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La coucaratcha (I/III) cover

La coucaratcha (I/III)

Chapter 20: CRAO.
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About This Book

A narrated collection of short tales and maritime sketches set around a sunlit coastal locale, framed by an opening evening of music and a local folk image that prompts storytelling. The pieces move between light anecdotes, sentimental vignettes, and seafaring episodes, including a narrated naval engagement, and are threaded with reflections on memory, leisure, and the impulse to record impressions. Folk songs, dances, and vivid character portraits punctuate the volume, while occasional historical detail and anecdotal observation explore chance encounters, human foibles, and the small moments that inspire narrative invention.

LE COMBAT.

22 octobre 1827.

Triste... triste...
GOETHE.

Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces eaux si bleues, si fraîches, si transparentes de la Méditerranée, et c'est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de Sphacterie. Lève-toi, pauvre matelot; lève-toi, secoue tes membres engourdis, ploie ton hamac et cours aux roulements du tambour.—On parle bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant le combat... Que de héros, mon Dieu, dans ces longues batteries! car leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse.

On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix mâles et sonores répondre à chaque nom; seulement, chacun se dit, en regardant ses voisins avec l'air du plus grand intérêt:—Ce soir, peut-être, ces rangs si pressés seront éclaircis; ces voix, maintenant retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés, et ces bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes.—Mais, après tout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit eux que moi;—c'est si naturel!

A dix heures, chacun reçut l'ordre de se rendre à son poste de combat. Les armes furent montées sur le pont, et l'on ouvrit la soute aux poudres.

Je descendis alors dans la batterie de trente six; c'était un admirable spectacle! Le jour ne pénétrant que par les sabords, éclairait toutes les figures en reflet, à la manière Rembrand; puis, glissant sur les canons noirs et polis scintillait sur le brillant acier des platines, tandis que le milieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre; seulement, par un caprice de la lumière, le fer des piques et des sabres qui garnissaient le cabestan luisait par intervalle comme autant de vifs éclairs. Tous les matelots, coiffés d'un petit chapeau de paille, vêtus seulement d'un pantalon et d'une chemise serrés autour des reins par une ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pièces.

Les mêches brûlaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie; car à bord les canons font feu comme des fusils, au moyen d'un chien et d'un bassinet.

A l'arrière, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à un enseigne et à quelques aspirants, qui devaient surveiller et hâter la manœuvre; puis Rénard, le maître canonnier, allait, venait, tournait et parlait, à chaque homme et à chaque canon, tantôt avec des menaces, tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles.

Arrivé près de la cinquième pièce de tribord il s'approcha, et, après un long et pénétrant coup d'œil jeté sur son affût:—Eh donc!... c'est toi qui pointes ce canon-là, Guilbo? dit-il à un grand garçon qui jouait avec sa corne d'amorce.

—Oui, maître...

—Ah ça... tu connais son caractère... tu sais que c'est l'Enragé... qu'il porte dix toises de plus que les autres? mais qu'il a un fameux recul... Ainsi, veille à tes pattes...

—Merci, maître...

—Eh donc mes enfants, soyez attentifs; pour des novices, vous allez avoir celui de vous trouver à une fameuse danse. Surtout du calme, et n'ayez pas peur du sang; car, voyez-vous, quand une blessure saigne... c'est bon signe...

A ce moment Mulot sortit du faux pont, son visage était radieux et il tenait Georges par la main.

—Bonjour, matelot, dit-il à Rénard en lui frappant joyeusement la tête avec sa longue vue.

—Eh donc! mon vieux, nous sommes bien gais ce matin... Ah! tu sens la poudre... tu sens la poudre...

—D'abord... et puis... je suis sauvé; tu n'auras pas la scie de te charger de mon fils, car je verrai grandir Georges.

—Eh donc! qui t'a dit cela?

—Tiens, Rénard, ce matin, je n'y ai pas tenu; j'ai été trouver le capitaine de frégate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit: capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas poltron, eh bien, au lieu d'être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de rechange.—Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme toi; vas-y, et veille au grain.—Tu vois, matelot, l'histoire de mon couteau me disait bien de craindre si j'avais été à mon poste, aussi c'est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera rien du tout... vieux... rien du tout... sera-t-il vexé! Enfoncé le boulet...—S'écria le bonhomme en embrassant son fils.

—Oui, compte là-dessus, dit Rénard en lui-même... comme si celui qui de là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive, comme si celui-là s'était jamais trompé... Il vous avertit par des présages, c'est déjà beaucoup.

—Aussi à tantôt, mon matelot, dit gaîment Mulot; tiens, je te laisse Georges, il est pourvoyeur à la onzième pièce.

—A tantôt, dit Rénard, mais avant embrasse-moi toujours.

—Bah! nous sommes parés toi et moi; après à la bonne heure.

Après, murmura tristement Rénard, puis, tendant sa main au timonnier,—c'est égal, mon vieux..... c'est une idée que j'ai comme ça.

—A la bonne heure, dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami qui le pressa plus fortement que de coutume.—Ils se séparèrent, et Rénard, en le voyant monter dans la batterie de 18, s'écria douloureusement:—Ça me fait un ami de moins et un fils de plus. Sacrebleu! qu'il vive, mon vieux matelot, et j'adopte tous les mousses du onzième équipage, s'il le faut?

Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait les batteries; il descendit, et après un sûr et rapide examen des hommes et des pièces, il remonta sur le pont après avoir adressé à l'équipage quelques mots encourageants.

Il était alors midi; il vira de bord afin de ranger la côte de Morée et de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme l'entrée de la baie.

Cette manœuvre était claire et significative, mais quand l'Asia, portant le pavillon amiral anglais, suivi du Genoa et de l'Albion, donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de l'événement.

Après eux venait la Sirène. A une légère embardée que fit le Breslaw on put la voir un instant, marchant avec grâce sous ses huniers et se dressant sous son pavillon.

—Cette vue électrisa les matelots qui se penchèrent aux sabords.

—A-t-elle l'air fier dit l'un.

—Eh donc... c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garçons... C'est comme un cheval, voyez-vous, ça connaît son maître... Enfin un bateau marchand, une bouée, une cassine à calfats que monterait un amiral... ça se verrait toute de suite...

—Mais, maître Rénard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent avant nous?

—C'est pour essayer les canons de Brahim, mes enfants, mais quand il s'agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin! Oh il n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa plomatie, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez calmes, garçons, je l'ai vu exercer... il en joue drôlement du canon!

A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie basse résonna et fit entendre ces mots:—Canonniers à vos pièces... et surtout ne faites pas feu avant l'ordre!...

Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.

On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts qui s'élevaient en amphithéâtre, et sur la côte l'escadre turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gauche d'autres frégates d'un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage, devaient par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.

Jamais je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie qui n'avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à une portée de pistolet.

—Bon, dit tous bas Rénard, voici notre amiral qui ne se gêne pas, la meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... une frégate de 60 à bâbord, une autre à tribord, sans compter les corvettes... sacrebleu.... quel beau mouillage... est-elle gourmande cette Sirène... il lui en faut trois à combattre... eh dame... voilà ce que c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire culotter son pavillon à cette fumée-là... mais patience, notre commandant en mange aussi, et nous aurons notre part...

A l'entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goëlettes et trois sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le Dearmouth envoya deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait être des brûlots.... Les Anglais furent accueillis à coup de fusil par les Égyptiens, et presqu'au même instant un coup de canon, tiré par un bâtiment turc sur la Sirène, tua un homme de son équipage.

Aussitôt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe suivirent son exemple, et le combat devint général.

Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entièrement cessé, neutralisé par les épouvantables détonnations de cent navires de guerre qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la baie, un immense dais de fumée planait au-dessus du bassin dont l'eau était criblée par tant de milliers de projectiles, qu'elle semblait troublée par des gouttes de pluie....

On ne voyait autour du Breslaw, qui profitait du dernier souffle de vent, qu'une vapeur noirâtre, éclairée de temps en temps par des flammes rapides, enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui ayant pris l'amiral russe en poupe, faisait à son bord un ravage horrible par ses volées de bout en bout....

Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du Breslaw, les matelots restèrent silencieux et calmes... seulement quelques jeunes gens pâlirent, l'immense porte-voix résonna de nouveau et l'on entendit—feu, feu.... tribord....

Ce commandement était à peine répété par les officiers, que la volée partit aux cris de vive le roi.

—Eh donc! bravo, mes garçons, s'écria Rénard qui, penché sur un sabord, avait suivi l'effet de la bordée, encore une pareille et le pavillon rouge verra que notre poudre est bonne.

—Prenez garde! prenez garde! cria-t-on sur le pont à l'entrée du grand panneau, un blessé! dégagez l'entrée de la cale.—En effet une espèce de fauteuil amarré avec des cordes s'affala peu à peu, et, lorsque l'homme tout sanglant qui descendait attaché sur cette machine, passa devant un petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce, on entendit une voix mourante s'écrier d'un ton déchirant:—Georges!.... C'était le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernière fois.—On lâcha une seconde volée: la fumée remplissait alors la batterie, et les cris discordants des mousses qui penchés à l'entrée de la soute aux poudres, demandaient des gargousses, se mêlaient au commandement des officiers et au bruit de l'artillerie.

Le combat était alors dans toute sa fureur, et la chaise suffisait à peine pour descendre les blessés dont les plaintes s'étouffaient bientôt dans les profondeurs de la cale.

Tout à coup, un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux coups secs, éclatants, retentissent. C'était un boulet ramé qui, entré par un sabord d'arcasse, ricocha sur deux pièces, tua un homme, en blessa deux, et se logea dans la préceinte.

—Otez-ça, dit Rénard en montrant le cadavre sanglant, ça distrait.

Un cri perçant se fit entendre à la huitième pièce.—Qu'est-ce donc, Rénard, demanda l'officier qui, calme et froid, commandait le feu par un mouvement de son épée. Le maître y courut et vit un chargeur dont le poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.

—Eh donc dit Rénard, quel est ce braillard? il crie comme une mouette.

—Maître, dit le pointeur, c'est Mélon qui vient d'oublier sa main sur son canon et de laisser tomber le refouloir.

—Sainte Vierge! sainte Vierge! criait le pauvre novice breton qui voyait le feu pour la première fois, Sainte Vierge! c'est un mauvais poste que celui de chargeur.

—Eh donc! dit Rénard en le poussant dans la cale, va faire entortiller ton moignon; mais sacredieu, tais-toi! Si tu n'en manges plus n'en dégoûte pas les autres...

Allons, garçons, n'écoutez pas ce paroissien; c'est une fameuse place à prendre que la sienne, car le même coup n'arrive jamais deux fois.

—Ça c'est sûr, aussi j'y vais, maître, dit le servant de droite, à moi le refouloir.... Et comme il s'avançait pour charger, un biscaïen lui fracassa l'épaule droite.

—Eh donc! c'est particulier. Ote-toi de là, mon garçon, va te faire panser, et voyons qui cédera de nous deux, dit Rénard en prenant la place du matelot blessé.

A cet instant, une des frégates turques que le Breslaw combattait, coupa ses câbles et laissa porter sur ce navire afin de tenter l'abordage.

—Je la vois encore, à son avant était sculptée une espèce de chimère colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur bleuâtre de la poudre, elle s'avançait, s'avançait, et l'on distinguait ses passe-avant couverts de nègres et d'Arabes presque nus, armés de poignards et de haches.... Puis, monté sur un porte-hauban de misaine, un officier égyptien, petit et assez jeune, vêtu de bleu avec un turban dont les plis en désordre flottaient sur son col. De sa main droite il semblait désigner le grand mât du vaisseau.

Tout à coup notre volée partit comme le beaupré de cette frégate allait s'engager dans nos haubans d'artimon. On entendit un cri effroyable, immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat, et quand la fumée fut dissipée, on ne vit de la frégate égyptienne que son avant qui resta quelques secondes à la surface de l'eau, et disparut tout-à-fait en laissant une large traînée de matelots qui tentèrent de gagner le rivage ou de s'accrocher aux manœuvres pendantes le long du bord.

A cette vue l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique qui augmentaient encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et l'odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les batteries, et l'on apprit enfin que le commandant La Bretonnière venait d'être blessé sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes après le fatal fauteuil s'abaissa, portant le brave capitaine du vaisseau, qui s'arrêta et dit, oubliant ses douleurs: «Bravo, mes amis, le onzième équipage se couvre de gloire, de cinq frégates que nous avions à combattre, il n'en reste que deux; le feu du vaisseau turc est éteint; nous avons sauvé l'amiral russe. Continuez, mes amis... Continuez.....»

Ces mots électrisent l'équipage. Vengeons notre commandant, s'écrièrent-ils, et malgré les cris des blessés et des mourants, malgré le vide que l'on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus nourries que jamais.—Pointez à fleur d'eau, criait Rénard, à fleur d'eau, mes enfants, voyez, cette turque-là est déjà démâtée de son grand mât.... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit.

A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable détonnation se fit entendre; une immense colonne de fumée blanche et compacte, très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en formes de larges volutes, enveloppa la frégate qu'on allait canonner, et quand cette vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que l'arrière du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le capitaine avait mis le feu aux poudres et s'était fait sauter.

Le chien, dit Rénard, nous aura mordu en mourant, gare les débris et les éclats, j'aimerais mieux une franche bordée de 56...

En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les prédictions de Rénard s'étaient réalisées, et que l'explosion de la frégate nous avait couvert de débris brûlants, et tué ou blessé beaucoup de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries, traversaient les œuvres vives, perçaient le pont, et c'est avec une singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et bondir....

Il était cinq heures et demie, le roulement du canon s'affaiblissait, la fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait à sa fin; à six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du calme remplaça cette bataille meurtrière, la nuit s'approchait, la flotte égyptienne était totalement désemparée et les Turcs se jetaient à la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce....

On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur distribua des rafraîchissements.

Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à décrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se retrouve, on se serre la main, après avoir lutté pendant cinq heures contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du cœur que chacun félicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d'exaltation passé, on donna un coup-d'œil au vaisseau, à la rade....

Quelle différence... Ce matin il fallait voir ces agrès, ces manœuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si luisants, ces drômes si étincelantes, tout cela ce soir est brisé, rompu, sanglant, les manœuvres éparses encombrent le pont, les vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles sont à jour, et le pont est rougi d'un noble sang.

Et quelle nuit, à chaque instant des explosions, à chaque instant des navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tous sens et menaçaient de nous incendier, nous savions bien que nous avions l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de l'amiral russe vint remercier le Breslaw de l'assistance que ce vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries, les canonniers restèrent jusqu'au jour couchés près de leurs pièces, car on savait que les Turcs devaient, le lendemain, tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.

Après avoir inspecté sa batterie, maître Rénard monta sur le pont et s'avança vers la roue du gouvernail où se tenait alors un timonnier... il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée.—Dis-moi, mon garçon, as-tu gouverné pendant l'affaire...

—Oui, maître Rénard, car c'est moi qui ai remplacé maître Mulot.

—Rénard frissonna.

Mais je croyais, ajouta-t-il, après un moment de silence... je croyais qu'il était à la barre de rechange dans la batterie de 18.

—Oui, maître Rénard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis à rire comme il passait, en disant:—Tiens, voilà un ancien qui s'affale en bas, parce que ça va chauffer... est-ce que les dents lui claquent?—En parlant par respect, maître Rénard, c'était une bêtise, parce que tout l'équipage savait que le maître timonnier était un bon, qui en avait vu des grises dans le temps de l'autre.

—Eh bien... achève...

—Alors maître Rénard, l'ancien est remonté, il a pris la barre en disant au voilier:—Si j'en reviens, ce sont tes dents qui claqueront.—Enfin, maître, à la première volée que le vaisseau turc nous a envoyé, j'étais là, tout près, j'ai fermé les yeux, et en les rouvrant j'ai vu maître Mulot couché par terre, la tête sur un habitacle... le boulet l'avait pris là... dit le jeune homme encore pâle à ce souvenir... là.—Et il montrait sa poitrine...

—C'est moi, maître, qui l'ai amarré sur la chaise, et je l'ai entendu qui disait bien bas... Je le savais... pauvre Georges!—Et voilà tout ce que j'ai vu, maître Rénard.

A ce moment on entendit des cris—qu'est-ce que c'est, demanda Rénard?

—Ah! maître, ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec le petit Georges, je reconnais sa voix... Tenez, ils sont là, sur l'avant, près la poulaine.

Rénard se dirigea vers l'avant et vit une douzaine de mousses, noirs de poudre et de fumée qui entouraient Georges.

—Mais va donc te faire panser, lui disait l'un.

—Je te dis que non, je ne veux pas, moi; c'est rien du tout...

—Rien du tout, mauvais gamin, dit un canonnier, d'un air courroucé... rien du tout... C'est rien du tout que deux doigts d'emportés... Cette petite canaille-là est estropiée, et il dit que c'est rien du tout... Répète-le encore et tu vas voir!—dit le philanthrope, en levant la main sur Georges.

—Je vous dis, moi, reprit fièrement l'enfant qu'on ne me pansera pas maintenant, mon père le saurait... et ça le vexerait... Puisqu'il est blessé lui-même, faut pas que je l'inquiète pour une misère...

—Ah! oui, ton père... reprit le canonnier,—ton père... joliment... il est...

La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme ait jamais reçu;—te tairas-tu, carogne, dit maître Rénard en menaçant encore l'indiscret... Puis se retournant vers Georges.

—Toi, viens en bas, mon enfant...

—Voir mon père, maître Rénard, dit l'enfant en cachant sa main ensanglantée.—Non, mon petit.... non.... demain... ou après... en attendant, couche-toi là... près de cet affût... En attendant, c'est moi qui serai ton père. Entends-tu... je t'aimerai bien; mais sacredieu n'aies pas peur.

—Oui, maître Rénard, dit Georges tout tremblant... et n'osant pleurer, au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.

—Sacredieu... pensa Rénard, en s'enveloppant dans sa capote... hier, à cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi... et aujourd'hui... pauvre Mulot, va.

Et il s'assit aux pieds de Georges, en attendant le jour.

LE LENDEMAIN.

21 octobre.

—Enfin!!!!
UN ANONYME.

Le spectacle que le soleil éclaira de ses premiers rayons dans la baie fut imposant et terrible. Le ciel était pur et transparent, le sommet des montagnes se colora d'une brillante teinte de pourpre; et, à mesure que le soleil devenait de plus en plus vif, on découvrait la rade d'une manière distincte. Nous avions évité pendant la nuit, et nous nous trouvions en face de l'entrée de la rade.

Nos premiers regards cherchèrent avidement les vaisseaux français. Le Trident avait peu souffert, le Scipion était noirci par le feu d'un brûlot et la Sirène était démâtée de son mât d'artimon.

Mais autour de nous, quelle scène de dévastation, une mer chargée de débris et de cadavres, des navires désemparés, criblés de boulets, à moitié brûlés, des embarcations chargées de blessés et de mourants qui imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dévorait la flotte marchande, et faisait presque pâlir la lumière du soleil.

A gauche, sur les rochers de l'ancien Navarin, deux belles frégates égyptiennes étaient échouées, et le feu commençait aussi à les consumer. On voyait sur la côte des bandes de Turcs qui, la torche à la main, brûlaient leurs navires échoués, plutôt que de les voir pris par nos escadres.

On peut avoir une idée de cet affreux tableau quand on saura qu'il restait à peine vingt navires d'une flotte de deux cents bâtiments de guerre ou de commerce...

Insensiblement les communications s'établirent, alors nous eûmes et l'admirable combat soutenu par l'Armide (capitaine Hugon), et la perte énorme que la Sirène avait faite, c'était plus des deux tiers de son équipage, tués ou blessés, son mât d'artimon abattu, et l'héroïque sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l'équipage quand on vit tomber l'amiral de son banc de quart, et le délire de joie quand on le vit se relever tranquillement et reprendre sa phrase de commandement où il l'avait laissée... Nous sûmes enfin cette noble et fière rivalité qui embrâsait les escadres alliées, et notre gloire maritime encore exaltée par les Anglais et les Russes qui partagèrent aussi les dangers.

L'énergie passagère que les Égyptiens avaient déployée en incendiant leurs vaisseaux, fit bientôt place à un inconcevable abattement, ils se retirèrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissèrent maîtres des forts presque démantelés.

Trois jours après nous quittions la rade, d'une flotte qui avait coûté des prodiges d'intelligence, des sommes énormes, il ne restait que quelques bâtiments épars et des cadavres.

Favorisés par une assez forte brise, nous sortîmes enfin de cette baie.

Huit jours après notre sortie de Navarin, nous étions à Malte, et là, comme en Angleterre, comme en Russie, nous entendîmes une mélopée d'admiration s'élever en faveur de notre brave amiral, qui sût, pendant trois ans, assurer notre supériorité et notre influence dans la Méditerranée. Après avoir reçu à Malte l'accueil le plus cordial du gouverneur Lord Posomby, nous partîmes pour Toulon, où le Breslaw arriva vers la fin de novembre. Après une quarantaine d'un mois, nous entrâmes dans le port où le vaisseau désarma.

CRAO.

....—Va t'en bossu!
—Je suis né comme cela, ma mère.
BYRON.
La Métamorphose du Bossu.

CHAPITRE PREMIER.

CRAO.

Il y avait, ce soir-là, bal chez le comte de Lussan qui habitait un fort bel hôtel de la rue Saint-Dominique; une longue file de voitures stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des livrées les plus connues, encombraient le péristyle de l'hôtel tout éblouissant de lumières, tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.

A une étroite et basse berline brune, traînée par deux magnifiques chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrêtée devant une immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l'intérieur était si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes, qu'on distinguait parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui était seule.

Au moment où les valets de pied ouvrirent la portière, un jeune homme descendu d'une voiture qui suivait ce coupé, vint offrir son bras à cette jolie femme qui s'appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles épaules les plis de son manteau pourpre, et dit à voix basse:—«Que je vous sais gré du sacrifice que vous m'avez fait, Georges, en insistant pour me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vôtre avec M. de Cérigny! Sans votre attentive précaution, c'était fait de ma toilette...

—«C'est pourtant pour d'aussi graves intérêts que j'ai perdu le bonheur d'être quelques instants de plus auprès de vous, Hortense, répondit Georges, en souriant.

—«Mon Dieu, n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et mes succès ne sont-ils pas les vôtres, répondit Hortense avec un sourire enchanteur.»—Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé, allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait le désespoir des maris et encore plus celui des amants.—Il n'en eut heureusement pas le temps, car un homme d'un âge mur et d'une tournure encore très-élégante, vint l'interrompre en lui disant: «Georges, voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny, j'ai deux mots à dire à M. de Mersac qui vient de demander ses gens.»

L'homme d'un âge mûr était le mari d'Hortense, M. le marquis de Cérigny.—M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise, était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l'amant de sa femme.

Pendant qu'Hortense rajustait devant une Psyché les longs rubans qui flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la débarrassait de son manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus, et au même instant deux jeunes gens et une autre très-jolie femme entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant:—En vérité, c'est Quasimodo...—Puis apercevant madame de Cérigny:—Eh bonsoir, ma chère Hortense, lui dit familièrement la nouvelle venue, ah mon Dieu, nous venons de voir la plus étrange figure du monde... un monstre... tenez le voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des domestiques.

En effet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu'on pût s'imaginer, vêtu d'une espèce de carrik, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'étage supérieur, mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et les ris des valets, et les épithètes bouffonnes allaient crescendo; au salon, c'était Quasimodo, à l'antichambre, c'était Mayeux.

Enfin, le misérable perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du rez-de-chaussée où se donnait le bal, et se trouva face à face avec les deux jolies femmes et les trois jeunes gens...

Cela fit en vérité un contraste étrange.

D'un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues, aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête, ces femmes chaussées de satin, foulant des tapis éclatants.—Ces hommes beaux, bien faits, élégants, parés.—Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces chasseurs au costume vert tout chamarré d'or, avec leurs panaches ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte. Tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang, la beauté, le goût, la vie enfin.

Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale, grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin dans cette atmosphère de luxe et de joie,—comme un hibou au milieu d'une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris d'ivresse,—un être difforme enfin, qui personnifiait lui, la laideur, la privation, l'envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce monde.

Je le répète, ce contraste était si frappant, que les jeunes gens, et les jeunes femmes n'osèrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de la richesse de bon goût, qui se voile toujours le plus possible devant l'infortune.

Le bossu d'abord stupéfié à la vue de tant de beauté, comme les autres l'avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria:—Mais c'est Crâo, le secrétaire de M. de Lussan.

Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'antichambre, trouva enfin la bienheureuse porte qu'un des gens de l'hôtel avait ouverte par pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y avait de haine implacable et d'envie désespérée dans ce regard de vipère.

Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait causé, disparut; les portes du salon s'ouvrirent, de nobles noms furent annoncés, et M. de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et de son amie, pour les guider au milieu des appartements les plus somptueux, où s'était réunie l'élite de Paris.

CHAPITRE II.

LE BAL.

Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la pauvre et chère mistriss Horner, avec ses bras autour des reins d'un homme énorme, à la hussarde, que je n'avais jamais vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaçaient presque toute la taille de mistriss Horner, et ils tournaient, tou rnaient, et tournaient sur un maudit air de Jock, ils tournaient comme deux hannetons traversés de la même épingle.

BYRON, la Walse.

Le tout est de s'entendre.

Hortense de Cérigny avait dit à Georges: «mes succès sont les vôtres;» de sorte que dans la pensée de cette ange, ce n'était pas pour elle qu'elle était coquette, c'était pour Georges.—C'était afin que Georges eût autour de lui,—(dans la personne de sa maîtresse, il est vrai) la cour la plus assidue.—Ainsi ceux qui entouraient Hortense d'attentions, ne se doutaient guère que c'était pour Georges qu'ils se montraient si prévenants. «Cela était pourtant ainsi.» Ce n'était pas Hortense qu'on flattait, c'était Gorges.—On admirait la parure, l'élégance, le goût de Georges, c'était à Georges qu'on disait de ces délicieuses choses, qu'une femme sait oublier dès qu'elle les a entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore.—Enfin, Georges, toujours dans la personne d'Hortense, était certainement celui dont on s'occupait le plus cette nuit-là,... et pourtant il y avait une réunion de bien jolies femmes à ce bal.

En vérité,... ce Georges eût été un grand misérable, s'il n'avait pas ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu'Hortense faisait pour lui, car elle se sacrifiait,... en vérité... Elle tenait surtout dans ce moment, à attirer, toujours pour cet excellent Georges, les hommages d'un gros blond, frais et frisé, par une foule de gracieusetés décentes, qui devaient finir par attacher en esclave le gros blond à son char. Aussi les yeux humides et brillants, le rire sur ses jolies lèvres, elle semblait dire à Georges: Vois-tu! c'est pourtant pour toi!

Heureusement que Georges n'était pas ingrat,—non,—aussi touché presque jusqu'aux larmes, de tout ce que madame de Cérigny faisait pour lui, il voulut s'en montrer digne: mes succès seront les vôtres, m'as-tu dit,—pensait le digne jeune homme;—va Hortense je ne serai pas ingrat,... aussi les miens vont être les tiens,... et, sur ma parole ma générosité dépassera la tienne.

Alors ce bon et reconnaissant Georges, alla s'asseoir près d'une femme de la plus merveilleuse beauté, qu'il choisit justement parce que, par je ne sais quel instinct, Hortense l'avait prise en haine. Il s'en occupa toute la soirée, mit toute la grâce, tout l'esprit possible dans sa conversation, et comme Georges était un homme dont les soins devaient toujours être très recherchés... Madame de Cérigny commença à s'apercevoir qu'elle faisait à son tour—dans la personne de Georges—une impression fort vive sur madame de ***, car ce bon Georges tâchait de rendre à sa maîtresse ce qu'elle faisait pour lui.

Mais voyez combien le cœur d'une femme renferme d'amour et de dévouement; Hortense fit tout à coup ce raisonnement de sublime abnégation; je veux bien, pensa-t-elle, je veux bien me sacrifier pour Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai sur mon passage;—mais je ne saurais être assez égoïste pour exiger qu'à son tour il fasse autant pour moi, oh non, ce qui fait le charme du dévoûment, c'est de se dévouer seule,—c'est de ne souffrir aucune réciprocité;—je veux donner et qu'on ne me rende jamais,—pensait encore l'adorable femme dans le naïf désintéressement de sa belle âme.

Or, profitant du tumulte d'une contredanse, madame de Cérigny vint s'asseoir près de madame de ***, et en disant les choses du monde les plus flatteuses, et les plus aimables à celle qu'elle haïssait d'une haine toute féminine, elle trouva encore le moyen d'interrompre un tête-à-tête qui la troublait si fort.

Je ne sais plus quel est le grand moraliste? ce n'est ni Platon, ni Sénèque, ni Pascal, ni Plutarque, ni Loch, ni Bacon, ni Bossuet, ni ni... (enfin le nom m'est échappé.) Quel est le grand moraliste qui a dit qu'un homme de sens devait toujours avoir deux maîtresses qu'il tenait comme les chevaux d'un Tandem, l'une près, et l'autre loin.

Georges éprouva toute la vérité de cet aphorisme... car ayant invité Hortense pour danser le galop, Hortense promit à Georges de ne plus chercher à lui obtenir l'amour du gros blond, et lui fit jurer à son tour, d'être d'une froideur glaciale avec cette madame de ***. Comme à toutes ces protestations et à toutes ces demandes, Hortense ajouta qu'elle mourrait, si Georges ne croyait pas les unes et n'accordait pas les autres, il crut, et accorda tout, ne voulant pas avoir à se reprocher la mort d'une aussi ravissante créature.

M. de Cérigny lui, ne dansait, ni ne jouait, mais il était aussi assidu que possible auprès de madame de Lussan, qui lui donnait tous les moments qu'elle pouvait arracher à l'ennui de recevoir. Enfin jusqu'au jour, ce ne furent que danses et folles joies au son d'une musique enivrante, devant des glaces étincelantes qui disaient aux belles.... vous êtes belles... et qui étaient muettes pour les laides, car les laides ne les interrogeaient pas.

Tout se passa dans l'ordre, les maris parlaient politique ou whist,—les amants en titre dansaient par devoir,—car il y a une justice au ciel; et ceux qui aspiraient à les remplacer, ne dansaient pas.—Ils aimaient mieux, offrant leur bras pendant une contredanse qu'on avait refusée, jouir du doux et favorable mystère, autorisé par une longue promenade dans les allées tortueuses d'une serre chaude contiguë au salon et formant un délicieux jardin au milieu de l'hiver.

Pendant ce temps, l'amant en titre rajustait ses cheveux, s'essuyait le fron, quêtait des vis-à-vis pour la prochaine,—ceci je crois se dit ainsi,—et grâce au fréquent exercice qu'il prenait, la gorge desséchée par une soif dévorante, l'amant en titre appelait des yeux les maîtres d'hôtel et leur plateau de vermeil avec l'inexprimable angoisse d'un malheureux voyageur qui, égaré au milieu d'un désert brûlant, chercherait au loin d'un regard désespéré une bienfaisante oasis.

Pendant ce temps, alors l'amant qui n'est pas en titre, soupire, prend sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des serments, et parle de son rival avec un désintéressement si cruel, une bienveillance si perfide, qu'à la première entrevue, on trouvera au pauvre amant une qualité désespérante, et il n'en faut pas, heureusement, davantage pour amener une rupture.

Enfin, tout fut au mieux, et le jour commençait à poindre, qu'il y avait encore dans le premier salon de l'hôtel de Lussan, de jolies femmes un peu pâlies, coquettement encapuchonnées dans leurs manteaux ou dans leurs petites mentonnières de soie, et que semblable à:—la comparaison est hasardée—semblable à la voix qui au jour du jugement appellera chaque humain par son nom,—la voix des valets de chambre de M. de Lussan venait annoncer à chaque belle paresseuse que ses gens l'attendaient.

Six heures sonnaient, comme les dernières voitures faisaient résonner les vitres de l'hôtel, c'était le coupé du marquis et de la marquise de Cérigny et celui de Georges qui s'en allait seul.

Après un moment de silence, M. de Cérigny dit à sa femme:—«En vérité, ma chère amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir... votre toilette était d'un excellent goût.... madame de Lussan me la faisait remarquer.

«—Mais savez-vous que c'est une louange cela, monsieur de Cérigny? madame de Lussan a le droit d'être sévère!... elle qui se met toujours si bien...

«—N'est-ce pas, Hortense? à propos... j'ai pris sur moi de lui promettre de vous mener à Lussan cet été... ai-je eu tort?...

«—Pouvez-vous le penser, mon ami?... ne savez-vous pas que j'aime de tout mon cœur cette chère Emma...

«—Que vous êtes bonne, Hortense, et puis vous trouverez à Lussan beaucoup de gens de votre société, les Mersac y seront, les d'Alby, madame de Verneuil et peut-être Georges accompagnera-t-il sa tante; j'ai oublié de le lui demander, mais les d'Alby y seront pour sûr...

«—Oh! je ne crois pas que M. de Verneuil puisse venir à Lussan, il nous a dit ce me semble qu'il s'était promis à M. d'Hermilly.

«—Tant pis, j'en serais désolé, car je lui suis dévoué comme à un parent, et je l'aime comme un ami, malgré la disproportion de nos âges...

«—En vérité, monsieur de Cérigny,» dit Hortense avec l'air du plus aimable reproche, «ne faites donc pas de la fatuité de vieillesse, cela ne vous va pas encore, je vous en avertis.

«—Mais vous me gâtez, Hortense... dit le marquis en baisant la main de sa femme.

«—Non, je vous assure, Victor, vous êtes charmant quand vous voulez... et vous voulez toujours...

«—Et vous donc, Hortense, n'êtes-vous pas parfaite pour moi!... Pourquoi donc, mon Dieu, se lier à jamais l'un à l'autre, si ce n'est pour se rendre mutuellement la vie la plus supportable possible,—c'est là le véritable esprit du mariage.»

La voiture s'arrêta devant l'hôtel de Cérigny.—Le marquis conduisit sa femme jusqu'à l'entrée de la galerie qui menait à ses appartements, et rentra dans les siens.

CHAPITRE III.

EMBARRAS.

Il était au désespoir;
Résolu, dans cette aventure.
De ne pas épargner sa main ni son savoir.
. . . . . . . . . .
HAMILTON, Poésies.

Je conçois la haine quand elle peut conduire à la vengeance; mais une haine cachée, sans espoir, qui ne peut pas même dire tout haut, je hais:—Une haine qui vit sur elle-même,—amère nourriture! est une triste, triste passion.

Figurez-vous un tigre muselé, enchaîné dans une cage obscure, et voyant hors de portée de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dorées; bondir et s'ébattre au soleil sur l'herbe, parmi les touffes de lilas en fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la cage de l'animal féroce, dont elles ne soupçonnent pas l'existence, et qui ne peut même troubler ces joies innocentes par ses rugissements...

Telle était à peu près la position de Crâo, le bossu, dans l'hôtel de Lussan... Ce misérable haïssait tout ce qui était jeune, heureux et beau.—Parce que l'envie est chez l'homme plus qu'une passion qui naît et meurt, plus qu'un sens qui s'émousse.—C'est un instinct,—et cet instinct organique, intime, vital, prend l'homme au berceau, et le dépose dans la tombe.

—Chez les hommes qui ont de l'avenir,—l'envie devient ambition et non pas haine,—parce qu'on ne peut haïr franchement ce que l'on peut obtenir.

Mais chez ceux qui voient un mur d'airain s'élever entre leur envie et leurs prétentions, l'envie devient haine, haine sourde ou turbulente; mais toujours implacable.—Aussi toute loi politique ou sociale; largement entendue, ne devrait tendre qu'à résoudre cette question.—L'impossibilité physique d'une possession égale et commune étant démontrée:—Mettre ceux qui possèdent à l'abri des effets de l'ENVIE de ceux qui ne possèdent pas.—Or ou esprit,—blason ou génie,—emploi ou patrimoine,—chaumière ou royaume:—peu importe. Le pauvre qui possède un sou a son envieux dans celui qui ne possède rien.

Ainsi donc, Crâo, laid, bossu ignoble, ayant l'intime conviction de ne devenir jamais beau, bien fait et élégant, enveloppait tous ses contrastes dans une exécration cordiale.

Surtout pendant les heures qui suivirent son étrange apparition sous le péristyle de l'hôtel. Jamais il n'avait senti plus amèrement l'horreur de sa position.

Le comte de Lussan avait élevé Crâo par pitié.—C'était le fils d'un de ses piqueurs tué à la chasse par accident. Comme cet enfant, né difforme et infirme; ne pouvait rendre aucun service dans sa maison, M. de Lussan l'avait mis en état d'être à peu près son secrétaire, en lui faisant donner une éducation passable. Ordinairement Crâo regagnait les combles où il logeait, par un escalier de service; mais les préparatifs de la fête ayant masqué ce passage, il avait été obligé de venir chercher une autre entrée sous le vestibule où lui arriva l'aventure que vous savez.

Il avait souvent vu venir à l'hôtel M. de Cérigny, sa femme et Georges, et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues, Crâo connaissait parfaitement les rapports qui liaient si intimement toutes ces heureuses personnes; mais il connaissait aussi les tolérances mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles à briser.

Et c'est ce dont Crâo enrageait; car Georges et Hortense étant à ses yeux le type du beau et du bonheur, le vilain bossu eût mille fois donné sa chétive existence pour changer cette félicité en tourment.—On concevra l'embarras de Crâo en lisant ce qui suit.

CHAPITRE IV.

QUARRÉ PARFAIT.