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La dame de Monsoreau — ­Tome 1. cover

La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 29: CHAPITRE XXV
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About This Book

The novel dramatizes courtly intrigue and a perilous love affair in which a celebrated soldier becomes entangled with a noblewoman, provoking rivalry among royal favorites, jealous suitors, and a sharp-witted jester. A sequence of banquets, masked gatherings, secret meetings, and violent confrontations exposes shifting loyalties and manipulations at court. Through episodes of honor, betrayal, and ambition, the narrative traces how private passion and public power intersect, and how personal choices reverberate into wider conflict for the characters caught between devotion and political calculation.

—Comte, par grâce, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur.

—Ah çà, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est de ma femme que vous êtes amoureux.

—Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein de délicatesse, et que les maris auraient bien tort d'être jaloux de moi.

—Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'était Bussy qui lui avait amené sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous avez le coeur pris quelque part.

—Je l'avoue, dit Bussy.

—Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne.

—Par une passion, madame.

—Je vous guérirai.

—Je ne crois pas.

—Je vous marierai.

—J'en doute.

—Et je vous rendrai aussi heureux que vous méritez de l'être.

—Hélas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'être malheureux.

—Je suis très-opiniâtre, je vous en avertis, dit Jeanne.

—Et moi donc! dit Bussy.

—Comte, vous céderez.

—Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis. Sortons d'abord de cette sablonnière, s'il vous plaît, puis nous gagnerons pour la couchée ce charmant petit village qui reluit là-bas au soleil.

—Celui-là ou quelque autre.

—Peu m'importe, je n'ai point de préférence.

—Vous nous accompagnez alors?

—Jusqu'à l'endroit où je vais, à moins que vous n'y voyiez quelque inconvénient.

—Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez où nous allons.

—Et où allez-vous?

—Au château de Méridor.

Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint même si pâle, que c'en était fait de son secret, si, en ce moment même, Jeanne n'eût regardé son mari en souriant.

Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux époux, ou plutôt les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice pour malice à la jeune femme; seulement sa malice à lui, c'était un profond silence sur ses intentions.

—Au château de Méridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie?

—La terre d'une de mes bonnes amies, répondit Jeanne.

—D'une de vos bonnes amies…, et, continua Bussy, qui est à sa terre?

—Sans doute, répondit madame de Saint-Luc, qui ignorait complètement les événements arrivés à Méridor depuis deux mois: n'avez vous donc jamais entendu parler du baron de Méridor, un des plus riches barons poitevins et…

—Et… répéta Bussy, voyant que Jeanne s'arrêtait.

—Et de sa fille Diane de Méridor, la plus belle fille de baron qu'on ait jamais vue?

—Non, madame, répliqua Bussy, presque suffoqué par l'émotion.

Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore son mari avec une singulière expression, le beau gentilhomme, disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route, sans à-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de Diane de Méridor, pour faire écho à la seule pensée qu'il eût dans le coeur.

Était-ce une surprise? ce n'était point probable; était-ce un piège? c'était presque impossible. Saint-Luc n'était déjà plus à Paris lorsqu'il était entré chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Méridor.

—Et ce château est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy.

—A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est là et non pas à votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous venez, n'est-ce pas?

—Oui, madame.

—Allons, dit Jeanne, c'est déjà un pas fait vers le bonheur que je vous proposais.

Bussy s'inclina et continua de marcher près des deux jeunes époux, qui, grâce aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine. Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait bien des choses à apprendre, se hasarda de questionner. C'était le privilège de sa position, et il paraissait au reste résolu d'en user.

—Et ce baron de Méridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus riche des Poitevins, quel homme est-ce?

—Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier qui, s'il eût vécu au temps du roi Arthus, eût certes obtenu une place à la table ronde.

—Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et l'émotion de sa voix, à qui a-t-il marié sa fille?

—Marié sa fille!

—Je le demande.

—Diane, mariée!

—Qu'y aurait-il d'extraordinaire à cela?

—Rien; mais Diane n'est point mariée: certainement, j'eusse été la première prévenue de ce mariage.

Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage de sa gorge étranglée.

—Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Méridor est au château avec son père?

—Nous l'espérons bien, répondit Saint-Luc, appuyant sur cette réponse, pour montrer à sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il partageait ses idées et s'associait à ses plans.

Il se fît un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa pensée.

—Ah! s'écria tout à coup Jeanne en se haussant sur ses étriers, voici les tourelles du château. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises?

—Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une émotion qui étonnait lui-même ce brave coeur, resté jusqu'alors un peu sauvage, oui, je vois. Ainsi c'est là le château de Méridor?

Et, par une réaction naturelle à la pensée, à l'aspect de ce pays si beau et si riche même au temps de la détresse de la nature, à l'aspect de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnière ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'étouffant réduit de la rue Saint-Antoine.

Cette fois encore il soupira, mais ce n'était plus tout à fait de douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc venait de lui donner l'espérance.

CHAPITRE XXIII

LE VIEILLARD ORPHELIN.

Madame de Saint-Luc ne s'était point trompée: deux heures après on était en face du château de Méridor.

Depuis les dernières paroles échangées entre les voyageurs, et que nous avons répétées, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter à ces bons amis, qui venaient de se faire connaître, l'aventure qui tenait Diane éloignée de Méridor. Mais, une fois entré dans cette voie de révélations, il fallait non-seulement révéler ce que tout le monde allait bientôt savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne voulait révéler à personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait naturellement trop d'interprétations et de questions.

Et puis Bussy voulait entrer à Méridor comme un homme parfaitement inconnu. Il voulait voir, sans préparation aucune, M. de Méridor, l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se convaincre enfin, non pas que le récit de Diane était sincère, il ne soupçonnait pas un instant de mensonge cet ange de pureté, mais qu'elle n'avait été elle-même trompée sur aucun point, et que ce récit qu'il avait écouté avec un si puissant intérêt avait été une interprétation fidèle des événements.

Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent l'homme supérieur dans sa sphère dominatrice, même au milieu des égarements de l'amour: ces deux sentiments étaient la circonspection à l'égard des étrangers et le respect profond de la personne qu'on aime.

Aussi madame de Saint-Luc, trompée, malgré sa perspicacité féminine, par la puissance que Bussy avait conservée sur lui-même, demeura-t-elle persuadée que le jeune homme venait d'entendre pour la première fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'éveillant en lui ni souvenir ni espérance, il s'attendait à trouver à Méridor quelque provinciale bien gauche et bien embarrassée en face des hôtes nouveaux qui lui arrivaient.

En conséquence, elle se disposait à jouir de sa surprise.

Cependant une chose l'étonnait, c'est que, le garde ayant sonné dans sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourût point sur le pont-levis, tandis que c'était un signal auquel Diane accourait toujours.

Mais, au lieu de Diane, on aperçut s'avancer par le porche principal du château un vieillard courbé, appuyé sur un bâton. Il était vêtu d'un surtout de velours vert brodé d'une fourrure de renard, et à sa ceinture brillait un sifflet d'argent près d'un petit trousseau de clef.

Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs comme les dernières neiges.

Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race allemande, qui marchaient derrière lui lentement et à pas égaux, la tête basse et ne se devançant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le vieillard put arriver près du parapet:

—Qui est là? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur à un pauvre vieillard de le visiter?

—Moi, moi, seigneur Augustin! s'écria la voix rieuse de la jeune femme.

Car Jeanne de Cossé appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de son frère cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'était mort que depuis trois ans.

Mais le baron, au lieu de répondre par l'exclamation joyeuse que Jeanne s'attendait à entendre sortir de sa bouche, le baron leva lentement la tête, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards:

—Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?….

—Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est vrai, mon déguisement….

—Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils pleurent trop, les larmes les brûlent.

—Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, même sous mes habits d'homme. Il faut donc que je vous dise mon nom?

—Oui, sans doute, répliqua le vieillard, puisque je vous dis que je vous vois à peine.

—Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis madame de Saint-Luc.

—Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas.

—Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom de jeune fille est Jeanne de Cossé-Brissac.

—Ah! mon Dieu! s'écria le vieillard en essayant d'ouvrir la barrière de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu!

Jeanne, qui ne comprenait rien à cette réception étrange, si différente de celle à laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait à l'âge du vieillard et au déclin de ses facultés, se voyant enfin reconnue, sauta à bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras, ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle sentit ses joues humides; il pleurait.

—C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune.

—Venez, dit le vieillard après avoir embrassé Jeanne.

Et, comme s'il n'eût pas aperçu ses deux compagnons, le vieillard se remit à marcher vers le château de son pas égal et mesuré, suivi toujours à la même distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que le temps de flairer et de regarder les visiteurs.

Le château avait un aspect de tristesse étrange; tous les volets en étaient fermés; on eût dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on apercevait passant çà et là étaient vêtus de noir. Saint-Luc adressa un regard à sa femme pour lui demander si c'était ainsi qu'elle s'attendait à trouver le château.

Jeanne comprit, et, comme elle avait hâte elle-même de sortir de cette perplexité, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main:

—Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait point ici?

Le vieillard s'arrêta comme frappé de la foudre, et, regardant la jeune femme avec une expression qui ressemblait presque à la terreur:

—Diane? dit-il.

Et soudain, à ce nom, les deux chiens, levant la tête de chaque côté vers leur maître, poussèrent un lugubre gémissement.

Bussy ne put s'empêcher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et Saint-Luc s'arrêta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou retourner en arrière.

—Diane! répéta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps pour comprendre la question qui lui était faite; mais vous ne savez donc pas?

Et sa voix déjà faible et tremblante s'éteignit dans un sanglot arraché du plus profond du coeur.

—Mais quoi donc? et qu'est-il arrivé? s'écria Jeanne émue et les mains jointes.

—Diane est morte! s'écria le vieillard en levant les mains avec un geste désespéré vers le ciel, et en laissant échapper un torrent de larmes.

Et il se laissa tomber sur les premières marches du perron, auquel on était arrivé. Il cachait sa tète entre ses deux mains en se balançant comme pour chasser le souvenir funèbre qui venait sans cesse le torturer.

—Morte! s'écria Jeanne frappée d'épouvante et pâlissant comme un spectre.

—Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard.

—Morte! balbutia Bussy. Il lui a laissé croire, à lui aussi, qu'elle était morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour!

—Morte! morte! répéta le baron; ils me l'ont tuée!

—Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, après le coup terrible qu'elle avait reçu, venait de trouver la seule ressource qui empêche de se briser le faible coeur des femmes, les larmes.

Et elle éclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard, au cou duquel ses bras venaient s'enlacer.

Le vieux seigneur se releva, trébuchant.

—N'importe, dit-il, pour être vide et désolée, la maison n'en est pas moins hospitalière; entrez.

Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le péristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle à manger, et entra dans le salon.

Un domestique, dont le visage bouleversé et dont les jeux rougis dénotaient le tendre attachement pour son maître, marchait devant, ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient.

Arrivé dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne, s'assit ou plutôt se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois sculpté.

Le valet poussa une fenêtre pour donner de l'air, et, sans sortir de la chambre, se retira dans un coin.

Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se décider à regarder comme réel le malheur qu'on lui annonçait. Il y a un âge où l'on ne peut sonder l'abîme de la mort, parce qu'on ne croit point à la mort.

Ce fut le baron qui vint au-devant de son désir en reprenant la parole.

—Vous m'avez dit que vous étiez mariée, ma chère Jeanne; monsieur est-il donc votre mari?

Et il désignait Bussy.

—Non, seigneur Augustin, répondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc.

Saint-Luc s'inclina plus profondément encore devant le malheureux père que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et s'efforça même de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers Bussy:

—Et monsieur, dit-il, est votre frère, le frère de votre mari, un de vos parents?

—Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami: M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le duc d'Anjou.

A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lança un regard terrible sur Bussy, et, comme épuisé par cette provocation muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gémissement.

—Quoi donc? demanda Jeanne.

—Le baron vous connaît-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc.

—C'est la première fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de Méridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard.

—Ah! vous êtes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous êtes gentilhomme de ce monstre, de ce démon, et vous osez l'avouer! et vous avez l'audace de vous présenter chez moi!

—Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc à sa femme, en regardant le baron avec des yeux étonnés.

—La douleur lui aura dérangé l'esprit, répondit Jeanne avec effroi.

M. de Méridor avait accompagné les paroles qu'il venait de prononcer, et qui faisaient douter à Jeanne qu'il eût toute sa raison, d'un regard plus menaçant encore que le premier; mais Bussy, toujours impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et ne répliqua point.

—Oui, de ce monstre, reprit M. de Méridor, dont la tète semblait s'égarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tué ma fille?

—Pauvre seigneur! murmura Bussy.

—Mais que dit-il donc là? demanda Jeanne, interrogeant à son tour.

—Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effarés, s'écria M. de Méridor en prenant les mains de Jeanne et celles de Saint-Luc et en les réunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou m'a tué ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a tuée!

Et le vieillard prononça ces dernières paroles avec un tel accent de douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-même.

—Seigneur, dit la jeune femme, cela fût-il, et je ne comprends point comment cela peut être, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur M. de Bussy, le plus loyal, le plus généreux gentilhomme qui soit. Mais voyez donc, mon bon père, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc venu, s'il eût pu se douter de l'accueil que vous lui réserviez! Ah! cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimée Diane, dites-nous comment cette catastrophe est arrivée.

—Alors, vous ne saviez pas…? dit le vieillard, s'adressant à Bussy.

Bussy s'inclina sans répondre.

—Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet événement.

—Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est vrai, je n'en ai écrit, je n'en ai parlé à personne; il me semblait que le monde ne pouvait vivre du moment où Diane ne vivait plus; il me semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane.

—Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne.

—Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infâme, le déshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si belle, l'a fait enlever et conduire au château de Beaugé pour la déshonorer comme il eût fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est précipitée d'une fenêtre dans le lac, et l'on n'a plus retrouvé que son voile flottant à la surface de l'eau.

Et le vieillard ne put articuler cette dernière phrase sans des larmes et des sanglots qui faisaient de cette scène un des plus lugubres spectacles que Bussy eût vus jusque-là, Bussy, l'homme de guerre, habitué à verser et à voir verser le sang.

Jeanne, presque évanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une espèce de terreur.

—Oh! comte, s'écria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il vous faut abandonner ce prince infâme; comte, un noble coeur comme le vôtre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin.

Le vieillard, un peu réconforté par ces paroles, attendait la réponse de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un des moindres adoucissements à la douleur de l'enfant mordu par un chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu.

Mais Bussy, au lieu de répondre à l'apostrophe de Saint-Luc, fit un pas vers M. de Méridor.

—Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un entretien particulier?

—Écoutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il est bon et qu'il sait rendre service.

—Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait quelque chose d'étrange dans le regard du jeune homme.

Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un regard plein de noblesse et d'amitié:

—Vous permettez, dit-il.

Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuyés l'un sur l'autre et doublement heureux de leur bonheur près de cette immense infortune.

Alors, quand la porte se fut refermée derrière eux, Bussy s'approcha du baron et le salua profondément.

—Monsieur le baron, dit Bussy, vous venez, en ma présence, d'accuser un prince que je sers, et vous l'avez accusé avec une violence qui me force à vous demander une explication.

Le vieillard fit un mouvement.

—Oh! ne vous méprenez point au sens tout respectueux de mes paroles; c'est avec la plus profonde sympathie que je vous parle, c'est avec le plus vif désir d'adoucir votre chagrin que je vous dis: Monsieur le baron, faites-moi, dans ses détails, le récit de la catastrophe douloureuse que vous racontiez tout à l'heure à M. de Saint-Luc et à sa femme. Voyons, tout s'est-il bien accompli comme vous le croyez, et tout est-il bien perdu?

—Monsieur, dit le vieillard, j'ai eu un moment d'espoir. Un noble et loyal gentilhomme, M. de Monsoreau, a aimé ma pauvre fille et s'est intéressé à elle.

—M. de Monsoreau! eh bien, demanda Bussy, voyons, quelle a été sa conduite dans tout ceci?

—Ah! sa conduite fut loyale et digne, car Diane avait refusé sa main. Cependant ce fut lui qui le premier m'avertit des infâmes projets du duc. Ce fut lui qui m'indiqua le moyen de les faire échouer; il ne demandait qu'une chose pour sauver ma fille, et cela encore prouvait toute la noblesse et toute la droiture de son âme; il demandait, s'il parvenait à l'arracher des mains du duc, que je la lui donnasse en mariage, afin que, hélas! ma fille n'en sera pas moins perdue, lui, jeune, actif et entreprenant, pût la défendre contre un puissant prince, ce que son pauvre père ne pouvait entreprendre. Je donnai mon consentement avec joie; mais, hélas! ce fut inutile: il arriva trop tard, et ne trouva ma pauvre Diane sauvée du déshonneur que par la mort.

—Et, depuis ce moment fatal, demanda Bussy, M. de Monsoreau n'a-t-il donc pas donné de ses nouvelles?

—Il n'y a qu'un mois que ces événements se sont passés, dit le vieillard, et le pauvre gentilhomme n'aura pas osé reparaître devant moi, ayant échoué dans son généreux dessein.

Bussy baissa la tête; tout lui était expliqué.

Il comprenait maintenant comment M. de Monsoreau avait réussi à enlever au prince la jeune fille qu'il aimait, et comment la crainte que le prince ne découvrît que cette jeune fille était devenue sa femme lui avait laissé accréditer, même près du pauvre père, le bruit de sa mort.

—Eh bien, monsieur, dit le vieillard, voyant que la rêverie penchait le front du jeune homme, et tenait fixés sur la terre ses yeux, que le récit qu'il venait d'achever avait fait étinceler plus d'une fois.

—Eh bien, monsieur le baron, répondit Bussy, je suis chargé par monseigneur le duc d'Anjou de vous amener à Paris, où Son Altesse désire vous parler.

—Me parler, à moi! s'écria le baron; moi, me trouver en face de cet homme après la mort de ma fille! et que peut-il avoir à me dire, le meurtrier?

—Qui sait? se justifier peut-être.

—Et, se justifiât-il, s'écria le vieillard, non, monsieur de Bussy, non, je n'irai point à Paris; ce serait d'ailleurs trop m'éloigner de l'endroit où repose ma chère enfant dans son froid linceul de roseaux.

—Monsieur le baron, dit Bussy d'une voix ferme, permettez-moi d'insister près de vous; c'est mon devoir de vous conduire à Paris, et je suis venu exprès pour cela.

—Eh bien, j'irai donc à Paris! s'écria le vieillard, tremblant de colère; mais malheur à ceux qui m'auront perdu! Le roi m'entendra, et, s'il ne m'entend pas, je ferai appel à tous les gentilshommes de France. Aussi bien, murmura-t-il plus bas, j'oubliais dans ma douleur que j'ai entre les mains une arme dont jusqu'à présent je n'ai eu à faire aucun usage. Oui, monsieur de Bussy, je vous accompagnerai.

—Et moi, monsieur le baron, dit Bussy en lui prenant la main, je vous recommande la patience, le calme et la dignité qui conviennent à un seigneur chrétien. Dieu a pour les nobles cours des miséricordes infinies, et vous ne savez point ce qu'il vous réserve. Je vous prie aussi, en attendant le jour où ces miséricordes éclateront, de ne point me compter au nombre de vos ennemis, car vous ne savez point ce que je vais faire pour vous. A demain donc, monsieur le baron, s'il vous plaît, et, dès que le jour sera venu, nous nous mettrons en route.

—J'y consens, répondit le vieux seigneur, ému malgré lui par le doux accent avec lequel Bussy avait prononcé ces paroles; mais, en attendant, ami ou ennemi, vous êtes mon hôte, et je dois vous conduire à votre appartement.

Et le baron prit sur la table un flambeau d'argent à trois branches, et d'un pas pesant gravit, suivi de Bussy d'Amboise, l'escalier d'honneur du château.

Les chiens voulaient le suivre; il les arrêta d'un signe; deux de ses serviteurs marchaient derrière Bussy avec d'autres flambeaux.

En arrivant sur le seuil de la chambre qui lui était destinée, le comte demanda ce qu'étaient devenus M. de Saint-Luc et sa femme.

—Mon vieux Germain doit avoir pris soin d'eux, répondit le baron.
Passez une bonne nuit monsieur le comte.

CHAPITRE XXIV

COMMENT REMI LE HAUDOUIN S'ÉTAIT, EN L'ABSENCE DE BUSSY, MÉNAGÉ DES INTELLIGENCES DANS LA MAISON DE LA RUE SAINT-ANTOINE.

Monsieur et madame de Saint-Luc ne pouvaient revenir de leur surprise: Bussy aux secrets avec M. de Méridor; Bussy se disposant à partir avec le vieillard pour Paris; Bussy, enfin, paraissant prendre tout à coup la direction de ces affaires qui lui paraissaient d'abord étrangères et inconnues, était pour les deux jeunes gens un phénomène inexplicable.

Quant au baron, le pouvoir magique de ce titre Altesse Royale avait produit sur lui son effet ordinaire: un gentilhomme du temps de Henri III n'en était pas encore à sourire devant des qualifications et des armoiries.

Altesse Royale, cela signifiait pour M. de Méridor comme pour tout autre, excepté le roi, force majeure, c'est-à-dire la foudre et la tempête.

Le matin venu, le baron prit congé de ses hôtes, qu'il installa dans le château; mais Saint-Luc et sa femme, comprenant la difficulté de la situation, se promirent de quitter Méridor aussitôt que faire se pourrait, et de rentrer dans les terres de Brissac, qui en étaient voisines, aussitôt que l'on se serait assuré du consentement du timide maréchal.

Quant à Bussy, pour justifier son étrange conduite, il n'eût besoin que d'une seconde. Bussy, maître du secret qu'il possédait et qu'il pouvait révéler à qui lui faisait plaisir, ressemblait à l'un de ces magiciens chers aux Orientaux, qui, d'un premier coup de baguette, font tomber les larmes de tous les yeux, et qui, du second, dilatent toutes les prunelles et fendent toutes les bouches par un joyeux sourire.

Cette seconde, que nous avons dit suffire à Bussy pour opérer de si grands changements, fut employée par lui à laisser tomber tout bas quelques syllabes dans l'oreille que lui tendait avidement la charmante femme de Saint-Luc.

Ces quelques syllabes prononcées, le visage de Jeanne s'épanouit; son front si pur se colora d'une délicieuse rougeur. On vit ses petites dents blanches et brillantes comme la nacre apparaître sous le corail de ses lèvres; et, comme son mari, stupéfait, la regardait pour l'interroger, elle mit un doigt sur sa bouche, et s'enfuit en bondissant et en envoyant un baiser de remercîment à Bussy.

Le vieillard n'avait rien vu de cette pantomime expressive: l'oeil fixé sur le manoir paternel, il caressait machinalement ses deux chiens, qui ne pouvaient se décider à le quitter; il donna quelques ordres d'une voix émue à ses serviteurs, courbés sous son adieu et sous sa parole. Puis, montant à grand'peine, et grâce à l'aide de son écuyer, un vieux cheval pie qu'il affectionnait, et qui avait été son cheval de bataille dans les dernières guerres civiles, il salua d'un geste le château de Méridor et partit sans prononcer un seul mot.

Bussy, l'oeil brillant, répondait aux sourires de Jeanne et se retournait fréquemment pour dire adieu à ses amis. En le quittant, Jeanne lui avait dit tout bas:

—Quel homme étrange faites-vous, seigneur comte! Je vous avais promis que le bonheur vous attendait à Méridor… et c'est vous au contraire qui apportez à Méridor le bonheur qui s'en était envolé.

De Méridor à Paris il y a loin; loin surtout pour un vieux baron criblé de coups d'épée et de mousquet reçus dans ces rudes guerres où les blessures étaient en proportion des guerriers. Longue route aussi faisait cette distance pour ce digne cheval pie que l'on appelait Jarnac, et qui, à ce nom, relevant sa tête enfoncée sous sa crinière, roulait un oeil encore fier sous sa paupière fatiguée.

Une fois en route, Bussy se mit à l'étude: cette étude était de captiver par ses soins et ses attentions de fils le coeur du vieillard dont il s'était d'abord attiré la haine, et sans doute il y réussit, car, le sixième jour au matin, en arrivant à Paris, M. de Méridor dit à son compagnon de voyage ces paroles, qui peignaient tout le changement que le voyage avait amené dans son esprit:

—C'est singulier, comte, me voici plus près que jamais de mon malheur, et cependant je suis moins inquiet à l'arrivée que je ne l'étais au départ.

—Encore deux heures, seigneur Augustin, dit Bussy, et vous m'aurez jugé comme je veux être jugé par vous.

Les voyageurs entrèrent à Paris par le faubourg Saint-Marcel, éternelle entrée dont la préférence se conçoit à cette époque, parce que cet horrible quartier, un des plus laids de Paris, semblait le plus parisien de tous, grâce à ses nombreuses églises, à ses milliers de maisons pittoresques et à ses petits ponts sur des cloaques.

—Où allons-nous? dit le baron; au Louvre, sans doute?

—Monsieur, dit Bussy, je dois d'abord vous mener à mon hôtel, pour que vous vous rafraîchissiez quelques minutes, et que vous soyez ensuite en état de voir comme il convient la personne chez laquelle je vous conduis.

Le baron se laissa faire patiemment; Bussy le conduisit droit à son hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.

Les gens du comte ne l'attendaient pas ou plutôt ne l'attendaient plus: rentré la nuit par une petite porte dont lui seul avait la clef, il avait sellé lui-même son cheval, et était parti sans avoir été vu d'aucun autre que de Remy le Haudouin. On comprend donc que sa disparition instantanée, les dangers qu'il avait courus la semaine précédente, et qui s'étaient trahis par sa blessure, ses habitudes aventureuses enfin qu'aucune leçon ne corrigeait, avaient porté beaucoup de gens à croire qu'il avait donné dans quelque piège tendu sur son chemin par ses ennemis, que la fortune, si longtemps favorable à son courage, avait un jour enfin été contraire à sa témérité, et que Bussy, muet et invisible, était bien mort par quelque dague ou quelque arquebusade.

De sorte que les meilleurs amis et les plus fidèles serviteurs de Bussy faisaient déjà des neuvaines pour son retour à la lumière, retour qui leur paraissait non moins hasardeux que celui de Pyrithoüs, tandis que les autres, plus positifs, ne comptant plus que sur son cadavre, faisaient, pour le retrouver, les recherches les plus minutieuses dans les égouts, dans les caves suspectes, dans les carrières de la banlieue, dans le lit de la Bièvre ou dans les fossés de la Bastille.

Une seule personne répondait quand on lui demandait des nouvelles de
Bussy:

—M. le comte se porte bien.

Mais, si l'on voulait pousser plus loin l'interrogatoire, comme elle n'en savait pas davantage, les renseignements qu'elle pouvait donner s'arrêtaient là.

Cette personne, qui essuyait, grâce à cette réponse rassurante, mais peu détaillée, force rebuffades et mauvais compliments, était maître Remy le Haudouin, qui, du soir au matin, trottait menu, perdant son temps à des contemplations étranges, disparaissant de temps en temps de l'hôtel, soit le jour, soit la nuit, rentrant alors avec des appétits insolites, et ramenant par sa gaieté, chaque fois qu'il rentrait, un peu de joie au coeur de cette maison.

Le Haudouin, après une de ces absences mystérieuses, rentrait justement à l'hôtel au moment où la cour d'honneur retentissait des cris d'allégresse, où les valets empressés se jetaient sur la bride du cheval de Bussy et se disputaient à qui serait son écuyer, car le comte, au lieu de mettre pied à terre, demeurait à cheval.

—Voyons, disait Bussy, vous êtes satisfaits de me voir vivant, merci. Vous me demandez si c'est bien moi, regardez, touchez, mais faites bien vite. Bien, maintenant aidez ce digne gentilhomme à descendre de cheval, et faites attention que je le considère avec plus de respect que je ne ferais d'un prince.

Bussy avait raison de rehausser ainsi le vieillard, à qui l'on avait à peine fait attention d'abord, et qu'à ses habits modestes, à ses habits peu soucieux de la mode, et à son cheval pie, fort vite apprécié de gens qui chaque jour manoeuvraient les chevaux de Bussy, on avait été tenté de prendre pour un écuyer mis en retraite dans quelque province, et que l'aventureux gentilhomme ramenait de cet exil comme d'un autre monde.

Mais, ces paroles prononcées, ce fut aussitôt à qui s'empresserait près du baron. Le Haudouin regardait la scène en riant sous cape, selon son habitude, et il fallut toute la gravité de Bussy pour forcer ce rire à disparaître du joyeux visage du jeune docteur.

—Vite une chambre à monseigneur! cria Bussy.

—Laquelle? demandèrent aussitôt cinq ou six voix empressées.

—La meilleure, la mienne.

Et à son tour il offrit son bras au vieillard pour gravir l'escalier, essayant de le recevoir avec plus d'honneur encore qu'il n'en avait été reçu.

M. de Méridor se laissait aller à cette entraînante courtoisie sans volonté, comme on se laisse aller à la pente de certains rêves qui vous conduisent à ces pays fantastiques, royaumes de l'imagination et de la nuit.

On apporta au baron le gobelet doré du comte, et Bussy voulut lui verser lui-même le vin de l'hospitalité.

—Merci, merci, monsieur, disait le vieillard; mais irons-nous bientôt où nous devons aller?

—Oui, seigneur Augustin, bientôt, soyez tranquille, et ce ne sera pas seulement un bonheur pour vous, mais pour moi.

—Que dites-vous, et d'où vient que vous me parlez presque toujours une langue que je ne comprends pas?

—Je dis, seigneur Augustin, que je vous ai parlé d'une providence miséricordieuse aux grands coeurs, et que nous approchons du moment où je vais, en votre nom, faire appel à cette providence.

Le baron regarda Bussy d'un air étonné, mais Bussy, en lui faisant de la main un signe respectueux, et qui voulait dire: Je reviens dans un instant, sortit le sourire sur les lèvres.

Comme il s'y attendait, le Haudouin était en sentinelle à la porte; il prit le jeune homme par le bras, et l'emmena dans un cabinet.

—Eh bien, cher Hippocrate, demanda-t-il, où en sommes-nous?

—Où cela?

—Parbleu! rue Saint-Antoine.

—Monseigneur, nous en sommes à un point fort intéressant pour vous, je présume. A ceci, rien de nouveau.

Bussy respira.

—Le mari n'est donc pas revenu? dit-il.

—Si fait; mais sans aucun succès. Il y a dans tout cela un père qui doit, à ce qu'il paraît, faire le dénoûment; un dieu qui, un matin où l'autre, descendra dans une machine; de sorte qu'on attend ce père absent, ce Dieu inconnu.

—Bon! dit Bussy; mais comment sais-tu tout cela?

—Comprenez bien, monseigneur, dit le Haudouin avec sa bonne et franche gaieté, que votre absence faisait momentanément de ma position près de vous une sinécure; j'ai voulu utiliser à votre avantage les moments que vous me laissiez.

—Voyons; qu'as-tu fait? raconte, mon cher Remy, j'écoute.

—Voici: vous parti, j'ai apporté de l'argent, des livres et une épée dans une petite chambre que j'avais louée et qui appartenait à la maison faisant l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue Sainte-Catherine.

—Bien.

—De là je pouvais voir, depuis ses soupiraux jusqu'à ses cheminées, la maison que vous connaissez.

—Fort bien!

—A peine en possession de ma chambre, je me suis installé à une fenêtre.

—Excellent!

—Oui, mais il y avait néanmoins un inconvénient à cette excellence-là.

—Lequel?

—C'est que, si je voyais, j'étais vu, et qu'on pouvait, à tout prendre, concevoir quelque ombrage d'un homme regardant sans cesse une même perspective; obstination qui m'eût, au bout de deux ou trois jours, fait passer pour un larron, un amant, un espion ou un fou….

—Puissamment raisonné, mon cher le Haudouin. Mais alors qu'as-tu fait?

—Oh! alors, monsieur le comte, j'ai vu qu'il fallait recourir aux grands moyens, et ma foi….

—Eh bien?

—Ma foi, je suis devenu amoureux.

—Hein? fit Bussy, qui ne comprenait pas en quoi l'amour de Remy pouvait le servir.

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, répéta gravement le jeune docteur, amoureux, très-amoureux, amoureux fou.

—De qui?

—De Gertrude.

—De Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau?

—Eh! oui, mon Dieu! de Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau. Que voulez-vous, monseigneur? je ne suis pas un gentilhomme, moi, pour devenir amoureux des maîtresses: je suis un pauvre petit médecin, sans autre pratique qu'un client qui, je l'espère, ne me donnera plus que de loin en loin de la besogne, et il faut bien que je fasse mes expériences in anima vili, comme nous disons en Sorbonne.

—Pauvre Remy! dit Bussy, crois bien que j'apprécie ton dévouement, va!

—Eh! monseigneur, répondit le Haudouin, je ne suis pas si fort à plaindre, après tout: Gertrude est un beau brin de fille qui a deux pouces de plus que moi et qui me lèverait à bras tendus en me tenant par le collet de mon habit, ce qui tient chez elle à un grand développement des muscles du biceps et du deltoïde. Cela me donne pour elle une vénération qui la flatte, et, comme je lui cède toujours, nous ne nous disputons jamais; puis elle a un talent précieux.

—Lequel, mon pauvre Remy?

—Elle raconte merveilleusement.

—Ah! vraiment?

—Oui, de sorte que par elle je sais tout ce qui se passe chez sa maîtresse. Hein? que dites-vous? j'ai pensé que cela ne vous serait pas désagréable d'avoir des intelligences dans la maison.

—Le Haudouin, tu es un bon génie que le hasard ou plutôt la Providence a mis sur ma route; alors, tu en es avec Gertrude dans des termes….

Puella me diligit, répondit le Haudouin en se balançant avec une fatuité affectée.

—Et tu es reçu dans la maison?

—Hier soir, j'y ai fait mon entrée, à minuit, sur la pointe du pied, par la fameuse porte à guichet que vous savez.

—Et comment es-tu arrivé à ce bonheur?

—Mais assez naturellement, je dois le dire.

—Eh bien, dis.

—Le surlendemain de votre départ, le lendemain du jour de mon installation dans la petite chambre, j'ai attendu à la porte que la dame de mes futures pensées sortît pour aller aux provisions, soin dont elle se préoccupe, je dois l'avouer, tous les jours de huit heures à neuf heures du matin. A huit heures dix minutes je l'ai vue paraître; aussitôt je suis descendu de mon observatoire, et j'ai été me placer sur sa route.

—Et elle t'a reconnu?

—Si bien reconnu, qu'elle a poussé un grand cri et s'est sauvée.

—Alors?

—Alors, j'ai couru après elle, et l'ai rattrapée à grand'peine, car elle court très-fort; mais, vous comprenez, les jupes, cela gêne toujours un peu.

—Jésus! a-t-elle dit.

—Sainte Vierge! ai-je crié.

La chose lui a donné bonne idée de moi; un autre, moins pieux que moi, se fût écrié: Morbleu! ou: Corbeuf!

—Le médecin! a-t-elle dit.

—La charmante ménagère! ai-je répondu.

Elle a souri; mais se reprenant aussitôt:

—Vous vous trompez, monsieur, a-t-elle dit, je ne vous connais point.

—Mais moi je vous connais, lui ai-je dit, car, depuis trois jours, je ne vis pas, je n'existe pas, je vous adore; à ce point que je ne demeure plus rue Beautreillis, mais rue Saint-Antoine, au coin de la rue Sainte-Catherine, et que je n'ai changé de logement que pour vous voir entrer et sortir; si vous avez encore besoin de moi pour panser de beaux gentilshommes, ce n'est donc plus à mon ancien logement qu'il faut venir me chercher, mais à mon nouveau.

—Silence! a-t-elle dit.

—Ah! vous voyez bien! ai-je répondu.

Et voilà comment notre connaissance s'est faite ou plutôt renouée.

—De sorte qu'à cette heure tu es….

—Aussi heureux qu'un amant peut l'être… avec Gertrude, bien entendu, tout est relatif; mais je suis plus qu'heureux, je suis au comble de la félicité, puisque j'en suis arrivé où j'en voulais venir dans votre intérêt.

—Mais elle se doutera peut-être….

—De rien, je ne lui ai pas même parlé de vous. Est-ce que le pauvre
Remy le Haudouin connaît de nobles gentilshommes comme le seigneur de
Bussy? Non, je lui ai seulement demandé d'une façon indifférente:—Et
votre jeune maître va-t-il mieux?

—Quel jeune maître?

—Ce cavalier que j'ai soigné chez vous.

—Ce n'est pas mon jeune maître, a-t-elle répondu.

—Ah! c'est que, comme il était couché dans le lit de votre maîtresse, moi, j'ai cru… ai-je repris.

—Oh! mon Dieu, non; pauvre jeune homme! a-t-elle répondu avec un soupir, il ne nous était rien; nous ne l'avons même revu qu'une fois depuis.

—Alors, vous ne savez même pas son nom? ai-je demandé.

—Oh! si fait.

—Vous auriez pu l'avoir su et l'avoir oublié.

—Ce n'est pas un nom qu'on oublie.

—Comment s'appelle-t-il donc?

—Avez-vous entendu parler parfois du seigneur de Bussy?

—Parbleu! ai-je répondu, Bussy, le brave Bussy!

—Eh bien, c'est cela même.

—Alors, la dame?

—Ma maîtresse est mariée, monsieur.

—On est mariée, on est fidèle, et cependant on pense parfois à un beau jeune homme qu'on a vu… ne fût-ce qu'un instant, surtout quand ce beau jeune homme était blessé, intéressant et couché dans notre lit.

—Aussi, a répondu Gertrude, pour être franche, je ne dis point que ma maîtresse ne pense pas à lui.

Une vive rougeur monta au front de Bussy.

—Nous en parlons même, a ajouté Gertrude, toutes les fois que nous sommes seules.

—Excellente fille! s'écria le comte.

—Et qu'en dites-vous? ai-je demandé.

—Je raconte ses prouesses, ce qui n'est pas difficile, attendu qu'il n'est bruit dans Paris que des coups d'épée qu'il donne et qu'il reçoit. Je lui ai même appris, à ma maîtresse toujours, une petite chanson fort à la mode.

—Ah! je la connais, ai-je répondu; n'est-ce pas:

  Un beau chercheur de noise,
  C'est le seigneur d'Amboise;
  Tendre et fidèle aussi,
  C'est monseigneur Bussy!

—Justement! s'est écriée Gertrude. De sorte que ma maîtresse ne chante plus que cela.

Bussy serra la main du jeune docteur; un indicible frisson de bonheur venait de passer dans ses veines.

—C'est tout? dit-il, tant l'homme est insatiable dans ses désirs.

—Voilà, monseigneur. Oh! j'en saurai davantage plus tard; mais, que diable! on ne peut pas tout savoir en un jour… ou plutôt dans une nuit.

CHAPITRE XXV

LE PÈRE ET LA FILLE.

Le rapport de Remy faisait Bussy bien heureux; en effet, il lui apprenait deux choses: d'abord que M. de Monsoreau était toujours autant haï, et que lui, Bussy, était déjà plus aimé.

Et puis, cette bonne amitié du jeune homme pour lui lui réjouissait le coeur. Il y a dans tous les sentiments qui viennent du ciel un épanouissement de tout notre être qui semble doubler nos facultés. On se sent heureux, parce qu'on se sent bon.

Bussy comprit donc qu'il n'y avait plus de temps à perdre maintenant, et que chaque frisson de douleur qui serrait le coeur du vieillard était presque un sacrilège: il y a un tel renversement des lois de la nature dans un père qui pleure la mort de sa fille, que celui qui peut consoler ce père d'un mot mérite les malédictions de tous les pères en ne le consolant pas.

En descendant dans la cour, M. de Méridor trouva un cheval frais que Bussy avait fait préparer pour lui. Un autre cheval attendait Bussy; tous deux se mirent en selle et partirent, accompagnés de Remy.

Ils arrivèrent dans la rue Saint-Antoine, non sans un grand étonnement de M. de Méridor, qui depuis vingt ans n'était point venu à Paris, et qui, au bruit des chevaux, aux cris des laquais, au passage plus fréquent des coches, trouvait Paris fort changé depuis le règne du roi Henri II.

Mais, malgré cet étonnement, qui touchait presque à l'admiration, le baron n'en conservait pas moins une tristesse qui s'augmentait à mesure qu'il approchait du but ignoré de son voyage. Quelle réception allait lui faire le duc, et qu'allait-il ressortir de nouvelles douleurs de cette entrevue?

Puis, de temps en temps, en regardant avec étonnement Bussy, il se demandait par quel étrange abandon il en était venu à suivre presque aveuglément ce gentilhomme d'un prince auquel il devait tous ses malheurs. N'eût-il pas bien plutôt été de sa dignité de braver le duc d'Anjou, et, au lieu d'accompagner ainsi Bussy où il lui plairait de le conduire, d'aller droit au Louvre se jeter aux genoux du roi? Que pouvait lui dire le prince? En quoi pouvait-il le consoler? N'était-il point de ceux-là qui appliquent des paroles dorées comme un baume momentané sur les blessures qu'ils ont faites; mais on n'est pas plutôt hors de leur présence que la blessure saigne plus vive et plus douloureuse qu'auparavant.

On arriva ainsi à la rue Saint-Paul. Bussy, comme un capitaine habile, s'était fait précéder par Remy, lequel avait ordre d'éclairer le chemin et de préparer les voies d'introduction dans la place.

Ce dernier s'adressa à Gertrude, et revint dire à son patron que nul feutre, nulle rapière, n'embarrassaient l'allée, l'escalier ou le corridor qui conduisaient à la chambre de madame de Monsoreau.

Toutes ces consultations, on le comprend bien, se faisaient à voix basse entre Bussy et le Haudouin.

Pendant ce temps, le baron regardait avec étonnement autour de lui.

—Eh quoi! se demandait-il, c'est là que loge le duc d'Anjou?

Et un sentiment de défiance commença de lui être inspiré par l'humble apparence de la maison.

—Pas précisément, monsieur, répondit en souriant Bussy; mais, si ce n'est point sa demeure, c'est celle d'une dame qu'il a aimée.

Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.

—Monsieur, dit-il en arrêtant son cheval, nous autres gens de province, nous ne sommes point faits à ces façons; les moeurs faciles de Paris nous épouvantent, et si bien, que nous ne savons pas vivre en présence de vos mystères. Il me semble que si M. le duc d'Anjou tient à voir le baron de Méridor, ce doit être en son palais à lui, et non dans la maison d'une de ses maîtresses. Et puis, ajouta le vieillard avec un profond soupir, pourquoi, vous qui paraissez un honnête homme, me menez-vous en face d'une de ces femmes? Est-ce pour me faire comprendre que ma pauvre Diane vivrait encore si, comme la maîtresse de ce logis, elle eût préféré la honte à la mort.

—Allons, allons, monsieur le baron, dit Bussy avec son sourire loyal qui avait été son plus grand moyen de conviction envers le vieillard, ne faites point d'avance de fausses conjectures. Sur ma foi de gentilhomme, il ne s'agit point ici de ce que vous pensez. La dame que vous allez voir est parfaitement vertueuse et digne de tous les respects.

—Mais qui donc est-elle?

—C'est… c'est la femme d'un gentilhomme de votre connaissance.

—En vérité? mais alors, monsieur, pourquoi dites-vous que le prince l'a aimée?

—Parce que je dis toujours la vérité, monsieur le baron; entrez, et vous en jugerez vous-même en voyant s'accomplir ce que je vous ai promis.

—Prenez garde, je pleurais mon enfant chérie, et vous m'avez dit: «Consolez-vous, monsieur, les miséricordes de Dieu sont grandes;» me promettre une consolation à mes peines, c'était presque me promettre un miracle.

—Entrez, monsieur, répéta Bussy avec ce même sourire qui séduisait toujours le vieux gentilhomme.

Le baron mit pied à terre.

Gertrude était accourue tout étonnée sur le seuil de la porte, et regardait d'un oeil effaré le Haudouin, Bussy et le vieillard, ne pouvant deviner par quelle combinaison de la Providence ces trois hommes se trouvaient réunis.

—Allez prévenir madame de Monsoreau, dit le comte, que M. de Bussy est de retour, et désire à l'instant même lui parler. Mais, sur votre âme! ajouta-t-il tout bas, ne lui dites pas un mot de la personne qui m'accompagne.

—Madame de Monsoreau! dit le vieillard avec stupeur, madame de
Monsoreau!

—Passez, monsieur le baron, dit Bussy en poussant le seigneur
Augustin dans l'allée.

On entendit alors, tandis que le vieillard montait l'escalier d'un pas chancelant, on entendit, disons-nous, la voix de Diane qui répondait avec un tremblement singulier:

—M. de Bussy! dites-vous, Gertrude? M. de Bussy! Eh bien, qu'il entre!

—Cette voix, s'écria le baron en s'arrêtant soudain au milieu de l'escalier, cette voix! oh! mon Dieu! mon Dieu!

—Montez donc, monsieur le baron, dit Bussy.

Mais, au même instant, et comme le baron, tout tremblant, se retenait à la rampe en regardant autour de lui, au haut de l'escalier, en pleine lumière, sous un rayon de soleil doré, resplendit tout à coup Diane, plus belle que jamais, souriante, quoiqu'elle ne s'attendît point à revoir son père.

A cette vue, qu'il prit pour quelque vision magique, le vieillard poussa un cri terrible, et, les bras étendus, l'oeil hagard, il offrit une si parfaite image de la terreur et du délire, que Diane, prête à se jeter à son cou, s'arrêta de son côté, épouvantée et stupéfaite.

Le baron, en étendant sa main, trouva à sa portée l'épaule de Bussy et s'y appuya.

—Diane vivante! murmura le baron de Méridor, Diane! ma Diane que l'on m'avait dite morte, ô mon Dieu!

Et ce robuste guerrier, vigoureux acteur des guerres étrangères et des guerres civiles qui l'avaient constamment épargné, ce vieux chêne que le coup de foudre de la mort de Diane avait laissé debout, cet athlète qui avait si puissamment lutté contre la douleur, écrasé, brisé, anéanti par la joie, recula, les genoux fléchissants, et, sans Bussy, fût tombé, précipité du haut de l'escalier à l'aspect de cette image chérie qui tourbillonnait devant ses yeux, divisée en atomes confus.

—Mon Dieu! monsieur de Bussy! s'écria Diane en descendant précipitamment les quelques marches de l'escalier qui la séparaient du vieillard, qu'a donc mon père?

Et la jeune femme, épouvantée de cette pâleur subite et de l'effet étrange produit par une entrevue qu'elle devait croire annoncée, interrogeait plus encore des yeux que de la voix.

—M. le baron de Méridor vous croyait morte, et il vous pleurait, madame, ainsi qu'un père comme lui doit pleurer une fille comme vous.

—Comment! s'écria Diane, et personne ne l'avait détrompé?

—Personne.

—Oh! non, non, personne! s'écria le vieillard, sortant de son anéantissement passager, personne! pas même M. de Bussy!

—Ingrat! dit le gentilhomme avec le ton d'un doux reproche.

—Oh! oui, répondit le vieillard, oui, vous avez raison, car voilà un instant qui me paye de toutes mes douleurs. O ma Diane, ma Diane chérie! continua-t-il en ramenant d'une main la tête de sa fille contre ses lèvres et en tendant l'autre à Bussy.

Puis, tout à coup, redressant la tête comme si un souvenir douloureux ou une crainte nouvelle se fût glissé jusqu'à son coeur malgré l'armure de joie, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui venait de l'envelopper:

—Mais que me disiez-vous donc, seigneur de Bussy, que j'allais voir madame de Monsoreau? où est-elle?

—Hélas! mon père, murmura Diane.

Bussy rassembla toutes ses forces.

—Vous l'avez devant vous, dit-il, et le comte de Monsoreau est votre gendre.

—Eh quoi! balbutia le vieillard, M. de Monsoreau, mon gendre! et tout ce monde, toi, Diane, lui-même, tout le monde me l'a laissé ignorer?

—Je tremblais de vous écrire, mon père, de peur que la lettre ne tombât aux mains du prince. D'ailleurs, je croyais que vous saviez tout.

—Mais dans quel but? demanda le vieillard, pourquoi tous ces étranges mystères?

—Oh! oui, mon père, songez-y, s'écria Diane, pourquoi M. de Monsoreau vous a-t-il laissé croire que j'étais morte? pourquoi vous a-t-il laissé ignorer qu'il était mon mari?

Le baron, tremblant comme s'il eût craint de porter sa vue jusqu'au fond de ces ténèbres, interrogeait timidement du regard les yeux étincelants de sa fille et l'intelligente mélancolie de Bussy.

Pendant tout ce temps, on avait pas à pas gagné le salon.

—M. de Monsoreau, mon gendre! balbutiait toujours le baron de Méridor anéanti.

—Cela ne peut vous étonner, répondit Diane avec le ton d'un doux reproche; ne m'avez-vous pas ordonné de l'épouser, mon père?

—Oui, s'il te sauvait.

—Eh bien, il m'a sauvée, dit sourdement Diane en tombant sur un siège placé près de son prie-Dieu. Il m'a sauvée, pas du malheur, mais de la honte du moins.

—Alors, pourquoi m'a-t-il laissé croire à ta mort, moi qui pleurais si amèrement? répéta le vieillard. Pourquoi me laissait-il mourir de désespoir, quand un seul mot, un seul, pouvait me rendre la vie?

—Oh! il y a encore quelque piège là-dessous! s'écria Diane. Mon père, vous ne me quitterez plus; monsieur de Bussy, vous nous protégerez, n'est-ce pas?

—Hélas! madame, dit le jeune homme en s'inclinant, il ne m'appartient plus de pénétrer dans les secrets de votre famille. J'ai dû, voyant les étranges manoeuvres de votre mari, vous trouver un défenseur que vous puissiez avouer. Ce défenseur, j'ai été le chercher à Méridor. Vous êtes auprès de votre père, je me retire.

—Il a raison, dit tristement le vieillard: M. de Monsoreau a craint la colère du duc d'Anjou, et M. de Bussy la craint à son tour.

Diane lança un de ses regards au jeune homme, et ce regard signifiait:

—Vous qu'on appelle le brave Bussy, avez-vous peur de M. le duc d'Anjou, comme pourrait en avoir peur M. de Monsoreau?

Bussy comprit le regard de Diane et sourit.

—Monsieur le baron, dit-il, pardonnez-moi, je vous prie, la demande singulière que je vais vous prier de faire, et vous, madame, au nom de l'intention que j'ai de vous rendre service, excusez-moi.

Tous deux attendaient en se regardant.

—Monsieur le baron, reprit Bussy, demandez, je vous prie, à madame de
Monsoreau….

Et il appuya sur ces derniers mots, qui firent pâlir la jeune femme.
Bussy vit la peine qu'il avait faite à Diane et reprit:

—Demandez à votre fille si elle est heureuse du mariage que vous avez commandé et auquel elle a consenti.

Diane joignit les mains et poussa un sanglot. Ce fut la seule réponse qu'elle put faire à Bussy. Il est vrai qu'aucune autre n'eût été aussi positive.

Les yeux du vieux baron se remplirent de larmes, car il commençait à voir que son amitié, peut-être trop précipitée, pour M. de Monsoreau allait se trouver être pour beaucoup dans le malheur de sa fille.

—Maintenant, dit Bussy, il est donc vrai, monsieur, que, sans y être forcé par aucune ruse ou par aucune violence, vous avez donné la main de votre fille à M. de Monsoreau?

—Oui, s'il la sauvait.

—Et il l'a sauvée effectivement. Alors je n'ai pas besoin de vous demander, monsieur, si votre intention est de laisser votre parole engagée?

—C'est une loi pour tous et surtout pour les gentilshommes, et vous devez savoir cela mieux que tout autre, monsieur, de tenir ce qu'on a promis. M. de Monsoreau a, de son propre aveu, sauvé la vie à ma fille, ma fille est donc bien à M. de Monsoreau.

—Ah! murmura la jeune femme, que ne suis-je morte?

—Madame, dit Bussy, vous voyez bien que j'avais raison de vous dire que je n'avais plus rien à faire ici. M. le baron vous donne à M. de Monsoreau, et vous lui avez promis vous-même, au cas où vous reverriez votre père sain et sauf, de vous donner à lui.

—Ah! ne me déchirez pas le coeur, monsieur de Bussy! s'écria madame de Monsoreau en s'approchant du jeune homme; mon père ne sait pas que j'ai peur de cet homme; mon père ne sait pas que je le hais; mon père s'obstine à voir en lui mon sauveur, et moi, moi, que mes instincts éclairent, je m'obstine à dire que cet homme est mon bourreau!

—Diane! Diane! s'écria le baron, il t'a sauvée!

—Oui, s'écria Bussy, entraîné hors des limites où sa prudence et sa délicatesse l'avaient retenu jusque-là, oui; mais, si le danger était moins grand que vous ne le croyiez, si le danger était factice, si, que sais-je? moi! Écoutez, baron, il y a là-dessous quelque mystère qu'il me reste à éclaircir et que j'éclaircirai. Mais ce que je vous proteste, moi, c'est que si j'eusse eu le bonheur de me trouver à la place de M. de Monsoreau, moi aussi j'eusse sauvé du déshonneur votre fille, innocente et belle, et, sur Dieu qui m'entend! je ne lui eusse pas fait payer ce service.

—Il l'aimait, dit M. de Méridor, qui sentait lui-même tout ce qu'avait d'odieux la conduite de M. de Monsoreau, et il faut bien pardonner à l'amour.

—Et moi, donc! s'écria Bussy, est-ce que….

Mais, effrayé de cet éclat qui allait malgré lui s'échapper de son coeur, Bussy s'arrêta, et ce fut l'éclair qui jaillit de ses yeux qui acheva la phrase interrompue sur ses lèvres.

Diane ne la comprit pas moins et mieux encore peut-être que si elle eût été complète.

—Eh bien, dit-elle en rougissant, vous m'avez comprise, n'est-ce pas? Eh bien, mon ami, mon frère, vous avez réclamé ces deux titres, et je vous les donne; eh bien, mon ami, eh bien, mon frère, pouvez-vous quelque chose pour moi?

—Mais le duc d'Anjou! le duc d'Anjou! murmura le vieillard, qui voyait toujours la foudre qui le menaçait gronder dans la colère de l'Altesse royale.

—Je ne suis pas de ceux qui craignent les colères des princes, seigneur Augustin, répondit le jeune homme; et je me trompe fort, ou nous n'avons point cette colère à redouter; si vous le voulez, monsieur de Méridor, je vous ferai, moi, tellement ami du prince, que c'est lui qui vous protégera contre M. de Monsoreau, de qui vous vient, croyez-moi, le véritable danger, danger inconnu, mais certain; invisible, mais peut-être inévitable.