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La coucaratcha (II/III) cover

La coucaratcha (II/III)

Chapter 28: CHAPITRE PREMIER.
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About This Book

A sequence of linked narratives and journal fragments moves between seafaring scenes, salon conversations, and intimate confessions to reveal secrets, failed plans, and moral dilemmas. Episodes often hinge on chance encounters and the loosening effects of drink, prompting candid revelations and sudden alliances. Short chapters alternate dramatic action—attempted escapes, disputes, and tense voyages—with reflective passages about remorse, sacrifice, and human frailty. The shifting structure, from first-person journals to brief tales, creates a mosaic of suspenseful episodes and character studies rather than a single linear plot.

«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.

«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la coque du navire, à bâbord près du Black Hole; c'est un nommé Jolivet qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.

«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc., etc.

«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre prochaine évasion.

«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi se tuer pour cela, nous bûmes à la prochaine, et nous allâmes nous promener dans la batterie basse.

«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans son droit.

«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit notre conversation qui n'était pas vive.

«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.

«—Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut comme tous les jours.

«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... faites cesser aujourd'hui, Monsieur.

«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.

«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le cœur que ça n'eût pas été pire.

«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela: punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté; et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer leur danse.

«—Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais moi-même leur en donner l'autorisation.

«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.

«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.

«C'est que la trahison de Jolivet était convenue entre lui, moi et Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.

«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de Dubreuil; mon faux trou avait été vendu, la danse avait recommencé, et j'avais le désespoir sur le front et la France dans le cœur...; car Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était tout-à-fait fini.

«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le monde en haut.

«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me demande sur la dunette.

«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.

«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.

«Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent cessé de rouler, il dit en français:

«Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé. ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, il y est resté engagé. Or, voici ce qui lui est arrivé. Puis, se tournant vers moi: Capitaine, me dit-il, voyez donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade? Et en disant ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient vides; ils avaient été mangés par les corbeaux...

«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui l'attendait!...

«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, Eh bien! capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?

«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé (qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):

«—Je reconnais parfaitement le camarade, Monsieur... C'est Dubreuil, un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais gueux qui battait sa mère.

«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les reptiles:

«—Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.

«—Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.

«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement:

«—Vous êtes gai, capitaine?

«—Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette charogne à la mer. Ne jouez plus à croquemitaine avec moi, et persuadez-vous bien de ceci: c'est que le ciel du bon Dieu tomberait sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou. Sur ce... bonsoir, Monsieur.

«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres chiens à tondre que de faire le vis-à-vis de M. Dubreuil.»

—Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces dames, dont la terreur était au comble.

«—Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce fut bien une mauvaise nuit que celle-là.»

Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais voir sous son enveloppe naïve et simple.

Et le capitaine continua son récit.

«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le trou de Tilmont étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.

«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les bœufs. Le ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une bénédiction.

«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets. Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.

«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose qui fumait.—Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.

«—Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.

«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la chambre.—Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, et me dit:

—«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?—Je le vois, mais je m'en f.... (pardon, mesdames).—Mais tu y laisseras ta peau.—Encore une fois, je m'en... moque. Crever là ou ailleurs, c'est tout un.—Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous bourlingue, Tom.

«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!... vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à son trou:—Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je pars.

«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit foi de Tom, c'était fini; aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: adieu, va.—Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?

—C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.—Non, lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....—Je te dis que tu vas me boire ça, Tom...—Non.—Ah!....—Et malgré tout, je bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le suif?—Je l'ai, me dit-il; car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.

«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux Tilmont, nous me frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous apercevoir du froid.

«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon chapeau ciré une petite carte de la Manche, que j'avais prise dans la géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.

«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées, tout ce qu'il possédait alors.—Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta position.—Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, voyons, pas de palabres.... et tes patins pour les bancs de vase, où sont-ils?—Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les prendre et me les mettre aux pieds.—Ah ça, est-ce bien tout?—C'est bien tout.—Alors, adieu, Tom; bon voyage.—Adieu, Tilmont.—Et il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:—Remercie bien Jolivet pour moi. Et je me glissai par le trou.—Bien des choses chez toi, me dit encore Tilmont....

«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.

«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient comme trois étoiles au milieu de la nuit.

«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.

«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un bien vilain temps tout de même.

«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce qui me gênait le plus.

«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère: alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je ne pus m'empêcher de crier hourra. Je fis à ce moment là, certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.

«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me servir de direction pour passer les bancs de vase. Je m'aperçus alors que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.

«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer... C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces bancs de vase, que tout à coup le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.

«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien, qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...

«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...

«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous voudrez, mais je la voyais...

«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la vase...

«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance, et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge: Ah! mon Dieu! On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée. Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis, pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du cœur au ventre, mordieu, et va de l'avant...

«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau et à nager pour gagner les autres.

«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie après mon départ du ponton.

«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer à sa toilette: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.

«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.

«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou trente lieues de Portsmouth tout au plus.

«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne m'allait plus.

«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé, presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la côte.

«J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas: aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il ici?—Oui, Monsieur.—Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à une chaîne avec sa montre?—Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S. que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant avec ses grands beaux yeux étonnés.—Eh bien! madame, le capitaine Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?—Vous, monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur... Suivez-moi.

«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement, comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et sa sœur, excellente personne aussi.

«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon, que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow, qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à sa place j'aurais fait tout de même.

«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne volonté. C'était dur, à trente lieues de France.

«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa femme et à sa belle-sœur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air: Capitaine, que dites-vous de ce vent-là? (c'était une jolie brise de plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, couché dans la maison de sa mère.—Eh bien! alors, me dit Dulow, capitaine, embrassez ces dames et partez.—Je ne compris pas tout de suite: c'était trop loin de ma pensée du moment.

«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une misaine et une trinquette amarrée à une roche.—Excusez-moi, me dit alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois: cette nuit vous pourrez passer sans crainte.

«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien; j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.

«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et à Dulow, et je démarrai. J'étais libre...

«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.

«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils m'aperçoivent dans mon bateau.—Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit l'un.—Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.—Ça se pourrait, dit un troisième.—Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse au lieu d'entendre: si c'était, entend: c'est le capitaine S... Il part comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un canot!

«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une portée de canon du port.

«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.

«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot, en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me demande mon passeport!

«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà, messieurs, nous dit enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre; mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine, l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait si bien à toutes les exigences de ce récit animé.

Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à moi qui l'ai vu!

Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par cœur. Ce qui m'avait encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et cela sans se dire merci, frère! car ils ne se disent pas merci entre eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir, vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela qu'elle vous aura dit merci, c'est comme cela qu'une autre fois vous direz merci à d'autres.

DAJA.

Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que comme on doit aimer ce qui est sujet à périr!

Confessions de Saint-Augustin, LIV. IV, ch. VII.

CHAPITRE PREMIER.

...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis d'enfance.

C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les ennuis de la passion...

Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda sa voiture et dit:

—Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je crois...

—Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac.

—Et que ferez-vous?

—Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai peut-être un moment...

Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me dit:

—Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour neuf ou dix heures...

—Je m'inclinai...

—Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je ne puis remettre.

—Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres.

Et il sortit.

Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse près de Jenny.

—Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un soupir.

Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis:

—Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...

—Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et piqué.

—Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,—je conçois.—Ecoutez, ma chère;—nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire ce qui vous contrarie.—Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir faute et remords. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction, si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et vous m'en voulez... Est-ce cela?

Jenny sourit presque...

—Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais thême... que le sacrifice.—Entre nous et dans une liaison comme la nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins, d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire, vous appelez cela vous sacrifier! A la bonne heure... c'est une conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier du bonheur que nous vous donnons...

—A merveille!... Et notre réputation? et nos principes?

—Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre, la réputation demeure intacte.

—J'admets cela... et nos principes?

—Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...

—Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.

—Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...

Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de ce que vous appelez vos principes,—quand je vois un aussi mince mérite que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.

—En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre langue!.....

—Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?

—Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de la prudence et du mystère... on n'a pas de remords.

—Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me séduit et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon amour pour vous n'est-il...

—Qu'un paradoxe.

—Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant?

—Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un en a fait, c'est plutôt moi...

—C'est fort amusant!... et comment cela?

—Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même position qu'une jeune personne à établir qui a un amant...

—Fou que vous êtes!

—Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et, mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...

—Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.

—Heureusement,—fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France surtout... grâces à nos mœurs et à notre divine corruption, qui, jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté.

—Et ailleurs?

—Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire...

—Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?...

—Mais oui..., peut-être...

—Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!

—Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux dire que cela vous ennuierait.

—Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si rarement...—Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi cela..., je le veux!...

—Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.—

CHAPITRE II.

«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral *** m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont tous comme ça.

«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos, qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement imprévu venait bouleverser ses arrangements.

«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire.

«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la chaudrerie de ce village, il me dit:—Enfin nous voilà tranquilles jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter (c'était son mot).

«—Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous le permettent.

«—A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me préparera à bien dormir.

«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait, et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.

«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des aliments pour les pauvres.

«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens.

«Après que ces bayadères, selon le vœu de leur religion, qui prescrit deux ablutions par jour, eurent été se baigner dans l'étang, la conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser devant moi.

«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et veillerait toute la nuit.

«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon camarade.

«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants témoignèrent leur joie par les exclamations de nela doré! maaradjha! ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.

«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach.... J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...

Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.

«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...—Eh bien! me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable, avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne soupons donc plus?

«—Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller prévenir les bayadères.

«—Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est le contraire...

«—C'était une surprise, mon cher Duclos.....

«—Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au monde, c'est une surprise...

«—Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une couronne et des pétards, monsieur Duclos?...

«—Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les pétards.

«—Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous faisait pas de surprise...

«—Je vous remercie bien, Monsieur.—Quand je m'attends à boire du punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,—ou si je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,—me répondit-il d'un air piqué.

«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18..., ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident inattendu jeta dans sa journée.

«La danse commença,—elles étaient sept bayadères. La musique résonna, et fit retentir la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des caresas, des matatans et autres instruments du pays.

«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans une pauvre chaudrerie du Carnate.

«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser, au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des pensées malhonnêtes.

«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...

«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour m'être agréable.—Je leur indiquai la Kamie, que j'aimais beaucoup et que j'avais déjà entendue à Surate.

Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée maratte pleine de grâce et de fraîcheur.

«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent commencer un autre giez ou poëme; mais je les remerciai, et après que, selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,—tous les spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la chaudrerie.

«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis, respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si nourrie et si parfumée...

«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...

«Une voix de femme me répondit:

«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de mongaries,—Daja.—Son cœur s'est ouvert en votre faveur comme le sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!

«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.

«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,—mais alors elles ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.

«Tembrane meharsa! Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à faire à Duclos. Elle s'en alla.

«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé de moi.

Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune..., elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et disparut.

«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la consoler...»

—Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.

—Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.

CHAPITRE III.

«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises à Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la pensée qui m'obsédait.»

—Et c'était une fille? me demanda Jenny.

—Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir, le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.

«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle chaudrerie où nous venions d'arriver.

«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac, qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien arrangé, frais et tranquille:

«—Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit dans ce bon petit coin-là!»

—En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté: j'eus ce courage, cet admirable courage.

«—Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à l'instant... nous retournons sur nos pas...

«—Farceur de commandant!—me dit Duclos en sautant d'un bond dans son hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit, arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait...

«—Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi prévenir les vôtres.

«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible cauchemar...—Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il n'était pas le jouet d'une illusion...

«—Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du courage...

«—Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai fichtre pas! dit tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré, et me regardant d'un air hagard.

«—Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne.

«—Mais monsieur, pourquoi retourner?

«—Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez m'obéir aveuglément...

«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac, monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de colère.

«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait; aussi marchâmes-nous toute la nuit.»

—Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.

«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses, je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie.

«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis:

«—Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre et votre niveau,—et relevez un plan exact de toute la partie du pays qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.

«—Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au dernier point.

«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,—que je ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;—et l'excellent Duclos se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.

«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout à l'extrémité, une petite troupe de femmes.

«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.

«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute honteuse.

—«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu venir avec moi?

«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.

«—Veux-tu Daja?

«—Avec vous?...

«—Oui, Daja, venir avec moi à Madras...

«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y consentait.»

—Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny.

«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil ardent.

«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me dit:—Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas...

«—Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à mon compagnon.»

—Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que c'est vous.

—Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.

Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...

—C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle ne s'y était engagée que depuis environ six mois; jusque-là elle avait vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit, son cœur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout naïvement.

—Et vous avez cru à cela? me dit Jenny...

—Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai, au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.

CHAPITRE IV.

«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche, et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»

—Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.

«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours. J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»

—Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me dit Jenny avec un sourire sarcastique.

«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays, sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains, d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en perles sur cette peau brune et veloutée!...»

Jenny fit un mouvement d'impatience.

«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir. Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un khyourou, un giet, en accompagnant sa belle voix sonore du péha, espèce de guitare à trois cordes.

«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres; conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la satisfaire.

«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions joyeusement ce frugal repas.»

—Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré Gessner.

—Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.

«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien, n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.

—Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.

—Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV, difficile à amuser, ainsi que disait madame de Maintenon.

C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi, Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron, et six rameurs.

«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.

«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces de ses œuvres mortes hors de l'eau.

—Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou je te casse la figure avec cette rame.

—«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid—Mais, quoique Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il me fut impossible de la manœuvrer. Un second brisant nous emplit tout-à-fait.

—Il n'y avait pas une minute à perdre.—Daja, suis-moi, dis-je à l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort, car elle nageait comme une dorade.

«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied, je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours, et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau; car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.

«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.

«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de l'eau, et de crier;

—Daja, au secours!...

«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec violence, et avançait quelque peu en criant au secours.—Lorsque tout à coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous fait couler à fond Daja et moi.»

—Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec sang-froid.—Heureusement, lui dis-je...

«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin, toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.

«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.—Ah! cordieu! me dit-il en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...

—«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos souvenirs... Et Daja?

—«Qui ça, Daja?... un chien.

«Je réprimai un mouvement d'impatience.—Savez-vous où est Fritz, mon valet de chambre, monsieur Duclos?...

—«Il est sorti, et va revenir dans une heure.

—«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...

—«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà, de là, et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous rappelez-vous?

—«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me trouvais sur le sort de Daja.

—«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers de la division entretenait une fille du pays... Très bien.—C'est-à-dire, je dis très bien,—ce n'est pas dire qu'il l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;—c'est une réflexion que je fais... Très bien.—Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent: il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la farce qu'on lui a faite? Devinez!

—«Dites... dites donc...—Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le cœur.—Duclos continua...

«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille... L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade..... Qu'est-ce qu'on va faire?—On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon cœur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre pays, la belle aux yeux doux...