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La Curée

Chapter 7: V
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About This Book

The narrative follows a wealthy speculator and his younger wife amid a city's rapid real-estate boom, tracing their lavish lifestyle, erotic entanglements, and the schemes that finance their social ascent. Vivid scenes of fashionable promenades and domestic extravagance sit alongside sharp depictions of high society's appetite for status and profit. Central themes include greed, social ambition, and the corrosive effects of speculative capitalism on intimacy and morality. The work moves between broad urban panoramas of redevelopment and close psychological observation, driving toward increasing decadence and the threat of financial collapse.

—Eh! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombre de la pièce, mais vous étouffez, ici!... Toujours vos douleurs névralgiques, n'est-ce pas? C'est le chagrin. Vous prenez la vie trop à cœur.

—Oui, j'ai bien des soucis, répondit languissamment Renée.

La nuit tombait. Elle n'avait pas voulu que Céleste allumât une lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur rouge, qui l'éclairait en plein, allongée, dans son peignoir blanc dont les dentelles devenaient roses. Au bord de l'ombre, on ne voyait qu'un bout de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mains croisées, couvertes de gants de coton gris. Sa voix tendre sortait des ténèbres.

—Encore des peines d'argent! dit-elle, comme si elle avait dit: des peines de cœur, d'un ton plein de douceur et de pitié.

Renée abaissa les paupières, fit un geste d'aveu.

—Ah! si mes frères m'écoutaient, nous serions tous riches. Mais ils lèvent les épaules quand je leur parle de cette dette de trois milliards, vous savez?... J'ai bon espoir, pourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en Angleterre. J'ai si peu de temps à moi!...

Enfin je me suis décidée à écrire à Londres, et j'attends la réponse.

Et comme la jeune femme souriait:

—Je sais, vous êtes une incrédule, vous aussi.

Cependant vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de ces jours, d'un joli petit million.... Allez, l'histoire est toute simple: c'est un banquier de Paris qui prêta l'argent au fils du roi d'Angleterre, et, comme le banquier mourut sans héritier naturel, l'État peut aujourd'hui exiger le remboursement de la dette, avec les intérêts composés. J'ai fait le calcul, ça monte à deux milliards neuf cent quarante-trois millions deux cent dix mille francs.... N'ayez pas peur, ça viendra, ça viendra.

—En attendant, dit la jeune femme avec une pointe d'ironie, vous devriez bien me faire prêter cent mille francs.... Je pourrais payer mon tailleur qui me tourmente beaucoup.

—Cent mille francs se trouvent, répondit tranquillement Mme Sidonie. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.

Le brasier luisait; Renée, plus languissante, allongeait ses jambes, montrait le bout de ses pantoufles, au bord de son peignoir. La courtière reprit sa voix apitoyée.

—Pauvre chère, vous n'êtes vraiment pas raisonnable.... Je connais beaucoup de femmes, mais je n'en ai jamais vu une aussi peu soucieuse de sa santé. Tenez, cette petite Michelin, c'est elle qui sait s'arranger! Je songe à vous, malgré moi, quand je la vois heureuse et bien portante. Savez-vous que M. de Saffré en est amoureux fou et qu'il lui a déjà donné pour près de dix mille francs de cadeaux? Je crois que son rêve est d'avoir une maison de campagne.

Elle s'animait, elle cherchait sa poche.

—J'ai là encore une lettre d'une pauvre jeune femme.... Si nous avions de la lumière, je vous la ferais lire.... Imaginez-vous que son mari ne s'occupe pas d'elle. Elle avait signé des billets, elle a été obligée d'emprunter à un monsieur que je connais. C'est moi qui ai retiré les billets des griffes des huissiers, et ça n'a pas été sans peine.... Ces pauvres enfants, croyez-vous qu'ils font le mal? Je les reçois chez moi, comme s'ils étaient mon fils et ma fille.

—Vous connaissez un prêteur? demanda négligemment Renée.

—J'en connais dix.... Vous êtes trop bonne. Entre femmes, n'est-ce pas? on peut se dire bien des choses, et ce n'est pas parce que votre mari est mon frère que je l'excuserai de courir les gueuses et de laisser se morfondre au coin du feu un amour de femme comme vous.... Cette Laure d'Aurigny lui coûte les yeux de la tête. Ça ne m'étonnerait pas qu'il vous eût refusé de l'argent. Il vous en a refusé, n'est-ce pas?... O le malheureux!

Renée écoutait complaisamment cette voix molle qui sortait de l'ombre, comme l'écho encore vague de ses propres songeries. Les paupières demi-closes, presque couchée dans son fauteuil, elle ne savait plus que Mme Sidonie était là, elle croyait rêver que de mauvaises pensées lui venaient et la tentaient avec une grande douceur. La courtière parla longtemps, pareille à une eau tiède et monotone.

—C'est Mme de Lauwerens qui a gâté votre existence. Vous n'avez jamais voulu me croire. Ah! vous n'en seriez pas à pleurer au coin de votre cheminée si vous ne vous étiez pas défiée de moi.... Et je vous aime comme mes yeux, ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies: quand il y a trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument que je vienne pour vous admirer; oui, il me manque quelque chose; j'ai besoin de me rassasier de vos beaux cheveux, de votre visage si blanc et si délicat, de votre taille mince.... Vrai, je n'ai jamais vu de taille pareille. Renée finit par sourire. Ses amants n'avaient pas eux mêmes cette chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant de sa beauté. Mme Sidonie vit ce sourire.

—Allons, c'est convenu, dit-elle en se levant vivement.... Je bavarde, je bavarde, et j'oublie que je vous casse la tête.... Vous viendrez demain, n'est-ce pas?

Nous causerons argent, nous chercherons un prêteur....

Entendez-vous? je veux que vous soyez heureuse.

La jeune femme, sans bouger, pâmée par la chaleur, répondit après un silence, comme s'il lui avait fallu un travail laborieux pour comprendre ce qu'on disait autour d'elle:

—Oui, j'irai, c'est convenu, et nous causerons; mais pas demain.... Worms se contentera d'un acompte.

Quand il me tourmentera encore, nous verrons.... Ne me parlez plus de tout cela. J'ai la tête brisée par les affaires.

Mme Sidonie parut très contrariée. Elle allait se rasseoir, reprendre son monologue caressant; mais l'attitude lasse de Renée lui fit remettre son attaque à plus tard. Elle tira de sa poche une poignée de paperasses, où elle chercha et finit par trouver un objet renfermé dans une sorte de boîte rose.

—J'étais venue pour vous recommander un nouveau savon, dit-elle en reprenant sa voix de courtière. Je m'intéresse beaucoup à l'inventeur, qui est un charmant jeune homme. C'est un savon très doux, très bon pour la peau. Vous l'essaierez, n'est-ce pas? et vous en parlerez à vos amies.... Je le laisse là, sur votre cheminée.

Elle était à la porte, lorsqu'elle revint encore, et, droite dans la lueur rose du brasier, avec sa face de cire, elle se mit à faire l'éloge d'une ceinture élastique, une invention destinée à remplacer les corsets.

—Ça vous donne une taille absolument ronde, une vraie taille de guêpe, disait-elle.... J'ai sauvé ça d'une faillite. Quand vous viendrez, vous essaierez les spécimens, si vous voulez.... J'ai dû courir les avoués pendant une semaine. Le dossier est dans ma poche, et je vais de ce pas chez mon huissier pour lever une dernière opposition.... A bientôt, ma mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux sécher vos beaux yeux.

Elle glissa, elle disparut. Renée ne l'entendit même pas fermer la porte. Elle resta là, devant le feu qui mourait, continuant le rêve de la journée, la tête pleine de chiffres dansants, entendant au loin les voix de Saccard et de Mme Sidonie dialoguer, lui offrir des sommes considérables, du ton dont un commissaire-priseur met un mobilier aux enchères. Elle sentait sur son cou le baiser brutal de son mari, et, quand elle se retournait, c'était la courtière qu'elle trouvait à ses pieds, avec sa robe noire, son visage mou, lui tenant des discours passionnés, lui vantant ses perfections, implorant un rendez-vous d'amour, avec l'attitude d'un amant à bout de résignation. Cela la faisait sourire. La chaleur, dans la pièce, devenait de plus en plus étouffante. Et la stupeur de la jeune femme, les rêves bizarres qu'elle faisait n'étaient qu'un sommeil léger, un sommeil artificiel, au fond duquel elle revoyait toujours le petit cabinet du boulevard, le large divan où elle était tombée à genoux. Elle ne souffrait plus du tout. Quand elle ouvrait les paupières, Maxime passait dans le brasier rose.

Le lendemain, au bal du ministère, la belle Mme Saccard fut merveilleuse. Worms avait accepté l'acompte de cinquante mille francs; elle sortait de cet embarras d'argent, avec des rires de convalescente. Quand elle traversa les salons, dans sa grande robe de faille rose à longue traîne Louis XIV, encadrée de hautes dentelles blanches, il y eut un murmure, les hommes se bousculèrent pour la voir. Et les intimes s'inclinaient, avec un discret sourire d'intelligence, rendant hommage à ces belles épaules, si connues du tout-Paris officiel, et qui étaient les fermes colonnes de l'empire. Elle s'était décolletée avec un tel mépris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudité, que cela n'était presque plus indécent. Eugène Rougon, le grand homme politique qui sentait cette gorge nue plus éloquente encore que sa parole à la Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire goûter les charmes du règne et convaincre les sceptiques, alla complimenter sa belle-sœur sur son heureux coup d'audace d'avoir échancré son corsage de deux doigts de plus. Presque tout le Corps législatif était là, et, à la façon dont les députés regardaient la jeune femme, le ministre se promettait un beau succès, le lendemain, dans la question délicate des emprunts de la Ville de Paris. On ne pouvait voter contre un pouvoir qui faisait pousser, dans le terreau des millions, une fleur comme cette Renée, une si étrange fleur de volupté, à la chair de soie, aux nudités de statue, vivante jouissance qui laissait derrière elle une odeur de plaisir tiède. Mais ce qui fit chuchoter le bal entier, ce fut la rivière et l'aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes se les désignaient du regard, furtivement. On ne parla que de ça toute la soirée. Et les salons allongeaient leur enfilade, dans la lumière blanche des lustres, emplis d'une cohue resplendissante, comme un fouillis d'astres tombés dans un coin trop étroit.

Vers une heure, Saccard disparut. Il avait goûté le succès de sa femme en homme dont le coup de théâtre réussit. Il venait encore de consolider son crédit. Une affaire l'appelait chez Laure d'Aurigny; il se sauva en priant Maxime de reconduire Renée, à l'hôtel, après le bal.

Maxime passa la soirée, sagement, à côté de Louise de Mareuil, très occupés tous les deux à dire un mal affreux des femmes qui allaient et venaient. Et quand ils avaient trouvé quelque folie plus grosse que les autres, ils étouffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut que Renée vînt demander son bras au jeune homme, pour sortir des salons. Dans la voiture, elle fut d'une gaieté nerveuse; elle était encore toute vibrante de l'ivresse de lumière, de parfums et de bruits qu'elle venait de traverser. Elle semblait, d'ailleurs, avoir oublié leur «bêtise» du boulevard, comme disait Maxime. Elle lui demanda seulement, d'un ton de voix singulier:

—Elle est donc très drôle, cette petite bossue de Louise?

—Oh! très drôle..., répondit le jeune homme en riant encore. Tu as vu la duchesse de Sternich, avec un oiseau jaune dans les cheveux, n'est-ce pas?... Est-ce que Louise ne prétend pas que c'est un oiseau mécanique qui bat des ailes et qui crie: «Coucou! coucou!» au pauvre duc toutes les heures.

Renée trouva très comique cette plaisanterie de pensionnaire émancipée. Quand ils furent arrivés, comme Maxime allait prendre congé d'elle, elle lui dit:

—Tu ne montes pas? Céleste m'a sans doute préparé une collation.

Il monta, avec son abandon ordinaire. En haut, il n'y avait pas de collation, et Céleste était couchée. Il fallut que Renée allumât les bougies d'un petit candélabre à trois branches. Sa main tremblait un peu.

—Cette sotte, disait-elle en parlant de sa femme de chambre, elle aura mal compris mes ordres.... Jamais je ne vais pouvoir me déshabiller toute seule!

Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit, pour lui raconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait à la mémoire, tranquille comme s'il se fût attardé chez un ami, cherchant déjà son porte-cigares pour allumer un havane. Mais là, lorsqu'elle eut posé le candélabre, elle se tourna et tomba dans les bras du jeune homme, muette et inquiétante, collant sa bouche sur sa bouche.

L'appartement particulier de Renée était un nid de soie et de dentelle, une merveille de luxe coquet. Un boudoir très petit précédait la chambre à coucher. Les deux pièces n'en faisaient qu'une, ou du moins le boudoir n'était guère que le seuil de la chambre, une grande alcôve, garnie de chaises longues, sans porte pleine, fermée par une double portière. Les murs, dans l'une et l'autre pièces, se trouvaient également tendus d'une étoffe de soie mate gris de lin, brochée d'énormes bouquets de roses, de lilas blancs et de boutons d'or. Les rideaux et portières étaient en guipure de Venise, posée sur une doublure de soie, faite de bandes alternativement grises et roses. Dans la chambre à coucher, la cheminée en marbre blanc, un véritable joyau, étalait, comme une corbeille de fleurs, ses incrustations de lapis et de mosaïques précieuses, reproduisant les roses, les lilas blancs et les boutons d'or de la tenture. Un grand lit gris et rose, dont on ne voyait pas le bois recouvert d'étoffe et capitonné, et dont le chevet s'appuyait au mur, emplissait toute une moitié de la chambre avec son flot de draperies, ses guipures et sa soie brochée de bouquets, tombant du plafond jusqu'au tapis. On aurait dit une toilette de femme, arrondie, découpée, accompagnée de poufs, de nœuds, de volants, et ce large rideau qui se gonflait, pareil à une jupe, faisait rêver à quelque grande amoureuse penchée, se pâmant, près de choir sur les oreillers. Sous les rideaux, c'était un sanctuaire, des batistes plissés à petits plis, une neige de dentelles, toutes sortes de choses délicates et transparentes, qui se noyaient dans un demi-jour religieux. A côté du lit, de ce monument dont l'ampleur dévote rappelait une chapelle ornée pour quelque fête, les autres meubles disparaissaient: des sièges bas, une psyché de deux mètres, des meubles pourvus d'une infinité de tiroirs. A terre, le tapis, d'un gris bleuâtre, était semé de roses pâles effeuillées. Et, aux deux côtés du lit, il y avait deux grandes peaux d'ours noir, garnies de velours rose, aux ongles d'argent, et dont les têtes, tournées vers la fenêtre, regardaient fixement le ciel vide de leurs yeux de verre.

Cette chambre avait une harmonie douce, un silence étouffé. Aucune note trop aiguë, reflet de métal, dorure claire, ne chantait dans la phrase rêveuse du rose et du gris. La garniture de la cheminée elle-même, le cadre de la glace, la pendule, les petits candélabres étaient faits de pièces de vieux sèvres, laissant à peine voir le cuivre doré des montures. Une merveille, cette garniture, la pendule surtout, avec sa ronde d'Amours joufflus, qui descendaient, se penchaient autour du cadran, comme une bande de gamins tout nus se moquant de la marche rapide des heures. Ce luxe adouci, ces couleurs et ces objets que le goût de Renée avait voulu tendres et souriants, mettaient là un crépuscule, un jour d'alcôve dont on a tiré les rideaux. Il semblait que le lit se continuât, que la pièce entière fût un lit immense, avec ses tapis, ses peaux d'ours, ses sièges capitonnés, ses tentures matelassées qui continuaient la mollesse du sol le long des murs jusqu'au plafond. Et, comme dans un lit, la jeune femme laissait là, sur toutes ces choses, l'empreinte, la tiédeur, le parfum de son corps. Quand on écartait la double portière du boudoir, il semblait qu'on soulevât une courtepointe de soie, qu'on entrât dans quelque grande couche encore chaude et moite, où l'on retrouvait, sur les toiles fines, les formes adorables, le sommeil et les rêves d'une Parisienne de trente ans.

Une pièce voisine, la garde-robe, grande chambre tendue de vieille perse, était simplement entourée de hautes armoires en bois de rose, où se trouvait pendue l'armée des robes. Céleste, très méthodique, rangeait les robes par ordre d'ancienneté, les étiquetait, mettait de l'arithmétique au milieu des caprices jaunes ou bleus de sa maîtresse, tenait la garde-robe dans un recueillement de sacristie et une propreté de grande écurie. Il n'y avait pas un meuble, et pas un chiffon ne traînait; les panneaux des armoires luisaient, froids et nets, comme les panneaux vernis d'un coupé.

Mais la merveille de l'appartement, la pièce dont parlait tout Paris, c'était le cabinet de toilette. On disait «le cabinet de toilette de la belle Mme Saccard» comme on dit «la galerie des Glaces, à Versailles». Ce cabinet se trouvait dans une des tourelles de l'hôtel, juste au-dessus du petit salon bouton d'or. On songeait, en y entrant, à une large tente ronde, une tente de féerie, dressée en plein rêve par quelque guerrière amoureuse. Au centre du plafond, une couronne d'argent ciselé retenait les pans de la tente qui venaient, en s'arrondissant, s'attacher aux murs, d'où ils tombaient droits jusqu'au plancher. Ces pans, cette tenture riche étaient faits d'un dessous de soie rose recouvert d'une mousseline très claire, plissée à grands plis de distance en distance; une applique de guipure séparait les plis, et des baguettes d'argent guillochées descendaient de la couronne, filaient le long de la tenture, aux deux bords de chaque applique. Le gris rose de la chambre à coucher s'éclairait ici, devenait un blanc rose, une chair nue. Et sous ce berceau de dentelles, sous ces rideaux qui ne laissaient voir du plafond, par le vide étroit de la couronne, qu'un trou bleuâtre, où Chaplin avait peint un Amour rieur, regardant et apprêtant sa flèche, on se serait cru au fond d'un drageoir, dans quelque précieuse boîte à bijoux, grandie, non plus faite pour l'éclat d'un diamant, mais pour la nudité d'une femme. Le tapis, d'une blancheur de neige, s'étalait sans le moindre semis de fleurs. Une armoire à glace, dont les deux panneaux étaient incrustés d'argent; une chaise longue, deux poufs, des tabourets de satin blanc; une grande table de toilette, à plaque de marbre rose, et dont les pieds disparaissaient sous des volants de mousseline et de guipure, meublaient la pièce.

Les cristaux de la table de toilette, les verres, les vases, la cuvette étaient en vieux bohèmes veiné de rose et de blanc. Et il y avait encore une autre table, incrustée d'argent comme l'armoire à glace, où se trouvait rangé l'outillage, les engins de toilette, trousse bizarre, qui étalait un nombre considérable de petits instruments dont l'usage échappait, les gratte-dos, les polissoirs, les limes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, les ciseaux droits et recourbés, toutes les variétés des pinces et des épingles. Chacun de ces objets, en argent et ivoire, était marqué au chiffre de Renée.

Mais le cabinet avait un coin délicieux, et ce coin-là surtout le rendait célèbre. En face de la fenêtre, les pans de la tente s'ouvraient et découvraient, au fond d'une sorte d'alcôve longue et peu profonde, une baignoire, une vasque de marbre rose, enfoncée dans le plancher, et dont les bords cannelés comme ceux d'une grande coquille arrivaient au ras du tapis. On descendait dans la baignoire par des marches de marbre. Au-dessus des robinets d'argent, au col de cygne, une glace de Venise, découpée, sans cadre, avec des dessins dépolis dans le cristal, occupait le fond de l'alcôve. Chaque matin Renée prenait un bain de quelques minutes. Ce bain emplissait pour la journée le cabinet d'une moiteur, d'une odeur de chair friche et mouillée. Parfois, un flacon débouché, un savon resté hors de sa boîte mettaient une pointe plus violente dans cette langueur un peu fade.

La jeune femme aimait à rester là, jusqu'à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et ces cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d'épaules et de seins; et, selon l'heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d'un enfant ou la peau chaude d'une femme. C'était une grande nudité.

Quand Renée sortait du bain, son corps blond n'ajoutait qu'un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce.

Ce fut Maxime qui déshabilla Renée. Il s'entendait à ces choses, et ses mains agiles devinaient les épingles, couraient autour de sa taille avec une science native. Il la décoiffa, lui enleva ses diamants, la recoiffa pour la nuit. Et comme il mêlait à son office de chambrière et de coiffeur des plaisanteries et des caresses, Renée riait, d'un rire gras et étouffé, tandis que la soie de son corsage craquait et que ses jupes se dénouaient une à une.

Quand elle se vit nue, elle souffla les bougies du candélabre, prit Maxime à bras-le-corps et l'emporta presque dans la chambre à coucher. Ce bal avait achevé de la griser. Dans sa fièvre, elle avait conscience de la journée passée la veille au coin de son feu, de cette journée de stupeur ardente, de rêves vagues et souriants. Elle entendait toujours dialoguer les voix sèches de Saccard et de Mme Sidonie, criant des chiffres, avec des nasillements d'huissier. C'étaient ces gens qui l'assommaient, qui la poussaient au crime. Et même à cette heure, lorsqu'elle cherchait ses lèvres, au fond du grand lit obscur, elle voyait toujours Maxime au milieu du brasier de la veille, la regardant avec des yeux qui la brûlaient.

Le jeune homme ne se retira qu'à six heures du matin.

Elle lui donna la clef de la petite porte du parc Monceau, en lui faisant jurer de revenir tous les soirs. Le cabinet de toilette communiquait avec le salon bouton d'or par un escalier de service caché dans le mur, et qui desservait toutes les pièces de la tourelle. Du salon il était facile de passer dans la serre et de gagner le parc.

En sortant au petit jour, par un brouillard épais, Maxime était un peu étourdi de sa bonne fortune. Il l'accepta, d'ailleurs, avec ses complaisances d'être neutre.

—Tant pis! pensait-il, c'est elle qui le veut, après tout.... Elle est diablement bien faite; et elle avait raison, elle est deux fois plus drôle au lit que Sylvia.

Ils avaient glissé à l'inceste, dès le jour où Maxime, dans sa tunique râpée de collégien, s'était pendu au cou de Renée, en chiffonnant son habit de garde française.

Ce fut, dès lors, entre eux, une longue perversion de tous les instants. L'étrange éducation que la jeune femme donnait à l'enfant; les familiarités qui firent d'eux des camarades; plus tard, l'audace rieuse de leurs confidences; toute cette promiscuité périlleuse finit par les attacher d'un singulier lien, où les joies de l'amitié devenaient presque des satisfactions charnelles. Ils s'étaient livrés l'un à l'autre depuis des années; l'acte brutal ne fut que la crise aiguë de cette inconsciente maladie d'amour. Dans le monde affolé où ils vivaient, leur faute avait poussé comme sur un fumier gras de sucs équivoques; elle s'était développée avec d'étranges raffinements, au milieu de particulières conditions de débauche.

Lorsque la grande calèche les emportait au Bois et les roulait mollement le long des allées, se contant des gravelures à l'oreille, cherchant dans leur enfance les polissonneries de l'instinct, ce n'était là qu'une déviation et qu'un contentement inavoué de leurs désirs. Ils se sentaient vaguement coupables, comme s'ils s'étaient effleurés d'un attouchement; et même ce péché originel, cette langueur des conversations ordurières qui les lassait d'une fatigue voluptueuse les chatouillait plus doucement encore que des baisers nets et positifs. Leur camaraderie fut ainsi la marche lente de deux amoureux, qui devait fatalement un jour les mener au cabinet du café Riche et au grand lit gris et rose de Renée. Quand ils se trouvèrent aux bras l'un de l'autre, ils n'eurent pas la secousse de la faute. On eût dit de vieux amants, dont les baisers avaient des ressouvenirs. Et ils venaient de perdre tant d'heures dans un contact de tout leur être qu'ils parlaient malgré eux de ce passé plein de leurs tendresses ignorantes.

—Tu te souviens, le jour où je suis arrivé à Paris, disait Maxime, tu avais un drôle de costume; et, avec mon doigt, j'ai tracé un angle sur ta poitrine, je t'ai conseillé de te décolleter en pointe.... Je sentais ta peau sous la chemisette, et mon doigt enfonçait un peu.... C'était très bon....

Renée riait, le baisant, murmurant:

—Tu étais déjà joliment vicieux.... Nous as-tu amusées, chez Worms, tu te rappelles! Nous t'appelions «notre petit homme». Moi, j'ai toujours cru que la grosse Suzanne se serait parfaitement laissé faire, si la marquise ne l'avait surveillée avec des yeux furibonds.

—Ah! oui, nous avons bien ri..., murmurait le jeune homme. L'album de photographies, n'est-ce pas? et tout le reste, nos courses dans Paris, nos goûters chez le pâtissier du boulevard; tu sais, ces petits gâteaux aux fraises que tu adorais?... Moi, je me souviendrai toujours de cet après-midi où tu m'as conté l'aventure d'Adeline, au couvent, quand elle écrivait des lettres à Suzanne, et qu'elle signait comme un homme, «Arthur d'Espanet», en lui proposant de l'enlever.

Les amants s'égayaient encore de cette bonne histoire; puis Maxime continuait de sa voix câline:

—Quand tu venais me chercher au collège dans ta voiture, nous devions être drôles tous les deux.... Je disparaissais sous tes jupons, tant j'étais petit.

—Oui, oui, balbutiait-elle, prise de frissons, attirant le jeune homme à elle, c'était très bon, comme tu dis....

Nous nous aimions sans le savoir, n'est-ce pas? Moi, je l'ai su avant toi. L'autre jour, en revenant du Bois, j'ai frôlé ta jambe, et j'ai tressailli.... Mais tu ne t'es aperçu de rien. Hein? tu ne songeais pas à moi?

—Oh! si, répondait-il un peu embarrassé. Seulement, je ne savais pas, tu comprends.... Je n'osais pas.

Il mentait. L'idée de posséder Renée ne lui était jamais nettement venue. Il l'avait effleurée de tout son vice sans la désirer réellement. Il était trop mou pour cet effort. Il accepta Renée parce qu'elle s'imposa à lui, et qu'il glissa jusqu'à sa couche, sans le vouloir, sans le prévoir. Quand il y eut roulé, il y resta, parce qu'il y faisait chaud et qu'il s'oubliait au fond de tous les trous où il tombait. Dans les commencements, il goûta même des satisfactions d'amour-propre. C'était la première femme mariée qu'il possédait. Il ne songeait pas que le mari était son père.

Mais Renée apportait dans la faute toutes ces ardeurs de cœur déclassé. Elle aussi avait glissé sur la pente.

Seulement, elle n'avait pas roulé jusqu'au bout comme une chair inerte. Le désir s'était éveillé en elle trop tard pour le combattre, lorsque la chute devenait fatale. Cette chute lui apparut brusquement comme une nécessité de son ennui, comme une jouissance rare et extrême qui seule pouvait réveiller ses sens lassés, son cœur meurtri.

Ce fut pendant cette promenade d'automne, au crépuscule, quand le Bois s'endormait, que l'idée vague de l'inceste lui vint, pareille à un chatouillement qui lui mit à fleur de peau un frisson inconnu; et, le soir, dans la demi-ivresse du dîner, sous le fouet de la jalousie, cette idée se précisa, se dressa ardemment devant elle, au milieu des flammes de la serre, en face, de Maxime et de Louise. A cette heure, elle voulut le mal, le mal que personne ne commet, le mal qui allait emplir son existence vide et la mettre enfin dans cet enfer dont elle avait toujours peur comme au temps où elle était petite fille. Puis, le lendemain, elle ne voulut plus, par un étrange sentiment de remords et de lassitude. Il lui semblait qu'elle avait déjà péché, que ce n'était pas si bon qu'elle pensait, et que ce serait vraiment trop sale. La crise devait être fatale, venir d'elle-même, en dehors de ces deux êtres, de ces camarades qui étaient destinés à se tromper un beau soir, à s'accoupler, en croyant se donner une poignée de main. Mais, après cette chute bête, elle se remit à son rêve d'un plaisir sans nom, et alors elle reprit Maxime dans ses bras, curieuse de lui, curieuse des joies cruelles d'un amour qu'elle regardait comme un crime. Sa volonté accepta l'inceste, l'exigea, entendit le goûter jusqu'au bout, jusqu'aux remords, s'ils venaient jamais. Elle fut active, consciente. Elle aima avec son emportement de grande mondaine, ses préjugés inquiets de bourgeoise; tous ses combats, ses joies et ses dégoûts de femme qui se noie dans son propre mépris.

Maxime revint chaque nuit. Il arrivait par le jardin, vers une heure. Le plus souvent, Renée l'attendait dans la serre, qu'il devait traverser pour gagner le petit salon.

Ils étaient, d'ailleurs, d'une impudence parfaite, se cachant à peine, oubliant les précautions les plus classiques de l'adultère. Ce coin de l'hôtel, il est vrai, leur appartenait. Baptiste, le valet de chambre du mari, avait seul le droit d'y pénétrer, et Baptiste, en homme grave, disparaissait aussitôt que son service était fini. Maxime prétendait même en riant qu'il se retirait pour écrire ses mémoires. Une nuit, cependant, comme il venait d'arriver, Renée le lui montra qui traversait solennellement le salon, tenant un bougeoir à la main. Le grand valet, avec sa carrure de ministre, éclairé par la lumière jaune de la cire, avait, cette nuit-là, un visage plus correct et plus sévère encore que de coutume. En se penchant, les amants le virent souffler sa bougie et se diriger vers les écuries, où dormaient les chevaux et les palefreniers.

—Il fait sa ronde, dit Maxime.

Renée resta frissonnante. Baptiste l'inquiétait d'ordinaire. Il lui arrivait de dire qu'il était le seul honnête homme de l'hôtel, avec sa froideur, ses regards clairs qui ne s'arrêtaient jamais aux épaules des femmes.

Ils mirent alors quelque prudence à se voir. Ils fermaient les portes du petit salon, et pouvaient ainsi jouir en toute tranquillité de ce salon, de la serre et de l'appartement de Renée. C'était tout un monde. Ils y goûtèrent, pendant les premiers mois, les joies les plus raffinées, les plus délicatement cherchées. Ils promenèrent leurs amours du grand lit gris et rose de la chambre à coucher dans la nudité rose et blanche du cabinet de toilette, et dans la symphonie en jaune mineur du petit salon. Chaque pièce, avec son odeur particulière, ses tentures, sa vie propre, leur donnait une tendresse différente, faisait de Renée une autre amoureuse: elle fut délicate et jolie dans sa couche capitonnée de grande dame, au milieu de cette chambre tiède et aristocratique, où l'amour prenait un effacement de bon goût; sous la tente couleur de chair, au milieu des parfums et de la langueur humide de la baignoire, elle se montra fille capricieuse et charnelle, se livrant au sortir du bain, et ce fut là que Maxime la préféra; puis, en bas, au clair lever de soleil du petit salon, au milieu de cette aurore jaunissante qui dorait ses cheveux, elle devint déesse, avec sa tête de Diane blonde, ses bras nus qui avaient des poses chastes, son corps pur, dont les attitudes, sur les causeuses, trouvaient des lignes nobles, d'une grâce antique. Mais il était un lieu dont Maxime avait presque peur, et où Renée ne l'entraînait que les jours mauvais, les jours où elle avait besoin d'une ivresse plus âcre. Alors ils aimaient dans la serre. C'était là qu'ils goûtaient l'inceste.

Une nuit, dans une heure d'angoisse, la jeune femme avait voulu que son amant allât chercher une des peaux d'ours noir. Puis ils s'étaient couchés sur cette fourrure d'encre, au bord d'un bassin, dans la grande allée circulaire. Au-dehors, il gelait terriblement, par un clair de lune limpide. Maxime était arrivé frissonnant, les oreilles et les doigts glacés. La serre se trouvait chauffée à un tel point qu'il eut une défaillance sur la peau de bête. Il entrait dans une flamme si lourde, au sortir des piqûres sèches du froid, qu'il éprouvait des cuissons, comme si on l'eût battu de verges. Quand il revint à lui, il vit Renée agenouillée, penchée, avec des yeux fixes, une attitude brutale qui lui fit peur. Les cheveux tombés, les épaules nues, elle s'appuyait sur ses poings, l'échine allongée, pareille à une grande chatte aux yeux phosphorescents. Le jeune homme, couché sur le dos, aperçut, au-dessus des épaules de cette adorable bête amoureuse qui le regardait, le sphinx de marbre, dont la lune éclairait les cuisses luisantes. Renée avait la pose et le sourire du monstre à tête de femme, et, dans ses jupons dénoués, elle semblait la sœur blanche de ce dieu noir.

Maxime resta languissant. La chaleur était suffocante, une chaleur sombre, qui ne tombait pas du ciel en pluie de feu, mais qui traînait à terre, ainsi qu'une exhalaison malsaine, et dont la buée montait, pareille à un nuage chargé d'orage. Une humidité chaude couvrait les amants d'une rosée, d'une sueur ardente. Longtemps ils demeurèrent sans gestes et sans paroles, dans ce bain de flammes, Maxime terrassé et inerte, Renée frémissante sur ses poignets comme sur des jarrets souples et nerveux. Au-dehors, par les petites vitres de la serre, on voyait des échappées du parc Monceau, des bouquets d'arbres aux fines découpures noires, des pelouses de gazon blanches comme des lacs glacés, tout un paysage mort, dont les délicatesses et les teintes claires et unies rappelaient des coins de gravures japonaises. Et ce bout de terre brûlante, cette couche enflammée où les amants s'allongeaient, bouillait étrangement au milieu de ce grand froid muet.

Ils eurent une nuit d'amour fou. Renée était l'homme, la volonté passionnée et agissante. Maxime subissait.

Cet être neutre, blond et joli, frappé dès l'enfance dans sa virilité, devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande fille, avec ses membres épilés, ses maigreurs gracieuses d'éphèbe romain. Il semblait né et grandi pour une perversion de la volupté. Renée jouissait de ses dominations, elle pliait sous sa passion cette créature où le sexe hésitait toujours. C'était pour elle un continuel étonnement du désir, une surprise des sens, une bizarre sensation de malaise et de plaisir aigu. Elle ne savait plus; elle revenait avec des doutes à sa peau fine, à son cou potelé, à ses abandons et à ses évanouissements. Elle éprouva alors une heure de plénitude. Maxime, en lui révélant un frisson nouveau, compléta ses toilettes folles, son luxe prodigieux, sa vie à outrance. Il mit dans sa chair la note excessive qui chantait déjà autour d'elle. Il fut l'amant assorti aux modes et aux folies de l'époque.

Ce joli jeune homme, dont les vestons montraient les formes grêles, cette fille manquée, qui se promenait sur les boulevards, la raie au milieu de la tête, avec de petits rires et des sourires ennuyés, se trouva être, aux mains de Renée, une de ces débauches de décadence qui, à certaines heures, dans une nation pourrie, épuisent une chair et détraquent une intelligence.

Et c'était surtout dans la serre que Renée était l'homme. La nuit ardente qu'ils y passèrent fut suivie de plusieurs autres. La serre aimait, brûlait avec eux. Dans l'air alourdi, dans la clarté blanchâtre de la lune, ils voyaient le monde étrange des plantes qui les entouraient se mouvoir confusément, échanger des étreintes.

La peau d'ours noir tenait toute l'allée. A leurs pieds, le bassin fumait, plein d'un grouillement, d'un entrelacement épais de racines, tandis que l'étoile rose des Nymphéa s'ouvrait, à fleur d'eau, comme un corsage de vierge, et que les Tornélia laissaient pendre leurs broussailles, pareilles à des chevelures de Néréides pâmées.

Puis, autour d'eux, les Palmiers, les grands Bambous de l'Inde se haussaient, allaient dans le cintre!, où ils se penchaient et mêlaient leurs feuilles avec des attitudes chancelantes d'amants lassés. Plus bas, les Fougères, les Ptérides, les Alsophila étaient comme des dames vertes, avec leurs larges jupes garnies de volants réguliers, qui, muettes et immobiles aux bords de l'allée, attendaient l'amour. A côté d'elles, les feuilles torses, tachées de rouge, des Bégonia, et les feuilles blanches, en fer de lance, des Caladium mettaient une suite vague de meurtrissures et de pâleurs, que les amants ne s'expliquaient pas, et où ils retrouvaient parfois des rondeurs de hanches et de genoux, vautrés à terre, sous la brutalité de caresses sanglantes. Et les Bananiers, pliant sous les grappes de leurs fruits, leur parlaient des fertilités grasses du sol, pendant que les Euphorbes d'Abyssinie, dont ils entrevoyaient dans l'ombre les cierges épineux, contrefaits, pleins de bosses honteuses, leur semblaient suer la sève, le flux débordant de cette génération de flamme.

Mais, à mesure que leurs regards s'enfonçaient dans les coins de la serre, l'obscurité s'emplissait d'une débauche de feuilles et de tiges plus furieuse: ils ne distinguaient plus, sur les gradins, les Maranta douces comme du velours, les Gloxinia aux cloches violettes, les Dracena semblables à des lames de vieille laque vernie; c'était une ronde d'herbes vivantes qui se poursuivaient d'une tendresse inassouvie. Aux quatre angles, à l'endroit où des rideaux de lianes ménageaient des berceaux, leur rêve charnel s'affolait encore, et les jets souples des Vanilles, des Coques du Levant, des Quisqualus, des Bauhinia étaient les bras interminables d'amoureux qu'on ne voyait pas, et qui allongeaient éperdument leur étreinte, pour amener à eux toutes les joies éparses. Ces bras sans fin pendaient de lassitude, se nouaient dans un spasme d'amour, se cherchaient, s'enroulaient, comme pour le rut d'une foule. C'était le rut immense de la serre, de ce coin de forêt vierge où flambaient les verdures et les floraisons des tropiques.

Maxime et Renée, les sens faussés, se sentaient emportés dans ces noces puissantes de la terre. Le sol, à travers la peau d'ours, leur brûlait le dos, et, des hautes palmes, tombaient sur eux des gouttes de chaleur. La sève qui montait aux flancs des arbres les pénétrait, eux aussi, leur donnait des désirs fous de croissance immédiate, de reproduction gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre.

C'était alors, au milieu de la lueur pâle, que des visions les hébétaient, des cauchemars dans lesquels ils assistaient longuement aux amours des Palmiers et des Fougères; les feuillages prenaient des apparences confuses et équivoques, que leurs désirs fixaient en images sensuelles; des murmures, des chuchotements leur venaient des massifs, voix pâmées, soupirs d'extase, cris étouffés de douleur, rires lointains, tout ce que leurs propres baisers avaient de bavard, et que l'écho leur renvoyait. Parfois ils se croyaient secoués par un tremblement du sol, comme si la terre elle-même, dans une crise d'assouvissement, eût éclaté en sanglots voluptueux.

S'ils avaient fermé les yeux, si la chaleur suffocante et la lumière pâle n'avaient pas mis en eux une dépravation de tous les sens, les odeurs eussent suffi à les jeter dans un éréthisme nerveux extraordinaire. Le bassin les mouillait d'une senteur âcre, profonde, où passaient les mille parfums des fleurs et des verdures. Par instants, la Vanille chantait avec des roucoulements de ramier; puis arrivaient les notes rudes des Stanhopéa, dont les bouches tigrées ont une haleine forte et amère de convalescent. Les Orchidées, dans leurs corbeilles que retenaient des chaînettes, exhalaient leurs souffles, semblables à des encensoirs vivants. Mais l'odeur qui dominait, l'odeur où se fondaient tous ces vagues soupirs, c'était une odeur humaine, une odeur d'amour, que Maxime reconnaissait, quand il baisait la nuque de Renée, quand il enfouissait sa tête au milieu de ses cheveux dénoués. Et ils restaient ivres de cette odeur de femme amoureuse, qui traînait dans la serre, comme dans une alcôve où la terre enfantait.

D'habitude, les amants se couchaient sous le Tanghin de Madagascar, sous cet arbuste empoisonné dont la jeune femme avait mordu une feuille. Autour d'eux, des blancheurs de statues riaient, en regardant l'accouplement énorme des verdures. La lune, qui tournait, déplaçait les groupes, animait le drame de sa lumière changeante. Et ils étaient à mille lieues de Paris, en dehors de la vie facile du Bois et des salons officiels, dans le coin d'une forêt de l'Inde, de quelque temple monstrueux, dont le sphinx de marbre noir devenait le dieu. Ils se sentaient rouler au crime, à l'amour maudit, à une tendresse de bêtes farouches. Tout ce pullulement qui les entourait, ce grouillement sourd du bassin, cette impudicité nue des feuillages les jetaient en plein enfer dantesque de la passion. C'était alors au fond de cette cage de verre, toute bouillante des flammes de l'été, perdue dans le froid clair de décembre, qu'ils goûtaient l'inceste, comme le fruit criminel d'une terre trop chauffée, avec la peur sourde de leur couche terrifiante.

Et, au milieu de la peau noire, le corps de Renée blanchissait, dans sa pose de grande chatte accroupie, l'échine allongée, les poignets tendus, comme des jarrets souples et nerveux. Elle était toute gonflée de volupté, et les lignes claires de ses épaules et de ses reins se détachaient avec des sécheresses félines sur la tache d'encre dont la fourrure noircissait le sable jaune de l'allée. Elle guettait Maxime, cette proie renversée sous elle, qui s'abandonnait, qu'elle possédait tout entière. Et, de temps à autre, elle se penchait brusquement, elle le baisait de sa bouche irritée. Sa bouche s'ouvrait alors avec l'éclat avide et saignant de l'Hibiscus de la Chine, dont la nappe couvrait le flanc de l'hôtel. Elle n'était plus qu'une fille brûlante de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la grande mauve, qui durent à peine quelques heures, et qui renaissent sans cesse, pareilles aux lèvres meurtries et insatiables d'une Messaline géante!


V

Le baiser qu'il avait mis sur le cou de sa femme préoccupait Saccard. Il n'usait plus de ses droits de mari depuis longtemps; la rupture était venue tout naturellement, ni l'un ni l'autre ne se souciant d'une liaison qui les dérangeait. Pour qu'il songeât à rentrer dans la chambre de Renée, il fallait qu'il y eût quelque bonne affaire au bout de ses tendresses conjugales.

Le coup de fortune de Charonne marchait bien, tout en lui laissant des inquiétudes sur le dénouement. Larsonneau, avec son linge éblouissant, avait des sourires qui lui déplaisaient. Il n'était qu'un pur intermédiaire, qu'un prête-nom dont il payait les complaisances par un intérêt de dix pour cent sur les bénéfices futurs. Mais, bien que l'agent d'expropriation n'eût pas mis un sou dans l'affaire, et que Saccard, après avoir fourni les fonds du café-concert, eût pris toutes ses précautions, contrevente, lettres dont la date restait en blanc, quittances données à l'avance, ce dernier n'en éprouvait pas moins une peur sourde, un pressentiment de quelque traîtrise. Il flairait, chez son complice, l'intention de le faire chanter, à l'aide de cet inventaire faux que celui-ci gardait précieusement, et auquel il devait uniquement d'être de l'affaire.

Aussi les deux compères se serraient-ils vigoureusement la main. Larsonneau traitait Saccard de «cher maître». Il avait, au fond, une véritable admiration pour cet équilibriste, dont il suivait en amateur les exercices sur la corde roide de la spéculation. L'idée de le duper le chatouillait comme une volupté rare et piquante. Il caressait un plan encore vague, ne sachant comment employer l'arme qu'il possédait, et à laquelle il craignait de se couper lui-même. Il se sentait, d'ailleurs, à la merci de son ancien collègue. Les terrains et les constructions que des inventaires savamment calculés estimaient déjà à près de deux millions, et qui ne valaient pas le quart de cette somme, devaient finir par s'abîmer dans une faillite colossale si la fée de l'expropriation ne les touchait de sa baguette d'or. D'après les plans primitifs qu'ils avaient pu consulter, le nouveau boulevard, ouvert pour relier le parc d'artillerie de Vincennes à la caserne du Prince-Eugène, et mettre ce parc au cœur de Paris en tournant le faubourg Saint-Antoine, emportait une partie des terrains; mais il restait à craindre qu'ils ne fussent qu'à peine écornés et que l'ingénieuse spéculation du café-concert n'échouât par son imprudence même.

Dans ce cas, Larsonneau demeurait avec une aventure délicate sur les bras. Ce péril, toutefois, ne l'empêchait pas, malgré son rôle forcément secondaire, d'être navré, lorsqu'il songeait aux maigres dix pour cent qu'il toucherait dans un vol si colossal de millions. Et c'était alors qu'il ne pouvait résister à la démangeaison furieuse d'allonger la main, de se tailler sa part.

Saccard n'avait pas même voulu qu'il prêtât de l'argent à sa femme, s'amusant lui-même à cette grosse ficelle de mélodrame, où se plaisait son amour des trafics compliqués.

—Non, non, mon cher, disait-il avec son accent provençal, qu'il exagérait encore quand il voulait donner du sel à une plaisanterie, n'embrouillons pas nos comptes....

Vous êtes le seul homme à Paris auquel j'ai juré de ne jamais rien devoir.

Larsonneau se contentait de lui insinuer que sa femme était un gouffre. Il lui conseillait de ne plus lui donner un sou, pour qu'elle leur cédât immédiatement sa part de propriété. Il aurait préféré n'avoir affaire qu'à lui. Il le tâtait parfois, il poussait les choses jusqu'à dire, de son air las et indifférent de viveur:

—Il faudra pourtant que je mette un peu d'ordre dans mes papiers.... Votre femme m'épouvante, mon bon. Je ne veux pas qu'on pose chez moi les scellés sur certaines pièces.

Saccard n'était pas homme à supporter patiemment de pareilles allusions, quand il savait surtout à quoi s'en tenir sur l'ordre froid et méticuleux qui régnait dans les bureaux du personnage. Toute sa petite personne rusée et active se révoltait contre les peurs que cherchait à lui faire ce grand bellâtre d'usurier en gants jaunes. Le pis était qu'il se sentait pris de frissons quand il pensait à un scandale possible; et il se voyait exilé brutalement par son frère, vivant en Belgique de quelque négoce inavouable. Un jour, il se fâcha, il alla jusqu'à tutoyer Larsonneau.

—Écoute, mon petit, lui dit-il, tu es un gentil garçon, mais tu ferais bien de me rendre la pièce que tu sais. Tu verras que ce bout de papier finira par nous fâcher.

L'autre fit l'étonné, serra les mains de son «cher maître», en l'assurant de son dévouement. Saccard regretta son impatience d'une minute. Ce fut à cette époque qu'il songea sérieusement à se rapprocher de sa femme; il pouvait avoir besoin d'elle contre son complice, et il se disait encore que les affaires se traitaient merveilleusement bien sur l'oreiller. Le baiser sur le cou devint peu à peu la révélation de toute une nouvelle tactique.

D'ailleurs, il n'était pas pressé, il ménageait ses moyens. Il mit tout l'hiver à mûrir son plan, tiraillé par cent affaires plus embrouillées les unes que les autres.

Ce fut pour lui un hiver terrible, plein de secousses, une campagne prodigieuse, pendant laquelle il fallut chaque jour vaincre la faillite. Loin de restreindre son train de maison, il donna fête sur fête. Mais, s'il parvint à faire face à tout, il dut négliger Renée, qu'il réservait pour son coup de triomphe, lorsque l'opération de Charonne serait mûre.

Il se contenta de préparer le dénouement, en continuant à ne plus lui donner de l'argent que par l'entremise de Larsonneau. Quand il pouvait disposer de quelques milliers de francs, et qu'elle criait misère, il les lui apportait, en disant que les hommes de Larsonneau exigeaient un billet du double de la somme. Cette comédie l'amusait énormément, l'histoire de ces billets le ravissait par le roman qu'ils mettaient dans l'affaire. Même au temps de ses bénéfices les plus nets, il avait servi la pension de sa femme d'une façon très irrégulière, lui faisant des cadeaux princiers, lui abandonnant des poignées de billets de banque, puis la laissant aux abois pour une misère pendant des semaines. Maintenant qu'il se trouvait sérieusement embarrassé, il parlait des charges de la maison, il la traitait en créancier, auquel on ne veut pas avouer sa ruine, et qu'on fait patienter avec des histoires. Elle l'écoutait à peine; elle signait tout ce qu'il voulait; elle se plaignait seulement de ne pouvoir signer davantage.

Il avait déjà, cependant, pour deux cent mille francs de billets signés d'elle, qui lui coûtaient à peine cent dix mille francs. Après les avoir fait endosser par Larsonneau au nom duquel ils étaient souscrits, il faisait voyager ces billets d'une façon prudente, comptant s'en servir plus tard comme d'armes décisives. Jamais il n'aurait pu aller jusqu'au bout de ce terrible hiver, prêter à usure à sa femme et maintenir son train de maison, sans la vente de son terrain du boulevard Malesherbes, que les sieurs Mignon et Charrier lui payèrent argent comptant, mais en retenant un escompte formidable.

Cet hiver fut pour Renée une longue joie. Elle ne souffrait que du besoin d'argent. Maxime lui coûtait très cher; il la traitait toujours en belle-maman, la laissait payer partout. Mais cette misère cachée était pour elle une volupté de plus. Elle s'ingéniait, se cassait la tête, pour que «son cher enfant» ne manquât de rien; et, quand elle avait décidé son mari à lui trouver quelques milliers de francs, elle les mangeait avec son amant, en folies coûteuses, comme deux écoliers lâchés dans leur première escapade. Lorsqu'ils n'avaient pas le sou, ils restaient à l'hôtel, ils jouissaient de cette grande bâtisse, d'un luxe si neuf et si insolemment bête. Le père n'était jamais là. Les amoureux gardaient le coin du feu plus souvent qu'autrefois. C'est que Renée avait enfin empli d'une jouissance chaude le vide glacial de ces plafonds dorés. Cette maison suspecte du plaisir mondain était devenue une chapelle où elle pratiquait à l'écart une nouvelle religion. Maxime ne mettait pas seulement en elle la note aiguë qui s'accordait avec ses toilettes folles; il était l'amant fait pour cet hôtel, aux larges vitrines de magasin, et qu'un ruissellement de sculptures inondait des greniers aux caves; il animait ces plâtras, depuis les deux Amours joufflus qui, dans la cour, laissaient tomber de leur coquille un filet d'eau, jusqu'aux grandes femmes nues soutenant les balcons et jouant au milieu des frontons avec des épis et des pommes; il expliquait le vestibule trop riche, le jardin trop étroit, les pièces éclatantes où l'on voyait trop de fauteuils et pas un objet d'art. La jeune femme, qui s'y était mortellement ennuyée, s'y amusa tout d'un coup, en usa comme d'une chose dont elle n'avait pas d'abord compris l'emploi. Et ce ne fut pas seulement dans son appartement, dans le salon bouton d'or et dans la serre qu'elle promena son amour, mais dans l'hôtel entier. Elle finit par se plaire même sur le divan du fumoir; elle s'oubliait là, elle disait que cette pièce avait une vague odeur de tabac très agréable.

Elle prit deux jours de réception au lieu d'un. Le jeudi, tous les intrus venaient. Mais le lundi était réservé aux amies intimes. Les hommes n'étaient pas admis.

Maxime seul assistait à ces parties fines qui avaient lieu dans le petit salon. Un soir, elle eut l'étonnante idée de l'habiller en femme et de le présenter comme une de ses cousines. Adeline, Suzanne, la baronne de Meinhold et les autres amies qui étaient là se levèrent, saluèrent, étonnées par cette figure qu'elles reconnaissaient vaguement. Puis lorsqu'elles comprirent, elles rirent beaucoup, elles ne voulurent absolument pas que le jeune homme allât se déshabiller. Elles le gardèrent avec ses jupes, le taquinant, se prêtant à des plaisanteries équivoques.

Quand il avait reconduit ces dames par la grande porte, il faisait le tour du parc et revenait par la serre. Jamais les bonnes amies n'eurent le moindre soupçon. Les amants ne pouvaient être plus familiers qu'ils ne l'étaient déjà lorsqu'ils se disaient bons camarades. Et, s'il arrivait qu'un domestique les vît se serrer d'un peu près, entre deux portes, il n'éprouvait aucune surprise, étant habitué aux plaisanteries de madame et du fils de monsieur.

Cette liberté entière, cette impunité les enhardissaient encore. S'ils poussaient les verrous la nuit, ils s'embrassaient le jour dans toutes les pièces de l'hôtel. Ils inventèrent mille petits jeux, par les temps de pluie. Mais le grand régal de Renée était toujours de faire un feu terrible et de s'assoupir devant le brasier. Elle eut, cet hiver-là, un luxe de linge merveilleux. Elle porta des chemises et des peignoirs d'un prix fou, dont les entre-deux! et la batiste la couvraient à peine d'une fumée blanche. Et, dans la lueur rouge du brasier, elle restait, comme nue, les dentelles et la peau roses, la chair baignée par la flamme à travers l'étoffe mince. Maxime, accroupi à ses pieds, lui baisait les genoux, sans même sentir le linge qui avait la tiédeur et la couleur de ce beau corps le jour était bas, il tombait pareil à un crépuscule dans la chambre de soie grise, tandis que Céleste allait et venait derrière eux, de son pas tranquille. Elle était devenue leur complice, naturellement. Un matin qu'ils s'étaient oubliés au lit, elle les y trouva, et garda son flegme de servante au sang glacé. Ils ne se gênaient plus, elle entrait à toute heure, sans que le bruit de leurs baisers lui fît tourner la tête. Ils comptaient sur elle pour les prévenir en cas d'alerte. Ils n'achetaient pas son silence.

C'était une fille très économe, très honnête, et à laquelle on ne connaissait pas d'amant.

Cependant, Renée ne s'était pas cloîtrée. Elle courait le monde, y menait Maxime à sa suite, comme un page blond en habit noir, y goûtait même des plaisirs plus vifs. La saison fut pour elle un long triomphe. Jamais elle n'avait eu des imaginations plus hardies de toilettes et de coiffures. Ce fut alors qu'elle risqua cette fameuse robe de satin couleur buisson, sur laquelle était brodée toute une chasse au cerf, avec des attributs, des poires à poudre, des cors de chasse, des couteaux à larges lames. Ce fut alors aussi qu'elle mit à la mode les coiffures antiques que Maxime dut aller dessiner pour elle au musée Campana, récemment ouvert. Elle rajeunissait, elle était dans la plénitude de sa beauté turbulente. L'inceste mettait en elle une flamme qui luisait au fond de ses yeux et chauffait ses rires. Son binocle prenait des insolences suprêmes sur le bout de son nez, et elle regardait les autres femmes, les bonnes amies étalées dans l'énormité de quelque vice, d'un air d'adolescent vantard, d'un sourire fixe signifiant: «J'ai mon crime.» Maxime, lui, trouvait le monde assommant. C'était par «chic» qu'il prétendait s'y ennuyer, car il ne s'amusait réellement nulle part. Aux Tuileries, chez les ministres, il disparaissait dans les jupons de Renée. Mais il redevenait le maître, dès qu'il s'agissait de quelque escapade. Renée voulut revoir le cabinet du boulevard, et la largeur du divan la fit sourire. Puis, il la mena un peu partout, chez les filles, au bal de l'opéra, dans les avant-scènes des petits théâtres, dans tous les endroits équivoques où ils pouvaient coudoyer le vice brutal, en goûtant les joies de l'incognito. Quand ils rentraient furtivement à l'hôtel, brisés de fatigue, ils s'endormaient aux bras l'un de l'autre, cuvant l'ivresse du Paris ordurier, avec des lambeaux de couplets grivois chantant encore à leurs oreilles. Le lendemain, Maxime imitait les acteurs, et Renée, sur le piano du petit salon, cherchait à retrouver la voix rauque et les déhanchements de Blanche Muller dans son rôle de la Belle Hélène. Ses leçons de musique du couvent ne lui servaient plus qu'à écorcher les couplets de bouffonneries nouvelles. Elle avait une horreur sainte pour les airs sérieux. Maxime «blaguait» avec elle la musique allemande, et il crut devoir aller siffler le Tannhäuser par conviction, et pour défendre les refrains égrillards de sa belle-mère.

Une de leurs grandes parties fut de patiner; cet hiver-là, le patin était à la mode, l'empereur étant allé un des premiers essayer la glace du lac, au bois de Boulogne.

Renée commanda à Worms un costume complet de Polonaise, velours et fourrure; elle voulut que Maxime eût des bottes molles et un bonnet de renard. Ils arrivaient au Bois, par des froids de loup qui leur piquaient le nez et les lèvres, comme si le vent leur eût soufflé du sable fin au visage. Cela les amusait d'avoir froid. Le Bois était tout gris, avec des filets de neige, semblables, le long des branches, à de minces guipures. Et, sous le ciel pâle, au-dessus du lac figé et terni, il n'y avait que les sapins des îles qui missent encore, au bord de l'horizon, leurs draperies théâtrales, où la neige cousait aussi de hautes dentelles. Ils filaient tous deux dans l'air glacé, du vol rapide des hirondelles qui rasent le sol. Ils mettaient un poing derrière le dos, et, se posant mutuellement l'autre main sur l'épaule, ils allaient droits, souriants, côte à côte, tournant sur eux-mêmes, dans le large espace que marquaient de grosses cordes. Du haut de la grande allée, des badauds les regardaient. Parfois ils venaient se chauffer aux brasiers allumés sur le bord du lac. Et ils repartaient. Ils arrondissaient largement leur vol, les yeux pleurant de plaisir et de froid.

Puis, quand vint le printemps, Renée se rappela son ancienne élégie. Elle voulut que Maxime se promenât avec elle dans le parc Monceau, la nuit, au clair de la lune. Ils allèrent dans la grotte, s'assirent sur l'herbe, devant la colonnade. Mais, lorsqu'elle témoigna le désir de faire une promenade sur le petit lac, ils s'aperçurent que la barque qu'on voyait de l'hôtel, attachée au bord d'une allée, n'avait pas de rames. On devait les retirer le soir. Ce fut une désillusion. D'ailleurs, les grandes ombres du parc inquiétaient les amants. Ils auraient souhaité qu'on y donnât une fête vénitienne, avec des ballons rouges et un orchestre. Ils le préféraient le jour, l'après-midi, et souvent ils se mettaient alors à une des fenêtres de l'hôtel, pour voir les équipages qui suivaient la courbe savante de la grande allée. Ils se plaisaient à ce coin charmant du nouveau Paris, à cette nature aimable et propre, à ces pelouses pareilles à des pans de velours, coupées de corbeilles, d'arbustes choisis, et bordées de magnifiques roses blanches. Les voitures se croisaient là, aussi nombreuses que sur un boulevard; les promeneuses y traînaient leurs jupes, mollement, comme si elles n'eussent pas quitté du pied les tapis de leurs salons. Et, à travers les feuillages, ils critiquaient les toilettes, se montraient les attelages, goûtaient de véritables douceurs aux couleurs tendres de ce grand jardin. Un bout de la grille dorée brillait entre deux arbres, une file de canards passait sur le lac, le petit pont Renaissance blanchissait, tout neuf dans les verdures, tandis qu'aux deux bords de la grande allée, sur des chaises jaunes, les mères oubliaient en causant les petits garçons et les petites filles qui se regardaient d'un air joli, avec des moues d'enfants précoces.

Les amants avaient l'amour du nouveau Paris. Ils couraient souvent la ville en voiture, faisaient un détour, pour passer par certains boulevards qu'ils aimaient d'une tendresse personnelle. Les maisons, hautes, à grandes portes sculptées, chargées de balcons, où luisaient, en grandes lettres d'or, des noms, des enseignes, des raisons sociales, les ravissaient. Pendant que le coupé filait, ils suivaient, d'un regard ami, les bandes grises des trottoirs, larges, interminables, avec leurs bancs, leurs colonnes bariolées, leurs arbres maigres. Cette trouée claire qui allait au bout de l'horizon, se rapetissant et s'ouvrant sur un carré bleuâtre du vide, cette double rangée ininterrompue de grands magasins, où des commis souriaient aux clientes, ces courants de foule piétinant et bourdonnant les emplissaient peu à peu d'une satisfaction absolue et entière, d'une sensation de perfection dans la vie de la rue. Ils aimaient jusqu'aux jets des lances d'arrosage, qui passaient comme une fumée blanche devant leurs chevaux, s'étalaient, s'abattaient en pluie fine sous les roues du coupé, brunissant le sol, soulevant un léger flot de poussière. Ils roulaient toujours, et il leur semblait que la voiture roulait sur des tapis, le long de cette chaussée droite et sans fin, qu'on avait faite uniquement pour leur éviter les ruelles noires.

Chaque boulevard devenait un couloir de leur hôtel. Les gaietés du soleil riaient sur les façades neuves, allumaient les vitres, battaient les tentes des boutiques et des cafés, chauffaient l'asphalte sous les pas affairés de la foule. Et, quand ils rentraient, un peu étourdis par le tohu-bohu éclatant de ces longs bazars, ils se plaisaient au parc Monceau, comme à la plate-bande nécessaire de ce Paris nouveau, étalant son luxe aux premières tiédeurs du printemps.

Lorsque la mode les força absolument de quitter Paris, ils allèrent aux bains de mer, mais à regret, pensant sur les plages de l'océan aux trottoirs des boulevards. Leur amour lui-même s'y ennuya. C'était une fleur de la serre qui avait besoin du grand lit gris et rose, de la chair nue du cabinet, de l'aube dorée du petit salon. Depuis qu'ils étaient seuls le soir, en face de la mer, ils ne trouvaient plus rien à se dire. Elle essaya de chanter son répertoire du théâtre des Variétés, sur un vieux piano qui agonisait dans un coin de sa chambre, à l'hôtel; mais l'instrument, tout humide des vents du large, avait les voix mélancoliques des grandes eaux. La Belle Hélène y fut lugubre et fantastique. Pour se consoler, la jeune femme étonna la plage par ses costumes prodigieux. Toute la bande de ces dames était là, à bâiller, à attendre l'hiver, en cherchant avec désespoir un costume de bain qui ne les rendît pas trop laides. Jamais Renée ne put décider Maxime à se baigner. Il avait une peur abominable de l'eau, devenait tout pâle quand le flot arrivait jusqu'à ses bottines, ne se serait pour rien au monde approché au bord d'une falaise; il marchait loin des trous, faisant de longs détours pour éviter la moindre côte un peu roide.

Saccard vint à deux ou trois reprises voir «les enfants». Il était écrasé de soucis, disait-il. Ce ne fut que vers octobre, lorsqu'ils se retrouvèrent tous les trois à Paris, qu'il songea sérieusement à se rapprocher de sa femme. L'affaire de Charonne mûrissait. Son plan fut net et brutal. Il comptait prendre Renée au jeu qu'il aurait joué avec une fille. Elle vivait dans des besoins d'argent grandissants, et, par fierté, ne s'adressait à son mari qu'à la dernière extrémité. Ce dernier se promit de profiter de sa première demande pour être galant, et renouer des rapports depuis longtemps rompus, dans la joie de quelque grosse dette payée.

Des embarras terribles attendaient Renée et Maxime à Paris. Plusieurs des billets souscrits à Larsonneau étaient échus; mais, comme Saccard les laissait naturellement dormir chez l'huissier, ces billets inquiétaient peu la jeune femme. Elle se trouvait bien autrement effrayée par sa dette chez Worms, qui montait maintenant à près de deux cent mille francs. Le tailleur exigeait un acompte, en menaçant de suspendre tout crédit. Elle avait de brusques frissons quand elle songeait au scandale d'un procès, et surtout à une fâcherie avec l'illustre couturier. Puis il lui fallait de l'argent de poche. Ils allaient s'ennuyer à mourir, elle et Maxime, s'ils n'avaient pas quelques louis à dépenser par jour. Le cher enfant était à sec, depuis qu'il fouillait vainement les tiroirs de son père. Sa fidélité, sa sagesse exemplaire, pendant sept à huit mois, tenaient beaucoup au vide absolu de sa bourse. Il n'avait pas toujours vingt francs pour inviter quelque coureuse à souper. Aussi revenait-il philosophiquement à l'hôtel. La jeune femme, à chacune de leurs escapades, lui remettait son porte-monnaie pour qu'il payât dans les restaurants, dans les bals, dans les petits théâtres. Elle continuait à le traiter maternellement; et même c'était elle qui payait, du bout de ses doigts gantés, chez le pâtissier où ils s'arrêtaient presque chaque après-midi, pour manger des petits pâtés aux huîtres. Souvent, il trouvait, le matin, dans son gilet, des louis qu'il ne savait pas là, et qu'elle y avait mis, comme une mère qui garnit la poche d'un collégien. Et cette belle existence de goûters, de caprices satisfaits, de plaisirs faciles allait cesser. Mais une crainte plus grave encore vint les consterner. Le bijoutier de Sylvia, auquel il devait dix mille francs, se fâchait, parlait de Clichy!

Les billets qu'il avait en main, protestés depuis longtemps, étaient couverts de tels frais, que la dette se trouvait grossie de trois ou quatre milliers de francs. Saccard déclara nettement qu'il ne pouvait rien. Son fils à Clichy le poserait, et, quand il l'en retirerait, il ferait grand bruit de cette largesse paternelle. Renée était au désespoir; elle voyait son cher enfant en prison, mais dans un véritable cachot, couché sur de la paille humide. Un soir, elle lui proposa sérieusement de ne plus sortir de chez elle, d'y vivre ignoré de tous, à l'abri des recors. Puis elle jura qu'elle trouverait l'argent. Jamais elle ne parlait de l'origine de la dette, de cette Sylvia qui confiait ses amours aux glaces des cabinets particuliers. C'était une cinquantaine de mille francs qu'il lui fallait: quinze mille pour Maxime, trente mille pour Worms, et cinq mille francs d'argent de poche. Ils auraient devant eux quinze grands jours de bonheur. Elle se mit en campagne.

Sa première idée fut de demander les cinquante mille francs à son mari. Elle ne s'y décida qu'avec des répugnances. Les dernières fois qu'il était entré dans sa chambre pour lui apporter de l'argent, il lui avait mis de nouveaux baisers sur le cou, en lui prenant les mains, en parlant de sa tendresse. Les femmes ont un sens très délicat pour deviner les hommes. Aussi s'attendait-elle à une exigence, à un marché tacite et conclu en souriant.

En effet, quand elle lui demanda les cinquante mille francs, il se récria, dit que Larsonneau ne prêterait jamais cette somme, que lui-même était encore trop gêné. Puis, changeant de voix, comme vaincu et pris d'une émotion subite:

—On ne peut rien vous refuser, murmura-t-il. Je vais courir Paris, faire l'impossible.... Je veux, chère amie, que vous soyez contente.

Et mettant les lèvres à son oreille, lui baisant les cheveux, la voix un peu tremblante:

—Je te les porterai demain soir, dans ta chambre... sans billet....

Mais elle dit vivement qu'elle n'était pas pressée, qu'elle ne voulait pas le déranger à ce point. Lui qui venait de mettre tout son cœur dans ce dangereux «sans billet», qu'il avait laissé échapper et qu'il regrettait, ne parut pas avoir essuyé un refus désagréable. Il se releva, en disant:

—Eh bien, à votre disposition.... Je vous trouverai la somme quand le moment sera venu. Larsonneau n'y sera pour rien, entendez-vous. C'est un cadeau que j'entends vous faire.

Il souriait d'un air bonhomme. Elle resta dans une cruelle angoisse. Elle sentait qu'elle perdrait le peu d'équilibre qui lui restait si elle se livrait à son mari.

Son dernier orgueil était d'être mariée au père mais de n'être que la femme du fils. Souvent, quand Maxime lui semblait froid, elle essayait de lui faire comprendre cette situation par des allusions fort claires; il est vrai que le jeune homme, qu'elle s'attendait à voir tomber à ses pieds, après cette confidence, demeurait parfaitement indifférent, croyant sans doute qu'elle voulait le rassurer sur la possibilité d'une rencontre entre son père et lui, dans la chambre de soie grise.

Quand Saccard l'eut quittée, elle s'habilla précipitamment et fit atteler. Pendant que son coupé l'emportait vers l'île Saint-Louis, elle préparait la façon dont elle allait demander les cinquante mille francs à son père.

Elle se jetait dans cette idée brusque, sans vouloir la discuter, se sentant très lâche au fond, et prise d'une épouvante invincible devant une pareille démarche.

Lorsqu'elle arriva, la cour de l'hôtel Béraud la glaça, de son humidité morne de cloître, et ce fut avec des envies de se sauver qu'elle monta le large escalier de pierre, où ses petites bottes à hauts talons sonnaient terriblement.

Elle avait eu la sottise, dans sa hâte, de choisir un costume de soie feuille morte à longs volants de dentelles blanches, orné de nœuds de satin, coupé par une ceinture plissée comme une écharpe. Cette toilette, que complétait une petite toque à grande voilette blanche, mettait une note si singulière dans l'ennui sombre de l'escalier, qu'elle eut elle-même conscience de l'étrange figure qu'elle y faisait. Elle tremblait en traversant l'enfilade austère des vastes pièces, où les personnages vagues des tapisseries semblaient surpris par ce flot de jupes passant au milieu du demi-jour de leur solitude.

Elle trouva son père dans un salon donnant sur la cour, où il se tenait d'habitude. Il lisait un grand livre placé sur un pupitre adapté aux bras de son fauteuil. Devant une des fenêtres, la tante Élisabeth tricotait avec de longues aiguilles de bois; et, dans le silence de la pièce, on n'entendait que le tic-tac de ces aiguilles.

Renée s'assit, gênée, ne pouvant faire un mouvement sans troubler la sévérité du haut plafond par un bruit d'étoffes froissées. Ses dentelles étaient d'une blancheur crue, sur le fond noir des tapisseries et des vieux meubles. M. Béraud du Châtel, les mains posées au bord du pupitre, la regardait. La tante Élisabeth parla du mariage prochain de Christine, qui devait épouser le fils d'un avoué fort riche; la jeune fille était sortie avec une vieille domestique de la famille, pour aller chez un fournisseur; et la bonne tante causait toute seule, de sa voix placide, sans cesser de tricoter, bavardant sur les affaires du ménage, jetant des regards souriants à Renée par-dessus ses lunettes.

Mais la jeune femme se troublait de plus en plus. Tout le silence de l'hôtel lui pesait sur les épaules, et elle eût donné beaucoup pour que les dentelles de sa robe fussent noires. Le regard de son père l'embarrassait au point qu'elle trouva Worms vraiment ridicule d'avoir imaginé de si grands volants.

—Comme tu es belle, ma fille! dit tout à coup la tante Élisabeth, qui n'avait pas même encore vu les dentelles de sa nièce.

Elle arrêta ses aiguilles, elle assujettit ses lunettes, pour mieux voir. M. Béraud du Châtel eut un pâle sourire.

—C'est un peu blanc, dit-il. Une femme doit être bien embarrassée avec ça sur les trottoirs.

—Mais, mon père, on ne sort pas à pied! s'écria Renée, qui regretta ensuite ce mot du cœur.

Le vieillard allait répondre. Puis il se leva, redressa sa haute taille, et marcha lentement, sans regarder sa fille davantage. Celle-ci restait toute pâle d'émotion. Chaque fois qu'elle s'exhortait à avoir du courage et qu'elle cherchait une transition pour arriver à la demande d'argent, elle éprouvait un élancement au cœur.

—On ne vous voit plus, mon père, murmura-t-elle.

—Oh! répondit la tante sans laisser à son frère le temps d'ouvrir les lèvres, ton père ne sort guère que pour aller de loin en loin au Jardin des plantes. Et encore faut-il que je me fâche! Il prétend qu'il se perd dans Paris, que la ville n'est plus faite pour lui.... Va, tu peux le gronder!

—Mon mari serait si heureux de vous voir venir de temps à autre à nos jeudis! continua la jeune femme.

M. Béraud du Châtel fit quelques pas en silence. Puis, d'une voix tranquille:

—Tu remercieras ton mari, dit-il. C'est un garçon actif, parait-il, et je souhaite pour toi qu'il mène honnêtement ses affaires. Mais nous n'avons pas les mêmes idées, et je suis mal à l'aise dans votre belle maison du parc Monceau.

La tante Élisabeth parut chagrine de cette réponse:

—Que les hommes sont donc méchants avec leur politique! dit-elle gaiement. Veux-tu savoir la vérité?

Ton père est furieux contre vous, parce que vous allez aux Tuileries.

Mais le vieillard haussa les épaules, comme pour dire que son mécontentement avait des causes beaucoup plus graves. Il se remit à marcher lentement, songeur. Renée resta un instant silencieuse, ayant au bord des lèvres la demande des cinquante mille francs. Puis, une lâcheté plus grande la prit, elle embrassa son père, elle s'en alla.

La tante Élisabeth voulut l'accompagner jusqu'à l'escalier. En traversant l'enfilade des pièces, elle continuait à bavarder de sa petite voix de vieille:

—Tu es heureuse, chère enfant. Ça me fait bien plaisir de te voir belle et bien portante; car si ton mariage avait mal tourné, sais-tu que je me serais crue coupable?... Ton mari t'aime, tu as tout ce qu'il te faut, n'est-ce pas?

—Mais oui, répondit Renée, s'efforçant de sourire, la mort dans le cœur.

La tante la retint encore, la main sur la rampe de l'escalier.

—Vois-tu, je n'ai qu'une crainte, c'est que tu ne te grises avec tout ton bonheur. Sois prudente, et surtout ne vends rien.... Si un jour tu avais un enfant, tu trouverais pour lui une petite fortune toute prête.

Quand Renée fut dans son coupé, elle poussa un soupir de soulagement. Elle avait des gouttes de sueur froide aux tempes; elle les essuya, en pensant à l'humidité glaciale de l'hôtel Béraud. Puis, lorsque le coupé roula au soleil clair du quai Saint-Paul, elle se souvint des cinquante mille francs, et toute sa douleur s'éveilla, plus vive. Elle qu'on croyait si hardie, comme elle venait d'être lâche!