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La coucaratcha (II/III) cover

La coucaratcha (II/III)

Chapter 23: CHAPITRE IX.
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About This Book

A sequence of linked narratives and journal fragments moves between seafaring scenes, salon conversations, and intimate confessions to reveal secrets, failed plans, and moral dilemmas. Episodes often hinge on chance encounters and the loosening effects of drink, prompting candid revelations and sudden alliances. Short chapters alternate dramatic action—attempted escapes, disputes, and tense voyages—with reflective passages about remorse, sacrifice, and human frailty. The shifting structure, from first-person journals to brief tales, creates a mosaic of suspenseful episodes and character studies rather than a single linear plot.

CHAPITRE III.

Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce qu'il en advint.

Un mois après son embarquement à bord de la Comtesse de Cérigny, Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap Horn. Enfin, ce fut un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, homme, eût été dissipé en détail.

Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel.

Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit cacatoës, Belissan s'écria:

—Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin, ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin!

Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement à Claude, sans abandonner son mousse:

—Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui apprends son état, voyez-vous, bourgeois!

—D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme, et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant, ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de finir! c'est-à-dire de ne pas finir!

—Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon chef non plus, aussi...

Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:

—Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de poing, bourgeois, rendez-moi son égal...

Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme on sait.

Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils avaient bien le droit de ne pas manœuvrer du tout, et qu'étant nés libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale; mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que vous savez.

La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à haïr l'humaine espèce.—Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société, hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur. O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes souffrances, mon œil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.

Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau, mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure... société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas en larmes; non, l'équipage se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc.

Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.

Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.

Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué sur la Comtesse de Cérigny, il pouvait bien aborder aux îles Marquises. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment plus rapprochées qu'Otahity.

Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le sud.

CHAPITRE IV.

Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la philanthropie.

Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature! ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit de ratine, et sa veste piquée.

Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette ridicule et mesquine industrie d'eux autres civilisés.

Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île Hatouhougou.

Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais goût.

Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.

Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.

A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude fit un bond énorme de surprise.

Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.

Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue, hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.

Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, l'homme de la nature.

Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions sociales qu'il voulait fuir.

On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au milieu des reins.

Et les deux égaux arrivèrent aux cases.

Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute, peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres, case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale, s'il en fut.

C'était la case de Toa-Ka-Magarow.

Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature, descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez proche de l'habitation du chef.

Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.

Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou, auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.

Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.

Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en roseaux.

Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes, et commençait à perdre la tête de terreur.

Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.

Au-dessous du poteau était une auge de pierre.

Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.

Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.

Et le sang du clerc coula dans l'urne.

Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre, et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps en moins d'une seconde.

Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient autour de lui en poussant de singuliers cris.

Et il ne lui sembla plus rien.

Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie la plus délicate de l'individu.

UN REMORDS.

CHAPITRE PREMIER.

UN REMORDS.

L'ange est tombé,—l'homme est tombé,—et leur chute a fait voir que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le fond même de leur nature, qu'un abîme flottant et ténébreux.

Confession de Saint-Augustin, liv. XIX, ch. 9.

Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux.

Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.—Comme autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa sœur qu'il chérit pourtant.—Mais il pouvait tout céder à sa sœur, hors le premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage de bon, ou de mauvais jour.

Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du château, Albert monte son cheval favori,—jette en passant un regard sur les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,—soupire,—et pressant sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent nuance aussi de lumières changeantes.

Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été, paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine d'Albert.

Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de tristes sillons bruns et glacés.

Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien sa tristesse,—Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine d'un rayon de soleil.

Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi isolé,—à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au bruit sonore et retentissant des pas de son cheval.

Alors Albert laissant flotter ses rennes—insouciant de son chemin, s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits, annoncent que ce cœur d'enfant connaît déjà la souffrance.

CHAPITRE II.

La souffrance! quoi si jeune!—oui la souffrance,—car il sait ce que c'est qu'un remords.

Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,—qui s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme, précipite ou suspend à son gré les battements de votre cœur.

Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.

Le remords!—Mais encore quel crime a-t-il commis,—ce pauvre enfant, si candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,—si gracieux et si beau,—car la laideur de l'âme naît souvent des conséquences de la laideur du visage.

Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,—lui élevé par une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe, pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre...

Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli, que l'on ne peut regagner un jour passé.

Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable.

Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de l'échafaud.

Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce qu'il advint à Albert.

CHAPITRE III.

Il y avait bientôt un an de cela.

Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait amené avec elle sa fille,—Emma,—blonde, blanche et rose, avec de grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille, vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.

Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait confiée aux soins d'une gouvernante.

Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension, d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes troublées leur demandent,—et toi?

Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.—Pauvre, pauvre Emma, elle était née un siècle trop tard;—avec son caractère, sa naissance et sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.

On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela qu'on appelait Albert et Emma.

Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:—ils s'aimèrent.

Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme pure;—Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et ardente.

Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait une Ève bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le Tentateur,—à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.

Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son enfance.

Albert pleurait en lisant Plutarque,—croyait à la vertu,—rougissait quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois marié il désirerait des filles ou des garçons,—et s'étonnait parfois que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...

On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,—d'entendre sa voix,—de marcher dans son ombre,—d'aimer la fleur qu'elle aimait,—et tout cela en silence de peur d'offenser Emma, tout cela en se maudissant, car ces deux mots toujours si distincts, amour et mariage n'en faisaient qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.

Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser aimer avant l'heure, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.

Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que cette organisation si candide soient exagérés!

Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du parfait.—Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait pour le physique.—

De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un cœur tout débordant de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être à part,—un homme d'une pureté d'ange,—une manière d'Appollon moral, puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les hommes corrompus ou égarés.

CHAPITRE IV.

Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses scrupules,—certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de jeune homme par ses œillades agaçantes...—Mais Albert avait toutes ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux... il savait si bien le grec... le latin... et puis...

Et puis il était seul.

Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;—car quelle jeune fille,—quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir qu'elle était adorée.

Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait accompagnée,—Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette pièce.

Albert était resté au piano,—écoutant encore la voix ravissante d'Emma, quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et profonde rêverie.

Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,—mais quand elles ne sont pas là.—Au bal,—dans le monde,—au milieu d'un cercle de jolies personnes coquettes et légères,—oh qu'il rêve alors... rien de mieux... mais en tête-à-tête—c'est à n'y pas tenir.—Aussi le pur Albert fut-il arraché à sa méditation par la pression d'une petite main qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:

—A quoi pensez-vous donc,.. Albert?

Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions du cœur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute emporté par une exaltation passionnée.

«—Je pense à vous, Emma!!!

«—Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...»

Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et fraîche, s'écria...

«—Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...»

—Le fat,—pensait Emma en disant pourtant: «—je vous pardonne,.... Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...»

—Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de nouveau...—«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré moi.... toujours!...

Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers mots;—mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «—Albert, vous m'aimez donc... et qu'il répondit: «—Emma, pour la vie...»

Après quoi se levant brusquement, égaré, pâle, tremblant comme s'il venait de commettre un crime,—il se précipita hors du salon,—y laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir... murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.

—Enfin!!!

CHAPITRE V.

Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois d'avoir séduit une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité—pour faire sa déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la sienne au notaire de sa future,—de s'être exposé enfin au mépris d'Emma;—car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille par l'aveu d'un amour déshonnête...

Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre un parti violent qu'il exécuta le lendemain.

Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville voisine,—promettant de revenir le soir même...

Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,—Emma qui s'était endormie bercée par un doux rêve,—Emma se leva, plus heureuse, plus souriante que jamais,—tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle avait presque ravi au chaste Albert.

Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;—comme elle grandissait à ses yeux,—comme elle méprisait ses compagnes qui n'en étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,—comme elle répétait avec fierté ces jolis mots:—mon amant!—comme elle était plus belle.

Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,—comme elle embellissait sa toilette,—comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.

Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le feuillage—que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:—j'ai un amant.

Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.

Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de jeunesse.

Mais n'allez par maudire Emma.—Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le cœur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi pleurai-je?...

Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient reçu les chastes confidences de ses premières émotions;—c'étaient des mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le poison la brûlait, cette pauvre Emma...

Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.

C'était au milieu de nos mœurs mystérieusement corrompues, une folle jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son cœur de battre—quand il battait,—ni sa pensée—d'errer—quand elle errait.

C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère, nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux malheureux.

Encore une fois, ne maudissez pas Emma.—Telle que vous la savez,... n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.

CHAPITRE VI.

Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin, elle, si heureuse,—elle apprit le départ d'Albert!

Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si belle.

Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid salut,—qu'une marque de politesse glaciale...

Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,—et qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main, regardait les étoiles briller.—Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa...

Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux billet un peu grand il est vrai,—ployé à peu près comme une lettre de faire part;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma... Enfin elle parvint à grand'peine à glisser cette lettre colossale dans son sein palpitant.

Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince, soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût été forcée de baiser sa lettre en la lisant.

Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le plus cher,—où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour dire,—repose là,—pensée chérie,—billet adoré,—les battements précipités de mon cœur te diront si je pense à toi, pour toi et par toi...

Misérable, encore trois fois misérable Albert!

Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,... est-il donc moins vertueux,—moins sage, moins délicat, moins homme de mœurs,—moins chaste,—moins vierge,—moins à genoux devant l'honneur des dames,—parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier.

Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été moins vaste,—non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put ouvrir le délicieux billet.

Mais que pouvait contenir le billet?

CHAPITRE VII.

Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier.

Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla lentement.

Il y eut un instant où ses joues devinrent pourpres, ce fut au moment où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue chevelure blonde.

Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être même de modestie.

Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car il y a quelquefois dans le cœur des femmes de ces moments d'abnégation entière;—ils sont rares—où elles aiment leur amant en raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler.

Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un précieux papyrus Syrien...

Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce qui suit.

CHAPITRE VIII.

MADEMOISELLE,

«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide n'était licite et honorable,—pour vous donner toute confiance, pour vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée...

Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le dépit,—mais la curiosité,—la colère l'emportant, elle lut encore.

«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés—m'ont arrêté à temps.—J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à l'âge de vingt-cinq ans...—mais pardonnez ces détails à un malheureux égaré un instant et qui fuit loin de vous.

«Oui, Mademoiselle,—je pars,—je vais tâcher de vous oublier,—l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis sûr;—plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien craindre,—assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous être si fatal, et qui n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve.

«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble sacrifice, d'une action honorable,—cette conviction consolante adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à-fait.

«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

«ALBERT DE NÉRIS

 

La pauvre Emma lut cette lettre,—en entier,—sans passer un mot,—une virgule,—avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose curieuse,—inusitée, singulière, originale.

Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains, le jeta loin d'elle disant en pleurant:—Mon Dieu! comment se fait-il que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je suis malheureuse. . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son oncle,—au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour ce fils chéri.

CHAPITRE IX.

L'été, l'automne, l'hiver se passèrent.

Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.—Emma, comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion—à la fin de l'automne.

Comme toute première passion,—l'amour d'abord s'était fortement enraciné dans le cœur d'Albert,—et pendant les deux premiers mois de sa séparation avec Emma, il se trouva si malheureux,—que pour le distraire, le bon oncle le mena à Paris.

Albert n'ayant pas encore fait son académie, comme disait son vieux gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.—Il l'envoya au manége, à la salle d'armes, au tir.

Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel Méphistophélitique ami, il séduisit,—mais tout-à-fait et bien positivement,—il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.—Coin du roi—comme disait encore le vieux gentilhomme.

Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez concevoir.

Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,—elle le trouva changé, et commença par gémir comme mère;—mais comme femme elle ne put s'empêcher de dire:—il est bien mieux maintenant.

En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,—ces fraîches et vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie par une existence régulière et monotone.

Albert n'avait plus tout cela,—il était pâle maintenant, sa tournure était amincie, partant plus svelte, plus élégante,—ses joues un peu amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire plus de malice.

Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,—pour remplacer le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait parfois,—tremblant de tous ses membres...

Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait avec une grâce parfaite.—Enfin Albert était parti candide comme,... la comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh! non,—j'y suis,—candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et expérimenté comme un page de cour.

J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez Albert, que passant le long d'un corridor noir,—il serra très cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille... sourit et rougit en même temps.

CHAPITRE X.

Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,—elles se tournèrent naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il savait un peu le monde maintenant,—il éprouvait une sorte de satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la séduction;—une de plus,—une de moins, disait-il,—qu'importe,.. autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens inverse.—

Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.

Car pendant son absence,—un de ses amis ayant occupé sa chambre,—avait laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu soigneux; ici un livre déchiré,—là des capsules pour amorcer un fusil,.. là un vieux gant...

Enfin Albert secouait chaque tiroir,—en disant de son ami, dont le moral lui paraissait connu;—diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,... auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas, il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je donc, un petit papier,... une écriture de femme sans doute;—l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria Albert, en jetant la pétition avec violence.

Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.

Après quoi il pâlit,—blasphéma horriblement, et trépigna comme un enfant en colère.

Voici pourquoi:

Le papier froissé,—c'était cette belle page de vertu et de dévouement qu'il avait autrefois écrite à Emma.

Le petit papier couvert d'une écriture de femme,—c'était une lettre d'Emma adressée à Alexandre,—qui s'était rencontré avec elle au château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la vertueuse fuite d'Albert.

Voici quelle était la lettre d'Emma:

«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,—et je croyais n'en avoir plus aucun à te faire.—Tu veux donc lire ce chef-d'œuvre d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,—le voici, après l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle respire,—et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.

«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais peut-être aimé à la folie;—mais il avait malheureusement un vice que nous ne pardonnons jamais en amour, la vertu.

«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu contraire,—rassurez-vous,—adieu,—à cette nuit,—maudite lune qui se couche si tard...»

Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.

—«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,—sur lesquelles il n'est pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de regagner un jour passé.

Une de ces fautes irréparables dont le souvenir, au lieu de s'effacer avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,—une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,—parce que le coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,—est encore livré,—quand sa conduite est connue,—au mépris et aux railleries du monde,—punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.

Aux railleries du monde,—oui ceci n'est malheureusement pas un paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est trouvé une fois,—une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui lui a fait des avances beaucoup par curiosité,—et encore plus par désir;—figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor pareil,—une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune fille, dont le premier il a fait battre le cœur... figurez-vous que cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est sauvé pour ne pas succomber!!!...

Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,—un niais,—je n'en voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon notaire,—à la bonne heure.

Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait la représentation,—classe ce qui est bien ou mal,—reçu ou blâmé.

Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit—méprisera profondément le vertueux Albert,—le méprisera comme homme du monde,—et on a beau dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,—on y compte,—on y croit,—on s'en pare, et d'être réputé un homme bien moral par un épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu—ne dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.

Maintenant qu'on dise à ce même monde:—l'Albert d'autrefois a quelque peu vécu.——Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.—Aussi maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a toujours devant les yeux—ces charmes ravissants qui pouvaient être à lui—et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte susceptibilité.—Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi encore une fois par ce remords implacable.

Le monde répondra:—cela prouve qu'il a au moins le sens commun.—Péché avoué est à moitié pardonné;—qu'il ne recommence plus, et l'on verra... Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille énormité.

Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet aphorisme qui est peut-être désolant,—mais qui avant tout est vrai, je crois.—

—On se repent toujours du bien qu'on a fait,—et l'on regrette souvent le mal qu'on aurait pu faire,—ou mieux,—disons avec la Rochefoucault.—

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine, que nos bonnes qualités.

UN CORSAIRE.

FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.

......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides corsaires.

J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de corsaire, j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un vrai, un type, le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de tabac, l'œil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices profondes à y fourrer le poing.

Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel j'étais recommandé, il me dit:—Eh bien! demain je vous ferai dîner avec un corsaire.—Un corsaire! lui fis-je—Un vrai corsaire reprit-il, un corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.

Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long, quoique j'eusse essayé de lire Conrad, de Byron, pour me préparer à cette sainte entrevue.

A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis involontairement.

—Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en conférence avec le capitaine du port.—Hélas! j'attendrai donc, répondis-je, en sentant mon cœur se rasséréner.

On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.

Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, dis-je, avait une franche et joviale figure, l'œil vif, la joue pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur sa ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés, de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et qu'il jouissait même d'un certain crédit à la fabrique. Je le crus sur parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors monotones, dévoré que j'étais du désir de voir mon corsaire. Et mon corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom, fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom, au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.—Hélas! votre corsaire vous oublie, lui dis-je.—Quel corsaire? dit M. Tom, qui cassait ingénument des noisettes.—Mais le commissaire de marine que j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.

J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la présence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse, je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller municipal.

—C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que vous vous étiez faite à leur égard.

Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60, et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.

—Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez, j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au milieu de nous, il a dîné avec nous.—Je fis un mouvement.—Je vous en donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.

—Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:—J'ai l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S....—Le capitaine S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom, l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon cœur battait vite et fort.

—Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.—Vous êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son œil flamboyer, sa voix tonner...

Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la plus grande politesse:—Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous faire visiter la rade et le port.

Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les noisettes pour un corsaire.

En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, un pli à ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, racontez-lui votre évasion de Southampton

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et secouant la tête d'un air de conviction.

—Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente habitude qui, dans le fait, était bien simple.

—Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne vous dit pas qu'il a peur des revenants!

—Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre d'excellent curaçao.

—Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux yeux mangés ne vous visite-t-il jamais, Tom?...

La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, son œil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. Écoutez-moi donc, jeune homme.»

—Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et une de ses amies.

—Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte, figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.

Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commença donc en ces termes:

«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait, signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois quarts-d'heure de chasse.

«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.

«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça, et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi, c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.

«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps. C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus tout une rage de France qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je m'en....»

«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.

«—Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le capitaine, je m'en....

«—Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!

«—Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.—Eh bien! non, je dis au commandant: Je m'en moque. Je m'évaderai tout de même.—Nous verrons, répondit l'Anglais.—Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à Southampton-Lake, à bord du ponton la Couronne.

«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de mer après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les îles Portsea, Haling et Torney.

«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de la Couronne, vaisseau de 80 rasé.

«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin, un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour cela, il était de son pays et moi du mien.

«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure, les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il d'un air gouailleur, que mes moindres désirs fussent prévenus.

«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre chambre ne serait jamais visitée.

«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de m'évader.—Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir tout moyen me sera bon.—Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque tout moyen me sera bon pour me sauver.

«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les côtés du ponton.

«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible; mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...

«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la sûreté des pontons.

«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient par la trahison de faux-frères.

«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.

«J'étais donc depuis huit jours à bord de la Couronne, lorsqu'un matin on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable, il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu parvenir à le rejoindre.

«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de la Couronne, un capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., un homme enfin.

«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)

«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les choses étaient en bon train.

«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le bonjour:—Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux vos confidents.