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La coucaratcha (III/III)

Chapter 11: CHAPITRE II.
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About This Book

A layered narrative mixes letters, dramatic scenes, and descriptive interludes to portray people whose outward comforts mask deep private suffering. Correspondence reveals a woman’s loneliness and the moral anguish of living beside an emotionally indifferent partner, while staged episodes and physiological or domestic sketches examine social manners, the gap between public reputation and inner life, and the everyday details that sharpen personal distress.

CHAPITRE II.

En arrivant à Xérès, nous allâmes loger chez le seigneur Juan Dulce, l’hôte que Hasth’y y avait à visiter.

Juan Dulce demeurait tout au bout de la ville, près de la Chartreuse; sa maison, isolée, paraissait vaste et commode.

Il vint à notre rencontre, et je n’oublierai jamais sa belle et respectable figure. Comme sa haute taille était un peu voûtée par l’âge, il s’appuyait sur un des bâtons à crosse appelés cachiporra; ses grands cheveux blancs et brillants comme de l’argent, s’échappaient d’une résille noire qui couvrait sa tête, et jamais gentilhomme espagnol n’avait été plus noblement drapé sous les longs plis d’un vaste manteau brun.

Sans même s’informer de mon nom, le bon vieillard m’accueillit avec une cordialité expansive qui m’aurait touché jusqu’aux larmes, s’il ne m’avait pas paru un peu ivre. Quoiqu’il en eût, il nous prévint que le dîner nous attendait, un simple puchero, dit-il avec une feinte et orgueilleuse modestie.

Tintilla disparut et revint bientôt vêtue de ses habits de femme.

Le dîner fut parfait. L'olla podrida, épicée à vous brûler le palais; le guspacho, frais à vous donner le frisson; le vin de Xérès, je n’en dis rien; quant au vin de Catalogne, il sentait la peau de bouc à ce point de vous faire croire qu’on aspirait la vapeur d’une chévrerie; en un mot, tout était délicieux.

Au dessert un nègre apporta un flacon de muscatelle, des cigares, un brazero, et se retira. Alors Juan Dulce dit à mon ami Hasth’y: «Ah ça, maintenant que nous sommes seuls, compère, parlons de notre affaire.»

A ces mots, Hasth’y fit un signe à Tintilla, qui, sans plus de cérémonie, se leva de table, alluma un cigare, qu’elle passa de ses lèvres aux miennes, prit un cigarrito pour elle, et me dit: «Querido, viens-tu te promener?—Pourquoi s’en vont-ils? dit le bon vieillard en vidant d’un air capable son grand verre rempli de muscatelle. Corps de Christ, pourquoi s’en vont-ils, mon compère? est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte?

Avant que j’aie pu entendre la réponse du père de Tintilla, elle m’avait entraîné, sans aucune résistance de ma part, je l’avoue, dans un grand jardin tout couvert de berceaux de vigne qui avaient pour supports des palmiers et des orangers. Sous ces berceaux épars et presque impénétrables aux rayons du soleil, s’étendait un gazon touffu, sur lequel le prévoyant et sensuel Juan Dulce avait disposé plusieurs bons carreaux bien moelleux et bon nombre de nattes de Lima, afin qu’on pût s’asseoir à l’ombre sans craindre la fraîcheur qui pouvait résulter du voisinage d’un grand bassin à cascades dont l’eau filtrait quelque peu sous les hautes herbes si touffues.

C'était, pardieu, un séjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et ces sombres voûtes de verdure me paraissaient surtout faites exprès pour passer mon après-dînée, couché mollement sur le dos, en fumant mon cigare et en entendant chanter ma maîtresse. Aussi dis-je à Tintilla: «Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle diable d’escorte veut parler ce vieux bonhomme qui a de si bon vin, et qui se le prouve à lui-même avec tant de complaisance?

—«Une escorte! Querido mio... que je sois damnée si je sais ce que tu veux dire.

—Pardieu! je le sais moi, car j’ai bien entendu Juan Dulce demander à Hasth’y: Est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte? Or, la fille d'Hasth’y, c’est toi, et ton amant, c’est à peu près moi, je suppose.

—Tu es fou, cœur de diable, dit Tintilla en riant et en m’embrassant comme une folle. Tiens, Querido, laisse-moi t’arranger ce carreau sous ta tête, cet autre sous tes épaules, celui-ci sous ton bras, allons, étendez-vous bien, mon sultan, et pendant que vous fumerez, moi je vous chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohémienne, tu sais, Querido? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.

—Non, non, par le diable!... ne chante pas cela si tu veux m’endormir, entends-tu, Tintilla? m’écriai-je en me levant à demi.

Mais la damnée fille pinçait déjà les cordes de la guitare et préludait par des cadences perlées, qu’elle laissait tomber d’une voix suave et argentine qui faisait tout vibrer en moi.

—Encore une fois, pas cela, Tintilla! m’écriai-je d’un air suppliant.

—Tu m’entendras, me dit l’entêtée; et, se penchant sur moi, elle me donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je retombai résigné sur les carreaux de Juan Dulce.

Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la figure et de la pose de Tintilla pendant qu’elle chantait, que je n’oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la senteur balsamique des palmiers, ni la façon bizarre et coquette dont la Bohême était éclairée; le soleil, à son déclin, jetait ses chauds et derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un admirable caprice de la lumière, un de ces rayons passant à travers quelques feuilles moins serrées, tombait d’aplomb sur la figure pâle et jaune de Tintilla, qu’il couvrait d’une clarté vermeille.

Oh! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau! Assise à la mauresque sur un carreau, une jambe pliée sous elle et l’autre étendue, et cette autre, chaussée d’un bas écarlate à coins noirs, relevant un peu son jupon jaune bien drapé qui se découpait sur son corsage rouge tout broché d’or.

Mais qui pourrait peindre ses doigts fins et longs voltigeant sur la guitare, ses cheveux noirs tressés de rubans incarnats? Qui peindrait cette figure si mobile et si animée, brusquement éclairée par un rayon qui semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et sombre du feuillage?

Et tout au bout du jardin, cette cascade transparente que le soleil faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur énervante qui rend la mollesse si voluptueuse!..... qui peindrait cela?..... Et ce silence..... interrompu seulement par les chants de Tintilla! et le murmure de la cascade qui voilait légèrement la voix de la Bohémienne, et lui donnait un charme indicible et comparable à celui que prête la vapeur à un paysage! Encore une fois, qui rendrait dignement ce tableau?

Et moi, je voyais cela, vrai, réel, avec une imagination de feu; je voyais cela, j’entendais cela à demi-couché, ayant encore la tête exaltée par la chaleur et la fumée. Je me disais: j’ai seize ans, je suis jeune, libre, riche et fort..... Cette femme est à moi..... Rien au monde ne peut empêcher qu’elle soit à moi!—Oh! alors j’éprouvai une de ces plénitudes de bonheur et de bien-être, une de ces dilatations de cœur qui, plus tard, font prendre en grande pitié ces creuses rêveries de gloire et de renommée; car il me semble que la gloire ne peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondément délicieuse que celle que j’éprouvais alors.

Pour m’achever, c’est le boléro suivant que j’entendais chanter avec une expression d’amour et de volupté irritante impossible à rendre, et qui empruntait un nouveau charme du lieu, de la solitude, du soleil couchant, que sais-je, moi? et puis cela chanté en andalous avec la prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c’est impossible à peindre.

Voici le boléro:

LES TROIS BAISERS DE LA BOHÉMIENNE.

«Shispa’y a vingt ans, et à vingt ans Shispa’y n’a pas d’amant; si Shispa’y était laide, je vous dirais: Plaignez Shispa’y. Mais Shispa’y n’est pas laide; au contraire, Shispa’y est belle, et si belle, que lorsqu’elle se baigne dans l'Irmack avec ses compagnes, toutes la regardent d’un air de haine et d’envie. Mais à quoi te sert ta beauté, Shispa’y? Le Juif a aussi de beaux sequins luisants qu’il cache, qui ne servent à personne, et dont lui-même ignore la valeur, puisqu’il s’est refusé tous les plaisirs qu’on se procure avec la richesse.

«Le Juif est bien riche, Shispa’y, et pourtant un pauvre esclave haletant, manquant de tout, viendrait à genoux, les mains jointes, lui dire: Seigneur, donnez-moi une piastre, que le Juif lui donnera plutôt un coup de kanghiar qu’une piastre; tu fais comme le Juif, Shispa’y, qui peut tout avoir et se prive de tout parce qu’il ne connaît rien. Mais sais-tu ce qui lui est arrivé au Juif?—Je vais te le dire, Shispa’y.

«Une nuit, des klephtes, qui lui voulaient plus de bien que de mal, sont entrés dans sa maison pendant qu’il dormait, et l’ont doucement garrotté avec leurs belles ceintures de soie ouvragée.

«Et puis ils ont commencé à prendre les sequins du Juif, non pour les voler par Mahom, mais pour lui acheter du bon vin de Chiraz et du bon miel d'Eschil, et des torches de gomme d’olivier qui sentent si bon; et ils ont apporté tout cela dans la maison du juif; entends-tu, Shispa’y?

«Et les klephtes lui ont dit avec de grandes menaces:—Toi qui n’as jamais bu que de l’eau froide et insipide de l'Irmack, bois ce vin de Chiraz;

«Toi qui n’as jamais senti que l’odeur mauvaise de tes vieux murs, sens les parfums de cette gomme embaumée;

«Toi qui n’as jamais mis sous ta dent que du maïs cuit sous la cendre, goûte ce miel mêlé d’ambre et de raisin de Corinthe.

«Et quand le Juif a eu goûté de tout cela, les bons klephtes se sont en allés sans emporter seulement un talek, Shispa’y.

«De sorte que le Juif trouvant le chiraz meilleur que l’eau, le miel meilleur que le maïs, et la senteur de la gomme d’olive meilleure que l’odeur de sa masure, employa désormais ses sequins à acheter du chiraz, du miel et de la gomme d’olivier, et devint aussi prodigue qu’il avait été avare.

«Voilà ce qui arriva au Juif, Shispa’y. Maintenant écoute ce qui t’arrivera à toi, Shispa’y, écoute, car je sais l’avenir; je suis Bohême.—Et la Bohême prit la main de Shispa’y et lui dit...»

Mais voilà que mes souvenirs m’entraînent un peu trop loin; car il faut laisser ignorer la fin de ce boléro, qui est en vérité d’une naïveté un peu crue et tant soit peu biblique.

Tintilla, qui n’avait pas à garder avec moi les mêmes ménagements, la chanta jusqu’au bout; non pas tout à fait, car je l’interrompis avant la fin du jour... pour lui demander, je crois, si les petits pois fleurissaient en avril.

Après cette sotte et intempestive question, je m’endormis d’un profond sommeil.

Quand je m’éveillai, il était nuit close, et je pouvais voir les étoiles scintiller à travers les feuilles de vigne qui se balançaient sur ma tête; j’allongeai les bras, et je m’aperçus qu’une main charitable m’avait soigneusement couvert de mon manteau.

A ce moment, j’entendis marcher près de moi.—Qui va là?—C'est moi, Querido, répondit Tintilla. Allons, vite à cheval! il est tard; mon père est déjà parti. Nous le rejoindrons.

—Pourquoi diable ne nous a-t-il pas attendus? lui dis-je avec étonnement.

—Parce qu’il a de l’argent à remettre à un escribano de la rue Ancha, et qu’il ne veut pas te faire attendre à la porte de cet âne en robe.

La raison n’étant pas absolument mauvaise, je m’en contentai; et nous allâmes avec Tintilla, qui avait repris ses habits d’homme, chercher nos chevaux que le vieux nègre tenait par la bride.

—Ah! ça, dis-je à Tintilla, où sont les gens de Juan Dulce, que je leur donne ma bienvenue?

—Ils sont couchés... partons, partons, reprit-elle avec vivacité.

—Et leur maître?...

—Aussi couché... Mais à cheval! à cheval!....

Ceci me paraissait assez bizarre; pourtant je sautai en selle, avec l’abnégation insouciante qui alors surtout me caractérisait.

Il fallait que Tintilla fût alors bien pressée de sortir de la maison du respectable Juan Dulce, car, au lieu d’ordonner au nègre d’ouvrir une espèce de claire-voie de quatre pieds de haut qui servait de porte au jardin, elle fit intrépidement franchir cette barre à son cheval. Je la suivis, car Frasco sautait comme un cerf; et la grande mule blanche, encouragée par cet exemple, nous imita, malgré les cris et les injonctions contraires du vieux nègre, qui jetait des cris de paon.

Nous prîmes une ruelle qui nous conduisit sur la route où nous devions retrouver Hasth’y. Tintilla ne me disait mot; et, comme nos chevaux étaient lancés à fond de train, nous n’entendions que le branle sonore et régulier du galop qui retentissait sur ce sol ferme et battu et au loin derrière nous, les sonnettes de la grande mule blanche.

Pour la première fois, ce qui paraîtra bizarre peut-être, je me demandais où diable j’allais ainsi. Je commençai à trouver la conduite d'Hasth’y assez mystérieuse, et la demande de Juan Dulce à propos de l’escorte me vint à la pensée.

Après tout, me dis-je, je suis bien armé, bien monté; y compris le diable, je ne crains à peu près rien; voyons donc jusqu’au bout.

—Pardieu! dis-je à Tintilla, ton père n’avait pas, je le vois, dix mille piastres à compter à l’escribano, car il a pris une furieuse avance sur nous.—Je suis sûre qu’il nous attend à la Tienda, qui est au bas de la montagne, dit Tintilla; nous y voici bientôt.

En effet, deux minutes après, nous aperçûmes, car la nuit était claire et la lune pleine, nous aperçûmes les murs blancs d’une hôtellerie. Tintilla mit son cheval au pas, et je ralentis aussi l’allure de Frasco.

—Ecoute... écoute, Querido, me dit tout à coup la Bohême en arrêtant son cheval et prenant la rêne du mien pour l’arrêter aussi, écoute.

Nous écoutâmes, et nous entendîmes le bruit assez éloigné des clochettes de plusieurs mulets et le roulement sourd d’une voiture.

Ce sont eux, dit vivement Tintilla en partant comme un trait.—Ah ça! mille tonnerres, à la fin, qui, eux? criai-je avec colère à Tintilla, en la suivant de près.

Mais elle ne m’entendit pas, ou ne voulut pas m’entendre, et j’allais arrêter son cheval de force, lorsqu’à vingt pas, à un détour que faisait la route, nous vîmes devant nous une voiture attelée de quatre mules; à l’une des portières se tenait Hasth’y, qui se dandinait sur son cheval en sifflant un air de fandango; à l’autre portière était l’homme au manteau que j’avais rencontré chez Hasth’y le jour où il m’apprit son départ. Je le reconnus bien.

Le cocher qui conduisait la voiture chantait aussi un de ces airs monotones particuliers aux muletiers d'Andalousie; la voiture, dont les stores étaient baissés, allait au pas, car la côte était longue et rapide.

Fort étonné de tout ceci, et voulant savoir à quoi m’en tenir, je poussai mon cheval près de celui d'Hasth’y, et je lui dis d’un air assez sec:

—Ah ça, mon cher, voilà donc l’escorte dont ce vieil ivrogne de Juan Dulce vous parlait tantôt, je veux savoir, et à l’instant, ce que cela signifie, ou je m’en retourne...

—Chacun son goût, me répondit Hasth’y d’un air froid et railleur que je ne lui connaissais pas encore. L'âge m’a calmé, mais j’étais alors d’une violence épouvantable. Cette réponse me mit hors de moi, et, lui saisissant le bras avec force:

—Ce n’est pas répondre, Monsieur... m’écriai-je. Pardieu je saurai à quoi m’en tenir sur le rôle qu’on me fait jouer ici, ou vous n’avancerez pas; et je mis mon cheval en travers du sien.

Aux premiers mots de notre dispute, l’autre homme à manteau avait dit tranquillement à Hasth’y, entre deux bouffées de tabac: Maître, quand il faudra debarigare el mosu (ce qui peut à peu près se traduire par ces mots: éventrer le jeune homme), je suis là.

Tintilla vint mêler sa voix glapissante aux nôtres, et gourmanda son père, dont le calme et le sang-froid me faisaient bouillir le sang; car au lieu de tourner bride et de regagner Xérès comme j’aurais dû le faire, je m’emportais, je criais avec une fureur telle que je réveillai sans doute les gens qui étaient dans la voiture, puisque j’entendis une voix de femme pousser un cri d’effroi, en disant en français: Ces brigands se disputent entre eux... il vont nous assassiner....

Vous êtes une folle, avait répondu dans la même langue une voix d’oncle ou de mari. A ce cri de femme, moi et Tintilla restâmes stupéfaits.

Par les mille plaies du Christ, il y a donc une femme là-dedans, cria la Bohémienne avec une expression indéfinissable de colère, de crainte et de jalousie... Pourquoi ne me l’avoir pas dit.

Et elle regardait son père et moi d’un air presque féroce.

—Parce que je n’en savais rien moi-même, dit Hasth’y; mais ne me rompez pas la tête davantage de ceci. Il y a un moyen bien simple de terminer tout cela; que ce gentilhomme s’en retourne à Xérès, demain au soir il sera à Cadix, et, sur mon âme, il fera mieux que de nous suivre, et qu’il me croie, car c’est un ami qui lui donne ce conseil.

—Et moi je lui défends de partir, reprit Tintilla d’un air arrogant.

—Et moi je reste, ajoutai-je en pensant aux dangers que pouvait courir cette pauvre Française qui était si mal entourée.

Tintilla, voyant dans ma résolution un acquiescement à sa volonté, voulut me prendre la main pour m’en remercier; je la repoussai: je ne sais pourquoi dès ce moment elle me dégoûta et me devint insupportable.

Le calme se rétablit peu à peu, et je me mis à marcher seul derrière la voiture, et l’examinai d’un œil curieux. C'était une grande berline; sur un des panneaux il y avait une couronne de comte que surmontait un chiffre. Ce qui me paraissait singulier, c’était de ne voir aucun domestique sur les siéges qui paraissaient disposés pourtant pour recevoir les gens; j’étais occupé de ces pensées, lorsque l’homme au manteau partit au grand trot et disparut derrière le versant de la montagne.

Fort alarmé de ce manége, j’armai silencieusement ma carabine, qui reposait dans un porte-crosse, comme un fusil à la chasse, et j’attendis. Dix minutes après, il revint tranquillement dire à Hasth’y: Les ladrones (les voleurs).

Je suis dans un coupe-gorge, pensai-je; mais je vendrai cher ma vie et celle de cette femme qui est là-dedans, mais ma première balle sera pour Tintilla, qui m’a conduit ici.

En effet, une vingtaine d’hommes, dont quelques-uns étaient à cheval, parurent sortir comme par enchantement de toutes les crevasses des rochers qui bordaient la route, mais sans cris, sans désordre; tous étaient fort calmes et fort posés. Le cocher arrêta ses mules de lui-même, et l’homme qui paraissait commander la bande s’approcha d'Hasth’y.

Celui qui s’était avancé à sa rencontre lui montra je ne sais en vérité quel talisman; car à l’instant qu’il l’eut vu, le chef donna son indigne main à Hasth’y, et lui dit: Allez avec Dieu, mon compère.

Que les saints vous protègent, messeigneurs! dit à son tour Hasth’y.

Et la voiture reprenant le trot, nous laissâmes derrière nous cette mauvaise compagnie, dont nous venions d'être délivrés d’une si miraculeuse façon.

CHAPITRE III.

J'avais été si fort étonné de la singulière et tranquille retraite des voleurs, qu’au bout d’un quart-d’heure seulement, je m’approchai de Tintilla afin de savoir le mot de cette énigme.

La Bohémienne paraissait rêveuse et absorbée, et je fus forcé de la secouer assez rudement par le bras pour en obtenir une réponse.

Tintilla, lui dis-je, que signifie tout cela? quels sont ces hommes, et de quelle diabolique influence peut user votre père pour les obliger à nous laisser causer ainsi librement?

—Ce que cela signifie, reprit la Bohémienne avec exaltation... ce que cela signifie? C'est que tout à l’heure je te disais de rester, et que maintenant je veux que tu partes, entends-tu... je le veux.

Et sa main me serrait le poignet d’une assez vigoureuse façon.

—Quant à cela, lui répondis-je, ça ne sera pas, car je reste... Oui je reste... Ainsi ôte ta main de dessus mon bras, car tu t’abîmes les ongles, et voilà tout.

—Et moi je te dis que tu partiras, reprit la bohémienne; et pour t’y décider, s’il le faut, je partirai avec toi cette nuit-même: nous retournerons à Cadix; mon père nous joindra plus tard..... Je suis sûre de son consentement.

—Merci, ma chère, de votre offre; mais encore une fois je resterai, lui dis-je d’un ton ferme qui annonçait une volonté qu’elle savait bien être inébranlable.

—Mais par Mahomet, tu ignores donc qui je suis, quel est mon père, quel est son métier?

—Je m’en doute, et c’est pour cela que je reste.

—Ah! tu le sais, corps de Christ, tu sais que mon père est un des chefs de la bande de los ladrones de Contrato[A], des voleurs à l’amiable qui rançonnent les voyageurs, et leur fait payer quelquefois cher, par Mahomet, les sauf-conduits qu’elle accorde! Sais-tu aussi que si les gardes de ronde nous surprenaient, nous serions tués sur la place... le sais-tu..... et par la bande de mon père? Il serait beau de voir un officier du roi de France pendu comme complice d’une bande de voleurs et d’assassins bohémiens. Maintenant tu sais tout..... méprise-moi, chasse-moi comme une voleuse, je le souffrirai, mais va-t’en; emmène-moi comme esclave, je te suivrai..., ordonne-moi de rester ici, je resterai; mais, par Mahomet, va-t’en..... par pitié, va-t’en... Et la bohémienne, quittant les rênes de son cheval, me prenant le bras de ses deux mains, me suppliait avec les plus vives instances.

[A] Il existait à Cadix et à Xérès, en 1822, une singulière espèce de compagnie d’assurance, pour ainsi dire tolérée par la police; les voleurs à l’amiable, comme on les appelle, moyennant une prime assez forte, donnaient des sauf-conduits pour traverser l'Andalousie jusqu’à Séville, et mettaient ainsi les voyageurs à peu près à l’abri des violences et des rapines de deux ou trois bandes sans doute organisées par la compagnie, et qui rendaient alors cette route extrêmement dangereuse. En 1823, je crois, les cortès firent arrêter et juger les assureurs, qui furent envoyés aux galères ou pendus; mais les routes n’en furent pas plus sûres; au contraire, car les mesures d’une police inhabile ne donnèrent pas même aux voyageurs l’espèce de garantie que leur offrait la compagnie des voleurs à l’amiable.

Je compris parfaitement. Ce peu de mots m’expliqua le paisible far-niente d'Hasth’y, et le mystère de l’escorte du vénérable Juan Dulce, qui était probablement le digne chef de la compagnie d’assurance de Xérès. On conçoit que la nature de ces révélations augmenta encore la résolution où j’étais de ne pas abandonner ma compatriote à la merci de mes amis intimes, car je n’avais pas la moindre foi, je l’avoue, et j’avais tort, dans la promesse jurée de leur aide et protection aux voyageurs qui s’abandonnent à eux. Je répondis donc à Tintilla, qui, sans doute, comptait beaucoup sur l’effet de cette déclaration:

J'ai là deux balles dans ma carabine que tu mériterais bien de recevoir dans la tête, ma bien-aimée, pour t’apprendre à ne plus entraîner un jeune homme confiant dans un piège aussi abominable. Mais tu as été franche, et je te pardonne; seulement aie bien soin de ne pas m’adresser la parole d’ici à Séville, où toi et ton digne père quitterez sans doute cette voiture... car ce sera peine perdue.....

—Mais tu restes donc, fils de louve?

—Tu le vois bien.

—Ah! j’en suis bien sûre maintenant..... c’est pour faire la cour à cette femme qui est là dedans que tu restes, dit Tintilla d’une voix tremblante et étouffée par la colère, en montrant la voiture... Eh bien, par ma mère, si tu as seulement le malheur de la regarder entre les yeux, je vous tue tous les deux. Tu m’entends, et tu sais si la fille de mon père a peur du sang.

—Et moi, je vous assure que vous ne tuerez personne des voyageurs, fille de mon âme, car je réponds sous caution de leur vie ou de leur argent au seigneur Juan Dulce, dit une voix. C'était Hasth’y, qui nous suivait, et s’était approché de nous sans être entendu, grâce au ton animé de la conversation que j’entretenais avec sa fille.

—Je vous dis, moi, que je le tuerai s’il regarde cette femme, reprit Tintilla d’un air féroce.

—Vous me comprenez mal, fille chérie de mon cœur, reprit Hasth’y avec un sang-froid imperturbable; j’ai garanti à ces voyageurs leur vie, leur argent, et on ne touchera ni à un de leurs cheveux, ni à un de leurs réaux, tant que moi et le compère au manteau noir nous pourrons tenir un poignard ou une escopette; quant à tuer le seigneur Arthur, vous aurez tort, fille de mon sang, car il m’a sauvé la vie; je lui ai déjà offert de s’en aller, il n’en a rien fait... tant pis pour lui; j’ai sa parole d’officier de ne rien divulguer de ce qu’il aura vu pendant notre voyage; si les gardes de ronde nous surprennent, tant pis pour lui. Quant à ce qui est de regarder ou non la femme qui est là-dedans, c’est une dispute d’amoureux à laquelle ma gravité de père me permet de prendre peu de part, ajouta Hasth’y, de cet air froid et railleur qui avait la faculté de me mettre hors de moi.

—Eh bien donc, toi qui n’es pas assuré, tu paieras pour elle! s’écria Tintilla avec un accent d’horrible méchanceté, en donnant une si furieuse saccade au mors de mon cheval, qu’il se câbra violemment et se renversa avec moi dans un profond ravin que je côtoyais depuis un quart d’heure sans y faire attention.

Tout ce que je me rappelle de cet infernal accident, c’est que, lorsque mon cheval pointa, j’étais penché en avant, de sorte que la boucle de têtière de la bride me donna un coup si violent au front qu’il m’étourdit et me fit heureusement tomber avant le cheval, car je me sentis tourner deux fois sur moi-même, et un coup sourd et retentissant qui ébranla tout en moi, jusqu’aux fibres les plus déliées, me fit perdre tout-à-fait connaissance.

Quand je revins à moi il était grand jour, et j’étais assis sur le devant d’une voiture qui marchait au pas; les stores étaient baissés.

Je me sentais la tête horriblement pesante; j’y portai la main, et je la trouvai enveloppée d’un bandeau encore imbibé d’eau de Cologne.

Nous étions quatre dans cette berline. En face de moi dormait un homme de cinquante ans; il avait une figure sèche et maigre, des cheveux gris, assez rares, et une grande distinction dans tous les traits; il portait un ruban de plusieurs ordres noué à la boutonnière d’une grande redingote de voyage. A côté de moi était un grand et beau jeune homme de trente ans au plus, d’une figure pleine de noblesse et de charmes, et vêtu avec autant de soin et de fraîcheur que s’il n’eût pas passé la nuit en voiture; il ne s’était pas aperçu du mouvement que j’avais fait en m’éveillant, car il attachait un regard fixe et amoureux sur une jeune femme endormie, placée en face de lui, à côté de l’homme aux cheveux gris.

J'avoue qu’à la vue de cette merveilleuse créature j’oubliai et la blessure que je me sentais à la tête et les contusions dont j’étais moulu.

Le soleil, déjà fort élevé, frappait sur les stores de soie cramoisie, et jetait dans l’intérieur de la voiture une teinte pourprée qui répandait autour de nous un délicieux reflet.

Cette femme endormie paraissait avoir au plus vingt ans, et son joli visage était d’une incarnation si délicate et si transparente, qu’on voyait de petits réseaux de veines azurées courir sur son menton, sous ses longues paupières fermées et sur les côtés de son front blanc et poli comme du marbre, que de longues boucles de cheveux châtains laissaient voir par moment.

Un nez digne d’une statue grecque, et deux sourcils bien arqués, et plus foncés que la chevelure, donnaient un charmant caractère à cette délicieuse physionomie.

Un tout petit chapeau de moire bleue à l’anglaise, garni en dedans d’une ruche de dentelle, je crois, encadrait cette ravissante figure.

Quoique cette femme fût vêtue d’une longue et large blouse de couleur sombre, comme elle était penchée sur un des côtés de la voiture, on devinait la taille la plus gracieuse et la plus svelte.

Une de ses mains était gantée d’un gant de peau de Suède; et l’autre, d’une blancheur, d’une délicatesse et d’une beauté merveilleuse, était nue et aussi toute veinée de bleu.

Mon voisin tenait cette main si mignonne et si potelée dans les siennes; sans doute que cette jolie femme l’avait oubliée en s’endormant, car ce jeune homme la tenait avec amour et respect; sans oser changer sa position, qui devait être horriblement gênante, car il avait le bras presque tendu, mais il avait peur sans doute d’éveiller la belle dormeuse par le plus léger mouvement.

Je ne saurais dire l’atroce sensation de jalousie et d’envie qui vint me serrer le cœur à la vue de ces deux jeunes gens si beaux et si distingués. Par instant je leur devinais un amour si délicat, si gracieux, si plein de charme et de poésie! Je compris tout-à-coup, avec une facilité désespérante, qu’il y avait un autre amour que l’amour brutal et emporté que j’avais éprouvé pour Tintilla.

Expliquer comment la vue de cette femme fit sur mon âme et sur mon corps une impression aussi rapide et aussi profonde, c’est ce que je puis à peine comprendre, aujourd’hui que j’ai l’expérience de l’âge; mais jamais passion plus profonde et plus subite n’a éclaté dans le cœur d’un homme ardent.

Les yeux fixes, j’attendais avec une anxiété dévorante que cette jeune femme ouvrît les siens, car j’éprouvais le besoin de me dissimuler une vérité devinée malgré moi. Je cherchais à me persuader que ce jeune homme était le frère ou le mari de cette femme, ce qui m’eût bien consolé et donné quelque espoir.

Enfin, un léger cahot de la voiture fit un peu dévier le bras de mon voisin, et ce mouvement éveilla sans doute la jolie dormeuse, car elle retira d’abord sa main, puis la posa sur son front, et ouvrit languissamment les deux plus grands yeux que j’aie vus de ma vie.

Je m’étais brusquement rejeté dans mon coin, et, grâce au capuchon de mon manteau que j’avais rabaissé sur mon front, en feignant de dormir, je pouvais tout voir sans être vu. Je crois encore ressentir l’angoisse cruelle que j’éprouvai quand j’aperçus le regard long et passionné que cette femme jeta sur son amant, car on ne peut regarder ainsi que son amant.

Qu’il était doux, ce charmant, ce délicieux regard du réveil, qui allait aussitôt, et comme par instinct, chercher le regard d’un ami.

Puis la jolie femme entr’ouvrit sa petite bouche, garnie de dents admirables, et, par un léger et gracieux pincement de ses lèvres, elle parut envoyer des baisers sans nombre à son amant. Il fallait voir aussi comme à chaque tressaillement de ses lèvres ses beaux yeux se fermaient à demi, et tout ce qu’ils révélaient de bonne et tendre passion!

Enfer!... enfer!... chacun de ces coups d'œil, de ces baisers feints, m’arrivèrent au cœur aigus et acérés; j’eus en vérité un épouvantable mouvement de rage et de jalousie; j’en vins à regretter que Tintilla n’eût pas tué cette femme.

Et puis je me mettais tellement à haïr la Bohême que je l’aurais, je crois, étranglée de mes propres mains et le beau jeune homme aussi.

Ma damnation commençait; mort Dieu! elle n’était pas à bout.

Bientôt le jeune homme prit cette jolie main qu’on lui avait laissée, et, malgré une moue charmante et le jeu menaçant de deux grands yeux qui montraient d’un air d’effroi, assez rassuré d’ailleurs, l’homme à cheveux gris, l’amant porta cette main à sa bouche; il la baisait délicatement depuis le bout des doigts jusqu’au poignet, et puis il la mettait avec ivresse sur ses yeux, sur son front, sur ses cheveux, sur sa joue, et il la baisait encore avec admiration, il la baisait comme un avare, n’en perdant rien, ne laissant pas une fossette ni une phalange, pas un ongle rose et poli, sans y avoir amoureusement porté ses lèvres.

Sa maîtresse, elle, lui souriait avec idolâtrie; ses joues, un peu pâles, se coloraient légèrement, et son autre main s’appuyait sur son sein, qui commençait à battre avec force. Non, cent fois non, les souffrances physiques les plus aiguës ne sont rien auprès de la cuisante et profonde angoisse morale qui me tordait le cœur, tandis que je voyais cet amant si immensément heureux de ces légères faveurs; aussi fis-je avec cruauté un mouvement assez brusque qui envoya bien vite la petite main se cacher dans les plis d’un vaste cachemire.

—Prenez garde, Paul, cet homme se réveille, dit-elle bien bas d’une voix fraîche et suave comme sa douce haleine.

—Non, ne craignez rien, Marie, répondit Paul en demandant une main qu’on lui refusa sincèrement.

—Oh! vous avez beau faire, Marie, dit Paul, et cacher cette main divine, il me semble que si vous éprouviez autant d’amour que moi, ces baisers muets que je vous envoie iraient la caresser à travers les plis de votre schall, et que vous en sentiriez l’impression brûlante.

—Que vous êtes fou, Paul! et pourtant non, vous n'êtes pas fou, dit Marie; car je sais bien que quand tu me regardes fixément j’éprouve comme un coup électrique, là..., dans mon cœur. Aussi, pourquoi un baiser muet ne m’atteindrait-il pas sous ce cachemire?

—Oh! Marie, Marie, dit Paul, quel bonheur est le nôtre! et combien cette contrainte même que les convenances nous imposent en augmente encore le charme! Crois-tu pas, dis, mon ange aimé, qu’un regard, qu’un serrement de main nous plongeraient dans ces extases délicieuses, si nous étions toujours seuls?

A ma grande joie, la conversation fut interrompue par un effroyable bâillement du monsieur à cheveux gris, qui étendit ses bras, se raidit, se tourna, se retourna, et dit d’abord:

—Bonjour, Marie..... Puis: Mirval, quelle heure est-il?

—Mais bientôt midi, je pense, mon oncle, dit Marie.

Puis me montrant du doigt, l’oncle dit à voix basse: Est-ce qu’il dort?

—Il n’a fait qu’un mouvement depuis ce matin, dit Mirval.

—Il est néanmoins fort peu agréable d’avoir une pareille espèce dans sa voiture, dit l’oncle; mais quand Marie veut quelque chose...

—Voyons, monsieur Mirval, je vous en fais juge, dit Marie; nous sommes à la merci de ces horreurs de guides; un d’eux est renversé par son cheval, cette nuit, il est grièvement blessé, pouvions-nous faire autrement que de le recevoir dans notre voiture, par humanité d’abord, et puis ensuite pour nous faire bien venir de ces hommes avec lesquels, je l’avoue, je suis loin d'être en confiance?

—Et vous avez tort, Marie. Ces canailles-là ont un point d’honneur inconcevable; c’est singulier, mais c’est cela; et aussi, escorté par des voleurs, je dors aussi tranquillement que je le ferais escorté par des gendarmes de notre belle patrie.

—Le fait est, dit Mirval, qu’à part le peu de gêne que nous occasionne la présence de ce misérable, nous avons fait une action assez politique, je crois, en le prenant avec nous.

—Pourquoi ne pas l’avoir placé sur le siége comme je le voulais, puisque la place est libre, et que nous ne retrouverons nos gens qu’à Séville?

—Y pensez-vous, dit Marie, sur un siége aussi élevé! ce pauvre homme était évanoui, et ils y ont mis d’ailleurs un autre de leurs camarades, je ne sais pourquoi.

—A la bonne heure! j’ai tort, Marie; mais voyez donc un peu la mine de notre compagnon de voyage, dit l’oncle en relevant le capuchon de mon manteau. Je fermai les yeux et je restai immobile.

—Ah! mon Dieu! mais ce malheureux là n’a pas dix-huit ans! s’écria l’oncle avec horreur.

—Si jeune, et déjà infâme! et digne de la potence et des galères! dit Paul.

—Le fait est qu’il y a bien de la fatalité sur ce visage, dit Marie avec une expression de frayeur... C'est dommage, car il a d’assez beaux traits.

Cette dernière réflexion me fit monter le sang au visage.

—Tiens, il rougit, dit l’oncle.

—C'est qu’il a la fièvre, dit Mirval.

—Et penser, ajouta l’oncle, qu’un pareil scélérat a peut-être déjà dix meurtres à se reprocher!

Je passe sous silence le reste d’une communication à peu près aussi flatteuse pour moi, et qui me fit passer les trois plus cruelles heures de ma vie.

A Sibeyra la voiture s’arrêta.

Feignant toujours de dormir, je laissai les voyageurs descendre.

Je vis Hasth’y s’approcher de la voiture, et j’en descendis d’un saut.

—Mon cheval, lui dis-je, est-il tué ou blessé?

—Ni l’un ni l’autre.

—Faites-le seller, je pars...

—Comme vous voudrez!... ça enchantera ma fille.

—Écoutez, Hasth’y, votre damnée fille a voulu me tuer. Quoique ce soit une femme, si je ne m’étais pas évanoui sur le coup, ma violence m’eût peut-être entraîné au-delà des bornes de la politesse. Je retourne à Cadix, vous avez ma parole: pas un mot de ce que j’ai vu ne sortira de ma bouche; mais jurez-moi, si vous pouvez jurer par quelque chose, de veiller avec dévouement au salut de cette femme qui est là; vous savez si je suis généreux, une fois de retour à Cadix, prouvez-moi qu’elle est arrivée sans malheur à Séville, il y a dix onces d’or pour vous.

—Je n’avais pas besoin de cet encouragement, seigneur Arthur; je vais faire seller votre cheval. Voulez-vous voir Tintilla?

—Non, au diable! Mon cheval! mon cheval!

En attendant Frasco, je jetai un dernier regard d’amour et de regret sur cette auberge qui renfermait la femme dont la grâce avait fait naître en moi la première et véritable passion.

Frasco vint, je sautai en selle et partis au galop. J'étais alors d’un tempérament de fer, aussi, malgré ma chute et ma blessure, j’arrivai tout d’une traite à Xérès, où je ne fus pas tenté de visiter Juan Dulce. Le surlendemain j’étais à Cadix, le jour d’après à bord, et le jour d’ensuite au fort Sainte-Catherine, où je fus emprisonné pendant un mois pour avoir quitté et déserté le bord.

Pendant ce mois de captivité, vingt fois je me reprochai ma faute; je me disais: j’ai agi comme un sot, il fallait rester, peut-être que ma bizarre aventure aurait intéressé cette femme à mon amour. Enfin, ce furent des remords affreux pendant les premiers huit jours, puis je n’y pensai plus, puis je l’oubliai.

Comme mon temps de prison finissait, notre frégate reçut l’ordre d’aller à Malte, et nous partîmes le jour où j’appris par la voix publique, qu'Hasth’y et ses associés avaient été qui pendus, qui aux galères. Mon ami intime était, j’aime à le croire, de ces derniers. En conscience je le regrettai un peu, car il est de ces amitiés qu’on n’oublie pas.

CHAPITRE IV.

Lorsque plus tard je vins à me rappeler cette singulière aventure, par une bizarrerie assez étrange, le souvenir de la jeune femme si Française, si jolie, si distinguée, s’effaça peu à peu de ma mémoire, et je me remis à penser avec acharnement à Tintilla la Bohême!

Malgré moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son teint pâle, sa taille souple et lascive.

Or, ce souvenir et bien d’autres me damnaient.

Car voilà comme nous sommes, misérables créatures! Je dis nous, car qui de nous n’a pas aimé aussi, sa Bohême, sa Manon, sa Tintilla?

Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d’espoir et d’amour,—on cherche la sœur de son âme, comme on dit alors,—et puis on rencontre une femme facile qui a l’imagination bien corrompue, le cœur bien ossifié!

Alors on devient amoureux à lier de cette femme! à elle, tout ce rêve d’amour et de jeunesse! à elle, les belles illusions dorées de ces seize ans! à elle, à elle seule, ce beau et bon cœur, bien dévoué, bien noble et bien ardent!

De sorte qu’on use sur cette âme sèche, froide et dure, tout ce pur et saint amour du jeune âge.

Et puis plus tard, si le hasard vous jette une femme tendre et passionnée, qui vous aime avec idolâtrie,—vous n’avez plus pour répondre à cet amour profond et vrai,—qu’un cœur flétri, un esprit égoïste et des sens blasés, car vous avez prodigué et épuisé à tout jamais, pour une femme méprisable, ces précieux trésors d’amour et de jeunesse, qui, bien qu’on dise, ne se renouvellent plus.

Aussi croyons-nous profondément à cette vulgarité sublime.—On n’aime qu’une fois dans sa vie.

Pour arriver à la conclusion de cette histoire, je suis forcé de passer sous silence un assez grand laps de temps, quelques années d’une vie voyageuse et inoccupée, folle ou triste, vie d’opposition et de contraste, s’il en fût, et supportable en cela qu’elle était au moins toute imprévue.

Or, après une campagne du Levant assez longue qui suivit ma station à Cadix, et dura, je crois, trois ans, je revins en France pour y aller prendre les eaux dans les Pyrénées, afin de me guérir des suites d’une blessure assez douloureuse.

Je m’arrêtai à quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui possédait, dans une position délicieuse, une fort belle terre, où je me décidai à rester quelque temps.

Un jour qu’il recevait quelques visites de voisines de campagne, je fus frappé de l’air profondément chagrin d’une jeune fille qui n’était pas jolie, mais dont la figure avait une expression ravissante de grâce et de beauté; je demandai à la femme de mon ami qui elle était. «Ah! bon Dieu, me dit-elle, c’est une pauvre enfant bien à plaindre, il y a six mois qu’elle devait se marier avec un de nos voisins de terre, le fils d’un homme fort riche. Quoique ce jeune homme fût un sot, cette ange de douceur et d’amabilité en était éprise sans aucune arrière-pensée d’intérêt, je vous jure, car elle est riche, et avait auparavant refusé un parti aussi brillant comme fortune; cet imbécile s’est amouraché d’une femme qui est à mille lieues de valoir cette charmante personne, mais qui est, dit-on, d’une grande naissance. C'est à cette considération qu’il a sacrifié l’affection la plus pure et la plus désintéressée. Depuis ce temps la pauvre enfant dépérit à vue d'œil, et inquiète vraiment beaucoup ses amis; mais si vous voulez voir le sot en question, mon mari vous mènera chez son père, qui est assez amusant à voir et à entendre une fois: c’est un homme qui s’est enrichi on ne sait trop comment dans les fournitures, qui mène un train de prince et fait le libéral à donner un mal au cœur. L'occasion est belle, car c’est, je crois, dans trois jours que son fils se marie.»

Les moyens de distraction sont assez rares en province. J'acceptai la proposition, et je partis avec mon ami pour assister aux noces, à l’occasion desquelles on déployait l’hospitalité la plus large et la plus généreuse.

Nous arrivâmes au château de M. Bardou. Mon ami me présenta, et je m’aperçus que mon titre flattait extrêmement l’aristocratique démocratie du fournisseur.

Il nous présenta son fils: c’était un grand et fort garçon, d’un blond fade, rouge, commun à faire peur, avec de gros yeux bêtes en l’air, aussi sot qu’insolent.

Ce n’est pas que j’aime assez l’impertinence; mais ce niais avait la plate et lourde insolence d’un laquais.

Somme toute, je concevais l’engouement de cette pauvre petite fille pour cette espèce, qui était ce qu’on appelle un bel homme de province; la preuve de cela est qu’on le nommait le beau Bardou.

La noce était pour le surlendemain, nous nous mîmes à table. Après dîner, les deux filles de M. Bardou se cramponnèrent l’une à un piano, dont elle tapa, et l’autre à une guitare, dont elle gratta. C'était à faire dresser les cheveux sur la tête.

Le beau Bardou, lui, avait disparu au dessert pour aller faire la cour, comme me l’apprit son père.

Le père Bardou était un gros homme d’une haute taille, avec les façons d’un crocheteur. Je causais avec mon ami: il s’approcha de nous.

—N'est-ce pas que mon dîner était bon? nous dit-il.

—Tout est parfait ici, Monsieur, lui dis-je.

Cette réponse le mit en confiance.

—Et mes filles ont un fameux talent, n’est-ce pas? Que voulez-vous? elles ont une si bonne maîtresse! Qu’est-ce que je dis, une maîtresse! une amie... et qui bientôt sera leur sœur... sera ma fille. Mais il faut que je vous conte cela, monsieur, me dit-il, puisque vous voulez bien assister à la noce; il faut bien que vous sachiez comment et pourquoi mon Bardou se marie (c’est ainsi qu’il appelait ce grand corps dont la figure ressemblait à un abricot entortillé dans de la filasse). Et cet animal se mit à cheval sur une chaise, en appuyant ses deux grosses mains rouges sur le dossier; il commença ainsi:

—D'abord, Monsieur, moi je brave le pouvoir, et je dis tout haut que je suis libéral. J'ai fait ma fortune moi-même, et je n’entends pas que les despotes me vilipendent. Nous ne sommes pas faits pour être les esclaves des jésuites et de la prêtraille; aussi, j’ai acheté deux mille exemplaires du Voltaire Touquet, que j’ai distribué à mes paysans, et dix mille tabatières à la charte.

—Pour un ennemi du gouvernement, vous encouragez furieusement les droits réunis, lui fis-je.

—Ah! je vais vous dire, reprit-il: c’est que j’ai quelques plants de tabac; mais pour en revenir au mariage de mon fils, figurez-vous, Monsieur, que j’ai demandé à ces canailles de ministres, moi qui suis grand propriétaire, un mauvais titre de baron qu’ils m’ont refusé, comme je m’y attendais, car, une ruse de ma part, j’avais demandé cela exprès pour les mettre dans leur tort, et avoir le droit d'être d’une opposition bien plus enragée; et c’est ce que j’ai fait, comme vous allez voir. Lors de la guerre d'Espagne, il y a eu des réfugiés politiques, tous logés chez moi, Monsieur! Les réfugiés, tous!... défrayés de tout et entretenus à mes frais. Il fallait voir la figure du gouverneur pendant ce temps là!... Vous concevez s’il était humilié! Si humilié, qu’un membre du comité directeur m’a dit qu’à Montrouge, on avait proposé de m’assassiner. Mais on a craint une révolte du département, et voilà comme j’ai été sauvé. Mais, ce n’est pas tout; vous allez voir jusqu’où va l’humiliation du gouvernement. Ces réfugiés sont rentrés en Espagne pour la plupart; mais il en est resté un, et cet un est un grand seigneur, un marquis, un général en chef, un gouverneur d’une foule de provinces, pas plus fier que vous et moi, un digne vieillard qui a été la victime des nobles et des prêtres de son pays, parce qu’il parlait pour le peuple. Ah! Monsieur, quel homme! il me fendait le cœur, en me racontant qu’on avait rasé son château, abattu ses arbres, bouleversé ses jardins, de façon, me disait-il, que je retournerais maintenant en Catalogne, où j’avais une terre qui me rapportait vingt mille piastres de rentes (les piastres sont les pièces de cent sous de leur pays) que je ne pourrais plus, disait-il, reconnaître seulement la place de mes propriétés. Voilà pourtant où les jésuites veulent nous mener, Monsieur! Et puis, ce saint vieillard me conduisait sur la montagne, et là, Monsieur, il ne passait pas une hirondelle qu’il ne lui dît des choses à fendre l’âme, sur le bonheur qu’elle avait de retourner dans son pays natal. Tenez, il y a même une chanson de Béranger dans ce genre-là... Et moi, je pleurais comme un enfant, rien que de l’entendre. Mais ce n’est pas tout, ce digne seigneur avait avec lui sa fille, une personne superbe, un peu brune, mais si bien élevée, que c’est un charme depuis bientôt six mois qu’ils sont venus loger à la maison du Petit-Parc; elle a donné des leçons de guitare à mes filles... et quelles manières distinguées, Monsieur!..... Ah! tenez, on peut avouer cela entre soi: il n’y a que les grandes familles pour ces manières-là. Enfin, tant il y a, que mon fils, mon Bardou, qui était presque fiancé à une petite fille de rien, est devenu fou de la demoiselle de monsieur le marquis de la Ronda-Mayor; et, après bien des peines, il s’est fait aimer de la belle Espagnole. Son père veut bien la lui donner en mariage, et a l’extrême bonté de lui conférer son titre. Aussi, après demain, Monsieur, mon Bardou sera le marquis Bardou de la Ronda-Mayor, et le plus heureux des époux. Maintenant jugez du camouflet que reçoit le gouvernement! Il ne voulait pas me faire baron, et mon fils est marquis! Car j’ai là les titres de général sur parchemin, ainsi que ses brevets de général et de gouverneur. Maintenant, vous savez tout, Monsieur, et j’espère que vous nous honorerez en signant au contrat.

Jusqu’au moment où cet imbécile d’homme parla de Ronda-Mayor, je n’avais eu aucun soupçon. J'étais à mille lieues de penser que Tintilla et son digne père, que je croyais encore aux galères, fussent pour rien dans tout ceci. Les mots de Ronda me les rappelèrent malgré moi; et je ne sais quel pressentiment me dit que c’était une nouvelle rouerie tramée par le père et sa fille.

Pour m’éclaircir, je fus me promener le lendemain matin du côté du Petit-Parc. J'entendis une voix bien connue fredonner un bolero: c’était Tintilla.

Je m’avançai; elle ne me reconnut pas.

Elle était mise fort simplement à la Française; ses grands cheveux étaient bouclés et retenus par un peigne d’écaille; sa robe blanche éclaircissait son teint et dessinait sa taille, qu’elle avait toujours voluptueuse au possible; car, il faut l’avouer, vive Dieu! elle était toujours séduisante, et je conçois qu’un homme même moins niais que le brave Bardou s’en soit épris au point de l’épouser.

Tintilla de mi carazou... Gitanissa mia, lui dis-je.

Elle devint pâle comme la mort: elle m’avait reconnu. A ce moment parut monsieur son père, fort agréablement décoré de cinq ou six ordres de toutes les couleurs, vêtu d’un habit bleu tout neuf, d’une culotte et de bas de soie noirs. Le respectable marquis de la Ronda-Mayor s’appuyait sur une grande canne, et tenait à la main un chapeau à cornes, emplumé et à large cocarde rouge.

—Le Français du diable! dit Tintilla à son père.

—Pour vous servir, compère, ajoutai-je en saluant Hasth’y.

Le misérable fit le mouvement qui lui était familier pour chercher son couteau dans sa poche.

—Il n’y a pas de couteau dans ta poche, drôle que tu es, lui dis-je... Mais rassure-toi... La dupe que toi et ta fille avez enlacée est si stupide et si méprisable, que je vous l’abandonne.... Seulement, Tintilla, il me faut la première nuit de tes noces, ou je parlerai; car, quoique fait, le mariage pourrait alors avoir des suites désagréables pour ce seigneur marquis... Mon silence est à ce prix.

—Mais songez donc, dit Hasth’y...

—C'est mon dernier mot, et je tournai les talons.

Le soir on signa le contrat en grande pompe, et je signai mon nom avec le plus grand plaisir.

Le lendemain, à midi, Tintilla et son bouquet de fleur d’orange furent conduits à l’autel par M. Bardou qui pleurait de joie.

Le marquis de la Ronda-Mayor, en grand uniforme d’officier-général, donnait le bras à madame Bardou; tous deux pleuraient aussi...

Le beau Bardou suivait par derrière, les yeux encore plus saillants que de coutume... Ils avaient l’air de vouloir sauter de sa tête; il était rouge cramoisi et souriait d’un air radieux.

Le dîner fut splendide.

Le bal étourdissant.

Pendant l’intervalle d’une contredanse, je m’approchai de Tintilla, et je lui dis en espagnol... Je t’attends dans la maison de ton père, songe à ta promesse ou je parle...

Elle me dit à voix basse... Que le diable me soit en aide. On coucha les mariés.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin, je me promenais d’assez bonne heure dans le Parc, assez proche de la maison qu’habitait Hasth’y, lorsque je vis arriver une kyrielle de violons et de musiciens, et derrière eux toute la noce, conduite par le beau Bardou, qui avait un de ses gros yeux tout noir et tout contus, et riait d’un air capable; des domestiques portaient des haches et des leviers. Tout le monde était d’une gaîté folle.

—Vous ne savez donc pas, me dit M. Bardou père, qui pour sa part était armé d’un énorme merlin, il s’en est passé de drôles cette nuit. Est-ce que l'Espagnole n’a pas été effarouchée au point de battre mon Bardou, de se sauver de la chambre nuptiale, et de venir comme une folle s’enfermer chez son père, où elle a passé la nuit. Est-ce ça une vertu, hein?

—Les Espagnoles sont toutes comme cela, lui dis-je.

—Mais nous allons faire le siège de la maison, nous enfoncerons la porte, nous démolirons le mur, s’il le faut, mais nous l’aurons; tenez, voilà déjà mon Bardou qui commence à démolir la muraille. Au dixième coup de pioche, le marquis de la Ronda-Mayor parut sur le seuil tenant Tintilla par la main, qui, toute rouge et honteuse, cachait sa tête dans le sein du respectable vieillard...

—Victoire!... victoire!... cria Bardou.

Le beau Bardou, lui, ne cria pas victoire; mais comme il était fort comme un bœuf, il prit Tintilla dans ses bras et courut la porter aux pieds de madame Bardou (douairière), qui les bénit.

Hasth’y les bénit aussi.

Je retournai le lendemain chez mon ami; et, quelque temps après, j’appris avec peine que cette pauvre créature, que ce niais avait si sottement sacrifiée, était morte de chagrin.


PHYSIOLOGIE

D'UN APPARTEMENT.

PHYSIOLOGIE D'UN APPARTEMENT.

Le style est tout l’homme.
BUFFON.     

—Ainsi donc, madame la comtesse, dit M. Dossigny en comptant les pulsations délicates du pouls de la jeune femme, ainsi vous éprouvez du malaise, des insomnies; le moindre bruit agace cruellement vos nerfs, une lumière trop vive blesse votre vue, la solitude vous attriste et vous charme, et c’est à peine si vos jours de Bouffons ou d'Opéra ont le pouvoir de vous distraire?...

—Hélas, oui, docteur... tout cela n’est que trop vrai!...

—Jusqu’à présent, les effets me sont clairement démontrés; il nous reste à chercher les causes.

Ici la comtesse rougit singulièrement sous la vue perçante du docteur.... qui n’était pas un docteur.

C'est-à-dire..... c’était bien un docteur si vous voulez, mais un docteur, sauf la science de l’art médical, un docteur tel qu’il en faudrait pour guérir ou calmer les maladies purement morales d’une classe de gens pour qui le hideux cortége des rhumes, des fluxions de poitrine n’est qu’un préjugé ou une tradition, le confortable et l’espèce de leur existence les protégeant contre de pareilles misères.

Mais si ces heureux du siècle, comme on les appelle, sont à l’abri de ces brutales et grossières souffrances... par compensation que de maux plus cruels, plus poignants, plus amers, viennent les torturer!.... maux d’autant plus affreux qu’ils ne peuvent trouver de soulagement que dans des soins tout intellectuels.... Douleurs de l’âme, que l’âme seule peut guérir.

Or, le docteur était justement l’homme des maladies du cœur ou de l’esprit, car il savait tout, excepté la médecine... et s’il avait malheureusement su la médecine, il eût, le misérable, peut-être répondu à l’un de ces élans désespérés de notre intelligence vers un infini qui nous échappe... par un sinapisme ou une potion calmante!

Non, non, le docteur était un homme d’une portée supérieure.... Selon l’âge, le caractère, le génie de son malade, il ordonnait tantôt une méditation de Lamartine, sublime et harmonieuse mélodie qui vous entraîne vers Jehovah sur l’aile dorée des séraphins, tantôt un chant de Byron, railleur et décevant.

Un chagrin connu vous navrait-il?... une touchante et naïve consolation de Sainte-Beuve, douce comme la voix d’un ami d’enfance, faisait couler ces pleurs qui vous oppressaient, ces pleurs qu’il est si bon de pleurer...

Ou bien c’était tantôt l’éclat d’une ode de Victor Hugo, éblouissante des feux et des couleurs de l'Orient... tantôt la ciselure délicate et coquette, la pensée profonde d’un poëme de De Vigny ou d'Émile Deschamps, qu’il opposait à un terne et sombre découragement.

Le système nerveux était-il irrité par la conscience de notre corruption?... aussitôt le docteur conseillait une strophe sanglante de Barbier, et votre douloureuse indignation s’exhalait en répétant ces vers mordants, gonflés du fiel de Juvénal.

Enfin, si tous les trésors des poètes et des moralistes ne suffisaient pas, à l’imitation des empiriques fameux, le docteur composait lui-même un arcane... comme il le fit peut être pour cette jolie comtesse dont il pressait le pouls entre ses deux doigts.

—La cause seule du malaise qui vous oppresse nous reste donc à chercher, madame la comtesse; et cette cause... ne m’est pas inconnue, reprit le docteur.

—Voilà qui est fort, et qui approche de la magie! dit la comtesse en souriant...

—Bon Dieu! Madame, j’ai deviné bien d’autres secrets, j’ai pénétré le caractère de bien des gens..... sans les voir même.

—Cher docteur, il est fort heureux que vous ne soyez pas né au moyen âge... Vous eussiez été brûlé comme sorcier... d’abord, et puis je n’aurais pas eu le plaisir d’entendre vos folies...

—Des folies! Madame..... des folies!..... veuillez écouter, et vous verrez si ce sont là des folies.

Il y a environ deux mois de cela, raconta le docteur, un de mes amis me pria d’aller voir un de ses parents qui, disait-il, avait le plus grand besoin de mes conseils. Je me rendis donc un jour chez ce nouveau malade, il était sorti, mais m’avait fait prier de l’attendre.

J'ai une habitude qui vous paraîtra bizarre, Madame, et qui peut-être vous expliquera le secret de ma folie ou de ma magie; cette habitude est de juger l’homme, non pas comme Buffon sur le style, mais sur l’appartement, qui, à mon avis, reflète d’une façon bien plus intime et plus probante le caractère, les goûts, je dirai presque les mœurs de l’individu..... En un mot, à l’ensemble de l'appartement, je suis sûr de deviner la manière d'être physique et morale de son possesseur.

—Voilà qui est fort singulier! dit la comtesse en s’asseyant au lieu de rester couchée sur sa causeuse, en vérité fort singulier, et surtout fort amusant... Je vous écoute, docteur.

—Le valet de chambre du parent de mon ami me reçut, et m’offrit d’attendre son maître dans un petit parloir où je restai seul: il faut l’avouer, Madame, ma science d’observation se trouva tout-à coup en défaut. Dans ce parloir tout était négatif: une tenture ni gaie ni triste, pas un tableau, des carreaux dépolis qui cachaient la vue, des meubles d’une coupe commune et insignifiante.... En un mot, rien de particulier, rien d’intime.

Comme mon malade n’arrivait pas et que, n’ayant rien à observer, je m’ennuyais fort, je poussai une porte et j’aperçus avec bonheur une mine féconde en inductions: c’était la salle à manger.

Je refermai silencieusement la porte du parloir, et me plaçai au centre de cette pièce pour l’embrasser dans tous ses détails, et dans son ensemble.

Je dois avouer, Madame, que l’ensemble me parut imposant! Cette salle à manger de forme circulaire était revêtue de stuc blanc, rehaussé de peintures vives et tranchées, comme celles qui se déroulent sur quelques vases étrusques; entre chaque fenêtre un bois de cerf naturel, chargé d’armes de chasse, de pieds de sangliers et de daims, de trompes, de gibecières, donnait à cette pièce un cachet spécial tout-à-fait en harmonie avec sa destination.

Mais ce qui faisait presque musée dans cette salle, c’était une suite d’admirables tableaux de Stil et Leguis qui représentaient: ici un chevreuil fauve et doré pendu mort à un arbre; là, un sanglier forcé par la meute, et faisant tête aux chiens, hérissé, les yeux sanglants, la bouche baveuse; plus loin c’était un groupe de faisans, dont les plumes d’or, de pourpre et d’azur, étincelaient aux rayons d’un soleil couchant. Puis, au-dessous de ces tableaux d’assez grande dimension, de ravissantes toiles de Géricault; Horace et Carle Vernet, Pfor et Wil, offraient les types des plus belles races de chevaux d'Europe et d'Asie.

Enfin, au milieu d’un cadre d’or merveilleusement sculpté, on voyait le portrait d’un superbe cheval de chasse bai brun, la tête demi tournée, les oreilles fixes, l'œil saillant, la croupe haute... paraissant doué d’une intelligence plus qu’humaine, et au bas de ce tableau vivant on lisait ces mots écrits en émail bleu, sur un fond noir: A Talbot l’incomparable, son maître reconnaissant. J'oubliais aussi les portraits d’une honnête quantité de bouledogues, chiens courants, d’arrêt, épagneuls ou lévriers, qui remplissant un grand cadre à compartiments, attestaient du goût prononcé du maître pour la race canine.

Je ne vous parle pas d’un magnifique buffet surmonté d’une armoire de Rosewood à vitrage, et curieusement incrustée d’ornements allégoriques en cuivre et en ivoire, à l’instar de ces meubles si précieux du moyen-âge; cette armoire était remplie d’une admirable vaisselle plate. Seulement, ce qui complétait parfaitement le caractère de cette salle à manger, c’était une petite bibliothèque d’ébène à fermoirs d’argent, qui contenait les œuvres succulentes de Brillat-Savarin, Berchoux, Grimod de la Reynière, Fouret, Carême, et quelques autres livres ou curieux manuscrits anciens sur l’art culinaire, tout cela relié avec un goût exquis, et chargé de notes de la main de mon futur malade... que nous nommerons si vous voulez l'Inconnu, jusqu’à ce que son véritable caractère nous soit révélé par l’étude physiologique de son appartement.

Or, je vous avoue, Madame, que j’eus l’indiscrétion coupable de feuilleter les livres de cette petite bibliothèque, et entre autres réflexions en voici une que je me rappelle, et qui me paraît d’un grand sens et tout-à-fait neuve:

Pour juger et comprendre dans toute sa portée l'œuvre d’un cuisinier, il faut se mettre à table sans ressentir la moindre velléité d’appétit, car le triomphe de l’art culinaire n’est pas d’assouvir la faim, mais de l’exciter.

Cette petite bibliothèque contenait aussi les œuvres de Rabelais et de Verville, dans le cas (disait encore une note de l'Inconnu), dans le cas où dînant seul, on voudrait se gaudir en joyeuse et folle compagnie, l’habitude et la race des bouffons amusants étant malheureusement passées de mode.

Là aussi je feuilletai divers traités de l’art de la vénérie depuis Charles IX jusqu’à nos jours, tous curieusement annotés. J'y lus entre autres une assez longue dissertation dans laquelle notre Inconnu, se trouvant opposé à l’avis de Dampierre et de Verrier de la Conterie, soutenait opiniâtrement que le onzième des trente-un tons de chasse devait s’appeler Forhu, tandis que ses adversaires le nommaient le Défaut ou le Hourvari. Je vous fais grâce d’une étymologie curieuse sur la tête Birarde et le Daguet, qui me parut fort concluante. Je passe aussi sous silence un nouveau mode d’engrainage pour les chevaux de chasse; mais je ne puis finir cette longue description sans vous parler encore d’un petit Traité manuscrit de notre Inconnu sur la Musique appliquée à la Gastronomie.

Dans cet ouvrage, l’auteur prétendait prouver l’analogie complète qui existait entre le genre de menu de son dîner et le caractère de la musique de Mozart ou de Rossini, par exemple.

Ainsi disait-il: «Si je veux approfondir le développement large et progressif de l’ivresse ou plutôt de la poésie du Porto, poésie pensive, grave et triste, je dînerai seul, je ne mangerai que des viandes noires et sévères, des filets de sanglier ou de cerf de seconde tête, harmonisant ainsi les sucs des solides et les esprits des liquides; car si les mets sont le corps de l’ivresse, le vin est son âme, et il faut la plus parfaite corrélation entre ces deux principes. Et puis la lumière qui m’éclairera sera pâle et douteuse: et puis la musique qu’on m’exécutera (je n’admets pas un dîner sans musique, sans excellente musique) aura un caractère sombre et imposant; ce seront, je suppose, quelques pages de don Juan, de ce puissant et terrible poëme de Mozart, ou quelques chants grandioses du Moïse.

«Alors mon corps, mon âme et mon esprit étant surexcités par la triple ivresse des mets, du vin et de la musique, j’atteindrai aux plus hautes sphères de jouissance matérielle et intellectuelle.

«Si, au contraire, je veux me laisser bercer par l’insouciante et folle poésie du frais champagne, je sucerai les atomes de quelques oiseaux légers et brillants, un sot-l’y-laisse de faisan doré, un aileron de bartavelle aux pattes de pourpre... Alors l’éclat de mille bougies, des fleurs, du vermeil, des femmes, des cris d’amour et de gaîté... Alors vienne, pour compléter mon extase, une fringante tarentelle de la Muette, vienne la musique sublime du Barbier, musique enivrante qui rit, étincelle et pétille comme le gaz frémissant sous la mousse argentée!»

Mais je cesse mes citations empruntées au manuscrit de cet original pour vous citer seulement l’heureuse innovation que cet homme sensuel avait apportée dans sa salle à manger. Je veux parler de larges, profonds et excellents fauteuils, dont le siége, un peu incliné, était en maroquin et le dossier en drap[B], remplaçant ces chaises si incommodes qui garnissent ordinairement les salles à manger les mieux entendues...