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La culture des idées

Chapter 26: III
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About This Book

A series of essays that interrogate the nature of literary style, asserting that style blends an unteachable personal singularity with disciplined craft and shapes the value of ideas. The author examines subconscious processes of creation and the dissociation of thought, evaluates Stéphane Mallarmé and contemporary debates about decadence, and meditates on perennial pagan instincts and the moral dimensions of love. Throughout, paradox and irony puncture easy assertions while historical and aesthetic comparisons trace how cultural change alters taste, the balance between form and content, and the obligations and limitations inherent in literary expression.



VI

LA MORALE DE L'AMOUR

I

Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science, au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing61, entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés manuels des confesseurs et les piquantes dissertations in sexto qui charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on raillait la «joie imparfaite»62, et les «secrétaires des demoiselles» donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit.

Note 61: (retour)

L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales, p. 215.

Note 62: (retour)

Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et parlant à sa compagne. Cette pièce se trouve dans plusieurs Recueils du temps.

«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et l'impuissance de manger beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres; car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique; l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique.

L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans un couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. Leur chasteté est un état physiologique et qui, en général, ne comporte pas plus l'idée de vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a ou il n'y a pas désir et, hors les cas où il n'est que morbide, le désir se résout en acte. Cela est particulièrement impérieux dans la sexualité; l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant mu par aucune idée religieuse, parle ici comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre la turbulence sexuelle63.» Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation vertueuse ou de la vertu forcée; la vertu physiologique, celle qui est la conséquence légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du moins de telles «sauvegardes». On n'agit décemment qu'en conformité avec sa propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste à nous demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car aux grands maux les grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux, il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question que traitent très sérieusement les casuistes, et quelques-uns sont indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe.

Note 63: (retour)

L'Instinct sexuel; évolution et dissolution, p. 301.

La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints, même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique; Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle de la tyrannie scientifique:

«L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et un ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d'un tempérament froid; en revanche, il est permis à plusieurs autres de voir avant cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission leur est accordée, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des moyens contre nature; des maîtresses matrones et des maîtres vieillards pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un tempérament plus ardent stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement préposé à la génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent être plus ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent réciproquement le mieux. C'est après s'être baignés et seulement toutes les trois nuits qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des hommes grands et bien constitués; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments se fondent et qu'ils produisent une race bien constituée... L'homme et la femme dorment dans deux cellules séparées jusqu'à l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin décident quelle est l'heure la plus propice64.» L'astrologue donne à ce programme érotique un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue manque au projet de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait sa réhabilitation que de tenir désormais la chandelle conjugale et de donner aux époux, sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.

Note 64: (retour)

La Cité du Soleil; trad. de J. Rosset, p. 181, Oeuvres choisies de Campanella. Paris, 1847.

On aurait pu aussi bien citer Platon, République, V, que Campanella suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX de cette même République, où il considère l'histoire pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue. Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des utopistes; disons: ces grands enfants.

Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la préciser.

II

L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain, nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion ridicule dans la mauvaise littérature65.

Note 65: (retour)

La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la République, V:

«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société, et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la douleur d'un seul membre.»

Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé et la puissance de la république.

L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre favori un mal plus grand encore.

Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.

Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original, s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut dépecer de souvenir.

Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction. L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute, par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis des législateurs de l'amour.

III

Quelle est la morale de l'amour?

Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé; et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct par excellence66. C'est ce que reconnaissent implicitement même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit «le succès»67, n'est pas sans croire que la Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène. Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile.

Note 66: (retour)

Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (Colloquium VII, Fescennini): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»

Note 67: (retour)

Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.

Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?

Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement mollities. Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.

Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et la débauche; et le mariage n'est qu'un remedium amoris accordé par la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin ecclésiastique fornicatio ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir les raffinements sexuels, les appelant des pratiques more bestiarum, alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées68. L'apôtre n'usait donc que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des rapports sexuels.

Note 68: (retour)

Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage de M. Féré.

Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.

L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans peur et sans pudeur. Le mot pudor n'a pas du tout le même sens en latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur, convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses: les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.

C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand désarroi dans les moeurs:

Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum

Contagemque alio non usquam tempore visam,

dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du monde.

Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes de la science appellent assez justement la promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal. La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage, qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel raffinement sentimental.

Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux.

Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et ne doit pas s'imposer.

De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde moderne sa conscience intellectuelle.

Juillet 1900.



VII

IRONIES ET PARADOXES

I

CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN

«... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par là.»

Jonathan Swift,
Lettre d'avis àun jeune poète (1720).

La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part; qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur; vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:—je l'avoue encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune terre, reçois la graine et sois féconde.

I

Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique; cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies, ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide et plus rémunérateur.

II

De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander cet usage.

Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques autres notions touchant la pacotille,—laquelle, en somme, se composera de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres et aux ronces;—car je ne suppose pas que vous possédiez naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas besoin.

III

Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir gras.» Et cette devise, outre ses deux sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième, ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus de génie, et avec moins de bonne volonté,—mais, avec un sage régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.

Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.

Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature, l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.

IV

Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire—naturellement proportionnelle au chiffre inscrit;—à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais aussi d'une méthode.

V

Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu (pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne soit journellement d'usage dans le langage familier.» Toutes les autres règles découlent de celle-là; bien observée, elle suffit à préserver de «l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.

Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures, jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là? Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles et les plus délicats.

VI

En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.

Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer par les fenêtres.

Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous, n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle. Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.

VII

Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui, ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.

Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire, sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse de votre coeur.

VIII

Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,—ce qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les autres.

Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue, virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important. Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.

Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge, la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, et on peut danser dessus pendant des nuits entières.

Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile, en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée. Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez toujours renier.

La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.

IX

Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand bien.

X

Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile) cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation, si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires.

Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource de la sincérité.

XI

Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. Un louis donné à propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a profit à être l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos obligés passeront à l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une dépense modérée, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-là se contentent de peu. Soyez généreux avec les ivrognes: l'homme retrouve quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau de conscience; en cet état, sa reconnaissance se traduira peut-être par un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux réputations littéraires.

Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui présentent une chance de réclame, aux livres de vos confrères pauvres, aux statues de poètes défunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec décence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela passera inaperçu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte de la poste. J'ai connu un jeune écrivain riche et économe qui, par ce moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait tous les ans plus de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague à sa maîtresse.

XII

N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire votre portrait, que cela soit d'après un dessin très beau, mais très inexact: il y a dans la vie bien des circonstances où il est agréable de ne pas être reconnu par les imbéciles. Vous aurez encore le plaisir de tromper le public et de duper les physionomistes.

Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion définie. Sur ce point, comme généralement sur tous les autres, à moins que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez l'opinion moyenne, l'opinion de tout le monde. Si vous étiez Juif, je vous conseillerais de fréquenter les chrétiens et de mépriser votre race, de feindre une conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des deux partis; aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance: d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans le monde littéraire, que d'avouer une conviction religieuse ou métaphysique; instruisez-vous plutôt de la question des tirages et des passes, devenez une autorité en cette matière, qui est comme la pierre de touche du véritable écrivain.

La politique vous sera un peu moins indifférente. Soyez socialiste, sans hésitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie, promettre à un jeune homme, pour ses vieux jours, un siège de sénateur.

XIII

Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec n'importe quel dialogue.

Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous, moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes.

N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.

Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés, et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure, qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur pour un journal et pour le public.

Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune, ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.

Septembre 1896.