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La coucaratcha (III/III)

Chapter 24: SCÈNE VII.
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About This Book

A layered narrative mixes letters, dramatic scenes, and descriptive interludes to portray people whose outward comforts mask deep private suffering. Correspondence reveals a woman’s loneliness and the moral anguish of living beside an emotionally indifferent partner, while staged episodes and physiological or domestic sketches examine social manners, the gap between public reputation and inner life, and the everyday details that sharpen personal distress.

SCÈNE VII.

Les juges d’un conseil de discipline et le capitaine-rapporteur.—En
face d’eux Crinet
.

LE PRÉSIDENT.

Accusé Crinet, pourquoi, étant de garde le jeudi 20 février, avez-vous déserté votre poste pendant la nuit?

CRINET embarrassé et balbutiant.

Monsieur le président... j’entre chez moi... et je vois des verres qui...

LE PRÉSIDENT.

Mais pourquoi rentriez-vous chez vous puisque vous étiez de garde?

CRINET.

Je vais vous dire, monsieur le président, je vois en entrant des bouteilles, et...

LE PRÉSIDENT.

Accusé, ne sortez pas de la question. Vous avouez avoir quitté votre poste, sans permission, pendant la nuit du 20 février.

CRINET.

Oui, monsieur le président; mais en entrant je vois un drôle qui...

LE RAPPORTEUR interrompant Crinet.

Messieurs, le nommé Crinet ne comparaît pas devant vous pour la première fois; c’est un de ces hommes opiniâtres qui se font un cruel plaisir de voir leurs concitoyens supporter le faix du service, pendant qu’eux... (Il hésite.) pendant qu’eux...

UNE VOIX DANS L'AUDITOIRE.

Oh, oh, pendant qu’eux...

LE RAPPORTEUR.

Faites sortir les interrupteurs. (Il continue.) Pendant qu’eux se promènent les bras croisés à ne rien faire. Il faut pourtant, messieurs, que les sicaires du désordre trouvent un frein à leurs saturnales, et que les bons citoyens se rallient contre les principes subversifs d’un ordre de choses que la France a choisi de tout son cœur, et qu’elle soutiendra de toutes ses forces. En conséquence, nous requérons qu’il plaise au conseil de condamner le nommé Jean Crinet à huit jours de prison pour cause de récidive.

LE PRÉSIDENT.

Crinet, qu’avez-vous à dire pour votre défense?

CRINET furieux.

J'ai à dire que c’est une horreur... je suis meilleur citoyen que vous tous... j’ai fait les trois jours... j’aime l’empereur... Il y avait un homme dans mon lit... et on veut que je monte là tranquillement ma garde... Je suis Français... et Lafayette m’a appelé son camarade; ainsi un homme que Lafayette a appelé son camarade ne doit pas être condamné quand il aime la charte; non messieurs, et je terminerai par ce mot cher à tous les bons patriotes: Vive la charte! et je me fie d’ailleurs à l’impartialité de mes concitoyens.

(Le conseil se retire, puis il rentre; et le rapporteur
lit l’arrêt suivant
.)

Ouï la défense et l’accusation, le 1er conseil de discipline dans sa séance du..... a condamné le sieur Crinet à huit jours d’emprisonnement.

CRINET.

C'est une horreur... j’en rappelle, il y avait un homme chez moi... c’est une infamie.

(Des gardes municipaux font sortir Crinet de
l’audience
.)

SCÈNE VIII.

Un salon.

CRINET.

Allons... allons... je crois qu’ils m’oublient, voilà quinze jours que cet imbécile de conseil m’a condamné à huit jours de prison, et je n’en entends plus parler... c’est pas l’embarras, j’ai fait dire que j’étais malade, et c’était adroit. Justement les assises où j’étais juré pour ce procès politique ont eu lieu pendant ce temps là, et comme ça je n’ai condamné ni les uns ni les autres, de façon que je garderai ma fourniture et que je ne serai pas exposé aux poignards empoisonnés des républicains, car il paraît maintenant qu’ils sont empoisonnés.

(Entre Suzon.)

SUZON.

Monsieur, voilà une lettre.

CRINET.

Voyons. (Il lit) «Puisque par votre impardonnable négligence vous avez favorisé l’acquittement des anarchistes en ne votant pas contre eux, puisque votre voix les eût fait condamner, je suis obligé de vous apprendre qu’à dater de ce jour la fourniture de la maison du prince vous est retirée... Je vous avais pourtant prévenu, mais votre caractère opiniâtre a prévalu sur les sages conseils d’un homme qui se disait votre ami et qui n’est plus que votre serviteur.»

Signé, LECLERC.

C'est parfait.. c’est au mieux, c’est trente mille francs de jetés à l’eau... C'est un bénéfice de 10,000 fr. par an d’annulé, c’est agréable, et ça parce que je n’ai pas voulu me livrer au couteau des assassins, à cause de leur imbécile de procès... mais à quoi sert une révolution alors, puisqu’on y perd plus qu’on y gagne... c’est une révolution de coupe-gorge alors... Pour qu’une révolution soit bonne, il faut qu’on y gagne... A ce compte là, les glorieuses sont un guet-apens, une infamie... Et moi qui les ai faites les glorieuses... c’est une horreur.

JACQUES LOPIN.

Pardon, excuse monsieur Crinet... si...

CRINET.

Allons... qu’est-ce encore, que veux-tu toi?...

LOPIN.

Monsieur Crinet, notre bon maître à tous, vos ouvriers vous chérissent d’une manière flatteuse... mais comme dit le Lyonnais, mourir en travaillant ou vivre en combattant.

CRINET.

Eh bien... après... qu’est-ce que ça prouve, pourquoi n’es-tu pas à ton métier... à travailler, paresseux... fainéant...

LOPIN.

Pardon excuse, monsieur Crinet, mais comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant... et voilà.

CRINET.

Est-il bête celui-là... qu’est-ce qui te parle de vivre et de combattre, va-t’en travailler imbécile.

LOPIN.

Monsieur Crinet, les autres m’ont dit de vous dire que nous ne voulions plus travailler, à moins que vous nous donniez dix sous de plus par jour.

CRINET.

En voilà bien d’une autre? mais ces gueux-là sont fous.

LOPIN.

Nous pas des gueux... nous Français, citoyens, patriotes... nous savons nos droits... vivre en travaillant...

CRINET, L'interrompant.

Vos droits... vos droits... Qu’est-ce que ça veut dire vos droits? bêtes que vous êtes?

LOPIN.

Nous pas fous... nous travailleurs et vous oisifs... et les oisifs doivent payer les travailleurs, c’est politique.

CRINET.

Politique... politique... est-ce que des ouvriers doivent savoir ce que c’est que la politique.

LOPIN.

Ah! pour ça, monsieur Crinet, pendant les glorieuses, vous nous avez dit que les ouvriers devaient avoir des droits politiques... et que même c’était eux qui feraient la chose de la loi, et que pour lors comme c’était eux qui faisaient la loi ils la faisaient eux-mêmes, et pour se donner les douceurs de la vie... et c’est pour la chose de vous obéir que vos ouvriers vous font la loi à vous-même, et veulent dix sous de plus ou sinon rien du tout, pas de travail... et comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant...

CRINET.

Ah, c’est comme ça... misérables, eh bien je vais aller chercher le commissaire, et puisque c’est une coalition, nous allons voir...

LOPIN.

Oui, monsieur Crinet... voyez voir, voyez voir... tous les hommes sont égaux... les oisifs et les travailleurs... Vous oisifs donner dix sous... nous travailleurs prendre les dix sous, et comme dit l’autre, vivre en travaillant ou mourir en combattant: vive l'Empereur...

CRINET.

Ah! je vais t’en donner du vive l'Empereur... Suzon, mon chapeau et ma canne, et vous en allez voir de belles... Il ne me manquait plus que ça, plus de fourniture, et augmenter les journées de mes ouvriers... c’est à n’y pas tenir!

(Il va pour sortir, entre Suzon égarée.)

SUZON.

Ah! mon Dieu, les gendarmes, les gendarmes...

CRINET.

Ah, ah, messieurs les scélérats, nous allons voir... voilà les gendarmes, voilà les soutiens de l’ordre public; nous allons voir... Allons, Lopin, soyez raisonnable, et j’oublie tout... voyons... j’ai pitié de toi, et je ne te fais pas empoigner comme je le devrais.

LOPIN.

Rien du tout comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant. Vous oisifs, donner dix sous,—nous travailleurs prendre les dix sous.

CRINET.

Eh bien misérable, tant pis pour toi.

(Entrent les gendarmes.)

CRINET au brigadier.

Caporal, voilà un homme que vous allez arrêter; il est le chef d’une coalition d’ouvriers. (Avec suffisance.) Je suis Crinet, négociant.

LE CAPORAL.

Pardon alors, mon bourgeois... mais c’est pas lui, c’est vous que j’arrête puisque vous êtes M. Crinet.

CRINET.

Comment ça, moi... je suis Crinet, vous dis-je... Jean Crinet, négociant.

LE CAPORAL montrant un papier:

C'est bien ça, mon bourgeois... Jean Crinet, bourgeois, huit jours de prison... condamné par la discipline... c’est pas long et on a des égards... du feu et de la chandelle, et on fait venir du dehors pour manger.

CRINET.

Comment, on pense encore à ça; et moi qui me croyais oublié...

LE CAPORAL.

Jamais..... oublié..... mon bourgeois, jamais.

LOPIN.

Monsieur Crinet, vos ouvriers...

CRINET.

Va-t’en,.. misérable,... je te chasse,... sors d’ici.

LOPIN sort en disant:

Mourir en combattant, ou vivre en travaillant.

CRINET avec une rage concentrée:

Et voilà ce que j’y gagne à cette belle révolution; je perds une fourniture, je suis condamné à la prison; mes ouvriers se coalisent... Faites donc des glorieuses. (Au caporal avec dignité.) Vous me permettrez, caporal, de faire mes adieux à ma famille, et de faire un paquet.

LE CAPORAL.

Oui, bourgeois.

CRINET.

Suzon, où est mon épouse?

SUZON sanglotant.

Hi, hi, hi.

CRINET affectant le calme.

Je vous reverrai, Suzon... je vous reverrai... Dieu ne m’abandonnera pas... Où est mon épouse?...

SUZON pleurant.

Hi, hi, hi.

CRINET.

Ah ça, je te dis de ne pas te désespérer. (Avec une amère ironie.) Car je ne crois pas que ce soit ma tête qu’on veuille... pourtant on y va d’un train. Mais encore une fois où est mon épouse, Suzon?

SUZON.

Madame est au bain.

CRINET.

Mon épouse est au bain... pendant qu’on me traîne au cachot, qu’on me charge de fers. (D'un air imposant.) Où sont vos chaînes, caporal.

LE CAPORAL.

Oh, il n’y a pas de chaînes, mon bourgeois; un fiacre...

CRINET.

Allons, je supporterai les tortures jusqu’au bout. Suzon, tu diras à mon épouse de m’envoyer du linge, des gilets de flanelle, des bonnets de coton, des serre-têtes, des couvertures, deux oreillers, et un édredon; du café au lait le matin; à déjeûner à dix heures; à dîner à cinq, et un consommé le soir. Adieu, Suzon, et dis à Malvina que je n’ai qu’un regret, celui de ne l’avoir pas embrassée avant de...


Château de Saint-Brice, 15 août 1832.

—Une fois son œuvre terminée,—il est je crois, pour l’écrivain, deux manières de relire son livre:—La première est de le lire avec son esprit, à lui, la seconde de le lire avec l’esprit du public, si l’on peut s’exprimer ainsi.

De ces deux lectures si opposées,—résultent deux critiques bien distinctes.

La critique intime, personnelle de l’écrivain, qui est toujours, quoi qu’on puisse penser, la plus âcre, la plus incisive, la plus désolante.

Puis la critique qu’il suppose exercée par le public,—celle-ci moins amère, plus bienveillante, plus facile et plus juste.

Mais il arrive souvent, que ces deux critiques diffèrent essentiellement dans leurs résultats; car la critique du public blesse ordinairement à mort, ce qui était la joie, l’espérance, la conscience de l’écrivain.

Où il voyait, lui, un but utile et élevé, le public voit une pensée mauvaise et dangereuse.

Cette idée m’est venue hier,—en relisant ce recueil de contes, dans lequel la morale,—comme on dit, ne paraîtra sans doute pas assez respectée.

Or,—comme il n’est pas, à mon avis,—de rôle plus abject, plus infâme, que celui d’un homme qui spécule sur l’immoralité,—je dois non m’en défendre, car je ne crois pas qu’on puisse m’attaquer sous ce rapport,—mais bien poser ce que j’entends par la morale.

A mon sens,—la condition première de toute œuvre morale est la vérité.

Des critiques, gens de goût, de conviction et de haut savoir, m’ont reproché,—de m'être attaché,—dans la Salamandre, à prouver que le plus souvent il n’y avait que vice et infamie sur la terre:—et qui pis est,—vice heureux et vertu souffrante.—Ils m’ont encore reproché de ne rien montrer de consolant,—et d'être désespérant.

Mais aucun n’a attaqué la vérité de ce que j’avançais.

Cela ne pouvait être autrement.

Maintenant que cette vérité a été adoptée,—me permettra-t-on d’essayer de démontrer que les conséquences que je tâche d’en tirer, en montrant la société telle que j’ai cru la voir,—que ces conséquences sont peut-être,—consolantes,—au lieu d'être désespérantes,—ainsi qu’on l’a dit.

Il sera donc irrévocablement démontré... que dans tout état social ou barbare, la vertu est une rare et précieuse exception, une anomalie, un phénomène, tandis que tous les hommes naissent organiquement envieux et égoïstes.

—Ceci est le vrai.

—Or, dès qu’un homme retrace avec naïveté le vrai—on l’accuse d’émettre un système désespérant.

—Il s’est trouvé au contraire des philosophes, qui pénétrés de ce dicton—qu’on ne doit point parler d’échafaud devant un condamné—ont voilé cette vérité, et l’ont remplacée par cette fausseté flagrante:

Dans notre état social les hommes enfin rapprochés, polis par la civilisation, sont serviables, purs, généreux, dévoués;—le vice seul est une rare et odieuse exception. Nous sommes régénérés.

—Ceci est le faux.

—Or, on a vanté, loué les philosophes qui émettaient un système si consolant.

A mon avis c’était à tort;—car ils agissaient, ce me semble, comme ces gens qui pour chasser la peste, brûlent des parfums au lieu d’employer des sanifiants dont l’âcreté pénétrante blesse l’odorat; mais rend l’air pur et viable au lieu de masquer sa corruption et sa fétidité.

Et ce qui m’a toujours paru fort singulier—c’est que ces dangereuses utopies, ces rêves de perfectionnements anti-naturels soient justement éclos de cette école philosophique du dix-huitième siècle;—école fausse, athée, impie, régicide, dont les adeptes joignaient aux vices élégants de la cour les passions envieuses et brutales de la populace.

Or, ces systèmes sociaux et politiques basés sur la perfectibilité,—ont je crois, opéré l’effet tout contraire à celui qu’en attendaient les inventeurs.

Car il y a dans les sociétés qui déclinent, des instants de vertige tels, que des rhéteurs, ne se contentant plus des systèmes faits pour les hommes, sont nécessairement obligés d’inventer des hommes pour les systèmes nouveaux qu’ils créent.

Oui, alors on suppose l’homme perfectionné, éclairé, dépouillé de son limon primitif, entraîné vers le bien, comme l’aiguille aimantée vers le pôle—et l’on part de cette menteuse et déplorable théorie pour lui donner des droits, pour élever des codes politiques destinés à régir ces êtres régénérés comme on les appelle.

Malheureusement il ne manque aux nouveaux Prométhées que le feu qui puisse animer ces produits fantastiques de leur imagination, autrement dit la vérité.

Aussi qu’arrive-t-il,—vous comptez sur des anges à conduire et pour cela que faut-il, mon Dieu! une rêne d’or ou de soie, un sceptre d’ivoire... à peine quelques liens fragiles... et encore cachés sous des fleurs... et encore... doux anges pourquoi les diriger? Leurs ailes nacrées ne tendront-elles pas à les porter vers un ciel d’azur,—leur âme immortelle ne s’élancera-t-elle pas vers l’infini!—livrons-les donc à la noble impulsion de leur nature; encore une fois croyez aux anges... c’est si consolant, cela épanouit tant le cœur... il y a tant de poésie dans cette conviction.

—Et l’on croit aux anges.

Alors comme on croit aux anges, on devient philanthrope, ami de l’homme, bienfaiteur de l’humanité,—apôtre de la liberté et de l’égalité.

Malheureusement il se trouve que les beaux anges sont des démons hideux, sordides, implacables, stupides qui, d’un bond, brisent rênes d’or et chaînes de fleurs,—incendient, pillent, égorgent, et ivres de sang et de vin, se vautrent au milieu des débris fumants d’une société tout entière,—jusqu’à ce qu’un mors de fer et un fouet sanglant tenus par une main rude et forte les ramènent à leur joug.

—Voilà ce qui est arrivé plus d’une fois,—et voilà ce qui m’a dégoûté de croire aux anges;—car ainsi que tout homme d’âme généreuse, j’y ai longtemps cru,—mais je n’y crois plus.

Au contraire, maintenant,—rien ne me semble plus pernicieux, plus anti-social, que de faire voir l’homme en beau.

—Les hommes qui ont bien gouverné,—ou qui du moins ont exercé la plus grande influence sur les hommes;—car qui peut juger du bien ou du mal gouverner?—Ceux-là, dis-je, qui ont agi le plus puissamment sur les hommes—sont ceux qui ont le mieux étudié, connu, approfondi, leur nature,—qui se sont le plus rapprochés du vrai,—et se sont convaincus de cette maxime que je donnerais peut-être comme juste et simple si elle n’était pas mienne:—que lorsqu’on gouverne des hommes, il ne faut jamais penser qu’à leurs vices.

Parce qu’ainsi que nous l’avons dit, l’éducation, la civilisation la plus avancée,—ne modifieront jamais ces deux principes organiques et vitaux de notre existence physique et morale:—l’envie et l’égoïsme.

—Charlemagne,—Louis XI,—Richelieu,—Mazarin,—Louis XIV,—Bonaparte,—avaient d’abord commencé par apprendre l’algèbre des passions,—si l’on peut s’exprimer ainsi.—Puis ayant fait la somme des vices et des vertus,—ils avaient agi d’après le total.

Mais voici, encore, que pour justifier la pensée morale de quelques contes frivoles,—je m’égare dans des questions d’un ordre bien élevé...

Pour redescendre à mon sujet, je ramènerai la discussion dans un cadre plus étroit,—Il ne s’agira plus de nations, mais du cercle de monde dans lequel nous vivons chaque jour.

Figurez-vous, un homme agissant sous l’influence de la lecture d’un livre,—ce qui n’arrive ordinairement pas;—mais enfin, je l’admets.

—Cet homme aura lu un livre consolant,—dans lequel l’auteur ayant prouvé en phrases sonores que tout est parfait dans le monde, aura dit à notre homme en manière de résumé:—

Allez, Monsieur, la probité, la chasteté, le dévoûment sont des plus communs ici-bas.—Si une femme vous sourit,—croyez à la femme;—si un ami vous tend la main,—croyez à l’ami.—Si un homme politique vous dit: j’agis sans aucun intérêt passé, présent, ou futur; ce que je dis, c’est ma conscience qui me le dicte.—Croyez à la conscience de l’homme politique,—Monsieur.—croyez-y.—Allez, monsieur, ne vous défiez de rien, ne redoutez rien, sortez la tête haute, souriez à tous propos, épanouissez-vous l’âme au soleil de la confiance. Les hommes sont justes, les femmes chastes.—Ne fermez pas votre caisse, Monsieur,... Les verroux sont inventés par les pessimistes—et si vous êtes député, Monsieur, demandez bien fort l’abolition de la peine de mort.—prenez en main, sans rougir, la cause de tout ce qu’il y a d’infâmes, de voleurs et de meurtriers dans le monde.—Les bagnes vous en sauront gré, Monsieur, car vous débarrasserez ces braves gens du dernier dieu vengeur, et de la dernière providence, auxquels ils crussent encore.—Je veux dire le bourreau—et la guillotine.

—Allez,—encore une fois, Monsieur,—nous sommes tous frères, et si on vous a volé votre mouchoir ou votre montre,—c’est un de vos frères—qui, voulant avoir un souvenir de vous, son frère,—se sera exagéré les devoirs de l’amitié, voilà tout.

De sorte que le croyant, le consolé, s’en ira tranquillement, promener partout sa bonne et confiante figure, rira à chacun, comptera sur sa maîtresse, sur son ami;—dira en parlant du peuple: ce bon, cet excellent peuple; appellera les procureurs du Roi, des buveurs de sang,—et se pâmera d’aise devant le flasque et mou bavardage des avocats.

Des avocats qui dans l’intérêt de l’humanité vous prouveront—qu’un homme arrêté, ayant encore le couteau dans la gorge de celui qu’il vient d’assassiner,—que cet homme, dis-je,....... a bien tué si vous voulez, mais si peu, si peu,—et puis c’était vraiment sans y penser, le brave homme,... il n’y avait pas préméditation, je vous jure, c’était l’occasion l’ivresse la folie;...—enfin, l’avocat termine en invoquant l'humanité à propos d’un assassin.

Je parle des avocats au criminel, qui plaident ayant la conviction intime de la culpabilité de leur client,—qui défendent l’auteur d’un meurtre flagrant. Je me hâte de déclarer que j’ai toujours admiré sans la comprendre cette sublime abnégation de l’avocat.

Mais pour en revenir à notre consolé, voilà que le soir même du jour où il a lu ce beau livre si consolant, il court avant l’heure accoutumée chez sa maîtresse, pour lui dire combien il croit en elle,—de sorte qu’il trouve, chez cet ange descendu des cieux, un rival en train d'être heureux, et ce rival est un ami intime qu’il a obligé de son crédit et soutenu de son épée...

Le lendemain son bon vieux fidèle serviteur, qui tout-à-fait né pour le prix Montyon,—et jusque-là, vrai modèle de vertu,—parce qu’il n’avait pas été tenté,—son fidèle serviteur s’approprie une bourse que son maître a laissé errer négligemment, depuis qu’il a foi aux hommes.

Et puis le surlendemain, cet excellent peuple, prenant notre consolé pour un empoisonneur, parce qu’il a l’air distrait et marche rêveur, pensant aux réalités peu consolantes, qui viennent de l’accabler, cet excellent peuple le met dans la dure alternative d'être assommé, ou d’avaler un flacon de vinaigre anglais, trouvé sur lui, afin de prouver en le buvant, que cet anti-cholérique n’était pas du poison destiné à éclaircir cette estimable population.

L'homme consolé, naturellement fort perplexe se décide enfin pour le vinaigre, et en meurt, ou peu s’en faut.

Or, s’il en revient,—il me semble qu’il commencera d’abord par maudire l’écrivain consolant, qui l’avait ainsi lancé nu, désarmé, souriant et crédule,—au milieu d’un monde armé de haine, de cupidité, de luxure, d’envie et cuirassé d’égoïsme. Il me semble qu’il aura le droit de haïr les hommes de toute la confiance qu’on lui avait inspirée à leur égard,—et que peut-être le but consolant du livre aura été manqué.

Que si au contraire, on avait dit à notre désolé consolé, défiez-vous des hommes,—Monsieur,—ici-bas chacun joue pour soi,—on ne saurait trop vous le répéter, Monsieur,—l’envie et l’égoïsme—sont les deux grandes sources d’où découlent toutes nos passions, tous nos sentiments, et encore, Monsieur,—il est inutile de diviser ce qui fait un tout,—l’envie n’est que la manifestation de l’égoïsme,—car l’envie exprime ce que l’égoïsme pense.

Ainsi, Monsieur, pénétrez-vous bien de ceci.—Ce qui vous bat dans la poitrine,—ce qui à chaque pulsation semble vous dire:—tu vis.—C'est l'égoïsme,—c’est le moi.—

L'égoïsme,—admirable Protée qui prend toutes les formes, qui joue tous les sentiments,—semble se plier à toutes les abnégations,—parce qu’au fond il y trouve sa pâture et sa vie—comme ces hideux vampires qui savent revêtir les formes les plus séduisantes pour mieux pomper au cœur de leurs victimes le plus pur d’un sang chaud et vivifiant.

Quant au bien que fait l’égoïsme, Monsieur, cela ressemble assez aux effets salutaires de la foudre,—qui après avoir tué dix personnes, rendra par hasard le mouvement à un paralytique.

Ceci est triste, triste je le conçois;—mais cela est.—Ne comptez donc jamais sur un sacrifice de la part des autres,—et attendez-vous à être sacrifié si vous tenez mal vos cartes dans cette partie ou chacun tire à soi.—Je vous le répète, Monsieur, ceci est triste,—et nos régénérateurs patentés n’ont obtenu aucune amélioration morale,—jusqu’à présent,—parce que les hommes ne seront vertueux que lorsqu’on leur prouvera qu’il est matériellement de leur intérêt d'être vertueux.—Or ici est la difficulté, Monsieur,—car qui dit vertu dit dévoûment aux autres;—et qui dit intérêt,—dit dévoûment à soi-même.

En fait d’amour et d’amitié,—de relations sociales ou politiques,—il faut donc choisir, être dupe ou fripon,—vous voilà prévenu, Monsieur;—maintenant mettez vos mains sur vos poches, et entrez dans le coupe-gorge.

Alors notre homme désespéré, comme on dit, par cette vérité brutale,—se hasardera dans le monde, mais avec défiance, calcul et soupçon.—Il examinera, il craindra et il atteindra enfin ce point culminant de la sagesse,—le doute.—

Une déception qu’il aura prévue,—une séduction intéressée à laquelle il aura échappé,—une arrière pensée qu’il aura déjouée,—ne le consoleront pas il est vrai de la dégradation humaine,—mais lui donneront le moyen de lutter contre elle.

Chaque découverte qu’il fera dans le cœur social, ne changera pas cet abîme noir et profond en prairie verte et riante,—mais au moins elle donnera au désespéré le moyen de se conduire à travers ses circuits ténébreux.

Ou bien, comme après tout, l’égoïsme n’est pas toujours au vif,—comme grâce à la civilisation, le vice a ses coudées franches, que le champ de la corruption est vaste; comme il y a mille manières, mille espèces de démoralisation, comme on en a fait un échange fort avantageux, comme il existe au fond du cœur des hommes une touchante sympathie qui les porte à s’unir pour tromper leurs semblables...

De ce que la collision des vices n’est pas inévitable; de ce que n’ayant par hasard—marché dans le soleil de personne; de ce que les voleurs partagent scrupuleusement entre eux, voleurs, le butin qu’ils ont pillé;—de ce qu’ayant passé à côté du reptile sans le froisser,—le reptile ne l’aura pas mordu.....

Notre désespéré—conclura peut-être que les serpents sont sans venin,—et les hommes sans cupidité, sans haine, sans égoïsme.

—Alors les trouvant d’autant meilleurs qu’on les lui avait montrés plus méchants, ne sera-t-il pas plus véritablement consolé que celui qui les trouvera envieux et cupides, croyant les trouver bons et dévoués?

Me sera-t-il enfin permis de conclure... que le système qu’on attaque comme désespérant a pourtant, ce me semble, deux avantages réels.

—Ou les faits reconnus—prouvent sa vérité,—et alors il donnent l’avantage de pouvoir se tenir en garde contre une société qui vous est hostile,—par cela même que vous êtes un de ses membres,—ou les circonstances font que cette vérité ne s’aperçoit pas tout entière;—alors on a l’avantage de pouvoir accuser la vérité d’exagération,—on a foi aux hommes,—et la croyance est d’autant plus douce que la méfiance a été plus amère.

Et puis d’ailleurs, pour dernière raison,—je dirai que je ne crois pas (quant à moi) qu’un écrivain puisse adopter, à son gré, tel ou tel système, consolant ou désespérant.

Il en est de cela comme du sentiment de la couleur chez un peintre.

—C'est un phénomène tout organique chez le peintre,—tout intime chez le poète.

—Conformation d’optique chez l’un,—disposition d’âme chez l’autre;—mais chez tous deux—la réaction de ces influences est irréfragable.

Rubens voyait blanc et rose,—le Murillo voyait jaune,—Michel-Ange voyait gris;—et ces tons prédominent dans leurs œuvres.

Il est inutile de dire que je cite ces grands noms comme preuves,—et non comme points de comparaison; mais il est, je crois, une façon de voir dominante chez tout homme intelligent—qui imprime à ses pensées, à sa logique et à ses créations un caractère identique.

L'éducation, l’expérience, le savoir, pourront modifier ou exagérer, mais jamais changer ce cachet,—bon ou fatal pour l’écrivain.

Encore une fois,—l’on se tromperait, en pensant que c’est de gaîté de cœur,—par caprice d’imagination ou fantaisie d’artiste qu’on se voue à telle croyance.

Non, non, ce n’est pas une œuvre d’art comme on dit,—qu’une conviction profonde, ardente et douloureuse qui fait corps avec vous, qui se révèle dans vos joies et dans vos larmes,—qui vous tient sous son implacable obsession, et colore tout de son reflet puissant...

—Non, non, ce n’est point une question de poésie, c’est une question vitale.—Oh! si l’on pouvait se choisir une conviction, j’en sais de bien nobles, de bien poétiques, de bien consolantes, au sein desquelles j’irais oublier un doute affligeant, et qui déployant leurs ailes d’or m’entraîneraient avec joie dans un monde infini d’espérance et d’amour.

Mais,—je le répète, quoique jeune,—chaque pas que je fais dans l’étude,—du monde,—de l’histoire et de moi-même,—venant ajouter à ma conviction,—un fait,—une date—ou une preuve;—je ne fais pas de système,—je dis seulement ce que je vois,—ce que je sais,—ce que j’éprouve.

EUGÈNE SUE.

 

FIN.