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La coucaratcha (I/III)

Chapter 27: CHAPITRE VII. CONVERSATION.
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About This Book

A narrated collection of short tales and maritime sketches set around a sunlit coastal locale, framed by an opening evening of music and a local folk image that prompts storytelling. The pieces move between light anecdotes, sentimental vignettes, and seafaring episodes, including a narrated naval engagement, and are threaded with reflections on memory, leisure, and the impulse to record impressions. Folk songs, dances, and vivid character portraits punctuate the volume, while occasional historical detail and anecdotal observation explore chance encounters, human foibles, and the small moments that inspire narrative invention.

N'ayant pas même l'ennui d'un frère, elle était la plus libre de celles qui se soient jamais mirées dans une glace.

BYRON, Don Juan.

Dans la suite, Callias riche Athénien, étant devenu amoureux de la femme de Cimon, Cimon la lui céda, dans tout le reste de sa conduite, Cimon fit paraître une admirable grandeur d'âme, on le proclamait l'égal de Miltiade...

PLUTARQUE, Hommes Illustres. Vie de Cimon.

Le marquis de Cérigny quoique fort riche, n'avait épousé sa femme que pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense était brune, et M. de Cérigny n'aimait que les blondes;—Hortense avait un esprit frivole, insouciant, léger; et M. de Cérigny déjà sur le retour, cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation variée, dans laquelle il ne dédaignait par même une nuance de pédanterie; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré, chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendré, il s'y était fort attaché, long-temps même avant son mariage.

Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny; seulement il s'occupa de sa femme comme d'une jolie maîtresse pendant les premiers mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'était pas assez exclusif, pour l'empêcher d'apprécier la ravissante beauté d'Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son cœur; ni son esprit, n'étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme, M. de Cérigny ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi épousé M. de Cérigny, que pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.—Ayant beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore rempli de grâce, malgré ces cinquante ans,—il ne pouvait que paraître agréable à une jeune femme dont le cœur sommeillait; et puis le marquis avait donné à Hortense, un train des plus magnifiques, ses relations et celles de sa femme, les mettaient à même de choisir leur société dans le monde le plus recherché, ils avaient une terre presque royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée,... ils s'accordaient réciproquement une entière liberté,—que pouvaient-ils désirer de plus?

Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille hommages qu'on lui offrait;—mais le hasard, ou plutôt une démission de secrétaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune homme à Paris.—Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué; fort riche, et fort aimable, il avait été très à la mode avant sa mission en Russie; et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus citées de Paris, pour son esprit et sa grâce, l'avait mis dans le monde qu'il n'avait pas vingt ans.

Ce qui surtout décida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut encore moins la réunion de perfections que nous venons d'énumérer, qu'une facilité de mœurs et une tolérance qui la charmèrent,—car Georges ne lui parla jamais de ces amours profonds, irrésistibles, forcenés, qui effrayent toujours une femme du caractère d'Hortense, il ne la menaça pas non plus de ces sentiments éternels qu'une femme doit refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition d'éternité!

Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui aidait à attendre l'heure du bal ou de l'Opéra,—comme d'une futilité gracieuse, exquise pour compléter une vie d'élégance et de luxe.—Comme d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on avait à perdre,—et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et inanimées,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,... non d'une poésie sombre et terrible,... mais d'une poésie fraîche et riante...

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports. «Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux moments, où l'on est déjà plus qu'ami, et pas encore amant,... voyez-vous, Hortense,—je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens, que changer d'amour est un droit imprescriptible que toute femme acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation, Hortense, est comme ces frêles bijoux, dont l'éclat et la fraîcheur font tout le prix; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh! la réputation,... les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher aux femmes! car elle donne bien plus de prix à leur conquête, accordant beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation,—il faut donc, Hortense, qu'elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le mystère,—mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile (bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs,—c'est à considérer.

«Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont beaucoup d'amants,—elles ont encore raison:—d'abord, parce que cela leur plaît, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'étant capable de les empêcher, quand elles le veulent. Or, à votre avis, Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi positifs? A quoi bon la jalousie? à se rendre odieux.—Il vaut bien mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous berce, et au moindre refroidissement,—ou même avant, ce qui est plus sûr,—devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais été..., et aller porter ses hommages ailleurs.»

«Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce que l'amour n'a pas passé l'épiderme, car à quoi bon faire d'un plaisir ravissant une odieuse torture?—Ce qu'on appelle les passions senties ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.

«—Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni les sentiments?... Jouissons du présent, du jour, de l'heure, de la minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...»

Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut fort à Hortense, qui ne concevait pas autrement l'amour.—Les femmes véritablement passionnées—calculent sa puissance par les larmes qu'il leur a fait verser, Hortense voulait calculer par les plaisirs qu'elle en attendait.—Georges fut donc heureux,—parce qu'il fut sincère, d'autres aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de passion.—Ils firent peur. Lui fit mieux.—Il amusa...

La position d'Hortense se dessinant enfin, elle n'eut plus rien à envier à son mari.

Au premier été, M. de Cérigny pria sa femme d'inviter madame de Lussan à venir à leur terre.—M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis fort long-temps une habitude à l'Opéra, Hortense, ravie d'être agréable à son mari qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grâces à madame de Lussan; tout s'arrangea donc pour le mieux. L'été, on se réunissait dans les terres de Lussan ou de Cérigny.—L'hiver, on voyait le même monde, et l'on avait les mêmes jours aux Bouffes et à l'Opéra,—car Georges complétait la loge de madame de Cérigny avec sa tante, la baronne de Verneuil.

Ces amours adultères, comme on dit,—si arrangés, si calculés, si tranquilles, si près de la vie habituelle; ce bonheur calme qu'on citerait comme exemple aux mères de famille s'il était licite, tout cela ne doit pas surprendre en vérité.—Qui donc affirmerait que la plupart des liaisons en dehors, entraînent avec elles des remords affreux, des tortures et des cris!... Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques maisons maudites du Ciel, où cela se passe ainsi, mais c'est fort rare.—Ordinairement tout ceci s'encadre dans les mœurs.—Les criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l'est pas qui veut.

Et puisque nous parlons d'adultère, pourquoi donc le peindre, les yeux si caves, les joues si creuses, les cheveux si hérissés, parlant de mort et de charbons ardents; sacrant, jurant par sang et poignard?

—J'ai presque toujours vu, moi, cet excellent hôte coquet, frisé, élégant et réjoui.—S'il parlait de mort, c'est dans ces moments fortunés, où les plus vivaces disent...—Je meurs.—Ce bon hôte avait toujours aux lèvres de sensuelles et lascives paroles.—Admirable Protée, tantôt il soupirait d'une voix douce et tendre, tantôt il étincelait en reparties folles, vives, et spirituelles.—Accueilli, fêté, choyé, non par les pères et les maris, mais ce qui mieux est,—par leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela, long-temps, fort long-temps, puis étant arrivé à la vieillesse, alors il faisait succéder la théorie à la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens, souriait à ses élèves, et véritable phénix renaissait en eux.

Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral; mais je le maintiens pour vrai, et j'aime mieux la vérité que la morale fausse et peureuse.

Et ceci est vrai, parce qu'il est fort rare qu'une femme se donne, emportée qu'elle est par une passion, irrésistible et profonde que l'on excuserait, en pensant à l'immense supériorité de celui qui l'aurait fait naître; parce qu'il est rare cet amour ardent et chaste, quoique criminel qui sacrifie tout à celui qui a su l'inspirer.—Il est rare cet amour sublime qui pleure à mains jointes des larmes de bonheur et de remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par ses excès, par sa violence même, commander le respect et l'admiration des hommes!... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'une femme se donne, c'est du moins une curieuse exception;—Et bénie soit l'exception; car une telle maîtresse doit avoir à sa jarretière le poignard andalou.

Non, non, ce n'est pas une fatalité aussi entraînante qui jette bien des femmes dans les bras tendrement ouverts.—C'est,... c'est... je ne sais quoi.... c'est la lecture d'un roman,—l'oisiveté,—la solitude,—l'ennui, une jolie tournure à cheval qu'elles auraient remarquée au bois... c'est le moyen d'utiliser leurs regards par les œillades... doux regards qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans éclat; car rien ne sied aux yeux comme de dire à un amant:—Je t'aime.—Ce qui les séduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu déchus, c'est un compliment, une fadeur, et surtout l'indifférence qu'on leur témoigne.—C'est le désir de faire comme leurs amies de pension,... c'est l'enivrement perfide d'une valse.—Ce qui les damne encore si voluptueusement, c'est une intimité de femme,... la crainte du ridicule;.., encore une fois, c'est je ne sais quoi,... moins que rien,... moins qu'un rêve.—Leur premier rêve d'amour est toujours si beau,... si doré...

Après cela, comment voulez-vous qu'une passion forte et désordonnée aille jaillir de ces petites sensations, frêles, délicates, pailletées et coquettes... comme les robes de bal qui ne gardent qu'un jour leur éclat fragile et brillant.—On ne quitte ni père, ni monde, ni mari pour cet amour-là.—Cet amour est si peu gênant, si discret, si commode, tient une si petite, petite place,—qu'il faudrait être de profonds envieux, ou de grands sots pour le contrarier.

Cet amour-là,.... mon Dieu!—c'est le sylphe mignon de Nodier, son ravissant Trilby, si joli, si bienfaisant, si moiré, si diapré, si imperceptible, qu'il faut être un Dougal, oui, un Dougal pour le chasser du foyer... Aussi, voyez ce qu'il lui advient au Dougal, et comme il s'en repent après...

Voyez comme sa femme Jeannie, toujours douce et si accorte, devient triste et maussade, comme elle fronce ses beaux sourcils, comme les troupeaux du Dougal s'égarent, comme ses filets sont malheureux,... ses guérets moins riches... depuis que ce pauvre Trilby n'est plus là heureux de se rouler dans une boucle des noirs cheveux de Jeannie, ou de se suspendre, sans y peser, aux anneaux d'or de ses oreilles.—Et qu'importe au Dougal,.... je vous le demande?

Aussi qu'arrive-t-il? Que le Dougal, confus, est obligé de rappeler Trilby.—Alors Jeannie redevient rose et souriante, les moissons riches, et les filets lourds...

A Paris comme en Écosse, nous avons bien des Trilbys, bien des Dougals et bien des Jeannies.—Bon Nodier!—Seulement nos Trilbys sont d'une essence moins éthérée que les tiens; mais qu'est-ce que cela peut faire aux Dougals?

Or, cet amour-là était l'amour de Georges et d'Hortense, et M. de Cérigny n'était pas un Dougal.

D'après ces données topographiques du moral de nos amoureux, on voit que Crâo, le maudit Crâo devait regarder comme impossible de ronger les fils si sagement tissés qui enchaînaient et liaient ces existences admirablement entendues.

Aussi le vilain bossu passa-t-il dans sa mansarde, la plus épouvantable nuit du monde, et se fit peur à lui-même le lendemain matin, tant il se trouva laid.

CHAPITRE V.

LE CHATEAU DE LUSSAN.

Je le tiens, le voilà conçu, l'enfer et la nuit feront
éclore à la lumière ce fruit monstrueux.
      SHAKESPEAR, Othello, acte 1.

A quelques mois de là toute notre petite nichée d'amants, de maris et de maîtresses, s'était rassemblée au château de Lussan;—suivant son usage, M. de Lussan était resté à Paris pour l'Opéra,—et sa femme faisait les honneurs de sa terre à M. et madame de Cérigny, à M. Georges de Verneuil, à sa tante, à M. et madame de Mersac et à leur fils, à M. et madame d'Alby,—enfin, pour se procurer encore plus de liberté en réunissant plus de monde, madame de Lussan avait invité quelques voisins de terre fort insignifiants, et habilement choisis pour ne donner aucun ombrage ni aux amants, ni aux maîtresses.

Je ne sais comment Crâo était parvenu à accompagner madame de Lussan, il s'était fait charger, je crois, par son maître, de quelques affaires à régler avec les régisseurs, toujours est-il que le bossu se tapissait là dans sa haine, comme une araignée dans sa toile.

Lussan, situé au centre de la Bourgogne, était un des plus magnifiques châteaux de France, des bois immenses rigoureusement gardés, et percés comme des forêts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de Lussan entretenait-il à sa terre un fort bel équipage à l'anglaise pour pouvoir y chasser deux ou trois mois d'hiver.

C'était à la fin d'août, le soleil se levait à peine, et déjà les piqueurs sonnaient le réveil, les chevaux piaffaient devant le perron, les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la nuit, et la forêt était si proche du château qu'on pouvait entrer en chasse presqu'au sortir du parc.

Enfin mesdames de Cérigny, de Lussan et les autres femmes descendirent du perron accompagnées de Georges, de MM. de Cérigny, de Mersac, etc., etc.

Les dames se placèrent dans les calèches découvertes pour suivre la chasse, et les hommes montèrent à cheval.—Quoique blasée sur les éloges qu'on s'accordait à faire de son amant, Hortense ne put s'empêcher de sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de Georges.

En effet il était impossible d'avoir meilleur air que lui.—Son habit rouge dessinait parfaitement sa taille élégante, encore serrée par le ceinturon de son couteau de chasse. Il était coiffé d'une petite casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu'il portait des bottes à revers faites par le fameux Crobby de Londres, quant à sa culotte de daim blanc à la fois ample et juste, elle avait une coupe insaisissable pour tout autre que pour l'artiste qui avait résolu ce problème.

Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grâce parfaite était (selon la dernière mode anglaise) de pur sang, nerveux et découplé comme un coureur.

Monsieur de Cérigny vêtu comme Georges, et encore de la plus charmante tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des chevaux de demi-sang, d'une proportion plus forte et plus ramassée, de véritables types du Hunter.

Les voitures partirent, et les hommes accompagnèrent jusqu'à ce qu'ils fussent sous bois.

La calèche de madame de Lussan, avait un attelage croisé de quatre chevaux noirs-zains et gris-sanguins, menés en Daumont par deux petits postillons à chapeaux gris et à vestes rayées bleu et blanc.

Un morne et profond silence succéda tout à coup au bruyant tumulte qui avait retenti si matin dans les cours du château.—Car excepté les gens, personne n'y était resté... Je me trompe, j'oubliais Crâo qui réveillé comme les autres se tenait encore accoudé sur la fenêtre d'une petite tourelle où il logeait.

Le bossu avait suivi d'un œil irrité toute cette cavalcade si étincelante, si folle, si dorée; il avait vu reluire au soleil levant, le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livrées; il avait vu à travers des tourbillons de poussière tout ce luxe s'ébranler et partir.—Il avait vu les écharpes des femmes se gonfler comme autant de petites voiles de mille couleurs soulevées par le vent frais du matin.—Il avait vu les habits rouges des hommes se découper éclatants sur le vert des prairies.—Il avait vu ces élégants cavaliers se pencher aux portières, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies mains de femmes agitant des mouchoirs brodés, faisaient aux chasseurs des signes d'amour et d'adieu.

Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore animée par ces sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par le glapissement des chiens, s'était élancée à un plaisir enivrant... pendant qu'il restait là, lui Crâo, seul, oublié, chétif, laid, difforme, repoussé; lui, bouffon dont on riait; lui, qui n'aura jamais ni chevaux, ni femmes, ni plaisir.....

 

Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n'est encore là qu'une petite fraction de leur délicieuse existence! ils vont revenir de la chasse, alors ce sera la toilette, une table exquise,—et puis, après dîner, ce sera une fraîche promenade sur l'étang, autour du pavillon où se donne le concert, dont l'écho répète l'harmonie.—Après le concert, ce sera le bal,—et puis, le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers d'amours ardents et défendus,—des soupirs de l'attente..., des promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit.—Et enfin, la nuit, des voluptés enivrantes.—Et tout cela sans crainte, sans remords, pour eux la morale et les lois, tout est muet!...—Et dire que jamais, mais jamais je n'aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l'espoir d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le chien qui jouissent du luxe du maître... Oh! que c'est affreux à penser... affreux... affreux...

Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce.—Ah, ah, mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc monstre, mire-toi sans t'effrayer... Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte, avec sa figure de femme... Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va, bossu..., va tournoyer dans une valse..., et presser comme lui dans tes grandes mains sèches, le corps amoureux de sa maîtresse, madame de Cérigny... Va... pourquoi donc pas..., on te regarderait sur ma foi autant et plus qu'on ne regarde ce Georges..., ce serait nouveau, et on s'en amuserait, sauf le dégoût... Ah... ah...

Il y avait presque du délire dans le ricanement de Crâo... Puis il reprenait d'un ton plus calme:—Oh! ce Georges... cette Hortense... oh! je les hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?

A ce moment, on frappa un coup à la porte du bossu.—Qui est là? dit-il avec impatience,—Moi, répondit une voix mâle et forte.—Une étincelle illumina soudainement les yeux verts du bossu.—Il ouvrit.

CHAPITRE VI.

LE BARON MARCEL DE LAUNAY.

Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie!
SAINTE-BEUVE.—Consolations.

Celui qui entra chez Crâo était un jeune homme brun, basané, d'une taille athlétique et massive, d'une tournure gauche, empêchée, sans aucune distinction. Ses traits paraissaient communs, rudes, et ses yeux noirs étaient voilés par d'épais sourcils. Prodigieusement développé pour son âge, on lui eut donné trente ans et il n'en avait que vingt.—De longs et larges favoris touffus d'un noir roux entouraient sa figure carrée, ses épais cheveux épars retombaient sur son front large et proéminent; somme toute, il était laid.

Puis, il avait dans son costume autant de négligence que dans sa personne.—Il portait de hautes guêtres de cuir jaune luisantes de vétusté, une culotte de peau, et une vieille veste de velours vert, toute usée, sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrière et le baudrier de son carnier, la chaînette de sa fourchette, et une foule d'autres ustensiles de chasse; joignez à cela qu'il était coiffé d'un énorme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannées et velues, reposaient sur le canon court et un peu évasé d'une carabine à un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.

C'était M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort proche parent de M. de Lussan.

Le père de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu'il possédait au milieu des Pyrénées.—Chasseur déterminé, depuis vingt ans il n'avait pas quitté cette retraite, mais comme il voulait que son fils se façonnât aux bonnes manières, depuis quatre ans il l'envoyait pendant quelques mois à Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait la meilleure compagnie.

Malheureusement Marcel avait le monde en horreur, élevé dans ses montagnes, irascible, emporté, habitué à faire supporter sa colère à ses gardes, à ses fermiers, ou à ses paysans qui conservent encore, dans cette partie de la France, les habitudes et les traditions féodales,—Marcel se trouvait fort gêné, fort mal placé au milieu de l'élégante société du château de Lussan.

Sa sauvagerie d'enfant amusa d'abord.—Madame de Lussan et ses amies parvenaient quelquefois à le retenir dans le salon, alors on l'entourait, on le taquinait, on le faisait danser, on jouait à mille jeux,—Et Marcel se prêtait à toutes ces gentillesses avec autant de grâces qu'un ours en pareille société.—Puis, quand il s'ennuyait par trop, s'il ne pouvait s'échapper par la porte, il sautait par une fenêtre.

Mais à mesure qu'il grandit, on se lassa de ce caractère farouche, ce dont Marcel se soucia peu, enchanté qu'il fut de pouvoir alors passer sa vie dans les bois à chasser tout seul;—car il ne comprenait pas, et méprisait souverainement la chasse telle que l'entendaient les hôtes de Lussan.—Chasse de petites filles, disait-il.

Le père de Marcel avait voulu élever son fils près de lui.—Le curé de sa terre, s'était chargé de l'éducation de Marcel.—C'est avec toutes les peines du monde qu'il était parvenu à lui apprendre le français à peu près correctement.—Le caractère, les impressions, les désirs de ce jeune homme étaient donc dans toute leur naïveté et leur énergie native.—La lecture n'avait pas même modifié l'organisation première du moral de Marcel.—C'était un homme d'une nature vierge et abrupte, avec des sens neufs et purs.—Une intelligence étroite, mais juste.—Une volonté de fer,—l'imagination ardente, et quelque peu poétique des gens qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes.—C'était enfin une nature toute primitive qui avait conservé ses aspérités, n'ayant pas encore subi le frottement du monde.

Chez un tel homme, les passions ne pouvaient être ni précoces, ni factices, ni calculées. Arrivant à terme, elles devaient être naturelles, instinctives, mais aussi d'une violence indomptable. Le complément normal de ce caractère était une timidité et une défiance sans bornes,—qui prenaient source dans un singulier mélange de modestie et d'orgueil.

Quand Marcel comparait sa tournure gauche, épaisse, embarrassée, aux formes sveltes et élégantes des autres jeunes gens du château, si lestes dans un bal, si gracieux à cheval, si coquets, si aimables, il se sentait inférieur et humilié.—Puis, quand il venait à perdre, par la pensée, ces êtres si frêles et si jolis au milieu de ses montagnes des Pyrénées hautes et sombres, parmi leurs précipices sans fonds, et leurs forêts de pins noirs et tristes...; à les exposer à la rencontre d'un ours... avec lequel il fallait lutter corps à corps ou périr...; alors Marcel se sentait grandir à ses propres yeux, et souriait complaisamment, en redressant sa haute taille au souvenir de maints combats pareils, dont il était sorti victorieux, et méprisant profondément ces jeunes gens efféminés; c'est à lui qu'appartenait alors toute la supériorité.

Mais comme, excepté lui,—personne n'eût peut-être apprécié cette différence,—Il s'isolait le plus possible et attendait avec une inconcevable impatience le terme de ses malencontreux voyages à Lussan.

Depuis quelque temps, son goût pour la solitude paraissait encore avoir augmenté.—C'était le premier été qu'Hortense venait passer à Lussan, et je ne sais s'il était donné à cette insouciante et jolie femme de faire ressentir à Marcel les premières émotions de l'amour. Mais alors, chez lui cette passion semblait se manifester comme chez les bêtes sauvages, car depuis l'arrivée de madame de Cérigny, jamais il n'avait paru plus irascible, plus taciturne et plus farouche.

La seule personne du château avec laquelle Marcel se sentait à l'aise, c'était Crâo; auprès du bossu il avait une supériorité positive, et puis lui soupçonnant à peu près les mêmes motifs que ceux qu'il avait pour haïr les autres,—il s'en était rapproché.—Ce fut donc à Marcel de Launay que Crâo ouvrit sa porte.

CHAPITRE VII.

CONVERSATION.

Causons un peu.
GOETHE.

On l'a dit,—la figure de Marcel était plus sombre que de coutume;—il posa sa carabine sur le lit de Crâo et se jeta sur un fauteuil.

—Bonjour monsieur Marcel... Vous n'êtes donc pas à la chasse avec tout le monde...., demanda le bossu.

—Non...

—Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Marcel.

—Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l'aime pas...

—Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.

—Je le sais...

—M. de Cérigny.., et ces autres messieurs aussi... M. Georges de Verneuil aussi...—Et le bossu appuya sur ces derniers mots.

—Marcel fit un mouvement.... Celui-là..., Je ne puis le souffrir..., dit-il avec vivacité.

—Oh! ni moi non plus, monsieur Marcel.

—Pourquoi cela, Crâo?...

—Parce que... je ne sais..., moi..., mais il a l'air si fat, si impertinent..., si vain!

—C'est bien vrai, Crâo... un air évaporé, des manières de femme... Ce n'est pas un homme cela... dit vaniteusement Marcel, et regardant ses mains nerveuses, qu'il comparait mentalement aux mains blanches et effilées de Georges.

—Je suis sûr qu'il met un corset, monsieur Marcel.

—Pas possible! Et après l'affirmation du bossu, Marcel partit d'un long éclat de rire que celui-ci partagea.

—Après un moment de silence, Crâo reprit d'un air mystérieux... Toutes ces fadaises-là, voyez-vous, monsieur Marcel, n'en imposent pas aux femmes;... elles aiment un homme qui soit homme,... qui enfin ait l'air—d'un homme,... et Crâo accentua longuement ces mots.

—Tu te trompes, Crâo,—elles admirent un air efféminé, et ces sottes recherches de parure....

—Pas toutes, monsieur Marcel.

—Ma foi, le plus grand nombre.—Mais il me semble, au contraire, que si j'étais femme, je voudrais pour mari ou pour amant un homme... qui,.... il hésita....

—Comme je vous l'ai dit, un homme qui ait l'air d'un homme, monsieur Marcel, dit le bossu, en l'interrompant, un homme robuste, basané, brun...

—Un homme qui ait un bras pour la porter ou la défendre, Crâo...

—Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais comme vous, monsieur Marcel, qui lasseriez un sanglier à la course.

—Tu me flattes, Crâo.

—Non, monsieur Marcel, si j'étais femme,., je voudrais un amant comme vous...

—Toi, je le crois bien; mais que le diable m'emporte si je voudrais d'une femme comme toi...

—Un éclair imperceptible brilla dans les yeux de Crâo; mais il continua sans sourciller.

—Oh! monsieur Marcel, je dis moi, moralement s'entend; car je sais bien que physiquement, je suis laid et repoussant, ajouta-t-il avec tristesse et humilité.

—Allons, j'ai eu tort, dit Marcel, j'ai eu tort, Crâo, ne m'en veux pas de t'avoir dit cela;... mais je suis d'une humeur...

—Vous, monsieur Marcel?

—Tiens, il faut te le dire; j'aurais plus de plaisir à mettre une balle dans cet habit rouge, que dans l'épaule d'un daim...

—Et moi, je vous dis que c'est très mal, et que c'est plutôt lui qui devrait avoir cette pensée à votre égard.

—Et pourquoi? n'est-il pas heureux?.... n'est-il pas...

—Ici Marcel se tut.

—Il est,—il est,—car je devine votre pensée, et je puis vous le dire entre nous; il est l'amant d'une femme que vous aimez, eh bien! ce n'est pas vrai.—Il n'en est rien,... je vous le jure,... moi...

—Tais-toi, Crâo,... tais-toi,... dit violemment Marcel.

—Et bien mieux.—Je vous dirai, moi, qu'il ne tiendrait qu'à vous de...

—Crâo,... ne raillez pas,... dit Marcel avec colère...

—J'ai des preuves, articula rapidement Crâo.

—Des preuves, des preuves, répéta Marcel, en se levant de toute sa hauteur et attirant le pygmée près de lui et le regardant bien en face:—Des preuves, Crâo;... ne répète pas une pareille parole sans montrer tes preuves, ou je te tue...

—Je ne puis pas vous les montrer,... mais vous les dire,... monsieur Marcel;... mais lâchez-moi.

—Mensonges,... dit le géant, en repoussant Crâo avec dédain.

—Mensonges,... mensonges,... répétait le bossu avec un air d'intime conviction... Mensonges, à la bonne heure,... comme si je ne l'avais pas vue vingt fois dans les premiers jours de son arrivée au château, vous suivre du regard, comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre les autres, quand ils se moquaient de vous,... comme si elle n'était pas toujours la première à vous appeler dans le salon.

—C'est vrai, Crâo, dans le commencement;... mais c'était pour me tourmenter et rire à mes dépens...

—Sans doute, monsieur Marcel, elle rit à vos dépens, maintenant peut-être, parce que vous n'avez pas su la comprendre.—Elle rit à vos dépens, parce que vous ne concevez pas qu'un homme comme vous plaît toujours, lors même que ce ne serait que par singularité...—Elle rit à vos dépens, parce que vous ne voyez pas que son M. Georges l'ennuie à périr avec ses prévenances et ses attentions, parce qu'après tout, qu'a-t-il pour plaire? Une figure de fille, des cheveux frisés, un jargon, des fadeurs... Au lieu que vous, monsieur Marcel,—vous, vous êtes bien plus beau de cette beauté mâle et forte dont nous parlions; si vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrénées, comme vous me les racontez à moi, elle ne cesserait pas de vous entendre... Vous pouvez me croire, moi, qu'est-ce que cela me fait, à moi, de vous dire tout cela; moi, toujours seul, isolé, méprisé, laid, repoussant, aussi loin de la beauté de M. Georges que de la vôtre.—Je n'ai aucun intérêt à vous donner la préférence,... n'est-ce pas,... je dis ce que je sens et ce que je sais,... voilà tout.

—Ce que tu sais... Crâo...! dit Marcel,—cette fois d'un air seulement dubitatif.

—Mais, monsieur Marcel, résumons, n'est-il pas vrai, que dans les premiers temps elle vous recherchait, vous engageait à venir au salon, au lieu de rester dans les bois...

—C'est vrai.

—N'est-il pas vrai qu'après cela, elle a été froide et réservée avec vous, et qu'elle ne vous parlait plus que de loin en loin?...

—C'est encore vrai.

—Et enfin, que maintenant, elle a l'air de ne pouvoir pas vous supporter,... elle vous évite autant qu'elle le peut?

—C'est encore vrai, dit Marcel avec un soupir.

—Eh bien! n'est-ce pas clair,—vous lui avez plu, elle vous l'a laissé voir, vous n'avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse,... elle qui était si bien disposée pour vous, qu'un jour,... mais je me tais,... vous diriez,... mensonge...

—Non, non,... dis, Crâo, dis...

—Non, vous ne me croyez pas...

—Crâo!

—Eh bien donc un jour, madame de Cérigny, en me rappelant la peur que je lui avais faite un soir qu'elle était venue au bal, à l'hôtel,—elle me dit, je l'entends encore;—que veux-tu, mon pauvre Crâo, je suis fâchée de ce premier mouvement, qui t'aura blessé, mais tu sais bien que tu n'es pas beau, que tu n'as pas la taille de monsieur Marcel...

—Elle a dit cela,... vrai,... vrai,... Crâo!

—Et bien d'autres choses, ma foi...

—Tiens, tais-toi,... je m'en vais, car tu me rendrais fou, dit Marcel en sortant précipitamment...

—Crâo le regarda d'un air satisfait, et laissa échapper cette seule exclamation: ah,—ah,—mais le son était si guttural, si rauque, si fauve, qu'on eût dit le rire d'une hyène... Puis il ajouta en frottant ses mains maigres et jaunes l'une contre l'autre: j'aime beaucoup le bossu Rigaudin de la Maison en loterie, je veux faire à peu près comme lui,—et mieux,—si je puis.

CHAPITRE VIII.

RÉFLEXIONS.

Je te vois bien, toi,
avec ton bonnet rouge.
BURKE, la Femme folle.

Marcel fut tout d'un trait jusqu'au plus épais d'un fourré; là il s'assit, pour rêver à tout ce que venait de lui dire Crâo... puis ne pouvant garder la même position, il se leva et se prit à marcher à grands pas, tant son esprit était violemment agité.

Le malheureux repassait dans sa tête les moindres occasions où il s'était trouvé avec Hortense,—et sa mémoire les lui retraçait avec une lucidité merveilleuse. Il se souvenait du moindre mot, du moindre geste, du moindre regard... Aussi, tantôt il s'abandonnait aux élans d'une folle joie,—tantôt accablé, la tête penchée il sentait son cœur se gonfler.

La conduite d'Hortense à son égard avait été pourtant toute naturelle.—Au château de Lussan, habitué qu'on était de traiter Marcel comme un enfant, il était tout-à-fait sans conséquence à cause de son âge et de son caractère.—Comme tous ceux qui ne le connaissaient pas, Hortense s'en était amusée—de loin si l'on peut s'exprimer ainsi, comme une jeune fille s'amuserait avec un loup enchaîné, puis après, l'indifférence avait succédé à la curiosité, et presque le dédain à l'indifférence;—car Hortense, habituée qu'elle était aux manières polies, distinguées, aux recherches de toilette les plus minutieuses des hommes de la société, devait plus que personne éprouver une antipathie pour ce jeune homme rude et grossier.

Une femme moins frivole et moins légère, eût peut-être cédé au désir de lire dans ce cœur si jeune et si neuf, et d'y voir éclore des sensations fortes et naïves;—mais de telles femmes sont rares, et il faut l'avouer, des amants comme Marcel offrent peu d'attraits; enfin Hortense était peut-être la femme qui dût sentir l'éloignement le plus prononcé pour Marcel.

Et pourtant Crâo avait interprété sa conduite avec une malice infernale, en changeant en un sentiment tendre,—l'accès de curiosité que le caractère singulier de Marcel avait un instant fait naître chez Hortense, et en démontrant à ce malheureux que l'indifférence et le dégoût qui avaient suivi, n'étaient autre chose que le dépit qu'éprouvait madame de Cérigny de voir ses avances rejetées.

Le premier espoir d'être aimé mettait Marcel hors de lui; sans positivement croire ce que le bossu lui avait dit, il ne pouvait se refuser à l'évidence des faits.—Ce maudit bossu avait encore tiré le meilleur parti possible de la beauté de Marcel, dans le portrait qu'il en avait fait.—L'amour-propre,—l'ignorance du monde, les désirs, le sentiment vague de supériorité qu'il ressentait parfois, finirent sinon par persuader Marcel que madame de Cérigny s'occupait de lui, au moins à ne pas lui faire envisager un tel amour comme chimérique. Avec un caractère comme celui de Marcel, c'était déjà un pas immense... Toutefois toujours défiant,—il se promit d'attendre et de ne pas livrer son secret avant d'avoir de nouvelles preuves.

CHAPITRE IX.

THÉATRE.

L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit.
Pensées de Pascal, XLVIII.

Le lendemain de la partie de chasse,—les hôtes de Lussan étaient rassemblés dans un charmant pavillon situé au milieu d'un étang immense, et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc, se détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du soleil, couché depuis quelque temps.

Il faisait une fraîcheur ravissante, les piqueurs de M. de Lussan, exécutaient au fond du bois de mélodieuses fanfares dont l'harmonie lointaine était répétée à l'infini par les échos.

—Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable effet, dit Georges, abandonnant sa glace pour écouter avec plus d'attention.

—C'est à M. de Cérigny que nous devons pourtant cette idée merveilleuse de faire tous les soirs donner de la trompe dans la forêt, dit madame de Lussan.

—Il n'en fait jamais d'autres... répondit Hortense.

Et pourtant reprit Georges, j'ai moi une idée qui vaut au moins toutes celles de M. de Cérigny...

—Voilà de la présomption, monsieur de Verneuil, dit Hortense...

—Voyons, Georges, repartit M. de Cérigny... voyons votre idée... je ne cède pas d'avance mes avantages.

—Eh bien, Madame, dit Georges en s'adressant à madame de Lussan, vous avez ici une charmante salle de spectacle... et il est affreux que personne... pas même Cérigny, n'ait pensé à y jouer la comédie...

—Bravo, bravo, l'idée est parfaite, répéta-t-on en cœur, c'est délicieux;—cela vaut bien mieux que les fanfares de M. de Cérigny.—Quand—jouons-nous?—que jouons-nous?—l'opéra?—le drame?—le vaudeville?—ce sera charmant?—je n'oserai jamais?—et des costumes?—

Telles furent les approbations, les interjections et les questions que suggéra le projet de Georges.

—C'est arrêté, nous jouons la comédie,—dit madame de Lussan.—Crâo copiera les rôles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra le piano, le régisseur aura son violon,—le maître d'hôtel sa flûte, et un de nos gens qui donne du cor d'harmonie complétera l'orchestre.—Ce sera délicieux... Approuvé..... approuvé...... Seulement que jouerons-nous, demanda M. de Mersac,—jouons Hernani?—Oh bien, oui, c'est romantique ça—hoc turpissimum est, s'écria le fils de M. de Mersac, lycéen de 16 ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir en latin, depuis qu'il était en vacance,—pure contrariété. Le misérable au collége avait ses humanités en horreur.

—Comment vous parlez encore votre vilain latin... Jules, dit en minaudant madame d'Alby, qui avait promis à la mère de Jules de ne rien lui passer d'inconvenant...

—Nous ne serons pas assez, objecta M. d'Alby.

—Mais les voisins de terre qui nous arrivent demain?... pensez donc, quel renfort.... reprit madame de Lussan... seulement Hernani..., pour commencer... ce n'est pas aisé.

—Et puis au fait, c'est romantique, dit madame d'Alby qui paraissait partager les opinions littéraires du lycéen.

—Pourquoi pas jouer Faust de Goëthe tout de suite? reprit M. de Mersac...

—Vous croyez rire... dit M. de Cérigny... eh bien j'y pensais...

—Le fait est, reprit madame de Lussan, que ce serait piquant,... si nous en essayions?....

—Ce sera bien ennuyeux, dit l'un...

—Aimez-vous mieux Athalie, reprit un autre.

—Je préférerais cela!

—Par exemple...

—Mais quels vers!

—Votre Goëthe est un fou...

—Votre Racine est si froid...

Et cette malencontreuse question littéraire allait encore être débattue, si madame de Lussan n'eût assuré que le frais du soir commençait à gagner. La discussion ne fut pas abandonnée;—on monta en bateau, et on était arrivé dans le salon du château, qu'elle n'était pas résolue;—seulement il fut arrêté qu'on jouerait:—mais quoi?

—D'abord avons-nous ici des pièces de théâtre, dit M. de Cérigny à madame de Lussan.

—Je le crois. Il faudrait demander cela à Crâo qui est chargé de la bibliothèque.

—S'il y en avait, ce serait bien mieux, on éviterait ainsi l'ennui d'écrire à Paris, l'attente de recevoir la réponse;—ce serait au moins huit jours de gagnés;—sans cela, le temps de faire des costumes, d'apprendre les rôles;—bah!—ce serait remis à trop loin.

—Sans doute, répéta tout le monde avec cette impatience de gens heureux, qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde pour en jouir à l'instant même.

—Cela est bien simple, dit Georges, je vais faire demander Crâo à la bibliothèque, et savoir au juste quelles sont nos richesses.

Quand Georges arriva dans la bibliothèque, il y trouva Crâo qui le salua respectueusement.

—Je suis aux ordres de monsieur le comte.

—Dites-moi, Crâo, nous voulons jouer la comédie, avez-vous ici des pièces de théâtre?

—Je ne crois pas, monsieur le comte.—Je vais consulter mon catalogue... Puis, feuilletant un lourd registre...—Monsieur le comte, nous n'avons ici qu'un théâtre étranger, et encore c'est une traduction de Shakespear....

—Voilà tout?

—Voilà tout, monsieur le comte;... Ah! j'oubliais. J'ai, moi, un vaudeville;... c'est ma pièce favorite...

—Quel est-il?...

La Maison en loterie, monsieur le comte.

—Vous n'y mettez pas d'amour-propre au moins?

—Que voulez-vous, monsieur le comte... Le rôle de Rigaudin m'a toujours séduit.

—Mais, c'est un fort vilain rôle...

—Il est amusant, monsieur le comte.

—A la bonne heure dans l'étude du notaire,... mais ici, mon pauvre Crâo, vous auriez bien du mal à brouiller quelqu'un...

—Oh, ce n'est pas comme cela que je l'entends, monsieur le comte, je parle du rôle d'observateur...

—Bon Dieu!... et qu'observe donc monsieur Crâo, dit Georges, que cette conversation amusait.

—Oh! bien des choses... Une entre autres qui divertirait bien monsieur le comte, s'il la savait.

—Voyons...

—Mais j'ose recommander le secret à monsieur le comte.

—Parlez, Crâo.

—C'est que M. Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet à de singulières distractions, et que...

—Qui ça, notre Nemrod, notre ours... Eh bien! que fait-il?... Il prend un sanglier pour un loup?...

—Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les amoureux sont capables de tout.

—Marcel est amoureux!... Si tu peux me prouver cela, Crâo, tu n'en seras pas fâché... Voilà qui nous divertirait,... ce serait à n'y pas tenir... Voyons, voyons; parle, parle donc.

—Je n'ose, monsieur le comte.

—Crâo, je le veux.

—Monsieur le comte se formalisera.

—Du tout... qu'est-ce que ça peut me faire à moi; je le veux, voyons, dis...

—Puisque Monsieur le comte l'exige... je puis lui affirmer que M. Marcel est amoureux de...

—Finiras-tu?

—De madame la marquise de Cérigny.

Ici Georges partit d'un éclat de rire si fou, si bruyant, si prolongé, qu'il stupéfia Crâo; et sans songer davantage aux pièces de théâtre, ce jeune homme courut comme un écervelé rejoindre la société du salon...

—Il rit,—à la bonne heure, dit Crâo...—Puis remettant son registre à sa place, éteignant sa lumière, il alla, dans l'obscurité, coller son oreille à une petite porte de dégagement, qui communiquait au salon d'été où l'on était rassemblé.

—Retenant son souffle, il écouta.

—C'est impossible... disait Hortense en riant aux éclats...

—C'est pourtant comme cela, Madame, reprit Georges.

—Ma chère amie, voilà une conquête qui me donne de l'ombrage, ajouta M. de Cérigny avec un sérieux affecté...

—Mais le pauvre Marcel va devenir très-amusant, dit madame de Lussan, et ce qui serait charmant, c'est qu'Hortense l'encourageât un peu.

—Ah! il est trop laid, il a l'air trop brutal, et puis il me fait une peur affreuse.

—Que vous êtes folle, Hortense! dit madame de Lussan, Marcel est mon parent, un enfant presque,—un jeune homme sans conséquence... Vous profiteriez de cela pour nous l'amener; vous useriez de votre influence pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes; les soirées commencent à être longues, voyons, Hortense, pas d'égoïsme; mon Dieu, s'il m'avait honoré de son goût, je vous donnerais l'exemple, moi...

—Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-être, j'y consens; mais moi je me sacrifie,... dit madame de Cérigny, vaincue par tant d'instances...

Puis, comme Crâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en regagnant sa tourelle.—Mais cela prend une excellente tournure...—Nous rirons bien.

CHAPITRE X.

UN PREMIER AMOUR.

—Te souviens-tu de ce jour, où tu me disais:—je t'enverrai un anneau comme gage de mon amour? En vain j'ai attendu l'anneau,—je l'attends encore;—peut-être, m'as-tu oublié, et tu penses qu'il n'est plus besoin de gage pour un amour passé?
JEHAN POL, Oubli et Consolation.

Huit jours après cette belle coalition, il eût été impossible de reconnaître Marcel, tant il était changé,—avant il était laid; mais au moins ses manières ne contrastaient pas avec cette laideur,—il y avait même dans son ensemble, je ne sais quoi de rude et d'original, qui ne manquait pas de caractère et d'énergie.

Mais depuis que cédant aux folles exigences de ses amis, Hortense parut faire quelqu'attention à Marcel, et encourager son amour.—Ce malheureux, croyant voir se réaliser les espérances que Crâo lui avait si méchamment données, et écoutant les perfides conseils du bossu, avait changé pour plaire à Hortense, ses habits de chasse qu'il ne quittait jamais, et dans lesquels au moins son allure était libre et franche, pour des vêtements à la mode qui le mettaient au supplice; il s'était fait friser, avait emprisonné son cou dans une énorme cravate empesée; enfin affublé de la sorte, il était impossible de rien voir au monde de plus grotesque, de plus amusant et de plus ridicule.

Aussi, on en riait aux larmes dans le château, Hortense elle-même s'en amusait beaucoup, et commençait à jouir des fruits de son sacrifice,—comme on l'appelait.

Et ceci n'était rien, il fallait entendre et voir Marcel au milieu d'une foule de jeux, de proverbes, qui demandaient autant de légèreté d'esprit, que d'élégance et de souplesse de corps,—il fallait voir Marcel lourd, gauche, embarrassé, s'évertuant pour paraître aimable et ne pouvant dire ni répondre un mot à propos;—mais ravi, mais joyeux, et ne comprenant pas les quolibets, les épigrammes dont on l'accablait à l'envi, parce qu'Hortense le regardait quelquefois; et lui disait en étouffant un éclat de rire:—à la bonne heure, monsieur Marcel, vous êtes aimable maintenant, surtout continuez...

Comment voulez-vous qu'après cela,—Marcel ne se crût pas beau, séduisant par excellence. Georges prenait avec lui les airs de sécheresse, et de morgue, d'un rival évincé. Madame de Lussan lui faisait des compliments sur les bonnes façons qu'il gagnait chaque jour.—Le lycéen lui conjuguait amo sur toutes les formes;—enfin le bossu, lui traduisant avec méchanceté jusqu'au moindre sourire d'Hortense, était le premier à entretenir ce misérable jeune homme dans l'illusion menteuse dont on le berçait.

Pauvre Marcel! comme il était heureux, comme il méprisait maintenant le Marcel d'autrefois,—le Marcel rude et sauvage chasseur, ne connaissant que l'émotion des coups de fusil, et le silence des forêts...—Une seule idée le tourmentait souvent.—Comment allait-il faire pour retourner dans les Pyrénées qu'il aimait tant autrefois? dans ce vieux château auquel étaient attachés tant de souvenirs d'enfance? que ces montagnes, dont il connaissait le moindre sentier, vont maintenant lui paraître tristes et vides!—encore une fois, comment fera-t-il;...—mais cette pensée ne se présentait pas souvent à lui, et d'ailleurs, comme tous les gens heureux d'un bonheur inespéré, il ne songeait qu'au présent, se laissait entraîner à cet amour et fuyait autant qu'il le pouvait, toute réflexion qui pouvait assombrir l'avenir.

Pour un observateur, c'était un curieux spectacle que cet homme à sentiments profonds, à formes rudes, à caractère entier, jeté au milieu de cette société insouciante et frivole, à laquelle il servait de risée, car ces gens heureux et superficiels, n'ayant éprouvé de leur vie aucune passion forte, ne pouvaient concevoir leur violence, chez les autres,—ils ne songeaient pas au terrible avenir qu'ils amassaient, en se jouant, sur cet homme énergique, et sur cette jolie femme si légère et si gaie,—ils ne songeaient pas que ce qui était une bouffonnerie pour eux, était la vie de chaque minute, de chaque seconde du malheureux qu'ils trompaient,—car ce malheureux aimait avec tout l'abandon, toute la confiance d'un esprit étroit?

Hortense non plus n'avait pas un instant réfléchi à ce qu'il y avait de cruel dans sa conduite.

L'influence despotique qu'elle exerçait sur cet être jusque-là si sauvage, satisfaisant son amour-propre de femme, elle n'avait pas songé qu'il faudrait que tout cela eût pourtant un terme,...—que Marcel était à son premier amour, qu'il aimait d'instinct, que cette passion qu'elle lui avait jetée au cœur, devait être maintenant ineffaçable, et qu'un jour, effrayée peut-être des développements que cet amour prendrait dans une âme aussi ardente et aussi jeune, elle serait forcée de lui dire,—ce n'était qu'un jeu,... voyez-vous, Marcel, un jeu de folâtre et joyeuse femme, qui a voulu s'amuser un moment d'un ours apprivoisé. Or, Marcel, vous nous avez amusé;—que la plaisanterie ne devienne pas sérieuse,—restons-en là;—vous avez été très-drôle, Marcel—et ne l'est pas qui veut.

Et Marcel, lui que fera-t-il alors? concevez-vous, ce pauvre jeune homme qui a quitté ses habitudes si chères, ses goûts, sa passion unique à lui, qui au lieu d'étouffer un penchant naissant, s'y est laissé emporter, parce qu'on lui disait,—espère! lui qui s'est habitué à cette douce vie d'amant aimé,—lui qui croit maintenant savoir ce que c'est qu'un regard, qu'un sourire, et combien est brûlant l'air qu'on respire auprès de la femme qu'on aime.—Il lui faudra oublier tout cela, parce que c'était une moquerie,—lui dira-t-on. Une moquerie!—concevez-vous? une moquerie! Non-seulement, on ne l'aimait pas;—mais il servait de jouet,... de passe-temps.

Que fera-t-il?...—un homme d'esprit saurait se taire ou se venger avec une politesse infernale, avec une exquise cruauté,—mais il n'a pas d'esprit,—Marcel,—s'il est furieux, et s'il veut se venger—sa fureur et sa vengeance seront comme lui,—sauvages et brutales?

—En vérité, je ne sais ce que tout ceci deviendra; mais Dieu est grand et l'avenir est voilé:—ainsi que disent les Orientaux et devraient dire les poètes, les romanciers et surtout les lecteurs.

CHAPITRE XI.

CONVERSATION.

—Quand je serai loin de toi..., rassure-moi par une lettre, Julie...

—Si je te disais qu'une lettre peut me compromettre..., que penserais-tu, Saint-Preux...

—Tu ne peux pas me dire cela, mon amie, en me choisissant... Tu m'as choisi digne de toi, et homme d'honneur.

—Si je persistais, Saint-Preux?

—Je croirais que tu ne m'aimes plus, Julie, si une crainte aussi frivole était plus forte que ton amour pour moi.

—Non, non, va je t'écrirai: qu'est-ce qu'une lettre maintenant, au prix de ce que je t'ai donné.

ROUSSEAU,—Nouvelle Héloïse.

Le projet de jouer la comédie, n'avait pas été abandonné, il s'en faut bien;—car, grâce à l'esprit fertile de Georges,—ce nouveau plaisir promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.

On était convenu de jouer l'Othello de Shakespear,—dans l'intention d'engager Marcel à se charger du rôle du Maure.—On devait répéter très-sérieusement la pièce, jusqu'au jour de la représentation:—et ce jour là seulement, ajouter les plaisanteries que le débit et la figure de Marcel amèneraient infailliblement.—Lui seul étant de bonne foi dans cette bouffonnerie improvisée.

Ce qui paraissait impraticable, c'était de décider Marcel,—tel apprivoisé qu'on le supposât;—ce fut encore Hortense qui se chargea de cette négociation délicate.—On mit son amour-propre en jeu,—et elle ne pensa plus qu'aux moyens de remporter cette victoire sur l'opiniâtreté bien connue du personnage.

Or, un soir, Hortense ayant fait d'abord quelques coquetteries à Marcel, prit tout-à-coup un air froid et dur, et força ainsi le pauvre jeune homme à sortir du salon, et à aller déplorer dans la solitude du Parc, la bizarrerie du caractère des femmes.—C'est ce qu'on voulait.

—Georges suivit Marcel de loin,—et revint annoncer qu'il avait porté sa misanthropie du côté d'un quinconce d'acacias. Ce fut donc là que se rendit madame de Cérigny, accompagnée de son mari et de madame de Lussan.—Ne me quittez pas au moins, dit Hortense à son amie... restez tout proche..., j'aurais véritablement peur du tête-à-tête.

—Nous veillons sur vous,—dirent-ils—en souriant.., et l'on dirigea la promenade du côté du quinconce d'acacias.—En effet, ils y trouvèrent Marcel triste et malheureux, de la froideur subite d'Hortense...

—Eh! mon Dieu,... c'est vous, Marcel, dit madame de Lussan..., comme vous êtes esseulé... Fuyez-vous déjà le monde, vous commenciez à y être si bien... Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras à madame de Cérigny, et venez avec nous faire un tour de parc; jouir de la fraîcheur de la nuit...

—Je serais désolée d'arracher M. de Launay à ses méditations, dit Hortense.

—Mais Marcel s'était vivement approché d'elle, et tenait son bras sous le sien... Seulement, il n'avait pas dit un mot, sa langue était collée à son palais.

On sortit du quinconce, et l'on se dirigea vers une grande et profonde allée de tilleuls; M. de Cérigny et madame de Lussan hâtèrent un peu le pas.., et Hortense et Marcel restèrent assez éloignés d'eux.

Le cœur de Marcel battait d'une force à lui rompre la poitrine. Pour la première fois il tenait le bras d'Hortense sous le sien,—et c'était le soir,—et il était presque seul avec elle. Aussi, trop heureux pour pouvoir parler, il se contentait de soupirer à de longs intervalles.

—J'ai vraiment été indiscrète, monsieur de Launay,—dit Hortense, d'accepter votre bras...

—Oh non...,—dit Marcel.

—Mon Dieu,—qu'il est bête,—pensa Hortense, et puis, comme après ces deux mots il s'était tu, Hortense se dévoua et ajouta.

—Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencer à vous isoler; depuis quelque temps vous veniez au salon, on vous voyait davantage, vos manières avaient changé..., et l'on vous en savait gré, soyez-en sûr.

Ici Marcel crut sentir la main d'Hortense s'appuyer plus fortement sur son bras...

Et surmontant si timidité, ma foi, il se hasarda à dire témérairement:—Combien je serais heureux, si en effet on l'avait remarqué...

—Je vous assure qu'on l'a remarqué monsieur Marcel, et que si l'on osait, on demanderait encore plus à votre... amitié...

—Oh! parlez... parlez, Madame, dit impétueusement Marcel.

—Mais vous ne voudrez pas?

—Je vous le promets d'avance.

—Non, je ne veux pas... je veux que ce soit de votre plein gré... Mais en vérité monsieur Marcel... je dis je veux, je crois,—ajouta Hortense timidement.

—Oh dites... dites...

—Eh bien, monsieur Marcel, si vous vouliez être tout-à-fait aimable, je vous prierais...

—Non, dites je voudrais, reprit Marcel.

—Eh bien, je voudrais que vous prissiez un rôle dans la pièce que nous allons jouer... le rôle d'Othello.—

—Moi, moi... vous n'y pensez pas, Madame... vous exigez...—encore une fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne pourrai. Je n'oserai jamais...

—Je n'exige rien, Monsieur, dit sèchement Hortense, je suis fâchée que cela ne puisse vous convenir, voilà tout.

—Madame...

—Non, Monsieur, vous m'obligerez même de ne parler à personne de tout ceci.—Comme je remplis, moi, le rôle de Desdémona, qui est presque toujours en scène avec Othello... C'était une folie, une inconséquence même de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois, monsieur de Launay, je vous saurai un gré infini de n'en pas dire un mot.

—Marcel garda le silence pendant quelques instants.—Il paraissait combattu par mille pensées diverses—enfin il répondit à Hortense:—«vous ne saurez jamais, madame, tout ce que me coûte la promesse que je vous fais: je jouerai...»

—Il y avait dans ce mot—je jouerai—une expression si vraie, si sentie, un dévouement et une abnégation si sincères, qu'Hortense fut un instant émue,—qu'elle eut comme pitié de cette pauvre créature que l'on s'acharnait à tourmenter si cruellement... et puis elle pensa qu'après tout—il n'était pas si malheureux de se croire aimé, et que cette douce illusion compenserait bien la peine qu'il éprouverait quand on lui dirait que ce n'était qu'un mensonge,—et elle continua:

—Que vous êtes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien vous me rendez joyeuse—c'est donc convenu... mais songez que nous devons jouer dans huit jours, et qu'il y aura des répétitions tous les jours, plutôt deux qu'une, qu'il faudra y assister.

—Je vous l'ai promis, Madame.

—Et je vous en remercie... Marcel,... dit Hortense, en lui serrant légèrement le bras... puis hâtant le pas... pour rejoindre son mari et madame de Lussan.

—Mais j'y pense, ma chère Emma, dit-elle à cette dernière: M. de Launay jouerait parfaitement Othello!

—Sans doute... mais il est trop sauvage... il ne voudra jamais.

—Je vous demande pardon, ma cousine, je suis à vos ordres, dit Marcel.

—Vraiment,... mais c'est admirable, vous serez parfait, répondit madame de Lussan...

—C'est à faire à vous, ma chère amie, dit tout bas M. de Cérigny à Hortense, qui toute fière de son succès, s'échappa légère comme un oiseau, monta précipitamment les marches du salon, où le reste de la société était rassemblé, et se jeta sur une causeuse, en disant:

—Eh bien! il jouera!

—Alors il sera impossible d'y tenir, dit Georges.

Risum teneatis, ajouta le lycéen.