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La Curée

Chapter 8: VI
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About This Book

The narrative follows a wealthy speculator and his younger wife amid a city's rapid real-estate boom, tracing their lavish lifestyle, erotic entanglements, and the schemes that finance their social ascent. Vivid scenes of fashionable promenades and domestic extravagance sit alongside sharp depictions of high society's appetite for status and profit. Central themes include greed, social ambition, and the corrosive effects of speculative capitalism on intimacy and morality. The work moves between broad urban panoramas of redevelopment and close psychological observation, driving toward increasing decadence and the threat of financial collapse.

Il finit par demander curieusement:

—Mais pourquoi M. de Saffré plutôt qu'un autre?

—Il me fait la cour, dit Renée.

Maxime retint une impertinence; il allait dire qu'elle s'était sans doute crue plus vieille d'un mois, en avouant M. de Saffré pour amant. Il n'eut que le sourire mauvais de cette méchanceté, et, jetant son cigare dans le feu, il vint s'asseoir de l'autre côté de la cheminée. Là, il parla raison, il donna à entendre à Renée qu'ils devaient rester bons camarades. Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un peu, pourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux encore gonflés par les larmes. Elle le trouvait pauvre, étroit, méprisable, et elle l'aimait toujours, de cette tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Il était joli sous la lumière du candélabre, placé au bord de la cheminée, à côté de lui. Comme il renversait la tête, la lueur des bougies lui dorait les cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet léger des joues, avec des blondeurs charmantes.

—Il faut pourtant que je m'en aille, dit-il à plusieurs reprises.

Il était bien décidé à ne pas rester. Renée ne l'aurait pas voulu d'ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient; ils n'étaient plus que deux amis. Et, quand Maxime eut enfin serré la main de la jeune femme et qu'il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui parlant de son père. Elle en faisait un grand éloge.

—Vois-tu, j'avais trop de remords. Je préfère que ça soit arrivé.... Tu ne connais pas ton père; j'ai été étonnée de le trouver si bon, si désintéressé. Le pauvre homme a de si gros soucis, en ce moment.

Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans répondre, d'un air gêné. Elle insistait.

—Tant qu'il ne venait pas dans cette chambre, ça m'était égal. Mais après.... Quand je le voyais ici, affectueux, m'apportant un argent qu'il avait dû ramasser dans tous les coins de Paris, se ruinant pour moi sans une plainte, j'en devenais malade.... Si tu savais avec quel soin il a veillé à mes intérêts!

Le jeune homme revint doucement à la cheminée, contre laquelle il s'adossa. Il restait embarrassé, la tête basse, avec un sourire qui montait peu à peu de ses lèvres.

—Oui, murmura-t-il, mon père est très fort pour veiller aux intérêts des gens.

Le son de sa voix étonna Renée. Elle le regarda, et lui, comme pour se défendre:

—Oh! je ne sais rien.... Je dis seulement que mon père est un habile homme.

—Tu aurais tort d'en mal parler, reprit-elle. Tu dois le juger un peu en l'air.... Si je te faisais connaître tous ses embarras, si je te répétais ce qu'il me confiait encore ce soir, tu verrais comme on se trompe, quand on croit qu'il tient à l'argent....

Maxime ne put retenir un haussement d'épaules. Il interrompit sa belle-mère, d'un rire d'ironie.

—Va, je le connais, je le connais beaucoup.... Il a dû te dire de bien jolies choses. Conte-moi donc ça.

Ce ton railleur la blessait. Alors elle renchérit encore sur ses éloges, elle trouva son mari tout à fait grand, elle parla de l'affaire de Charonne, de ce tripotage où elle n'avait rien compris, comme d'une catastrophe dans laquelle s'étaient révélées à elle l'intelligence et la bonté de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le lendemain, et que, si c'était réellement là un désastre, elle acceptait ce désastre en punition de ses fautes.

Maxime la laissait aller, ricanant, la regardant en dessous; puis il dit à demi-voix:

—C'est ça, c'est bien ça....

Et, plus haut, mettant la main sur l'épaule de Renée:

—Ma chère, je te remercie, mais je savais l'histoire.... C'est toi qui es d'une bonne pâte!

Il fit de nouveau mine de s'en aller. Il éprouvait une démangeaison furieuse de tout conter. Elle l'avait exaspéré, avec ses éloges sur son mari, et il oubliait qu'il s'était promis de ne pas parler, pour s'éviter tout désagrément.

—Quoi! que veux-tu dire? demanda-t-elle.

—Eh! pardieu! que mon père te met dedans de la plus jolie façon du monde.... Tu me fais de la peine, vrai; tu es trop godiche!

Et il lui conta ce qu'il avait entendu chez Laure, lâchement, sournoisement, goûtant une secrète joie à descendre dans ces infamies. Il lui semblait qu'il se vengeait d'une injure vague qu'on venait de lui faire. Son tempérament de fille s'attardait béatement à cette dénonciation, à ce bavardage cruel, surpris derrière une porte.

Il n'épargna rien à Renée, ni l'argent que son mari lui avait prêté à usure, ni celui qu'il comptait lui voler, à l'aide d'histoires ridicules, bonnes à endormir les enfants. La jeune femme l'écoutait, très pâle, les lèvres serrées. Debout devant la cheminée, elle baissait un peu la tête, elle regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette chemise que Maxime avait fait chauffer, s'écartait, laissait voir des blancheurs immobiles de statue.

—Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que tu n'aies pas l'air d'une sotte.... Mais tu aurais tort d'en vouloir à mon père. Il n'est pas méchant. Il a ses défauts comme tout le monde.... A demain, n'est-ce pas?

Il s'avançait toujours vers la porte. Renée l'arrêta d'un geste brusque.

—Reste! cria-t-elle impérieusement.

Et le prenant, l'attirant à elle, l'asseyant presque sur ses genoux, devant le feu, elle le baisa sur les lèvres, en disant:

—Ah! bien, ce serait trop bête de nous gêner, maintenant.... Tu ne sais donc pas que, depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je n'ai plus la tête à moi. Je suis comme une imbécile. Ce soir, au bal, j'avais un brouillard devant les yeux. C'est qu'à présent, j'ai besoin de toi pour vivre. Quand tu t'en iras, je serai vidée.... Ne ris pas, je te dis ce que je sens.

Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'eût pas vu depuis longtemps.

—Tu as trouvé le mot, j'étais godiche, ton père m'aurait fait voir aujourd'hui des étoiles en plein midi.

Est-ce que je savais! Pendant qu'il me contait son histoire, je n'entendais qu'un grand bourdonnement, et j'étais tellement anéantie qu'il m'aurait fait mettre à genoux, s'il avait voulu, pour signer ses paperasses. Et je m'imaginais que j'avais des remords!... Vrai, j'étais bête à ce point!...

Elle éclata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses yeux. Elle continua, en serrant plus étroitement son amant.

—Est-ce que nous faisons le mal, nous autres! Nous nous aimons, nous nous amusons comme il nous plaît.

Tout le monde en est là, n'est-ce pas?... Vois, ton père ne se gêne guère. Il aime l'argent et il en prend où il en trouve. Il a raison, ça me met à l'aise.... D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, tu sais, pour ce que je t'ai dit.... Mais puisque ça ne te fait rien.... D'ailleurs, je lui fermerai ma porte, tu comprends, maintenant.

Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime hésitait, désespéré. Il voyait la sottise qu'il avait commise, il se reprochait durement d'avoir trop causé. Comment annoncer son mariage maintenant! C'était sa faute, la rupture était faite, il n'avait pas besoin de remonter dans cette chambre, ni surtout d'aller prouver à la jeune femme que son mari la dupait. Et il ne savait plus à quel sentiment il venait d'obéir, ce qui redoublait sa colère contre lui-même. Mais s'il eut la pensée, un instant, d'être brutal une seconde fois, de s'en aller, la vue de Renée qui laissait tomber ses pantoufles, lui donna une lâcheté invincible. Il eut peur, il resta.

Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signer l'acte de cession, elle lui répondit tranquillement qu'elle n'en ferait rien, qu'elle avait réfléchi. D'ailleurs, elle ne se permit pas même une allusion; elle s'était juré d'être discrète, ne voulant pas se créer des ennuis, désirant goûter en paix le renouveau de ses amours. L'affaire de Charonne s'arrangerait comme elle pourrait; son refus de signer n'était qu'une vengeance; elle se moquait bien du reste. Saccard fut sur le point de s'emporter. Tout son rêve croulait. Ses autres affaires allaient de mal en pis. Il se trouvait à bout de ressources, se soutenant par un miracle d'équilibre; le matin même, il n'avait pu payer la note de son boulanger. Cela ne l'empêchait pas de préparer une fête splendide pour le jeudi de la mi-carême. Il éprouva, devant le refus de Renée, cette colère blanche d'un homme vigoureux arrêté dans son œuvre par le caprice d'un enfant. Avec l'acte de cession en poche, il comptait bien battre monnaie, en attendant l'indemnité. Puis, quand il se fut un peu calmé et qu'il eut l'intelligence nette, il s'étonna du brusque revirement de sa femme: à coup sûr, elle avait dû être conseillée. Il flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa sœur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien sur la vie cachée de Renée. Sidonie se montra très aigre.

Elle ne pardonnait pas à sa belle-sœur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voir M. de Saffré. Aussi, quand elle comprit, aux questions de son frère, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un amant, s'écria-t-elle qu'elle en était certaine. Et elle s'offrit d'elle-même pour espionner «les tourtereaux». Cette pimbêche verrait comme cela de quel bois elle se chauffait.

Saccard, d'habitude, ne cherchait pas les vérités désagréables; son intérêt seul le forçait à ouvrir des yeux qu'il tenait sagement fermés. Il accepta l'offre de sa sœur.

—Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de compassion.... Ah! mon pauvre frère, ce n'est pas Angèle qui t'aurait jamais trahi! Un mari si bon, si généreux! Ces poupées parisiennes n'ont pas de cœur.... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!


VI

Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-carême. Mais la grande curiosité était le poème des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho, en trois tableaux, que ces dames devaient représenter. L'auteur de ce poème, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis plus d'un mois, de sa préfecture à l'hôtel du parc Monceau, afin de surveiller les répétitions et de donner son avis sur les costumes. Il avait d'abord songé à écrire son œuvre en vers; puis il s'était décidé pour des tableaux vivants; c'était plus noble, disait-il, plus près du beau antique.

Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient jusqu'à trois fois de costume. Il y eut des conférences interminables que le préfet présidait. On discuta longuement d'abord le personnage de Narcisse.

Serait-ce une femme ou un homme qui le représenterait? Enfin, sur les instances de Renée, il fut décidé que l'on confierait le rôle à Maxime; mais il serait le seul homme, et encore Mme de Lauwerens disait-elle qu'elle ne consentirait jamais à cela, si «le petit Maxime ne ressemblait pas à une vraie fille». Renée devait être la nymphe Écho. La question des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna un bon coup de main au préfet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf femmes, dont l'imagination folle menaçait de compromettre gravement la pureté des lignes de son œuvre. S'il les avait écoutées, son Olympe aurait porté de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une robe à traîne pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner rêvait de s'habiller avec une peau de bête. M. Hupel de la Noue fut énergique; il se fâcha même une fois, il était convaincu, il disait que, s'il avait renoncé aux vers, c'était pour écrire son poème «avec des étoffes savamment combinées et des attitudes choisies parmi les plus belles».

—L'ensemble, mesdames, répétait-il à chaque nouvelle exigence, vous oubliez l'ensemble.... Je ne puis cependant pas sacrifier l'œuvre entière aux volants que vous me demandez.

Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des après-midi entiers à arrêter la forme d'une jupe. Worms fut convoqué plusieurs fois. Enfin tout fut réglé, les costumes arrêtés, les poses apprises, et M. Hupel de la Noue se déclara satisfait. L'élection de M. de Mareuil lui avait donné moins de mal. Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho devaient commencer à onze heures. Dès dix heures et demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal ensuite, les femmes étaient là, costumées, assises sur des fauteuils rangés en demi-cercle devant le théâtre improvisé, une estrade que cachaient deux larges rideaux de velours rouge à franges d'or, glissant sur des tringles. Les hommes, derrière, se tenaient debout, allaient et venaient. Les tapissiers avaient donné à dix heures les derniers coups de marteau. L'estrade s'élevait au fond du salon, tenant tout un bout de cette longue galerie. On montait sur le théâtre par le fumoir, converti en foyer pour les artistes. En outre, au premier étage, ces dames avaient à leur disposition plusieurs pièces, où une armée de femmes de chambre préparaient les toilettes des différents tableaux.

Il était onze heures et demie et les rideaux ne s'ouvraient pas. Un grand murmure emplissait le salon. Les rangées de fauteuils offraient la plus étonnante cohue de marquises, de châtelaines, de laitières, d'espagnoles, de bergères, de sultanes; tandis que la masse compacte des habits noirs mettait une grande tache sombre, à côté de cette moire d'étoffes claires et d'épaules nues, toutes braisillantes des étincelles vives des bijoux. Les femmes étaient seules travesties. Il faisait déjà chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.

On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture ménagée à gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soir, il aidait ces dames. Son habit avait, sur la manche gauche, trois doigts marqués en blanc, une petite main de femme qui s'était posée là, après s'être oubliée dans une boîte de poudre de riz. Mais le préfet songeait bien aux misères de sa toilette! il avait les yeux énormes, la face bouffie et un peu pâle. Il parut ne voir personne. Et, s'avançant vers Saccard, qu'il reconnut au milieu d'un groupe d'hommes graves, il lui dit à demi-voix:

—Sacrebleu! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage.... Nous voilà propres!

Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de réponse, sans rien regarder, il tourna le dos, replongea sous les draperies, disparut. Les dames sourirent de la singulière apparition de ce monsieur.

Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'était formé derrière les derniers fauteuils. On avait même tiré un fauteuil hors du rang, pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient depuis quelque temps. Il y avait là M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait d'appeler au Sénat; M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la deuxième élection; M. Michelin, décoré de la veille; et, un peu en arrière, les Mignon et Charrier, dont l'un avait un gros diamant à sa cravate, tandis que l'autre en montrait un plus gros encore à son doigt. Ces messieurs causaient. Saccard les quitta un instant pour aller échanger une parole à voix basse avec sa sœur, qui venait d'entrer et de s'asseoir entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie était en magicienne; Louise portait crânement un costume de page, qui lui donnait tout à fait l'air d'un gamin; la petite Michelin, en aimée, souriait amoureusement, dans ses voiles brodés de fils d'or.

—Sais-tu quelque chose? demanda doucement Saccard à sa sœur.

—Non, rien encore, répondit-elle. Mais le galant doit être ici.... Je les pincerai ce soir, sois tranquille.

—Préviens-moi tout de suite, n'est-ce pas?

Et Saccard, se tournant à droite et à gauche, complimenta Louise et Mme Michelin. Il compara l'une à une houri de Mahomet, l'autre à un mignon d'Henri III.

Son accent provençal semblait faire chanter de ravissement toute sa personne grêle et stridente. Quand il revint au groupe des hommes graves, M. de Mareuil le prit à l'écart et lui parla du mariage de leurs enfants. Rien n'était changé, c'était toujours le dimanche suivant qu'on devait signer le contrat.

—Parfaitement, dit Saccard. Je compte même annoncer ce soir le mariage à nos amis, si vous n'y voyez aucun inconvénient.... J'attends pour cela mon frère le ministre, qui m'a promis de venir.

Le nouveau député fut ravi. Cependant M. Toutin-Laroche élevait la voix, comme en proie à une vive indignation.

—Oui, messieurs, disait-il à M. Michelin et aux deux entrepreneurs qui se rapprochaient, j'avais eu la bonhomie de laisser mêler mon nom à une telle affaire.

Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient:

—Je racontais à ces messieurs la déplorable aventure de la Société générale des ports du Maroc, vous savez, Saccard?

Celui-ci ne broncha pas. La société en question venait de crouler avec un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieux avaient voulu savoir où en était l'établissement des fameuses stations commerciales sur le littoral de la Méditerranée, et une enquête judiciaire avait démontré que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des ingénieurs, de fort beaux plans, pendus aux murs des bureaux de la société. Depuis ce moment, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les actionnaires, s'indignant, voulant qu'on lui rendît son nom pur de toute tache. Et il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et réhabiliter devant l'opinion cet homme utile, se décida à l'envoyer au Sénat. Ce fut ainsi qu'il pêcha le siège tant ambitionné, dans une affaire qui avait failli le conduire en police correctionnelle.

—Vous êtes bien bon de vous occuper de cela, dit Saccard. Vous pouvez montrer votre grande œuvre, le Crédit viticole, cette maison qui est sortie victorieuse de toutes les crises.

—Oui, murmura Mareuil, cela répond à tout.

Le Crédit viticole, en effet, venait de sortir de gros embarras, soigneusement cachés. Un ministre très tendre pour cette institution financière, qui tenait la Ville de Paris à la gorge, avait inventé un coup de hausse dont M. Toutin-Laroche s'était merveilleusement servi. Rien ne le chatouillait davantage que les éloges donnés à la prospérité du Crédit viticole. Il les provoquait d'ordinaire. Il remercia M. de Mareuil d'un regard, et, se penchant vers le baron Gouraud, sur le fauteuil duquel il s'appuyait familièrement, il lui demanda:

—Vous êtes bien? Vous n'avez pas trop chaud?

Le baron eut un léger grognement.

—Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-Laroche à demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.

M. Michelin souriait, fermait de temps à autre les paupières, d'un mouvement doux, pour voir son ruban rouge. Les Mignon et Charrier, plantés carrément sur leurs grands pieds, semblaient beaucoup plus à l'aise dans leur habit depuis qu'ils portaient des brillants.

Cependant il était près de minuit, l'assemblée s'impatientait; elle ne se permettait pas de murmurer, mais les éventails battaient plus nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.

Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait passé une épaule par l'étroite ouverture, lorsqu'il aperçut Mme d'Espanet qui montait enfin sur l'estrade; ces dames, déjà en place pour le premier tableau, n'attendaient plus qu'elle. Le préfet se tourna, montrant son dos aux spectateurs, et l'on put le voir causant avec la marquise, que les rideaux cachaient. Il étouffa sa voix, disant, avec des saluts lancés du bout des doigts:

—Mes compliments, marquise. Votre costume est délicieux.

—J'en ai un bien plus joli dessous! répliqua cavalièrement la jeune femme, qui lui éclata de rire au nez, tant elle le trouvait drôle, enfoui de la sorte dans les draperies.

L'audace de cette plaisanterie étonna un instant le galant M. Hupel de la Noue; mais il se remit, et, goûtant de plus en plus le mot, à mesure qu'il l'approfondissait:

—Ah! charmant! charmant! murmura-t-il d'un air ravi.

Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au groupe des hommes graves, voulant jouir de son œuvre. Ce n'était plus l'homme effaré courant après la ceinture de feuillage de la nymphe Écho. Il était radieux, soufflant, s'essuyant le front. Il avait toujours la petite main blanche sur la manche de son habit; et, de plus, le gant de sa main droite était taché de rouge au bout du pouce; sans doute il avait trempé ce doigt dans le pot de fard d'une de ces dames. Il souriait, il s'éventait, il balbutiait:

—Elle est adorable, ravissante, stupéfiante.

—Qui donc? demanda Saccard.

—La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire....

Et il raconta le mot. On le trouva tout à fait réussi.

Ces messieurs se le répétèrent. Le digne M. Haffner, qui s'était approché, ne put lui-même s'empêcher d'applaudir. Cependant, un piano, que peu de personnes avaient vu, se mit à jouer une valse. Il se fit alors un grand silence. La valse avait des enroulements capricieux, interminables; et toujours une phrase très douce montait le clavier, se perdait dans un trille de rossignol; puis des voix sourdes reprenaient, plus lentement. C'était très voluptueux. Les dames, la tête un peu inclinée, souriaient. Le piano avait, au contraire, fait tomber brusquement la gaieté de M. Hupel de la Noue. Il regardait les rideaux de velours rouge d'un air anxieux, il se disait qu'il aurait dû placer lui-même Mme d'Espanet comme il avait placé les autres.

Les rideaux s'ouvrirent doucement, le piano reprit en sourdine la valse sensuelle. Un murmure courut dans le salon. Les dames se penchaient, les hommes allongeaient la tête, tandis que l'admiration se traduisait çà et là par une parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire étouffé. Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des trois lustres.

M. Hupel de la Noue, rassuré, souriait béatement à son poème. Il ne put résister à la tentation de répéter aux personnes qui l'entouraient ce qu'il disait depuis un mois:

—J'avais songé à faire ça en vers.... Mais, n'est-ce pas? c'est plus noble de lignes.

Puis, pendant que la valse allait et venait dans un bercement sans fin, il donna des explications. Les Mignon et Charrier s'étaient approchés et l'écoutaient attentivement.

—Vous connaissez le sujet, n'est-ce pas? Le beau Narcisse, fils du fleuve Céphise et de la nymphe Liriope, méprise l'amour de la nymphe Écho... Écho était de la suite de Junon, qu'elle amusait par ses discours pendant que Jupiter courait le monde... Écho, fille de l'Air et de la Terre, comme vous savez....

Et il se pâmait devant la poésie de la Fable. Puis, d'un ton plus intime:

—J'ai cru pouvoir donner carrière à mon imagination.... La nymphe Écho conduit le beau Narcisse chez Vénus, dans une grotte marine, pour que la déesse l'enflamme de ses feux. Mais la déesse reste impuissante.

Le jeune homme témoigne par son attitude qu'il n'est pas touché.

L'explication n'était pas inutile, car peu de spectateurs, dans le salon, comprenaient le sens exact des groupes. Quand le préfet eut nommé ses personnages à demi-voix, on admira davantage. Les Mignon et Charrier continuaient à ouvrir des yeux énormes. Ils n'avaient pas compris.

Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte se creusait. Le décor était fait d'une soie tendue à grands plis cassés, imitant des anfractuosités de rocher, et sur laquelle étaient peints des coquillages, des poissons, de grandes herbes marines. Le plancher, accidenté, montant en forme de tertre, se trouvait recouvert de la même soie, où le décorateur avait représenté un sable fin constellé de perles et de paillettes d'argent. C'était un réduit de déesse. Là, sur le sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vénus, se tenait debout; un peu forte, portant son maillot rose avec la dignité d'une duchesse de l'Olympe, elle avait compris son personnage en souveraine de l'Amour, avec de grands yeux sévères et dévorants. Derrière elle, ne montrant que sa tête malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon.

Puis, d'un côté du tertre, les trois Grâces, Mmes de Guende, Teissière, de Meinhold, tout en mousseline, se souriaient, s'enlaçaient, comme dans le groupe de Pradier; tandis que, de l'autre côté, la marquise d'Espanet et Mme Haffner, enveloppées du même flot de dentelles, les bras à la taille, les cheveux mêlés, mettaient un coin risqué dans le tableau, un souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait à voix plus basse, pour les hommes seulement, en disant qu'il avait voulu montrer par là la puissance de Vénus. En bas du tertre, la comtesse Vanska faisait la Volupté; elle s'allongeait, tordue par un dernier spasme, les yeux entrouverts et mourants, comme lasse; très brune, elle avait dénoué sa chevelure noire, et sa tunique striée de flammes fauves montrait des bouts de sa peau ardente. La gamme des costumes, du blanc de neige du voile de Vénus au rouge sombre de la tunique de la Volupté, était douce, d'un rose général, d'un ton de chair. Et sous le rayon électrique, ingénieusement dirigé sur la scène par une des fenêtres du jardin, la gaze, les dentelles, toutes ces étoffes légères et transparentes se fondaient si bien avec les épaules et les maillots, que ces blancheurs rosées vivaient, et qu'on ne savait plus si ces dames n'avaient pas poussé la vérité plastique jusqu'à se mettre toutes nues. Ce n'était là que l'apothéose!; le drame se passait au premier plan. A gauche, Renée, la nymphe Écho, tendait les bras vers la grande déesse, la tête à demi tournée du côté de Narcisse, suppliante, comme pour l'inviter à regarder Vénus, dont la vue seule allume de terribles feux; mais Narcisse, à droite, faisait un geste de refus, il se cachait les yeux de sa main et restait d'une froideur de glace. Les costumes de ces deux personnages avaient surtout coûté une peine infinie à l'imagination de M. Hupel de la Noue. Narcisse, en demi-dieu rôdeur de forêts, portait un costume de chasseur idéal: maillot verdâtre, courte veste collante, rameau de chêne dans les cheveux. La robe de la nymphe Écho était, à elle seule, toute une allégorie; elle tenait des grands arbres et des grands monts, des lieux retentissants où les voix de la Terre et de l'Air se répondent; elle était rocher par le satin blanc de la jupe, taillis par les feuillages de la ceinture, ciel pur par la nuée de gaze bleue du corsage. Et les groupes gardaient une immobilité de statue, la note charnelle de l'Olympe chantait dans l'éblouissement du large rayon, pendant que le piano continuait sa plainte d'amour aiguë, coupée de profonds soupirs.

On trouva généralement que Maxime était admirablement fait. Dans son geste de refus, il développait sa hanche gauche, qu'on remarqua beaucoup. Mais tous les éloges furent pour l'expression de visage de Renée.

Selon le mot de M. Hupel de la Noue, elle était «la douleur du désir inassouvi». Elle avait un sourire aigu qui cherchait à se faire humble, elle quêtait sa proie avec des supplications de louve affamée qui ne cache ses dents qu'à demi. Le premier tableau marcha bien, sauf cette folle d'Adeline qui bougeait et qui retenait à grand-peine une irrésistible envie de rire. Puis, les rideaux se refermèrent, le piano se tut.

Alors, on applaudit discrètement, et les conversations reprirent. Un grand souffle d'amour, de désir contenu, était venu des nudités de l'estrade, courait le salon, où les femmes s'alanguissaient davantage sur leurs sièges, tandis que les hommes, à l'oreille, se parlaient bas, avec des sourires. C'était un chuchotement d'alcôve, un demi silence de bonne compagnie, un souhait de volupté à peine formulé par un frémissement de lèvres; et, dans les regards muets, se rencontrant au milieu de ce ravissement de bon ton, il y avait la hardiesse brutale d'amours offertes et acceptées d'un coup d'œil.

On jugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs costumes prenaient une importance presque aussi grande que leurs épaules. Quand les Mignon et Charrier voulurent questionner M. Hupel de la Noue, ils furent tout surpris de ne plus le voir à côté d'eux; il avait déjà plongé derrière l'estrade.

—Je vous racontais donc, ma toute belle, dit Mme Sidonie, en reprenant une conversation interrompue par le premier tableau, que j'avais reçu une lettre de Londres, vous savez? pour l'affaire des trois milliards....

La personne que j'ai chargée de faire des recherches m'écrit qu'elle croit avoir trouvé le reçu du banquier.

L'Angleterre aurait payé.... J'en suis malade depuis ce matin.

Elle était en effet plus jaune que de coutume, dans sa robe de magicienne semée d'étoiles. Et, comme Mme Michelin ne l'écoutait pas, elle continua à voix plus basse, murmurant que l'Angleterre ne pouvait avoir payé, et que décidément elle irait à Londres elle-même.

—Le costume de Narcisse était bien joli, n'est-ce pas? demanda Louise à Mme Michelin.

Celle-ci sourit. Elle regardait le baron Gouraud, qui semblait tout ragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonie, voyant où allait son regard, se pencha, lui chuchota à l'oreille, pour que l'enfant n'entendît pas:

—Est-ce qu'il s'est exécuté?

—Oui, répondit la jeune femme, languissante, jouant à ravir son rôle d'aimée. J'ai choisi la maison de Louveciennes et j'en ai reçu les actes de propriété par son homme d'affaires.... Mais nous avons rompu, je ne le vois plus.

Louise avait une finesse d'oreille particulière pour saisir ce qu'on voulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec sa hardiesse de page, et dit tranquillement à Mme Michelin:

—Vous ne trouvez pas qu'il est affreux, le baron?

Puis elle ajouta en éclatant de rire:

—Dites! on aurait dû lui confier le rôle de Narcisse.

Il serait délicieux en maillot vert pomme.

La vue de Vénus, de ce coin voluptueux de l'Olympe, avait en effet, ranimé le vieux sénateur. Il roulait des yeux charmés, se tournait à demi pour complimenter Saccard. Dans le brouhaha qui emplissait le salon, le groupe des hommes graves continuait à causer affaires, politique. M. Haffner dit qu'il venait d'être nommé président d'un jury chargé de régler des questions d'indemnités. Alors la conversation s'engagea sur les travaux de Paris, sur le boulevard du Prince-Eugène, dont on commençât à causer sérieusement dans le public. Saccard saisit l'occasion, parla d'une personne qu'il connaissait, d'un propriétaire qu'on allait sans doute exproprier. Et il regardait en face ces messieurs. Le baron hocha doucement la tête; M. Toutin-Laroche poussa les choses jusqu'à déclarer que rien n'était plus désagréable que d'être exproprié; M. Michelin approuvait, louchait davantage, en regardant sa décoration.

—Les indemnités ne sauraient jamais être trop fortes, conclut doctement M. de Mareuil, qui voulait être agréable à Saccard.

Ils s'étaient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent en avant leurs propres affaires. Ils comptaient se retirer prochainement, sans doute à Langres, disaient-ils, en gardant un pied-à-terre à Paris. Ils firent sourire ces messieurs, lorsqu'ils racontèrent qu'après avoir achevé la construction de leur magnifique hôtel du boulevard Malesherbes, ils l'avaient trouvé si beau qu'ils n'avaient pu résister à l'envie de le vendre. Leurs brillants devaient être une consolation qu'ils s'étaient offerte.

Saccard riait de mauvaise grâce; ses anciens associés venaient de réaliser des bénéfices énormes dans une affaire où il avait joué un rôle de dupe. Et, comme l'entracte s'allongeait, des phrases d'éloges sur la gorge de Vénus et sur la robe de la nymphe Écho coupaient la conversation des hommes graves.

Au bout d'une grande demi-heure, M. Hupel de la Noue reparut. Il marchait en plein succès, et le désordre de sa toilette croissait. En regagnant sa place, il rencontra M. de Mussy. Il lui serra la main en passant; puis il revint sur ses pas pour lui demander:

—Vous ne connaissez pas le mot de la marquise?

Et il le lui conta, sans attendre la réponse. Il le pénétrait de plus en plus, il le commentait, il finissait pas le trouver exquis de naïveté. «J'en ai un bien plus joli dessous!» C'était un cri du cœur.

Mais M. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot indécent. Il venait d'être attaché à l'ambassade d'Angleterre, où le ministre lui avait dit qu'une tenue sévère était de rigueur. Il refusait de conduire le cotillon, se vieillissait, ne parlait plus de son amour pour Renée, qu'il saluait gravement quand il la rencontrait.

M. Hupel de la Noue rejoignait le groupe formé derrière le fauteuil du baron, lorsque le piano entama une marche triomphale. De grands placages d'accords, frappés d'aplomb sur les touches, ouvraient un chant large, où, par instants, sonnaient des éclats métalliques. Après chaque phrase, une voix plus haute reprenait, en accentuant le rythme. C'était brutal et joyeux.

—Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue; j'ai poussé peut-être un peu loin la licence poétique; mais je crois que l'audace m'a réussi.... La nymphe Écho, voyant que Vénus est sans puissance sur le beau Narcisse, le conduit chez Plutus, dieu des richesses et des métaux précieux.... Après la tentation de la chair, la tentation de l'or.

—C'est classique, répondit le sec M. Toutin-Laroche, avec un sourire aimable. Vous connaissez votre temps, monsieur le préfet.

Les rideaux s'ouvraient, le piano jouait plus fort. Ce fut un éblouissement. Le rayon électrique tombait sur une splendeur flambante, dans laquelle les spectateurs ne virent d'abord qu'un brasier, où des lingots d'or et des pierres précieuses semblaient se fondre. Une nouvelle grotte se creusait; mais celle-là n'était pas le frais réduit de Vénus, baigné par le flot mourant sur un sable fin semé de perles; elle devait se trouver au centre de la terre, dans une couche ardente et profonde, fissure de l'enfer antique, crevasse d'une mine de métaux en fusion habitée par Plutus. La soie imitant le roc montrait de larges filons métalliques, des coulées qui étaient comme les veines du vieux monde, charriant les richesses incalculables et la vie éternelle du sol. A terre, par un anachronisme hardi de M. Hupel de la Noue, il y avait un écroulement de pièces de vingt francs; des louis étalés, des louis entassés, un pullulement de louis qui montaient.

Au sommet de ce tas d'or, Mme de Guende, en Plutus, était assise, Plutus femme, Plutus montrant sa gorge, dans les grandes lames de sa robe, prises à tous les métaux. Autour du dieu se groupaient, debout, à demi couchées, unies en grappes, ou fleurissant à l'écart, les efflorescences féeriques de cette grotte, où les califes des Mille et une Nuits avaient vidé leur trésor:

Mme Haffner en Or, avec une jupe roide et resplendissante d'évêque; Mme d'Espanet en Argent, luisante comme un clair de lune; Mme de Lauwerens, d'un bleu ardent, en Saphir, ayant à son côté la petite Mme Daste, une Turquoise souriante, qui bleuissait tendrement; puis s'égrenaient l'Émeraude, Mme de Meinhold, et la Topaze, Mme Teissière; et, plus bas, la comtesse Vanska donnait son ardeur sombre au Corail, allongée, les bras levés, chargés de pendeloques rouges, pareille à un polype monstrueux et adorable, qui montrait des chairs de femme dans des nacres roses et entrebâillées de coquillages. Ces dames avaient des colliers, des bracelets, des parures complètes, faites chacune de la pierre précieuse que le personnage représentait. On remarqua beaucoup les bijoux originaux de Mmes d'Espanet et Haffner, composés uniquement de petites pièces d'or et de petites pièces d'argent neuves. Puis, au premier plan, le drame restait le même: la nymphe Écho tentait le beau Narcisse, qui refusait encore du geste. Et les yeux des spectateurs s'accoutumaient avec ravissement à ce trou béant ouvert sur les entrailles enflammées du globe, à ce tas d'or sur lequel se vautrait la richesse d'un monde.

Ce second tableau eut encore plus de succès que le premier. L'idée en parut particulièrement ingénieuse. La hardiesse des pièces de vingt francs, ce ruissellement de coffre-fort moderne tombé dans un coin de la mythologie grecque, enchanta l'imagination des dames et des financiers qui étaient là. Les mots: «Que de pièces! que d'argent!» couraient, avec des sourires, de longs frémissements d'aise; et sûrement chacune de ces dames, chacun de ces messieurs faisait le rêve d'avoir tout ça à lui, dans une cave.

—L'Angleterre a payé, ce sont vos milliards, murmura malicieusement Louise à l'oreille de Mme Sidonie.

Et Mme Michelin, la bouche un peu ouverte par un désir ravi, écartait son voile d'aimée, caressait l'or d'un regard luisant, tandis que le groupe des hommes graves se pâmait. M. Toutin-Laroche, tout épanoui, murmura quelques mots à l'oreille du baron, dont la face se marbrait de taches jaunes. Mais les Mignon et Charrier, moins discrets, dirent avec une naïveté brutale:

—Sacrebleu! il y aurait là de quoi démolir Paris et le rebâtir.

Le mot parut profond à Saccard, qui commençait à croire que les Mignon et Charrier se moquaient du monde en faisant les imbéciles. Quand les rideaux se refermèrent, et que le piano termina la marche triomphale par un grand bruit de notes jetées les unes sur les autres, comme de dernières pelletées d'écus, les applaudissements éclatèrent, plus vifs, plus prolongés.

Cependant, au milieu du tableau, le ministre, accompagné de son secrétaire, M. de Saffré, avait paru à la porte du salon. Saccard, qui guettait impatiemment son frère, voulut se précipiter à sa rencontre. Mais celui-ci, d'un geste, le pria de ne pas bouger. Et il vint doucement jusqu'au groupe des hommes graves. Quand les rideaux se furent refermés et qu'on l'eut aperçu, un long chuchotement courut le salon, les têtes se retournèrent: le ministre balançait le succès des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho.

—Vous êtes un poète, monsieur le préfet, dit-il en souriant à M. Hupel de la Noue. Vous avez publié autrefois un volume de vers, Les Volubilis, je crois?... Je vois que les soucis de l'administration n'ont pas tari votre imagination.

Le préfet sentit, dans ce compliment, la pointe d'une épigramme. La présence brusque de son chef le décontenança d'autant plus qu'en s'examinant d'un coup d'œil pour voir si sa tenue était correcte, il aperçut, sur la manche de son habit, la petite main blanche, qu'il n'osa pas essuyer. Il s'inclina, balbutia.

—Vraiment, continua le ministre, en s'adressant à M. Toutin-Laroche, au baron Gouraud, aux personnages qui se trouvaient là, tout cet or était un merveilleux spectacle.... Nous ferions de grandes choses, si M. Hupel de la Noue battait monnaie pour nous.

C'était, en langue ministérielle, le même mot que celui des Mignon et Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres firent leur cour, jouèrent sur la dernière phrase du ministre: l'Empire avait déjà fait des merveilles; ce n'était pas l'or qui manquait, grâce à la haute expérience du pouvoir; jamais la France n'avait eu une situation aussi belle devant l'Europe; et ces messieurs finirent par devenir si plats que le ministre changea lui-même la conversation.

Il les écoutait, la tête haute, les coins de la bouche un peu relevés, ce qui donnait à sa grosse face blanche, soigneusement rasée, un air de doute et de dédain souriant.

Saccard, qui voulait amener l'annonce du mariage de Maxime et de Louise, manœuvrait pour trouver une transition habile. Il affectait une grande familiarité, et son frère faisait le bonhomme, consentait à lui rendre le service de paraître l'aimer beaucoup. Il était réellement supérieur, avec son regard clair, son visible mépris des coquineries mesquines, ses larges épaules qui, d'un haussement, auraient culbuté tout ce monde-là. Quand il fut enfin question du mariage, il se montra charmant, il laissa entendre qu'il tenait prêt son cadeau de noces; il voulait parler de la nomination de Maxime comme auditeur au Conseil d'État. Il alla jusqu'à répéter deux fois à son frère, d'un ton tout à fait bon garçon:

—Dis bien à ton fils que je veux être son témoin.

M. de Mareuil rougissait d'aise. On complimenta Saccard. M. Toutin-Laroche s'offrit comme second témoin.

Puis, brusquement, on arriva à parler du divorce. Un membre de l'opposition venait d'avoir «le triste courage», disait M. Haffner, de défendre cette honte sociale.

Et tous se récrièrent. Leur pudeur trouva des mots profonds. M. Michelin souriait délicatement au ministre, pendant que les Mignon et Charrier remarquaient avec étonnement que le collet de son habit était usé.

Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue restait embarrassé, s'appuyant au fauteuil du baron Gouraud, qui s'était contenté d'échanger avec le ministre une poignée de main silencieuse. Le poète n'osait quitter la place. Un sentiment indéfinissable, la crainte de paraître ridicule, la peur de perdre les bonnes grâces de son chef le retenaient, malgré l'envie furieuse qu'il avait d'aller placer ces dames sur l'estrade, pour le dernier tableau. Il attendait qu'un mot heureux lui vînt et le fît rentrer en faveur.

Mais il ne trouvait rien. Il se sentait de plus en plus gêné, lorsqu'il aperçut M. de Saffré; il lui prit le bras, s'accrocha à lui comme à une planche de salut. Le jeune homme entrait, c'était une victime toute fraîche.

—Vous ne connaissez pas le mot de la marquise? lui demanda le préfet.

Mais il était si troublé, qu'il ne savait plus présenter la chose d'une façon piquante. Il pataugeait.

—Je lui ai dit: «Vous avez un charmant costume», et elle m'a répondu....

—«J'en ai un bien plus joli dessous», ajouta tranquillement M. de Saffré. C'est vieux, mon cher, très vieux.

M. Hupel de la Noue le regarda, consterné. Le mot était vieux, et lui qui allait approfondir encore son commentaire sur la naïveté de ce cri du cœur!

—Vieux, vieux comme le monde, répétait le secrétaire, Mme d'Espanet l'a déjà dit deux fois aux Tuileries.

Ce fut le dernier coup. Le préfet se moqua alors du ministre, du salon entier. Il se dirigeait vers l'estrade, lorsque le piano préluda, d'une voix attristée, avec des tremblements de notes qui pleuraient; puis la plainte s'élargit, traîna longuement, et les rideaux s'ouvrirent.

M. Hupel de la Noue, qui avait déjà disparu à moitié, rentra dans le salon, en entendant le léger grincement des anneaux. Il était pâle, exaspéré; il faisait un violent effort sur lui-même pour ne pas apostropher ces dames.

Elles s'étaient placées toutes seules! Ce devait être cette petite d'Espanet qui avait monté le complot de hâter les changements de costume, et de se passer de lui. Ça n'était pas ça, ça ne valait rien!

Il revint, mâchant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estrade, avec des haussements d'épaules, murmurant:

—La nymphe Écho est trop au bord.... Et cette jambe du beau Narcisse, pas de noblesse, pas de noblesse du tout....

Les Mignon et Charrier, qui s'étaient approchés pour entendre «l'explication», se hasardèrent à lui demander «ce que le jeune homme et la jeune fille faisaient, couchés par terre». Mais il ne répondit pas, il refusait d'expliquer davantage son poème; et comme les entrepreneurs insistaient:

—Eh! ça ne me regarde plus, du moment que ces dames se placent sans moi!

Le piano sanglotait mollement. Sur l'estrade, une clairière, où le rayon électrique mettait une nappe de soleil, ouvrait un horizon de feuilles. C'était une clairière idéale, avec des arbres bleus, de grandes fleurs jaunes et rouges, qui montaient aussi haut que les chênes. Là, sur une butte de gazon, Vénus et Plutus se tenaient côte à côte, entourés de nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire escorte. Il y avait les filles des arbres, les filles des sources, les filles des monts, toutes les divinités rieuses et nues de la forêt. Et le dieu et la déesse triomphaient, punissaient les froideurs de l'orgueilleux qui les avait méprisés, tandis que le groupe des nymphes regardaient curieusement, avec un effroi sacré, la vengeance de l'Olympe, au premier plan. Le drame s'y dénouait. Le beau Narcisse, couché sur le bord d'un ruisseau, qui descendait du lointain de la scène, se regardait dans le clair miroir; et l'on avait poussé la vérité jusqu'à mettre une lame de vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'était déjà plus le jeune homme libre, le rôdeur de forêts; la mort le surprenait au milieu de l'admiration ravie de son image, la mort l'alanguissait, et Vénus, de son doigt tendu, comme une fée d'apothéose, lui jetait le sort fatal. Il devenait fleur. Ses membres verdissaient, s'allongeaient, dans son costume collant de satin vert; la tige flexible, les jambes légèrement recourbées, allaient s'enfoncer en terre, prendre racine, pendant que le buste, orné de larges pans de satin blanc, s'épanouissait en une corolle merveilleuse. La chevelure blonde de Maxime complétait l'illusion, mettait, avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la blancheur des pétales.

Et la grande fleur naissante, humaine encore, penchait la tête vers la source, les yeux noyés, le visage souriant d'une extase voluptueuse, comme si le beau Narcisse eût enfin contenté dans la mort les désirs qu'il s'était inspirés à lui-même. A quelques pas, la nymphe Écho se mourait aussi, se mourait de désirs inassouvis; elle se trouvait peu à peu prise dans la raideur du sol, elle sentait ses membres brûlants se glacer et se durcir. Elle n'était pas rocher vulgaire, sali de mousse, mais marbre blanc, par ses épaules et ses bras, par sa grande robe de neige, dont la ceinture de feuillage et l'écharpe bleue avaient glissé. Affaissée au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait à larges plis, pareil à un bloc de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant, dans son corps figé de statue, que ses yeux de femme, des yeux qui luisaient, fixés sur la fleur des eaux, penchée languissamment sur le miroir de la source. Et il semblait déjà que tous les bruits d'amour de la forêt, les voix prolongées des taillis, les frissons mystérieux des feuilles, les soupirs profonds des grands chênes, venaient battre sur la chair de marbre de la nymphe Écho, dont le cœur, saignant toujours dans le bloc, résonnait longuement, répétait au loin les moindres plaintes de la Terre et de l'Air.

—Oh! l'ont-ils affublé, ce pauvre Maxime! murmura Louise. Et Mme Saccard, on dirait une morte.

—Elle est couverte de poudre de riz, dit Mme Michelin.

D'autres mots peu obligeants couraient. Ce troisième tableau n'eut pas le succès franc des deux autres. C'était pourtant ce dénouement tragique qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s'y admirait, comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis une foule d'intentions poétiques et philosophiques. Quand les rideaux se furent refermés pour la dernière fois, et que les spectateurs eurent applaudi en gens bien élevés, il éprouva un regret mortel d'avoir cédé à la colère en n'expliquant pas la dernière page de son poème. Il voulut donner alors aux personnes qui l'entouraient la clef des choses charmantes, grandioses ou simplement polissonnes que représentaient le beau Narcisse et la nymphe Écho, et il essaya même de dire ce que Vénus et Plutus faisaient au fond de la clairière; mais ces messieurs et ces dames, dont les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de la chair et la grotte de l'or, ne se souciaient pas de descendre dans les complications mythologiques du préfet. Seuls, les Mignon et Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent la bonhomie de l'interroger. Il s'empara d'eux, il les tint debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, pendant près de deux heures à leur raconter les Métamorphoses d'Ovide.

Cependant le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la belle Mme Saccard pour la complimenter sur la grâce parfaite de la nymphe Écho. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au bras de son frère, donnant quelques poignées de main, saluant les dames. Jamais il ne s'était tant compromis pour Saccard. Il le laissa radieux lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit, à voix haute:

—Je t'attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.

Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rangé le long des murs les fauteuils des dames. Le grand salon allongeait maintenant, du petit salon jaune à l'estrade, son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s'ouvraient, sous l'égouttement de lumière tombant du cristal des lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient de leurs reflets l'or des meubles et du plafond. On attendait pour ouvrir le bal que ces dames, la nymphe Écho, Vénus, Plutus et les autres, eussent changé de costumes.

Mme d'Espanet et Mme Haffner parurent les premières. Elles avaient remis leurs costumes du second tableau; l'une était en Or, l'autre en Argent. On les entoura, on les félicita; et elles racontaient leurs émotions.

—C'est moi qui ai failli m'éclater, disait la marquise, quand j'ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait!

—Je crois que j'ai un torticolis, reprenait languissamment la blonde Suzanne. Non, vrai, si ça avait duré une minute de plus, j'aurais remis ma tête d'une façon naturelle, tant j'avais mal au cou.

M. Hupel de la Noue, de l'embrasure où il avait poussé les Mignon et Charrier, jetait des coups d'œil inquiets sur le groupe formé autour des deux jeunes femmes; il craignait qu'on ne s'y moquât de lui. Les autres nymphes arrivèrent les unes après les autres; toutes avaient repris leurs costumes de pierres précieuses; la comtesse Vanska, en Corail, eut un succès fou, lorsqu'on put examiner de près les ingénieux détails de sa robe.

Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l'air souriant; et un flot de femmes l'enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le plaisanta sur son rôle de fleur, sur sa passion des miroirs; lui, sans un embarras, comme charmé de son personnage, continuait à sourire, répondait aux plaisanteries, avouait qu'il s'adorait et qu'il était assez guéri des femmes pour se préférer à elles. On riait plus haut, le groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune homme, noyé dans ce peuple d'épaules, dans ce tohu-bohu de costumes éclatants, gardait son parfum d'amour monstrueux, sa douceur vicieuse de fleur blonde.

Mais, lorsque Renée descendit enfin, il se fit un demi-silence. Elle avait mis un nouveau costume, d'une grâce si originale et d'une telle audace que ces messieurs et ces dames, habitués pourtant aux excentricités de la jeune femme, eurent un premier mouvement de surprise. Elle était en Otaïtienne. Ce costume, paraît-il, est des plus primitifs; un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds jusqu'aux seins, en lui laissant les épaules et les bras nus; et, sur ce maillot, une simple blouse de mousseline, courte et garnie de deux volants, pour cacher un peu les hanches. Dans les cheveux, une couronne de fleurs des champs; aux chevilles et aux poignets, des cercles d'or. Et rien autre. Elle était nue. Le maillot avait des souplesses de chair, sous la pâleur de la blouse; la ligne pure de cette nudité se retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement effacée par les volants, mais s'accentuant et reparaissant entre les mailles de la dentelle, au moindre mouvement. C'était une sauvagesse adorable, une fille barbare et voluptueuse, à peine cachée dans une vapeur blanche, dans un pan de brume marine, où tout son corps se devinait.

Renée, les joues roses, avançait d'un pas vif. Céleste avait fait craquer un premier maillot; heureusement que la jeune femme, prévoyant le cas, s'était précautionnée.

Ce maillot déchiré l'avait mise en retard. Elle parut se soucier peu de son triomphe. Ses mains brûlaient, ses yeux brillaient de fièvre. Elle souriait pourtant, répondait par de petites phrases aux hommes qui l'arrêtaient, qui la complimentaient sur sa pureté d'attitudes, dans les tableaux vivants. Elle laissait derrière elle un sillage d'habits noirs étonnés et charmés de la transparence de sa blouse de mousseline. Quand elle fut arrivée au groupe de femmes qui entouraient Maxime, elle souleva de courtes exclamations, et la marquise se mit à la regarder de la tête aux pieds, d'un air tendre, en murmurant:

—Elle est adorablement faite.

Mme Michelin, dont le costume d'aimée devenait horriblement lourd à côté de ce simple voile, pinçait les lèvres, tandis que Mme Sidonie, ratatinée dans sa robe noire de magicienne, murmurait à son oreille:

—C'est de la dernière indécence, n'est-ce pas, ma toute belle?

—Ah! bien, dit enfin la jolie brune, c'est M. Michelin qui se fâcherait si je me déshabillais comme ça!

—Et il aurait raison, conclut la courtière.

La bande des hommes graves n'était pas de cet avis.

Ils s'extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme mettait si mal à propos en cause, se pâmait, pour faire plaisir à M. Toutin-Laroche et au baron Gouraud, que la vue de Renée ravissait. On complimenta fortement Saccard sur la perfection des formes de sa femme. Il s'inclinait, se montrait très touché. La soirée était bonne pour lui, et, sans une préoccupation qui passait par instants dans ses yeux, lorsqu'il jetait un regard rapide sur sa sœur, il eût paru parfaitement heureux.

—Dites, elle ne nous en avait jamais autant montré, dit plaisamment Louise à l'oreille de Maxime, en lui désignant Renée du coin de l'œil.

Elle se reprit, et avec un sourire indéfinissable:

—A moi, du moins.

Le jeune homme la regarda, d'un air inquiet, mais elle continuait à sourire, drôlement, comme un écolier enchanté d'une plaisanterie un peu forte.

Le bal fut ouvert. On avait utilisé l'estrade des tableaux vivants, en y plaçant un petit orchestre, où les cuivres dominaient; et les bugles, les cornets à pistons jetaient leurs notes claires dans la forêt idéale, aux arbres bleus. Ce fut d'abord un quadrille: Ah! il a des bottes, il a des bottes, Bastien! qui faisait alors les délices des bastringues. Ces dames dansèrent. Les polkas, les valses, les mazurkas alternèrent avec les quadrilles. Le large balancement des couples allait et venait, emplissait la longue galerie, sautant sous le jouet des cuivres, se balançant au bercement des violons. Les costumes, ce flot de femmes de tous les pays et de toutes les époques, roulait, avec un fourmillement, une bigarrure d'étoffes vives. Le rythme, après avoir mêlé et emporté les couleurs, dans un tohu-bohu cadencé, ramenait brusquement, à certains coups d'archet, la même tunique de satin rose, le même corsage de velours bleu, à côté du même habit noir. Puis un autre coup d'archet, une sonnerie de cornets à pistons poussaient les couples, les faisaient voyager à la file autour du salon, avec des mouvements balancés de nacelle s'en allant à la dérive, sous un souffle de vent qui a brisé l'amarre. Et toujours, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux danses, une dame s'approchait d'une fenêtre, étouffant, respirant un peu d'air glacé; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon bouton d'or, ou descendait dans la serre, faisant doucement le tour des allées. Sous les berceaux de lianes, au fond de l'ombre tiède, où arrivaient les forte des cornets à pistons, dans les quadrilles d'Ohé? les p'tits agneaux et de J'ai un pied qui r'mue, des jupes, dont on ne voyait que le bord, avaient des rires languissants.

Quand on ouvrit la porte de la salle à manger, transformée en buffet, avec des dressoirs contre les murs et une longue table au milieu, chargée de viandes froides, ce fut une poussée, un écrasement. Un grand bel homme, qui avait eu la timidité de garder son chapeau à la main, fut si violemment collé contre le mur, que le malheureux chapeau creva avec une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur les pâtisseries et les volailles truffées, en s'enfonçant les coudes dans les côtes, brutalement.

C'était un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et les laquais ne savaient à qui répondre au milieu de cette bande d'hommes comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte d'arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se fâcha parce qu'il n'y avait pas de bordeaux et que le champagne, assurait-il, l'empêchait de dormir.

—Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de sa voix grave. Il y en aura pour tout le monde.

Mais on ne l'écoutait pas. La salle à manger était pleine, et les habits noirs inquiets se haussaient à la porte. Devant les dressoirs, des groupes stationnaient, mangeant vite, se serrant. Beaucoup avalaient sans boire, n'ayant pu mettre la main sur un verre. D'autres, au contraire, buvaient, en courant inutilement après un morceau de pain.

—Écoutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et Charrier, las de mythologie, avaient entraîné au buffet, nous n'aurons rien si nous ne faisons pas cause commune.... C'est bien pis aux Tuileries, et j'y ai acquis quelque expérience.... Chargez-vous du vin, je me charge de la viande.

Le préfet guettait un gigot. Il allongea la main, au bon moment, dans une éclaircie d'épaules, et l'emporta tranquillement, après s'être bourré les poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur côté, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de champagne; mais ils n'avaient pu trouver que deux verres; ils dirent que ça ne faisait rien, qu'ils boiraient dans le même. Et ces messieurs soupèrent sur le coin d'une jardinière, au fond de la pièce. Ils ne retirèrent pas même leurs gants, mettant les tranches toutes détachées du gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et, debout, ils causaient, la bouche peine, écartant leur menton de leur gilet, pour que le jus tombât sur le tapis.

Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda à un domestique s'il ne pourrait avoir un verre de champagne.

—Il faut attendre, monsieur, répondit avec colère le domestique effaré, perdant la tête, oubliant qu'il n'était pas à l'office. On a déjà bu trois cents bouteilles.

Cependant, on entendait les voix de l'orchestre qui grandissaient, par souffles brusques. On dansait la polka des Baisers, célèbre dans les bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en embrassant sa danseuse. Mme d'Espanet parut à la porte de la salle à manger, rouge, un peu décoiffée, traînant, avec une lassitude charmante, sa grande robe d'argent. On s'écartait à peine, elle était obligée d'insister du coude pour s'ouvrir un passage: Elle fit le tour de la table, hésitante, une moue aux lèvres. Puis elle vint droit à M. Hupel de la Noue, qui avait fini et qui s'essuyait la bouche avec son mouchoir.

—Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec un adorable sourire, de me trouver une chaise! j'ai fait le tour de la table inutilement....

Le préfet avait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie n'hésita pas; il s'empressa, trouva la chaise, installa Mme d'Espanet, et resta derrière son dos à la servir. Elle ne voulut que quelques crevettes avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle mangeait avec des mines délicates, au milieu de la gloutonnerie des hommes. La table et les chaises étaient exclusivement réservées aux dames. Mais on faisait toujours une exception en faveur du baron Gouraud. Il était là, carrément assis, devant un morceau de pâté, dont ses mâchoires broyaient la croûte avec lenteur. La marquise reconquit le préfet en lui disant qu'elle n'oublierait jamais ses émotions d'artiste, dans Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho. Elle lui expliqua même pourquoi on ne l'avait pas attendu, d'une façon qui le consola complètement: ces dames, en apprenant que le ministre était là, avaient pensé qu'il serait peu convenable de prolonger l'entracte. Elle finit par le prier d'aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson, un homme brutal, disait-elle, et qui lui déplaisait. Et, quand Suzanne fut là, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.

Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil, Haffner, avait pris possession d'un dressoir. Comme la table était pleine, et que M. de Saffré passait avec Mme Michelin au bras, il les retint, voulut que la jolie brune partageât avec eux. Elle croqua des pâtisseries, souriante, levant ses yeux clairs sur les cinq hommes qui l'entouraient. Ils se penchaient vers elle, touchaient ses voiles d'aimée brodés de fil d'or, l'acculaient contre le dressoir, où elle finit par s'adosser, prenant des petits fours de toutes les mains, très douce et très caressante, avec la docilité amoureuse d'une esclave au milieu de ses seigneurs. M. Michelin achevait tout seul, à l'autre bout de la pièce, une terrine de foie gras dont il avait réussi à s'emparer.

Cependant, Mme Sidonie, qui rôdait dans le bal depuis les premiers coups d'archet, entra dans la salle à manger, et appela Saccard du coin de l'œil.

—Elle ne danse pas, lui dit-elle à voix basse. Elle paraît inquiète. Je crois qu'elle médite quelque coup de tête.... Mais je n'ai pu encore découvrir le damoiseau....

Je vais manger quelque chose et me remettre à l'affût.

Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de volaille qu'elle se fit donner par M. Michelin, qui avait fini sa terrine. Elle se versa du malaga dans une grande coupe à champagne; puis, après s'être essuyé les lèvres du bout des doigts, elle retourna dans le salon. La traîne de sa robe de magicienne semblait avoir déjà ramassé toute la poussière des tapis.

Le bal languissait, l'orchestre avait des essoufflements, lorsqu'un murmure courut: «Le cotillon! le cotillon!» qui ranima les danseurs et les cuivres. Il vint des couples de tous les massifs de la serre; le grand salon s'emplit, comme pour le premier quadrille; et, dans la cohue réveillée, on discutait. C'était la dernière flamme du bal. Les hommes qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures, avec des bienveillances molles, le groupe bavard grandissant au milieu de la pièce; tandis que les soupeurs du buffet, sans lâcher leur pain, allongeaient la tête, pour voir.

—M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu'il ne le conduit plus.... Voyons, une fois encore, monsieur de Mussy, rien qu'une petite fois. Faites cela pour nous.

Mais le jeune attaché d'ambassade restait gourmé! dans son col cassé. C'était vraiment impossible, il avait juré. Il y eut un désappointement. Maxime refusa aussi, disant qu'il ne le pourrait, qu'il était brisé. M. Hupel de la Noue n'osa s'offrir; il ne descendait que jusqu'à la poésie. Une dame ayant parlé de M. Simpson, on la fit taire; M. Simpson était le plus étrange conducteur de cotillon qu'on pût voir; il se livrait à des imaginations fantasques et malicieuses; dans un salon où l'on avait eu l'imprudence de le choisir, on racontait qu'il avait forcé les dames à sauter par-dessus des chaises, et qu'une de ses figures favorites était de faire marcher tout le monde à quatre pattes autour de la pièce.

—Est-ce que M. de Saffré est parti? demanda une voix d'enfant.

Il partait, il faisait ses adieux à la belle Mme Saccard, avec laquelle il était au mieux, depuis qu'elle ne voulait pas de lui. Ce sceptique aimable avait l'admiration des caprices des autres. On le ramena triomphalement du vestibule. Il se défendait, il disait avec un sourire qu'on le compromettait, qu'il était un homme sérieux. Puis, devant toutes les mains blanches qui se tendaient vers lui:

—Allons, dit-il, prenez vos places.... Mais je vous préviens que je suis classique. Je n'ai pas deux liards d'imagination.

Les couples s'assirent autour du salon, sur tous les sièges qu'on put réunir; des jeunes gens allèrent chercher jusqu'aux chaises de fonte de la serre. C'était un cotillon monstre. M. de Saffré, qui avait l'air recueilli d'un prêtre officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska, dont le costume de Corail le préoccupait. Quand tout le monde fut en place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de jupes flanquées chacune d'un habit noir. Et il fit signe à l'orchestre, dont les cuivres sonnèrent. Des têtes se penchaient le long du cordon souriant des visages.

Renée avait refusé de prendre part au cotillon. Elle était d'une gaieté nerveuse, depuis le commencement du bal, dansant à peine, se mêlant aux groupes, ne pouvant rester en place. Ses amies la trouvaient singulière. Elle avait parlé, dans la soirée, de faire un voyage en ballon avec un célèbre aéronaute dont tout Paris s'occupait.

Quand le cotillon commença, elle fut ennuyée de ne plus marcher à l'aise, elle se tint à la porte du vestibule, donnant des poignées de main aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de son mari. Le baron Gouraud, qu'un laquais emportait dans sa pelisse de fourrure, trouva un dernier éloge sur son costume d'otaïtienne.

Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.

—Maxime compte sur vous, dit ce dernier.

—Parfaitement, dit le nouveau sénateur.

Et, se tournant vers Renée:

—Madame, je ne vous ai pas complimentée.... Voilà donc ce cher enfant casé!

Et, comme elle avait un sourire étonné:

—Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard....

Nous avons arrêté ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.

Elle continua de sourire, s'inclinant devant M. Toutin-Laroche, qui partait en disant:

—Vous signez le contrat dimanche, n'est-ce pas? Je vais à Nevers pour une affaire de mines, mais je serai de retour.

Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait plus; et, à mesure qu'elle descendait dans ce qu'elle venait d'apprendre, elle était prise d'un grand frisson. Elle regarda les tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique, d'un regard fixe.

Puis elle dit tout haut:

—Il faut que je lui parle.

Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester à l'entrée. Une figure du cotillon obstruait le passage. L'orchestre jouait en sourdine une phrase de valse. Les dames, se tenant par la main, formaient un rond, un de ces ronds de petites filles chantant Giroflé girofla; et elles tournaient le plus vite possible, tirant sur leurs bras, riant, glissant. Au milieu, un cavalier—c'était le malicieux M. Simpson avait à la main une longue écharpe rose; il l'élevait, avec le geste d'un pêcheur qui va jeter un coup d'épervier; mais il ne se pressait pas, il trouvait drôle, sans doute, de laisser tourner ces dames, de les fatiguer. Elles soufflaient, elles demandaient grâce. Alors il lança l'écharpe, et il la lança avec tant d'adresse, qu'elle alla s'enrouler autour des épaules de Mme d'Espanet et de Mme Haffner, tournant côte à côte.

C'était une plaisanterie de l'Américain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames à la fois, et il les avait déjà prises à la taille toutes deux, l'une de son bras gauche, l'autre de son bras droit, lorsque M. de Saffré dit, de sa voix sévère de roi du cotillon:

—On ne danse pas avec deux dames.

Mais M. Simpson ne voulait pas lâcher les deux tailles. Adeline et Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait le coup, les dames se fâchaient, le tapage se prolongeait, et les habits noirs, dans les embrasures des fenêtres, se demandaient comment Saffré allait sortir à sa gloire de ce cas délicat. Il parut, en effet, perplexe un moment, cherchant par quel raffinement de grâce il mettrait les rieurs de son côté.

Puis il eut un sourire, il prit Mme d'Espanet et Mme Haffner, chacune d'une main, leur posa une question à l'oreille, reçut leur réponse, et s'adressant ensuite à M. Simpson:

—Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche?

M. Simpson, un peu sot, dit qu'il cueillait la verveine.

Alors M. de Saffré lui donna la marquise, en disant:

—Voici la verveine.

On applaudit discrètement. Cela frit trouvé très joli.

M. de Saffré était un conducteur de cotillon «qui ne restait jamais à court»; telle fut l'expression de ces dames. Pendant ce temps, l'orchestre avait repris de toutes ses voix la phrase de valse, et M. Simpson, après avoir fait le tour du salon en valsant avec Mme d'Espanet, la reconduisait à sa place.

Renée put passer. Elle s'était mordu les lèvres au sang, devant toutes «ces bêtises». Elle trouvait ces femmes et ces hommes stupides de lancer des écharpes et de prendre des noms de fleurs. Ses oreilles bourdonnaient, une furie d'impatience lui donnait des envies de se jeter la tête en avant et de s'ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d'un pas rapide, heurtant les couples attardés qui regagnaient leurs sièges. Elle alla droit à la serre. Elle n'avait vu ni Louise ni Maxime parmi les danseurs, elle se disait qu'ils devaient être là, dans quelque trou de feuillages, réunis par cet instinct des drôleries et des polissonneries qui leur faisait chercher les petits coins, dès qu'ils se trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le demi-jour de la serre.

Elle n'aperçut, au fond d'un berceau, qu'un grand jeune homme qui baisait dévotement les mains de la petite Mme Daste, en murmurant:

—Mme de Lauwerens me l'avait bien dit: vous êtes un ange!

Cette déclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua.

Vraiment Mme de Lauwerens aurait dû porter son commerce ailleurs! Et Renée se serait soulagée à chasser de ses appartements tout ce monde qui criait si fort. Debout devant le bassin, elle regardait l'eau, elle se demandait où Louise et Maxime avaient pu se cacher. L'orchestre jouait toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le cœur. C'était insupportable, on ne pouvait plus réfléchir chez soi. Elle ne savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens n'étaient pas encore mariés, et elle se disait que c'était bien simple, qu'ils étaient allés se coucher. Puis elle songea à la salle à manger, elle remonta vivement l'escalier de la serre. Mais, à la porte du grand salon, elle fut arrêtée une seconde fois par une figure du cotillon.

—Ce sont les «Points noirs», mesdames, disait galamment M. de Saffré. Ceci est de mon invention, et je vous en donne la primeur.

On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes. L'empereur venait de prononcer un discours qui constatait, à l'horizon politique, la présence de «certains points noirs». Ces points noirs, on ne savait pourquoi, avaient fait fortune. L'esprit de Paris s'était emparé de cette expression, au point que, depuis huit jours, on accommodait tout aux points noirs.