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La Conquête de Plassans

Chapter 9: X
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About This Book

The narrative tracks a bourgeois household in a provincial town as clerical ambition and local political maneuvering intrude on private life. A network of religious and civic actors exploits popular belief and municipal rivalries to gain influence, setting public intrigue against quiet domestic scenes. Intimate portrayals of family routine, quiet anxieties, and small comforts alternate with escalating manipulations, moral compromises, and social alignments that fracture relationships and unsettle reputations. The work uses detailed realist observation to show how power, ideology, and environment interact to transform ordinary lives and precipitate psychological and social disintegration.

Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus, dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée. De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure.

—Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en odeur de sainteté, maintenant … Et dire que j'étais le seul à vous défendre, il n'y a pas six mois!… Cependant, à votre place, je me méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous.

Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui demandant obligeamment des nouvelles de sa santé.

Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M. Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la pente des terrains.

—Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, murmura-t-il.

Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion religieuse.

IX

Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants quittaient la salle à manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent, eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur de plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les marronniers noirs de la sous-préfecture, un large morceau de ciel montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger, haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, restés seuls, s'acharnant au jeu.

Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait, en voyant la fusée d'or de quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée, regardant le ciel.

—Encore une âme du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle.

Puis, le prêtre restant silencieux, elle ajoutait:

—Ce sont de charmantes croyances, toutes ces naïvetés … On devrait rester petite fille, monsieur l'abbé.

Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille, il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle préférait cette ombre, cette nuit tiède, au fond de laquelle elle se trouvait bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la fatiguait beaucoup. Après le dîner, elle n'avait pas même le courage de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mît à raccommoder le linge, Mouret s'étant plaint que toutes ses chaussettes étaient percées.

A la vérité, Marthe était très-occupée. Outre les séances du comité, qu'elle présidait, elle avait une foule de soucis, les visites à faire, les surveillances à exercer. Elle se déchargeait bien sur madame Paloque des écritures et des menus soins; mais elle éprouvait une telle fièvre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au faubourg jusqu'à trois fois par semaine, pour s'assurer du zèle des ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop lentement, elle accourait à Saint-Saturnin, en quête de l'architecte, le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse même des travaux qu'il exécutait là, trouvant que la réparation de la chapelle avançait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui affirmant que tout serait terminé l'époque convenue.

L'abbé Faujas déclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la poussait à ne pas laisser une minute de répit à l'architecte. Alors, Marthe finit par venir tous les jours à Saint-Saturnin. Elle y entrait, la tête pleine de chiffres, préoccupée de murs à abattre et à reconstruire. Le froid de l'église la calmait un peu. Elle prenait de l'eau bénite, se signait machinalement, pour faire comme tout le monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connaître et la saluaient; elle-même se familiarisait avec les différentes chapelles, la sacristie, où elle allait parfois chercher l'abbé Faujas, les grands corridors, les petites cours du cloître, qu'on lui faisait traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin qu'elle ignorât. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle s'asseyait, dans une chapelle écartée, se reposant de sa course trop rapide, repassant au fond de sa mémoire les mille recommandations qu'elle se promettait de faire à M. Lieutaud; puis, ce grand silence frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux, la jetaient dans une sorte de rêverie vague et très-douce. Elle commençait à aimer les hautes voûtes, la nudité solennelle des murs, des autels garnis de leurs housses, des chaises rangées régulièrement à la file. C'était, dès que la double porte rembourrée retombait mollement derrière elle, comme une sensation de repos suprême, d'oubli des tracasseries du monde, d'anéantissement de tout son être dans la paix de la terre.

—C'est à Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle échapper un soir devant son mari, après une chaude journée d'orage.

—Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant.

Marthe fut blessée. Cette pensée du bien-être purement physique qu'elle éprouvait dans l'église, la choqua comme une chose inconvenante. Elle n'alla plus à Saint-Saturnin qu'avec un léger trouble, s'efforçant de rester indifférente, d'entrer là, de même qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgré elle remuée jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle revenait volontiers à cette souffrance. L'abbé Faujas semblait ne pas s'apercevoir du lent réveil qui l'animait chaque jour davantage. Il restait pour elle un homme affairé, obligeant, laissant le ciel de côté. Jamais le prêtre ne perçait. Parfois, pourtant, elle le dérangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et de cire. C'était souvent pour un mémoire de maçon, une exigence du menuisier. Il indiquait des chiffres précis, et s'en allait accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait là, s'attardait dans la nef vide, où un bedeau éteignait les cierges. Quand l'abbé Faujas, traversant l'église avec elle, s'inclinait devant le maître-autel, elle avait pris l'habitude de s'incliner de même, d'abord par simple convenance; puis, ce salut était devenu machinal, et elle saluait même lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-là, cette révérence était toute sa dévotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de grande cérémonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant l'église pleine, elle s'était sauvée, prise de peur, n'osant franchir la porte.

—Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement, à quand ta première communion?

Il continuait à la cribler de ses plaisanteries. Elle ne répondait jamais; elle arrêtait sur lui des yeux fixes, où une flamme courte s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu à peu, il devint plus amer, il n'eut plus le coeur à se moquer. Puis, au bout d'un mois, il se fâcha.

—Est-ce qu'il y a du bon sens à se fourrer avec la prêtraille! grondait-il, les jours où il ne trouvait pas son dîner prêt. Tu es toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure à la maison … Ça me serait encore égal, si tout n'en souffrait pas ici. Mais je n'ai plus de linge raccommodé, la table n'est seulement pas mise à sept heures, on ne peut plus venir à bout de Rose, la maison est au pillage.

Et il ramassait un torchon qui traînait, serrait une bouteille de vin oubliée, essuyait la poussière des meubles du bout des doigts, fouettant sa colère de plus en plus, criant:

—Je n'ai plus qu'à prendre un balai, n'est-ce pas, et à passer un tablier de cuisine!… Tu tolérerais cela, ma parole d'honneur! tu me laisserais faire le ménage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu que j'ai passé deux heures ce matin à mettre cette armoire en ordre? Non, ma bonne, ça ne peut pas continuer ainsi.

D'autres fois, la querelle éclatait à propos des enfants. Mouret, en rentrant, avait trouvé Désirée «faite comme un petit cochon», toute seule dans le jardin, à plat-ventre devant un trou de fourmis, pour voir ce que les fourmis faisaient dans la terre.

—C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il à sa femme, dès qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai pas voulu qu'elle changeât de robe, pour que tu jouisses de ce beau spectacle.

La petite fille pleurait à chaudes larmes, pendant que son père la tournait sur tous les sens.

—Hein! est-elle jolie?… Voilà comment s'arrangent les enfants, quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute, à cette innocente. Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait le feu … Oui, elle mettra le feu, tout brûlera, et ce sera bien fait.

Puis, quand Rose avait emmené Désirée, il continuait pendant des heures:

—Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus prendre soin des tiens. Ça s'explique … Ah! tu es bien bête! t'éreinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces coquines que tu mets sous la protection de la Vierge…. Il reprenait haleine, il continuait:

—Veille au moins sur Désirée, avant d'aller ramasser des filles dans le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces jours, nous la trouverons avec quelque membre cassé, dans le jardin … Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais te savoir à la maison, lorsqu'ils rentrent du collège. Ils ont des inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse en tirant des pétards … Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe s'excusait en quelques paroles. Elle avait dû sortir. Mouret, avec son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin tranquille, où le soleil se couchait si heureusement, devenait criard, abandonné, empli de la débandade des enfants, des méchantes humeurs du père, des lassitudes indifférentes de la mère. A table, le soir, tout ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu'à sa tête. D'ailleurs, la cuisinière donnait raison à madame.

Les choses allèrent à ce point que Mouret, ayant rencontré sa belle-mère, se plaignit amèrement de Marthe, bien qu'il sentît le plaisir qu'il faisait à la vieille dame, en lui racontant les ennuis de son ménage.

—Vous m'étonnez beaucoup, dit Félicité avec un sourire. Marthe paraissait vous craindre; je la trouvais même trop faible, trop obéissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari.

—Eh oui! s'écria Mouret désespéré. Pour éviter une querelle, elle serait rentrée sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout ce que je voulais … Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle n'en agit pas moins à sa guise. Elle ne répond pas, c'est vrai; elle ne me tient pas tête, mais ça viendra….

Félicité répondit hypocritement:

—Si vous voulez, je parlerai à Marthe. Seulement, cela pourrait la blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme … Je ne suis pas inquiète: vous saurez bien retrouver cette paix dont vous étiez si fier.

Mouret hochait la tète, les yeux à terre. Il reprit:

—Non, non, je me connais; je crie, mais ça n'avance à rien. Je suis faible comme un enfant, au fond … On a tort de croire que j'ai toujours conduit ma femme à la baguette. Si elle a souvent fait ça que j'ai voulu, c'était parce qu'elle s'en moquait, que cela lui était indifférent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle est très-entêtée… Enfin je tâcherai de la bien prendre.

Puis, relevant la tête:

—J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout ça; n'en parlez à personne, n'est-ce pas?

Le lendemain, Marthe étant allée voir sa mère, celle-ci prit un air pincé, en lui disant:

—Tu as tort, ma fille, de te mal conduire à l'égard de ton mari … Je l'ai vu hier, il est exaspéré. Je sais bien qu'il a beaucoup de ridicules, mais ce n'est pas une raison pour délaisser ton ménage.

Marthe regarda fixement sa mère.

—Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brève. Il devrait se taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui.

Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena à sou mari, en lui demandant des nouvelles de l'abbé Faujas.

—Dis-moi, peut-être que Mouret ne l'aime guère, l'abbé, et qu'il te boude à cause de lui?

Marthe resta toute surprise.

—Quelle idée! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari n'aime pas l'abbé Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus, n'est-ce pas?… Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans leur chambre, si la mère ne descendait pas faire sa partie.

En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout.

Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe:

—Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins.

L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là, Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis, apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade. Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive, quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses. Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures, l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas, un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la grille. Elle resta là.

Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient, prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse dans quelque chose d'innomé.

Le bruit d'une voix la tira de cette extase.

—Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue, mais je ne pouvais quitter….

Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle.

—Vous aviez à me parler? demanda-t-il.

Elle fit un effort, chercha à se souvenir.

—Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus … Ah! c'est la façade que madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec des vitraux. Ce serait très-joli … Vous comprenez, n'est-ce pas?

Il la contemplait d'un air profond, les mains nouées sur son surplis, la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volonté, qu'elle ne pouvait secouer.

—Ce serait encore de la dépense, c'est vrai … On pourrait se contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure … Nous en parlerons au maître maçon, si vous voulez; il nous dira les prix. Seulement il serait bon de lui régler auparavant son dernier mémoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin … Tout cela peut s'arranger, monsieur l'abbé.

Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu'elle sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer, toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui, pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage.

—Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abbé Foujas; c'est devant Dieu que vous vous agenouillerez.

Il l'aida à se relever, il s'assit à côté d'elle. Puis, à voix basse, ils causèrent longuement. La nuit était tout à fait venue, les veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de l'église. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la chapelle Sainte-Aurélie. On entendait la parole abondante du prêtre couler longuement, sans arrêt, après chaque réponse faible et brisée de Marthe. Quand ils se levèrent enfin, il parut refuser une grâce qu'elle réclamait avec instance, il la mena du côté de la porte, élevant le ton: —Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est préférable que vous preniez l'abbé Bourrette.

—J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile.

—Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur, au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les commencements. L'abbé Bourrette est le prêtre qu'il vous faut, croyez-moi … Plus tard, je vous donnerai peut-être une autre réponse.

Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais, en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé. Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart:

—Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à l'église.

On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces commérages.

—L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout et n'a rien de choquant.

Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce dernier dans la société de Plassans.

Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit simplement:

—Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le besoin de raconter les affaires à une soutane?

D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint.

—Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis…. Je te promets de ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche devant quelqu'un!

Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare.

—Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. C'est bien assez déjà de perdre ton temps … Écoute, ma bonne, je te remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu prendras l'argent sur ta toilette.

Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux rouges.

—Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour sangloter!

Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas, se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la fidélité rogue d'une chienne accroupie.

—Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir prendre le frais … Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa pipe, là-haut.

Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à confesse….» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au loin.

—Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils doivent se moquer des Paloque … Avez-vous entendu le fausset de monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir avalé un mirliton, le petit Delangre?

Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil.

—Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien … Ah! si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long … Eh! ils y sont tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons.

A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire, le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes. Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, semblait les garder.

X

L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir, pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses arbres fruitiers.

—On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux, maintenant, sans apercevoir cette soutane … Il est comme les corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de désintéressement.

Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une plaque de marbre noir, les mots: Oeuvre de la Vierge, étaient gravés en lettres d'or.

L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph, qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours, une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui. Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des dames patronnesses.

Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans commentait l'attitude de monseigneur.

Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse; car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule, madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de compliments, l'avait oubliée.

—Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de mettre ensemble ces gamines corrompues!… Enfin, je leur ai donné tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!… Comme si madame de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à montrer ses toilettes, cette ancienne … Nous savons ce que nous savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher, nous autres…. Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va nous en faire voir de belles…. Eh bien! toutes, toutes ont eu un mot charmant; moi, rien. Je suis le chien … Ça ne peut pas durer, vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre.

A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement, elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon sujet à lui recommander.

—Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un
… Laissez-moi deux ou trois jours.

Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se fâchait, rien qu'à voir les enveloppes.

—Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime guère la personne qui lui écrit si souvent.

L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là. L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille contre la serrure.

—Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame
Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça?

Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la voix de l'abbé gronda:

—Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous nageons dans l'or … J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête, qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. —Non, non, nous n'avons pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi … Trouche est un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient dans tes affaires.

Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait. Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une réponse définitive à Marthe.

—J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille; c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon dans quelques jours.

Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée.

—Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité parfaite, avec toutes ces jeunes filles … Mais du moment qu'il s'agit d'un de vos parents….

—Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie, à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant, elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du Midi … Ma mère est bien heureuse.

—Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés, cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille … Et vous ne savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne logeraient-ils pas là?… Ils n'ont point d'enfants?

—Non, ils ne sont que tous les deux … J'avais en effet pensé un instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. —Mais nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles….

Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre.

—Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé serait gêné … Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans la maison des Paloque, en face.

La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage ce silence embarrassé.

—C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux chambres… Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles; mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise.

Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta.

—Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé, tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi; maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle, jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci … Je t'ai pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était bien clair, je ne voulais pas de ces gens … Ce ne sont pas d'honnêtes gens.

—Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait.
Qui te l'a dit?

—Eh! l'abbé Faujas lui-même … Oui, je l'ai entendu, un jour; il causait avec sa mère.

Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia: —Enfin, je le sais, cela suffit … La soeur est une sans-coeur, et le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée: ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement. J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa part. Il doit avoir besoin d'eux.

Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères, en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir d'octobre, il murmura simplement:

—Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines.

L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta du jardin, suivie des enfants.

—Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant.

Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée sur le seuil de sa cuisine.

—Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à madame Faujas.

Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet, voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna vers Trouche, en ajoutant:

—Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?… Et combien y a-t-il de Besançon ici?

—Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide … On a le ventre rudement secoué.

Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée, suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où il reviendra, la nuit, faire un coup.

Mouret crut que Trouche regardait les serrures.

—C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là, pensa-t-il.

Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise. C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros paquet noué dans une nappe. —Nous avions emporté des oreillers, dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première…. Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame?

—Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages.

Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation, d'un ton engageant.

—C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail, un pantalon qu'il est las de traîner … Vous voyez, j'ai choisi ma plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir … Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas, madame?

—Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire.

A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier, jetant cette brève exclamation:

—Eh bien, mère?

Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber, pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à s'impatienter.

—Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau.

—Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux de son fils parut faire trembler.

Et, se tournant vers les Trouche: —Allons, mes enfants, il faut monter … Laissons madame aller à ses affaires.

Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on leur eût fait cadeau de la maison.

—C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas, Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux, je me porterai mieux….» Hein! j'avais raison.

—Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents
… Et le jardin est assez grand, je crois.

Puis, s'adressant à Mouret:

—Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener dans le jardin?

Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était descendu, cria d'une voix tonnante:

—Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe?

Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche, formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole, sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna.

—Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est une sale famille.

Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé, ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité, s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses appointements étaient de quinze cents francs.

—Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à son mari, au bout de quelques jours.

En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas. A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart; le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue descendre seule.

La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade, à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère, sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité, aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé, immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On entendit le grincement étouffé de l'espagnolette.

—Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix obligeante:

—Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne l'ai vue.

—Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre.

Mais elle insista par bonté.

—Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien…. Ces soirées d'octobre sont encore tièdes … Pourquoi ne descend-elle jamais au jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le jardin est à votre entière disposition.

Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme.

—Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes pourtant pas si terribles que cela … C'est comme monsieur Trouche, il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à périr, tout seuls, dans leur chambre.

L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément:

—Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire.

—A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude de l'abbé.

Et, quand il fut seul avec Marthe:

—Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour…. Tu as vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal.

Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause, de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point, qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel elle finissait par agenouiller son âme.

Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des Rougon.

Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait, parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut.

—Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!… Vous devriez la conduire à la messe, dimanche prochain.

Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage. Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat, bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée, il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le placerait dans une maison de commerce de Marseille.

—Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut bien que je les case quelque part … Moi, je suis à bout, je préfère les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!… D'abord, Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville.

Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours, elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, elle se contenta de lui donner de bons conseils.

Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle pleurait. Là, il se soulagea.

—En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu pourras rôder dans les églises à ton aise … Va, sois tranquille, les deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi … Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice.

Marthe continuait à pleurer silencieusement.

—Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique … D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte nous-mêmes.

Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage.
Puis, baissant la voix:

—Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là, pendant toute la journée … Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires … Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à tous les deux.

Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges.

XI

Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut
Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant:

—Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt…. Je vais monter, il faut que je voie Faujas tout de suite.

Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui, fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter à son cou, la gorge pleine de sanglots.

—Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se hâta de sortir de la salle à manger.

—Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit
Marthe très-émue.

Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant:

—Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera curé, en remplacement de l'autre. … Il compte sur la place; il me l'a dit.

Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre. Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son bréviaire.

—Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas la matinée…. Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos études ensemble…. Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en parlant de vous. … Il faut vous hâter, mon ami.

L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule; enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper des phrases décousues.

—Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la chère demoiselle. … Il ne voulait compromettre aucun de nous, il n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. … Oui, mon ami, il était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien.

Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée:

—Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?… Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan comme un chien…. Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer….» Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à Saint-Saturnin!… Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette, comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre.

L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé, continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son compagnon.

—Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement.

Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura:

—Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a salués. Cela lui fera plaisir. … Il croira que je suis curé.

Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir. En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au milieu de ses larmes:

—Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras… j'étais seule. Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la peste, qu'on m'a abandonné…» Ah! mes sieurs, il est mort avec des larmes plein les yeux.

Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux, sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient. L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la porte.

L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur
Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers.

—Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte.

—C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé
Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là.
J'attendrai, s'il le faut.

—Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux.

Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il feignit d'abord de ne pas reconnaître.

—Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers, vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter.

Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement debout:

—Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir. … Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans mon cabinet; vous ne me dérangez jamais.

Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là, frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux pudeurs du vulgaire.

—Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu; mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous pouvez parler, je me mets à votre disposition.

Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité:

—Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui dire adieu!… Personne ne m'a averti!… Ah! tenez, mon ami, vous aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le maître ici; on abuse de ma bonté.

—Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant:

—Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil! j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un pied sur la gorge….

L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux yeux de l'évêque.

—J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles…. Mais, voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là, les choses s'arrangeront peut-être plus sagement.

Il se calmait, il retrouvait son sourire.

—D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune difficulté…. On peut attendre.

L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement:

—Sans doute…. Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à
Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan.

Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air désespéré.

—Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à cela…. Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis la place, n'est-ce pas?

L'abbé s'inclina.

—Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne d'ailleurs…. Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée. Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira.

Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté:

—Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à moi…. Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une détermination que vous pourriez regretter plus tard.

Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les mains: