WeRead Powered by ReaderPub
La Conquête de Plassans cover

La Conquête de Plassans

Chapter 5: VI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative tracks a bourgeois household in a provincial town as clerical ambition and local political maneuvering intrude on private life. A network of religious and civic actors exploits popular belief and municipal rivalries to gain influence, setting public intrigue against quiet domestic scenes. Intimate portrayals of family routine, quiet anxieties, and small comforts alternate with escalating manipulations, moral compromises, and social alignments that fracture relationships and unsettle reputations. The work uses detailed realist observation to show how power, ideology, and environment interact to transform ordinary lives and precipitate psychological and social disintegration.

IV

Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration. Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts, l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer. La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant, invita silencieusement Mouret à entrer.

Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée. Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode, perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu, avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier. Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix sombre cette nudité grise.

—Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que s'est produite une tache au plafond.

Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait, c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ semblait l'emplir de ses bras noirs.

Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où l'abbé Faujas l'appelait.

—Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un peu effacée depuis hier.

Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir. Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère teinte de rouille.

—Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il.

—Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir…. L'infiltration a dû avoir lieu au bord du toit. —Oui, vous avez raison, au bord du toit.

Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y contait la vie de l'abbé.

—D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par la fenêtre…. Attendez.

Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient bien trouver le trou.

—Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à se rendre compte…. Je vous en prie, examinez tout en détail…. La maison est à vous.

Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu se produire.

—Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le mur de soutènement.

—Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra.

Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là, tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret, accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout d'un silence:

—Vous avez un joli jardin, monsieur.

—Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons des légumes pour toute la saison.

L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de jaune, étaient tenues bourgeoisement.

—C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas.

—Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que font les autres.

Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête, n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que son propriétaire lui donnait de la main.

—Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture. Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses…. Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons clous.

Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon.

Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et des chaises rustiques.

—Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs. Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance. Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours:

—Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe, la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.

Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la maison voisine et se diriger vers la rotonde.

—Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui ….
On dîne, chez les Rastoil.

L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes filles, paraissaient particulièrement l'intéresser.

—Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret.

Et, sur un geste vague de Faujas:

—Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes rencontrés…. Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque. Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant, avec ces demoiselles… Le vieux, que vous apercevez un peu en arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses yeux…. Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs.

—Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la ville.

—Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent…. Ah! monsieur l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux. Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les yeux, de cette fenêtre!

Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de voix confidentiel:

—Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui, le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de 1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?… Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il est chanoine honoraire de Saint-Saturnin…. Entre nous, on l'accuse d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice.

Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie guoguenarde:

—Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé.

L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement.

—Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?… Chez les Rastoil, on pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin. Elles sont vos paroisiennes…. Ces pauvres demoiselles! L'aînée, Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par trouver, à cause de la dot…. Quant à la mère, cette petite femme grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de rudes à ce pauvre Rastoil.

Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières, attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la table ronde.

Mouret reprit ses explications.

—Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous les mardis la même chose…. Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie…. Ah! le grand vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce que j'ai eu une contestation avec un de ses parents…. Mais où donc est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il faut qu'il soit indisposé…. Vous le connaissez, celui-là. Et quel digne homme! La bête du bon Dieu.

Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient être devenus plus grands.

—Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat. Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au collège…. Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas rentrés?

A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage, baissaient la voix, riant à rires, étouffés.

—Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir nous tenter.

Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale, un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons voisines.

Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les marronniers. Il se décida à murmurer:

—C'est très-gai, ces jardins…. Il y a aussi du monde dans celui de gauche.

Mouret leva les yeux.

—Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet…. L'été, ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne pouvez voir, à gauche…. Ah! monsieur de Condamin est de retour. Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme…. Enfin, ce ne sont pas mes affaires, heureusement.

Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se colorait légèrement, le ramena d'un mot:

—Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate blanche?

Cette question amusa Mouret extrêmement.

—Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est grand, joli garçon, très-distingué…. Ce gros monsieur est le docteur Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume…. Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge, et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas d'enfants.

Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait, frappant de la main la barre d'appui.

—Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang…. Vous ne vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous ferais bien rire…. Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le conseil général; enfin, mon nom est connu…. Eh bien! j'ai là, à droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein! est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs…. Vous comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de l'air d'une commère qui va en dire long.

—Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui, monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture…. Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le maire, monsieur Delangre.

L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au polichinelle. Il devait parler trop.

—Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée…. Je me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se déboutonne…. Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien dire.

Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais la démangeaison de parler fut trop forte.

—Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le voilà sous-préfet pour Longtemps…. Hein! que vont-ils inventer pour jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de Plassans.

Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop. Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée:

—Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules….
Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi.

Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche, dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron. Elle leva la tête.

—Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour aujourd'hui?… Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table.

—Bien! Rose, je descends, répondit-il.

Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le plafond.

—Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là?

—Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris.

—La tache dont vous m'avez parlé.

Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire voir la tache à Mouret.

—Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers.

Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita profondément. Il descendit en murmurant:

—Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout!

V

Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité», comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement le jaune et le marron.

Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret dans la salle à manger.

—Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère … Qu'est-ce qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue…. Encore quelque manigance, c'est sûr.

Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait: «Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir.

Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.

—Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc pas encore venus vous chercher, révolutionnaire?

—Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent pour ça que votre mari leur donne des ordres.

—Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont les yeux flambèrent.

Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit:

—Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie.

C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, jaunies par l'humidité du jardin.

—C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon.

Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait:

—Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre demeure…. Tout le monde ne peut pas être riche.

Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières; quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable:

—Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis entrée pour savoir comment va la petite famille…. Les enfants se portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret?

—Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de cette grande amabilité.

Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la petite». Elle était si heureuse de les voir!

—Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons…. Je compte sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?… Et vous, Mouret, ne vous verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours?

Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup, il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: —Vous savez bien que je ne puis pas aller chez vous…. Vous recevez un tas de personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne veux pas me fourrer dans la politique.

—Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez, entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club? C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez ennuyée, autrefois…. Pourquoi dites-vous cela?

—Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret d'un air maussade.

—La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la sous-préfecture…. Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais…. Quant à ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre, monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur Porquier.

Mouret haussa les épaules.

—D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien préfet…. Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de personnes distinguées…. Mon salon est un terrain neutre; retenez bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre.

Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire.

—Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense…. Je vous remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi.

Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille:

—Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie?

—Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal de son mari.

La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin. Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin. Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard, regardant les rideaux du second, elle s'écria:

—Tiens! vous avez loué?… Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je crois. J'ai entendu parler de ça…. Quel homme est-ce, ce prêtre?

Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. —Ma foi, dit-il sans la quitter des yeux, je n'en sais rien… Mais vous allez peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous?

—Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai jamais vu…. Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin; c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du grand séminaire et le secrétaire de monseigneur.

Puis, se tournant vers Marthe:

—Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder, de façon à me dire si une invitation lui serait agréable.

—Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il entre et il sort sans ouvrir la bouche…. Puis, ce ne sont pas mes affaires.

Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter. D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son gendre.

—Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite. Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de l'inviter…. Au revoir, mes enfants.

Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il tenait un fouet à la main.

—Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil curieux sur sa belle-mère.

Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon entretenait Antoine Macquart.

—Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc nous faire une petite visite?

—Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque fois que je passe à Plassans…. Ah! par exemple. Félicité, si je m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais quelque chose à lui dire….

—Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart.

—Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon.

Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait toujours se moquer du monde:

—Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un panier. Je les ai donnés à Rose…. J'en avais aussi deux pour Rougon; vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour vous…. Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de faire des cadeaux.

Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait Macquart derrière elle.

—Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient joliment bonnes…. Vous boirez bien un coup?

—Mais ça n'est pas de refus.

Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa langue, regardant le vin au jour.

—Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays.

Il branlait la tête, ricanant.

Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention particulière dans la voix:

—Et aux Tulettes, comment va-t-on?

Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre, il répondit négligemment:

—Pas mal…. J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte toujours la même chose.

Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule.

—Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut que je sois rentré avant la nuit…. Dis donc, Mouret, mon garçon, je compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir.

—J'irai, l'oncle, j'irai.

—Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout le monde…. Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine.

Et, se tournant vers Félicité:

—Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire…. Je vous dis qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi…. Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille; un petit vin qui vous grise, vous verrez!

Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait, passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant:

—Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte malheur!

Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui disait à Marthe:

—J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais plaisir.

Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder sur son compte.

—Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux, si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous.

Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant encore autour d'elle, murmurant:

—Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait de drôles…. Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré de ne pas me fourrer dans ce gâchis…. Vois-tu, mon père avait raison de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas décrottés, au contraire.

Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes, des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas. D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil. Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait: —Cache-toi, va, mon bon… Je sais que tu me guettes, derrière tes rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi que tu comptes connaître les voisins!

Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement. Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège. Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M. Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président. Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience. C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M. Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil? Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire était une chose vraiment extraordinaire.

Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait également du côté de la sous-préfecture.

Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage, un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le rejoindre.

—Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!… Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas.

L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes déjà lourdes.

—Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir cet excellent monsieur Faujas…. J'ai à vous remercier, vous m'avez trouvé là un locataire comme il y en a peu.

—Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme.

—Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela…. Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse.

Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la
Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé
Bourrette.

—Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné.

—On me l'a affirmé…. Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour ne pas exciter des jalousies.

L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de la Banne. Il dit tranquillement:

—Vous me surprenez beaucoup…. Faujas est un homme simple, il a même trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint, mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains…. Tenez, c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du diocèse entier.

Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se plantant devant Mouret.

—Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme l'enfant qui vient de naître…. Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit: «Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.» Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez…. C'est inutile de déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins!

La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre, il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur lui-même, tandis qu'il murmurait:

—Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan….

Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout à fait.

—On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande situation.

—Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas d'avenir…. Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger sans doute…. Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté, il n'a rien voulu entendre…. Je crois même, Dieu me pardonne! qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de s'engager en acceptant un dîner de la sorte.

L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin; il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église.

—C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le compromettre!… Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon, m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas caché que je craignais fort d'être mal reçu.

Mouret dressa l'oreille.

—Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? —Oui, elle était venue hier à la sacristie…. Comme je tiens à lui être agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable d'homme…. Moi, j'étais certain qu'il refuserait.

—Et il a refusé?

—Non, j'ai été bien surpris, il a accepté.

Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux d'un air extrêmement satisfait.

—Il faut confesser que j'ai été bien habile…. Il y avait plus d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son amour de la retraite…. Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la ville le sait, un terrain neutre…. C'est alors qu'il a semblé faire un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain… Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui annoncer notre victoire.

Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros yeux bleus.

—Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute…. Au revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments chez vous.

Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger haussement d'épaules.

—Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien dire…. Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon.

Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se couchant, il demanda négligemment à sa femme: —Est-ce que tu vas chez ta mère demain soir?

—Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans doute jeudi prochain.

Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie:

—Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants.

Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis, ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle s'absentait pendant une heure.

—J'irai, si tu le désires, dit-elle.

Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant:

—C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants.

VI

Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace.

—Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il.

—Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore convenable, je crois.

—Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?… Alors partons.

On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne, devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache, sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier étage.

L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement. Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en murmurant avec un sourire:

—Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée….

Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups d'oeil, avec une moue significative.

Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton, forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à l'abbé Faujas. —Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider…. Je vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous dérober ainsi au monde.

Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en riant, avec une intention particulière dans certains mots:

—Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je veux être votre amie…. Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? car maintenant vous êtes des nôtres.

L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il répondit en baissant la voix:

—Madame, je suis à votre entière disposition.

—C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde…. Mais venez, je vous présenterai à monsieur Rougon.

Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité.

—Très-bien! très-bien! murmura-t-il.

Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon.

Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on pouvait à peine y circuler.

L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la forte chaleur du feu.

—Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient…. Regardez-la donc maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la lui donner à baiser.

Une voix plus jeune ricana, en murmurant:

—Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous savez que c'est le plus beau salon de la ville.

—La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des verres de limonade à ses invités… Oh! je les connais sur le bout du doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle indigestion de bonnes choses!… Tenez, cette maison qu'ils habitent aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances: une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont hérité…. Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot qui courut à Plassans, après le 2 Décembre.

—Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison?

—Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre…. Leur fils Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante, député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier…. En tous cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise.

La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé:

—Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!… Je me rappelle toujours le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline de son petit lustre couverte de chiures de mouches…. La voilà qui reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre la queue de sa robe…. Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir de triomphe, au milieu de son salon vert.

L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle, d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans la douceur grave des tentures.

—Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui entre…. C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté ces choses. Il en sait plus long que moi.

—Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai perdre sa clientèle…. Je vous demande pardon, j'aperçois les fils Maffre, je vais leur serrer la main.

Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin». Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un aplomb d'homme aimable:

—Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser sans le vouloi…. C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre.

L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se permettrait avec lui pussent tirer à conséquence.

Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise. Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse d'homme du monde.

—Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais enchanté, si je vous étais bon à quelque chose…. Plassans est une petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir. C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait rentrer sous terre…. Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé quelques relations.

Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel:

—Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber…. Plassans est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier, où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable… Moi, j'avais commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons…. J'ai manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de moi…. monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le connaissez?… Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis.

Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la politesse exigeait qu'il trouvât une phrase.

—Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers le salon vert, où les conversations s'animaient.

—Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables … Ça doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches des contribuables.

Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant:

—Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se jouent. Si vous connaissiez les personnages!… Vous voyez madame Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante ….Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air d'un polichinelle, ici, à gauche…. Ils se sont connus intimement, il y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui, mais on ne sait plus bien laquelle…. Le plus drôle est que Delangre, vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît.

L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières; il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se justifier:

—Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a gagné ses premières causes…. Remarquez que Delangre avait alors l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52, lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises.

Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il causait un instant auparavant.