, l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie, lui faisait promettre de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles scènes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle.
Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait:
—François reviendra, François les mettra tous à la rue.
XXI
La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un relais, partait de Plassans à trois heures. Marthe, redressée par le coup de fouet d'une idée fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle remit son châle et son chapeau, ordonna à Rose de s'habiller tout de suite.
—Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinière à Olympe; je crois que nous partons pour un voyage de quelques jours.
Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hâte d'être dans la rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir où elle allait et combien de jours elle resterait absente.
—Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre…. Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez à Marseille, rapportez-nous des coquillages frais.
Et Marthe n'avait pas tourné le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe prenait possession de la maison entière. Quand Trouche rentra, il trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pièces du vol de ses jupes.
—Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle, en s'étalant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si elles restaient toutes les deux au fond d'un fossé!… N'importe, nous allons être joliment à notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est bon d'être seuls, n'est-ce pas, Honoré? Tiens, viens m'embrasser pour la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise, si nous voulons.
Cependant, Marthe et Rose arrivèrent juste sur le cours Sauvaire comme la voiture de Toulon partait. Le coupé était libre. Quand la domestique entendit sa maîtresse dire au conducteur qu'elle s'arrêterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La voiture n'avait pas encore quitté la ville qu'elle grognait déjà, répétant de son air revêche:
—Moi qui croyais que vous étiez enfin raisonnable! Je m'imaginais que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions rapporté une langouste et des clovisses…. Ah bien! je me suis trop pressée. Vous êtes toujours la même, vous allez toujours au chagrin, vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tête à l'envers.
Marthe, dans le coin du coupé, à demi évanouie, s'abandonnait. Une faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la cuisinière ne la regardait même pas.
— Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur! reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous égayer! Nous en aurons pour huit jours à ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur la nuit, du diable si je me lève pour regarder sous les meubles!… Encore, si votre visite faisait du bien à monsieur; mais il est capable de vous dévisager et d'en crever lui-même. J'espère bien qu'on ne vous laissera pas entrer. C'est défendu d'abord…. Voyez-vous, je n'aurais pas dû monter dans la voiture, quand vous avez parlé des Tulettes; vous n'auriez peut-être pas osé faire la bêtise toute seule.
Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blême qui étouffait, et se fâcha plus fort, en baissant un carreau pour donner de l'air.
— C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas? Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit, à vous soigner ? Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de vous que des gens dévoués, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous savez bien que c'est la vérité. Monsieur le curé, sa mère, sa soeur, jusqu'à monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se jetteraient dans le feu, ils sont debout à toute heure du jour et de la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous étiez malade, la dernière fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous leurs bontés ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui était si dur pour vous… Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame ? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la méchanceté de monsieur. Entendez-vous, il y a des jours où vous êtes aussi méchante que lui.
Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, défendant les Faujas et les Trouche, accusant sa maîtresse de toutes sortes de vilenies. Elle finit par dire:
—Ce sont ces gens-là qui seraient de braves maîtres, s'ils avaient assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe jamais qu'aux mauvais coeurs.
Marthe, plus calme, ne répondait pas. Elle regardait vaguement les arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se déplier comme des pièces d'étoffes brune. Les grondements de Rose se perdaient dans les cahots de la voiture.
Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle Macquart, suivie de la cuisinière, qui se taisait maintenant, haussant les épaules, les lèvres pincées.
—Comment! c'est toi! s'écria l'oncle, très-surpris. Je te croyais dans ton lit. On m'avait raconté que tu étais malade…. Eh! eh! petite, tu n'as pas l'air fort… Est-ce que tu viens me demander à dîner ?
—Je voudrais voir François, mon oncle, dit Marthe.
—François ? répéta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir François ? C'est l'idée d'une bonne femme. Le pauvre garçon a assez crié après toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des coups de poing dans les murs en t'appelant…. Ah! tu viens le voir ? Je croyais que vous l'aviez tous oublié là-bas.
De grosses larmes étaient montées aux yeux de Marthe.
—Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il va être quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il casse tout, il parle de mettre le feu à la boutique. Dame! les fous ne sont pas aimables tous les jours.
Elle écoutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle, mais elle se contenta de tendre les mains vers lui.
—Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprès; il faut absolument que je parle à François aujourd'hui, à l'instant… Vous avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes.
—Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus nettement.
Il semblait pris d'une grande perplexité, ne pénétrant pas clairement la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas à un point de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la cuisinière, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paraître sur ses lèvres.
—Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire. Seulement, souviens-toi que, si ta mère se fâchait, tu lui expliquerais que je n'ai pas pu te résister…. J'ai peur que tu ne te fasses du mal. Ça n'a rien de gai, je t'assure.
Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle s'était assise devant un feu de souches de vigne, qui brûlait dans la grande cheminée.
—Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez…. Je reste ici, je préfère me chauffer.
—Vous seriez bien gentille alors de nous préparer un pot de vin chaud, lui glissa l'oncle à l'oreille; le vin et le sucre sont là, dans l'armoire. Nous aurons besoin de ça, quand nous reviendrons.
Macquart ne fit pas entrer sa nièce par la grille principale de la maison des Aliénés. Il tourna à gauche, demanda à une petite porte basse le gardien Alexandre, avec lequel il échangea quelques paroles à demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagèrent tous trois dans des corridors interminables. Le gardien marchait le premier.
—Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrêtant dans une petite cour; Alexandre restera avec toi.
—J'aurais voulu être seule, murmura Marthe.
—Madame ne serait pas à la noce, répondit le gardien avec un sourire tranquille; je risque déjà beaucoup.
Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrêta devant une petite porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la voix:
— N'ayez pas peur…. Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui retirer la camisole…. S'il se fâchait, vous sortiriez à reculons, n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra, tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d'abord qu'une masse repliée contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n'était éclairé que par une lueur de cave, tombant d'une fenêtre grillée, garnie d'un tablier de planches.
—Eh! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur l'épaule de Mouret, je vous amène une visite…. Vous allez être gentil, j'espère.
Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant pas le fou des yeux. Mouret s'était lentement relevé. Il ne parut pas surpris le moins du monde.
—C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais, j'étais inquiet des enfants.
Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété, rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point changé; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de son air goguenard des bons jours.
—Je suis tout à fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner à la maison…. Tu viens me chercher, n'est-ce pas?… Est-ce qu'on a pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues, le jardin en était rongé; mais je sais un moyen pour les détruire…. J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons nous payer nos fantaisies…. Dis, tu n'as pas vu le père Gautier, de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais acheté trente milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le voir…. Toi tu n'as pas de mémoire pour deux sous.
Il se moquait, il la menaçait amicalement du doigt.
—Je parie que je vais trouver tout en désordre, continua-t-il. Vous ne faites attention à rien; les outils traînent, les armoires restent ouvertes, Rose salit les pièces avec son balai…. Et Rose, pourquoi n'est-elle pas venue? Ah! quelle tête! En voilà une dont nous ne ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre à la porte, un jour. Parfaitement…. La maison est à elle, c'est à mourir de rire…. Mais tu ne me parles pas des enfants? Désirée est toujours chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller à Marseille, car Octave me donne de l'inquiétude; la dernière fois que je l'ai vu, je l'ai trouvé bien dissipé. Je ne parle pas de Serge: celui-là est trop sage, il sanctifiera toute la famille…. Tiens, cela me fait plaisir de parler de la maison.
Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre de son jardin, s'arrêtant aux détails les plus minimes du ménage, montrant une mémoire extraordinaire, à propos d'une foule de petits faits. Marthe, profondément touchée de l'affection tatillonne qu'il lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée; elle jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui crier merci.
—Méfiez-vous, lui dit le gardien à l'oreille; il a des yeux qui m'inquiètent.
—Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas fou!…. Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de suite.
—Méfiez-vous, répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras.
Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, comme une bête assommée. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il marcha à quatre pattes, le long du mur.
—Hou! hou! hurlait-il d'une voix rauque et prolongée. Il s'enleva d'un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable scène: il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de poing, s'arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à demi nu, les vêtements en lambeau, écrasé, meurtri, râlant.
—Sortez donc, madame! criait le gardien.
Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre; elle se jetait ainsi sur le carreau, dans la chambre, s'égratignait ainsi, se battait ainsi. Et jusqu'à sa voix qu'elle retrouvait; Mouret avait exactement son râle. C'était elle qui avait fait ce misérable.
—Il n'est pas fou! bégayait-elle; il ne peut pas être fou!… Ce serait horrible. J'aimerais mieux mourir.
Le gardien, la prenant à bras le corps, la mit à la porte; mais elle resta là, collée au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit da lutte, des cris de cochon qu'on égorge; puis, il y eut une chute sourde, pareille à celle d'un paquet de linge mouillé; et un silence de mort régna. Quand le gardien ressortit, la nuit était presque tombée. Elle n'aperçut qu'un trou noir, par la porte entre-baillée.
—Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous êtes drôle, vous, madame, à crier qu'il n'est pas fou! J'ai failli y laisser mon pouce, qu'il tenait entre ses dents…. Le voilà tranquille pour quelques heures.
Et tout en la reconduisant, il continuait:
—Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!… Ils font les gentils pendant des heures entières, ils vous racontent des histoires qui ont l'air raisonnable; puis, crac, sans crier gare, ils vous sautent à la gorge…. Je voyais bien tout à l'heure qu'il manigançait quelque chose, pendant qu'il parlait de ses enfants; il avait les yeux tout à l'envers. Quand Marthe retrouva l'oncle Macquart dans la petite cour, elle répéta fiévreusement, sans pouvoir pleurer, d'une voix lente et cassée:
—Il est fou! il est fou!
—Sans doute, il est fou, dit l'oncle en ricanant. Est-ce que tu comptais le trouver faisant le jeune homme? On ne l'a pas mis ici pour des prunes, peut-être…. D'ailleurs, la maison n'est pas saine. Au bout de deux heures, eh! eh! j'y deviendrais enragé, moi.
Il l'étudiait du coin de l'oeil, surveillant ses moindres tressaillements nerveux. Puis, de son ton bonhomme:
—Tu veux peut-être voir la grand'mère?
Marthe eut un geste d'effroi, en se cachant le visage entre ses mains.
—Ça n'aurait dérangé personne, reprit-il. Alexandre nous aurait fait ce plaisir…. Elle est là, à côté, et il n'y a rien à craindre avec elle; elle est bien douce. N'est-ce pas, Alexandre, qu'elle n'a jamais donné de l'ennui à la maison? Elle reste assise, à regarder devant elle. Depuis douze ans, elle n'a pas bougé…. Enfin, puisque tu ne veux pas la voir….
Comme le gardien prenait congé d'eux, il l'invita à venir boire un verre de vin chaud, en clignant les yeux d'une certaine façon, ce qui parut décider Alexandre à accepter. Ils durent soutenir Marthe, dont les jambes se dérobaient à chaque pas. Quand ils arrivèrent, ils la portaient, la face convulsée, les yeux ouverts, roidie par une de ces crises nerveuses qui la tenaient comme morte pendant des heures.
—La, qu'est-ce que j'avais dit? cria Rose en les apercevant. Elle est dans un joli état, et nous voilà propres pour retourner! Est-il permis, mon Dieu! d'avoir une tête si drôlement bâtie? Monsieur aurait dû l'étrangler, ça lui aurait donné une leçon.
—Bah! dit l'oncle, je vais l'allonger sur mon lit. Nous n'en mourrons pas pour passer la nuit autour du feu. Il tira un rideau de cotonnade qui masquait une alcôve. Rose alla déshabiller sa maîtresse en grondant. Il n'y avait rien à faire, disait-elle, qu'à lui mettre une brique chaude aux pieds.
—Maintenant qu'elle est dans le dodo, nous allons boire un coup, reprit l'oncle avec son ricanement de loup rangé. Il sent diablement bon, votre vin chaud, la mère!
—J'ai trouvé un citron sur la cheminée, je l'ai pris, dit Rose.
—Et vous avez bien fait. Il y a de tout, ici. Quand je fais un lapin, rien n'y manque, je vous en réponds.
Il avait avancé la table devant la cheminée. Il s'assit entre la cuisinière et Alexandre, versant le vin chaud dans de grandes tasses jaunes. Quand il eut avalé deux gorgées, religieusement:
—Bigre! s'écria-t-il en faisant claquer la langue, voilà du bon vin chaud! Eh! eh! vous vous y entendez; il est meilleur que le mien. Il faudra que vous me laissiez votre recette.
Rose, calmée, chatouillée par ces compliments, se mit à rire. Le feu de souches de vigne étalait un grand brasier rouge. Les tasses furent remplies de nouveau.
—Alors, dit Macquart en s'accoudant pour regarder la cuisinière en face, ma nièce est venue comme ça, par un coup de tête?
—Ne m'en parlez pas, répondit-elle, cela me remettrait en colère…. Madame devient folle comme monsieur; elle ne sait plus qui elle aime ni qui elle n'aime pas…. Je crois qu'elle a eu une dispute avec monsieur le curé, avant de partir; j'ai entendu leurs voix qui criaient.
L'oncle eut un gros rire.
—Ils étaient pourtant bien d'accord, murmura-t-il.
—Sans doute, mais rien ne dure avec une cervelle comme celle de madame…. Je parie qu'elle regrette les volées que monsieur lui administrait la nuit. Nous avons retrouvé le bâton dans le jardin.
Il la regarda plus attentivement, en disant entre deux gorgées de vin chaud:
—Peut-être qu'elle venait chercher François.
—Ah! Dieu nous en garde! cria Rose d'un air d'effroi. Monsieur ferait un beau ravage, à la maison; il nous tuerait tous…. Tenez, c'est là ma grande peur. Je tremble toujours qu'il n'arrive une de ces nuits pour nous assassiner. Quand je songe à cela, dans mon lit, je ne puis m'endormir. Il me semble que je le vois entrer par la fenêtre, avec des cheveux hérissés et des yeux luisants comme des allumettes.
Macquart s'égayait bruyamment, tapant sa tasse sur la table.
—Ça serait drôle, ça serait drôle! répéta-t-il. Il ne doit pas vous aimer, le curé surtout, qui a pris sa place. Il n'en ferait qu'une bouchée, du curé, tout gaillard qu'il est, car les fous sont rudement forts, à ce qu'on assure…. Dis, Alexandre, vois-tu le pauvre François tomber chez lui? Il nettoierait le plancher proprement. Moi, ça m'amuserait.
Et il jetait des coups d'oeil au gardien, qui buvait le vin chaud d'un air tranquille, se contentant d'approuver de la tête.
—C'est une supposition, c'est pour rire, reprit Macquart, en voyant les regards épouvantés que Rose fixait sur lui.
A ce moment, Marthe se tordit furieusement derrière le rideau de cotonnade; il fallut la maintenir pendant quelques minutes, pour qu'elle ne tombât pas. Lorsqu'elle se fut allongée; de nouveau dans sa rigidité de cadavre, l'oncle revint se chauffer les cuisses devant le brasier, réfléchissant, murmurant sans songer à ce qu'il disait:
—Elle n'est pas commode, la petite.
Puis, brusquement, il demanda: —Et les Rougon, qu'est-ce qu'ils disent de toutes ces histoires? Ils sont du parti de l'abbé, n'est-ce pas?
—Monsieur n'était pas assez aimable pour qu'ils le regrettent, répondit Rose; il ne savait quelle malice inventer contre eux.
—Ça, il n'avait pas tort, reprit l'oncle. Les Rougon sont des pingres. Quand on pense qu'il n'ont jamais voulu acheter le champ de blé, là, en face; une magnifique opération dont je me chargeais…. C'est Félicité qui ferait un drôle de nez, si elle voyait revenir François!
Il ricana encore, tourna autour de la table. Et rallumant sa pipe avec un geste de résolution:
—Il ne faut pas oublier l'heure, mon garçon, dit-il à Alexandre avec un nouveau clignement d'yeux. Je vais t'accompagner…. Marthe a l'air tranquille, maintenant. Rose mettra la table en m'attendant…. Vous devez avoir faim, n'est-ce pas, Rose? Puisque vous voilà forcée de passer la nuit ici, vous mangerez un morceau avec moi.
Il emmena le gardien. Au bout d'une demi-heure, il n'était pas encore rentré. La cuisinière, qui s'ennuyait d'être seule, ouvrit la porte, se pencha sur le terrasse, regardant la route vide, dans la nuit claire. Comme elle rentrait, elle crut apercevoir, de l'autre côté du chemin, deux ombres noires plantées au milieu d'un soulier, derrière une haie.
—On dirait l'oncle, pensa-t-elle; il a l'air de causer avec un prêtre.
Quelques minutes plus tard, l'oncle arriva. Il disait que ce diable d'Alexandre lui avait raconté des histoires à n'en plus finir.
—Est-ce que ce n'était pas vous qui étiez là tout à l'heure avec un prêtre? demanda Rose.
—Moi, avec un prêtre! s'écria-t-il; où, diable! avez-vous rêvé cela! il n'y a pas de prêtre dans le pays. Il roulait ses petits yeux ardents. Puis, il parut mécontent de son mensonge, il reprit:
—Il y a l'abbé Fenil, mais c'est comme s'il n'y était pas; il ne sort jamais.
—L'abbé Fenil est un pas grand'chose, dit la cuisinière Alors, l'oncle se fâcha.
—Pourquoi ça, un pas grand'chose? Il fait beaucoup de bien, ici; il est très-fort, le gaillard…. Il vaut mieux qu'un tas de prêtres qui font des embarras.
Mais sa colère tomba tout d'un coup. Il se prit à rire, en voyant que
Rose le regardait d'un air surpris.
—Je m'en moque, après tout, murmura-t-il. Vous avez raison, tous les curés, ça se vaut, c'est hypocrite et compagnie…. Je sais maintenant avec qui vous avez pu me voir. J'ai rencontré l'épicière; elle avait une robe noire, vous aurez pris ça pour une soutane.
Rose fit une omelette, l'oncle posa sur la table un morceau de fromage. Ils n'avaient pas fini de manger que Marthe se dressa sur son séant, de l'air étonné d'une personne qui s'éveille dans un lieu inconnu. Quand elle eut écarté ses cheveux, et que la mémoire lui revint, elle sauta à terre, disant qu'elle voulait partir, partir sur-le-champ. Macquart parut très-contrarié de ce réveil.
—C'est impossible, tu ne peux pas retourner à Plassans ce soir, dit-il. Tu grelottes de fièvre, tu tomberas malade en chemin. Repose-toi. Demain, nous verrons…. D'abord, il n'y a pas de voiture.
—Vous allez me conduire dans votre carriole, répondit-elle.
—Non, je ne veux pas, je ne peux pas.
Marthe, qui s'habillait avec une hâte fébrile, déclara qu'elle irait à Plassans à pied, plutôt que de passer la nuit aux Tulettes. L'oncle délibérait; il avait fermé la porte, et glissé la clef dans sa poche. Il supplia sa nièce, la menaça, inventa des histoires, pendant que, sans l'écouter, elle achevait de mettre son chapeau.
—Si vous croyez que vous la ferez céder! dit Rose, qui finissait paisiblement son morceau de fromage: elle préférerait passer par la fenêtre. Attelez votre cheval, ça vaudra mieux.
L'oncle, après un court silence, haussa les épaules, s'écriant avec colère:
—Ça m'est égal, en somme! Qu'elle prenne mal, si elle y tient! Moi, je voulais éviter un accident…. Va comme je te pousse. Il n'arrivera jamais que ce qui doit arriver, je vais vous conduire.
Il fallut porter Marthe dans la carriole; une grosse fièvre la secouait. L'oncle lui jeta un vieux manteau sur les épaules. Il fit entendre un léger claquement de langue, et l'on partit.
—Moi, dit-il, ça ne me fait pas de peine d'aller ce soir à Plassans; au contraire!… On s'amuse, à Plassans.
Il était environ dix heures. Le ciel, chargé de pluie, avait une lueur rousse qui éclairait faiblement le chemin. Tout le long de la route, Macquart se pencha, regardant dans les fossés, derrière les haies. Rose lui ayant demandé ce qu'il cherchait, il répondit qu'il était descendu des loups des gorges de la Seille. Il avait retrouvé toute sa belle humeur. A une lieue de Plassans, la pluie se mit à tomber, une pluie d'averse, drue et froide. Alors, l'oncle jura. Rose aurait battu sa maîtresse, qui agonisait sous le manteau. Quand ils arrivèrent enfin, le ciel était redevenu bleu.
—Est-ce que vous allez rue Balande? demanda Macquart.
—Certainement, dit Rose étonnée.
Il lui expliqua alors que Marthe lui semblait très-malade, et qu'il vaudrait peut-être mieux la mener chez sa mère. Il consentit pourtant, après une longue hésitation, à arrêter son cheval devant la maison des Mouret. Marthe n'avait pas même emporté de passe-partout. Rose, heureusement, trouva le sien dans sa poche; mais, quand elle voulut ouvrir, la porte ne céda pas; les Trouche devaient avoir poussé les verroux. Elle frappa du poing, sans éveiller d'autre bruit que l'écho sourd du grand vestibule.
—Vous avez tort de vous entêter, dit l'oncle qui riait entre ses dents; ils ne descendront pas, ça les dérangerait…. Vous voilà bel et bien à la porte de chez vous, mes enfants. Ma première idée est bonne, voyez-vous. Il faut mener la chère enfant chez Rougon; elle sera mieux là que dans sa propre chambre, c'est moi qui l'affirme.
Félicité entra dans un désespoir bruyant, lorsqu'elle aperçut sa fille à une pareille heure, trempée de pluie, à demi-morte. Elle la coucha au second étage, bouleversa la maison, mit tous les domestiques sur pied. Quand elle fut un peu calmée, et qu'elle se trouva assise au chevet de Marthe, elle demanda des explications.
—Mais qu'est-il arrivé? Comment se fait-il que vous la rameniez dans un tel état?
Macquart, d'un ton de grande bonhomie, raconta le voyage de «la chère enfant.» Il se défendait, il disait qu'il avait tout fait pour l'empêcher de se rendre auprès de François. Il finit par invoquer le témoignage de Rose, en voyant Félicité l'examiner attentivement d'un air soupçonneux. Mais celle-ci continua à branler la tête.
—C'est bien louche, cette histoire! murmura-t-elle; il y a quelque chose que je ne comprends pas.
Elle connaissait Macquart, elle flairait une coquinerie, dans la joie secrète qui lui pinçait le coin des paupières.
—Vous êtes singulière, dit-il en se fâchant pour échapper à son examen; vous vous imaginez toujours des choses de l'autre monde. Je ne puis pas vous dire ce que je ne sais pas…. J'aime Marthe plus que vous, je n'ai jamais agi que dans son intérêt. Tenez, je vais courir chercher le médecin, si vous voulez.
Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement, sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait très-heureuse d'avoir sa fille chez elle; elle parlait amèrement des gens qui vous laisseraient crever à la porte de votre maison, sans seulement vous ouvrir. Marthe, la tête renversée sur l'oreiller, se mourait.
XXII
Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande ouverte.
—Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit m'attendre, il faut que je parte.
Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde, il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser.
—C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu que je l'appelais…. Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils ne soient pas inquiets à la maison.
Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs. Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant:
—Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre…. Dans une bonne heure et demie, je serai à Plassans.
Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant. De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est, trempé de pluie.
—Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la pluie. Avec ça, je suis peu couvert.
Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait à la mâchoire une profonde meurtrissure, à laquelle il portait la main, sans se rendre compte de la vive douleur qu'il éprouvait là. La grand'route restait déserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une côte, d'une allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne répondit pas au bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la pluie le surprit. L'eau lui étant très-désagréable, il descendit sous le pont se mettre à l'abri, en grondant que c'était insupportable, que rien n'abîmait les vêtements comme cela, que s'il avait su, il aurait emporté un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant à écouter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passée, il remonta sur la route, il entra enfin à Plassans. Il mettait un soin extrême à éviter les flaques de boue.
Il était alors près de minuit. Mouret calculait que huit heures ne devaient pas encore avoir sonné. Il traversa les rues vides, tout à l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps.
—Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dîner sera froid…. Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir!
Il était arrivé rue Balande; il se tenait debout devant sa porte.
—Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout.
Cependant, il ne frappait pas. La fenêtre de la cuisine restait sombre, les autres fenêtres de la façade semblaient également mortes. Une grande défiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina encore la façade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin était fermée au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emporté par une rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux, rongée d'humidité. La violence du choc le laissa étourdi, ne sachant plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de raccommoder en rapprochant les morceaux.
—Voilà un beau coup, lorsqu'il était si facile de frapper! murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me coûtera au moins trente francs. Il était dans le jardin. Ayant levé la tête, apercevant, au premier étage, la chambre à coucher vivement éclairée; il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand étonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin de l'averse. Il devait être très-tard. En effet, les fenêtre voisines, celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-préfecture, étaient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de lampe, au second étage, derrière les rideaux épais de l'abbé Faujas. Ce fut comme un oeil flamboyant, allumé au front de la façade, qui le brûlait. Il se serra les tempes entre ses mains brûlantes, la tête perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar évanoui, où rien de net ne se formulait, où s'agitait, pour lui et les siens, la menace d'un péril ancien, grandi lentement, devenu terrible, au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait.
—Marthe, Marthe, où es-tu? balbutia-t-il à demi-voix. Viens, emmène les enfants.
Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil à un cimetière. Les buis avaient disparu, les laitues n'étaient plus là, les arbres fruitiers semblaient avoir marché. Il revint sur ses pas, se mit à genoux pour voir si ce n'était pas les limaces qui avaient tout mangé. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui donc avait tué les buis? Quelle faux avait passé là, rasant tout, bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantées au pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de cette ruine.
—Marthe, Marthe, où es-tu? appela-t-il de nouveau.
Il la chercha dans la petite serre, à droite de la terrasse.
La petite serre était encombrée des cadavres sèches des grands buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronçons d'arbres fruitiers, épars comme des membres coupés. Dans un coin, la cage qui avait servi aux oiseaux de Désirée, pendait à un clou, lamentable, la porte crevée, avec des bouts de fil de fer qui se hérissaient. Le fou recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau. Bégayant, le sang à la gorge, il monta sur la terrasse, rôda devant la porte et les fenêtres closes. La colère qui grandissait en lui, donnait à ses membres une souplesse de bête; il se ramassait, marchait sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit. Il s'amincit, se glissa avec une habileté de chat, égratignant le mur de ses ongles. Enfin il était dans la maison.
La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avança au milieu des ténèbres épaisses du vestibule, tâtant les murs, poussant la porte de la cuisine. Les allumettes étaient à gauche, sur une planche. Il alla droit à cette planche, frotta une allumette, s'éclaira pour prendre une lampe sur le manteau de la cheminée, sans rien casser. Puis, il regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine était dans un désordre de bombance: les assiettes, les plats, les verres sales, encombraient la table; une débandade de casseroles, tièdes encore, traînaient sur l'évier, sur les chaises, sur le carreau; une cafetière, oubliée au bord d'un fourneau allumé, bouillait, le ventre roulé en avant comme une personne soûle. Mouret redressa la cafetière, rangea les casseroles; il les sentait, flairait les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les assiettes avec un grondement plus irrité. Ce n'était pas sa cuisine propre et froide de commerçant retiré; on avait gâché là la nourriture de toute une auberge; cette malpropreté goulue suait l'indigestion.
—Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe à la main; réponds-moi, dis-moi où ils t'ont enfermée? Il faut partir, partir tout de suite. Il la chercha dans la salle à manger. Les deux armoires, à droite et à gauche du poêle, étaient ouvertes; au bord d'une planche, un sac de papier gris, crevé, laissait couler des morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperçut une bouteille de cognac sans goulot, bouchée avec un tampon de linge. Et il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles étaient à moitié vides: les bocaux de fruits à l'eau-de-vie tous entamés à la fois, les pots de confiture ouverts et sucés, les fruits mordus, les provisions de toutes sortes rongées, salies comme par le passage d'une armée de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda partout, derrière les rideaux, sous la table; des os y roulaient, parmi des mies de pain gâchées; sur la toile cirée, les culs des verres avaient laissé des ronds de sirop. Alors, il traversa le corridor, il la chercha dans le salon. Mais, dès le seuil, il s'arrêta: il n'était plus chez lui. Le papier mauve clair du salon, le tapis à fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas cerise, l'étonnèrent profondément. Il craignit d'entrer chez un autre, il referma la porte.
—Marthe! Marthe! bégaya-t-il encore avec désespoir.
Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. Où se trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pièce? Qui donc lui avait ainsi changé sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres noires d'abord, pauvres, polies, s'effaçant; puis deux ombres grises et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s'effarait; les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient dans la cage de l'escalier, emplissaient, dévoraient la maison entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les murailles. Alors, il entendit la maison s'émietter comme un platras tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une eau tiède.
En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hérissaient le poil. Posant la lampe à terre, il monta pour chercher Marthe; il monta à quatre pattes, sans bruit, avec une légèreté et une douceur de loup. Quand il fut sur le palier du premier étage, il s'accroupit devant la porte de la chambre à coucher. Une raie de lumière passait sous la porte. Marthe devait se mettre au lit.
—Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois donc comme on enfonce, Honoré; j'ai de la plume jusqu'aux yeux.
Elle riait, elle s'étalait, sautait au milieu des couvertures.
—Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-là…. C'était une maladie, quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propriétaire se carrer là dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me mettre à sa place… C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble que je suis dans du coton.
Trouche, qui n'était pas couché, remuait les flacons de la toilette.
—Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il.
—Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne nous déranger; j'ai poussé les verrous…. Tu vas prendre froid, Honoré.
Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge.
—Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit à Olympe; c'est plein de dentelles. J'ai toujours rêvé de coucher avec une femme qui aurait de la dentelle… Moi, je vais prendre ce foulard rouge…. Est-ce que tu as changé les draps? —Ma foi! non, répondit-elle; je n'y ai pas pensé; ils sont encore propres…. Elle est très-soigneuse de sa personne, elle ne me dégoûte pas.
Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria:
—Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous relever pour les boire à l'autre bout de la chambre…. La, mon gros chéri, nous sommes comme de vrais propriétaires.
Ils s'étaient allongés côte à côte, l'édredon au menton, cuisant dans une chaleur douce.
—J'ai bien mangé ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence.
—Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis très-chic; je vois tout tourner…. Ce qui est embêtant, c'est que maman est toujours sur notre dos; aujourd'hui, elle a été assommante. Je ne puis plus faire un pas dans la maison…. Ce n'est pas la peine que la propriétaire s'en aille si maman reste ici à faire le gendarme. Ça m'a gâté ma journée.
—Est-ce que l'abbé ne songe pas à s'en aller? demanda Trouche, après un nouveau silence. Si on le nomme évêque, il faudra bien qu'il nous lâche la maison.
—On ne sait pas, répondit-elle, de méchante humeur. Maman pense peut-être à la garder…. On serait si bien, tout seul! Je ferais coucher la propriétaire dans la chambre de mon frère, en haut; je lui dirais qu'elle est plus saine… Passe-moi donc le verre, Honoré.
Ils burent tous les deux, ils se renfoncèrent sous les couvertures.
—Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire déguerpir; mais on pourrait toujours essayer…. Je crois que l'abbé aurait déjà changé de logement, s'il ne craignait que la propriétaire fît un scandale, en se voyant lâchée…. J'ai envie de travailler la propriétaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer à la porte. Il but de nouveau.
—Si je lui faisais la cour, hein! ma chérie? dit-il plus bas.
—Ah! non, s'écria Olympe, qui se mit à rire comme si on la chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. Ça me serait bien égal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sûr…. Laisse-moi faire, je lui monterai la tête. C'est moi qui donnerai congé à maman et à Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous.
—D'ailleurs, si tu ne réussis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout qu'on a trouvé l'abbé couché avec la propriétaire. Cela fera un tel bruit, qu'il sera bien forcé de déménager.
Olympe s'était assise sur son séant.
—Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne idée, ça! Dès demain, il faut commencer. Avant un mois la cambuse est à nous…. Je vais t'embrasser pour la peine.
Cela les égaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un silence se fit.
—Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon roman. Je n'ai pas sommeil, moi.
Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement dans le corridor. Puis, elle se fâcha.
—Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup…. On dirait qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien agaçant.