M. de Saffré plaça les cavaliers à l'un des bouts du salon, en leur faisant tourner le dos aux dames, laissées à l'autre bout. Puis il leur commanda de relever leurs habits, de façon à s'en cacher le derrière de la tête. Cette opération s'accomplit au milieu d'une gaieté folle. Bossus, les épaules serrées, avec les pans des habits qui ne leur tombaient plus qu'à la taille, les cavaliers étaient vraiment affreux.
—Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffré avec un sérieux des plus comiques, ou je vous fais mettre vos dentelles sur la tête.
La gaieté redoubla. Et il usa énergiquement de sa souveraineté vis-à-vis de quelques-uns de ces messieurs qui ne voulaient pas cacher leur nuque.
—Vous êtes les «points noir», disait-il; masquez vos têtes, ne montrez que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir.... Maintenant, marchez, mêlez-vous les uns aux autres, pour qu'on ne vous reconnaisse pas.
L'hilarité était à son comble. Les «points noirs» allaient et venaient, sur leurs jambes grêles, avec des balancements de corbeaux sans tête. On vit la chemise d'un monsieur, avec un coin de la bretelle. Alors ces dames demandèrent grâce, elles étouffaient, et M. de Saffré voulut bien leur ordonner d'aller chercher les «points noirs». Elles partirent, comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand bruit de jupes. Puis, au bout de sa course, chacune saisit le cavalier qui lui tomba sous la main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Et, à la file, les couples improvisés se dégageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans le chant plus haut de l'orchestre.
Renée s'était appuyée au mur. Elle regardait, pâle, les lèvres serrées. Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourire, répondre quelque chose. Elle s'échappa, elle entra dans la salle à manger. La pièce était vide. Au milieu des dressoirs pillés, des bouteilles et des assiettes qui traînaient, Maxime et Louise soupaient tranquillement, à un bout de la table, côte à côte, sur une serviette qu'ils avaient étalée. Ils paraissaient à l'aise, ils riaient, dans ce désordre, ces verres sales, ces plats tachés de graisse, ces débris encore tièdes de la gloutonnerie des soupeurs en gants blancs. Ils s'étaient contentés d'épousseter les miettes autour d'eux. Baptiste se promenait gravement le long de la table, sans un regard pour cette pièce, qu'une bande de loups semblait avoir traversée; il attendait que les domestiques vinssent remettre un peu d'ordre sur les dressoirs.
Maxime avait encore pu réunir un souper très confortable. Louise adorait les nougats aux pistaches, dont une assiette pleine était restée sur le haut du buffet. Ils avaient devant eux trois bouteilles de champagne entamées.
—Papa est peut-être parti, dit la jeune fille.
—Tant mieux! répondit Maxime, je vous reconduirai.
Et, comme elle riait:
—Vous savez que, décidément, on veut que je vous épouse. Ce n'est plus une farce, c'est sérieux.... Qu'est ce que nous ferons donc, quand nous allons être mariés?
—Nous ferons ce que font les autres, donc!
Cette drôlerie lui avait échappé un peu vite; elle reprit vivement, comme pour la retirer:
—Nous irons en Italie. Ça me fera du bien à la poitrine.... Je suis très malade.... Ah! mon pauvre Maxime, la drôle de femme que vous allez avoir! Je ne suis pas plus grosse que deux sous de beurre.
Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son costume de page. Une toux sèche fit monter des lueurs rouges à ses joues.
—C'est le nougat, dit-elle. A la maison, on me défend d'en manger.... Passez-moi l'assiette, je vais fourrer le reste dans ma poche.
Et elle vidait l'assiette, quand Renée entra. Elle vint droit à Maxime, en faisant des efforts inouïs pour ne pas jurer, pour ne pas battre cette bossue qu'elle trouvait là, attablée avec son amant.
—Je veux te parler, bégaya-t-elle d'une voix sourde.
Il hésitait, pris de peur, redoutant un tête-à-tête.
—A toi seul, tout de suite, répétait Renée.
—Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard indéfinissable. Vous tâcherez, en même temps, de retrouver mon père. Je l'égare à chaque soirée.
Il se leva, il essaya d'arrêter la jeune femme au milieu de la salle à manger, en lui demandant ce qu'elle avait de si pressé à lui dire. Mais elle reprit entre ses dents:
—Suis-moi, ou je dis tout devant le monde!
Il devint très pâle, il la suivit avec une obéissance d'animal battu. Elle crut que Baptiste la regardait; mais à cette heure, elle se souciait bien des regards clairs de ce valet! A la porte, le cotillon la retint une troisième fois.
—Attends, murmura-t-elle. Ces imbéciles n'en finiront pas.
Et elle lui prit la main pour qu'il n'essayât pas de s'échapper.
M. de Saffré plaçait le duc de Rozan, le dos contre le mur, dans un angle du salon, à côté de la porte de la salle à manger. Il mit une dame devant lui, puis un cavalier dos à dos avec la dame, puis une autre dame devant le cavalier, et cela à la file, couple par couple, en long serpent. Comme des danseuses causaient, s'attardaient:
—Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les «Colonnes».
Elles vinrent, les «colonnes» furent formées. L'indécence qu'il y avait à se trouver ainsi prise, serrée entre deux hommes, appuyée contre le dos de l'un, ayant devant soi la poitrine de l'autre, égayait beaucoup les dames. Les pointes des seins touchaient les parements des habits, les jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupes des danseuses, et, quand une gaieté brusque faisait pencher une tête, les moustaches d'en face étaient obligées de s'écarter, pour ne pas pousser les choses jusqu'au baiser. Un farceur, à un moment, dut donner une légère poussée; la file se raccourcit, les habits entrèrent plus profondément dans les jupes; il y eut de petits cris, et des rires, des rires qui n'en finissaient plus. On entendit la baronne de Meinhold dire: «Mais, monsieur, vous m'étouffez; ne me serrez pas si fort!» ce qui parut si drôle, ce qui donna à toute la file un accès d'hilarité si fou, que les «colonnes», ébranlées, chancelaient, s'entrechoquaient, s'appuyaient les unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffré, les, mains levées, prêt à frapper, attendait. Puis il frappa. A ce signal, tout d'un coup, chacun se retourna. Les couples qui étaient face à face, se prirent à la taille, et la file égrena dans le salon son chapelet de valseurs. Il n'y eut que le pauvre duc de Rozan qui, en se tournant, se trouva le nez contre le mur.
On se moqua de lui.
—Viens, dit Renée à Maxime.
L'orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle, dont le rythme monotone s'affadissait à la longue, redoublait l'exaspération de la jeune femme. Elle gagna le petit salon, tenant Maxime par la main; et le poussant dans l'escalier qui allait au cabinet de toilette:
—Monte, lui ordonna-t-elle.
Elle le suivit. A ce moment, Mme Sidonie, qui avait rôdé toute la soirée autour de sa belle-sœur, étonnée de ses promenades continuelles à travers les pièces, arrivait justement sur le perron de la serre. Elle vit les jambes d'un homme s'enfoncer au milieu des ténèbres du petit escalier. Un sourire pâle éclaira son visage de cire, et, retroussant sa jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son frère, bouleversant une figure du cotillon, s'adressant aux domestiques qu'elle rencontrait.
Elle trouva enfin Saccard avec M. de Mareuil, dans une pièce contiguë à la salle à manger, et que l'on avait transformée provisoirement en fumoir. Les deux pères parlaient de dot, de contrat. Mais, quand sa sœur lui eut dit un mot à l'oreille, Saccard se leva, s'excusa, disparut.
En haut, le cabinet de toilette était en plein désordre.
Sur les sièges traînaient le costume de la nymphe Écho, le maillot déchiré, des bouts de dentelle froissés, des linges jetés en paquet, tout ce que la hâte d'une femme attendue laisse derrière elle. Les petits outils d'ivoire et d'argent gisaient un peu partout; il y avait des brosses, des limes tombées sur le tapis; et les serviettes encore humides, les savons oubliés sur le marbre, les flacons laissés débouchés mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte, pénétrante. La jeune femme, pour enlever le blanc de ses bras et de ses épaules, s'était trempée dans la baignoire de marbre rose, après les tableaux vivants. Des plaques irisées s'arrondissaient sur la nappe d'eau refroidie.
Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de rire. Mais il grelottait devant le visage dur de Renée.
Elle s'approcha de lui, le poussant, disant à voix basse:
—Alors tu vas épouser la bossue?
—Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t'a dit cela?
—Eh! ne mens pas, c'est inutile....
Il eut une révolte. Elle l'inquiétait, il voulait en finir avec elle..
—Eh bien, oui, je l'épouse. Après?... Est-ce que je ne suis pas le maître?
Elle vint à lui, la tête un peu baissée, avec un rire mauvais, et, lui prenant les poignets:
—Le maître! toi, le maître!... Tu sais bien que non.
C'est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si j'étais méchante; tu n'as pas plus de force qu'une fille.
Et, comme il se débattait, elle lui tordit les bras, de toute la violence nerveuse que lui donnait la colère. Il poussa un faible cri. Alors elle le lâcha, en reprenant:
—Ne nous battons pas, vois-tu; je serais la plus forte.
Il resta blême, avec la honte de cette douleur qu'il sentait à ses poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Elle repoussait les meubles, réfléchissant, arrêtant le plan qui tournait dans sa tête, depuis que son mari lui avait appris le mariage.
—Je vais t'enfermer ici, dit-elle enfin; et, quand il fera jour, nous partirons pour Le Havre.
Il blêmit encore d'inquiétude et de stupeur.
—Mais c'est une folie! s'écria-t-il. Nous ne pouvons pas nous en aller ensemble. Tu perds la tête....
—C'est possible. En tout cas, c'est toi et ton père qui me l'avez fait perdre.... J'ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pour les imbéciles!
Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua, s'approchant de nouveau de Maxime, lui brûlant le visage de son haleine:
—Qu'est-ce que je deviendrais donc, si tu épousais la bossue! Vous vous moqueriez de moi, je serais peut-être forcée de reprendre ce grand dadais de Mussy, qui ne me réchaufferait pas même les pieds.... Quand on a fait ce que nous avons fait, on reste ensemble. D'ailleurs, c'est bien clair, je m'ennuie lorsque tu n'es pas là et, comme je m'en vais, je t'emmène.... Tu peux dire à Céleste ce que tu veux qu'elle aille chercher chez toi.
Le malheureux tendit les mains, supplia:
—Voyons, ma petite Renée, ne fais pas de bêtises.
Reviens à toi.... Pense un peu au scandale.
—Je m'en moque, du scandale! Si tu refuses, je descends dans le salon et je crie que j'ai couché avec toi et que tu es assez lâche pour vouloir maintenant épouser la bossue.
Il plia la tête, l'écouta, cédant déjà, acceptant cette volonté qui s'imposait si rudement à lui.
—Nous irons au Havre, reprit-elle plus bas, caressant son rêve, et de là nous gagnerons l'Angleterre. Personne ne nous embêtera plus. Si nous ne sommes pas assez loin, nous partirons pour l'Amérique. Moi qui ai toujours froid, je serai bien là-bas. J'ai toujours envié les créoles....
Mais à mesure qu'elle agrandissait son projet, la terreur reprenait Maxime. Quitter Paris, aller si loin avec une femme qui était folle assurément, laisser derrière lui une histoire dont le côté honteux l'exilait à jamais!
C'était comme un cauchemar atroce qui l'étouffait. Il cherchait avec désespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de toilette, de ce réduit rose où battait le glas de Charenton. Il crut l'avoir trouvé.
—C'est que je n'ai pas d'argent, dit-il avec douceur, afin de ne pas l'exaspérer. Si tu m'enfermes, je ne pourrai pas m'en procurer.
—J'en ai, moi, répondit-elle d'un air de triomphe.
J'ai cent mille francs. Tout s'arrange très bien....
Elle prit, dans l'armoire à glace, l'acte de cession que son mari lui avait laissé, avec le vague espoir que sa tête tournerait. Elle l'apporta sur la table de toilette, força Maxime à lui donner une plume et un encrier qui se trouvaient dans la chambre à coucher, et, repoussant les savons, signant l'acte:
—Voilà, dit-elle, la bêtise est faite. Si je suis volée, c'est que je le veux bien.... Nous passerons chez Larsonneau, avant d'aller à la gare.... Maintenant, mon petit Maxime, je vais t'enfermer, et nous nous sauverons par le jardin, quand j'aurai mis tout ce monde à la porte.
Nous n'avons même pas besoin d'emporter des malles.
Elle redevenait gaie. Ce coup de tête la ravissait.
C'était une excentricité suprême, une fin qui, dans cette crise de fièvre chaude, lui semblait tout à fait originale.
Ça dépassait de beaucoup son désir de voyage en ballon.
Elle vint prendre Maxime dans ses bras, en murmurant:
—Je t'ai fait mal tout à l'heure, mon pauvre chéri!
Aussi tu refusais.... Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que ta bossue t'aimerait comme je t'aime? Ce n'est pas une femme, ce petit moricaud-là...
Elle riait, elle l'attirait à elle, le baisait sur les lèvres, lorsqu'un bruit leur fit tourner la tête. Saccard était debout sur le seuil de la porte.
Un silence terrible se fit. Lentement, Renée détacha ses bras du cou de Maxime; et elle ne baissait pas le front, elle continuait à regarder son mari de ses grands yeux fixes de morte; tandis que le jeune homme, écrasé, terrifié, chancelait, la tête basse, maintenant qu'il n'était plus soutenu par son étreinte. Saccard, foudroyé par ce coup suprême qui faisait enfin crier en lui l'époux et le père, n'avançait pas, livide, les brûlant de loin du feu de ses regards. Dans l'air moite et odorant de la pièce, les trois bougies flambaient très haut, la flamme droite, avec l'immobilité d'une larme ardente. Et, coupant seul le silence, le terrible silence, par l'étroit escalier un souffle de musique montait; la valse, avec ses enroulements de couleuvre, se glissait, se nouait, s'endormait sur le tapis de neige, au milieu du maillot déchiré et des jupes tombées à terre.
Puis le mari avança. Un besoin de brutalité marbrait sa face, il serrait les poings pour assommer les coupables. La colère, dans ce petit homme remuant, éclatait avec des bruits de coups de feu. Il eut un ricanement étranglé, et, s'approchant toujours:
—Tu lui annonçais ton mariage, n'est-ce pas?
Maxime recula, s'adossa au mur:
—Écoute, balbutia-t-il, c'est elle....
Il allait l'accuser lâchement, rejeter sur elle le crime, dire qu'elle voulait l'enlever, se défendre avec l'humilité et les frissons d'un enfant pris en faute. Mais il n'eut pas la force, les mots se séchaient dans sa gorge. Renée gardait sa roideur de statue, son défi muet. Alors Saccard, sans doute pour trouver une arme, jeta un coup d'œil rapide autour de lui. Et, sur le coin de la table de toilette, au milieu des peignes et des brosses à ongles, il aperçut l'acte de cession, dont le papier timbré jaunissait le marbre. Il regarda l'acte, regarda les coupables. Puis, se penchant, il vit que l'acte était signé. Ses yeux allèrent de l'encrier ouvert à la plume encore humide, laissée au pied du candélabre. Il resta droit devant cette signature, réfléchissant.
Le silence semblait grandir, les flammes des bougies s'allongeaient, la valse se berçait le long des tentures avec plus de mollesse. Saccard eut un imperceptible mouvement d'épaules. Il regarda encore sa femme et son fils d'un air profond, comme pour arracher à leur visage une explication qu'il ne trouvait pas. Puis il plia lentement l'acte, le mit dans la poche de son habit. Ses joues étaient devenues toutes pâles.
—Vous avez bien fait de signer, ma chère amie, dit-il doucement à sa femme.... C'est cent mille francs que vous gagnez. Ce soir, je vous remettrai l'argent.
Il souriait presque, et ses mains seules gardaient un tremblement. Il fit quelques pas, en ajoutant:
—On étouffe ici. Quelle idée de venir comploter quelqu'une de vos farces dans ce bain de vapeur!...
Et s'adressant à Maxime, qui avait relevé la tête, surpris de la voix apaisée de son père:
—Allons, viens, toi! reprit-il. Je t'avais vu monter, je te cherchais pour que tu fisses tes adieux à M. de Mareuil et à sa fille.
Les deux hommes descendirent, causant ensemble.
Renée resta seule, debout au milieu du cabinet de toilette, regardant le trou béant du petit escalier, dans lequel elle venait de voir disparaître les épaules du père et du fils. Elle ne pouvait détourner les yeux de ce trou. Eh quoi! ils étaient partis tranquillement, amicalement. Ces deux hommes ne s'étaient pas écrasés. Elle prêtait l'oreille, elle écoutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler les corps le long des marches. Rien. Dans les ténèbres tièdes, rien qu'un bruit de danse, un long bercement. Elle crut entendre, au loin, les rires de la marquise, la voix claire de M. de Saffré. Alors le drame était fini? Son crime, les baisers dans le grand lit gris et rose, les nuits farouches de la serre, tout cet amour maudit qui l'avait brûlée pendant des mois, aboutissait à cette fin plate et ignoble. Son mari savait tout et ne la battait même point. Et le silence autour d'elle, ce silence où traînait la valse sans fin, l'épouvantait plus que le bruit d'un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce cabinet tendre et discret, empli d'une odeur d'amour.
Elle s'aperçut dans la haute glace de l'armoire. Elle s'approcha, étonnée de se voir, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute préoccupée par l'étrange femme qu'elle avait devant elle. La folie montait. Ses cheveux jaunes, relevés sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une nudité, une obscénité. La ride de son front se creusait si profondément qu'elle mettait une barre sombre au-dessus des yeux, la meurtrissure mince et bleuâtre d'un coup de fouet. Qui donc l'avait marquée ainsi?
Son mari n'avait pas levé la main, pourtant. Et ses lèvres l'étonnaient par leur pâleur, ses yeux de myope lui semblaient morts. Comme elle était vieille! Elle pencha le front, et, quand elle se vit dans son maillot, dans sa légère blouse de gaze, elle se contempla, les cils baissés, avec des rougeurs subites. Qui l'avait mise nue? Que faisait-elle dans ce débraillé de fille qui se découvre jusqu'au ventre. Elle ne savait plus. Elle regardait ses cuisses que le maillot arrondissait, ses hanches dont elle suivait les lignes souples sous la gaze, son buste largement ouvert; et elle avait honte d'elle, et un mépris de sa chair l'emplissait de colère sourde contre ceux qui la laissaient ainsi, avec de simples cercles d'or aux chevilles et aux poignets pour lui cacher la peau.
Alors, cherchant, avec l'idée fixe d'une intelligence qui se noie, ce qu'elle faisait là, toute nue, devant cette glace, elle remonta d'un saut brusque à son enfance, elle se revit à sept ans, dans l'ombre grave de l'hôtel Béraud.
Elle se souvint d'un jour où la tante Élisabeth les avait habillées, elle et Christine, de robes de laine grise à petits carreaux rouges. On était à la Noël. Comme elles étaient contentes de ces deux robes semblables! La tante les gâtait, et elle poussa les choses jusqu'à leur donner à chacune un bracelet et un collier de corail. Les manches étaient longues, le corsage montait jusqu'au menton, les bijoux s'étalaient sur l'étoffe, ce qui leur semblait bien joli. Renée se rappelait encore que son père était là, qu'il souriait de son air triste. Ce jour-là, sa sœur et elle, dans la chambre des enfants, s'étaient promenées comme de grandes personnes, sans jouer, pour ne pas se salir. Puis, chez les dames de la Visitation, ses camarades l'avaient plaisantée sur «sa robe de Pierrot», qui lui allait au bout des doigts et qui lui montait par-dessus les oreilles. Elle s'était mise à pleurer pendant la classe. A la récréation, pour qu'on ne se moquât plus d'elle, elle avait retroussé les manches et rentré le tour de cou du corsage. Et le collier et le bracelet de corail lui semblaient plus jolis sur la peau de son cou et de son bras. Était-ce ce jour-là qu'elle avait commencé à se mettre nue?
Sa vie se déroulait devant elle. Elle assistait à son long effarement, à ce tapage de l'or et de la chair qui était monté en elle, dont elle avait eu jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, puis jusqu'aux lèvres, et dont elle sentait maintenant le flot passer sur sa tête, en lui battant le crâne à coups pressés. C'était comme une sève mauvaise; elle lui avait lassé les membres, mis au cœur des excroissances de honteuses tendresses, fait pousser au cerveau des caprices de malade et de bête. Cette sève, la plante de ses pieds l'avait prise sur le tapis de sa calèche, sur d'autres tapis encore, sur toute cette soie et tout ce velours où elle marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient avoir laissé là ces germes de poison, éclos à cette heure dans son sang, et que ses veines charriaient. Elle se rappelait bien son enfance.
Lorsqu'elle était petite, elle n'avait que des curiosités.
Même plus tard, après ce viol qui l'avait jetée au mal, elle ne voulait pas tant de honte. Certes, elle serait devenue meilleure, si elle était restée à tricoter auprès de la tante Élisabeth. Et elle entendait le tic-tac régulier des aiguilles de la tante, tandis qu'elle regardait fixement dans la glace pour lire cet avenir de paix qui lui avait échappé. Mais elle ne voyait que ses cuisses roses, ses hanches roses, cette étrange femme de soie rose qu'elle avait devant elle, et dont la peau de fine étoffe, aux mailles serrées, semblait faite pour des amours de pantins et de poupées. Elle en était arrivée à cela, à être une grande poupée dont la poitrine déchirée ne laisse échapper qu'un filet de son. Alors, devant les énormités de sa vie, le sang de son père, ce sang bourgeois qui la tourmentait aux heures de crise, cria en elle, se révolta. Elle qui avait toujours tremblé à la pensée de l'enfer, elle aurait dû vivre au fond de la sévérité noire de l'hôtel Béraud. Qui donc l'avait mise nue?
Et, dans l'ombre bleuâtre de la glace, elle crut voir se lever les figures de Saccard et de Maxime. Saccard, noirâtre, ricanant, avait une couleur de fer, un rire de tenaille, sur ses jambes grêles. Cet homme était une volonté. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans les éclats du métal rougi, la chair brûlée, haletant, tapant toujours, soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour ses bras, au risque de s'écraser lui-même. Elle le comprenait maintenant; il lui apparaissait grandi par cet effort surhumain, par cette coquinerie énorme, cette idée fixe d'une immense fortune immédiate. Elle se le rappelait sautant les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant pas le temps de s'essuyer pour arriver avant l'heure, ne s'arrêtant même pas à jouir en chemin, mâchant ses pièces d'or en courant. Puis la tête blonde et jolie de Maxime apparaissait derrière l'épaule rude de son père: il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la blancheur du crâne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait bourgeois de se donner tant de peine pour gagner un argent qu'il mangeait, lui, avec une si adorable paresse. Il était entretenu. Ses mains longues et molles contaient ses vices. Son corps épilé avait une pose lassée de femme assouvie. Dans tout cet être lâche et mou, où tout le vice coulait avec la douceur d'une eau tiède, ne luisait pas seulement l'éclair de la curiosité du mal. Il subissait. Et Renée, en regardant les deux apparitions sortir des ombres légères de la glace, recula d'un pas, vit que Saccard l'avait jetée comme un enjeu, comme une mise de fonds, et que Maxime s'était trouvé là, pour ramasser ce louis tombé de la poche du spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari; il la poussait aux toilettes d'une nuit, aux amants d'une saison; il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d'elle, ainsi que d'un métal précieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu à peu, le père l'avait ainsi rendue assez folle, assez misérable, pour les baisers du fils. Si Maxime était le sang appauvri de Saccard, elle se sentait, elle, le produit, le fruit véreux de ces deux hommes, l'infamie qu'ils avaient creusée entre eux, et dans laquelle ils roulaient l'un et l'autre.
Elle savait maintenant. C'étaient ces gens qui l'avaient mise nue. Saccard avait dégrafé le corsage, et Maxime avait fait tomber la jupe. Puis, à eux deux, ils venaient d'arracher la chemise. A présent, elle se trouvait sans un lambeau, avec des cercles d'or, comme une esclave. Ils la regardaient tout à l'heure, ils ne lui disaient pas: «Tu es nue.» Le fils tremblait comme un lâche, frissonnait à la pensée d'aller jusqu'au bout de son crime, refusait de la suivre dans sa passion. Le père, au lieu de la tuer, l'avait volée; cet homme punissait les gens en vidant leurs poches; une signature tombait comme un rayon de soleil au milieu de la brutalité de sa colère, et, pour vengeance, il emportait la signature. Puis elle avait vu leurs épaules qui s'enfonçaient dans les ténèbres. Pas de sang sur le tapis, pas un cri, pas une plainte. C'étaient des lâches. Ils l'avaient mise nue.
Et elle se dit qu'une seule fois elle avait lu l'avenir, le jour où, devant les ombres murmurantes du parc Monceau, la pensée que son mari la salirait et la jetterait un jour à la folie était venue effrayer ses désirs grandissants.
Ah! que sa pauvre tête souffrait! comme elle sentait, à cette heure, la fausseté de cette imagination, qui lui faisait croire qu'elle vivait dans une sphère bienheureuse de jouissance et d'impunité divines! Elle avait vécu au pays de la honte, et elle était châtiée par l'abandon de tout son corps, par la mort de son être qui agonisait.
Elle pleurait de ne pas avoir écouté les grandes voix des arbres.
Sa nudité l'irritait. Elle tourna la tête, elle regarda autour d'elle. Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musquée, son silence chaud, où les phrases de la valse arrivaient toujours, comme les derniers cercles mourants sur une nappe d'eau. Ce rire affaibli de lointaine volupté passait sur elle avec des railleries intolérables. Elle se boucha les oreilles pour ne plus entendre. Alors elle vit le luxe du cabinet. Elle leva les yeux sur la tente rose, jusqu'à la couronne d'argent qui laissait apercevoir un Amour joufflu apprêtant sa flèche; elle s'arrêta aux meubles, au marbre de la table de toilette, encombré de pots et d'outils qu'elle ne reconnaissait plus; elle alla à la baignoire, pleine encore, et dont l'eau dormait; elle repoussa du pied les étoffes traînant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la nymphe Écho, les jupons, les serviettes oubliées. Et de toutes ces choses montaient des voix de honte: la robe de la nymphe Écho lui parlait de ce jeu qu'elle avait accepté, pour l'originalité de s'offrir à Maxime en public; la baignoire exhalait l'odeur de son corps, l'eau où elle s'était trempée, mettait dans la pièce sa fièvre de femme malade; la table avec ses savons et ses huiles, les meubles, avec leurs rondeurs de lit, lui parlaient brutalement de sa chair, de ses amours, de toutes ces ordures qu'elle voulait oublier. Elle revint au milieu du cabinet, le visage pourpre, ne sachant où fuir ce parfum d'alcôve, ce luxe qui se décolletait avec une impudeur de fille, qui étalait tout ce rose. La pièce était nue comme elle; la baignoire rose, la peau rose des tentures, les marbres roses des deux tables s'animaient, s'étiraient, se pelotonnaient, l'entouraient d'une telle débauche de voluptés vivantes qu'elle ferma les yeux, baissant le front, s'abîmant sous les dentelles du plafond et des murs qui l'écrasaient.
Mais, dans le noir, elle revit la tache de chair du cabinet de toilette, et elle aperçut en outre la douceur grise de la chambre à coucher, l'or tendre du petit salon, le vert cru de la serre, toutes ces richesses complices.
C'était là où ses pieds avaient pris la sève mauvaise.
Elle n'aurait pas dormi avec Maxime sur un grabat, au fond d'une mansarde. C'eût été trop ignoble. La soie avait fait son crime coquet. Et elle rêvait d'arracher ces dentelles, de cracher sur cette soie, de briser son grand lit à coups de pied, de traîner son luxe dans quelque ruisseau d'où il sortirait usé et sali comme elle.
Quand elle rouvrit les yeux, elle s'approcha de la glace, se regarda encore, s'examina de près. Elle était finie. Elle se vit morte. Toute sa face lui disait que le craquement cérébral s'achevait, Maxime, cette perversion dernière de ses sens, avait terminé son œuvre, épuisé sa chair, détraqué son intelligence. Elle n'avait plus de joies à goûter, plus d'espérances de réveil. A cette pensée, une colère fauve se ralluma en elle. Et, dans une crise dernière de désir, elle rêva de reprendre sa proie, d'agoniser aux bras de Maxime et de l'emporter avec elle. Louise ne pouvait l'épouser; Louise savait bien qu'il n'était pas à elle, puisqu'elle les avait vus s'embrasser sur les lèvres. Alors, elle jeta sur ses épaules une pelisse de fourrure, pour ne pas traverser le bal toute nue. Elle descendit.
Dans le petit salon, elle se rencontra face à face avec Mme Sidonie. Celle-ci, pour jouir du drame, s'était postée de nouveau sur le perron de la serre. Mais elle ne sut plus que penser quand Saccard reparut avec Maxime, et qu'il répondit brutalement à ses questions faites à voix basse qu'elle rêvait, qu'il n'y avait «rien du tout». Puis elle flaira la vérité. Sa face jaune blêmit, elle trouvait la chose vraiment forte. Et, doucement, elle vint coller son oreille à la porte de l'escalier, espérant qu'elle entendrait Renée pleurer, en haut. Lorsque la jeune femme ouvrit la porte, le battant souffleta presque sa belle-sœur.
—Vous m'espionnez! lui dit-elle avec colère.
Mais Mme Sidonie répondit avec un beau dédain:
—Est-ce que je m'occupe de vos saletés!
Et retroussant sa robe de magicienne, se retirant avec un regard majestueux:
—Ma petite, ce n'est pas ma faute s'il vous arrive des accidents.... Mais je n'ai pas de rancune, entendez-vous? Et sachez bien que vous auriez trouvé et que vous trouveriez encore en moi une seconde mère. Je vous attends chez moi, quand il vous plaira.
Renée ne l'écoutait pas. Elle entra dans le grand salon, elle traversa une figure très compliquée du cotillon, sans même voir la surprise que causait sa pelisse de fourrure.
Il y avait, au milieu de la pièce, des groupes de dames et de cavaliers qui se mêlaient, en agitant des banderoles, et la voix flûtée de M. de Saffré disait:
—Allons, mesdames, «la Guerre du Mexique...» Il faut que les dames qui font les broussailles étalent leurs jupes en rond et restent par terre.... Maintenant, les cavaliers tournent autour des broussailles.... Puis, quand je taperai dans mes mains, chacun d'eux valsera avec sa broussaille.
Il tapa dans ses mains. Les cuivres sonnèrent, la valse déroula une fois encore les couples autour du salon. La figure avait eu peu de succès. Deux dames étaient demeurées sur le tapis, empêtrées dans leurs jupons.
Mme Daste déclara que ce qui l'amusait dans «la Guerre du Mexique», c'était seulement de faire «un fromage» avec sa robe, comme au pensionnat.
Renée, arrivée au vestibule, trouva Louise et son père, que Saccard et Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud était parti. Mme Sidonie se retirait avec les Mignon et Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue reconduisait Mme Michelin, que son mari suivait discrètement. Le préfet avait employé le reste de la soirée à faire la cour à la jolie brune. Il venait de la déterminer à passer un mois de la belle saison dans son chef-lieu, «où l'on voyait des antiquités vraiment curieuses».
Louise, qui croquait en cachette le nougat qu'elle avait dans la poche, lut prise d'un accès de toux, au moment de sortir.
—Couvre-toi bien, dit le père.
Et Maxime s'empressa de serrer davantage le lacet du capuchon de sa sortie de bal. Elle levait le menton, elle se laissait emmailloter. Mais, quand Mme Saccard parut, M. de Mareuil revint, lui fit ses adieux. Ils restèrent tous là à causer un instant. Elle dit, voulant expliquer sa pâleur, son frissonnement, qu'elle avait eu froid, qu'elle était montée chez elle pour jeter cette fourrure sur ses épaules. Et elle épiait l'instant où elle pourrait parler bas à Louise, qui la regardait avec sa tranquillité curieuse.
Comme les hommes se serraient encore la main, elle se pencha et murmura:
—Vous ne l'épouserez pas, dites? Ce n'est pas possible. Vous savez bien....
Mais l'enfant l'interrompit, se haussant, lui disant à l'oreille:
—Oh! soyez tranquille, je l'emmène... Ça ne fait rien, puisque nous partons pour l'Italie.
Et elle souriait, de son sourire vague de sphinx vicieux.
Renée resta balbutiante. Elle ne comprenait pas, elle s'imagina que la bossue se moquait d'elle. Puis, quand las Mareuil furent partis, en répétant à plusieurs reprises: «A dimanche!», elle regarda son mari, elle regarda Maxime, de ses yeux épouvantés, et, les voyant la chair tranquille, l'attitude satisfaite, elle se cacha la face dans les mains, elle s'enfuit, se réfugia au fond de la serre.
Les allées étaient désertes. Les grands feuillages dormaient, et, sur la nappe lourde du bassin, deux boutons de nymphéa s'épanouissaient lentement. Renée aurait voulu pleurer; mais cette chaleur humide, cette odeur forte qu'elle reconnaissait, la prenait à la gorge, étranglait son désespoir. Elle regardait à ses pieds, au bord du bassin, à cette place du sable jaune, où elle étalait la peau d'ours l'autre hiver. Et, quand elle leva les yeux, elle vit encore une figure du cotillon, tout au fond, par les deux portes laissées ouvertes.
C'était un bruit assourdissant, une mêlée confuse où elle ne distingua d'abord que des jupes volantes et des jambes noires piétinant et tournant. La voix de M. de Saffré criait: «Le Changement de dames! Le Changement de dames!» Et les couples passaient au milieu d'une fine poussière jaune; chaque cavalier, après avoir fait trois ou quatre tours de valse, jetait sa dame aux bras de son voisin, qui lui jetait la sienne. La baronne de Meinhold, dans son costume d'Émeraude, tombait des mains du comte de Chibray aux mains de M. Simpson; il la rattrapait au petit bonheur, par une épaule, tandis que le bout de ses gants glissait sous le corsage. La comtesse Vanska, rouge, faisait sonner ses pendeloques de corail, allait, d'un bond, de la poitrine de M. de Saffré, sur la poitrine du duc de Rozan, qu'elle enlaçait, qu'elle forçait à pirouetter pendant cinq mesures, pour se pendre ensuite à la hanche de M. Simpson, qui venait de lancer l'Émeraude au conducteur du cotillon. Et Mme Teissière, Mme Daste, Mme de Lauwerens luisaient comme de grands joyaux vivants, avec la pâleur blonde de la Topaze, le bleu tendre de la Turquoise, le bleu ardent du Saphir, s'abandonnaient un instant, se cambraient sous le poignet tendu d'un valseur, puis repartaient, arrivaient de dos ou de face dans une nouvelle étreinte, visitaient à la file toutes les embrassades d'hommes du salon.
Cependant, Mme d'Espanet, devant l'orchestre, avait réussi à saisir Mme Haffner au passage, et valsait avec elle, sans vouloir la lâcher. L'Or et l'Argent dansaient ensemble, amoureusement.
Renée comprit alors ce tourbillonnement des jupes, ce piétinement des jambes. Elle était placée en contrebas, elle voyait la furie des pieds, le pêle-mêle des bottes vernies et des chevilles blanches. Par moments, il lui semblait qu'un souffle de vent allait enlever les robes.
Ces épaules nues, ces bras nus, ces chevelures nues qui volaient, qui tourbillonnaient, prises, jetées et reprises, au fond de cette galerie, où la valse de l'orchestre s'affolait, où les tentures rouges se pâmaient sous les fièvres dernières du bal, lui apparurent comme l'image tumultueuse de sa vie à elle, de ses nudités, de ses abandons.
Et elle éprouva une telle douleur, en pensant que Maxime, pour prendre la bossue entre ses bras, venait de la jeter là, à cette place où ils s'étaient aimés, qu'elle rêva d'arracher une tige du Tanghin qui lui frôlait la joue, de la mâcher jusqu'au bois. Mais elle était lâche, elle resta devant l'arbuste à grelotter sous la fourrure que ses bras ramenaient, serraient étroitement, avec un grand geste de honte terrifiée.
VII
Trois mois plus tard, par une de ces tristes matinées de printemps qui ramènent dans Paris le jour bas et l'humidité sale de l'hiver, Aristide Saccard descendait de voiture, place du Château-d'Eau, et s'engageait, avec quatre autres messieurs, dans la trouée de démolitions que creusait le futur boulevard Prince-Eugène. C'était une commission d'enquête que le jury des indemnités envoyait sur les lieux pour estimer certains immeubles, dont les propriétaires n'avaient pu s'entendre à l'amiable avec la Ville.
Saccard renouvelait le coup de fortune de la rue de la Pépinière. Pour que le nom de sa femme disparût complètement, il imagina d'abord une vente des terrains et du café-concert. Larsonneau céda le tout à un créancier supposé. L'acte de vente portait le chiffre colossal de trois millions. Ce chiffre était tellement exorbitant que la commission de l'Hôtel de Ville, lorsque l'agent d'expropriation, au nom du propriétaire imaginaire, réclama le prix d'achat pour indemnité, ne voulut jamais accorder plus de deux millions cinq cent mille francs, malgré le sourd travail de M. Michelin et les plaidoyers de M. Toutin-Laroche et du baron Gouraud. Saccard s'attendait à cet échec; il refusa l'offre, il laissa le dossier aller devant le jury, dont il faisait justement partie avec M. de Mareuil, par un hasard qu'il devait avoir aidé. Et c'était ainsi qu'il se trouvait chargé, avec quatre de ses collègues, de faire une enquête sur ses propres terrains.
M. de Mareuil l'accompagnait. Sur les trois autres jurés, il y avait un médecin qui fumait un cigare, sans se soucier le moins du monde des plâtras qu'il enjambait, et deux industriels, dont l'un, fabricant d'instruments de chirurgie, avait anciennement tourné la meule dans les rues.
Le chemin où ces messieurs s'engagèrent était affreux. Il avait plu toute la nuit. Le sol détrempé devenait un fleuve de boue, entre les maisons écroulées, sur cette route tracée en pleines terres molles, où les tombereaux de transport entraient jusqu'aux moyeux. Aux deux côtés, des pans de murs, crevés par la pioche, restaient debout; de hautes bâtisses éventrées, montrant leurs entrailles blafardes, ouvraient en l'air leurs cages d'escalier vides, leurs chambres béantes, suspendues, pareilles aux tiroirs brisés de quelque grand vilain meuble. Rien n'était plus lamentable que les papiers peints de ces chambres, des carrés jaunes ou bleus qui s'en allaient en lambeaux, indiquant, à une hauteur de cinq et six étages, jusque sous les toits, de pauvres petits cabinets, des trous étroits, où toute une existence d'homme avait peut-être tenu. Sur les murailles dénudées, les rubans des cheminées montaient côte à côte, avec des coudes brusques, d'un noir lugubre. Une girouette oubliée grinçait au bord d'une toiture, tandis que des gouttières à demi détachées pendaient, pareilles à des guenilles. Et la trouée s'enfonçait toujours, au milieu de ces ruines, pareille à une brèche que le canon aurait ouverte; la chaussée, encore à peine indiquée, emplie de décombres, avait des bosses de terre, des flaques d'eau profondes, s'allongeait sous le ciel gris, dans la pâleur sinistre de la poussière de plâtre qui tombait, et comme bordée de filets de deuil par les rubans noirs des cheminées.
Ces messieurs, avec leurs bottes bien cirées, leurs redingotes et leurs chapeaux de haute forme, mettaient une singulière note dans ce paysage boueux, d'un jaune sale, où ne passaient que des ouvriers blêmes, des chevaux crottés jusqu'à l'échine, des chariots dont le bois disparaissait sous une croûte de poussière. Ils se suivaient à la file, sautaient de pierre en pierre, évitant les mares de fange coulante, parfois enfonçaient jusqu'aux chevilles et juraient alors en secouant les pieds. Saccard avait parlé d'aller prendre la rue de Charonne, ce qui leur aurait évité cette promenade dans ces terres défoncées; mais ils avaient malheureusement plusieurs immeubles à visiter sur la longue ligne du boulevard; la curiosité les poussant, ils s'étaient décidés à passer au beau milieu des travaux. D'ailleurs, ça les intéressait beaucoup. Ils s'arrêtaient parfois en équilibre sur un plâtras roulé au fond d'une ornière, levaient le nez, s'appelaient pour se montrer un plancher béant, un tuyau de cheminée resté en l'air, une solive tombée sur un toit voisin. Ce coin de ville détruite, au sortir de la rue du Temple, leur semblait tout à fait drôle.
—C'est vraiment curieux, disait M. de Mareuil.
Tenez, Saccard, regardez donc cette cuisine, là-haut; il y reste une vieille poêle pendue au-dessus du fourneau....
Je la vois parfaitement.
Mais le médecin, le cigare aux dents, s'était planté devant une maison démolie, et dont il ne restait que les pièces du rez-de-chaussée, emplies des gravats des autres étages. Un seul pan de mur se dressait du tas des décombres; pour le renverser d'un coup, on l'avait entouré d'une corde, sur laquelle tiraient une trentaine d'ouvriers.
—Ils ne l'auront pas, murmura le médecin. Ils tirent trop à gauche.
Les quatre autres étaient revenus sur leurs pas, pour voir tomber le mur. Et tous les cinq, les yeux tendus, la respiration coupée, attendaient la chute avec un frémissement de jouissance. Les ouvriers, lâchant, puis se roidissant brusquement, criaient: «Ohé! hisse!»
—Ils ne l'auront pas, répétait le médecin.
Puis, au bout de quelques secondes d'anxiété:
—Il remue, il remue, dit joyeusement un des industriels.
Et quand le mur céda enfin, s'abattit avec un fracas épouvantable, en soulevant un nuage de plâtre, ces messieurs se regardèrent avec des sourires. Ils étaient enchantés. Leurs redingotes se couvrirent d'une poussière fine, qui leur blanchit les bras et les épaules.
Maintenant, ils parlaient des ouvriers, en reprenant leur marche prudente au milieu des flaques. Il n'y en avait pas beaucoup de bons. C'étaient tous des fainéants, des mange-tout, et entêtés avec cela, ne rêvant que la ruine des patrons. M. de Mareuil, qui, depuis un instant, regardait avec un frisson deux pauvres diables perchés au coin d'un toit, attaquant une muraille à coups de pioche, émit cette idée que ces hommes-là avaient pourtant un fier courage. Les autres s'arrêtèrent de nouveau, levèrent les yeux vers les démolisseurs en équilibre, courbés, tapant à toute volée; ils poussaient les pierres du pied et les regardaient tranquillement s'écraser en bas; si leur pioche avait porté à faux, le seul élan de leurs bras les aurait précipités.
—Bah! c'est l'habitude, dit le médecin en reportant son cigare à ses lèvres. Ce sont des brutes.
Cependant, ils étaient arrivés à un des immeubles qu'ils devaient voir. Ils bâclèrent leur travail en un quart d'heure, et reprirent leur promenade. Peu à peu, ils n'avaient plus tant d'horreur pour la boue! Ils marchaient au milieu des mares, abandonnant l'espoir de préserver leurs bottes. Comme ils dépassaient la rue Ménilmontant, l'un des industriels, l'ancien rémouleur, devint inquiet. Il examinait les ruines autour de lui, ne reconnaissait plus le quartier. Il disait qu'il avait demeuré par là, il y avait plus de trente ans, à son arrivée à Paris, et que ça lui ferait bien plaisir de retrouver l'endroit. Il furetait toujours du regard, lorsque la vue d'une maison que la pioche des démolisseurs avait déjà coupée en deux, l'arrêta net au milieu du chemin. Il en étudia la porte, les fenêtres. Puis, montrant du doigt un coin de la démolition, tout en haut:
—La voilà! s'écria-t-il, je la reconnais.
—Quoi donc? demanda le médecin.
—Ma chambre, parbleu! C'est elle!
C'était au cinquième, une petite chambre qui devait anciennement donner sur une cour. Une muraille ouverte la montrait toute nue, déjà entamée d'un côté, avec son papier à grands ramages jaunes, dont une large déchirure tremblait au vent. On voyait encore le creux d'une armoire, à gauche, tapissé de papier bleu. Et il y avait, à côté, le trou d'un poêle, où se trouvait un bout de tuyau.
L'émotion prenait l'ancien ouvrier.
—J'y ai passé cinq ans, murmura-t-il. Ça n'allait pas fort dans ce temps-là, mais, c'est égal, j'étais jeune....
Vous voyez bien l'armoire; c'est là que j'ai économisé trois cents francs, sou à sou. Et le trou du poêle, je me rappelle encore le jour où je l'ai creusé. La chambre n'avait pas de cheminée, il faisait un froid de loup, d'autant plus que nous n'étions pas souvent deux.
—Allons, interrompit le médecin en plaisantant, on ne vous demande pas des confidences. Vous avez fait vos farces comme les autres.
—Ça, c'est vrai, continua naïvement le digne homme. Je me souviens encore d'une repasseuse de la maison d'en face.... Voyez-vous, le lit était à droite, près de la fenêtre.... Ah! ma pauvre chambre, comme ils me l'ont arrangée!
Il était vraiment très triste.
—Allez donc, dit Saccard, ce n'est pas un mal qu'on jette ces vieilles cambuses-là par terre. On va bâtir à la place de belles maisons de pierres de taille. Est-ce que vous habiteriez encore un pareil taudis? Tandis que vous pourriez très bien vous loger sur le nouveau boulevard.
—Ça, c'est vrai, répondit de nouveau le fabricant, qui parut tout consolé.
La commission d'enquête s'arrêta encore dans deux immeubles. Le médecin restait à la porte, fumant, regardant le ciel. Quand ils arrivèrent à la rue des Amandiers, les maisons se firent rares, ils ne traversaient plus que de grands enclos, des terrains vagues, où traînaient quelques masures à demi écroulées. Saccard semblait réjoui par cette promenade à travers des ruines. Il venait de se rappeler le dîner qu'il avait fait jadis, avec sa première femme, sur les buttes Montmartre, et il se souvenait parfaitement d'avoir indiqué du tranchant de sa main, l'entaille qui coupait Paris de la place du Château-d'Eau à la barrière du Trône. La réalisation de cette prédiction lointaine l'enchantait. Il suivait l'entaille, avec des joies secrètes d'auteur, comme s'il eût donné lui-même les premiers coups de pioche, de ses doigts de fer. Et il sautait les flaques, en songeant que trois millions l'attendaient sous des décombres, au bout de ce fleuve de fange grasse.
Cependant, ces messieurs se croyaient à la campagne.
La voie passait au milieu de jardins, dont elle avait abattu les murs de clôture. Il y avait de grands massifs de lilas en boutons. Les verdures étaient d'un vert tendre très délicat. Chacun de ces jardins se creusait, comme un réduit tendu du feuillage des arbustes, avec un bassin étroit, une cascade en miniature, des coins de muraille où étaient peints des trompe-l'œil, des tonnelles en raccourci, des fonds bleuâtres de paysage. Les habitations, éparses et discrètement cachées, ressemblaient à des pavillons italiens, à des temples grecs; et des mousses rongeaient le pied des colonnes de plâtre, tandis que des herbes folles avaient disjoint la chaux des frontons.
—Ce sont des petites maisons, dit le médecin, avec un clignement d'œil.
Mais, comme il vit que ces messieurs ne comprenaient pas, il leur expliqua que les marquis, sous Louis XV, avaient des retraites pour leurs parties fines. C'était la mode. Et il reprit:
—On appelait ça des petites maisons. Ce quartier en était plein.... Il s'y en est passé de fortes, allez!
La commission d'enquête était devenue très attentive.
Les deux industriels avaient les yeux luisants, souriaient, regardaient avec un vif intérêt ces jardins, ces pavillons, auxquels ils ne donnaient pas un coup d'œil avant les explications de leur collègue. Une grotte les retint longtemps. Mais lorsque le médecin eut dit, en voyant une habitation déjà touchée par la pioche, qu'il reconnaissait la petite maison du comte de Savigny, bien connue par les orgies de ce gentilhomme, toute la commission quitta le boulevard pour aller visiter la ruine. Ils montèrent sur les décombres, entrèrent par les fenêtres dans les pièces du rez-de-chaussée; et, comme les ouvriers étaient à déjeuner, ils purent s'oublier là, tout à leur aise. Ils y restèrent une grande demi-heure, examinant les rosaces des plafonds, les peintures des dessus de porte, les moulures tourmentées de ces plâtras jaunis par l'âge. Le médecin reconstruisait le logis.
—Voyez-vous, disait-il, cette pièce doit être la salle des festins. Là, dans cet enfoncement du mur, il y avait certainement un immense divan. Et tenez, je suis même certain qu'une glace surmontait ce divan; voilà les pattes de la glace.... Oh! c'étaient des coquins qui savaient joliment jouir de la vie!
Ils n'auraient pas quitté ces vieilles pierres qui chatouillaient leur curiosité, si Aristide Saccard, pris d'impatience, ne leur avait dit en riant:
—Vous aurez beau chercher, ces dames n'y sont plus.... Allons à nos affaires.
Mais, avant de s'éloigner, le médecin monta sur une cheminée, pour détacher délicatement, d'un coup de pioche, une petite tête d'Amour peinte, qu'il mit dans la poche de sa redingote.
Ils arrivèrent enfin au terme de leur course. Les anciens terrains de Mme Aubertot étaient très vastes; le café-concert et le jardin n'en occupaient guère que la moitié, le reste se trouvait semé de quelques maisons sans importance. Le nouveau boulevard prenait ce grand parallélogramme en écharpe, ce qui avait calmé une des craintes de Saccard; il s'était imaginé pendant longtemps que le café-concert seul serait écorné. Aussi Larsonneau avait-il reçu l'ordre de parler très haut, les bordures de plus-value devant au moins quintupler de valeur. Il menaçait déjà la Ville de se servir d'un récent décret autorisant les propriétaires à ne livrer que le sol nécessaire aux travaux d'utilité publique. Ce fut l'agent d'expropriation qui reçut ces messieurs.
Il les promena dans le jardin, leur fit visiter le café-concert, leur montra un dossier énorme. Mais les deux industriels étaient redescendus, accompagnés du médecin, le questionnant encore sur cette petite maison du comte de Savigny, dont ils avaient plein l'imagination.
Ils l'écoutaient, la bouche ouverte, plantés tous les trois à côté d'un jeu de tonneau. Et il leur parlait de la Pompadour, leur racontait les amours de Louis XV, pendant que M. de Mareuil et Saccard continuaient seuls l'enquête.
—Voilà qui est fait, dit ce dernier en revenant dans le jardin. Si vous le permettez, messieurs, je me chargerai de rédiger le rapport.
Le fabricant d'instruments de chirurgie n'entendit même pas. Il était en pleine Régence.
—Quels drôles de temps, tout de même! murmura-t-il. Puis ils trouvèrent un fiacre, rue de Charonne, et ils s'en allèrent, crottés jusqu'aux genoux, satisfaits de leur promenade comme d'une partie de campagne. Dans le fiacre, la conversation tourna, ils parlèrent politique, ils dirent que l'empereur faisait de grandes choses. On n'avait jamais rien vu de pareil à ce qu'ils venaient de voir. Cette grande rue toute droite serait superbe, quand on aurait bâti des maisons.
Ce fut Saccard qui rédigea le rapport, et le jury accorda trois millions. Le spéculateur était aux abois, il n'aurait pu attendre un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine, et même un peu de la cour d'assises. Il donna cinq cent mille francs sur le million qu'il devait à son tapissier et à son entrepreneur, pour l'hôtel du parc Monceau. Il combla d'autres trous, se lança dans des sociétés nouvelles, assourdit Paris du bruit de ces vrais écus qu'il jetait à la pelle sur les tablettes de son armoire de fer. Le fleuve d'or avait enfin des sources. Mais ce n'était pas encore là une fortune solide, endiguée, coulant d'un jet égal et continu. Saccard, sauvé d'une crise, se trouvait misérable avec les miettes de ses trois millions, disait naïvement qu'il était encore trop pauvre, qu'il ne pouvait s'arrêter. Et bientôt, le sol craqua de nouveau sous ses pieds.
Larsonneau s'était si admirablement conduit dans l'affaire de Charonne que Saccard, après une courte hésitation, poussa l'honnêteté jusqu'à lui donner ses dix pour cent et son pot-de-vin de trente mille francs. L'agent d'expropriation ouvrit alors une maison de banque.
Quand son complice, d'un ton bourru, l'accusait d'être plus riche que lui, le bellâtre à gants jaunes répondait en riant:
—Voyez-vous, cher maître, vous êtes très fort pour faire pleuvoir les pièces de cent sous, mais vous ne savez pas les ramasser.
Mme Sidonie profita du coup de fortune de son frère pour lui emprunter dix mille francs, avec lesquels elle alla passer deux mois à Londres. Elle revint sans un sou.
On ne sut jamais où les dix mille francs étaient passés.
—Dame! ça coûte, répondait-elle, quand on l'interrogeait. J'ai fouillé toutes les bibliothèques. J'avais trois secrétaires pour mes recherches.
Et lorsqu'on lui demandait si elle avait enfin des données certaines sur ses trois milliards, elle souriait d'abord d'un air mystérieux, puis elle finissait par murmurer:
—Vous êtes tous des incrédules.... Je n'ai rien trouvé, mais ça ne fait rien. Vous verrez, vous verrez, un jour.
Elle n'avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son frère, le ministre, profita de son voyage pour la charger d'une commission délicate. Quand elle revint, elle obtint de grandes commandes du ministère.
Ce fut une nouvelle incarnation. Elle passait des marchés avec le gouvernement, se chargeait de toutes les fournitures imaginables. Elle lui vendait des vivres et des armes pour les troupes, des ameublements pour les préfectures et les administrations publiques, du bois de chauffage pour les bureaux et les musées. L'argent qu'elle gagnait ne put la décider à changer ses éternelles robes noires, et elle garda sa face jaune et dolente. Saccard pensa alors que c'était bien elle qu'il avait vue jadis sortir furtivement de chez son frère Eugène. Elle devait avoir entretenu de tous temps de secrètes relations avec lui, pour des besognes que personne au monde ne connaissait.
Au milieu de ces intérêts, de ces soifs ardentes qui ne pouvaient se satisfaire, Renée agonisait. La tante Élisabeth était morte; sa sœur, mariée, avait quitté l'hôtel Béraud, où son père seul restait debout, dans l'ombre des grandes pièces. Elle mangea en une saison l'héritage de sa tante. Elle jouait, maintenant. Elle avait trouvé un salon où les dames s'attablaient jusqu'à trois heures du matin, perdant des centaines de mille francs par nuit. Elle dut essayer de boire; mais elle ne put pas, elle avait des soulèvements de dégoût invincibles.
Depuis qu'elle s'était retrouvée seule, livrée à ce flot mondain qui l'emportait, elle s'abandonnait davantage, ne sachant à quoi tuer le temps. Elle acheva de goûter à tout. Et rien ne la touchait, dans l'ennui immense qui l'écrasait. Elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de bleu, son nez s'amincissait, la moue de ses lèvres avait des rires brusques, sans cause. C'était la fin d'une femme.
Quand Maxime eut épousé Louise, et que les jeunes gens furent partis pour l'Italie, elle ne s'inquiéta plus de son amant, elle parut même l'oublier tout à fait. Et, quand au bout de six mois Maxime revint seul, ayant enterré «la bossue» dans le cimetière d'une petite ville de la Lombardie, ce fut de la haine qu'elle montra pour lui. Elle se rappela Phèdre, elle se souvint sans doute de cet amour empoisonné auquel elle avait entendu la Ristori prêter ses sanglots. Alors, pour ne plus rencontrer chez elle le jeune homme, pour creuser à jamais un abîme de honte entre le père et le fils, elle força son mari à connaître l'inceste, elle lui raconta que, le jour où il l'avait surprise avec Maxime, c'était celui-ci qui la poursuivait depuis longtemps, qui cherchait à la violenter. Saccard fut horriblement contrarié de l'insistance qu'elle mit à vouloir lui ouvrir les yeux. Il dut se fâcher avec son fils, cesser de le voir. Le jeune veuf, riche de la dot de sa femme, alla vivre en garçon, dans un petit hôtel de l'avenue de l'Impératrice. Il avait renoncé au conseil d'État, il faisait courir. Renée goûta là une de ses dernières satisfactions. Elle se vengeait, elle jetait à la face de ces deux hommes l'infamie qu'ils avaient mise en elle; elle se disait que, maintenant, elle ne les verrait plus se moquer d'elle, au bras l'un de l'autre, comme des camarades.
Dans l'écroulement de ses tendresses, il vint un moment où Renée n'eut plus que sa femme de chambre à aimer. Elle s'était prise peu à peu d'une affection maternelle pour Céleste. Peut-être cette fille, qui était tout ce qu'il restait autour d'elle de l'amour de Maxime, lui rappelait-elle des heures de jouissance mortes à jamais. Peut-être se trouvait-elle simplement touchée par la fidélité de cette servante, de ce brave cœur dont rien ne semblait ébranler la tranquille sollicitude. Elle la remerciait, au fond de ses remords, d'avoir assisté à ses hontes, sans la quitter de dégoût; elle s'imaginait des abnégations, toute une vie de renoncement, pour arriver à comprendre le calme de la chambrière devant l'inceste, ses mains glacées, ses soins respectueux et tranquilles.
Et elle se trouvait d'autant plus heureuse de son dévouement, qu'elle la savait honnête et économe, sans amant, sans vices.
Elle lui disait parfois, dans ses heures tristes:
—Va, ma fille, c'est toi qui me fermeras les yeux.
Céleste ne répondait pas, avait un singulier sourire.
Un matin, elle lui apprit tranquillement qu'elle s'en allait, qu'elle retournait au pays. Renée en resta toute tremblante, comme si quelque grand malheur lui arrivait.
Elle se récria, la pressa de questions. Pourquoi l'abandonnait-elle, lorsqu'elles s'entendaient si bien ensemble? Et elle lui offrit de doubler ses gages.
Mais la femme de chambre, à toutes ses bonnes paroles, disait non du geste, d'une façon paisible et têtue.
—Voyez-vous, madame, finit-elle par répondre, vous m'offririez tout l'or du Pérou que je ne resterais pas une semaine de plus. Vous ne me connaissez pas, allez!...
Il y a huit ans que je suis avec vous, n'est-ce pas? Eh bien, dès le premier jour, je me suis dit: «Dès que j'aurai amassé cinq mille francs, je m'en retournerai là-bas; j'achèterai la maison à Lagache, et je vivrai bien heureuse...» C'est une promesse que je me suis faite, vous comprenez. Et j'ai les cinq mille francs d'hier, quand vous m'avez payé mes gages.
Renée eut froid au cœur. Elle voyait Céleste passer derrière elle et Maxime, pendant qu'ils s'embrassaient, et elle la voyait, avec son indifférence, son parfait détachement, songeant à ses cinq mille francs. Elle essaya pourtant encore de la retenir, épouvantée du vide où elle allait vivre, rêvant malgré tout de garder auprès d'elle cette bête entêtée qu'elle avait crue dévouée, et qui n'était qu'égoïste. L'autre souriait, branlait toujours la tête, en murmurant:
—Non, non, ce n'est pas possible. Ce serait ma mère, que je refuserais.... J'achèterai deux vaches. Je monterai peut-être un petit commerce de mercerie....
C'est très gentil chez nous. Ah! pour ça, je veux bien que vous veniez me voir. C'est près de Caen. Je vous laisserai l'adresse.
Alors Renée n'insista plus. Elle pleura à chaudes larmes quand elle fut seule. Le lendemain, par un caprice de malade, elle voulut accompagner Céleste à la gare de l'Ouest, dans son propre coupé. Elle lui donna une de ses couvertures de voyage, lui fit un cadeau d'argent, s'empressa autour d'elle comme une mère dont la fille entreprend quelque pénible et long voyage. Dans le coupé, elle la regardait avec des yeux humides. Céleste causait, disait combien elle était contente de s'en aller.
Puis, enhardie, elle s'épancha, elle donna des conseils à sa maîtresse.
—Moi, madame, je n'aurais pas compris la vie comme vous. Je me le suis dit bien souvent, quand je vous trouvais avec M. Maxime: «Est-il possible qu'on soit si bête pour les hommes!» Ça finit toujours mal....
Ah! bien, c'est moi qui me suis toujours méfiée!
Elle riait, elle se renversait dans le coin du coupé.
—C'est mes écus qui auraient dansé! continua-t-elle, et aujourd'hui je m'abîmerais les yeux à pleurer.
Aussi, dès que je voyais un homme, je prenais un manche à balai.... Je n'ai jamais osé vous dire tout ça. D'ailleurs, ça ne me regardait pas. Vous étiez bien libre, et moi je n'avais qu'à gagner honnêtement mon argent.
A la gare, Renée voulut payer pour elle et lui prit une place de première. Comme elles étaient arrivées en avance, elle la retint, lui serrant les mains, lui répétant:
—Et prenez bien garde à vous, soignez-vous bien, ma bonne Céleste.
Celle-ci se laissait caresser. Elle restait heureuse sous les yeux noyés de sa maîtresse, le visage frais et souriant. Renée parla encore du passé. Et, brusquement, l'autre s'écria:
—J'oubliais: je ne vous ai pas conté l'histoire de Baptiste, le valet de chambre de monsieur.... On n'aura pas voulu vous dire....
La jeune femme avoua qu'en effet elle ne savait rien.
—Eh bien, vous vous rappelez ses grands airs de dignité, ses regards dédaigneux, vous m'en parliez vous-même.... Tout ça, c'était de la comédie.... Il n'aimait pas les femmes, il ne descendait jamais à l'office quand nous y étions; et même, je puis le répéter maintenant, il prétendait que c'était dégoûtant au salon, à cause des robes décolletées. Je le crois bien, qu'il n'aimait pas les femmes!
Et elle se pencha à l'oreille de Renée; elle la fit rougir, tout en gardant elle-même son honnête placidité.
—Quand le nouveau garçon d'écurie, continua-t-elle, eut tout appris à monsieur, monsieur préféra chasser Baptiste que de l'envoyer en justice. Il parût que ces vilaines choses se passaient depuis des années dans les écuries.... Et dire que ce grand escogriffe avait l'air d'aimer les chevaux! C'était les palefreniers qu'il aimait.
La cloche l'interrompit. Elle prit à la hâte les huit ou dix paquets dont elle n'avait pas voulu se séparer. Elle se laissa embrasser. Puis elle s'en alla, sans se retourner.
Renée resta dans la gare jusqu'au coup de sifflet de la locomotive. Et, quand le train fut parti, désespérée, elle ne sut plus que faire; ses journées lui semblaient s'étendre devant elle, vides comme cette grande salle où elle était demeurée seule. Elle remonta dans son coupé, elle dit au cocher de retourner à l'hôtel. Mais, en chemin, elle se ravisa; elle eut peur de sa chambre, de l'ennui qui l'attendait; elle ne se sentait pas même le courage de rentrer changer de toilette, pour son tour de lac habituel. Elle avait un besoin de soleil, un besoin de foule.
Elle ordonna au cocher d'aller au Bois.
Il était quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeurs du chaud après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des fumées de poussière volaient, et l'on voyait, au loin, les nappes étalées des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, couronnés par la grisaille du mont Valériens. Le soleil, haut sur l'horizon, coulait, emplissant d'une poussière d'or les creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet océan de feuilles en un océan de lumière. Mais, après les fortifications, dans l'allée du Bois qui conduit au lac, on venait d'arroser; les voitures roulaient sur la terre brune, comme sur la laine d'une moquette, au milieu d'une fraîcheur, d'une senteur de terre mouillée qui montait. Aux deux côtés, les petits arbres des taillis enfonçaient, parmi les broussailles basses, la foule de leurs jeunes troncs, se perdant au fond d'un demi-jour verdâtre, que des coups de lumière trouaient, çà et là, de clairières jaunes; et, à mesure qu'on approchait du lac, les chaises des trottoirs étaient plus nombreuses, des familles assises regardaient, de leur visage tranquille et silencieux, l'interminable défilé des roues. Puis, en arrivant au carrefour, devant le lac, c'était un éblouissement; le soleil oblique faisait de la rondeur de l'eau un grand miroir d'argent poli, reflétant la face éclatante de l'astre. Les yeux battaient, on ne distinguait, à gauche, près de la rive, que la tache sombre de la barque de promenade. Les ombrelles des voitures s'inclinaient, d'un mouvement doux et uniforme, vers cette splendeur, et ne se relevaient que dans l'allée, le long de la nappe d'eau, qui, du haut de la berge, prenait alors des noirs de métal rayés par des brunissures d'or. A droite, les bouquets de conifères alignaient leurs colonnades, tiges frêles et droites, dont les flammes du ciel rougissaient le violet tendre; à gauche, les pelouses s'étendaient, noyées de clarté, pareilles à des champs d'émeraudes, jusqu'à la dentelle lointaine de la porte de la Muette. Et, en approchant de la cascade, tandis que, d'un côté, le demi-jour des taillis recommençait, les îles, au-delà du lac, se dressaient dans l'air bleu, avec les coups de soleil de leurs rives, les ombres énergiques de leurs sapins, au pied desquels le Chalet ressemblait à un jouet d'enfant perdu au coin d'une forêt vierge. Tout le Bois frissonnait et riait sous le soleil.
Renée eut honte de son coupé, de son costume de soie puce, par cette admirable journée. Elle se renfonça un peu, les glaces ouvertes, regardant ce ruissellement de lumière sur l'eau et sur les verdures. Aux coudes des allées, elle apercevait la file des roues qui tournaient comme des étoiles d'or, dans une longue traînée de lueurs aveuglantes. Les panneaux vernis, les éclairs des pièces de cuivre et d'acier, les couleurs vives des toilettes, s'en allaient, au trot régulier des chevaux, mettaient, sur les fonds du Bois, une large barre mouvante, un rayon tombé du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la chaussée. Et, dans ce rayon, la jeune femme, clignant des yeux, voyait par instants se détacher le chignon blond d'une femme, le dos noir d'un laquais, la crinière blanche d'un cheval. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des lunes de métal.
Alors, en face de ce grand jour, de ces nappes de soleil, elle songea à la cendre fine du crépuscule qu'elle avait vue tomber un soir sur les feuillages jaunis. Maxime l'accompagnait. C'était à l'époque où le désir de cet enfant s'éveillait en elle. Et elle revoyait les pelouses trempées par l'air du soir, les taillis assombris, les allées désertes. La file des voitures passait avec un bruit triste, le long des chaises vides, tandis qu'aujourd'hui le roulement des roues, le trot des chevaux sonnaient avec des joies de fanfare.
Puis toutes ses promenades au Bois lui revinrent. Elle y avait vécu, Maxime avait grandi là, à côté d'elle, sur le coussin de sa voiture. C'était leur jardin. La pluie les y surprenait, le soleil les y ramenait, la nuit ne les en chassait pas toujours. Ils s'y promenaient par tous les temps, ils y goûtaient les ennuis et les joies de leur vie. Dans le vide de son être, dans la mélancolie du départ de Céleste, ces souvenirs lui causaient une joie amère. Son cœur disait: «Jamais plus! jamais plus!» Et elle resta glacée quand elle évoqua ce paysage d'hiver, ce lac figé et terni sur lequel ils avaient patiné; le ciel était couleur de suie, la neige cousait aux arbres des guipures blanches, la bise leur jetait aux yeux et aux lèvres un sable fin.
Cependant, à gauche, sur la voie réservée aux cavaliers, elle avait reconnu le duc de Rozan, M. de Mussy et M. de Saffré. Larsonneau avait tué la mère du duc, en lui présentant, à l'échéance, les cent cinquante mille francs de billets signés par son fils, et le duc mangeait son deuxième demi-million avec Blanche Muller, après avoir laissé les premiers cinq cent mille francs aux mains de Laure d'Aurigny. M. de Mussy, qui avait quitté l'ambassade d'Angleterre pour l'ambassade d'Italie, était redevenu galant; il conduisait le cotillon avec de nouvelles grâces. Quant à M. de Saffré, il restait le sceptique et le viveur le plus aimable du monde. Renée le vit qui poussait son cheval vers la portière de la comtesse Vanska, dont il était amoureux fou, disait-on, depuis le jour où il l'avait vue en Corail, chez les Saccard.
Toutes ces dames se trouvaient là, d'ailleurs: la duchesse de Sternich, dans son éternel huit-ressorts; Mme de Lauwerens, ayant devant elle la baronne de Meinhold et la petite Mme Daste, dans un landau; Mme Teissière et Mme de Guende, en victoria. Au milieu de ces dames, Sylvia et Laure d'Aurigny s'étalaient, sur les coussins d'une magnifique calèche.
Mme Michelin passa même, au fond d'un coupé; la jolie brune était allée visiter le chef-lieu de M. Hupel de la Noue; et, à son retour, on l'avait vue au Bois dans ce coupé, auquel elle espérait bientôt ajouter une voiture découverte. Renée aperçut aussi la marquise d'Espanet et Mme Haffner, les inséparables, cachées sous leurs ombrelles, qui riaient tendrement, les yeux dans les yeux, étendues côte à côte.
Puis passaient ces messieurs: M. de Chibray, en mail;
M. Simpson, en dog-cart; les sieurs Mignon et Charrier, plus âpres à la besogne, malgré leur rêve de retraite prochaine, dans un coupé qu'ils laissaient au coin des allées, pour faire un bout de chemin à pied; M. de Mareuil, encore en deuil de sa fille, quêtant des saluts pour sa première interruption lancée la veille au Corps législatif, promenant son importance politique dans la voiture de M. Toutin-Laroche, qui venait une fois de plus de sauver le Crédit viticole, après l'avoir mis à deux doigts de sa perte, et que le Sénat maigrissait et rendait plus considérable encore.
Et, pour clore ce défilé, comme majesté dernière, le baron Gouraud s'appesantissait au soleil, sur les doubles oreillers dont on garnissait sa voiture. Renée eut une surprise, un dégoût, en reconnaissant Baptiste à côté du cocher, la face blanche, l'air solennel. Le grand laquais était entré au service du baron.