WeRead Powered by ReaderPub
La dame de Monsoreau — ­Tome 1. cover

La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 9: CHAPITRE V
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The novel dramatizes courtly intrigue and a perilous love affair in which a celebrated soldier becomes entangled with a noblewoman, provoking rivalry among royal favorites, jealous suitors, and a sharp-witted jester. A sequence of banquets, masked gatherings, secret meetings, and violent confrontations exposes shifting loyalties and manipulations at court. Through episodes of honor, betrayal, and ambition, the narrative traces how private passion and public power intersect, and how personal choices reverberate into wider conflict for the characters caught between devotion and political calculation.

—Non pas, dit le prince l'arrêtant; profitons de leur départ, au contraire.

—C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme monseigneur peut le voir lui-même, la retraite où ils étaient cachés; les voyez-vous, monseigneur, là-bas dans ce recoin, à l'angle de l'hôtel des Tournelles?

François regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte vérité. Les cinq gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il était évident qu'ils méditaient un projet interrompu par l'arrivée du prince; peut-être même ne se postaient-ils dans cet endroit que pour épier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient effectivement chez le juif Manassès.

—Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que décidez-vous? Je ferai ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent de demeurer.

—Mordieu! dit le prince, c'est cependant fâcheux d'abandonner la partie.

—Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre. J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Altesse que je m'étais informé: la maison est louée pour un an; nous savons que la dame loge au premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons attendre.

—Tu es sûr que la porte avait cédé?

—J'en suis sûr: à la troisième clef que j'ai essayée.

—A propos, l'as-tu refermée?

—La porte?

—Oui.

—Sans doute, monseigneur.

Avec quelque accent de vérité que d'Aurilly eût prononcé cette affirmation, nous devons dire qu'il était moins sûr d'avoir refermé la porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus de doute au prince sur la seconde certitude que sur la première.

—Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas été fâché de savoir moi-même….

—Ce qu'ils font là, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de me tromper; ils sont réunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre elle?

—Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir.

—Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprécie mes craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier prince du sang… l'héritier de la couronne, que tant de gens ont intérêt à ne pas voir hériter.

Ces derniers mots firent une impression telle sur François, qu'il se décida aussitôt à la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugréer contre la disgrâce de cette rencontre et sans se promettre intérieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le désagrément qu'il venait d'en recevoir.

—Soit! dit-il, rentrons à l'hôtel; nous y retrouverons Bussy, qui doit être revenu de ses maudites noces; il aura ramassé quelque bonne querelle et aura tué ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de couchette, et cela me consolera.

—Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, espérons en Bussy. Je ne demande pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus grande confiance en lui.

Et ils partirent.

Ils n'avaient pas tourné l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq compagnons virent apparaître, à la hauteur de la rue Tison, un cavalier enveloppé dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval résonnait sur la terre presque pétrifiée, et, luttant contre cette nuit épaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort pour percer le ciel nuageux et cette atmosphère lourde de neige, argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec précaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui imposait de marcher au pas faisait écumer malgré le froid.

—Cette fois, dit Quélus, c'est lui.

—Impossible! dit Maugiron.

—Pourquoi cela?

—Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitté avec Livarot, d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laissé se hasarder ainsi.

—C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Épernon. Tiens! reconnais-tu son hum! sonore, et sa façon insolente de porter la tête? Il est bien seul.

—Alors, dit d'O, c'est un piège.

—En tout cas, piège ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est lui: Aux épées! aux épées!

C'était en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itinéraire que lui avait tracé Quélus; il avait, comme nous l'avons vu, reçu l'avis de Saint-Luc, et, malgré le tressaillement fort naturel que ces paroles lui avaient fait éprouver, il avait congédié ses trois amis à la porte de l'hôtel Montmorency.

C'était là une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel, lequel disait de lui-même: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas à mon gré un seul héros de l'antiquité que je ne puisse imiter dans tout ce qu'il a fait.

Et puis Bussy avait pensé que peut-être Saint-Luc, qu'il ne comptait pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait l'intérêt inattendu qu'à la position perplexe dans laquelle, lui, Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager à des précautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses adversaires, en admettant qu'il eût des adversaires prêts à l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il avait, aux yeux de ses ennemis eux-mêmes, une réputation de courage qui lui faisait, pour la soutenir au niveau où elle s'était élevée, entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il avait donc renvoyé ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eût fait respecter même d'un escadron. Et seul, les bras croisés dans son manteau, sans autres armes que son épée et son poignard, il se dirigeait vers la maison où l'attendait, non pas une maîtresse, comme on eût pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au même jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitié, et que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite à sa belle Marguerite, promesse à laquelle il n'avait pas manqué une seule fois, allait prendre, la nuit et lui-même, pour ne compromettre personne, au logis du messager.

Il avait fait impunément le trajet de la rue des Grands-Augustins à la rue Saint-Antoine, quand, en arrivant à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, son oeil actif, perçant et exercé, distingua dans les ténèbres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou, moins bien prévenu, n'avait point aperçues d'abord. Il y a d'ailleurs pour le coeur vraiment brave, à l'approche du péril qu'il devine, une exaltation qui pousse à sa plus haute perfection l'acuité des sens et de la pensée.

Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise.

—Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier appel des maîtres. On fait cas de moi, à ce qu'il paraît. Diable! voilà pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons! ce brave Saint-Luc ne m'a point trompé, et, dût-il me trouer le premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de l'avertissement, compagnon.

Et, ce disant, il avançait toujours; seulement, son bras droit jouait à l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main gauche avait détaché l'agrafe.

Ce fut alors que Schomberg cria: Aux épées! et qu'à ce cri répété par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de Bussy.

—Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aiguë, mais tranquille, on veut tuer, à ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bête fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh bien, messieurs, le sanglier va en découdre quelques uns, c'est moi qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas à ma parole.

—Soit! dit Schomberg; mais cela n'empêche pas que tu ne sois un grand malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi à cheval, quand nous t'écoutons à pied.

Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vêtu de satin blanc, sortit du manteau, et étincela comme un éclair d'argent aux rayons de la lune, sans que Bussy pût deviner à quelle intention, si ce n'est à une intention de menace, correspondante au geste qu'il faisait.

Aussi allait-il répondre comme répondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au moment d'enfoncer les éperons dans le ventre de son cheval, il sentit l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui était particulière, et dont il avait déjà donné des preuves dans les nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il était, avait lancé une espèce de coutelas dont la large lame était plus lourde que le manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, était restée dans la plaie comme un couperet dans une branche de chêne.

L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses genoux.

Bussy, toujours préparé à tout, se trouva les deux pieds à terre et l'épée à la main.

—Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez!

Et, comme Schomberg s'approchait, emporté par son courage, et calculant mal la portée de l'épée que Bussy tenait serrée au corps, comme on calcule mal la portée de la dent du serpent roulé en spirale, cette épée et ce bras se détendirent et lui crevèrent la cuisse.

Schomberg poussa un cri.

—Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de décousu déjà. C'était le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait couper, maladroit!

Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec son mouchoir, Bussy eut présenté la pointe de sa longue épée au visage, à la poitrine des quatre autres assaillants, dédaignant de crier, car appeler au secours, c'est-à-dire reconnaître qu'il avait besoin d'aide, était indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il pût s'adosser afin de n'être point pris par derrière, portant dix coups à la minute, et sentant parfois cette molle résistance de la chair qui indique que les coups ont porté. Une fois il glissa et regarda machinalement la terre. Cet instant suffit à Quélus, qui lui porta un coup dans le côté.

—Touché! cria Quélus.

—Oui, dans le pourpoint, répondit Bussy, qui ne voulait pas même avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur.

Et, bondissant sur Quélus, il lia si vigoureusement son épée, que l'arme sauta à dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa victoire, car au même instant d'O, d'Épernon et Maugiron l'attaquèrent avec une nouvelle furie. Schomberg avait bandé sa blessure, Quélus avait ramassé son épée; il comprit qu'il allait être cerné, qu'il n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne profitait pas de cette minute, il allait être perdu.

Bussy fit en arrière un bond qui mit trois pas entre lui et les assaillants; mais quatre épées le rattrapèrent bien vite, et cependant c'était encore trop tard, car Bussy venait, grâce à un autre bond, de s'adosser au mur. Là il s'arrêta, fort comme Achille ou comme Roland, et souriant à cette tempête de coups qui s'abîmaient sur sa tête et cliquetaient autour de lui.

Tout à coup il sentit la sueur à son front et un nuage passa sur ses yeux.

Il avait oublié sa blessure, et les symptômes d'évanouissement qu'il venait d'éprouver la lui rappelaient.

—Ah! tu faiblis! s'écria Quélus redoublant ses coups.

—Tiens! dit Bussy, juges-en.

Et du pommeau de son épée il le frappa à la tempe. Quélus roula sous ce coup de poing de fer.

Puis, exalté, furieux comme le sanglier qui, après avoir tenu tête aux chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'élança en avant. D'O et d'Épernon reculèrent; Maugiron avait relevé Quélus, et le tenait embrassé; Bussy brisa du pied l'épée de ce dernier, taillada d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Épernon. Un instant Bussy fut vainqueur; mais Quélus revint à lui, mais Schomberg, tout blessé qu'il était, rentra en lice, mais quatre épées flamboyèrent de nouveau. Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces pour opérer sa retraite, et recula pas à pas pour regagner son mur. Déjà la sueur glacée de son front, le tintement sourd de ses oreilles, une taie douloureuse et sanglante étendue sur ses yeux, lui annonçaient l'épuisement de ses forces. L'épée ne suivait plus le chemin que lui traçait la pensée obscurcie. Bussy chercha le mur avec sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, à son grand étonnement, le mur céda. C'était une porte entrebâillée. Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce moment suprême. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si violents, que toutes les épées s'écartèrent ou se baissèrent devant lui. Alors il se laissa glisser de l'autre côté de cette porte, et, se retournant, il la poussa d'un violent coup d'épaule. Le pêne claqua dans la gâche. C'était fini, Bussy était hors de danger, Bussy était vainqueur, puisqu'il était sauvé.

Alors, d'un oeil égaré par la joie, il vit à travers le guichet à l'étroit grillage les figures pâles de ses ennemis. Il entendit les coups d'épée furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de rage, des appels insensés. Enfin, tout à coup il lui sembla que la terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-même et alla rouler sur les marches d'un escalier.

Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le silence et l'obscurité du tombeau.

CHAPITRE III

COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE RÊVE DE LA RÉALITÉ.

Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous sa chemise, et de boucler le ceinturon de son épée par-dessus, ce qui avait fait une espèce de bandage à la plaie vive et brûlante d'où le sang s'échappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva là, il avait déjà perdu assez de sang pour que cette perte amenât l'évanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombé.

Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcité par la colère et la souffrance, la vie persistât sous les apparences de l'évanouissement, soit que cet évanouissement cessât pour faire place à une fièvre qui fit place à un second évanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut voir, dans cette heure de rêve ou de réalité, pendant cet instant de crépuscule placé entre l'ombre de deux nuits.

Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpté, avec une tapisserie à personnages et un plafond peint. Ces personnages, dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mystérieux. Entre les deux fenêtres, un portrait de femme était placé, éclatant de lumière; seulement il semblait à Bussy que le cadre de ce portrait n'était autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, fixé sur son lit comme par un pouvoir supérieur, privé de tous ses mouvements, ayant perdu toutes ses facultés, excepté celle de voir, regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques colères de ceux qui portaient des épées. Avait-il déjà vu ces personnages ou les voyait-il pour la première fois? C'est ce qu'il ne pouvait préciser, tant sa tête était alourdie.

Tout à coup la femme du portrait sembla se détacher du cadre, et une adorable créature, vêtue d'une longue robe de laine blanche, comme celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses épaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils veloutés, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on pût voir circuler le sang qui la teintait de rose, s'avança vers lui. Cette femme était si prodigieusement belle, ses bras étendus étaient si attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter à ses pieds. Mais il semblait retenu à son lit par des liens pareils à ceux qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dédaigneuse de la terre, l'âme immatérielle monte au ciel.

Cela le força de regarder le lit sur lequel il était couché, et il lui sembla que c'était un de ces lits magnifiques, sculptés sous François 1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broché d'or.

A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond cessèrent d'occuper Bussy. La femme du portrait était tout pour lui, et il cherchait à voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il lui en dérobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage mystérieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses regards, il se mit à lui adresser un compliment en vers comme il les faisait, c'est-à-dire couramment.

Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard.

Bussy sentit la colère lui monter à la tête, et il entra dans une telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eût eu la liberté de ses mouvements, il se fût certes jeté sur lui; il est même juste de dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible.

Comme il s'efforçait vainement de se détacher du lit auquel il semblait enchaîné, le nouveau venu parla.

—Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrivé?

—Oui, maître, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de
Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant ôter votre bandeau.

Bussy fit un effort pour voir si la femme à la douce voix était bien la même que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il n'aperçut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui venait, selon l'invitation qui lui en avait été faite, d'ôter son bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards effarés.

—Au diable l'homme! pensa Bussy.

Et il essaya de formuler sa pensée par la parole ou par le geste, mais l'un lui fut aussi impossible que l'autre.

—Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du lit, vous êtes blessé, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous allons essayer de vous raccommoder.

Bussy voulut répondre; mais il comprit que cela était chose impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacée, et les extrêmes bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent été traversés par cent mille épingles.

—Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et un accent de douloureux intérêt qui fit venir les larmes aux yeux de Bussy la voix douce qui avait déjà parlé, et que le blessé reconnut pour être celle de la dame du portrait.

—Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, répliqua le jeune homme; en attendant il est évanoui.

Ce fut là tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre comme le froissement d'une robe qui s'éloignait. Puis il crut sentir quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui restait d'éveillé en lui acheva de s'évanouir.

Plus tard il fut impossible à Bussy de fixer la durée de cet évanouissement.

Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur son visage; des voix rauques et discordantes écorchaient son oreille, il ouvrit les yeux pour voir si c'étaient les personnages de la tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans l'espérance que le portrait serait toujours là, il tourna la tête de tous côtés. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. Quant au portrait, il avait complètement disparu. Bussy n'avait à sa droite qu'un homme vêtu de gris avec un tablier blanc retroussé à la ceinture et taché de sang; à sa gauche, qu'un moine genovéfain, qui lui soulevait la tête, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant des prières.

L'oeil errant de Bussy s'attacha bientôt à une masse de pierres qui se dressait devant lui, et monta jusqu'à la plus grande hauteur de ces pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon flanqué de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et froid, légèrement doré par le soleil levant.

Bussy était purement et simplement dans la rue, ou plutôt sur le rebord d'un fossé, et ce fossé était celui du Temple.

—Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en donner en ouvrant les fenêtres, et j'eusse été mieux sur mon lit de damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma poche, à moins que vous ne vous soyez déjà payés vous-mêmes, ce qui serait prudent, quelque vingt écus d'or; prenez, mes amis, prenez.

—Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine de vous apporter, et vous étiez là, bien véritablement là. Nous vous y avons trouvé, en passant au point du jour.

—Ah! diable! dit Bussy; et le jeune médecin y était-il?

Les assistants se regardèrent.

—C'est un reste de délire, dit le moine en secouant la tête. Puis, revenant à Bussy:

—Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous confesser.

Bussy regarda le moine d'un air effaré.

—Il n'y avait pas de médecin, pauvre cher jeune homme, dit la vieille. Vous étiez là, seul, abandonné, froid comme un mort. Voyez, il y a un peu de neige, et votre place est dessinée en noir sur la neige.

Bussy jeta un regard sur son côté endolori, se rappela avoir reçu un coup d'épée, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir à la même place, fixé sur la plaie par le ceinturon de son épée.

—C'est singulier, dit-il.

Déjà, profitant de la permission qu'il leur avait donnée, les assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations pitoyables à son endroit.

—Là, dit-il quand le partage fut achevé, c'est fort bien, mes amis.
Maintenant, conduisez-moi à mon hôtel.

—Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous pouvez monter.

—Est-ce vrai? dit Bussy.

—C'est la vérité du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval sommes à votre service, mon gentilhomme.

—C'est égal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser.

—Comment vous appelez-vous? demanda Bussy.

—Je m'appelle frère Gorenflot, répondit le moine.

—Eh bien, frère Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son derrière, j'espère que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon père, au plus pressé. J'ai froid, et je voudrais être à mon hôtel pour me réchauffer.

—Et comment s'appelle votre hôtel?

—Hôtel de Bussy.

—Comment! s'écrièrent les assistants, hôtel de Bussy!

—Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

—Vous êtes donc des gens de M. de Bussy.

—Je suis M. de Bussy lui-même.

—Bussy! s'écria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le fléau des mignons… Vive Bussy!

Et le jeune homme, enlevé sur les épaules de ses auditeurs, fut reporté en triomphe en son hôtel, tandis que le moine s'en allait comptant sa part des vingt écus d'or, secouant la tête et murmurant:

—Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'étonne plus qu'il n'ait pas voulu se confesser.

Une fois rentré dans son hôtel, Bussy fit appeler son chirurgien ordinaire, lequel trouva la blessure sans conséquence.

—Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas été pansée?

—Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, après tout, elle paraisse bien fraîche.

—Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donné le délire?

—Certainement.

—Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages portant des fleurs et des piques, ce plafond à fresques, ce lit sculpté et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux fenêtres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce médecin qui jouait à Colin-Maillard, et à qui j'ai failli crier casse-cou, ce serait donc du délire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec les mignons? Où me suis-je donc battu, déjà? Ah! oui, c'est cela. C'était près de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adossé à un mur; ce mur, c'était une porte, et cette porte a cédé heureusement. Je l'ai refermée à grand'peine, je me suis trouvé dans une allée. Là, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment où je me suis évanoui. Ou bien ai-je rêvé, maintenant? voici la question. Ah! et mon cheval, à propos? On doit avoir retrouvé mon cheval mort sur la place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un.

Le docteur appela un valet.

Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutilé, s'était traîné jusqu'à la porte de l'hôtel, et qu'on l'avait trouvé là, hennissant, à la pointe du jour. Aussitôt l'alarme s'était répandue dans l'hôtel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maître, s'étaient mis à sa recherche, et la plupart d'entre eux n'étaient pas encore rentrés.

—Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi à l'état de rêve, et c'en était un en effet. Quelle probabilité y a-t-il qu'un portrait se détache de son cadre pour venir converser avec un médecin qui a les yeux bandés? C'est moi qui suis un fou. Et cependant, quand je me le rappelle, ce portrait était bien charmant. Il avait….

Bussy se mit à détailler le portrait, et, à mesure qu'il en repassait tout les détails dans sa mémoire, un frisson voluptueux, ce frisson de l'amour qui réchauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours sur sa poitrine brûlante.

—Et j'aurais rêvé tout cela! s'écria Bussy, tandis que le docteur posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne fait pas de pareils rêves.—Récapitulons.

Et Bussy se mit à répéter pour la centième fois:

—J'étais au bal; Saint-Luc m'a prévenu qu'on devait m'attendre du côté de la Bastille. J'étais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je les ai renvoyés. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Châtelet, etc., etc. A l'hôtel des Tournelles, j'ai commencé d'apercevoir les gens qui m'attendaient. Ils se sont rués sur moi, m'ont estropié mon cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entré dans une allée; je me suis trouvé mal, et puis… ah! voilà! c'est cet et puis qui me tue; il y a une fièvre, un délire, un rêve, après cet et puis. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouvé sur le talus des fossés du Temple, où un moine genovéfain a voulu me confesser.—C'est égal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy après un silence d'un instant, qu'il employa encore à rappeler ses souvenirs. Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours pour cette égratignure, comme j'ai fait pour la dernière?

—C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda le chirurgien.

—Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent dans les jambes.

—Faites quelques pas.

Bussy sauta à bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait avancé en faisant assez allègrement le tour de sa chambre.

—Cela ira, dit le médecin, pourvu que vous ne montiez pas à cheval et que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour.

—A la bonne heure! s'écria Bussy, voilà un médecin! cependant j'en ai vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravée là, et, si je le rencontre jamais, je le reconnaîtrai, j'en réponds.

—Mon cher seigneur, dit le médecin, je ne vous conseille pas de le chercher; on a toujours un peu de fièvre après les coups d'épée; vous devriez cependant savoir cela, vous qui êtes à votre douzième.

—Oh! mon Dieu! s'écria tout à coup Bussy, frappé d'une idée nouvelle, car il ne songeait qu'au mystère de sa nuit, est-ce que mon rêve aurait commencé au delà de la porte, au lieu de commencer en deçà? Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allée et d'escalier qu'il n'y avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces brigands-là, me croyant tué, m'auraient porté tout bellement jusqu'aux fossés du Temple, afin de dépister quelque spectateur de la scène? Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement rêvé le reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procuré le rêve qui m'agite, qui me dévore, qui me tue, je fais serment de les éventrer tous jusqu'au dernier!

—Mon cher seigneur, dit le médecin, si vous voulez vous guérir promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi.

—Excepté cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans écouter ce que lui disait le docteur. Celui-là, c'est autre chose; il s'est conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma première visite.

—Seulement, pas avant ce soir, à cinq heures, dit le médecin.

—Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et de demeurer seul.

—Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous êtes en toutes choses un singulier malade, agissez à votre guise, monseigneur; je ne vous recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un autre coup d'épée avant que celui-là soit guéri.

Bussy promit au médecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, s'étant fait habiller, il appela sa litière et se fit porter à l'hôtel Montmorency.

CHAPITRE IV

COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, AVAIT PASSÉ SA NUIT DE NOCES.

C'était un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantôme, son cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizième siècle. Nul homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquêtes. Les rois et les princes avaient brigué son amitié. Les reines et les princesses lui avaient envoyé leurs plus doux sourires. Bussy avait succédé à la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la bonne reine, au coeur tendre, qui, après la mort du favori dont nous avons écrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que Henri, son mari, s'en était ému, lui qui ne s'émouvait guère de ces sortes de choses, et que le duc François ne lui eût jamais pardonné l'amour de sa soeur, si cet amour n'eût acquis Bussy à ses intérêts. Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour à cette ambition sourde et irrésolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits.

Mais, au milieu de tous les succès de guerre, d'ambition et de galanterie, Bussy était demeuré ce que peut être une âme inaccessible à toute faiblesse humaine, et celui-là qui n'avait jamais connu la peur n'avait jamais non plus, jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-même, était vierge et pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touché et qui sort de la mine où il a mûri sous le regard du soleil. Aussi n'y avait-il point dans ce coeur place pour les détails de pensée qui eussent fait de Bussy un empereur véritable. Il se croyait digne d'une couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de comparaison.

Henri III lui avait fait offrir son amitié, et Bussy l'avait refusée, disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis encore; que par conséquent semblable condition ne lui convenait pas. Henri III avait dévoré en silence cet affront, aggravé par le choix qu'avait fait Bussy du duc François pour son maître. Il est vrai que le duc François était le maître de Bussy comme le bestiaire est le maître du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le mange. Tel était ce Bussy que François poussait à soutenir ses querelles particulières. Bussy le voyait bien, mais le rôle lui convenait.

Il s'était fait une théorie à la manière de la devise des Rohan, qui disaient: «Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.» Bussy se disait:—Je ne puis être roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et veut l'être, je serai roi de M. le duc d'Anjou.

Et, de fait, il l'était.

Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy redoutable, ils coururent prévenir M. de Brissac.

—M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tête aux rideaux de la portière.

—Non, monsieur, fit le concierge.

—Où le trouverai-je?

—Je ne sais, monsieur, répondit le digne serviteur. On est même fort inquiet à l'hôtel. M. de Saint-Luc n'est pas rentré depuis hier.

—Bah! fit Bussy tout émerveillé.

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

—Mais madame de Saint-Luc?

—Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose.

—Elle est à l'hôtel?

—Oui.

—Prévenez donc madame de Saint-Luc que je serais charmé si j'obtenais d'elle la permission de lui présenter mes respects.

Cinq minutes après, le messager revint dire que madame de Saint-Luc recevrait avec grand plaisir M. de Bussy.

Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; Jeanne de Cossé était venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu de la salle d'honneur. Elle était fort pâle, et ses cheveux, noirs comme l'aile du corbeau, donnaient à cette pâleur le ton de l'ivoire jauni; ses yeux étaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eût suivi sur sa joue le sillon argenté d'une larme récente. Bussy, que cette pâleur avait d'abord fait sourire et qui préparait un compliment de circonstance à ces yeux battus, s'arrêta dans son improvisation à ces symptômes de véritable douleur.

—Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgré toute la crainte que votre présence me fait éprouver.

—Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne peut-elle vous annoncer un malheur?

—Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le.

—Entre moi et M. de Saint-Luc? répéta Bussy étonné.

—Oui, il m'a éloignée pour vous parler. Vous êtes au duc d'Anjou, il est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquiétude. Il est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. Confessez-moi la vérité. Qu'est-il arrivé à M. de Saint-Luc?

—Madame, dit Bussy, voilà, en vérité, qui est merveilleux. Je m'attendais à ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma blessure, et c'est moi que l'on interroge.

—M. de Saint-Luc vous a blessé, il s'est battu! s'écria Jeanne. Ah! vous voyez bien….

—Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main que je suis blessé. Il y a même plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-même a dû vous dire que nous étions maintenant comme Damon et Pythias!

—Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu?

—Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge était donc vrai?

—Que vous disait-il?

—Que M. de Saint-Luc n'était pas rentré depuis hier onze heures.
Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari?

—Hélas! non.

—Mais où peut-il être?

—Je vous le demande.

—Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait de ce qui était arrivé, c'est fort drôle.

La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand étonnement.

—Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultés. Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites.

Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est à-dire l'ordre donné par Henri III à Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du Louvre, et la réponse des gardes, à laquelle, en effet, aucun retour n'avait succédé.

—Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends.

—Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne.

—Oui: Sa Majesté a emmené Saint-Luc au Louvre, et, une fois entré,
Saint-Luc n'a pas pu en sortir.

—Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir?

—Ah! dame! dit Bussy embarrassé, vous me demandez de dévoiler les secrets d'État.

—Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allée, au Louvre, mon père aussi.

—Eh bien?

—Eh bien, les gardes nous ont répondu qu'ils ne savaient ce que nous voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait être rentré au logis.

—Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy.

—Vous croyez?

—J'en suis sûr, et si vous voulez vous en assurer de votre côté….

—Comment?

—Par vous-même.

—Le puis-je donc?

—Certainement.

—Mais j'aurais beau me présenter au palais, on me renverra comme on a déjà fait, avec les mêmes paroles qu'on m'a déjà dites. Car, s'il y était, qui empêcherait que je ne le visse?

—Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je.

—Pourquoi faire?

—Pour voir Saint-Luc.

—Mais enfin s'il n'y est pas?

—Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi.

—C'est étrange.

—Non, c'est royal.

—Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous?

—Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc.

—Vous me confondez.

—Venez toujours.

—Comment l'entendez-vous? Vous prétendez que la femme de Saint-Luc ne peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous!

—Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux mener là … Une femme! fi donc!

—Alors, vous me raillez… et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel à vous!

—Eh! non, chère dame, écoutez: vous avez vingt ans, vous êtes grande, vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambrée, vous ressemblez à mon plus jeune page… comprenez-vous… ce joli garçon à qui le drap d'or allait si bien hier soir?

—Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'écria Jeanne en rougissant.

—Écoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose.
C'est à prendre ou à laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites?

—Oh! je donnerais tout au monde pour cela.

—Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez rien à donner, moi!

—Oui… mais….

—Oh! je vous ai dit de quelle façon.

—Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, prévenez ce jeune garçon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui enverrai une de mes femmes.

—Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que je destine à ces drôles pour le premier bal de la reine mère. Celui que je croirai le plus assorti à votre taille, je vous l'enverrai; puis vous me rejoindrez à un endroit convenu; ce soir, rue Saint-Honoré, près de la rue des Prouvelles, par exemple, et de là….

—De là?

—Eh bien, de là nous irons au Louvre ensemble.

Jeanne se mit à rire et tendit la main à Bussy.

—Pardonnez-moi mes soupçons, dit-elle.

—De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre obligé.

Et, prenant congé de la jeune femme, il retourna chez lui faire les préparatifs de la mascarade.

Le soir, à l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrèrent à la hauteur de la barrière des Sergents. Si la jeune femme n'eût pas porté le costume de son page, Bussy ne l'eût pas reconnue. Elle était adorable sous son déguisement. Tous deux, après avoir échangé quelques paroles, s'acheminèrent vers le Louvre.

A l'extrémité de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils rencontrèrent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et leur barrait le passage.

Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, à son cheval pie et au manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter.

—Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous étiez embarrassé, mon beau page, de savoir comment vous pourriez pénétrer dans le Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une triomphale entrée.

—Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou.

L'appel traversa l'espace, et, malgré le piétinement des chevaux et le chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince.

Le prince se retourna.

—Toi, Bussy! s'écria-t-il tout enchanté; je te croyais blessé à mort, et j'allais à ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle.

—Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans même remercier le prince de cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de personne, excepté la mienne. En vérité, monseigneur, vous me fourrez dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses positions. Hier, à ce bal de Saint-Luc, c'était un véritable coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps.

—Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en ferai compter les gouttes.

—Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberté ordinaire, et vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lèvres trop serrées pour cela.

—Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras.

—Que verrai-je, monseigneur?

—Tu verras comme je vais parler à mon frère.

—Écoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour les mignons, cela.

—Sois tranquille, j'ai pris la chose à coeur.

—Me promettez-vous que la réparation sera belle?

—Je te promets que tu seras content. Tu hésites encore, je crois?

—Monseigneur, je vous connais si bien!

—Viens, te dis-je. On en parlera.

—Voilà votre affaire toute trouvée, glissa Bussy à l'oreille de la comtesse. Il va y avoir entre ces bons frères, qui s'exècrent, une esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez votre Saint-Luc.

—Eh bien, demanda le duc, te décides-tu, et faut-il que je t'engage ma parole de prince?

—Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger.

Et Bussy alla prendre son rang près du prince, tandis que le nouveau page, suivant son maître au plus près, marchait immédiatement derrière lui.

—Te venger! non, non, dit le prince, répondant à la menace de Bussy, ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me charge de la vengeance. Écoute, ajouta-t-il à voix basse, je connais les assassins.

—Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en informer?

—Je les ai vus.

—Comment cela? dit Bussy étonné.

—Où j'avais affaire moi-même, à la porte Saint-Antoine; ils m'ont rencontré, et ont failli me tuer à ta place. Ah! je ne me doutais pas que ce fût toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela….

—Eh bien, sans cela?….

—Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en laissant la menace en suspens.

—Non, monseigneur, dit Bussy, j'étais seul, et vous, monseigneur?

—Moi, j'étais avec Aurilly, et pourquoi étais-tu seul?

—Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont donné.

—Et ils t'ont blessé? demanda le prince avec sa rapidité à répondre par une feinte aux coups qu'on lui portait.

—Écoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai un joli coup d'épée tout au travers du flanc.

—Ah! les scélérats! s'écria le prince; Aurilly me le disait bien, qu'ils avaient de mauvaises idées.

—Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embûche! comment, vous étiez avec Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'épée que du luth! comment, il a dit à Votre Altesse que ces gens-là avaient de mauvaises pensées, vous étiez deux, et ils n'étaient que cinq, et vous n'avez pas guetté pour prêter main forte?

—Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embûche était dressée.

—Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les amis du roi Henri III, vous avez cependant bien dû songer qu'ils en voulaient à quelque ami à vous. Or, comme il n'y a guère que moi qui aie le courage d'être votre ami, il n'était pas difficile de deviner que c'était à moi qu'ils en voulaient.

—Oui, peut-être as-tu raison, mon cher Bussy, dit François, mais je n'ai pas songé à tout cela.

—Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eût trouvé que ce mot pour exprimer tout ce qu'il pensait de son maître.

On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reçu au guichet par le capitaine et les concierges. Il y avait consigne sévère; mais, comme on le pense bien, cette consigne n'était pas pour le premier du royaume après le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du pont-levis avec toute sa suite.

—Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise solennelle; moi je vais dire deux mots à quelqu'un.

—Tu me quittes, Bussy? dit avec inquiétude le prince, qui avait un peu compté sur la présence de son gentilhomme.

—Il le faut; mais que cela n'empêche; soyez tranquille, au fort du tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je n'arriverai pas.

Puis, profitant de l'entrée du duc dans la grande salle, il se glissa, suivi de Jeanne, dans les appartements.

Bussy connaissait le Louvre comme son propre hôtel. Il prit un escalier dérobé, deux ou trois corridors solitaires, et arriva à une espèce d'antichambre.

—Attendez-moi ici, dit-il à Jeanne.

—Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayée.

—Il le faut, répondit Bussy; je dois vous éclairer le chemin et vous ménager les entrées.

CHAPITRE V

COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE N'AVAIT PASSÉ LA PREMIÈRE.

Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, était devenu la chambre à coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommodé à son usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poète, avait dans cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et des étaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bénis par le pape, des sachets parfumés venant d'Orient et une collection des plus belles épées d'escrime qui se pussent voir.

Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque son frère lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi que près de la chambre du roi était l'appartement de la nourrice de Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III était un prince très changeant dans ses amitiés, cet appartement avait été successivement occupé par Saint-Mégrin, Maugiron, d'O, d'Épernon, Quélus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'être, selon la pensée de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, éprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlevé le jeune homme à sa femme.

C'est qu'a Henri III, organisation étrange, prince futile, prince profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'à Henri III, toujours ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumière, les caquetages, la prière ou la débauche. Aussi Henri III est-il à peu près le seul personnage de ce caractère que nous retrouvions dans notre monde moderne.

Henri III, l'hermaphrodite antique, était destiné à voir le jour dans quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son règne devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies inconnues, entre Néron et Héliogabale.

Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la nourrice, alla frapper à l'antichambre commune aux deux appartements.

Le capitaine des gardes vint ouvrir.

—M. de Bussy! s'écria l'officier étonné.

—Oui, moi même, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi désire parler à M. de Saint-Luc.

—Fort bien, répondit le capitaine; qu'on prévienne M. de Saint Luc que le roi veut lui parler.

A travers la porte restée entr'ouverte Bussy décocha un regard au page.

Puis, se retournant vers M. de Nancey:

—Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy.

—Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se rendre à la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou.

—Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au capitaine des gardes.

—Bien volontiers, répondit le capitaine.

—Entrez, Jean, dit Bussy à la jeune femme; et de la main il lui montra l'embrasure d'une fenêtre dans laquelle elle alla se réfugier.

Elle y était blottie à peine que Saint-Luc entra. Par discrétion, M. de Nancey se retira hors de la portée de la voix.

—Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la mine renfrognée. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy.

—Moi-même, cher Saint-Luc, et avant tout….

Il baissa la voix.

—Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu.

—Ah! dit Saint-Luc, c'était tout naturel, et il me répugnait de voir assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tué.

—Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-là, c'est énorme.

—Comment cela?

—Oui, j'en ai été quitte pour un joli coup d'épée que j'ai rendu avec usure, je crois, à Schomberg et à d'Épernon. Quant à Quélus, il doit remercier les os de son crâne. C'est un des plus durs que j'aie encore rencontrés.

—Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit
Saint-Luc en bâillant à se démonter la mâchoire.

—Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, à ce qu'il paraît?

—Royalement, c'est tout dire.

—Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en vaut un autre.

—Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup d'épée; c'est plus long, mais c'est plus sûr.

—Pauvre comte! dit Bussy, vous êtes donc prisonnier, comme je m'en doutais?

—Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prétend qu'il n'y a que mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de brutalités que son bouffon.

—Eh bien, voyons: ne puis-je pas à mon tour, comme je vous l'offrais, vous rendre un service?

—Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutôt chez le maréchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui doit être fort inquiète et qui trouve certainement ma conduite des plus étranges.

—Que lui dirai-je?

—Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-à-dire que je suis prisonnier, consigné au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de l'amitié comme Cicéron qui a écrit là-dessus, et de la vertu comme Socrate qui l'a pratiquée.

—Et que lui répondez-vous? demanda Bussy en riant.

—Morbleu! je lui réponds qu'à propos d'amitié, je suis un ingrat, et à propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empêche pas qu'il s'obstine et qu'il me répète en soupirant: «Ah! Saint-Luc, l'amitié n'est donc qu'une chimère! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un nom!» Seulement, après l'avoir dit en français, il le redit en latin et le répète en grec.

A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la moindre attention, poussa un éclat de rire.

—Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. Bis repetita placent, à plus forte raison, ter. Mais est-ce là tout ce que je puis faire pour vous?

—Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur.

—Alors, c'est fait.

—Comment cela?

—Je me suis douté de tout ce qui est arrivé, et j'ai d'avance tout dit à votre femme.

—Et qu'a-t-elle répondu?

—Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un coup d'oeil du côté de l'embrasure de la fenêtre, j'espère qu'elle se sera enfin rendue à l'évidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque chose de difficile, d'impossible même; il y aura plaisir à entreprendre cela.

—Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de mes fenêtres; je monterai en croupe derrière vous, et vous me conduirez près de ma femme. Libre à vous de continuer après, si bon vous semble, votre voyage vers la lune.

—Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener l'hippogriffe à votre femme, et que votre femme vienne vous trouver.

—Ici?

—Oui, ici.

—Au Louvre?

—Au Louvre même. Est-ce que ce ne serait pas plus drôle encore, dites?

—Oh! mordieu! je crois bien.

—Vous ne vous ennuierez plus?

—Non, ma foi.

—Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit?

—Demandez à Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui ai proposé trois coups d'épée. Ce coquin s'est fâché que c'était à crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcillé, moi. Mais je crois que si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je m'en ferai tuer.

—Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bière que vous ne vous ennuyez dans votre prison, allez.

—Ma foi, je n'en sais rien.

—Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page?

—A moi?

—Oui, un garçon merveilleux.

—Merci, dit Saint-Luc, je déteste les pages. Le roi, m'a offert de faire venir celui des miens qui m'agréait le plus, et j'ai refusé. Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici ce qu'on fit à Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-même le programme du costume.

—Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours.

—Bussy, dit Saint-Luc dépité, ce n'est pas bien à vous de me railler ainsi.

—Laissez moi faire.

—Mais non.

—Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut.

—Mais non, non, non, cent fois non!

—Holà! page, venez ici.

—Mordieu! s'écria Saint-Luc.

Le page quitta sa fenêtre, et vint tout rougissant.

—Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupéfait de reconnaître Jeanne sous la livrée de Bussy.

—Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer?

—Non, vrai Dieu! non, s'écria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi qui vous dois une amitié éternelle!

—Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous regarde.

—C'est vrai, dit celui-ci.

Et, après avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en arrière.

En effet, M. de Nancey, étonné de la pantomime par trop expressive de Saint-Luc, commençait à prêter l'oreille, quand un grand bruit, venant de la galerie vitrée, le fit sortir de sa préoccupation.

—Ah! mon Dieu! s'écria M. de Nancey, voilà le roi qui querelle quelqu'un, ce me semble.

—Je le crois, en effet, répliqua Bussy jouant l'inquiétude; serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu?

Le capitaine des gardes assura son épée à son côté, et partit dans la direction de la galerie où, en effet, le bruit d'une vive discussion perçait voûtes et murailles.

—Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se retournant vers Saint-Luc.

—Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

—Il y a que M. d'Anjou et le roi se déchirent en ce moment, et que, comme ce doit être un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sûreté ce beau page que je vous donne; est-ce possible?

—Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'était pas, il faudrait bien que cela le devînt, mais heureusement j'ai fait le malade, je garde la chambre.

—En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos prières.

Et Bussy, tout joyeux d'avoir joué ce mauvais tour à Henri III, sortit de l'antichambre et gagna la galerie où le roi, rouge de colère, soutenait au duc d'Anjou, pâle de rage, que, dans la scène de la nuit précédente, c'était Bussy qui était le provocateur.

—Je vous affirme, sire, s'écriait le duc d'Anjou, que d'Épernon,
Schomberg, d'O, Maugiron et Quélus l'attendaient à l'hôtel des
Tournelles.

—Qui vous l'a dit?

—Je les ai vus moi-même, sire, de mes deux yeux vus.

—Dans l'obscurité, n'est-ce pas? la nuit était noire comme l'intérieur d'un four.

—Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus.

—A quoi donc? aux épaules?

—Non, sire, à la voix.

—Ils vous ont parlé?

—Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont chargé.

—Vous?

—Oui, moi.

—Et qu'alliez vous faire à la porte Saint-Antoine?

—Que vous importe?

—Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui.

—J'allais chez Manassès.

—Chez Manassès, un juif!

—Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur.

—Je vais où je veux, je suis le roi.

—Ce n'est pas répondre, c'est assommer.

—D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a été le provocateur.

—Bussy?

—Oui.

—Où cela?

—Au bal de Saint-Luc.

—Bussy a provoqué cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais
Bussy n'est pas fou.

—Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. D'ailleurs, il en était bien capable, puisque, malgré tout ce que vous dites, il a blessé Schomberg à la cuisse, d'Épernon au bras, et presque assommé Quélus.

—Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parlé de cela, je lui en ferai mon compliment.