L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus caractéristiques, un aperçu du Quadragésimal spirituel, imprimé en 1520;
c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune du coffre du coeur.
... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages spirituels.
Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné de larder sa Cathédrale, et il vaut bien la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux lardons41.
En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel à la Vierge qui devait enfanter, Virgini pariturae.
Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...» Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans son sein42! Qui doutera, après cela, de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de la Cathédrale, est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin, au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et des diverses sortes de moines?
V
Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, comme d'autres pages de la Cathédrale prouvent qu'on n'apprend pas facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation43; qu'on ne l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout empâtée...»44. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne45. C'était la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «O felix nox, dit plus tard Pierre de Dace, o dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!» Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein». Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement: «Caro, cariori, carissimo frati—Christina sua tota...» Cette correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de la Cathédrale.
Note 43: (retour)Cardinal Lamberti: De Canonis. (Cité par Brière de Boismont, Hallucinations, 2e éd., p. 523.)
Note 44: (retour)Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, op. cit., observations 73 et 74.
Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu; ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient, on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent les maladies46.» Ils résident spécialement dans les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu au gibet pour la purification de l'air, ut naturam purgaret.»
Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins, savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre ont été plaqués au hasard de la cueillaison.
Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter la Cathédrale comme un véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un beau livre.
1898.
II
PSYCHOLOGIE DU PAGANISME
Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort illustré, vir admodum illustris; il était du moins fort savant, comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens47». Ce livre du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions. Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints, les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.
Note 47: (retour)A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.
On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples, s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre sa vérité.
«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger48, un contrat perpétuel avec la divinité.» Mais la vie de l'homme pieux ou du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y a un accommodement.
Dans le Journal inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de moins humain dans l'homme.
Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la religion, qui est encore à peine pressentie.
La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des formules. Le
MERCURIO ET MINERVAE
DIIS TVTELARIB.
est devenu, dans la suite des temps,
MARIA ET FRANCISCE
TVTELARES MEI
et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente, et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue.
II
Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la métamorphose ingénue:
Martirii gestans virgo Martina coronam
Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.
Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse, la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas. En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les utiliser.» Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang!49» Mais, pape romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies en France et en Allemagne. L'auteur des Conformités les loue de leur rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères de l'Église pour corroborer son fanatisme.
Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.
Dans une précédente étude50, on a donné quelques exemples de la continuité religieuse.
En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail d'érudition.
Les Romains vénéraient Spiniensis, qui protégeait leurs champs contre les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes aux troupeaux51; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon, N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. Spiniensis est champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à Trivia et à ses obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers. On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, dii semitales, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu était sacré: solvere vota, payer le prix convenu au contrat. Si ce prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres, du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du fidèle.
Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne52: «Quales in commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras.» Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules, même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux, dit Apulée, au début de ses Florides, s'ils rencontrent sur leur route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières, déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant...», et parmi les motifs de ces sanctuaires il cite le truncus dolamine effigiatus et l'autel champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les offices; Diana servatrix devient tout naturellement Notre-Dame de Bon-Secours, ou de Recouvrance, et Diana redux c'est N.-D. des Flots, celle qui assure contre le péril des longs voyages.
Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était Silvanus. Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait volontiers de sanctus et il était le maître des Lares:
SILVANO
SANCTO. SACRO
LARUM. CÆSARI
C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit celui de Sanctus Vitus, afin que les chrétiennes pussent invoquer sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et à donner aux anges des frères53.
Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur. Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui inspirait leur satire.
| Dieux
guérisseurs |
Saints
guérisseurs |
|||
| Priape |
Stérilité,
Impuissance |
S. Vitus
devenu S. Gui, S. Guignolet, S. Paterne. |
||
| Strenua |
Faiblesse |
S. Fort. |
||
| Apollon |
Peste |
S. Roch, S.
Sébastien. |
||
| Hercule |
Epilepsie |
S. Sébastien. |
||
| Junon Lucine |
Douleurs de
l'enfantement |
Ste Marguerite. |
||
| Vibillia fait
retrouver leur chemin aux voyageurs égarés. |
S. Antoine de Padoue
fait retrouver les objets perdus. |
|||
| Hippona, ou Epopona |
Maladies des chevaux |
S. Georges. S. Eloi. |
Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le parallélisme, avec plus ou moins de précision. A Febris, qui éloignait la fièvre; à Rubigus, qui préservait les blés de la rouille; à Stercutius, qui donnait sa valeur au fumier; à Orbona, qui protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues jeux de mots, car:
S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.
S. Léger — de l'embonpoint.
S. Ouen — de la surdité.
S. Claude — les éclopés.
S. Cloud — des clous et boutons.
S. Boniface — de la maigreur.
S. Atourni — des étourdissements.
Ste Claire, S. Clair, Ste Luce et
Ste Flaminie de Clairmont— des maux d'yeux.
S. Genou — de la goutte.
Dans le symbolisme54, saint Georges et son dragon figurent Hercule et l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest; Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; Sainte Éligie protège Anvers; S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohême. Même race, même psychologie, même religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur républicaine, on offrit des bouquets à la Marianne de la place de la République; pour exister dans l'âme du peuple, elle avait dû se diviniser.
Note 54: (retour)Sur cette question M. Gaidoz, directeur de Mèlusine, est l'homme du monde le mieux documenté.
Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples païens qui, dans leurs noms nouveaux, laissent lire leur généalogie55:
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Temples Jupiter FeretriusLa Bonne Déesse Apollon Capitolin Isis (au cirque de Flaminius) Minerve Vesta Romulus et Remus |
Eglises In Ara Coeli.Ste-Marie Aventine. Ste-Marie du Capitole. Sancta Maria in Equirio. Ste-Marie sur la Minerve N.-D. du Soleil. S. Côme et S. Damien |
Note 55: (retour)Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très sûrs, dans la Lettre écrite de Rome, de Conyers Middleton Amsterdam, 1764.
Les chaires en marbre de certaines églises de Rome sont des baignoires qui viennent de Dioclétien; dans la cathédrale de Naples, les fonts baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte ornée de très beaux bas-reliefs où se lit l'histoire de Bacchus56. Près de Monteleone, une Ariane mutilée, dressée près d'une fontaine, est vénérée sous le vocable de Santa Venere57; les femmes invoquent son secours en de «certaines circonstances» que le révérend n'ose préciser, mais qui doivent être à la fois la stérilité et les peines de coeur. Dans le voisinage il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La plus ancienne église bâtie à Naples remplaça un temple dédié à Artemis; c'est la Madone qui assuma toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, où elle succéda à Vénus Euplua, nom qui correspond exactement à N.-D. des Flots.
Note 56: (retour)Paganism in the Roman Church, by the Rev. Th. Trede, pastor of the evangelical church of Naples (The Open Court, June 1899). Ce révérend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attristée, le travail des Conformités. On ne saurait trop encourager ces sortes de travaux; dirigés contre le romanisme populaire, ils en sont la plus utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante étude de M. Trede.
Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle, rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel
qui s'est substitué à Calchas dans le même office. Le Mont Cassin jadis fréquenté par Apollon Python sert maintenant de retraite à S. Martin, autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse continue au peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En général, comme l'a démontré M. Marignan58, les pèlerinages aux tombeaux des saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape; mais par la force du principe d'utilité, sans lequel aucune religion ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent guérisseurs et, d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, très fréquemment, a succédé à ces divinités bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le peuple a retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, la pitié des Asclépiades59.
Note 59: (retour)Cf. la préface des Mimes d'Hérondas, trad. de P. Quillard; Paris, Mercure de France, 1900.
Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la colline sacrée.
Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté. Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes, toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode.
On a donné tous ces détails pour fixer les idées et pour faire réfléchir. Ils valent bien une dissertation méthodique. Comme il s'agit d'insinuer et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas le dessein d'insister ni conférer les cérémoniaux, les moeurs, les usages, ni de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est une tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter et, à Rhodes, Héraclès, et que le cardinal Bellarmin60 constate que de son temps les fidèles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, et blasphemando meretricem appellare non timent. Les parallèles se gâtent quand on multiplie les détails et les points de comparaison. Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de préparer ses arguments.
Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées, selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni réformer, ni diriger.
Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance au protestantisme;
Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance au catholicisme.
Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante.
Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale.
On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer la porte de l'autorité.
Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares.
La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie.
Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes n'est jamais mauvais.
Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même ordre le Pater Noster et l'Oraison à Sainte Apolline contre le mal de dents. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe?
Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques; mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme, que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la minute même où la sensation nous avertit de notre existence!
On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures.
Mai 1900