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La dame de Monsoreau — ­Tome 1. cover

La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 26: CHAPITRE XXII
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About This Book

The novel dramatizes courtly intrigue and a perilous love affair in which a celebrated soldier becomes entangled with a noblewoman, provoking rivalry among royal favorites, jealous suitors, and a sharp-witted jester. A sequence of banquets, masked gatherings, secret meetings, and violent confrontations exposes shifting loyalties and manipulations at court. Through episodes of honor, betrayal, and ambition, the narrative traces how private passion and public power intersect, and how personal choices reverberate into wider conflict for the characters caught between devotion and political calculation.

—Mais, dit-il, l'intérêt de la religion n'est pas le seul but que des gentilshommes doivent se proposer. Quant à moi, j'en ai entrevu un autre.

—Ouais! fit Chicot, je suis gentilhomme aussi; cela m'intéresse donc comme les autres; parle, d'Anjou, parle.

—Monseigneur, on écoute Votre Altesse avec la plus sérieuse attention, dit le cardinal de Guise.

—Et nos coeurs battent d'espérance en vous écoutant, dit M. de
Mayenne.

—Je m'expliquerai donc, dit le duc d'Anjou en sondant de son regard inquiet les profondeurs ténébreuses de la chapelle, comme pour s'assurer que ses paroles ne tomberaient qu'en oreilles dignes de recevoir la confidence.

M. de Monsoreau comprit l'inquiétude du prince et le rassura par un sourire et par un coup d'oeil des plus significatifs.

—Or, quand un gentilhomme a pensé à ce qu'il doit à Dieu, continua le duc d'Anjou en baissant involontairement la voix, il pense alors à son….

—Parbleu! à son roi, souffla Chicot, c'est connu.

—A son pays, dit le duc d'Anjou, et il se demande si son pays jouit bien réellement de tout l'honneur et de tout le bien-être qu'il était destiné d'avoir en partage: car un bon gentilhomme tire ses avantages de Dieu d'abord, et ensuite du pays dont il est l'enfant.

L'assemblée applaudit violemment.

—Eh bien, mais, dit Chicot, et le roi? il n'en est donc plus question, de ce pauvre monarque? Et moi qui croyais, comme c'est écrit sur la pyramide de Juvisy, qu'on disait toujours: Dieu, le roi et les dames!

—Je me demande donc, poursuivit le duc d'Anjou, dont les pommettes saillantes s'animaient peu à peu d'une rougeur fébrile, je me demande donc si mon pays jouit de la paix et du bonheur que mérite cette patrie si douce et si belle qu'on appelle la France, et je vois avec douleur qu'il n'en est rien.

En effet, mes frères, l'État se trouve tiraillé par des volontés et des goûts différents, tous aussi puissants les uns que les autres, grâce à la faiblesse d'une volonté supérieure, laquelle, oubliant qu'elle doit tout dominer pour le bien de ses sujets, ne se souvient de ce principe royal que par capricieux intervalles, et toujours si à contre-sens, que ses actes énergiques n'ont lieu que pour faire le mal; c'est sans nul doute à la fatale destinée de la France ou à l'aveuglement de son chef qu'il faut attribuer ce malheur. Mais, quoique nous en ignorions la vraie source, ou que nous ne fassions que la soupçonner, le malheur n'en est pas moins réel, et j'en accuse, moi, ou les crimes commis par la France contre la religion, ou les impiétés commises par certains faux amis du roi plutôt que par le roi lui-même. Ce qui fait, messieurs, que, dans l'un ou l'autre cas, j'ai dû, en serviteur de l'autel et du trône, me rallier à ceux qui, par tous les moyens, cherchent l'extinction de l'hérésie et la ruine des conseillers perfides. Voilà, messieurs. ce que je veux faire pour la Ligue en m'y associant avec vous.

—Oh! oh! murmura Chicot avec des yeux tout ébahis de surprise; voilà un bout de l'oreille qui passe, et, comme je l'avais cru d'abord, ce n'est point une oreille d'âne, mais de renard.

Cet exorde du duc d'Anjou, qui peut-être a paru un peu long à nos lecteurs, séparés qu'ils sont par trois siècles de la politique de cette époque, avait tellement intéressé les assistants, que la plupart s'étaient rapprochés du prince pour ne point perdre une syllabe de ce discours prononcé avec une voix de plus en plus obscure à mesure que le sens des paroles devenait de plus en plus clair.

Le spectacle était alors curieux. Les assistants, au nombre de vingt-cinq ou trente, le capuchon en arrière, laissant voir des figures nobles, hardies, éveillées, étincelantes de curiosité, se groupaient sous la lueur de la seule lampe qui éclairait alors la scène.

De grandes ombres se répandaient dans toutes les autres parties de l'édifice, qui semblaient, pour ainsi dire, étrangères au drame qui se passait sur un seul point.

Au milieu du groupe, on distinguait la figure pâle du duc d'Anjou, dont les os frontaux cachaient les yeux enfoncés, et dont la bouche, quand elle s'ouvrait, semblait le rictus sinistre d'une tête de mort.

—Monseigneur, dit le duc de Guise, en remerciant Votre Altesse des paroles qu'elle vient de prononcer, je crois devoir l'avertir qu'elle n'est entourée que d'hommes dévoués, non-seulement aux principes qu'elle vient de professer, mais encore à la personne de Son Altesse Royale elle-même, et c'est ce dont, si elle en doutait, la suite de la séance pourrait la convaincre plus énergiquement qu'elle ne le pense elle-même.

Le duc d'Anjou s'inclina, et en se relevant jeta un regard inquiet sur l'assemblée.

—Oh! oh! murmura Chicot, ou je me trompe, ou tout ce que nous avons vu jusqu'à présent n'était qu'un préambule, et quelque chose va se passer ici de plus important que toutes les fadaises qu'on a dites et faites jusqu'à présent.

—Monseigneur, dit le cardinal, auquel le regard du prince n'avait point échappé, si Votre Altesse éprouvait par hasard quelque crainte, les noms seuls de ceux qui l'entourent en ce moment la rassureraient, je l'espère. Voici M. le gouverneur d'Aunis, M. d'Entragues le jeune, M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse connaît peut-être et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M. le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc, tous pénétrés de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de marcher sous ses auspices à l'émancipation de la sainte religion et du trône. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu'elle voudra bien nous donner.

Le duc d'Anjou ne put dissimuler un mouvement d'orgueil. Ces Guises, si fiers, qu'on n'avait jamais pu les faire plier, parlaient d'obéir.

Le duc de Mayenne reprit:

—Vous êtes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous quelle est la conduite qu'il faut tenir à l'égard de ces faux amis du roi dont nous parlions tout à l'heure.

—Rien de plus simple, répondit le prince avec cette espèce d'exaltation fébrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles; quand des plantes parasites et vénéneuses croissent dans un champ, dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut déraciner ces herbes dangereuses. Le roi est entouré non pas d'amis, mais de courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans la France et dans la chrétienté.

—C'est vrai, dit le duc de Guise d'une voix sombre.

—Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empêchent, nous, les véritables amis de Sa Majesté, d'arriver jusqu'à elle, comme c'est le droit de nos charges et de nos naissances.

—Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs vulgaires, à ceux de la première Ligue, le soin de servir Dieu. En servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous, faisons nos affaires. Des hommes nous gênent: ils nous bravent, ils nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que nous honorons le plus et qui est notre chef.

Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur.

—Détruisons, continua Mayenne, détruisons jusqu'au dernier cette engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et que chacun de nous s'engage à en retrancher un seul de la vie. Nous sommes trente ici, comptons-les.

—C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez déjà fait voire tâche, monsieur de Mayenne.

—Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc.

—Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues; moi, je me charge de Quélus.

—Moi de Maugiron, dit Livarot.

—Et moi de Schomberg, dit Ribeirac.

—Bien! bien! répétait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave
Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns.

—Et nous! et nous! crièrent tous les ligueurs.

M. de Monsoreau s'avança.

—Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient réclamer sa part de la curée.

Chicot se trompait.

—Messieurs, dit-il en étendant la main, je réclame un instant de silence. Nous sommes des hommes résolus, et nous avons peur de nous parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules.

Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce n'est pas de la difficulté que nous éprouvons à nous approcher de sa personne.

—Allons donc! disait Chicot écarquillant les yeux au fond de son confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hâte-toi, j'attends.

—Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est l'impossibilité devant laquelle nous sommes acculés. C'est la royauté que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse française: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des orgies, la prodigalité pour des fêtes qui font rire de pitié toute l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une conduite pareille, messieurs, c'est de la démence!

Un silence funèbre accueillit les paroles du grand veneur. L'impression était d'autant plus profonde, que chacun se disait tout bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit comme à l'écho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il était en tous points de l'avis de l'orateur.

M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un excès d'approbation, continua:

—Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainéant, au moment où l'Espagne allume les bûchers, au moment où l'Allemagne réveille les vieux hérésiarques assoupis dans l'ombre des cloîtres, quand l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idées et les têtes? Toutes les nations travaillent glorieusement à quelque chose. Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un grand prince qui blâmera peut-être ma témérité, car il a le préjugé de famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernés par un roi, mais par un moine.

A ces mots, l'explosion, habilement préparée et habilement contenue depuis une heure par la circonspection des chefs, éclata si violemment, que nul n'eût reconnu dans ces énergumènes ces froids et sages calculateurs de la scène précédente.

—A bas Valois! cria-t-on, à bas frère Henri! donnons-nous pour chef un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais pas un frocard!

—Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je vous en conjure, pour mon frère, qui se trompe, ou plutôt qui est trompé. Laissez-moi espérer, messieurs, que nos sages remontrances, que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramèneront dans la bonne voie.

—Siffle, serpent, dit Chicot, siffle.

—Monseigneur, répondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu peut-être un peu tôt, mais enfin elle a entendu l'expression sincère de la pensée de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue contre le Béarnais, épouvantail des imbéciles; il ne s'agit plus d'une ligue pour soutenir l'Église, qui se soutiendra bien toute seule; il s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position abjecte où elle se trouve. Trop longtemps nous avons été retenus par le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermés violemment dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est révélé, monseigneur, et Votre Altesse va assister à la véritable séance de la Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le préambule.

—Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant tout à la fois d'inquiétude et d'ambition.

—Monseigneur, nous nous sommes réunis, continua le duc de Guise, non pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre des questions usées en théorie, mais pour agir efficacement. Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'était la coutume des anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un présent digne de lui, nous offrons un présent au chef que nous nous sommes choisi….

Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc.

Cependant il resta muet et immobile, et sa pâleur seule trahit son émotion.

—Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placée derrière lui un objet assez lourd qu'il éleva entre ses mains, messieurs, voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds du prince.

—Une couronne! s'écria le duc se soutenant à peine, une couronne à moi, messieurs!

—Vive François III! s'écria d'une voix qui fit trembler la voûte la troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tiré leurs épées.

—Moi! moi! balbutiait le duc tremblant à la fois de joie et de terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frère vit encore, mon frère est l'oint du Seigneur.

—Nous le déposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par sa mort l'élection que nous venons de faire, ou plutôt en attendant que quelqu'un de ses sujets, lassé de ce règne sans gloire, prévienne par le poison ou le poignard la justice de Dieu!…

—Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs….

—Monseigneur, dit à son tour le cardinal, au scrupule si noble que Votre Altesse vient d'exprimer tout à l'heure, voici notre réponse: Henri III était l'oint du Seigneur; mais nous l'avons déposé; il n'est plus l'élu de Dieu, et c'est vous qui allez l'être, monseigneur. Voici un temple aussi vénérable que celui de Reims; car ici ont reposé les reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris; ici a été inhumé le corps de Clovis, premier roi chrétien; eh bien, monseigneur, dans ce temple saint, en face de la statue du véritable fondateur de la monarchie française, moi, l'un des princes de l'Église, et qui, sans ambition folle, puis espérer un jour en devenir le chef, je vous dis, monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chrême, une huile sainte envoyée par le pape Grégoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur archevêque de Reims, nommez votre connétable, et, dans un instant, c'est vous qui serez sacré roi, et c'est votre frère Henri, qui, s'il ne vous remet pas le trône, sera considéré comme un usurpateur. Enfant, allumez les flambeaux de l'autel.

Au même instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait évidemment que cet ordre, déboucha de la sacristie, un allumoir à la main, et en un instant cinquante flambeaux étincelèrent tant sur l'autel que dans le choeur.

On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et une large épée fleurdelisée: c'était la mitre archiépiscopale; c'était l'épée de connétable.

Au même instant, au milieu des ténèbres que n'avait pu dissiper l'illumination du choeur, l'orgue s'éveilla et fit entendre le Veni Creator.

Cette espèce de péripétie ménagée par les trois princes lorrains, et à laquelle le duc d'Anjou lui-même ne s'attendait point, produisit une impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exaltèrent, et les faibles eux-mêmes se sentirent forts.

Le duc d'Anjou releva la tête, et d'un pas plus assuré, et d'un bras plus ferme qu'on n'aurait dû s'y attendre, il marcha droit à l'autel, prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'épée, et, revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient à ce double honneur, il mit la mitre sur la tête du cardinal, et ceignit l'épée au duc.

Des applaudissements unanimes saluèrent cette action décisive, d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractère irrésolu du prince.

—Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms à M. le duc de Mayenne, grand maître de France; le jour où je serai roi, vous serez tous chevaliers de l'ordre.

Les applaudissements redoublèrent, et tous les assistants vinrent l'un après l'autre donner leurs noms à M. de Mayenne.

—Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en prive!

—Maintenant, à l'autel, sire, dit le cardinal de Guise.

—Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je vous confie vous donne droit.

Chacun de ceux qui venaient d'être nommés alla prendre le poste que, dans une véritable cérémonie du sacre, l'étiquette leur eût assigné.

—Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblée, vous m'adresserez tous une demande, et je tâcherai de ne point faire un seul mécontent.

Pendant ce temps le cardinal était passé derrière le tabernacle, et y avait revêtu les ornements pontificaux. Bientôt il reparut avec la sainte ampoule, qu'il déposa sur l'autel.

Alors il fit un signe à l'enfant de choeur, qui apporta le livre des Évangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix sur le livre des Évangiles et les étendit vers le duc d'Anjou, qui mit la main dessus.

—En présence de Dieu, dit le duc, je promet à mon peuple de maintenir et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi très-chrétien et au fils aîné de l'Église. Et qu'ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles.

—Amen! répondirent d'une seule voix tous les assistants.

—Amen! reprit une espèce d'écho qui semblait venir des profondeurs de l'église.

Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de connétable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du tabernacle déposa son épée, que le cardinal bénit.

Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la présenta au roi, qui la prit par la poignée.

—Sire, dit-il, prenez cette épée, qui vous est donnée avec la bénédiction du Seigneur, afin que par elle et par la force de l'Esprit-Saint, vous puissiez résister à tous vos ennemis, protéger et défendre la sainte Église et le royaume qui vous est confié. Prenez cette épée, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous protégiez les veuves et les orphelins, vous répariez les désordres; afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous méritiez de régner avec celui dont vous êtes l'image sur la terre, et qui règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles.

Le duc baissa l'épée de manière que la pointe touchât le sol, et, après l'avoir offerte à Dieu, la rendit au duc de Guise.

L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il déposa devant le duc d'Anjou, qui s'agenouilla.

Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte, qu'il étendit sur la patène.

Alors, la patène à la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons.

Puis, prenant le saint-chrême avec le pouce, il traça une croix sur le sommet de la tête du duc, en disant:

Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et Spiritus sancti.

Presque aussitôt l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir brodé d'or.

En ce moment le cardinal prit la couronne à deux mains et l'abaissa vers la tête du prince, mais sans la poser. Aussitôt le duc de Guise et le duc de Mayenne s'approchèrent, et de chaque côté soutinrent la couronne.

Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en bénissant le prince de la main droite:

«Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice.»

Puis, la posant sur la tête du prince:

«Reçois cette couronne, dit-il, au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.»

Le duc d'Anjou, blême et frissonnant, sentit la couronne se poser sur sa tête, et instinctivement il y porta la main.

La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le front de tous les assistants.

Mais ils se relevèrent bientôt, brandissant les épées et criant:—Vive le roi François III!

—Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous régnez dès aujourd'hui sur la France; car vous êtes sacré par le pape Grégoire XIII lui-même, dont je suis le représentant.

—Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les écrouelles!

—Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les premiers, jugé digne de régner sur eux; et maintenant adieu, messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!

Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les voyait de côté, s'aperçut que, tandis que le duc de Mayenne reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains échangeaient un ironique sourire.

—Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et à quoi sert le jeu si tout le monde triche?

Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagné l'escalier de la crypte, et bientôt il disparut dans les ténèbres de l'église souterraine, où, l'un après l'autre, tous les assistants le suivirent, à l'exception des trois frères, qui rentrèrent dans la sacristie, tandis que le frère portier éteignait les cierges de l'autel.

L'enfant de choeur referma la crypte derrière eux, et l'église se trouva éclairée par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux élus de quelque mystérieuse initiation.

CHAPITRE XXI

COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE GÉNÉALOGIE.

Chicot se leva dans son confessionnal pour déroidir ses jambes engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette séance était la dernière; et, comme il était près de deux heures du matin, il avait hâte de faire ses dispositions pour le reste de la nuit.

Mais, à son grand étonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jeté le froc et repris leurs costumes habituels.

En même temps, et en les voyant reparaître, l'enfant de choeur partit d'un si franc et si joyeux éclat de rire, que la contagion gagna Chicot, et qu'il se mit à rire aussi, sans savoir pourquoi.

Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier.

—Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont à peine sortis et pourraient vous entendre.

—Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que par hasard ce moinillon serait une femme?

En effet, le novice rejeta son capuchon en arrière, et découvrit la plus spirituelle et la plus charmante tête de femme que jamais Léonard de Vinci ait transportée sur la toile, lui qui cependant a peint la Joconde.

C'étaient des yeux noirs, pétillants de malice, mais qui, lorsqu'ils venaient à dilater leurs pupilles, élargissaient leur disque d'ébène, et prenaient une expression presque terrible à force d'être sérieuse.

C'était une petite bouche merveille et fine, un nez dessiné avec une correction rigoureuse; c'était enfin un menton arrondi, terminant l'ovale parfait d'un visage un peu pâle, sur lequel ressortait, comme deux arcs d'ébène, un double sourcil parfaitement dessiné.

C'était la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse sirène, adroite à dissimuler, sous la robe épaisse du petit moine, l'imperfection tant reprochée d'une épaule un peu plus haute que l'autre, et la courbe inélégante de sa jambe droite, qui la faisait boiter légèrement.

Grâce à ces imperfections, l'âme d'un démon était venue se loger dans ce corps, à qui Dieu avait donné la tête d'un ange.

Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour à la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystère lui fut révélé par cette présence et par celle de ses trois frères, obstinés à rester après tout le monde.

—Ah! mon frère le cardinal, disait la duchesse dans un spasme d'hilarité, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez la chose au sérieux; et lui qui s'est laissé graisser et couronner! Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne!

—N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et François n'a plus à s'en dédire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait à cela quelque ténébreux intérêt, a mené les choses si loin, que maintenant nous sommes sûrs qu'il ne nous abandonnera point comme il a fait de la Mole et de Coconnas à moitié chemin de l'échafaud.

—Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre facilement à des princes de notre race, et il y aura toujours plus près du Louvre à l'abbaye de Sainte-Geneviève que de l'Hôtel de Ville à la place de Grève.

Chicot comprenait qu'on s'était moqué du duc d'Anjou, et, comme il détestait le prince, il eût volontiers, pour cette mystification, embrassé les Guise, en exceptant Mayenne, quitte à doubler pour madame de Montpensier.

—Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien fermé, n'est-ce pas?

—Oh! je vous en réponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller voir.

—Non pas, dit le duc, vous devez être fatigué, mon cher petit enfant de choeur.

—Ma foi non, c'était trop réjouissant.

—Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc.

—Oui.

—Je ne l'ai pas aperçu.

—Je crois bien, il est caché.

—Et où cela?

—Dans un confessionnal.

Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille trompettes de l'Apocalypse.

—Qui donc est caché dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant dans sa boîte; ventre de biche! je ne vois que moi.

—Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc.

—N'importe, n'est-il pas à nous?

—Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc.

Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se dirigea en droite ligne vers le confessionnal habité par le Gascon.

Chicot était brave; mais, cette fois, ses dents claquèrent d'épouvante, et une sueur froide commença de dégoutter de son front sur ses mains.

—Ah ça, dit-il en lui-même en essayant de dégager son épée des plis de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque l'occasion s'en présente, tuons-le au moins avant que de mourir.

Et, pour mettre à exécution ce courageux projet, Chicot, qui avait enfin trouvé la poignée de son épée, passait déjà la main sur le loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit.

—Pas dans celui-là, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-là, dans l'autre, à gauche, tout au fond.

—Ah! fort bien, dit le duc, qui étendait déjà la main vers le confessionnal de Chicot, et qui, à l'indication de sa soeur, tourna brusquement vers le confessionnal opposé.

—Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui eût envié
Gorenflot; il était temps! mais qui diable est donc dans l'autre?

—Sortez, maître Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls.

—Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal.

—Bon, dit le Gascon, tu manquais à la fête, maître Nicolas; je te cherchais partout, et voilà qu'enfin, au moment où je ne te cherchais plus, je t'ai trouvé.

—Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de
Guise.

—Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est passé, et je n'en oublierai pas un détail, soyez tranquille, monseigneur.

—Vous pourrez donc tout rapporter à l'envoyé de Sa Sainteté Grégoire
XIII? demanda le Balafré.

—Tout sans rien omettre.

—Maintenant mon frère de Mayenne me dit que vous avez fait des merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait?

Le cardinal et la duchesse se rapprochèrent avec curiosité. Les trois princes et leur soeur formaient alors un seul groupe.

Éclairé en plein par la lampe, Nicolas David était à trois pieds d'eux.

—J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David, c'est-à-dire que j'ai trouvé le moyen de vous faire asseoir sans conteste sur le trône de France.

—Eux aussi! s'écria Chicot. Ah ça, mais tout le monde va donc être le roi de France! Aux derniers les bons.

On voit que la gaieté était ressuscitée dans l'esprit du brave Chicot.
Cette gaieté naissait de trois circonstances:

D'abord, il échappait d'une manière inattendue à un danger imminent, ensuite il découvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis: le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David.

—Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses idées se furent un peu casées dans sa tête, quel souper je te payerai demain pour la location de ton froc, va!

—Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen, dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir à dos tous les rois de la chrétienté, qui procèdent de droit divin.

—J'ai songé à ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assuré. Je ne suis pas seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes ennemis auraient pu le répandre pour m'enlever votre confiance; nourri d'études théologiques et légales, j'ai consulté, comme doit le faire un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les décrets qui donnent du poids à mon assertion dans nos habitudes de succession au trône. C'est gagner tout que gagner la légitimité, et j'ai découvert, messeigneurs, que vous êtes héritiers légitimes, et que les Valois ne sont qu'une branche parasite et usurpatrice.

La confiance avec laquelle Nicolas David prononça ce petit exorde donna une joie fort vive à madame de Montpensier, une curiosité fort grande au cardinal et au duc de Mayenne, et dérida presque le front sévère du duc de Guise.

—Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort illustre d'ailleurs, prétende au pas sur les Valois.

—Cela est pourtant prouvé, monseigneur, dit maître Nicolas en relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et en découvrant par ce mouvement la poignée d'une longue rapière.

Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David.

—Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

—L'arbre généalogique de la maison de Lorraine.

—Dont la souche est?

—Charlemagne, monseigneur.

—Charlemagne! s'écrièrent les trois frères avec un air d'incrédulité qui, néanmoins, n'était pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est impossible. Le premier duc de Lorraine était contemporain de Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'était nullement parent de ce grand empereur.

—Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je n'ai point été chercher une de ces questions que l'on tranche par un simple démenti et que le premier juge d'armes met à néant. Ce qu'il vous faut, à vous, c'est un bon procès qui dure longtemps, qui occupe le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez séduire, non pas le peuple, il est à vous, mais le parlement. Voyez donc, monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine, contemporain de Charlemagne.

Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Débonnaire.

Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve.

—Mais!… dit le duc de Guise.

—Un peu de patience, monseigneur, nous y voilà. Écoutez bien.
Bonne….

—Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier.

—Bien, reprit l'avocat; à qui mariée?

—Bonne?

—Oui.

—A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France.

—A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, répéta
David. Maintenant ajoutez: frère de Lothaire, spolié de la couronne de
France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V.

—Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal.

—Continuez, dit le Balafré, il y a une lueur là dedans.

—Or Charles de Lorraine héritait de son frère à l'extinction de sa race. Or la race de Lothaire est éteinte; donc, messieurs, vous êtes les seuls et vrais héritiers de la couronne de France.

—Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne croyais.

—Que dites-vous de cela, mon frère? demandèrent à la fois le cardinal et le duc de Mayenne.

—Je dis, répondit le Balafré, que malheureusement il existe en France une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos prétentions à néant.

—Voilà où je vous attendais, monseigneur, s'écria David avec l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de la loi salique?

—L'avénement au trône de Philippe de Valois, au préjudice d'Edouard d'Angleterre.

—Quelle est la date de cet avénement?

Le Balafré chercha dans ses souvenirs.

—1328, dit sans hésiter le cardinal de Lorraine.

—C'est-à-dire trois cent quarante et un ans après l'usurpation de Hugues Capet, deux cent quarante ans après l'extinction de la race de Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos ancêtres avaient des droits à la couronne lorsque la loi salique fut inventée. Or, chacun sait cela, la loi n'a pas d'effet rétroactif.

—Vous êtes un habile homme, maître Nicolas David, dit le Balafré en regardant l'avocat avec une admiration qui n'était pas exempte d'un certain mépris.

—C'est fort ingénieux, fit le cardinal.

—C'est fort beau, dit Mayenne.

—C'est admirable, dit la duchesse, me voilà princesse royale. Je ne veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne.

—Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait qu'une prière: Ne nos inducas in tentationem et libéra nos ab advocatis.

Le duc de Guise seul était demeuré pensif au milieu de l'enthousiasme général.

—Et dire que de pareils subterfuges sont nécessaires à un homme de ma taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obéir les peuples regardent des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme dans les éclairs de ses yeux ou de son épée.

—Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les autres princes, dit-on, paraissent peuple auprès de vous. Mais l'essentiel pour monter au trône, c'est, comme l'a dit maître Nicolas David, un bon procès; et, quand nous y serons arrivés, c'est, comme vous l'avez dit vous-même, que le blason de notre maison ne dépare pas trop les blasons suspendus au-dessus des autres trônes de l'Europe.

—Alors, cette généalogie est bonne, continua en soupirant Henri de Guise, et voici les deux cents écus d'or que m'a demandés pour vous mon frère de Mayenne,—maître Nicolas David!

—Et en voici deux cents autres, dit le cardinal à l'avocat, dont les yeux pétillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies, pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger.

—Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre
Éminence.

—Nous ne pouvons vous charger de porter vous-même à Rome, à notre saint père Grégoire XIII, cette généalogie, à laquelle il faut qu'il donne son approbation. Vous êtes trop petit compagnon pour vous faire ouvrir les portes du Vatican.

—Hélas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais été simple gentilhomme!

—Veux-tu te taire, truand! dit Chicot.

—Mais vous ne l'êtes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur.
Nous sommes donc forcés de charger de cette mission Pierre de Gondy.

—Permettez, mon frère, dit la duchesse redevenue sérieuse: les Gondy sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune prise, aucun recours. Leur ambition seule nous répond d'eux, et ils peuvent trouver à satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi Henri qu'avec la maison de Guise.

—Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalité ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier à Pierre de Gondy comme nous nous fions à Nicolas David, qui est notre homme et que nous pouvons faire pendre quand il nous plaira.

Cette naïveté du duc, lancée à brûle-pourpoint au visage de l'avocat, produisit sur le malheureux légiste le plus étrange effet; il éclata d'un rire convulsif qui dénotait la plus grande frayeur.

—Mon frère Charles plaisante, dit Henri de Guise à l'avocat pâlissant, et l'on sait que vous êtes notre fidèle; vous l'avez prouvé en mainte affaire.

—Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing à son ennemi, ou plutôt à ses deux ennemis.

—Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures sont prises à l'avance. Pierre de Gondy portera cette généalogie à Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il porte. Le pape approuvera ou désapprouvera sans que Gondy connaisse cette approbation ou cette désapprobation. Enfin Gondy, toujours ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette généalogie approuvée ou désapprouvée. Vous, Nicolas David, vous partirez presque en même temps que lui, et vous l'attendrez à Châlons, à Lyon ou à Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arrêter dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le véritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous êtes toujours notre seul homme de confiance.

David s'inclina.

—Tu sais à quelle condition, cher ami? murmura Chicot, à la condition d'être pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je jure par sainte Geneviève, ici présente en plâtre, en marbre ou en bois, peut-être même en os, que tu te trouves placé en ce moment entre deux gibets, mais que le plus rapproché de toi, cher ami, c'est celui que je te ménage.

Les trois frères se serrèrent la main et embrassèrent leur soeur la duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines laissées dans la sacristie; puis, après les avoir aidés à repasser les frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha devant eux jusqu'au porche, où les attendait le frère portier, et par lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les écus d'or sonnaient à chaque pas.

Derrière eux, le frère portier tira les verrous, et, rentrant dans l'église, s'en vint éteindre la lampe du choeur; aussitôt une obscurité compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mystérieuse horreur qui déjà plus d'une fois avait hérissé le poil de Chicot.

Puis, dans cette obscurité, le bruit des sandales du moine sur les dalles du pavé s'éloigna, faiblit et se perdit tout à fait.

Cinq minutes, qui parurent fort longues à Chicot, s'écoulèrent sans que rien troublât davantage ce silence et cette obscurité.

—Bon, dit le Gascon, il paraît cette fois que tout est bien réellement fini, que les trois actes sont joués, et que les acteurs sont partis. Tâchons de les suivre: j'ai assez de comédie comme ça pour une seule nuit.

Et Chicot, qui était revenu sur son idée d'attendre le jour dans l'église depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les confessionnaux habités, souleva doucement le loquet, poussa la porte avec précaution, et allongea le pied hors de sa boîte.

Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un coin une échelle destinée à nettoyer les châssis de verres coloriés. Il ne perdit pas de temps. Les mains étendues, les pieds discrètement avancés, il parvint sans bruit jusqu'à l'angle, mit la main sur l'échelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette échelle à une fenêtre.

A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions: la fenêtre donnait sur le cimetière du couvent, qui lui-même donnait sur la rue Bordelle.

Chicot ouvrit la fenêtre, se mit à cheval dessus, et, attirant l'échelle à lui avec cette force et cette adresse que donnent presque toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'intérieur à l'extérieur.

Une fois descendu, il cacha l'échelle dans une haie d'ifs plantée au bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu'à la dernière clôture qui le séparait de la rue, et qu'il franchit, non sans démolir quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre côté de la rue.

Une fois là, Chicot prit un temps pour respirer à pleine poitrine.

Il était sorti avec quelques égratignures d'un guêpier où plus d'une fois il avait senti qu'il jouait sa vie.

Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arrêtant qu'à l'hôtellerie de la Corne d'Abondance, à laquelle il frappa sans hésitation comme sans retard.

Maître Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'était un homme qui savait que tout dérangement se paye, et qui comptait plus pour faire sa fortune sur les extras que sur les ordinaires.

Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot fût sorti en simple cavalier et revînt en moine.

—Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu.

Chicot lui donna un écu.

—Et frère Gorenflot? demanda-t-il.

Un large sourire épanouit la figure du maître aubergiste; il s'avança vers le cabinet, et, poussant la porte:

—Voyez, dit-il.

—Frère Gorenflot ronflait juste à la même place où l'avait laissé
Chicot.

—Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans t'en douter, d'avoir un fier cauchemar!

CHAPITRE XXII

COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT CÔTE A CÔTE ET FURENT REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE.

Le lendemain matin, à peu près vers l'heure où frère Gorenflot se réveillait, chaudement empaqueté dans son froc, notre lecteur, s'il eût voyagé sur la route de Paris à Angers, eût pu voir, entre Chartres et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les montures paisibles cheminaient côte à côte, se caressant des naseaux, et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honnêtes animaux qui, pour être privés du don de la parole, n'en ont pas moins trouvé moyen de se communiquer leurs pensées.

Les cavaliers étaient arrivés la veille à la même heure à peu près à Chartres sur des coursiers fumants, à la bouche souillée d'écume; un des deux coursiers était même tombé sur la place de la cathédrale, et, comme c'était au moment même où les fidèles se rendaient à la messe, ce n'avait pas été un spectacle sans intérêt pour les bourgeois de Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les propriétaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'eût été une ignoble rosse.

Quelques-uns avaient remarqué (les bourgeois de Chartres ont de tout temps été fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient même remarqué que le plus grand des deux cavaliers avait alors glissé un écu dans la main d'un honnête garçon, lequel l'avait conduit, lui et son compagnon, à une auberge voisine, et que, par la porte de derrière de cette hôtellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs étaient sortis une demi-heure après, montés sur deux chevaux frais, et avec les joues enluminées de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud que l'on vient de boire.

Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais parée déjà de tons bleuâtres précurseurs du printemps, le plus grand des deux cavaliers s'était approché du plus petit, et lui avait dit en ouvrant ses bras:

—Chère petite femme, embrasse-moi tranquillement, car, à cette heure, nous n'avons plus rien à craindre.

Alors madame de Saint-Luc, car c'était bien elle, s'était penchée gracieusement en ouvrant l'épais manteau dont elle était enveloppée, et, en appuyant ses deux bras sur les épaules du jeune homme et sans cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donné ce tendre et long baiser qu'il demandait.

Il était résulté de cette assurance que Saint-Luc avait donnée à sa femme, et peut-être aussi du baiser donné par madame de Saint-Luc à son mari, que ce jour-là on s'était arrêté dans une petite hôtellerie du village de Courville, situé à quatre lieues seulement de Chartres, laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres avantages encore, donnait aux deux époux amants toute garantie de sécurité.

Là ils demeurèrent, toute la journée et toute la nuit, fort mystérieusement cachés dans leur petite chambre, où, après s'être fait servir à déjeuner, ils s'enfermèrent en recommandant à l'hôte, vu le long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait été le résultat, de ne point les déranger avant le lendemain au point du jour, recommandation qui avait été ponctuellement suivie.

C'était donc dans la matinée de ce jour-là que nous retrouvons M. et madame de Saint-Luc sur la route de Chartres à Nogent.

Or, ce jour-là, comme ils étaient plus tranquilles que la veille, ils voyageaient non plus en fugitifs, non plus même en amoureux, mais en écoliers qui se détournent à chaque instant du chemin pour se faire admirer l'un à l'autre sur quelque petit monticule comme une statue équestre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant les premières mousses, cueillant les premières fleurs, sentinelles du printemps qui percent la neige près de disparaître, et se faisant une joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant des canards ou du passage d'un lièvre dans la plaine.

—Morbleu! s'écria tout à coup Saint-Luc, que c'est bon d'être libre!
As-tu jamais été libre, toi, Jeanne?

—Moi, répondit la jeune femme avec un joyeux éclat de voix, jamais: et c'est la première fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en veux. Mon père était soupçonneux. Ma mère était casanière. Je ne sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les grands bois de Méridor avec ma bonne Diane, la défiant à la course et courant à travers les ramées, courant jusqu'à ce que nous ne nous trouvassions plus même l'une l'autre. Alors nous nous arrêtions palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque chevreuil, qui, effrayé par nous, s'élançait hors de son repaire, nous laissant interroger nous-mêmes avec un certain frisson le silence des vastes taillis. Mais toi, mon bien-aimé Saint-Luc, toi, tu étais libre, au moins?

—Moi, libre?

—Sans doute, un homme….

—Ah bien, oui! jamais. Élevé près du duc d'Anjou, emmené par lui en Pologne, ramené par lui à Paris, condamné à ne pas le quitter par cette perpétuelle règle de l'étiquette, poursuivi, dès que je m'éloignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse: «Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi;» libre! ah bien, oui! et ce corset qui m'étranglait l'estomac, et cette grande fraise empesée qui m'écorchait le cou, et ces cheveux frisés à la gomme qui se fussent mêlés à l'humidité et souillés à la poussière; et ce toquet enfin cloué à ma tête par des épingles. Oh! non, non, ma bonne Jeanne, je crois que j'étais encore moins libre que toi, va. Aussi, tu vois, je profite de la liberté. Vive Dieu! la bonne chose! et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement?

—Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un regard inquiet derrière elle, si l'on nous met à la Bastille?

—Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que demi-mal; il me semble que, pendant toute la journée d'hier, nous sommes demeurés enfermés ni plus ni moins que si nous étions prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuyés cependant.

—Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de malice et de gaieté; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous mette ensemble.

Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu.

—Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc.

—Oh! sois tranquille, répondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons rien à craindre, et nous serons bien cachés: si tu connaissais Méridor, et ses grands chênes qui semblent les colonnes d'un temple dont le ciel est la voûte, et ses halliers sans fin, et ses rivières paresseuses qui coulent, l'été, sous de sombres arceaux de verdure, et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands étangs, les champs de blé, les parterres de fleurs, les pelouses sans fin, et les petites tourelles d'où s'échappent sans cesse des milliers de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc.

—Je l'aime déjà: elle t'a aimée.

—Oh! je suis bien sûre qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses amitiés. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris le gouvernement de la maison de son père, du vieux baron; il ne faut donc pas nous en inquiéter. C'est un guerrier du temps de François 1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a été autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le passé, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour dans le présent et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aimée. Nous pourrons habiter Méridor sans qu'il le sache et s'en aperçoive même jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le roi François 1er est le plus grand capitaine de tous les temps.

—Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prévois de grandes querelles.

—Comment cela?

—Entre le baron et moi.

—A quel propos? A propos du roi François 1er?

—Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle fille du monde….

—Je ne compte plus, puisque je suis ta femme.

—Ah! c'est juste, dit Saint-Luc.

—Te représentes-tu cette existence, mon bien-aimé? continua Jeanne. Dès le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles reliées l'une à l'autre par un corps de logis bâti sous Louis XII, une architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et les dentelles. Et des fenêtres, des fenêtres! une vue calme et sombre sur les grands bois qui montent à perte de vue, et dans les allées desquels on voit au loin paître quelque daim ou quelque chevreuil relevant la tête au moindre bruit; puis, du côté opposé, une perspective ouverte sur des plaines dorées, sur des villages aux toits rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute peuplée de petits bateaux. Puis nous aurons, à trois lieues, un lac avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le vieux baron, ignorant de ses hôtes, dira, prêtant l'oreille aux abois lointains: «Diane, écoute donc, si on ne dirait pas Astrée et Phlégéton qui chassent.

—Et s'ils chassent, bon père, répondra Diane, laisse-les chasser.»

—Dépêchons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais déjà être à Méridor.

Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui dévoraient alors l'espace pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arrêtaient tout à coup pour laisser à leurs maîtres le loisir de reprendre une conversation interrompue ou de corriger un baiser mal donné.

Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, où, à peu près rassurés, les deux époux séjournèrent un jour, puis, le lendemain de ce jour, qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils suivaient, ils s'engagèrent avec la volonté bien arrêtée d'arriver le soir même à Méridor, dans les forêts sablonneuses qui s'étendaient à cette époque de Guécelard à Ecomoy.

Arrivés là, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui connaissait l'humeur tour à tour bouillante et paresseuse du roi, qui, selon la disposition d'esprit où il se trouvait au moment du départ de Saint-Luc, avait dû envoyer vingt courriers et cent gardes après eux avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'était contenté de pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus loin que d'ordinaire, en murmurant:

—Oh! traître de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tôt!

Or, comme les fugitifs n'avaient été rejoints par aucun courrier, n'avaient aperçu aucun garde, il était probable qu'au lieu de s'être trouvé dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'était trouvé dans son humeur paresseuse.

C'était ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derrière lui un coup d'oeil sur cette route solitaire où n'apparaissait point le moindre persécuteur.

—Bon, pensait-il, la tempête sera retombée sur ce pauvre Chicot, qui, tout fou qu'il est, et peut-être même justement parce qu'il est fou, m'a donné un si bon conseil…. J'en serai quitte pour quelque anagramme plus ou moins spirituelle.

Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait faite sur lui au jour de sa faveur.

Tout à coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son bras.

Il tressaillit. Ce n'était point une caresse.

—Regarde, dit Jeanne.

Saint-Luc se retourna, et vit à l'horizon un cavalier qui faisait même route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval.

Ce cavalier était à la sommité du chemin; il se détachait en vigueur sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont dû remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus grand que nature.

Cette coïncidence parut de mauvais augure à Saint-Luc, soit à cause de la disposition de son esprit, auquel la réalité semblait venir à point nommé donner un démenti, soit que réellement, et malgré le calme qu'il affectait, il craignît encore quelque retour capricieux du roi Henri III.

—Oui, en effet, dit-il, pâlissant malgré lui, voici un cavalier là-bas.

—Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'éperon à son cheval.

—Non pas, dit Saint-Luc, à qui la crainte qu'il éprouvait ne pouvait faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul. Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passé, nous continuerons notre chemin.

—Mais s'il s'arrête?

—Eh bien, s'il s'arrête, nous verrons à qui nous avons affaire, et nous agirons en conséquence.

—Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon
Saint-Luc est là pour me défendre.

—N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une fraise, qui me donnent quelques inquiétudes.

—Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles t'inquiéter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son cheval par la bride et qui l'entraînait avec lui dans le bois.

—Parce que la plume est d'une couleur fort à la mode en ce moment à la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont là de ces plumes qui coûteraient trop cher à faire teindre, et de ces fraises qui coûteraient trop de soins à amidonner aux gentilshommes manceaux, pour que nous ayons affaire à un compatriote de ces belles poulardes qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maître.

—Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, à l'idée qu'elle pouvait être séparée de son mari.

Mais c'était chose plus facile à dire qu'à exécuter. Les sapins étaient fort épais et formaient une véritable muraille de branches. De plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain sablonneux.

Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne.

—C'est bien a nous qu'il en veut, Jésus Seigneur! s'écria la jeune femme.

—Ma foi! dit Saint-Luc, s'arrêtant, si c'est à nous qu'il en veut, voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied à terre il nous rejoindra toujours.

—Il s'arrête, dit la jeune femme.

—Et même il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui.

—Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me semble.

En effet, l'inconnu, après avoir attaché son cheval a l'un des sapins de la lisière, entrait dans le bois en criant:

—Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu.

—Que dit-il donc? demanda la comtesse.

—Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose.

—Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez oublié votre bracelet dans l'hôtellerie de Courville. Que diable! un portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette respectable madame de Cossé surtout. En faveur de cette chère maman, ne me faites donc pas courir pour cela.

—Mais je connais cette voix! s'écria Saint-Luc.

—Et puis il me parle de ma mère.

—Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie?

—Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis aperçue ce matin seulement. Je ne pouvais me rappeler où je l'avais laissé.

—Mais c'est Bussy! s'écria tout à coup Saint-Luc.

—Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout émue, notre ami?

—Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin à l'éviter.

—Saint-Luc! je ne m'étais donc pas trompé! dit la voix sonore de
Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva près des deux époux.

Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux éclats et en offrant à la comtesse le portrait que réellement elle avait oublié dans l'hôtellerie de Courville, où l'on se rappelle que les voyageurs avaient passé la nuit.

—Est-ce que vous venez pour nous arrêter de la part du roi, monsieur de Bussy? dit en souriant Jeanne.

—Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majesté pour qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouvé votre bracelet à Courville; cela m'a indiqué que vous me précédiez sur la route. J'ai alors poussé mon cheval, je vous ai aperçus, je me suis douté que c'était vous, et, sans le vouloir, je vous ai donné la chasse. Excusez-moi.

—Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupçon, c'est le hasard qui vous fait suivre la même route que nous?

—Le hasard, répondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontrés, je dirai la Providence.

Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaça devant l'oeil si brillant et le sourire si sincère du beau gentilhomme.

—Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne.

—Je voyage, dit Bussy en remontant à cheval.

—Mais pas comme nous?

—Non, malheureusement.

—Pas pour cause de disgrâce? voulais-je dire.

—Ma foi, peu s'en faut.

—Et vous allez?

—Je vais du côté d'Angers. Et vous?

—Nous aussi.

—Oui, je comprends, Brissac est à une dizaine de lieues d'ici, entre Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je porterais envie à votre bonheur si l'envie n'était pas un si vilain défaut.

—Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous le sommes; c'est chose très-facile, je vous jure, que le bonheur quand on s'aime.

Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler à son témoignage.

—Madame, dit Bussy, je me défie de ces bonheurs-là; tout le monde n'a pas la chance de se marier comme vous, avec privilège du roi.

—Allons donc, vous, l'homme aimé partout!

—Quand on est aimé partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est comme si on ne l'était nulle part.

—Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence à son mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillité à bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence.

—Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi.

—Voulez-vous que je vous marie? répéta madame de Saint-Luc.

—Si vous me mariez à votre goût, non; si vous me mariez à mon goût, oui.

—Vous dites cela comme un homme décidé à rester célibataire.

—Peut-être.

—Mais vous êtes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez épouser?