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La dame de Monsoreau — Tome 2. cover

La dame de Monsoreau — Tome 2.

Chapter 31: CHAPITRE XXV
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About This Book

The narrative blends brisk adventure, comic set pieces, and courtly intrigue: drunken and roguish episodes at inns alternate with journeys mounted on animals, private confessions, and abrupt skirmishes, while the royal court stages councils, secret visits, and maneuvering among powerful figures. Shifting loyalties and personal rivalries produce duels, diplomatic gambits, and startling revelations about a woman thought dead. The volume moves between intimate, often farcical scenes and formal political assemblies, maintaining a lively tempo that mixes satire, romance, and the exercise of influence.

CHAPITRE XXII

LES ÉCHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUÉLUS ET LA SARBACANE DE SCHOMBERG.

On peut dire que Chicot, malgré son apparente froideur, s'en retournait au Louvre avec la joie la plus complète.

C'était pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service à un brave comme l'était Bussy, d'avoir travaillé à quelque intrigue et d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'État que réclamaient les circonstances.

En effet, avec la tête et surtout le coeur que l'on connaissait à M. de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait à MM. de Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne ville de Paris.

Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prévu, arriva comme on pouvait s'y attendre.

M. de Guise, après avoir reçu, le matin, chez lui, les principaux ligueurs, qui, chacun de son côté, étaient venus lui apporter les registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les autels des églises; M. de Guise, après avoir promis un chef à la Ligue, et après avoir fait jurer à chacun de reconnaître le chef que le roi nommerait; M. de Guise, après avoir enfin conféré avec le cardinal et avec M. de Mayenne, était sorti pour se rendre chez M. le duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures du soir.

Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy, avait-il été incontinent flâner aux environs de l'hôtel d'Alençon, situé au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-André. il y était depuis un quart d'heure à peine, quand il vit déboucher celui qu'il attendait par la rue de la Huchette.

Chicot s'effaça à l'angle de la rue du Cimetière, et le duc de Guise entra à l'hôtel sans l'avoir aperçu.

Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de n'avoir pas vu revenir son maître; mais il s'était douté de ce qui était arrivé, c'est-à-dire que le duc avait été coucher au Louvre.

Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler à Aurilly: le valet de chambre répondit au duc qu'Aurilly était dans le cabinet de son maître, et qu'il avait toute liberté de l'interroger.

Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et confident du prince, était de tous les secrets de M. le duc d'Anjou, et devait savoir mieux que personne où se trouvait Son Altesse.

Aurilly était, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre, et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenêtre et regarder, à travers les vitres, si le duc ne revenait pas.

Trois fois on avait envoyé au Louvre, et, à chaque fois, on avait fait répondre que monseigneur, rentré fort tard au palais, dormait encore.

M. de Guise s'informa à Aurilly du duc d'Anjou.

Aurilly avait été séparé de son maître la veille, au coin de la rue de l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se faisait à la porte de l'hôtellerie de la Belle-Étoile, de sorte qu'il était revenu attendre le duc à l'hôtel d'Alençon, ignorant la résolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre.

Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade qu'il avait envoyée au Louvre, et lui transmit la réponse identique qui avait été faite à chacun des trois messagers.

—Il dort à onze heures, dit le duc; ce n'est guère probable; le roi est debout d'ordinaire à cette heure. Vous devriez aller au Louvre, Aurilly.

—J'y ai songé, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce prétendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or, s'il en était ainsi, monseigneur serait peut-être contrarié qu'on le cherchât.

—Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop raisonnable pour être en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur.

—J'irai donc, monsieur, puisque vous le désirez; mais que lui dirai-je?

—Vous lui direz que la convocation au Louvre était pour deux heures, et qu'il sait bien que nous devions conférer ensemble avant de nous trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point au moment où le roi va nommer un chef à la Ligue qu'il s'agit de dormir.

—Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici.

—Où je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoqués pour deux heures, beaucoup sont déjà au Louvre, et il n'y a pas un instant à perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai quérir M. de Bussy.

—C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas où je ne trouverais point
Son Altesse, que ferais-je?

—Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zèle j'ai tenté de la rencontrer. Dans tous les cas, à deux heures moins un quart je serai au Louvre.

Aurilly salua le duc, et partit.

Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout était perdu, ou, du moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au contraire alors, descendit la rue Saint-André-des-Arts de toute la vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au moment où Aurilly arrivait à peine en vue du grand Châtelet.

Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au théâtre même des événements importants de la journée.

Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoîte apparence.

Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec l'officier de la porte, qui était toujours un personnage considérable pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale.

L'officier de la porte était tout miel; le roi s'était réveillé de la meilleure humeur du monde.

Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge.

Le concierge passait une revue de serviteurs habillés à neuf, et leur distribuait des hallebardes d'un nouveau modèle.

Il sourit au joueur de luth, répondit à ses commentaires sur la pluie et le beau temps, ce qui donna à Aurilly la meilleure opinion de l'atmosphère politique.

En conséquence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans déjà disséminés par les montées et les antichambres.

A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur un pliant.

Chicot jouait aux échecs tout seul, et paraissait absorbé dans une profonde combinaison.

Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait toute la longueur du palier.

Il fut forcé de frapper sur l'épaule du Gascon.

—Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly.

—Que faites-vous donc, monsieur Chicot?

—Je joue aux échecs, comme vous voyez.

—Tout seul?

—Oui… j'étudie un coup… savez-vous jouer aux échecs, monsieur?

—A peine.

—Oui, je sais, vous êtes musicien, et la musique est un art si difficile, que les privilégiés qui se livrent à cet art sont forcés de lui donner tout leur temps et toute leur intelligence.

—Il paraît que le coup est sérieux, demanda en riant Aurilly.

—Oui, c'est mon roi qui m'inquiète; vous saurez, monsieur Aurilly, qu'aux échecs le roi est un personnage très-niais, très-insignifiant, qui n'a pas de volonté, qui ne peut faire qu'un pas à droite, un pas à gauche, un pas en avant, un pas en arrière, tandis qu'il est entouré d'ennemis très-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le harcèlent; de sorte que, s'il est mal conseillé, ah! dame! en peu de temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va, qui vient, qui trotte d'un bout de l'échiquier à l'autre, qui a le droit de se mettre devant lui, derrière lui et à côté de lui; mais il n'en est pas moins certain que plus le fou est dévoué à son roi, plus il s'aventure lui-même, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus périlleuses.

—Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, êtes-vous venu étudier toutes ces combinaisons à la porte de Son Altesse Royale?

—Parce que j'attends M. de Quélus, qui est là.

—Où là? demanda Aurilly.

—Mais chez Son Altesse.

—Chez Son Altesse, M. de Quélus? fit avec surprise Aurilly.

Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livré passage au joueur de luth; mais de telle façon qu'il avait transporté son établissement dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait placé maintenant entre lui et la porte d'entrée.

Cependant il hésitait à ouvrir cette porte.

—Mais, dit-il, que fait donc M. de Quélus chez M. le duc d'Anjou? je ne les savais pas si grands amis.

—Chut! dit Chicot avec un air de mystère.

Puis, tenant toujours son échiquier entre ses deux mains, il décrivit une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds quittassent leur place, ses lèvres arrivèrent à l'oreille d'Aurilly.

—Il vient demander pardon à Son Altesse Royale, dit-il, pour une petite querelle qu'ils eurent hier.

—En vérité? dit Aurilly.

—C'est le roi qui a exigé cela; vous savez dans quels excellents termes les deux frères sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu souffrir une impertinence de Quélus, et Quélus a reçu l'ordre de s'humilier.

—Vraiment?

—Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que véritablement nous entrons dans l'âge d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux frères Arcades ambo. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours que vous êtes musicien.

Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez grande pour que Chicot pût échanger un coup d'oeil des plus significatifs avec Quélus, qui d'ailleurs était probablement prévenu à l'avance.

Chicot reprit alors ses combinaisons palamédiques, en gourmandant son roi, non pas plus durement peut-être que ne l'eût mérité un souverain en chair et en os, mais plus durement certes que ne le méritait un innocent morceau d'ivoire.

Aurilly, une fois entré dans l'antichambre, fut salué très-courtoisement par Quélus, entre les mains de qui un superbe bilboquet d'ébène, enjolivé d'incrustations d'ivoire, faisait de rapides évolutions.

—Bravo! monsieur de Quélus, dit Aurilly en voyant le jeune homme accomplir un coup difficile, bravo!

—Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quélus, quand jouerai-je du bilboquet comme vous jouez du luth!

—Quand vous aurez étudié autant de jours votre joujou, dit Aurilly un peu piqué, que j'ai mis, moi, d'années à étudier mon instrument. Mais où est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur?

—J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le pas sur moi!

—Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle surprise.

—Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui règle cela ainsi; il est là dans la salle à manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le plaisir de rappeler au prince que nous attendons.

Aurilly ouvrit la seconde porte, et aperçut Schomberg couché plutôt qu'assis sur un large escabeau tout rembourré de plumes.

Schomberg, ainsi renversé, visait, avec une sarbacane, à faire passer dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de petites boules de terre parfumée, dont il avait ample provision dans sa gibecière, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois qu'elles ne s'étaient pas brisées contre la muraille.

—Quoi! s'écria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!… Ah! monsieur Schomberg!

—Ah! guten Morgen! monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en attendant mon audience.

—Mais où est donc monseigneur? demanda Aurilly.

—Chut! monseigneur est occupé dans ce moment à pardonner à d'Épernon et à Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de toutes familiarités près du prince?

—Peut-être y a-t-il indiscrétion? demanda le musicien.

—Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez.

Et il poussa Aurilly par les épaules dans la pièce voisine, où le musicien ébahi aperçut tout d'abord d'Épernon occupé devant un miroir à se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron, assis près de la fenêtre, découpait des gravures près desquelles les bas-reliefs du temple de Vénus Aphrodite, à Gnide, et les peintures de la piscine de Tibère, à Caprée, pouvaient passer pour des images de sainteté.

Le duc, sans épée, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes, qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles désagréables.

En voyant Aurilly, il voulut s'élancer au-devant de lui.

—Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images.

—Mon Dieu! s'écria le musicien, que vois-je là? on insulte mon maître!

—Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Épernon tout en continuant de cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Très-bien, car il me paraît un peu rouge.

—Faites-moi donc l'amitié, monsieur le musicien, de m'apporter votre petite dague, s'il vous plaît, dit Maugiron.

—Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus où vous êtes?

—Si fait, si fait, mon cher Orphée, dit d'Épernon, voilà pourquoi mon ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a pas.

—Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne devines-tu donc pas que je suis prisonnier?

—Prisonnier de qui?

—De mon frère. N'aurais-tu donc pas dû le comprendre, en voyant quels sont mes geôliers?

Aurilly poussa un cri de surprise.

—Oh! si je m'en étais douté! dit-il.

—Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songé: je l'ai envoyé prendre, et le voici.

Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derrière Chicot, on pouvait voir Quélus et Schomberg qui bâillaient à se démonter la mâchoire.

—Et cette partie d'échecs, Chicot? demanda d'Épernon.

—Ah! oui, c'est vrai, dit Quélus.

—Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre poignard en échange de ce luth, troc pour troc.

Le musicien, consterné, obéit et alla s'asseoir sur un coussin, aux pieds de son maître.

—En voilà déjà un dans la ratière, dit Quélus; passons aux autres.

Et sur ces mots, qui donnaient à Aurilly l'explication des scènes précédentes, Quélus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son bilboquet.

—C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour varier les miens, je vais signer la Ligue.

Et il referma la porte, laissant la société de Son Altesse Royale augmentée du pauvre joueur de luth.

CHAPITRE XXIII

COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.

L'heure de la grande réception était arrivée ou plutôt allait arriver; car, depuis midi, le Louvre recevait déjà les principaux chefs, les intéressés et même les curieux. Paris, tumultueux comme la veille, mais avec cette différence que les Suisses, qui n'étaient pas de la fête la veille, en étaient, le lendemain, les acteurs principaux; Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoyé vers le Louvre ses députations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses échevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de spectateurs, qui, dans les jours où le peuple tout entier est occupé à quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait à Paris deux peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du monde, chaque individu se dédoublait à volonté en deux parties, l'une agissant, l'autre qui regarde agir.

Il y avait donc autour du Louvre une masse considérable de populaire; mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps où le murmure des peuples, changé en tonnerre, renverse les murailles avec le souffle de ses canons et renverse le château sur ses maîtres; les Suisses, ce jour-là, ces ancêtres du 10 août et du 27 juillet, les Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armées que fussent ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'était pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses rois.

Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour être moins sombre, le drame fût dénué d'intérêt; c'était, au contraire, une des scènes les plus curieuses que nous ayons encore esquissées, que celle que présentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du trône, était entouré de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs, de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent défilé devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce palais, prendre les places qui leur étaient assignées sous les fenêtres et dans les cours du Louvre.

Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigné de temps en temps par Chicot, caché derrière son fauteuil royal; averti par un signe de la reine mère, ou réveillé par quelques frémissements des infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils étaient moins avant qu'eux dans le secret.

Tout à coup M. de Monsoreau entra.

—Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet.

—Que veux-tu que je regarde?

—Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est assez pâle et assez crotté pour mériter d'être vu.

—En effet, dit le roi, c'est lui-même.

Henri fit un signe à M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha.

—Comment êtes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous croyais à Vincennes, occupé à nous détourner un cerf.

—Le cerf était, en effet, détourné à sept heures du matin, sire; mais, voyant que midi était prêt à sonner et que je n'avais aucune nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis accouru.

—En vérité? fit le roi.

—Sire, dit le comte, si j'ai manqué à mon devoir, n'attribuez cette faute qu'à un excès de dévouement.

—Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprécie.

—Maintenant, reprit le comte avec hésitation, si Votre Majesté exige que je retourne à Vincennes, comme je suis rassuré….

—Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse était une fantaisie qui nous était passée par la tête, et qui s'en est allée comme elle était venue; restez, et ne vous éloignez pas; j'ai besoin d'avoir autour de moi des gens qui me sont dévoués, et vous venez de vous ranger vous-même parmi ceux sur le dévouement desquels je puis compter.

Monsoreau s'inclina.

—Où Votre Majesté veut-elle que je me tienne? demanda le comte.

—Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot à l'oreille du roi.

—Pourquoi faire?

—Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois bien un dédommagement pour m'obliger d'assister à une cérémonie aussi fastidieuse que celle que tu nous promets.

—Eh bien, prends-le.

—J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté où elle désirait que je prisse place? demanda une seconde fois le comte.

—Je croyais vous avoir répondu: «Où vous voudrez.» Derrière mon fauteuil, par exemple. C'est là que je mets mes amis.

—Venez çà, notre grand veneur, dit Chicot en livrant à M. de Monsoreau une portion du terrain qu'il s'était réservé pour lui tout seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-là. Voilà un gibier qui se peut détourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutôt qui sont passés; puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous perdez la trace de ceux-ci, je vous déclare que je vous ôte le brevet de votre charge!

M. de Monsoreau faisait semblant d'écouter, ou plutôt il écoutait sans entendre. Il était fort affairé et regardait tout autour de lui avec une préoccupation qui échappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le soin de la lui faire remarquer.

—Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton grand veneur?

—Non; que chasse-t-il?

—Il chasse ton frère d'Anjou.

—Ce n'est pas à vue, en tout cas, dit Henri en riant.

—Non, c'est au juger. Tiens-tu à ce qu'il ignore où il est?

—Mais je ne serais pas fâché, je l'avoue, qu'il fit fausse route.

—Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi. On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui seulement où est la comtesse.

—Pour quoi faire?

—Demande toujours, tu verras.

—Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de
Monsoreau? Je ne l'aperçois pas parmi ces dames?

Le comte tressaillit comme si un serpent l'eût mordu au pied.

Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux à l'adresse du roi.

—Sire, répondit le grand veneur, madame la comtesse était malade, l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, après avoir sollicité et obtenu congé de la reine, avec le baron de Méridor, son père.

—Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le roi, enchanté d'avoir une occasion de détourner la tête tandis que les tanneurs passaient.

—Vers l'Anjou, son pays, sire.

—Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point aux femmes enceintes: Gravidis uxoribus Lutetia inclemens. Je te conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la reine quelque part quand elle le sera….

Monsoreau pâlit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuyé sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort attentif à considérer les passementiers qui suivaient immédiatement les tanneurs.

—Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse fût enceinte? murmura Monsoreau.

—Ne l'est-elle point? dit Chicot; voilà ce qui serait plus impertinent, ce me semble, à supposer.

—Elle ne l'est pas, monsieur.

—Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il paraît que ton grand veneur a commis la même faute que toi: il a oublié de rapprocher les chemises de Notre-Dame.

Monsoreau ferma ses poings et dévora sa colère, après avoir lancé à Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot répondit en enfonçant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre.

Le comte vit que le moment était mal choisi, et secoua la tête, comme pour faire tomber de son front les nuages dont il était chargé.

Chicot se désassombrit à son tour, et, passant de l'air matamore au plus gracieux sourire:

—Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de périr d'ennui par les chemins!

—J'ai dit au roi, répondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son père.

—Soit, c'est respectable, un père, je ne dis pas non; mais ce n'est pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire par les chemins… mais heureusement….

—Quoi? demanda vivement le comte.

—Quoi, quoi? répondit Chicot.

—Que veut dire: heureusement?

—Ah! ah! c'était une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte.

Le comte haussa les épaules.

—Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse. Demandez plutôt à Henri, qui est un philologue?

—Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe.

—Quel adverbe?

Heureusement.

—Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et, en cela, j'admirais la bonté de Dieu. Heureusement donc qu'il existe à l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des plus facétieux même, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la distrairont à coup sûr; et, ajouta négligemment Chicot, comme ils suivent la même route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination? Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et contant à madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pâme, la chère dame?

Second poignard, plus acéré que le premier, planté dans la poitrine du grand veneur.

Cependant il n'y avait pas moyen d'éclater; le roi était là, et Chicot avait, momentanément du moins, un allié dans le roi; aussi, avec une affabilité qui témoignait des efforts qu'il avait dû faire pour dompter sa méchante humeur:

—Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en caressant Chicot du regard et de la voix.

—Vous pourriez même dire nous avons, monsieur le comte, car ces amis-là sont encore plus vos amis que les miens.

—Vous m'étonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais personne qui….

—Bon! faites le mystérieux.

—Je vous jure.

—Vous en avez si bien, monsieur le comte, et même ce vous sont des amis si chers, que tout à l'heure, par habitude, car vous savez parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout à l'heure, par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement, bien entendu.

—Moi, fit le comte, vous m'avez vu?

—Oui, vous, le grand veneur, le plus pâle de tous les grands veneurs passés, présents et futurs, depuis Nemrod jusqu'à M. d'Autefort, votre prédécesseur.

—Monsieur Chicot!

—Le plus pâle, je le répète: Veritas veritatum. Ceci est un —barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vérité, vu que, s'il y —en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie; —mais vous n'êtes pas philologue, cher monsieur Esaü.

—Non, monsieur, je ne le suis pas; voilà donc pourquoi je vous prierai de revenir tout directement à ces amis dont vous me parliez, et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces amis par leurs véritables noms.

—Eh! vous répétez toujours la même chose. Cherchez, monsieur le grand veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre métier de détourner les bêtes, témoin ce malheureux cerf que vous avez dérangé ce matin, et qui ne devait point s'attendre à cela de votre part. Si l'on venait vous empêcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content?

Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri.

—Quoi! s'écria-t-il en voyant une place vide près du roi.

—Allons donc! dit Chicot.

—M. le duc d'Anjou, s'écria le grand veneur.

—Taïaut, taïaut! dit le Gascon, voilà la bête lancée.

—Il est parti aujourd'hui! exclama le comte.

—Il est parti aujourd'hui, répondit Chicot, mais il est possible qu'il ait parti hier au soir. Vous n'êtes pas philologue, monsieur; mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-à-dire à quel moment a disparu ton frère, Henriquet?

—Cette nuit, répondit le roi.

—Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blême et tremblant. Ah! mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là, sire?

—Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frère soit parti; je dis seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne savent point où il est.

—Oh! fit le comte avec colère, si je croyais cela!….

—Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand malheur, quand il conterait quelque douceur à madame de Monsoreau? C'est le galant de la famille que notre ami François; il l'était pour le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est pour le roi Henri III, qui a autre chose à faire que d'être galant. Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait à la cour un prince qui représente l'esprit français!

—Le duc, le duc parti! répéta Monsoreau, en êtes-vous bien sûr, monsieur?

—Et vous? demanda Chicot.

Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupée ordinairement par le duc près de son frère, place qui continuait de demeurer vide.

—Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqué pour fuir, que Chicot le retint.

—Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien être à la place de votre femme, ne fût-ce que pour voir tout le jour un prince à deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme feu Orphée. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance!

Monsoreau frissonna de colère.

—Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre joie! voici la séance qui s'ouvre; c'est indécent de manifester ainsi ses passions; écoutez le discours du roi.

Force fut au grand veneur de se tenir à sa place; car, en effet, petit à petit la salle du Louvre s'était remplie: il demeura donc immobile et dans l'attitude du cérémonial. Toute l'assemblée avait pris séance; M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiète sur le siège laissé vacant par M. le duc d'Anjou.

Le roi se leva. Les hérauts commandèrent la silence.

CHAPITRE XXIV

COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ÉTAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.

Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et après s'être assuré que d'Épernon, Schomberg, Maugiron et Quélus, remplacés dans leur garde par un poste de dix Suisses, étaient venus le rejoindre et se tenaient derrière lui; Messieurs, un roi entend également, placé qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en bas, c'est-à-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple. C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs réunis en un seul faisceau pour défendre la foi catholique. Aussi ai-je pour agréable le conseil que nous a donné mon cousin de Guise. Je déclare donc la sainte Ligue bien et dûment autorisée et instituée, et, comme il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tête, comme il importe que le chef appelé à soutenir l'Église soit un des fils les plus zélés de l'Église, et que ce zèle lui soit imposé par sa nature même et sa charge, je prends un prince chrétien pour le mettre à la tête de la Ligue, et je déclare que désormais ce chef s'appellera….

Henri fit à dessein une pause.

Le vol d'un moucheron eût fait événement au milieu de l'immobilité générale.

Henri répéta.

—Et je déclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France et de Pologne.

Henri, en prononçant ces paroles, avait haussé la voix avec une sorte d'affectation, en signe de triomphe et pour échauffer l'enthousiasme de ses amis prêts à éclater, comme aussi pour achever d'écraser les ligueurs dont les sourds murmures décelaient le mécontentement, la surprise et l'épouvante.

Quant au duc de Guise, il était demeuré anéanti: de larges gouttes de sueur coulaient de son front; il échangea un regard avec le duc de Mayenne et le cardinal son frère, qui se tenaient au milieu des deux groupes de chefs, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.

Monsoreau, plus étonné que jamais de l'absence du duc d'Anjou, commença à se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III.

En effet, le duc pouvait être disparu sans être parti.

Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se trouvait et se glissa jusqu'à son frère.

—François, lui dit-il à l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne sommes plus en sûreté ici. Hâtons-nous de prendre congé, car la populace est étrange, et le roi qu'elle exécrait hier va devenir son idole pour quelques jours.

—Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frère ici: moi, je vais préparer la retraite.

—Allez.

Pendant ce temps, le roi avait signé l'acte préparé sur la table et dressé d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fût, avec la reine mère, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en nasillant à M. de Guise:

—Signez donc, mon beau cousin.

Et il lui avait passé la plume.

Puis, lui désignant la place du bout du doigt:

—Là, là, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez à M. le cardinal et à M. le duc de Mayenne.

Mais le duc de Mayenne était déjà au bas des degrés et le cardinal dans l'autre chambre.

Le roi remarqua leur absence.

—Alors, passez à M. le grand veneur, dit-il.

Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour se retirer.

—Attendez, dit le roi.

Et, pendant que Quélus reprenait d'un air narquois la plume des mains de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse présente, mais encore tous les chefs de corporations convoqués pour ce grand événement s'apprêtaient à signer au-dessous du roi, et sur des feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les différents registres où, la veille, chacun avait pu, qu'il fût petit ou grand, noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps, le roi disait au duc de Guise:

—Mon cousin, c'était votre avis, je crois: faire, pour garde de notre capitale, une bonne armée avec toutes les forces de la Ligue? L'armée est faite et convenablement faite, puisque le général naturel des Parisiens, c'est le roi.

—Assurément, sire, répondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait.

—Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armée à commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai à la Ligue, allez donc commander l'armée, mon cousin.

—Et quand dois-je partir? demanda le duc.

—Sur-le-champ, répondit le roi.

—Henri! Henri! fit Chicot que l'étiquette empêcha de courir sus au roi pour l'arrêter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie.

Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu, ne l'avait pas compris, il s'avança révérencieusement, tenant à la main une énorme plume, et, se faisant jour jusqu'à ce qu'il fût près du roi:

—Tu te tairas, j'espère, double niais, lui dit-il tout bas.

Mais il était déjà trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait déjà annoncé au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son brevet signé à l'avance, et cela malgré tous les gestes et toutes les grimaces du Gascon.

Le duc de Guise prit son brevet et sortit.

Le cardinal l'attendait à la porte de la salle, et le duc de Mayenne les attendait tous deux à la porte du Louvre.

Ils montèrent à cheval à l'instant même, et dix minutes ne s'étaient pas écoulées, que tous trois étaient hors de Paris.

Le reste de l'assemblée se retira peu à peu. Les uns criaient: Vive le roi! les autres: Vive la Ligue!

—Au moins, dit Henri en riant, j'ai résolu un grand problème.

—Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathématicien, va!

—Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser à tous ces coquins les deux cris opposés,je suis parvenu à leur faire crier la même chose.

Sta bene! dit la reine mère à Henri en lui serrant la main.

—Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises sont presque aplatis du coup.

—Oh! sire, sire, s'écrièrent les favoris en s'approchant tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue là!

—Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot à l'autre oreille du roi.

Henri fut reconduit en triomphe à son appartement; au milieu du cortège qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rôle du détracteur antique en poursuivant son maître de ses lamentations.

Cette persistance de Chicot à rappeler au demi-dieu du jour qu'il n'était qu'un homme frappa le roi au point qu'il congédia tout le monde et demeura seul avec Chicot.

—Ah ça! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que vous n'êtes jamais content, maître Chicot, et que cela devient assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous demande, c'est du bon sens.

—Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus besoin.

—Conviens, au moins, que le coup est bien joué?

—C'est justement de cela que je ne veux pas convenir.

—Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France!

—Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie.

—Corbleu! monsieur l'épilogueur!….

—Oh! quel amour-propre féroce!

—Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue?

—Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais…

—Mais quoi?

—Mais tu n'es plus roi de France.

—Et qui donc est roi de France?

—Tout le monde, excepté toi, Henri; ton frère d'abord.

—Mon frère! de qui veux-tu parler?

—De M. d'Anjou, parbleu!

—Que je tiens prisonnier?

—Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacré, et toi, tu ne l'es pas.

—Par qui est-il sacré?

—Par le cardinal de Guise; en vérité, Henri, je te conseille de parler encore de ta police; on sacre un roi à Paris devant trente-trois personnes, en pleine église Sainte-Geneviève, et tu ne le sais pas.

—Ouais; et tu le sais, toi?

—Certainement que je le sais.

—Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas?

—Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que moi je fais ma police moi-même.

Le roi fronça le sourcil.

—Nous avons donc déjà, comme roi de France, sans compter Henri de
Valois, nous avons François d'Anjou, puis nous avons encore, voyons,
dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de
Guise.

—Le duc de Guise?

—Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafré. Je répète donc: nous avons encore le duc de Guise.

—Beau roi, en vérité, que j'exile, que j'envoie à l'armée!

—Bon! comme si on ne t'avait pas exilé en Pologne, toi; comme s'il n'y avait pas plus près de La Charité au Louvre que de Cracovie à Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies à l'armée; voilà où est la finesse du coup, l'habileté de la botte; tu l'envoies à l'armée, c'est-à-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre de biche! et quelle armée! une vraie armée… ce n'est pas comme ton armée de la Ligue… Non… une armée de bourgeois, c'est bon pour Henri de Valois, roi des mignons; à Henri de Guise, il faut une armée de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon, capables de dévorer vingt armées de la Ligue; de sorte que si, étant roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le devenir de nom, il n'aurait qu'à tourner ses trompettes du côté de la capitale, et dire: «En avant! avalons Paris d'une bouchée, et Henri de Valois et le Louvre avec.» Ils le feraient, les drôles, je les connais.

—Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre politique que vous êtes, dit Henri.

—Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un quatrième roi.

—Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprême dédain, que, pour songer à régner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la couronne, il faut un peu regarder en arrière et compter ses ancêtres. Que pareille idée vienne à M. d'Anjou, passe encore; il est de race à y prétendre, lui, ses aïeux sont les miens; il peut y avoir lutte et balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de primogéniture, et voilà tout. Mais M. de Guise… allons donc, maître Chicot! allez étudier le blason, notre ami, et dites-nous si les fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les merlettes de Lorraine.

—Eh! eh! fit Chicot, voilà justement où est l'erreur, Henri.

—Comment, où est l'erreur?

—Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne crois, va.

—De meilleure maison que moi peut-être? dit Henri en souriant.

—Il n'y a pas de peut-être, mon petit Henriquet.

—Vous êtes fou, monsieur Chicot.

—Dame! c'est mon titre.

—Mais je dis véritablement fou, mais je dis fou à lier. Allez apprendre à lire, mon ami.

—Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas besoin de retourner comme moi à l'école, lis un peu ceci.

Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David avait écrit la généalogie que nous connaissons, celle-là même qui était revenue d'Avignon, approuvée par le pape, et qui faisait descendre Henri de Guise de Charlemagne.

Henri pâlit dès qu'il eut jeté les yeux sur le parchemin, et reconnut, près de la signature du légat, le sceau de saint Pierre.

—Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu distancées, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir voler aussi haut que l'aigle de César; prends-y garde, mon fils!

—Mais par quels moyens t'es-tu procuré cette généalogie?

—Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-là? elle est venue me trouver toute seule.

—Mais où était-elle avant de venir te trouver?

—Sous le traversin d'un avocat?

—Et comment s'appelait cet avocat?

—Maître Nicolas David.

—Où était-il?

—A Lyon.

—Et qui l'a été prendre à Lyon, sous le traversin de cet avocat?

—Un de mes bons amis.

—Que fait cet ami?

—Il prêche.

—C'est donc un moine?

—Juste.

—Et qui se nomme?

—Gorenflot.

—Comment! s'écria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce discours incendiaire à Sainte-Geneviève, et qui, hier, dans les rues de Paris, m'insultait?

—Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou….

—Mais c'est donc un profond politique que ton génovésain?

—Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secrétaire de la république de Florence? votre grand'mère est son élève.

—Alors il a soustrait cette pièce à l'avocat.

—Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force.

—A Nicolas David, à ce spadassin?

—A Nicolas David, à ce spadassin.

—Mais il est donc brave, ton moine?

—Comme Bayard!

—Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore présenté devant moi pour recevoir sa récompense?

—Il est rentré humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti.

—Mais il est-donc modeste!

—Comme saint Crépin.

—Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la première abbaye vacante, dit le roi.

—Merci pour lui, Henri.

Puis à lui-même:

—Ma foi, se dit Chicot, le voilà entre Mayenne et Valois, entre une corde et une prébende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbé? Bien fin qui pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce moment-ci de drôles de rêves.

CHAPITRE XXV

ÉTÉOCLE ET POLYNICE.

Cette journée de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme elle avait commencé.

Les amis du roi se réjouissaient; les prédicateurs de la Ligue se préparaient à canoniser frère Henri, et s'entretenaient, comme on avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions guerrières de Valois, dont la jeunesse avait été si éclatante.

Les favoris disaient: «Enfin le renard a deviné le piège.»

Et, comme le caractère de la nation française est principalement l'amour-propre, et que les Français n'aiment pas les chefs d'une intelligence inférieure, les conspirateurs eux-mêmes se réjouissaient d'être joués par leur roi.

Il est vrai que les principaux d'entre eux s'étaient mis à l'abri.

Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitté Paris à franc étrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir du Louvre pour faire ses préparatifs de départ, dans le but de rattraper le duc d'Anjou.

Mais, au moment où il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot l'aborda. Le palais était vide de ligueurs, le Gascon ne craignait plus rien pour son roi.

—Où allez-vous donc en si grande hâte, monsieur le grand veneur? demanda-t-il.

—Auprès de Son Altesse, répondit laconiquement le comte.

—Auprès de Son Altesse?

—Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un temps où les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite.

—Oh! celui-là est si brave, dit Chicot, qu'il en est téméraire.

Le grand veneur regarda le Gascon.

—En tout cas, lui dit-il, si vous êtes inquiet, je le suis bien plus encore, moi!

—De qui?

—Toujours de la même Altesse.

—Pourquoi?

—Vous ne savez pas ce que l'on dit?

—Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte.

—On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon à l'oreille de son interlocuteur.

—Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'était pas exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il était en route.

—Dame! on me l'avait persuadé. Je suis de si bonne foi, moi, que je crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous, j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est pour l'autre monde.

—Voyons, qui vous donne ces funèbres idées?

—Il est entré au Louvre hier, n'est-ce pas?

—Sans doute, puisque j'y suis entré avec lui.

—Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir.

—Du Louvre?

—Non.

—Mais Aurilly?

—Disparu!

—Mais ses gens?

—Disparus! disparus! disparus!

—C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot?

—Demandez!

—A qui?

—Au roi.

—On n'interroge point Sa Majesté?

—Bah! il n'y a que manière de s'y prendre.

—Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute.

Et, quittant Chicot, ou plutôt marchant devant lui, il s'achemina vers le cabinet du roi.

Sa Majesté venait de sortir.

—Où est allé le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre compte de certains ordres qu'il m'a donnés.

—Chez M. le duc d'Anjou, lui répondit celui auquel il s'adressait.

—Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte à Chicot; le prince n'est donc pas mort?

—Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guère mieux.

Pour le coup, les idées du grand veneur s'embrouillèrent tout à fait: il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitté le Louvre. Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens d'office, lui confirmèrent la vérité.

Or, comme il ignorait les véritables causes de l'absence du prince, cette absence l'étonnait au delà de toute mesure dans un moment si décisif.

Le roi, en effet, était allé chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand veneur, malgré le grand désir où il était de savoir ce qui se passait chez le prince, ne pouvait y pénétrer, force lui fut d'attendre les nouvelles dans le corridor.

Nous avons dit que, pour assister à la séance, les quatre mignons s'étaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitôt la séance finie, malgré l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient près du prince, le désir d'être désagréables à Son Altesse en lui apprenant le triomphe du roi l'avait emporté sur l'ennui, et ils étaient venus reprendre leur poste, Schomberg et d'Épernon dans le salon, Maugiron et Quélus dans la chambre même de Son Altesse.

François, de son côté, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible doublé d'inquiétudes, et, il faut le dire, la conversation de ces messieurs n'était pas faite pour le distraire.

—Vois-tu, disait Quélus à Maugiron d'un bout de la chambre à l'autre, et comme si le prince n'eût point été là, vois-tu, Maugiron, je commence, depuis une heure seulement, à apprécier notre ami Valois; en vérité, c'est un grand politique.

—Explique ton dire, répondit Maugiron en se carrant dans une chaise longue.

—Le roi a parlé tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait; s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parlé tout haut, c'est qu'il ne la craint plus.

—Voilà qui est logique, répondit Maugiron.

—S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille certainement par un grand nombre de qualités, mais sa resplendissante personne est assez obscure à l'endroit de la clémence.

—Accordé.

—Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procès; s'il y a procès, nous allons jouir, sans nous déranger, d'une seconde représentation de l'affaire d'Amboise.

—Beau spectacle, morbleu!

—Oui, et dans lequel nos places sont marquées d'avance, à moins que….

—A moins que… c'est possible encore… à moins qu'on ne laisse de côté les formes judiciaires, à cause de la position des accusés, et qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminée, comme on dit.

—Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernière conspiration est une véritable affaire de famille.

Aurilly lança un coup d'oeil inquiet au prince.

—Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'à la place du roi je n'épargnerais pas les grosses têtes, en vérité, parce qu'ils sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais là, carément; puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de Nesle, et à la place du roi, parole d'honneur, je ne résisterais pas à la tentation.

—En ce cas, dit Quélus, je crois qu'il ne serait point mal de faire revivre la fameuse invention des sacs.

—Et quelle était cette invention? demanda Maugiron.

—Une fantaisie royale qui date de 1350 à peu près; voici la chose: on enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats, puis on jetait le tout à l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir l'humidité, ne se sentaient pas plutôt dans la Seine qu'ils s'en prenaient à l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas voir.

—En vérité, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quélus, et ta conversation est des plus intéressantes.

—On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs ont toujours droit de réclamer le bénéfice de décapitation en place publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les écuyers, les maîtres d'hôtel, les joueurs de luth….

—Messieurs! balbutia Aurilly pâle de terreur.

—Ne réponds donc pas, Aurilly, dit François, cela ne peut s'adresser à moi ni par conséquent à ma maison: on ne raille pas les princes du sang en France.

—Non, on les traite plus sérieusement, dit Quélus, on leur coupe le cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! témoin M. de Nemours.

Les mignons en étaient là de leur dialogue, lorsqu'on entendit du bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi parut sur le seuil.

François se leva.

—Sire, s'écria-t-il, j'en appelle à votre justice du traitement indigne que me font subir vos gens.

Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frère.

—Bonjour, Quélus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues; bonjour, mon enfant, la vue me réjouit l'âme; et toi, mon pauvre Maugiron, comment allons-nous?

—Je m'ennuie à périr, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis chargé de garder votre frère, sire, qu'il était plus divertissant que cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre père et de votre mère?

—Sire, vous l'entendez, dit François, est-il donc dans vos intentions royales que l'on insulte ainsi votre frère?

—Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que mes prisonniers se plaignent.

—Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas moins votre….

—Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans mon esprit. Mon frère, coupable, est coupable deux fois.

—Mais s'il ne l'est pas?

—Il l'est!

—De quel crime?

—De m'avoir déplu, monsieur.

—Sire, dit François humilié, nos querelles de famille ont-elles besoin d'avoir des témoins?

—Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un instant avec monsieur mon frère.

—Sire, dit tout bas Quélus, ce n'est pas prudent à Votre Majesté de rester entre deux ennemis.

—J'emmène Aurilly, dit Maugiron à l'autre oreille du roi.

Les deux gentilshommes emmenèrent Aurilly, à la fois brûlant de curiosité et mourant d'inquiétude.

—Nous voici donc seuls, dit le roi.

—J'attendais ce moment avec impatience, sire.

—Et moi aussi, Ah! vous en voulez à ma couronne, mon digne Étéocle; ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trône un but. Ah! l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une église perdue, pour vous montrer tout à coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte?

—Hélas! dit François, qui sentait peu à peu la colère du roi, Votre
Majesté ne me laisse pas parler.

—Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon frère; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous méritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous épargne.

—Mon frère, mon frère, dit François éperdu, est-ce bien votre intention de m'abreuver de pareils outrages?

—Alors, si ce que je vous dis peut être tenu pour outrageant, c'est moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons, parlez, parlez, j'écoute; apprenez-nous comment vous n'êtes pas un déloyal, et, qui pis est, un maladroit.

—Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, et elle semble avoir pris à tâche de me parler par énigmes.

—Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'écria Henri d'une voix pleine de menaces et qui vibrait à la portée des oreilles de François: oui, vous avez conspiré contre moi, comme vous avez autrefois conspiré contre mon frère Charles; seulement autrefois c'était à l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est à l'aide du duc de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eût fait une riche place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme un lion; après la perfidie, la force ouverte; après le poison, l'épée.

—Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'écria François, pâle de rage et cherchant, comme cet Étéocle à qui Henri l'avait comparé, une place où frapper Polynice avec ses regards de flamme, a défaut de glaive et de poignard. Quel poison?

—Le poison avec lequel tu as assassiné notre frère Charles; le poison que tu destinais à Henri de Navarre, ton associé. Il est connu, va, ce poison fatal; notre mère en a déjà usé tant de fois! Voilà sans doute pourquoi tu y as renoncé à mon égard; voilà pourquoi tu as voulu prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue. Mais regarde-moi bien en face, François, continua Henri en faisant vers son frère un pas menaçant, et demeure bien convaincu qu'un homme de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne.

François chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans égards, sans miséricorde pour son prisonnier, le roi reprit:

—L'épée! l'épée! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul à seul avec moi, tenant une épée. Je t'ai déjà vaincu en fourberie, François, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver au trône de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en passant sur le ventre d'un million de Polonais; à la bonne heure! Si vous voulez être fourbe, soyez-le, mais de cette façon; si vous voulez m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voilà des intrigues royales, voilà de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le répète, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tué; ne songe donc plus à lutter d'une façon ni de l'autre; car, dès à présent, j'agis en roi, en maître, en desposte; dès à présent, je te surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes ténèbres, et à la moindre hésitation, à la moindre obscurité, au moindre doute, j'étends ma large main sur toi, chétif, et je te jette pantelant à la hache de mon bourreau.