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La Conquête de Plassans

Chapter 7: VIII
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About This Book

The narrative tracks a bourgeois household in a provincial town as clerical ambition and local political maneuvering intrude on private life. A network of religious and civic actors exploits popular belief and municipal rivalries to gain influence, setting public intrigue against quiet domestic scenes. Intimate portrayals of family routine, quiet anxieties, and small comforts alternate with escalating manipulations, moral compromises, and social alignments that fracture relationships and unsettle reputations. The work uses detailed realist observation to show how power, ideology, and environment interact to transform ordinary lives and precipitate psychological and social disintegration.

—Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le fils du docteur Porquier.

Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant:

—Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté?

—Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus un jour, sur le cours, a failli avorter…. Paloque ne quitte pas des yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président.

Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le fils Porquier continua, en baissant la voix:

—J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul? Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture tant regrettée… Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort.

—Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme, je vous assure … Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé de vous, il paraît que vous menez une jolie vie.

—Moi! s'écria le jeune homme en riant.

—Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au cercle et ailleurs … Est-il vrai que vous ayez découvert un café borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté….

M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails, se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés, se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer devant les dames.

Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme qui aquelque chose de délicat à dire.

—Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si longtemps avec les personnes que vous quittez.

Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris:

—Ces personnes ne sont pas bien vues…. Certes, je n'entends pas les juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous, je vous avertis, voilà tout.

Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement:

—Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des éclaircissements.

—Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met ici la ville sens dessus dessous…. Quant à monsieur de Condamin…. Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait raconter; puis, baissant les paupières:

—Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les âmes honnêtes…. Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela, il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où: Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des amis, à Paris…. Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain homme. Soyez froid avec lui.

L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait, de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un air préoccupé.

—Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre.

—Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné … C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur, plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net, et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors, comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre:

—Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle?

—Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une grande affaire industrielle qui a mal tourné.

—Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon…. On vient de le voir rire avec monsieur de Condamin.

—Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier de lui.

Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous, dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et, à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres, allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas, revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le traitait en paria.

Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon, sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans les dentelles des dames.

Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre:

—Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle.

Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer, il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles Rastoil chantât la Colombe du soldat, qui avait alors un grand succès.

—Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de quelque temps…. Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur.

—Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par l'abbé Fenil? demanda-t-il.

—Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre par toutes les armes imaginables…. Le pis est qu'il confesse les personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait nommer le marquis de Lagrifoul.

—J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre.

Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement:

—Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant. Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le monde contre vous…. Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues.

L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de répondre:

—Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela gâterait tout.

—Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez dans ce salon que triomphant…. Un dernier mot, cher monsieur. La personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible; soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.

L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un moyen de faire une retraite honorable.

Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère.

Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette chère madame Rougon. —Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, on oublie ici la marche des heures.

—Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la jolie madame de Condamin.

—Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous.

Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas:

—Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant?

L'abbé s'inclina.

—Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant.

Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un sourire:

—Rappelez-vous ce que j'ai dit…. Plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.

VII

Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme.

—On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi qui m'en apporterais la nouvelle.

Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du plus loin qu'il l'aperçut:

—Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne … Ah! que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!… Mais toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans rencontrer quelqu'un qui m'en parlât.

—De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée.

—Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du salon vert.

—Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable.

—Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!… Sais-tu ce qu'il a fait à Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne peut pas affirmer au juste … N'importe, il paraît qu'on l'a joliment arrangé. Il était vert. C'est un homme fini.

Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du prêtre. Mouret était enchanté.

—Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela?

Elle haussa doucement les épaules, sans répondre.

—Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont beaucoup d'importance …. Ainsi, madame Paloque, que je viens de rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!… Voyons, tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici?

Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation aiguë de ses petits yeux.

—Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans importance, des choses comme tout le monde peut en dire … Il a parlé du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer.

—Ah! le tartufe!… Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les gens qu'elle reçoit?

—Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi, sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que j'étais presque forcée de courir … Je ne sais ce qu'on a, à s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait, le pauvre homme, dans sa vieille soutane.

Mouret n'était pas méchant.

—Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis qu'il gèle.

—Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il paye exactement, il ne fait pas de tapage…. Où trouverais-tu un aussi bon locataire?

—Nulle part, je le sais…. Ce que j'en disais, tout à l'heure, c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit, pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne doit avoir fait banqueroute…. Je le disais à madame Paloque: «Avant de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle!

Mouret mentait, il n'avait pas dit cela à madame Paloque. Mais la douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de témoigner, au sujet des malheurs de l'abbé. Les jours suivants, il se mit nettement du côté du prêtre. Ayant rencontré plusieurs personnages qu'il détestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur fit un magnifique éloge de l'abbé Faujas, pour ne pas dire comme eux, pour les contrarier et les étonner. C'était, à l'entendre, un homme tout à fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicité dans la pauvreté. Il fallait qu'il y eût vraiment des gens bien méchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots vaniteux, qui craignaient l'éclat de la véritable vertu. Au bout de quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abbé, il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de la sous-préfecture.

—Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois à sa femme, oubliant que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des gens qui ont volé leur fortune on ne sait où, s'acharner ainsi après un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une charretée de bois!… Non, vois-tu, ces choses-là me révoltent. Moi, que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait, je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur mâche pas la vérité, je les traite comme ils le méritent, lorsque je les rencontre…. Et je ne m'en tiendrai pas là. Je veux que l'abbé devienne mon ami. Je veux le promener à mon bras, sur le cours, pour montrer que je ne crains pas d'être vu avec lui, tout honnête homme et tout riche que je suis…. D'abord, je te recommande d'être très-aimable pour ces pauvres gens.

Marthe souriait discrètement. Elle était heureuse des bonnes dispositions de son mari à l'égard de leurs locataires. Rose reçut l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinière. Cependant, elle n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant rencontré Marthe, qui descendait du grenier où l'on conservait les fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa même jusqu'à accepter deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent l'occasion d'une liaison plus étroite.

L'abbé Faujas, de son côté, ne filait plus si rapidement le long de la rampe. Le frôlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret, qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier, heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui. Il l'avait remercié du petit service rendu à sa femme, tout en le questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon. L'abbé s'était mis à sourire; il avouait sans embarras ne pas être fait pour le monde. Mouret fut charmé; s'imaginant entrer pour quelque chose dans la détermination de son locataire. Alors, il rêva de l'enlever complètement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi, le soir où Marthe lui raconta que madame Faujas avait accepté deux poires, vit-il là une heureuse circonstance qui allait faciliter ses projets.

—Est-ce que réellement ils n'allument pas de feu, au second, par le froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose.

—Dame! monsieur, répondit la cuisinière, qui comprit que la question s'adressait à elle, ça serait difficile, puisque je n'ai jamais vu apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brûlent leurs quatre chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier.

—Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent grelotter, dans ces grandes chambres.

—Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrés, la nuit dernière, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot à eau a gelé, en haut…. Ici, la pièce est petite; on a chaud tout de suite.

En effet, la salle à manger était soigneusement garnie de bourrelets, de façon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des boiseries. Un grand poêle de faïence entretenait là une chaleur de baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forçait sa femme à faire un piquet, ce qui était un véritable supplice pour elle. Longtemps elle avait refusé de toucher aux cartes, disant qu'elle ne savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et dès lors elle s'était résignée.

—Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas à venir passer la soirée ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant deux ou trois heures. Puis, ça nous fera une compagnie, nous nous ennuierons moins…. Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser.

Le lendemain, Marthe, ayant rencontré madame Faujas dans le vestibule, fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son fils, sans le moindre embarras.

—C'est bien étonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret. Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abbé commence à comprendre qu'il a tort de vivre en loup.

Le soir, Mouret voulut que la table fût desservie de bonne heure. Il avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiettée de petits gâteaux. Bien qu'il ne fût pas large, il tenait à montrer qu'il n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du second descendirent, vers huit heures. L'abbé Faujas avait une soutane neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier quelques mots, en réponse aux compliments du prêtre.

—Vraiment, monsieur l'abbé; tout l'honneur est pour nous…. Voyons, mes enfants, donnez donc des chaises.

On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant bourré le poêle outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas à une bûche de plus. L'abbé Faujas se montra très-doux; il caressa Désirée, interrogea les deux garçons sur leurs études. Marthe, qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, étonnée des inflexions souples de cette voix étrangère, qu'elle n'était pas habituée à entendre dans la paix lourde de la salle à manger. Elle regardait en face le visage fort du prêtre, ses traits carrés; puis, elle baissait de nouveau la tête, sans chercher à cacher l'intérêt qu'elle prenait à cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait très-pauvre. Mouret, maladroitement dévorait la soutane neuve du regard; il ne put s'empêcher de dire avec un rire sournois:

—Monsieur l'abbé, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici.
Nous sommes sans façon, vous le savez bien.

Marthe rougit. Mais le prêtre raconta gaiement qu'il avait acheté cette soutane dans la journée. Il la gardait pour faire plaisir à sa mère, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vêtu de neuf.

—N'est-ce pas, mère?

Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux. Elle s'était assise en face de lui, elle le regardait sous la clarté crue de la lampe, d'un air d'extase.

Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abbé Faujas eût perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une gravité obligeante, pleine de bonhomie. Il écouta Mouret, lui répondit sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intéresser à ses commérages. Celui-ci en était venu à lui expliquer la façon dont il vivait:

—Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soirée comme vous le voyez là; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine à m'endormir autrement.

—Mais nous ne voulons pas vous déranger, s'écria l'abbé Faujas. Je vous prie en grâce de ne pas vous gêner pour nous.

—Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai pas, pour une fois.

Le prêtre insista. Voyant que Marthe se défendait avec plus de vivacité encore que son mari, il se tourna vers sa mère, qui restait silencieuse, les deux mains croisées devant elle.

—Mère, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait à s'agiter, refusant, déclarant qu'il ne voulait pas troubler la soirée; mais, quand le prêtre lui eut dit que sa mère était d'une jolie force, il faiblit, il murmura:

—Vraiment?… Alors, si madame le veut absolument, si cela ne contrarie personne….

—Allons, mère, faites une partie, répéta l'abbé Faujas d'une voix plus nette.

—Certainement, répondit-elle enfin, ça me fera plaisir…. Seulement, il faut que je change de place.

—Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchanté. Vous allez changer de place avec votre fils…. Monsieur l'abbé, ayez donc l'obligeance de vous mettre à côté de ma femme; madame va s'asseoir là, à côté de moi…. Vous voyez, c'est parfait, maintenant.

Le prêtre, qui s'était d'abord assis en face de Marthe, de l'autre côté de la table, se trouva ainsi poussé auprès d'elle. Ils furent même comme isolés à un bout, les joueurs ayant rapproché leurs chaises pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur chambre. Désirée, comme à son habitude, dormait sur la table. Quand dix heures sonnèrent, Mouret, qui avait perdu une première partie, ne voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille, elle se mit à battre les cartes. Cependant, l'abbé échangeait à peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses indifférentes, du ménage, du prix des vivres à Plassans, des soucis que les enfants causent. Marthe répondait obligeamment, levant de temps à autre son regard clair, donnant à la conversation un peu de sa lenteur sage.

Il était près d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec quelque dépit.

—Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte de la soirée. Demain, j'aurai peut-être plus de chance…. A demain, n'est-ce pas, madame?

Et comme l'abbé Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas abuser, qu'ils ne pouvaient les déranger ainsi chaque soir:

—Mais vous ne nous dérangez pas! s'écria-t-il; vous nous faites plaisir…. D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me refuser une partie.

Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna, se défendit d'avoir perdu. Il était furieux.

—La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma parole d'honneur!… Demain, il faudra voir.

Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus.

A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux, avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre eux.

Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les deux époux se ressemblaient étonnamment.

—Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans, on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier.

—Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre.

—En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un
Macquart, moi je suis une Rougon.

Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une branche bâtarde des Rougon.

—Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père.

Alors l'abbé cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une soeur qui était, paraissait-il, le vivant portrait du grand-père de sa mère. La ressemblance, dans ce cas, avait sauté deux générations, Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractère, les habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix.

—C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'étais petite: «C'est tante Dide tout craché.» La pauvre femme est aujourd'hui aux Tulettes; elle n'avait jamais eu la tête bien forte…. Avec l'âge, je suis devenue tout à fait calme, je me suis mieux portée; mais, je me souviens, à vingt ans, je n'était guère solide, j'avais des vertiges, des idées baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle étrange gamine je faisais.

—Et votre mari?

—Oh! lui tient de son père, un ouvrier chapelier, une nature sage et méthodique…. Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans, c'était autre chose…. A la longue, nous sommes devenus tout à fait semblables. Nous étions si tranquilles, dans nos magasins de Marseille! J'ai passé là quinze années qui m'ont appris à être heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants.

L'abbé Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en elle une légère amertume. Elle était certainement heureuse, comme elle le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature nerveuse, apaisée aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l'antagonisme de deux tempéraments différents. Puis, il s'expliquait les détentes fatales d'une vie réglée, l'usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en quinze années, mangée modestement au fond d'un quartier désert de petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abbé essaya habilement de savoir si Marthe était résignée. Il la trouvait très-raisonnable.

—Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent. Je n'ai jamais été très-gaie. Je m'ennuyais un peu, voilà tout; il m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouvée … Mais à quoi bon? Je me serais peut-être cassé la tête. Je ne pouvais seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses; pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la cervelle…. Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatiguée. Je reste chez moi, pour éviter tous ces bruits du dehors, ces commérages, ces niaiseries qui me fatiguent.

Elle s'arrêtait parfois, regardait Désirée endormie sur la table, souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente.

—Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas même coudre, elle a des vertiges tout de suite…. Elle n'aime que les bêtes. Quand elle va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et elle me revient les joues roses, toute bien portante.

Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la folie. L'abbé Faujas sentit ainsi un étrange effarement, au fond de cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une bonne amitié; seulement, il entrait dans son affection une crainte des plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle était aussi blessée de son égoïsme, de l'abandon où il la laissait; elle lui gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle, de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son mari, elle répétait:

—Il est très-bon pour nous…. Vous devez l'entendre crier quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous, jusqu'à en être ridicule, souvent; il se fâcha pour un pot de fleurs dérangé dans le jardin, pour un jouet qui traîne sur le parquet … Autrement, il a bien raison de n'en faire qu'à sa tête. Je sais qu'on lui en veut, parce qu'il a amassé quelque argent, et qu'il continue à faire, de temps à autre, de bons coups, tout en se moquant des bavardages…. On le plaisante aussi à cause de moi. On dit qu'il est avare, qu'il me tient à la maison, qu'il me refuse jusqu'à des bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il préfère me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours par les rues, à me promener ou à rendre des visites. D'ailleurs, il connaît mes goûts. Qu'irais-je chercher au dehors?

Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis, elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules, se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre.

Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait pour un brave homme.

—Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les choses simplement…. Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous…. Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en veuille et qu'on l'accuse de fierté.

Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage. Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant jusqu'aux talons de son hôte.

Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une fois, presque gaiement:

—Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent à l'église…. Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma mère disait que le bon Dieu venait chez nous.

Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de conduire au suicide.

—Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde. Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles oubliaient tout, elles étaient à Dieu.

Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine.

—Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur.

L'abbé ne touchait que très-rarement à de tels sujets; au contraire, il parlait souvent charité. Marthe était très-bonne; les larmes montaient à ses yeux, au récit de la moindre infortune. Lui, paraissait se plaire, à la voir ainsi frisonnante de pitié; il avait chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le regardant, pendant qu'il entrait dans des détails navrants sur les gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misère pousse aux méchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle ce qu'il aurait voulu. Et souvent, à l'autre bout de la salle, une querelle éclatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de rois annoncé à tort ou sur une carte reprise dans un écart.

Ce fut vers le milieu de février qu'une déplorable aventure vint consterner Plassans. On découvrit qu'une bande de toutes jeunes filles, presque des enfants, avaient glissé à la débauche en galopinant dans les rues; et l'affaire n'était pas seulement entre gamins du même âge, on disait que des personnages bien posés allaient se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut très-frappée de cette histoire, qui faisait un bruit énorme; elle connaissait une des malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caressée et qui était la nièce de sa cuisinière Rose; elle ne pouvait plus penser à cette pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps.

—Il est fâcheux, lui dit un soir l'abbé Faujas, qu'il n'y ait pas à Plassans une maison pieuse, sur le modèle de celle qui existe à Besançon.

Et pressé de questions par Marthe, il lui dit ce qu'était cette maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crèche pour les filles d'ouvriers, pour celles qui ont de huit à quinze ans, et que les parents sont obligés de laisser seules au logis, en se rendant à leur ouvrage. On les occupait, dans la journée, à des travaux de couture; puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient chez eux. De cette façon, les pauvres enfants grandissaient loin du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'idée généreuse. Peu à peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait plus que de la nécessité de créer à Plassans une maison semblable.

—On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abbé Faujas. Mais que de difficultés à vaincre! Vous ne savez pas les peines que coûte la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire à bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dévoué.

Marthe baissait la tête, regardait Désirée endormie à son côté, sentait des larmes au bord de ses paupières. Elle s'informait des démarches à faire, des frais d'établissement, des dépenses annuelles.

—Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prêtre.

L'abbé Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails si délicats, si laborieux d'un appel à la charité publique. Et il lui donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la mettre en rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup mieux que lui, la renseigner sur les dépenses.

Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas laissé prendre une partie à madame Faujas.

—Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu as vu comme je lui ai flanqué sa quinte par terre? Elle en était retournée, la vieille!

Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait rien entendu, en bas.

—Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses que je te dirai.

Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fâcher, de son air goguenard:

—Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu donnes dans la calotte, maintenant.

VIII

Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la bonne oeuvre dont elle rêvait. Comme la vieille dame hochait la tête en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle avait peu de charité.

—C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité.

—En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé ensemble. Comment le savez-vous?

Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus nettement. Elle reprit avec vivacité:

—Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as trouvé là est très-bien. Ça me chagrine vraiment de te voir toujours enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne compte pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que tu aies tout le bénéfice de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes conseils, si tu y consens, mais pas davantage.

—J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse aventure, effrayait un peu.

—Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé, en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas foi dans ton projet…. Cela décidera ces dames, tu verras…. Elles seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira plus que toutes les autres…. Et si tu te trouvais embarrassée, viens me consulter.

Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en face, avec son sourire pointu de vieille:

—Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle.

—Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin, où je dois voir l'architecte du diocèse.

Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux.

A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée prendre son avis chez lui.

L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat, où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort de transformer complètement cette ruine; il promettait même des merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur donner une idée de la façade.

—Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions à quoi nous en tenir…. Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce pas?

L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement, avec un soupir étouffé.

De là, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle était heureuse de marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui restaient à faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de Condamin la reçut avec des étonnements d'amitié. Cette chère madame Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle se déclara enchantée, prête à tous les dévouements. Elle était vêtue d'une délicieuse robe mauve à noeuds de ruban gris-perle, dans un boudoir où elle jouait à la Parisienne exilée en province.

—Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple du luxe…. Puis c'est affreux de penser que l'enfance est exposée à toutes ces vilaines choses. J'en ai été malade…. Disposez absolument de moi.

Et quand Marthe lui eut appris que sa mère ne pouvait faire partie du comité, elle redoubla encore de bon vouloir.

—C'est bien fâcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec une pointe d'ironie; elle nous aurait été d'un grand secours…. Mais que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis. J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut…. Nous réussirons, je vous le promets.

Elle ne voulut écouter aucun détail d'aménagement ni de dépense. On trouverait toujours l'argent nécessaire. Elle entendait que l'oeuvre fit honneur au comité, que tout y fût beau et confortable. Elle ajouta en riant qu'elle perdait la tête au milieu des chiffres, qu'elle se chargeait particulièrement des premières démarches, de la conduite générale du projet. Cette chère madame Mouret n'était pas habituée à solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait même lui en épargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa chose propre, et c'était elle qui donnait des instructions à Marthe. Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle resta, gênée, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le conservateur des eaux et forêts, qui était, disait-on, compromis dans l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville.

Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande idée à son mari, qui se montra parfait de tranquillité et de bons sentiments. Il trouva la chose excessivement morale.

—C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à une mère, dit-il gravement, sans qu'il fût possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans vous devra de bonnes moeurs, madame.

—Je vous avoue que j'ai simplement ramassé l'idée, répondit Marthe, gênée par ces éloges; elle m'a été inspirée par une personne que j'estime beaucoup.

—Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin.

—Monsieur l'abbé Faujas.

Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête.

—Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre très-distingué … Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à toutes les mauvaises suppositions…. Alors, vous dites que l'idée est de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est entendu que nous serons discrètes…. Je vous assure, je l'ai toujours aimé et défendu, ce prêtre….

—J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant, interrompit le conservateur des eaux et forêts.

Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet, souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin, il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable, auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux.

—Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement ironique. Je vais fumer un cigare … Octavie, n'oublie pas de t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir.

Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant, revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait très-éloquemment contre la débauche.

—Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la main de Marthe, je suis à vous au premier appel … Si vous allez voir madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms … Mon idée est bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne … Mes compliments à l'abbé Faujas.

Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus aimables.

Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari. C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les débordements étaient restés légendaires à Plassans.

—Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter monsieur Delangre.

Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle, très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait sortir, dès les premiers mots.

—Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je ne sais si j'aurais le temps … J'avais eu la même pensée que vous; seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur sur beaucoup de points … Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore. Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires, vous êtes toute à celles des autres.»

Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans la retraite et soutenant sa mère.

En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table, dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son assiette vide, les mains sur les genoux.

—Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui, au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens très-honorables … Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette vermine-là.

—D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous oublie … Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami?

Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela heureusement les conseils de sa mère.

—J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne … Songez quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un tel projet!

—Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces bonnes paroles.

—Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous, on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez, voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de coeur il y a en elle.

Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux clignotants.

—Madame Paloque n'a pas refusé, dit-il. —Non, sans doute, reprit celle-ci. Puisque vous avez véritablement besoin de moi, cela suffit. Je vais peut-être commettre encore une bêtise, me donner bien du mal, pour ne jamais en être récompensée. Demandez à monsieur Paloque tout le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez où cela nous a menés… N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous serons des dupes jusqu'à la fin … Comptez sur moi, chère madame.

Les Paloque se levèrent, et Marthe prit congé d'eux, en les remerciant de leur dévouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle les entendit causer vivement, derrière la porte.

—Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le juge d'une voix aigre. Tu seras leur bête de somme.

—Parbleu! répondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas ça avec le reste!

Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il était près de huit heures. Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre à table. Elle redoutait quelque scène affreuse. Mais, lorsqu'elle fut désabillée et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis à califourchon sur une chaise retournée, jouant tranquillement la retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie, de taquineries de toutes sortes.

—Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal, cette nuit … Maintenant que tu vas à l'église, il faudra m'avertir, pour que je soupe dehors, quand tu seras invitée par les curés.

Pendant tout le dîner il trouva des plaisanteries de ce goût. Marthe souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querellée. À deux ou trois reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Désirée riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mère. Au dessert, Rose vint dire, tout effarée, que M. Delangre était là, et qu'il demandait à parler à madame.

—Ah! tu es aussi avec les autorités? ricana Mouret de son air goguenard.

Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, très-aimable, presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain pour la féliciter de son idée généreuse. Madame Delangre était un peu timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il venait répondre en son nom qu'elle serait très-flattée de faire partie du comité des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant à lui, il entendait contribuer le plus possible à la réussite d'un projet si utile, si moral.

Marthe le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. Là, pendant que Rose levait la lampe pour éclairer le trottoir, le maire ajouta:

—Dites à monsieur l'abbé Faujas que je serais très-heureux de causer avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il a vu un établissement de ce genre à Besançon, il pourrait me donner des renseignements précieux. Je veux que la ville paye au moins le local. Au revoir, chère dame; tous mes compliments à monsieur Mouret, que je ne veux pas déranger.

A huit heures, quand l'abbé Faujas descendit avec sa mère, Mouret se contenta de lui dire en riant:

—Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gâtez pas trop au moins, n'en faites pas une sainte.

Puis, il s'enfonça dans les cartes; il avait à prendre sur madame Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe fut libre de raconter ses démarches au prêtre. Elle avait une joie d'enfant, encore toute vibrante de cette après-midi passée hors de chez elle. L'abbé lui fit répéter certains détails; il promit d'aller chez M. Delangre, bien qu'il eût préféré rester complètement dans l'ombre.

—Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains.

Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant cette sensation d'épouvante qu'elle ressentait parfois encore en face de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c'est l'ennemie. Lorsqu'il la vit révoltée sous cette correction trop sévère, il se radoucit, murmurant:

—Je ne pense qu'au succès de votre noble projet … J'ai peur d'en compromettre le succès, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime guère dans la ville.

Marthe, en voyant son humilité, l'assura qu'il se trompait, que toutes ces dames avaient parlé de lui dans les meilleurs termes. On savait qu'il soutenait sa mère, qu'il menait une vie retirée, digne de tous les éloges. Puis, jusqu'à onze heures, ils causèrent du grand projet, revenant sur les moindres détails. Ce fut une soirée charmante.

Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte.

—Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à vous deux … C'est une belle invention.

Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement, racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme la Gazette de Plassans publiait ces listes, avec le chiffre des versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue rivalisèrent entre elles de générosité.

Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les attaques de ses ennemis.