—Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.
—Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et qui paraissait le connaître si bien.
—Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve.
—Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé.
—Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon.
—Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.
Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur.
—Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, les papiers, ou pas d'absolution.
—Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot.
—Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne voulez donc pas vous confesser, vous?
Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un sifflement qui ressemblait fort à un râle.
—Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au point de m'empêcher de t'étrangler.
Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur.
Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le repousser violemment loin de lui.
Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au milieu de la chambre.
Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était retombé sur son fauteuil.
—C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou tu vas mourir!
Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation.
—Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie que cette prétendue agonie?
—Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais de répondre.
—Répondre à quoi?
—A ce que je te vais demander.
—Faites.
—Qui es-tu?
—Vous le voyez bien, dit le moine.
—Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus fort.
—Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je vous réponde, vous ne saurez rien du tout.
—Tu as raison, ton nom?
—Frère Gorenflot.
—Tu es donc un vrai moine?
—Comment, un vrai moine? je le crois bien.
—Pourquoi te trouves-tu à Lyon?
—Parce que je suis exilé.
—Qui t'a conduit dans cet hôtel?
—Le hasard.
—Depuis combien de jours y es-tu?
—Depuis seize jours.
—Pourquoi m'espionnais-tu?
—Je ne vous espionnais pas.
—Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers?
—Parce qu'on me l'avait dit.
—Qui te l'avait dit?
—Celui qui m'a envoyé vers vous.
—Qui t'a envoyé vers moi?
—Voilà ce que je ne puis dire.
—Et ce que tu me diras cependant.
—Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.
—Et moi je tue.
Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée de l'avocat.
—Son nom? dit celui-ci.
—Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.
—Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers moi?…
—C'est….
Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié.
—Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied.
—Ma foi, tant pis! c'est Chicot.
—Le fou du roi?
—Lui-même!
—Et où est-il?
—Me voilà! dit une voix.
Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue à la main.
CHAPITRE VII
COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN AVEC SON ÉPÉE.
Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.
Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée de l'avocat.
—A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la rescousse, on m'égorge.
—Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?
—Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.
—Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon.
Puis, se retournant vers le moine:
—Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme.
David essaya de ricaner avec mépris.
—Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.
Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était en entrant.
Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme, poussa le verrou.
David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres.
—Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal.
David se mit à rire.
—La plaisanterie est bonne, dit-il.
—Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en cette chambre, maître Nicolas?
—Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de
Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre.
—Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous a remise tout à l'heure.
David pâlit.
—Quelle généalogie? dit-il.
—Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de
Charlemagne en droite ligne.
—Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais seulement bouffon, moi?
—Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon pour en rire.
—Me faire pendre!
—Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes.
—Et comment vous y prendrez-vous pour cela?
—Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.
—Vous?
—Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante; mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus que le visa de Sa Sainteté.
—Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et mordant ses lèvres avec colère.
—Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis, enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître, cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon; je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors, cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant, voulez-vous l'arranger, la chose?
—Et de quelle façon?
—De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un in manus pour vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David, vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi, rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.
—Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas
David.
—Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur David?
—De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée.
—Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est incrusté dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi, tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme, sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non, tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune.
Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat; pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de coeur n'amollit sa main crispée sur l'épée.
—Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David.
Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue l'avocat.
Celui-ci fit un bond en avant.
—Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt!
—Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon, en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons, remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous vouliez saigner mon ami Gorenflot.
Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing.
Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer.
Il fit un pas de retraite.
—Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh bien, encore une fois, les papiers.
David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier, quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de retraite de l'avocat.
—Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant.
Et il fit un pas en avant.
Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça la moitié de sa rapière dans la gorge.
—Voilà le coup, dit Chicot.
David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en crachant une gorgée de sang.
Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il est, le serpent peut encore se redresser et mordre.
Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son lit comme pour défendre encore son secret.
—Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire, comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes papiers, et voilà que tu me l'apprends.
Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie, Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux.
Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant aussitôt, rendait le dernier soupir.
Chicot parcourut d'abord d'un oeil étincelant de joie et d'orgueil le parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy.
Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis son avènement au trône, avait écrit au bas:
Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit.
—Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi très-chrétien.
Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui s'appuyait sur sa poitrine.
Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle, et, rouvrant la porte, appela Gorenflot.
Gorenflot entra.
—Comme vous êtes pâle! dit le moine.
—Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé quelque émotion.
—Il est donc mort? demanda Gorenflot.
—Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot.
—Il se portait si bien tout à l'heure!
—Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et, comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers.
—Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur.
—Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien.
—Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur.
—Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps.
—Pourquoi faire?
C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle.
—Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les prisons de la ville comme meurtrier.
—Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait m'étrangler.
—Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire un mauvais parti.
—Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine.
—D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un official un peu coriace.
—Jésus! murmura le moine.
—Faites donc ce que je vous dis, compère.
—Que faut-il que je fasse?
—Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui fait le coin de la rue?
—Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir, dit Gorenflot montrant son oeil cerclé de noir.
—Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner d'explication à personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise, vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez votre cheval; et vous reprendrez Panurge.
—Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir, je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment vivrai-je?
—Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez.
Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large main du moine.
—Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale du royaume, puis la ville est hospitalière.
—Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage point à me suivre.
—Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot résigné.
—A la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère.
Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le prenant à part:
—Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand événement s'est passé dans votre maison.
—Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc?
—Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable hanteur de huguenots…
—Eh bien?
—Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome.
—Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit.
—Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le conspirateur ne se doutait pas dans quel but.
—Et dans quel but l'envoyait-il?
—Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le saurez.
—Holà! vous m'effrayez.
—Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le pape.
Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux.
Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau, et était entré dans la chambre de Nicolas David.
Il y trouva Gorenflot en prières.
Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait reçues, releva les couvertures.
La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le corps était déjà froid.
—Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en faisant un signe d'intelligence à Gorenflot.
—Amen! répondit le moine.
Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la croyait morte.
CHAPITRE VIII
COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT MORTE.
Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés.
La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs absentes.
Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes nues sous leurs longues robes de pénitents.
La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité, s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand les deux tuniques en sortirent.
Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil moment.
Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs, mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.
Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits dont il était couvert.
Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de reproche et de dépit.
Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait autour de lui.
Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy!
—Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé d'important depuis qu'il l'avait quitté.
—Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé?
—Pourquoi cela, monseigneur?
—Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à
Chartres les chemises de Notre-Dame.
—Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite.
—Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?
—Probablement parce que la chose était impossible.
—Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as disparu?
—C'est justement de cela que j'ai à vous parler.
—Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église?
—Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche.
—Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à mon logis.
—J'y compte bien, monseigneur.
En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses femmes, était occupée à en faire autant.
Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la terre.
Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la cathédrale.
Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy.
—Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie, tandis que votre roi prend la bure et la serge?
—Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux siennes, j'étais resté à Paris.
Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine au gentilhomme de son frère, et il passa outre.
Bussy laissa passer le roi sans sourciller.
—Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?
—Quoi?
—Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à ton excuse?
—Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme.
—Eh bien?
—Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela.
—Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.
Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église, prenant le prince à part.
—Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.
—Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre.
—Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez pas, j'en suis sûr.
Le duc regarda Bussy avec étonnement.
—C'est comme cela, dit Bussy.
—Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi.
Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui semblerait.
Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement:
—Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?
—Je le crois bien, monseigneur.
—Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que dois-je attendre?
—Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire beaucoup de honte!
—Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que du ton irrévérencieux de Bussy.
—Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que je répète.
—Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les anagrammes.
—Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en appeler à votre souvenir.
—Mais qui est cette femme?
—Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.
—C'était donc elle? s'écria le duc.
—Oui, monseigneur.
—Tu l'as vue?
—Oui.
—T'a-t-elle parlé?
—Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et l'espérance qu'elle l'était?
Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de celui qui eût dû être son courtisan.
—Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand que la mort.
—Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout tremblant.
—Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur, qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu.
—Achève, voyons.
—Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme qu'elle exècre.
—Que dis-tu?
—Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de
Monsoreau.
A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru qu'il allait lui jaillir par les yeux.
—Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai?
—Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain.
—Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon amour.
—Et pourquoi pas? dit Bussy.
—Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?
—J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre honneur se fourvoyait.
—Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.
—Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.
—Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de
Monsoreau.
—Moi?
—Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers moi?
—Envers vous?
—Envers moi, dont il connaissait les intentions.
—Et les intentions de Votre Altesse étaient?…
—De me faire aimer de Diane sans doute!
—De vous faire aimer?
—Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.
—C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire ironique.
—Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la logique dont il était capable.
—Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé à déshonorer Diane?
—Oui.
—Par ses conseils!
—Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?
—Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela!
—Attends une seconde, tu verras.
Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy:
—Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.
Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:
«Monseigneur,
Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis… et ce soir… elle sera au château de Beaugé.
De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur,
BRYANT DE MONSOREAU.»
—Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.
—Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur.
—C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire.
—Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.
—Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme….
—Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.
—Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.
—Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si vous le croyez.
—Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait lui-même?
—Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme.
—Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc.
—Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme avec sa hardiesse ordinaire.
—Ah! Bussy!… tu verras si je sais me venger!
—Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose pareille.
—Comment?
—Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez.
—Et de quelle façon?
—En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor.
—Et le puis-je?
—Certainement.
—Et comment cela?
—En lui rendant la liberté.
—Voyons, explique-toi.
—Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est nul.
—Tu as raison.
—Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en digne gentilhomme et en noble prince.
—Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse donc, Bussy?
—Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un prince perfide et un homme sans honneur.
—Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?
—Rien de plus facile, en faisant agir le père.
—Le baron de Méridor?
—Oui.
—Mais il est au fond de l'Anjou.
—Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris.
—Chez toi?
—Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie.
—C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure qu'il est très-influent dans toute la province.
—Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et qu'il est malheureux du malheur de sa fille.
—Et quand pourrais-je le voir?
—Aussitôt votre retour à Paris.
—Bien.
—C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?
—Oui.
—Foi de gentilhomme?
—Foi de prince.
—Et quand partez-vous?
—Ce soir; m'attends-tu?
—Non, je cours devant.
—Va, et tiens-toi prêt.
—Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse?
—Au lever du roi, demain, vers midi.
—J'y serai, monseigneur; adieu.
Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme, qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie.
CHAPITRE IX
COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REÇU PAR LE ROI HENRI III.
Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution; les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas.
On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage.
Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur un andalous tout floconneux d'écume.
Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement.
—Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec politesse, comment vous portez-vous ce matin?
—Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur, répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son grand seigneur et son homme délicat.
—Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy.
—Et vous aussi, je présume?
—Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez, monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le bonheur d'être des favoris de Sa Majesté?
—C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur.
Bussy s'inclina.
—Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage.
—Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne voyagiez-vous point aussi?
—En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur, continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service?
—Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment.
—Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié, tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire prévenir le duc d'Anjou que j'attends.
—M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur?
—Je crains le mauvais visage du roi.
—Bah!
—Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux sourires.
—D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera.
—Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot?
—Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy.
Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit, l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers la chambre du roi.
—Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre, et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat et boire à l'écuelle d'or.
—Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère, c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un pendard!
—Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!…
—Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille cependant depuis trois semaines.
—Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau royaume de France?
—Monsieur Chicot!
—Nos peuples tirent-ils la langue, hein?
—Drôle!
—A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon! monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas.
—Chicot, nous nous brouillerons.
—Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie!
Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes dorées à la poêle.
Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait.
—Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence?
—J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois actes.
Premier acte.—Des pénitents habillés d'une chemise et d'un haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant réciproquement, montent du Louvre à Montmartre.
Deuxième acte.—Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève.
Troisième acte.—Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre.
J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade. —Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous.
—Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris?
—As-tu bien fouillé le Louvre?
—Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué.
—Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les paillards.
—Je me trompais donc?
—Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout.
—Nous verrons que tu faisais pénitence.
—Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les sales animaux!
En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un profond respect.
—Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons.
—Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye.
—C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains. N'est-ce pas, mon fils?
M. de Monsoreau regarda Chicot de travers.
—Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand veneur a rencontré un loup.
—Pourquoi cela?
—Parce que, comme les Nuées du poëte Aristophane, il en a retenu la figure, l'oeil surtout; c'est frappant.
M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot:
—Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service.
—Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous, qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière bouffonnerie.
—Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau.
—Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet.
Monsoreau lança un regard terrible au Gascon.
—Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons d'autre chose, messieurs.
—Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres.
—Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère.
—Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire, c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils.
—Et de laquelle?
—C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne peut plus mal.
—Comment cela?
—Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver ensemble, et tu les as séparées. A ta place, je les eusse réunies, Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit.
Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine fit rire les amis du roi.
Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour.
—Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison.
Et il parla d'autre chose.
—Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette fenêtre?
—Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir.
—Eh bien, alors, tirons à l'écart.
—Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur.
—Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne.
—Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son oeil noir eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma reconnaissance?
—Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de compter le principal.
—Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire; quel est donc ce créancier, je vous prie?
—Maître Nicolas David.
—Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé.
En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la conversation.
C'était Bussy.
—Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M. de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe, monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier revient sur le chasseur.
—Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes, c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc d'Anjou désire vous parler.
—A moi? fit Monsoreau inquiet.
—A vous-même, monsieur, dit Bussy.
Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient pleins de sérénité.
—M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au gentilhomme.
—Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi.
Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans.
Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres, et cacha cette lettre.
Bussy parut.
—Eh bien? dit le duc.
—Eh bien, monseigneur, le voici.
—Il ne se doute de rien?
—Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy; n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous pas le réduire au néant?
—Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque énergie.
—Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier?
—Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y réfléchit.
—D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui.
—C'est arrêté ainsi.
—Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de
Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole?
—Vous l'avez.
—Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le résultat de votre entrevue avec cet homme.
—La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi.
—Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand prince, monseigneur.
Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa respectueusement.
En ce moment on entendit des pas dans le vestibule.
—Le voici, dit Bussy.
—Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui parut de bon augure à Bussy.
Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme derrière une infranchissable forteresse.