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La dame de Monsoreau — ­Tome 1. cover

La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 18: CHAPITRE XIV
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About This Book

The novel dramatizes courtly intrigue and a perilous love affair in which a celebrated soldier becomes entangled with a noblewoman, provoking rivalry among royal favorites, jealous suitors, and a sharp-witted jester. A sequence of banquets, masked gatherings, secret meetings, and violent confrontations exposes shifting loyalties and manipulations at court. Through episodes of honor, betrayal, and ambition, the narrative traces how private passion and public power intersect, and how personal choices reverberate into wider conflict for the characters caught between devotion and political calculation.

Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans avoir répondu.

Je rentrai alors; tout m'était expliqué par notre séjour au château de Beaugé et par le prétendu respect qui nous entourait. M. le duc d'Anjou m'avait vue à la fête donnée par M. de Monsoreau; M. le duc d'Anjou était devenu amoureux de moi; mon père avait été prévenu, et avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute être l'objet; il m'avait éloignée de Méridor; mais, trahi, soit par un serviteur infidèle, soit par un hasard malheureux, sa précaution avait été inutile, et j'étais tombée aux mains de l'homme auquel il avait tenté vainement de me soustraire.

Je m'arrêtai à cette idée, la seule qui fût vraisemblable, et en réalité la seule qui fût vraie.

Sur les prières de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un peu de pain.

La matinée s'écoula à faire des plans de fuite insensés. Et cependant, à cent pas devant nous, amarrée dans les roseaux, nous pouvions voir une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eût été à notre portée, mes forces, exaltées par la terreur, jointes aux forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de captivité.

Pendant cette matinée, rien ne nous troubla. On nous servit le dîner comme on nous avait servi le déjeuner; je tombais de faiblesse. Je me mis à table, servie par Gertrude seulement; car, dès que nos gardiens avaient déposé nos repas, ils se retiraient. Mais tout à coup, en brisant mon pain, je mis à jour un petit billet.

Je l'ouvris précipitamment; il contenait cette seule ligne:

«Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de celles de votre père.»

On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait à rompre ma poitrine. Je montrai le billet à Gertrude. Le reste delà journée se passa à attendre et à espérer.

La seconde nuit s'écoula aussi tranquille que la première; puis vint l'heure du déjeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je ne me trompais pas; le billet était conçu en ses termes:

«La personne qui vous a enlevée arrive au château de Beaugé ce soir à dix heures; mais, à neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos fenêtres avec une lettre de votre père, qui vous commandera la confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-être pas.

«Brûlez ce billet.»

Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la recommandation qu'elle contenait. L'écriture m'était complètement inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'où elle pouvait, venir.

Nous nous perdîmes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant la matinée nous allâmes à la fenêtre pour regarder si nous n'apercevions personne sur les rives de l'étang et dans les profondeurs de la forêt; tout était solitaire.

Une heure après le dîner, on frappa à notre porte; c'était la première fois qu'il arrivait que l'on tentât d'entrer chez nous à d'autres heures qu'à celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer.

C'était l'homme qui nous avait parlé à la porte de la litière et dans la cour du château. Je ne pus le reconnaître au visage, puisqu'il était masqué lorsqu'il nous parla; mais, aux premières paroles qu'il prononça, je le reconnus à la voix.

Il me présenta une lettre.

—De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je.

—Que mademoiselle se donne la peine de lire, me répondit-il, et elle verra.

—Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle vient.

—Mademoiselle est la maîtresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais ordre de lui remettre cette lettre; je dépose cette lettre à ses pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera.

Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un écuyer, plaça la lettre sur le tabouret où je reposais mes pieds et sortit.

—Que faire? demandai-je à Gertrude.

—Si j'osais donner un conseil à mademoiselle, ce serait de lire cette lettre. Peut-être contient-elle l'annonce de quelque danger auquel, prévenues par elle, nous pourrons nous soustraire.

Le conseil était si raisonnable, que je revins sur la résolution prise d'abord et que j'ouvris la lettre.

Diane, à ce moment, interrompit son récit, se leva, ouvrit un petit meuble du genre de ceux auquel nous avons conservé le nom italien de stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre.

Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse.

«A la belle Diane de Méridor,» lut-il.

Puis, regardant la jeune femme:

—Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou.

—Ah! répondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompée!

Puis, comme Bussy hésitait à ouvrir la lettre:

—Lisez, dit-elle, le hasard vous a poussé du premier coup au plus intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous.

Bussy obéit et lut:

«Un malheureux prince, que votre beauté divine a frappé au coeur, viendra vous faire ce soir, à dix heures, ses excuses de sa conduite à votre égard, conduite qui, lui-même le sent bien, n'a d'autre excuse que l'amour invincible qu'il éprouve pour vous.

«FRANÇOIS.»

—Ainsi cette lettre était bien du duc d'Anjou? demanda Diane.

—Hélas! oui, répondit Bussy, c'est son écriture et son seing.

Diane soupira.

—Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle.

—Qui, le prince? demanda Bussy.

—Non, lui, le comte de Monsoreau.

Ce fut Bussy qui soupira à son tour.

—Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte.

—Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire réelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes, m'indiquait, comme l'avait prévu Gertrude, le danger auquel j'étais exposée, et me rendait d'autant plus précieuse l'intervention de cet ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon père. Je n'eus donc plus d'espoir qu'en lui.

Nos investigations recommençaient; mes regards et ceux de Gertrude, plongeant à travers les vitres, ne quittaient point l'étang et cette partie de la forêt qui faisait face à nos fenêtres. Dans toute l'étendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vîmes rien qui parût se rapporter à nos espérances et les seconder.

La nuit arriva; mais, comme nous étions au mois de janvier, la nuit venait vite; quatre ou cinq heures nous séparaient donc encore du moment décisif: nous attendîmes avec anxiété.

Il faisait une de ces belles gelées d'hiver pendant lesquelles, si ce n'était le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parsemé de mille étoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille à un croissant, éclairait le paysage de sa lueur argentée; nous ouvrîmes la fenêtre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, être moins rigoureusement observée que la mienne.

Vers sept heures, une légère vapeur monta de l'étang; mais, pareille à un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empêchait pas de voir, ou plutôt nos yeux, s'habituant à l'obscurité, étaient parvenus à percer cette vapeur.

Comme rien ne nous aidait à mesurer le temps, nous n'aurions pas pu dire quelle heure il était, lorsqu'il nous sembla, sur la lisière du bois, voir à travers cette transparente obscurité se mouvoir des ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec précaution, gagnant les arbres, qui, rendant les ténèbres plus épaisses, semblaient les protéger. Peut-être eussions-nous cru, au reste, que ces ombres n'étaient qu'un jeu de notre vue fatiguée, lorsque le hennissement d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'à nous.

—Ce sont nos amis, murmura Gertrude.

—Ou le prince! répondis-je.

—Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas.

Cette réflexion si simple dissipa mes soupçons et me rassura.

Nous redoublâmes d'attention.

Un homme s'avança seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe d'hommes, lequel était resté à l'abri sous un bouquet d'arbres.

Cet homme marcha droit à la barque, la détacha du pieu où elle était amarrée, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avança silencieusement de notre côté.

A mesure qu'elle s'avançait, mes yeux faisaient des efforts plus violents pour percer l'obscurité.

Il me sembla d'abord reconnaître la grande taille, puis les traits sombres et fortement accusés du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il fut à dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute.

Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger.

Je restai muette et immobile, rangée dans l'angle de la fenêtre, de sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrivé au pied du mur, il arrêta sa barque à un anneau, et je vis apparaître sa tête à la hauteur de l'appui de la croisée.

Je ne pus retenir un léger cri.

—Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous m'attendiez.

—C'est-à-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, répondis-je, mais j'ignorais que ce quelqu'un fût vous.

Un sourire amer passa sur le visage du comte.

—Qui donc, excepté moi et son père, veille sur l'honneur de Diane de
Méridor?

—Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez écrite, que vous veniez au nom de mon père.

—Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prévu que vous douteriez de la mission que j'ai reçue, voici un billet du baron.

Et le comte me tendit un papier.

Nous n'avions allumé ni bougies ni candélabres, pour être plus libres de faire dans l'obscurité tout ce que commanderaient les circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je m'agenouillai devant le feu, et, à la lueur de la flamme du foyer, je lus:

« Ma chère Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc entièrement à lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse envoyer.

« Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je désirerais que tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers lui.

« Ton père, qui te supplie de le croire, et d'avoir pitié de toi et de lui,

« BARON DE MÉRIDOR.»

Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la répulsion qu'il m'inspirait était bien plutôt instinctive que raisonnée. Je n'avais à lui reprocher que la mort d'une biche, et c'était un crime bien léger pour un chasseur.

J'allai donc à lui.

—Eh bien? demanda-t-il.

—Monsieur, j'ai lu la lettre de mon père; il me dit que vous êtes prêt à me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas où vous me conduisez.

—Je vous conduis où le baron vous attend, mademoiselle.

—Et où m'attend-il?

—Au château de Méridor.

—Ainsi je vais revoir mon père?

—Dans deux heures.

—Oh! monsieur, si vous dites vrai…

Je m'arrêtai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase.

—Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui exprimer.

—Alors, mademoiselle, dit le comte, vous êtes prête à me suivre?

Je regardai Gertrude avec inquiétude; il était facile de voir que cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi.

—Réfléchissez que chaque minute qui s'envole est précieuse pour vous au delà de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard d'une demi-heure à peu près; il va être dix heures bientôt, et n'avez-vous point reçu l'avis qu'à dix heures le prince serait au château de Beaugé?

—Hélas! oui, répondis-je.

—Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de vous sauver.

—Pourquoi mon père n'est-il donc pas venu?

—Pensez-vous que votre père ne soit pas entouré? Pensez-vous qu'il puisse faire un pas sans qu'on sache où il va?

—Mais vous? demandai-je.

—Moi, c'est autre chose; moi, je suis l'ami, le confident du prince.

—Mais monsieur, m'écriai-je, si vous êtes l'ami, si vous êtes le confident du prince, alors….

—Alors je le trahis pour vous; oui, c'est bien cela. Aussi vous disais-je tout à l'heure que je risquais ma vie pour sauver votre honneur.

Il y avait un tel accent de conviction dans cette réponse du comte, et elle était si visiblement d'accord avec la vérité, que, tout en éprouvant un reste de répugnance à me confier à lui, je ne trouvais pas de mots pour exprimer cette répugnance.

—J'attends, dit le comte.

Je regardai Gertrude, aussi indécise que moi.

—Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce côté.

Et, du côté opposé à celui par lequel il était venu, longeant l'autre rive de l'étang, il me montra une troupe de cavaliers qui s'avançaient vers le château.

—Quels sont ces hommes? demandai-je.

—C'est le duc d'Anjou et sa suite, répondit le comte.

—Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n'y a pas de temps à perdre.

—Il n'y en a déjà que trop de perdu, dit le comte: au nom du ciel, décidez-vous donc!

Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? murmurai-je.

—Écoutez, dit le comte, écoutez, ils frappent à la porte.

En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes que nous avions vus se détacher du groupe pour prendre les devants.

—Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps.

J'essayai de me lever; mes jambes faiblirent.

—A moi, Gertrude! balbutiai-je, à moi!

—Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui s'ouvre? Entendez-vous les chevaux qui piétinent dans la cour?

—Oui! oui! répondis-je en faisant un effort, mais les forces me manquent.

—Oh! n'est-ce que cela? dit-elle.

Et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle eût fait d'un enfant, et me remit dans les bras du comte.

En sentant l'attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment, que je faillis lui échapper et tomber dans le lac.

Mais il me serra contre sa poitrine et me déposa dans le bateau.

Gertrude m'avait suivie et était descendue sans avoir besoin d'aide.

Alors je m'aperçus que mon voile s'était détaché et flottait sur l'eau.

L'idée me vint qu'il indiquerait notre trace.

—Mon voile! mon voile! dis-je au comte; rattrapez donc mon voile!

Le comte jeta un coup d'oeil vers l'objet que je lui montrais du doigt.

—Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi.

Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion à la barque, qu'en quelques coups de rames nous nous trouvâmes près d'atteindre la rive de l'étang.

En ce moment, nous vîmes les fenêtres de ma chambre s'éclairer: des serviteurs entraient avec des lumières.

—Vous ai-je trompée? dit M. de Monsoreau, et était-il temps?

—Oh! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous êtes bien véritablement mon sauveur.

Cependant les lumières couraient avec agitation, tantôt dans ma chambre, tantôt dans celle de Gertrude. Nous entendîmes des cris, un homme entra, devant lequel s'écartèrent tous les autres. Cet homme s'approcha de la fenêtre ouverte, se pencha en dehors, aperçut le voile flottant sur l'eau, et poussa un cri.

—Voyez-vous que j'ai bien fait de laisser là ce voile? dit le comte, le prince croira que, pour lui échapper, vous vous êtes jetée dans le lac, et, tandis qu'il vous fera chercher, nous fuirons.

C'est alors que je tremblai réellement devant les sombres profondeurs de cet esprit qui, d'avance, avait compté sur un pareil moyen.

En ce moment nous abordâmes.

CHAPITRE XIV

CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.—LE TRAITÉ.

Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi émue à ce souvenir qu'elle l'avait été à la réalité, sentait sa voix prête à lui manquer. Bussy l'écoutait avec toutes les facultés de son âme, et il vouait d'avance une haine éternelle à ses ennemis, quels qu'ils fussent.

Enfin, après avoir respiré un flacon qu'elle tira de sa poche, Diane reprit:

—A peine eûmes-nous mis pied à terre, que sept ou huit hommes accoururent à nous. C'étaient des gens au comte, parmi lesquels il me sembla reconnaître les deux serviteurs qui accompagnaient notre litière quand nous avions été attaqués par ceux-là qui m'avaient conduite au château de Beaugé. Un écuyer tenait en main deux chevaux; l'un des deux était le cheval noir du comte; l'autre était une haquenée blanche qui m'était destinée. Le comte m'aida à monter la haquenée, et quand je fus en selle il s'élança sur son cheval.

Gertrude monta en croupe d'un des serviteurs du comte.

Ces dispositions furent à peines faites, que nous nous éloignâmes au galop.

J'avais remarqué que le comte avait pris ma haquenée par la bride, et je lui avais fait observer que je montais assez bien à cheval pour qu'il se dispensât de cette précaution; mais il me répondit que ma monture était ombrageuse et pourrait faire quelque écart qui me séparerait de lui.

Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude qui m'appelait. Je me retournai, et je m'aperçus que notre troupe s'était dédoublée; quatre hommes avaient pris un sentier latéral et l'entraînaient dans la forêt, tandis que le comte de Monsoreau et les quatre autres suivaient avec moi le même chemin.

—Gertrude! m'écriai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas avec nous?

C'est une précaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de deux côtés on puisse dire qu'on a vu une femme enlevée par des hommes. Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route, et coure après votre suivante au lieu de courir après vous.

Quoique spécieuse, la réponse ne me satisfit point; mais que dire, mais que faire? je soupirai et j'attendis.

D'ailleurs, le chemin que suivait le comte était bien celui qui me ramenait au château de Méridor. Dans un quart d'heure, au train dont nous marchions, nous devions être arrivés au château; quand tout à coup, parvenu à un carrefour de la forêt qui m était bien connu, le comte, au lieu de continuer à suivre le chemin qui me ramenait chez mon père, se jeta à gauche et suivit une route qui s'en écartait visiblement. Je m'écriai aussitôt, et, malgré la marche rapide de ma haquenée, j'appuyais déjà la main sur le pommeau de la selle pour sauter à terre, quand le comte, qui sans doute épiait tous mes mouvements, se pencha de mon côté, m'enlaça de son bras, et, m'enlevant de ma monture, me plaça sur l'arçon de son cheval. La haquenée, se sentant libre, s'enfuit en hennissant à travers la forêt.

Cette action s'était exécutée si rapidement de la part du comte, que je n'avais eu que le temps de pousser un cri.

M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche.

—Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne fais rien que par ordre de votre père, comme je vous en donnerai la preuve à la première halte que nous ferons; si cette preuve ne vous suffit point ou vous paraît douteuse, sur mon honneur encore, mademoiselle, vous serez libre.

—Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon père! m'écriai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tête en arrière.

—Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hésitiez à me suivre, et un instant de plus de cette hésitation nous perdait, lui, vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le comte en s'arrêtant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher droit à votre déshonneur? Dites un mot, et je vous ramène au château de Méridor.

—Vous m'avez parlé d'une preuve que vous agissiez au nom de mon père?

—Cette preuve, la voilà, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans le premier gîte où nous nous arrêterons, lisez-la. Si, quand vous l'aurez lue, vous voulez revenir au château, je vous le répète, sur mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien certain.

—Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gîte, car j'ai hâte de m'assurer si vous dites la vérité.

—Souvenez-vous que vous me suivez librement.

—Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans cette situation où elle voit d'un côté la mort de son père et son déshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier à la parole d'un homme qu'elle connaît à peine; n'importe, je vous suis librement, monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez bien me faire donner un cheval.

Le comte fit signe à un de ses hommes de mettre pied à terre. Je sautai à bas du sien, et, un instant après, je me retrouvai en selle près de lui.

—La haquenée ne peut être loin, dit-il à l'homme démonté; cherchez-la dans la forêt, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien à son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez à la Châtre.

Je frissonnai malgré moi. La Châtre était à dix lieues déjà du château de Méridor, sur la route de Paris.

—Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais, à la Châtre, nous ferons nos conditions.

—C'est-à-dire, mademoiselle, répondit le comte, qu'à la Châtre vous me donnerez vos ordres.

Cette prétendue obéissance ne me rassurait point; cependant, comme je n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se présentait pour échapper au duc d'Anjou était le seul, je continuai silencieusement ma route. Au point du jour, nous arrivâmes à la Châtre. Mais, au lieu d'entrer dans le village, à cent pas des premiers jardins, nous prîmes à travers terres, et nous nous dirigeâmes vers une maison écartée.

J'arrêtai mon cheval.

—Où allons-nous? demandai-je.

—Écoutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai déjà remarqué l'extrême justesse de votre esprit, et c'est à votre esprit même que j'en appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus puissant après le roi, nous arrêter dans une hôtellerie ordinaire, et au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous dénoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un village.

Il y avait dans toutes les réponses du comte une logique ou tout au moins une spéciosité qui me frappait.

—Bien, lui dis-je. Allons.

Et nous nous remîmes en marche.

Nous étions attendus; un homme, sans que je m'en fusse aperçue, s'était détaché de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu brillait dans la cheminée d'une chambre à peu près propre, et un lit était préparé.

—Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos ordres.

Il salua, se retira et me laissa seule.

Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma poitrine la lettre de mon père… La voici, monsieur de Bussy: je vous fais mon juge, lisez.

Bussy prit la lettre et lut:

«Ma Diane bien-aimée, si, comme je n'en doute pas, te rendant à ma prière, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a dû te dire que tu avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'était ce prince qui t'avait fait enlever et conduire au château de Beaugé; juge par cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui te menace. Eh bien, cette honte, à laquelle je ne survivrais pas, il y a un moyen d'y échapper: c'est d'épouser notre noble ami; une fois comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte défendra, et, par tous les moyens, il m'a juré de te défendre. Mon désir est donc, ma fille chérie, que ce mariage ait lieu le plus tôt possible, et, si tu accèdes à mes désirs, à mon consentement bien positif, je joins ma bénédiction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder tous les trésors de bonheur que son amour tient en réserve pour les cours pareils au tien.

«Ton père, qui n'ordonne pas, mais qui supplie,

«Baron DE MÉRIDOR.»

—Hélas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre père, madame, elle n'est que trop positive.

—Elle est de lui, et je n'ai aucun doute à en faire; néanmoins je la relus trois fois avant de prendre aucune décision. Enfin j'appelai le comte.

Il entra aussitôt: ce qui me prouva qu'il attendait à la porte.

Je tenais la lettre à la main.

—Eh bien, me dit-il, vous avez lu?

—Oui, répondis-je.

—Doutez-vous toujours de mon dévouement et de mon respect?

—J'en eusse douté, monsieur, répondis-je, que cette lettre m'eût imposé la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en supposant que je sois disposée à céder aux conseils de mon père, que comptez-vous faire?

—Je compte vous mener à Paris, mademoiselle; c'est encore là qu'il est le plus facile de vous cacher.

—Et mon père?

—Partout où vous serez, vous le savez bien, et dès qu'il n'y aura plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre.

—Eh bien, monsieur, je suis prête à accepter votre protection aux conditions que vous imposez.

—Je n'impose rien, mademoiselle, répondit le comte, j'offre un moyen de vous sauver, voilà tout.

—Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prête à accepter le moyen de salut que vous m'offrez, à trois conditions.

—Parlez, mademoiselle.

—La première, c'est que Gertrude me sera rendue.

—Elle est là, dit le comte.

—La seconde est que nous voyagerons séparés jusqu'à Paris.

—J'allais vous offrir cette séparation pour rassurer votre susceptibilité.

—Et la troisième, c'est que notre mariage, à moins d'urgence reconnue de ma part, n'aura lieu qu'en présence de mon père.

—C'est mon plus vif désir, et je compte sur sa bénédiction pour appeler sur nous celle du ciel.

Je demeurai stupéfaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque opposition à cette triple expression de ma volonté, et, tout au contraire, il abondait dans mon sens.

—Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, à mon tour, de vous donner quelques conseils?

—J'écoute, monsieur.

—C'est de ne voyager que la nuit.

—J'y suis décidée.

—C'est de me laisser le choix des gîtes que vous occuperez et le choix de la route; toutes mes précautions seront prises dans un seul but, celui de vous faire échapper au duc d'Anjou.

—Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos intérêts sont les mêmes; je n'ai donc aucune objection à faire contre ce que vous demandez.

—Enfin, à Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai préparé, si simple et si écarté qu'il soit.

—Je ne demande qu'à vivre cachée, monsieur; et, plus le logement sera simple et écarté, mieux il conviendra à une fugitive.

—Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me reste plus, pour me conformer à ce plan tracé par vous, qu'à vous présenter mes très-humbles respects, à vous envoyer votre femme de chambre et à m'occuper de la route que vous devez suivre de votre côté.

—De mon côté, monsieur, répondis-je; je suis gentillefemme comme vous êtes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes les miennes.

—Voilà tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse m'assure que je serai bientôt le plus heureux des hommes.

A ces mots, il s'inclina et sortit.

Cinq minutes après, Gertrude entra.

La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la voulait séparer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de se passer; il me fallait quelqu'un qui pût entrer dans toutes mes vues, seconder tous mes désirs, comprendre, dans l'occasion, à demi-mot, obéir sur un signe et sur un geste. Cette facilité de M. de Monsoreau m'étonnait, et je craignais quelque infraction au traité qui venait d'être arrêté entre nous.

Comme j'achevais, nous entendîmes le bruit d'un cheval qui s'éloignait. Je courus à la fenêtre: c'était le comte qui reprenait au galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traité en me rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'éloignant; il n'y avait rien à dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se dirigeât, ce départ du comte me rassurait.

Nous passâmes toute la journée dans la petite maison, servies par notre hôtesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le danger me paraissait d'autant plus grand, que j'étais près du château de Beaugé, je lui répondis que j'étais prête; cinq minutes après il rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A la porte je trouvai ma haquenée blanche; comme l'avait prévu le comte de Monsoreau, elle était revenue au premier appel.

Nous marchâmes toute la nuit et nous nous arrêtâmes, comme la veille, au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze lieues à peu près; au reste, toutes les précautions avaient été prises par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du froid; la haquenée qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur particulière, et, en sortant de la maison, on m'avait jeté sur les épaules un manteau de fourrure.

Cette halte ressembla à la première, et toutes nos courses nocturnes à celle que nous venions de faire: toujours les mêmes égards et les mêmes respects; partout les mêmes soins; il était évident que nous étions précédés par quelqu'un qui se chargeait de faire préparer les logis: était-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette partie de nos conventions avec la même régularité que les autres, pas une seule fois pendant la route je ne l'aperçus.

Vers le soir du septième jour, j'aperçus, du haut d'une colline, un grand amas de maisons. C'était Paris.

Nous fîmes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurité venue, nous nous remîmes en route; bientôt nous passâmes sous une porte au delà de laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense édifice, qu'à ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastère, puis nous traversâmes deux fois la rivière. Nous prîmes à droite, et, après dix minutes de marche, nous nous trouvâmes sur la place de la Bastille. Alors un homme qui semblait nous attendre se détacha d'une porte, et, s'approchant du chef de l'escorte:

—C'est ici, dit-il.

Le chef de l'escorte se retourna vers moi.

—Vous entendez, madame, nous sommes arrivés.

Et, sautant à bas de son cheval, il me présenta la main pour descendre de ma haquenée, comme il avait l'habitude de le faire à chaque station.

La porte était ouverte; une lampe éclairait l'escalier, posée sur les degrés.

—Madame, dit le chef de l'escorte, vous êtes ici chez vous; à cette porte finit la mission que nous avons reçue de vous accompagner; puis-je me flatter que cette mission a été accomplie selon vos désirs et avec le respect qui nous avait été recommandé?

—Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remercîments à vous faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagnée. Je voudrais les rémunérer d'une façon plus efficace; mais je ne possède rien.

—Ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit celui auquel je présentais mes excuses; ils sont récompensés largement.

Et, remontant à cheval après m'avoir saluée:

—Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne se souvienne assez de cette porte pour la reconnaître!

A ces mots, la petite troupe s'éloigna au galop et se perdit dans la rue Saint-Antoine.

Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut à travers le guichet que nous les vîmes s'éloigner.

Puis nous nous avançâmes vers l'escalier, éclairé par la lampe;
Gertrude la prit et marcha devant.

Nous montâmes les degrés et nous nous trouvâmes dans le corridor; les trois portes en étaient ouvertes.

Nous prîmes celle du milieu et nous nous trouvâmes dans le salon où nous sommes. Il était tout éclairé comme en ce moment.

J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette, puis cette autre, qui était celle de ma chambre à coucher, et, à mon grand étonnement, je me trouvai en face de mon portrait.

Je reconnus celui qui était dans la chambre de mon père, à Méridor; le comte l'avait sans doute demandé au baron et obtenu de lui.

Je frissonnai à cette nouvelle preuve que mon père me regardait déjà comme la femme de M. de Monsoreau.

Nous parcourûmes l'appartement, il était solitaire; mais rien n'y manquait: il y avait du feu dans toutes les cheminées, et, dans la salle à manger, une table toute servie m'attendait.

Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul couvert; je me rassurai.

—Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte tient jusqu'au bout sa promesse.

—Hélas, oui, répondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aimé qu'en manquant à quelqu'une de ses promesses il m'eût dégagée des miennes.

Je soupai; puis une seconde fois nous fîmes la visite de toute la maison, mais sans y rencontrer âme vivante plus que la première fois; elle était bien à nous, et à nous seules.

Gertrude coucha dans ma chambre.

Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que j'appris d'elle que nous étions au bout de la rue Saint-Antoine, en face l'hôtel des Tournelles, et que la forteresse qui s'élevait à ma droite était la Bastille.

Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne connaissais point Paris, n'y étant jamais venue.

La journée s'écoula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je venais de me mettre à table pour souper, on frappa à la porte.

Nous nous regardâmes, Gertrude et moi.

On frappa une seconde fois.

—Va voir qui frappe, lui dis-je.

—Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant pâlir.

—Si c'est le comte, répondis-je en faisant un effort sur moi-même, ouvre-lui, Gertrude; il a fidèlement tenu ses promesses; il verra que, comme lui, je n'ai qu'une parole.

Un instant après Gertrude reparut.

—C'est M. le comte, madame, dit-elle.

—Qu'il entre, répondis-je.

Gertrude s'effaça et fit place au comte, qui parut sur le seuil.

—Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidèlement accompli le traité?

—Oui, monsieur, répondis-je, et je vous en remercie.

—Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie.

—Entrez, monsieur.

Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir.

—Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je.

—D'où et de qui, madame?

—De mon père et de Méridor avant tout.

—Je ne suis point retourné au château de Méridor, et n'ai pas revu le baron.

—Alors, de Beaugé et du duc d'Anjou?

—Ceci, c'est autre chose: je suis allé à Beaugé et j'ai parlé au duc.

—Comment l'avez-vous trouvé?

—Essayant de douter.

—De quoi?

—De votre mort.

—Mais vous la lui avez confirmée?

—J'ai fait ce que j'ai pu pour cela.

—Et où est le duc?

—De retour à Paris depuis hier soir.

—Pourquoi est-il revenu si rapidement?

—Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu où l'on croit avoir la mort d'une femme à se reprocher.

—L'avez-vous vu depuis son retour à Paris?

—Je le quitte.

—Vous a-t-il parlé de moi?

—Je ne lui en ai pas laissé le temps.

—De quoi lui avez-vous parlé alors?

—D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai poussé à mettre à exécution.

—Laquelle?

—Il s'est engagé, pour services à lui rendus par moi, de me faire nommer grand veneur.

—Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la mort de ma pauvre Daphné, vous êtes un terrible chasseur, je me le rappelle, et vous avez, comme tel, des droits à cette place.

—Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point être ingrat envers moi.

Il y avait dans toutes ces réponses, malgré le ton respectueux avec lequel elles étaient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'était l'expression d'une sombre et implacable volonté.

Je restai un instant muette.

—Me sera-t-il permis d'écrire à mon père? demandai-je.

—Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent être interceptées.

—M'est-il défendu de sortir?

—Rien ne vous est défendu, madame; mais seulement je vous ferai observer que vous pouvez être suivie.

—Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe?

—Mieux vaudrait, je crois, pour votre sûreté, que vous ne l'entendissiez pas; mais, si vous tenez à l'entendre, entendez-la, du moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, à l'église Sainte-Catherine.

—Et où est cette église?

—En face de votre maison, de l'autre côté de la rue.

—Merci, monsieur.

Il se fit un nouveau silence.

—Quand vous reverrai-je, monsieur?

—J'attends votre permission pour revenir.

—En avez-vous besoin?

—Sans doute, jusqu'à présent je suis un étranger pour vous.

—Vous n'avez point de clef de cette maison?

—Votre mari seul a le droit d'en avoir une.

—Monsieur, répondis-je, effrayée de ces réponses si singulièrement soumises plus que je ne l'eusse été de réponses absolues, monsieur, vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir quelque chose d'important à me dire.

—Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas… et la première preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de recevoir mes respects.

Et, à ces mots, le comte se leva.

—Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus étonnée de cette façon d'agir à laquelle j'étais loin de m'attendre.

—Madame, répondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la situation où vous êtes, et qui vous force à recevoir mes soins. En ne demeurant que discrètement près de vous, j'espère que peu à peu vous vous habituerez à ma présence; de cette façon le sacrifice vous coûtera moins quand le moment sera arrivé de devenir ma femme.

—Monsieur, lui dis-je en me levant à mon tour, je reconnais toute la délicatesse de vos procédés, et, malgré l'espèce de rudesse qui accompagne chacune de vos paroles, je les apprécie. Vous avez raison, et je vous parlerai avec la même franchise que vous m'avez parlé: j'avais contre vous quelques préventions que le temps guérira, je l'espère.

—Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette espérance et de vivre dans l'attente de cet heureux moment.

Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus humble de mes serviteurs, il fit signe à Gertrude, devant laquelle toute cette conversation avait eu lieu, de l'éclairer, et sortit.

CHAPITRE XV

CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.—LE MARIAGE.

Voilà, sur mon âme, un homme bien étrange! dit Bussy.

—Oh! oui, bien étrange, n'est-ce pas, monsieur? Car son amour se formulait vis-à-vis de moi avec toute l'âpreté de la haine. Gertrude, en revenant, me retrouva donc plus triste et plus épouvantée que jamais.

Elle essaya de me rassurer; mais il était visible que la pauvre fille était aussi inquiète que moi-même. Ce respect glacé, cette ironique obéissance, cette passion contenue, et qui vibrait en notes stridentes dans chacune de ses paroles, était plus effrayante que ne l'eût été une volonté nettement exprimée, et que j'eusse pu combattre.

Le lendemain était un dimanche: depuis que je me connaissais, je n'avais jamais manqué d'assister à l'office divin. J'entendis la cloche de l'église Sainte-Catherine qui semblait m'appeler. Je vis tout le monde s'acheminer vers la maison de Dieu; je m'enveloppai d'un voile épais, et, suivie de Gertrude, je me mêlai à la foule des fidèles qui accouraient à l'appel de la cloche.

Je cherchai le coin le plus obscur, et j'allai m'y agenouiller contre la muraille. Gertrude se plaça, comme une sentinelle, entre le monde et moi. Pour cette fois-là, ce fut inutile, personne ne fit ou ne parut faire attention à nous.

Le surlendemain, le comte revint et m'annonça qu'il était nommé grand veneur; l'influence de M. le duc d'Anjou lui avait fait donner cette place, presque promise à un des favoris du roi, nommé M. de Saint-Luc. C'était un triomphe auquel il s'attendait à peine lui-même.

—En effet, dit Bussy, cela nous étonna tous.

—Il venait m'annoncer cette nouvelle, espérant que cette dignité hâterait mon consentement, seulement, il ne pressait pas, il n'insistait pas, il attendait tout de ma promesse et des événements.

Quant à moi, je commençais d'espérer que, le duc d'Anjou me croyant morte, et le danger n'existant plus, je cesserais d'être engagée au comte.

Sept autres jours s'écoulèrent sans rien amener de nouveau que deux visites du comte. Ces visites, comme les précédentes, furent froides et respectueuses, mais je vous ai expliqué ce qu'avaient de singulier, et je dirai presque de menaçant, cette froideur et ce respect.

Le dimanche suivant, j'allai à l'église comme j'avais déjà fait, et repris la même place que j'avais occupée huit jours auparavant. La sécurité rend imprudente: au milieu de mes prières, mon voile s'écarta… Dans la maison de Dieu, d'ailleurs, je ne pensais qu'à Dieu…. Je priais ardemment pour mon père, quand tout à coup je sentis que Gertrude me touchait le bras; il me fallut un second appel pour me tirer de l'espèce d'extase religieuse dans laquelle j'étais plongée. Je levai la tête, je regardai machinalement autour de moi, et j'aperçus avec terreur, appuyé contre une colonne, le duc d'Anjou qui me dévorait des yeux.

Un homme, qui semblait son confident plutôt que son serviteur, était près de lui.

—C'était Aurilly, dit Bussy, son joueur de luth.

—En effet, répondit Diane, je crois que c'est ce nom que Gertrude me dit plus tard.

—Continuez, madame, dit Bussy, continuez, par grâce, je commence à tout comprendre.

—Je ramenai vivement mon voile sur mon visage, il était trop tard: il m'avait vue, et, s'il ne m'avait point reconnue, ma ressemblance, du moins, avec cette femme qu'il avait aimée et qu'il croyait avoir perdue, venait de le frapper profondément. Mal à l'aise sous son regard que je sentais peser sur moi, je me levai et m'avançai vers la porte; mais, à la porte, je le retrouvai, il avait trempé ses doigts dans le bénitier, et me présentait l'eau bénite.

Je fis semblant de ne pas le voir, et passai sans accepter ce qu'il m'offrait.

Mais, sans que je me retournasse, je compris que nous étions suivies; si j'eusse connu Paris, j'eusse essayé de tromper le duc sur ma véritable demeure, mais je n'avais jamais parcouru d'autre chemin que celui qui conduisait de la maison que j'habitais à l'église; je ne connaissais personne à qui je pusse demander une hospitalité d'un quart d'heure, pas d'amie, un seul défenseur que je craignais plus qu'un ennemi, voilà tout.

—Oh! mon Dieu! murmura Bussy, pourquoi le ciel, la Providence ou le hasard ne m'ont-ils pas conduit plus tôt sur votre chemin?

Diane remercia le jeune homme d'un regard.

—Mais pardon, reprit Bussy: je vous interromps toujours, et cependant je meurs de curiosité. Continuez, je vous en supplie.

—Le même soir, M. de Monsoreau vint. Je ne savais point si je devais lui parler de mon aventure, lorsque lui-même fit cesser mon hésitation.

—Vous m'avez demandé, dit-il, s'il vous était défendu d'aller à la messe; et je vous ai répondu que vous étiez maîtresse souveraine de vos actions et que vous feriez mieux de ne pas sortir. Vous n'avez pas voulu m'en croire; vous êtes sortie ce matin pour aller entendre l'office divin à l'église de Sainte-Catherine; le prince s'y trouvait par hasard, ou plutôt par fatalité, et vous y a vue.

—C'est vrai, monsieur, et j'hésitais à vous faire part de cette circonstance, car j'ignorais que le prince m'avait reconnue pour celle que je suis, ou si ma vue l'avait simplement frappé.

—Votre vue l'a frappé, votre ressemblance avec la femme qu'il regrette lui a paru extraordinaire: il vous a suivie et a pris des informations; mais personne n'a rien pu lui dire, car personne ne sait rien.

—Mon Dieu! monsieur! m'écriai-je.

—Le duc est un coeur sombre et persévérant, dit M. de Monsoreau.

—Oh! il m'oubliera, je l'espère!

—Je n'en crois rien: on ne vous oublie pas quand on vous a vue. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous oublier, moi, et je n'ai pas pu.

Et le premier éclair de passion que j'aie remarqué chez M. de
Monsoreau passa en ce moment dans les yeux du comte.

Je fus plus effrayée de cette flamme, qui venait de jaillir de ce foyer qu'on eût cru éteint, que je ne l'avais été le matin à la vue du prince.

Je demeurai muette.

—Que comptez-vous faire? me demanda le comte.

—Monsieur, ne pourrai-je changer de maison, de quartier, de rue; aller demeurer à l'autre bout de Paris, ou, mieux encore, retourner dans l'Anjou?

—Tout cela serait inutile, dit M. de Monsoreau en secouant la tête: c'est un terrible limier que M. le duc d'Anjou; il est sur votre trace; maintenant, allez où vous voudrez, il la suivra jusqu'à ce qu'il vous joigne.

—Oh! mon Dieu! vous m'effrayez.

—Ce n'est point mon intention; je vous dis ce qui est, et pas autre chose.

—Alors c'est moi qui vous ferai à mon tour la question que vous m'adressiez tout à l'heure. Que comptez-vous faire, monsieur?

—Hélas! reprit le comte de Monsoreau avec une amère ironie, je suis un homme de pauvre imagination, moi. J'avais trouvé un moyen; ce moyen ne vous convient pas; j'y renonce; mais ne me dites pas d'en chercher d'autres.

—Mais, mon Dieu! repris-je, le danger est peut-être moins pressant que vous ne le croyez.

—C'est ce que l'avenir nous apprendra, madame, dit le comte en se levant. En tout cas, je vous le répète, madame de Monsoreau aura d'autant moins à craindre du prince, que la nouvelle charge que j'occupe me fait relever directement du roi, et que moi et ma femme nous trouverons naturellement protection près du roi.

Je ne répliquai que par un soupir. Ce que disait là le comte était plein de raison et de vraisemblance.

M. de Monsoreau attendit un instant, comme pour me laisser tout le loisir de lui répondre; mais je n'en eus pas la force. Il était debout, tout prêt à se retirer. Un sourire amer passa sur ses lèvres; il s'inclina et sortit.

Je crus entendre quelques imprécations s'échapper de sa bouche dans l'escalier.

J'appelai Gertrude.

Gertrude avait l'habitude de se tenir, ou dans le cabinet, ou dans la chambre à coucher quand venait le comte; elle accourut.

J'étais à la fenêtre, enveloppée dans les rideaux de façon que, sans être aperçue, je pusse voir ce qui se passait dans la rue.

Le comte sortit et s'éloigna.

Nous restâmes une heure à peu près, attentives à tout examiner, mais personne ne vint.

La nuit s'écoula sans rien amener de nouveau.

Le lendemain Gertrude, en sortant, fut accostée par un jeune homme, qu'elle reconnut pour être celui qui, la veille, accompagnait le prince; mais, à toutes ses instances, elle refusa de répondre; à toutes ses questions, elle resta muette.

Le jeune homme, lassé, se retira.

Cette rencontre m'inspira une profonde terreur; c'était le commencement d'une investigation qui, certes, ne devait point s'arrêter là. J'eus peur que M. de Monsoreau ne vint pas le soir, et que quelque tentative ne fût faite contre moi dans la nuit; je l'envoyai chercher; il vint aussitôt.

Je lui racontai tout et lui fis le portrait du jeune homme d'après ce que Gertrude m'en avait rapporté.

—C'est Aurilly, dit-il; qu'a répondu Gertrude?

—Gertrude n'a rien répondu.

M. de Monsoreau réfléchit un instant.

—Elle a eu tort, dit-il.

—Comment cela?

—Oui, il s'agit de gagner du temps.

—Du temps?

—Aujourd'hui, je suis encore dans la dépendance de M. le duc d'Anjou; mais, dans quinze jours, dans douze jours, dans huit jours peut-être, c'est le duc d'Anjou qui sera dans la mienne. Il s'agit donc de le tromper pour qu'il attende.

—Mon Dieu!

—Sans doute, l'espoir le rendra patient. Un refus complet le poussera vers quelque parti désespéré.

—Monsieur, écrivez à mon père, m'écriai-je; mon père accourra et ira se jeter aux pieds du roi. Le roi aura pitié d'un vieillard.

—C'est selon la disposition d'esprit où sera le roi, et selon qu'il sera dans sa politique d'être pour le moment l'ami ou l'ennemi de M. le duc d'Anjou. D'ailleurs, il faut six jours à un messager pour aller trouver votre père; il faut six jours à votre père pour venir. Dans douze jours M. le duc d'Anjou aura fait, si nous ne l'arrêtons pas, tout le chemin qu'il peut faire.

—Et comment l'arrêter?

M. de Monsoreau ne répondit point. Je compris sa pensée et je baissai les yeux.

—Monsieur, dis-je après un moment de silence, donnez vos ordres à
Gertrude, et elle suivra vos instructions.

Un sourire imperceptible passa sur les lèvres de M. de Monsoreau, à ce premier appel de ma part à sa protection.

Il causa quelques instants avec Gertrude.

—Madame, me dit-il, je pourrais être vu sortant de chez vous: deux ou trois heures nous manquent seulement pour attendre la nuit; me permettez-vous de passer ces deux ou trois heures dans votre appartement?

M. de Monsoreau avait presque le droit d'exiger; il se contentait de demander: je lui fis signe de s'asseoir.

C'est alors que je remarquai la suprême puissance que le comte avait sur lui-même: à l'instant même, il surmonta la gêne qui résultait de notre situation respective, et sa conversation, à laquelle cette espèce d'âpreté que j'ai déjà signalée donnait un puissant caractère, commença variée et attachante. Le comte avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup pensé, et j'avais, au bout de deux heures, compris toute l'influence que cet homme étrange avait prise sur mon père.

Bussy poussa un soupir.

La nuit venue, sans insister, sans demander davantage, et comme satisfait de ce qu'il avait obtenu, il se leva et sortit.

Pendant la soirée, nous nous remîmes, Gertrude et moi, à notre observatoire. Cette fois, nous vîmes distinctement deux hommes qui examinaient la maison. Plusieurs fois ils s'approchèrent de la porte; toute lumière intérieure était éteinte; ils ne purent nous voir.

Vers onze heures ils s'éloignèrent.

Le lendemain, Gertrude, en sortant, retrouva le même jeune homme à la même place; il vint de nouveau à elle, et l'interrogea comme il avait fait la veille. Ce jour-là Gertrude fut moins sévère et échangea quelques mots avec lui.

Le jour suivant, Gertrude fut plus communicative; elle lui dit que j'étais la veuve d'un conseiller, qui, restée sans fortune, vivait fort retirée; il voulut insister pour en savoir davantage, mais il fallut qu'il se contentât, pour l'heure, de ces renseignements.

Le jour d'après Aurilly parut avoir conçu quelques doutes sur la véracité du récit de la veille; il parla de l'Anjou, de Beaugé, et prononça le mot de Méridor.

Gertrude répondit que tous ces noms lui étaient parfaitement inconnus.

Alors il avoua qu'il était au duc d'Anjou, que le duc d'Anjou m'avait vue et était amoureux de moi; puis, à la suite de cet aveu, vinrent des offres magnifiques pour elle et pour moi: pour elle, si elle voulait introduire le prince près de moi; pour moi, si je le voulais recevoir.

Chaque soir, M. de Monsoreau venait, et chaque soir je lui disais où nous en étions. Il restait alors depuis huit heures jusqu'à minuit; mais il était évident que son inquiétude était grande.

Le samedi soir je le vis arriver plus pâle et plus agité que de coutume.

—Écoutez, me dit-il, il faut tout promettre pour mardi ou mercredi.

—Tout promettre, et pourquoi? m'écriai-je.

—Parce que M. le duc d'Anjou est décidé à tout, qu'il est bien en ce moment avec le roi, et qu'il n'y a rien, par conséquent, à attendre du roi.

—Mais d'ici à mercredi doit-il donc se passer quelque événement qui viendra à notre aide?

—Peut-être. J'attends de jour en jour cette circonstance qui doit mettre le prince dans ma dépendance. Je la pousse, je la hâte, non-seulement de mes voeux, mais de mes actions. Demain il faut que je vous quitte, que j'aille à Montereau.

—Il le faut? répondis-je avec une espèce de terreur mêlée d'une certaine joie.

—Oui; j'ai là un rendez-vous indispensable pour hâter cette circonstance dont je vous parlais.

—Et si nous sommes dans la même situation, que faudra-t-il donc faire, mon Dieu?

—Que voulez-vous que je fasse contre un prince, madame, quand je n'ai aucun droit de vous protéger? Il faudra céder à la mauvaise fortune….

—Oh! mon père! mon père! m'écriai-je.

Le comte me regarda fixement.

—Oh! monsieur!

—Qu'avez-vous donc à me reprocher?

—Oh! rien: au contraire.

—Mais n'ai-je pas été dévoué comme un ami, respectueux comme un frère?

—Vous vous êtes en tout point conduit en galant homme.

—N'avais-je pas votre promesse?

—Oui.

—Vous l'ai-je une seule fois rappelée?

—Non.

—Et, cependant, quand les circonstances sont telles, que vous vous trouvez placée entre une position honorable et une position honteuse, vous préférez d'être la maîtresse du duc d'Anjou à être la femme du comte de Monsoreau.

—Je ne dis pas cela, monsieur.

—Mais, alors, décidez-vous donc.

—Je suis décidée.

—A être la comtesse de Monsoreau?

—Plutôt que la maîtresse du duc d'Anjou.

—Plutôt que la maîtresse du duc d'Anjou: l'alternative est flatteuse.

Je me tus.

—N'importe, dit le comte, vous entendez? Que Gertrude gagne jusqu'à mardi, et mardi nous verrons.

Le lendemain, Gertrude sortit comme d'habitude, mais elle ne vit point Aurilly. A son retour, nous fûmes plus inquiètes de son absence que nous ne l'eussions été de sa présence. Gertrude sortit de nouveau sans nécessité de sortir, pour le rencontrer seulement; mais elle ne le rencontra point. Une troisième sortie fut aussi inutile que les deux premières.

J'envoyai Gertrude chez M. de Monsoreau, il était parti, et on ne savait point où il était.

Nous étions seules et isolées; nous nous sentîmes faibles: pour la première fois je compris mon injustice envers le comte.

—Oh! madame, s'écria Bussy, ne vous hâtez donc pas de revenir ainsi à cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne savons pas, mais que nous saurons.

Le soir vint, accompagné de terreurs profondes; j'étais décidée à tout plutôt que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'étais munie de ce poignard, et j'avais résolu de me frapper aux yeux du prince, au moment où lui ou de ses gens essayeraient de porter la main sur moi. Nous nous barricadâmes dans nos chambres. Par une négligence incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou intérieur. Nous cachâmes la lampe et nous nous plaçâmes à notre observatoire.

Tout fut tranquille jusqu'à onze heures du soir; à onze heures, cinq hommes débouchèrent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil, et s'en allèrent s'embusquer dans l'angle du mur de l'hôtel des Tournelles.

Nous commençâmes à trembler; ces hommes étaient probablement là pour nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure à peu près s'écoula.

Au bout d'un quart d'heure nous vîmes paraître deux autres hommes au coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages, permit à Gertrude de reconnaître Aurilly dans l'un de ces deux hommes.

—Hélas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille.

—Oui, répondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres sont là pour leur prêter secours.

—Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au bruit, les voisins accourront.

—Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous défendre? Hélas! en réalité, Gertrude, nous n'avons de véritable défenseur que le comte.