Voilà ce que j'avais à te dire relativement à nos affaires de famille, mon frère; voilà pourquoi je voulais te parler tête à tête, François; voilà pourquoi je vais ordonner à mes amis de te laisser seul cette nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses méditer mes paroles. Si la nuit porte véritablement conseil, comme on dit, ce doit être surtout aux prisonniers.
—Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majesté, sur un soupçon qui ressemble à un mauvais rêve que vous auriez fait, me voilà tombé dans votre disgrâce?
—Mieux que cela François: te voilà tombé sous ma justice.
—Mais au moins, sire, fixez un terme à ma captivité, que je sache à quoi m'en tenir.
—Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez.
—Ma mère! ne pourrais-je pas voir ma mère?
—Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du fameux livre de chasse que mon pauvre frère Charles a dévoré, c'est le mot, et les deux autres sont: l'un à Florence et l'autre à Londres. D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frère. Adieu! François.
Le prince tomba atterré sur un fauteuil.
—Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc d'Anjou m'a demandé la liberté de réfléchir cette nuit à une réponse qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa chambre, sauf les visites de précaution que, de temps en temps, vous croirez devoir faire. Vous trouverez peut-être votre prisonnier un peu exalté par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renoncé au titre de mon frère; il n'y a par conséquent ici qu'un captif et des gardes; pas de cérémonies: si le captif vous désoblige, avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille, maître Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les rebelles humeurs.
—Sire! sire! murmura François tentant un dernier effort, souvenez-vous que je suis votre…
—Vous étiez aussi le frère du roi Charles IX, je crois, dit Henri.
—Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis.
—Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner.
Et Henri referma la porte sur la face de son frère, qui recula pâle et chancelant jusqu'à son fauteuil, dans lequel il tomba.
CHAPITRE XXVI
COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES ARMOIRES VIDES.
La scène que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait considérer sa position comme tout a fait désespérée. Les mignons ne lui avaient rien laissé ignorer de ce qui s'était passé au Louvre: ils lui avaient montré la défaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri plus grands encore qu'ils n'étaient en réalité, il avait entendu la voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incompréhensible d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonné des principaux chefs, qui, eux aussi, avaient à défendre leurs personnes. Abandonné de sa famille, décimée par les empoisonnements et par les assassinats, divisée par les ressentiments et les discordes, il soupirait en tournant les yeux vers ce passé que lui avait rappelé le roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au moins pour confidents, ou plutôt pour dupes, ces deux âmes dévouées, ces deux épées flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole.
Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de consciences.
Pour la première fois de sa vie, en se sentant seul et isolé, M. d'Anjou éprouva comme une espèce de remords d'avoir sacrifié la Mole et Coconnas.
Dans ce temps-là, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment avait-il récompensé sa soeur Marguerite?
Restait sa mère, la reine Catherine. Mais sa mère ne l'avait jamais aimé. Elle ne s'était jamais servie de lui que comme il se serait servi des autres, c'est-à-dire à titre d'instrument; et François se rendait justice. Une fois aux mains de sa mère, il sentait qu'il ne s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de l'Océan lorsque souffle la tempête.
Il songea que, récemment encore, il avait près de lui un coeur qui valait tous les coeurs, une épée qui valait toutes les épées.
Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier à la mémoire.
Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'éprouva François ressembla à du remords, car il avait désobligé Bussy pour plaire à Monsoreau; il avait voulu plaire à Monsoreau, parce que Monsoreau savait son secret, et voilà tout à coup que ce secret, dont menaçait toujours Monsoreau, était parvenu à la connaissance du roi, de sorte que Monsoreau n'était plus à craindre.
Il s'était donc brouillé avec Bussy inutilement et surtout gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique, était bien plus qu'un crime: c'était une faute.
Or quel avantage c'eût été pour le prince, dans la situation où il se trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par conséquent fidèle, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et une lourde main font d'amis à quiconque a reçu l'un de Dieu et l'autre du hasard!
Bussy veillant sur lui, c'était la liberté probable, c'était la vengeance certaine.
Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blessé au coeur, boudait le prince et s'était retiré sous sa tente, et le prisonnier restait avec cinquante pieds de hauteur à franchir pour descendre dans les fossés, et quatre mignons à mettre hors de combat pour pénétrer jusqu'au corridor.
Sans compter que les cours étaient pleines de Suisses et de soldats.
Aussi, de temps en temps, il revenait à la fenêtre et plongeait son regard jusqu'au fond des fossés; mais une pareille hauteur était capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou était loin d'être à l'épreuve des vertiges.
Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit Schomberg, soit Maugiron, tantôt d'Épernon, tantôt Quélus, entrait, et sans s'inquiéter de la présence du prince, quelquefois même sans le saluer, faisait sa tournée, ouvrant les portes et les fenêtres, fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous les tables, s'assurant même que les rideaux étaient à leur place, et que les draps n'étaient point découpés en lanières.
De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient.
—Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y renonce; je demande à ne plus bouger du salon, où, le jour, nos amis viennent nous voir, et à ne plus me réveiller, la nuit, de quatre heures en quatre heures, pour aller faire visite à M. le duc d'Anjou.
—C'est qu'aussi, dit d'Épernon, on voit bien que nous sommes de grands enfants, et que nous avons toujours été capitaines, et jamais soldats: nous ne savons pas, en vérité, interpréter une consigne.
—Comment cela? demanda Quélus.
—Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et non pas que nous le regardions.
—D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon à garder, mais qu'il n'est pas beau à regarder.
—Fort bien, dit Schomberg; mais songeons à ne point nous relâcher de notre surveillance, car le diable est fin.
—Soit, dit d'Épernon, mais il ne suffit pas d'être fin, ce me semble, pour passer sur le corps à quatre gaillards comme nous.
Et d'Épernon, se redressant, frisa superbement sa moustache.
—Il a raison, dit Quélus.
—Bon! répondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais pour essayer de s'enfuir précisément par notre galerie? S'il tient absolument à se sauver, il fera un trou dans le mur.
—Avec quoi? il n'a pas d'armes.
—Il a les fenêtres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait avoir lui-même mesuré la profondeur des fossés.
—Ah! les fenêtres! il est charmant, sur ma parole, s'écria d'Épernon; bravo, Schomberg, les fenêtres! c'est-à-dire que tu sauterais quarante-cinq pieds de hauteur?
—J'avoue que quarante-cinq pieds….
—Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux comme….
—Toi, dit Schomberg.
—Mon cher, dit d'Épernon, tu sais bien que je n'ai peur que des fantômes, ça, c'est une affaire de nerfs.
—C'est, dit gravement Quélus, que tous ceux qu'il a tués en duel lui sont apparus la même nuit.
—Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'évasions miraculeuses… avec les draps, par exemple.
—Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensées, dit d'Épernon. Moi, j'ai vu, à Bordeaux, un prisonnier qui s'était sauvé avec ses draps.
—Tu vois! dit Schomberg.
—Oui, reprit d'Épernon; mais il avait les reins cassés et la tête fendue; son drap s'était trouvé d'une trentaine de pieds trop court, il avait été forcé de sauter, de sorte que l'évasion était complète: son corps s'était sauvé de sa prison, et son âme s'était sauvée de son corps.
—Eh bien, d'ailleurs, s'il s'échappe, dit Quélus, cela nous fera une chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons, et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tâcherons de lui casser quelque chose.
—Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre rôle, s'écria
Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geôliers.
La péroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en décidant néanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une visite dans la chambre de M. d'Anjou.
Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre côté, il ne se déciderait jamais à une évasion périlleuse on difficile.
Ce n'est pas qu'il manquât d'imagination, le digne prince, et, nous devons même le dire, son imagination se livrait à un furieux travail, tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupé, pendant deux ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli pendant la soirée de la Saint-Barthélemy.
De temps en temps, la figure pâle du prince allait se coller aux carreaux de la fenêtre donnant dans les fossés du Louvre. Au delà des fossés s'étendait une grève d'une quinzaine de pieds de large, et, au delà de cette grève, on voyait, au milieu de l'obscurité, se dérouler la Seine, calme comme un miroir.
De l'autre côté, au milieu des ténèbres, se dressait comme un géant immobile: c'était la tour de Nesle.
Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses phases; il avait suivi, avec l'intérêt qu'accorde le prisonnier à ces sortes de spectacles, la dégradation de la lumière et les progrès de l'obscurité. Il avait contemplé cet admirable spectacle du vieux Paris, avec ses toits dorés, à une heure de distance, par les derniers feux du soleil, et argentés par les premiers rayons de la lune; puis, peu à peu, il s'était senti saisi d'une grande terreur en voyant d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit.
Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au bruit de la foudre.
Alors il eût donné bien des choses pour que les mignons le gardassent encore à vue, dussent-ils l'insulter en le gardant.
Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'était donner trop beau jeu à leurs railleries.
Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut lire, les caractères tourbillonnaient devant ses yeux comme des diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frôla du bout des doigts le luth d'Aurilly resté suspendu à la muraille, mais il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle façon qu'il avait envie de pleurer.
Alors il se mit à jurer comme un païen et à briser tout ce qu'il trouva à la portée de sa main. C'était un défaut de famille, et l'on y était habitué dans le Louvre.
Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'où venait cet horrible sabbat; puis, ayant reconnu que c'était le prince qui se distrayait, ils avaient refermé la porte, ce qui avait doublé la colère du prisonnier.
Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son duquel on ne se méprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du côté de la fenêtre, et en même temps M. d'Anjou ressentit une douleur assez aiguë à la hanche.
Sa première idée fut qu'il était blessé d'un coup d'arquebuse, et que ce coup lui était tiré par un émissaire du roi.
—Ah! traître! ah! lâche! s'écria le prisonnier, tu me fais arquebuser comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort!
Et il se laissa aller sur le tapis.
Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inégal et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse.
—Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais encore, j'eusse entendu l'explosion.
Et, en même temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur eût été assez vive, le prince n'avait évidemment rien de cassé.
Il ramassa la pierre et examina le carreau.
La pierre avait été lancée si rudement, quelle avait plutôt troué que brisé la vitre.
La pierre paraissait enveloppée dans un papier.
Alors les idées du duc commencèrent à changer de direction. Cette pierre, au lieu de lui être lancée par quelque ennemi, ne lui venait-elle pas, au contraire, de quelque ami?
La sueur lui monta au front; l'espérance, comme l'effroi, à ses angoisses.
Le duc s'approcha de la lumière.
En effet, autour de la pierre, un papier était roulé et maintenu avec une soie nouée de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement amorti la dureté du silex, qui, sans cette enveloppe, eût certes causé au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie.
Briser la soie, dérouler le papier et le lire, fut pour le duc l'affaire d'une seconde: il était complètement ressuscité.
Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif.
Et il lut:
«Êtes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la liberté? Entrez dans le cabinet où la reine de Navarre avait caché votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en déplaçant le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double fond, il y a une échelle de soie, attachez-la vous-même au balcon, deux bras vigoureux vous roidiront l'échelle au bas du fossé. Un cheval, vite comme la pensée, vous mènera en lieu sûr.
«UN AMI.»
—Un ami! s'écria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un ami. Quel est donc cet ami qui songe à moi?
Et le duc réfléchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrêter sa pensée, il courut regarder à la fenêtre; il ne vit personne.
—Serait-ce un piège? murmura le prince, chez lequel la peur s'éveillait, le premier de tous les sentiments.
—Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un double fond, et si, dans ce double fond, il y a une échelle.
Le duc alors, sans changer la lumière de place, et résolu, pour plus de précaution, au simple témoignage de ses mains, se dirigea vers ce cabinet dont tant de fois jadis il avait poussé la porte avec un coeur palpitant, alors qu'il s'attendait à y trouver madame la reine de Navarre, éblouissante de cette beauté que François appréciait plus qu'il ne convenait peut-être à un frère.
Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec violence.
Il ouvrit l'armoire à tâtons, explora toutes les planches, et, arrivé à celle d'en bas, après avoir pesé au fond et pesé sur le devant, il pesa sur un des côtés, et sentit la planche qui faisait la bascule.
Aussitôt il introduisit sa main dans la cavité et sentit au bout de ses doigts le contact d'une échelle de soie.
Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa chambre emportant son trésor.
Dix heures sonnèrent, le duc songea aussitôt à la visite qui avait lieu toutes les heures; il se hâta de cacher son échelle sous le coussin d'un fauteuil et s'assit dessus.
Elle était si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachée dans l'étroit espace où le duc l'avait enfouie.
En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que Maugiron parut en robe de chambre, tenant une épée nue sous son bras gauche et un bougeoir de la main droite.
Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler à ses amis.
—L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un instant: prends garde qu'il ne te dévore, Maugiron.
—Insolent! murmura le duc.
—Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent.
Le duc, prêt à éclater, se contint en réfléchissant qu'une querelle entraînerait une perte de temps et ferait peut-être manquer son évasion.
Il dévora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manière à tourner le dos au jeune homme.
Maugiron, suivant les données traditionnelles, s'approcha du lit pour examiner les draps, et de la fenêtre pour reconnaître la présence des rideaux; il vit bien une vitre cassée, mais il songea que c'était le duc qui, dans sa colère, l'avait brisée ainsi.
—Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu déjà mangé, que tu ne dis mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins à quoi s'en tenir et qu'on te venge.
Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience.
—Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout à fait dompté.
Le duc sourit silencieusement au milieu des ténèbres.
Quant à Maugiron, sans même saluer le prince, ce qui était la moindre politesse qu'il dût à un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant, il ferma la porte à double tour.
Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cessé de grincer dans la serrure:
—Messieurs, murmura-t-il, prenez garde à vous, c'est un animal très-fin qu'un ours.
CHAPITRE XXVII
VENTRE SAINT-GRIS.
Resté seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de tranquillité devant lui, tira son échelle de cordes de dessous son coussin, la déroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque échelon, tout cela avec la plus minutieuse prudence.
—L'échelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dépend d'elle, on ne me l'offre point comme un moyen de me briser les côtes.
Alors il la déploya toute, compta trente-huit échelons distants de quinze pouces chacun.
—Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien à craindre encore de ce côté.
Il resta un instant pensif.
—Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnés mignons qui m'envoient cette échelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voilà le piège.
Puis, réfléchissant encore:
—Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez niais pour croire que je m'exposerai à descendre sans barricader la porte, et, la porte barricadée, ils ont dû calculer que j'aurai le temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncée.—Ainsi ferai-je, dit-il en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me décidais à fuir.—Cependant, comment supposer que je croirai à l'innocence de cette échelle trouvée dans une armoire de la reine de Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur Marguerite, pourrait connaître l'existence de cette échelle?—Voyons, répéta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signé: Un ami. Quel est l'ami du duc d'Anjou qui connaît si bien le fond des armoires de mon appartement ou de celui de ma soeur?
Le duc achevait à peine de formuler cet argument, qui lui semblait victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaître l'écriture, si la chose était possible, il fut pris d'une idée soudaine.
—Bussy! s'écria-t-il.
En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un héros à la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-même dans ses Mémoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en duel; Bussy discret, Bussy versé dans la science des armoires, n'était-ce pas, selon toute probabilité, Bussy, le seul de tous ses amis sur lequel le duc pouvait véritablement compter, n'était-ce pas Bussy qui avait envoyé le billet?
Et la perplexité du prince s'augmenta encore.
Tout se réunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que l'auteur du billet était Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait son amour pour Diane de Méridor; il est vrai qu'il s'en doutait quelque peu; comme le duc avait aimé Diane, il devait comprendre la difficulté qu'il y avait pour Bussy à voir cette belle jeune femme sans l'aimer, mais ce léger soupçon ne s'effaçait pas moins devant les probabilités. La loyauté de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer oisif tandis qu'on enchaînait son maître; Bussy avait été séduit par les dehors aventureux de cette expédition; il avait voulu se venger du duc à sa façon, c'est-à-dire en lui rendant la liberté. Plus de doute, c'était Bussy qui avait écrit, c'était Bussy qui attendait.
Pour achever de s'éclaircir, le prince s'approcha de la fenêtre, il vit, dans le brouillard qui montait de la rivière, trois silhouettes oblongues qui devaient être des chevaux, et deux espèces de pieux qui semblaient plantés sur la grève: ce devait être deux hommes.
Deux hommes, c'était bien cela: Bussy et son fidèle le Haudoin.
—La tentation est dévorante, murmura le duc, et le piège, si piège il y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte à moi de m'y laisser prendre.
François alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hérité de l'échiquier de Chicot et jouaient aux échecs.
Il éteignit sa lumière.
Puis il alla ouvrir sa fenêtre et se pencha en dehors de son balcon.
Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, était rendu plus effrayant encore par l'obscurité. Il recula.
Mais c'est un attrait si irrésistible que l'air et l'espace pour un prisonnier, que François, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il étouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque chose comme le dégoût de la vie et l'indifférence de la mort passa dans son esprit.
Le prince, étonné, se figura que le courage lui venait.
Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'échelle de soie, la fixa à son balcon par les crochets de fer qu'elle présentait à l'une de ses extrémités, puis il retourna à la porte qu'il barricada de son mieux, et, bien persuadé que, pour vaincre l'obstacle qu'il venait de créer, on serait forcé de perdre dix minutes, c'est-à-dire plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son échelle, il revint à la fenêtre.
Il chercha alors à revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il n'aperçut plus rien.
—J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir avec l'ami le mieux connu; à plus forte raison avec un ami inconnu.
En ce moment, l'obscurité était complète, et les premiers grondements de l'orage, qui menaçait depuis une heure, commençaient à faire retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentées s'étendait comme un éléphant couché d'un côté à l'autre de la rivière; sa croupe s'appuyant au palais; sa trompe, indéfiniment recourbée, dépassant la tour de Nesle, et se perdant à l'extrémité sud de la ville.
Un éclair lézarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au prince apercevoir dans le fossé, au-dessous de lui, ceux qu'il avait cherchés inutilement sur la grève.
Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il était attendu.
Le duc secoua l'échelle pour s'assurer qu'elle était solidement attachée, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier échelon.
Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui étreignait en ce moment le coeur du prisonnier, placé entre un frêle cordonnet de soie pour tout appui, et les menaces mortelles de son frère.
Mais à peine eut-il posé le pied sur la première traverse de bois, qu'il lui sembla que l'échelle, au lieu de vaciller comme il s'y était attendu, se roidissait, au contraire, et que le second échelon se présentait à son second pied sans que l'échelle eût fait ou paru faire le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas.
Était-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'échelle; étaient-ce des bras ouverts ou des bras armés qui l'attendaient au dernier échelon?
Une terreur irrésistible s'empara de François; il tenait encore le balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter.
On eût dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au moment même, un petit tiraillement, bien doux et bien égal, une sorte de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince.
—Voilà qu'on tient l'échelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas que je tombe. Allons, du courage.
Et il continua de descendre; les deux montants de l'échelle étaient tendus comme des bâtons. François remarqua que l'on avait soin d'écarter les échelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Dès lors il se laissa glisser comme une flèche, coulant sur les mains plutôt que sur les échelons, et sacrifiant à cette rapide descente le pan doublé de son manteau.
Tout à coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait instinctivement être proche de ses pieds, il se sentit enlevé dans les bras d'un homme qui lui glissa à l'oreille ces trois mots:
—Vous êtes sauvé.
Alors on le porta jusqu'au revers du fossé, et là on le poussa le long d'un chemin pratiqué entre des éboulements de terre et de pierre; il parvint enfin à la crête; à la crête, un autre homme attendait, qui le saisit par le collet et le tira à lui; puis, ayant aidé de même son compagnon, courut, courbé comme un vieillard, jusqu'à la rivière. Les chevaux étaient bien où François les avait vus d'abord.
Le prince comprit qu'il n'y avait plus à reculer; il était complètement à la merci de ses sauveurs. Il courut à l'un des trois chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La même voix qui lui avait déjà parlé tout bas à l'oreille lui dit avec le même laconisme et le même mystère:
—Piquez.
Et tous trois partirent au galop.
—Cela va bien jusqu'à présent, pensait tout bas le prince, espérons que la suite de l'aventure ne démentira point le commencement.
—Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince à son camarade de droite, enveloppé jusqu'au nez dans un grand manteau brun.
—Piquez, répondait celui-ci du fond de son manteau.
Et, lui-même donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois cavaliers passaient comme des ombres.
On arriva ainsi au grand fossé de la Bastille, que l'on traversa sur un pont improvisé la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient avisé à ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations.
Les trois cavaliers se dirigèrent vers Charenton. Le cheval du prince semblait avoir des ailes.
Tout à coup le compagnon de droite sauta le fossé, et se lança dans la forêt de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot au prince:
—Venez.
Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le moment du départ, pas une parole n'était sortie de la bouche de celui-ci.
Le prince n'eut pas même besoin de faire sentir la bride ou les genoux à sa monture, le noble animal sauta le fossé avec la même ardeur qu'avaient montré les deux autres chevaux; et, au hennissement avec lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements répondirent des profondeurs de la forêt.
Le prince voulut arrêter son cheval, car il craignait qu'on ne le conduisit à quelque embuscade.
Mais il était trop tard; l'animal était lancé de façon à ne plus sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa course, il ralentit aussi la sienne, et François se trouva dans une sorte de clairière où huit ou dix hommes à cheval, rangés militairement, se révélaient aux yeux par le reflet de la lune qui argentait leur cuirasse.
—Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur?
—Ventre Saint-Gris! s'écria celui auquel s'adressait la question, cela veut dire que nous sommes saufs.
—Vous, Henri, s'écria le duc d'Anjou stupéfait, vous, mon libérateur?
—Eh! dit le Béarnais, en quoi cela peut-il vous étonner, ne sommes-nous point alliés?
Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon.
—Agrippa, dit-il, où diable es-tu?
—Me voilà, dit d'Aubigné, qui n'avait pas encore desserré les dents; bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux…. Avec cela que vous en avez tant!
—Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en reste deux, reposés et frais, avec lesquels nous puissions faire une douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut.
—Mais où me menez-vous donc, mon cousin? demanda François avec inquiétude.
—Où vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigné a raison; le roi de France a des écuries mieux montées que les miennes, et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis dans sa tête de nous rejoindre.
—En vérité, je suis libre d'aller où je veux? demanda François.
—Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri.
—Eh bien, alors, à Angers.
—Vous voulez aller à Angers? A Angers, soit: c'est vrai, là vous êtes chez vous.
—Mais vous, mon cousin?
—Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre, où ma bonne Margot m'attend; elle doit même fort s'ennuyer de moi!
—Mais personne ne vous savait ici? dit François.
—J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme.
—Ah! fort bien.
—Et puis savoir un peu, en même temps, si décidément la Ligue m'allait ruiner.
—Vous voyez qu'il n'en est rien.
—Grâce à vous, oui.
—Comment! grâce à moi?
—Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'être chef de la Ligue, quand vous avez su qu'elle était dirigée contre moi, vous eussiez accepté et fait cause commune avec mes ennemis, j'étais perdu. Aussi, quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai juré que je vous en tirerais, et je vous en ai tiré.
—Toujours aussi simple, se dit en lui-même le duc d'Anjou; en vérité, c'est conscience que de le tromper.
—Va, mon cousin, dit en souriant le Béarnais, va dans l'Anjou. Ah! monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnée! mais je vous envoie là un compagnon un peu bien gênant; gare à vous!
Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandés, tous deux sautèrent en selle et partirent au galop, accompagnés d'Agrippa d'Aubigné, qui les suivait en grondant.
CHAPITRE XXVIII
LES AMIS.
Pendant que Paris bouillonnait comme l'intérieur d'une fournaise, madame de Monsoreau, escortée par son père et deux de ces serviteurs qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une expédition, s'acheminait vers le château de Méridor, par étapes de dix lieues à la journée.
Elle aussi commençait à goûter cette liberté précieuse aux gens qui ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, comparé à ce ciel toujours menaçant, suspendu comme un crêpe sur les tours noires de la Bastille, les feuillages déjà verts, les belles routes se perdant comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si réellement elle fût sortie du cercueil où la croyait plongée son père.
Lui, le vieux baron, était rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb sur ses étriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eût pris le noble seigneur pour un de ces époux barbons qui accompagnent leur jeune fiancée en veillant amoureusement sur elle.
Nous n'entreprendrons pas de décrire ce long voyage. Il n'eut d'autres incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois impatiente, Diane se jetait à bas de son lit, lorsque la lune argentait les vitres de sa chambre d'hôtellerie, réveillait le baron, secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la jeune femme trouvait infini.
Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs, et demeurer seule en arrière sur un tertre, afin de regarder dans la profondeur de la vallée si quelqu'un ne suivait pas…. Et, lorsque la vallée était déserte, lorsque Diane n'avait aperçu que les troupeaux épars dans le pâturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg dressé au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais. Alors son père, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait:
—Ne crains rien, Diane.
—Craindre quoi, mon père?
—Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit?
—Ah! c'est vrai…. Oui, je regardais cela, disait la jeune femme avec un nouveau regard en arrière.
Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en déception, Diane arriva, vers la fin du huitième jour, au château de Méridor, et fut reçue au pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus châtelains en l'absence du baron.
Alors commença pour ces quatre personnes une de ces existences comme tout homme en a rêvé en lisant Virgile, Longus et Théocrite.
Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de leurs chevaux s'élançaient les piqueurs. On voyait des avalanches de chiens rouler du haut des collines à la poursuite d'un lièvre ou d'un renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprès de l'autre sur la mousse, à l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et reprenaient bientôt leur tendre et mystérieuse conversation.
—Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrivé dans la tombe, car tu étais bien morte pour nous…. Vois, l'aubépine en fleurs nous jette ses dernières miettes de neige, et les sureaux envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes branches des chênes. Pas un souffle dans l'air, pas un être vivant dans le parc, car les daims se sont enfuis tout à l'heure en sentant trembler la terre, et les renards ont bien vite gagné le terrier… Raconte, petite soeur, raconte.
—Que te disais-je?
—Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?… Oh! cependant ce bel oeil noyé dans une ombre bleuâtre, cette pâleur nacrée de tes joues, ce vague élan de paupière, tandis que la bouche essaye un sourire jamais achevé… Diane, tu dois avoir bien des choses à me dire!
—Rien, rien.
—Tu es donc heureuse… avec M. de Monsoreau?
Diane tressaillit.
—Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche.
—Avec M. de Monsoreau! répéta Diane; pourquoi as-tu prononcé ce nom? pourquoi viens-tu d'évoquer ce fantôme au milieu de nos bois, au milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur….
—Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cerclés de bistre, et pourquoi ils se lèvent si souvent vers le ciel; mais je ne sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire.
Diane secoua tristement la tête.
—Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras blanc et rond les épaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy t'avait montré beaucoup d'intérêt….
Diane rougit si fort, que son oreille, si délicate et si ronde, parut tout à coup enflammée.
—C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle chanta:
Un beau chercheur de noise,
C'est le seigneur d'Amboise.
Diane appuya sa tête sur le sein de son amie, et murmura d'une voix plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillée:
Tendre, fidèle aussi,
C'est le brave….
—Bussy!… dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser sur les yeux de son amie.
—Assez de folies, dit Diane tout à coup; M. de Bussy ne pense plus à
Diane de Méridor.
—C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plaît beaucoup à Diane de Monsoreau.
—Ne me dis pas cela.
—Pourquoi? est-ce que cela te déplaît?
Diane ne répondit pas.
—Je te dis que M. de Bussy ne songe pas à moi… et il fait bien…
Oh! j'ai été lâche… murmura la jeune femme….
—Que dis-tu là?
—Rien, rien.
—Voyons, Diane, tu vas recommencer à pleurer, à t'accuser… Toi, lâche! toi, mon héroïne; tu as été contrainte.
—Je le croyais… je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas… A présent, Jeanne, ces dangers me semblent chimériques, ces gouffres, un enfant pouvait les franchir d'une enjambée. J'ai été lâche, te dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de réfléchir!….
—Tu me parles par énigmes.
—Non, ce n'est pas encore cela, s'écria Diane en se levant dans un désordre extrême. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait terrible; j'hésitais, je flottais… mon père m'offrait son appui et j'avais peur… lui, lui m'offrait sa protection… mais il ne l'a pas offerte de façon à me convaincre; le duc d'Anjou était contre lui. Le duc d'Anjou s'était ligué avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien, qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni prince ni maître qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois j'aimais….
Et Diane, en proie à son exaltation, s'était adossée à un chêne, comme si, l'âme ayant brisé le corps, celui-ci n'eût plus renfermé assez de force pour se soutenir.
—Voyons, calme-toi, chère amie, raisonne….
—Je te dis que nous avons été lâches.
—Nous… Oh! Diane, de qui parles-tu là? Ce nous est éloquent, ma Diane chérie….
—Je veux dire mon père et moi; j'espère que tu n'entends pas autre chose… Mon père est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi; moi, je suis fière et ne crains pas un homme quand je le hais… Mais, vois-tu! le secret de cette lâcheté, le voici: j'ai compris qu'il ne m'aimait pas.
—Tu te mens à toi-même; s'écria Jeanne;… si tu croyais cela, au point où je te vois, tu irais le lui reprocher à lui-même… Mais tu ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec une tendre caresse pour son amie.
—Tu es payée pour croire à l'amour, toi, répliqua Diane en reprenant sa place auprès de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a épousée malgré un roi! toi, qu'il a enlevée du milieu de Paris; toi; qu'on a poursuivie peut-être et qui le payes, par tes caresses, de la proscription et de l'exil!
—Et il se trouve richement payé, dit l'espiègle jeune femme.
—Mais moi,—réfléchis un peu, et ne sois pas égoïste;—moi, que ce fougueux jeune homme prétend aimer; moi, qui ai fixé les regards de l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connaît pas d'obstacles, je me suis mariée publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la cour, et il ne m'a pas regardée; je me suis confiée à lui dans le cloître de la Gypecienne: nous étions seuls, il avait Gertrude, le Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!… Oh! j'y songe, par l'église même, un cheval à la porte, il pouvait m'enlever dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais souffrant, désolé à cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa lèvre pâlie et brûlée par la fièvre. S'il m'avait demandé de mourir pour rendre l'éclat à ses yeux, la fraîcheur à ses lèvres, je serais morte…. Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songé à me retenir par un coin de mon voile.—Attends, attends encore…. Oh! tu ne sais pas ce que je souffre…. Il savait que je quittais Paris, que je revenais à Méridor; il savait que M. de Monsoreau… tiens, j'en rougis… que M. de Monsoreau n'est pas mon époux; il savait que je venais seule, et, tout le long de la route, chère Jeanne, je me suis retournée, croyant à chaque instant que j'entendais le galop de son cheval derrière nous. Rien! c'était l'écho du chemin qui parlait! Je te dis qu'il ne pense pas à moi, et que je ne vaux pas un voyage en Anjou… quand il y a tant de femmes belles et courtoises à la cour du roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale enterrée dans les halliers de Méridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu convaincue? ai-je raison? suis-je oubliée, méprisée; ma pauvre Jeanne?
Elle n'avait pas achevé ces mots que le feuillage du chêne craqua violemment; une poussière de mousse et de plâtre brisé roula le long du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des mûriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri terrible.
Jeanne s'était écartée; elle avait vu et reconnut cet homme.
—Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouillé en baisant le bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main tremblante.
Diane reconnut, à son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie au coeur, hors d'elle-même, suffoquée par ce bonheur inespéré; elle ouvrit ses bras et se laissa tomber, privée de sentiment, sur la poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifférence.
CHAPITRE XXIX
LES AMANTS.
Les pâmoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses.
On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare.
Diane ne tarda donc point à ouvrir les yeux, et se trouva dans les bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu céder à madame de Saint-Luc le privilège de recueillir le premier regard de Diane.
—Oh! murmura-t-elle en se réveillant, oh! c'est affreux, comte, de nous surprendre ainsi.
Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que des paroles, lui qui avait expérimenté plus d'une fois les retours à la vie après les pâmoisons et les évanouissements?
Non-seulement Diane en demeura là, mais encore elle s'arracha doucement des bras qui la tenaient captive et revint à son amie, qui, discrète d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis, curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une réconciliation entre gens qui s'aiment, était revenue tout doucement, non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez près des interlocuteurs pour n'en rien perdre.
—Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez, madame?
—Non, dit Diane; car, en vérité, monsieur de Bussy, c'est tendre, c'est affectueux, ce que vous venez de faire là… Mais….
—Oh! de grâce, pas de mais… soupira Bussy en reprenant sa place aux genoux de Diane.
—Non, non, pas ainsi, pas à genoux, monsieur de Bussy.
—Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte en joignant les mains, j'ai si longtemps envié cette place.
—Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passé par-dessus le mur. Non-seulement ce n'est pas convenable à un seigneur de votre rang, mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon honneur.
—Comment cela?
—Si l'on vous avait vu, par hasard?
—Qui donc m'aurait vu?
—Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure à peine, passaient dans le fourré, derrière le mur.
—Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour être vu.
—Caché! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du suprême romanesque; racontez-nous cela, monsieur de Bussy.
—D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous êtes venue par Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, écoutez, et jugez si votre pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point osé vous rejoindre, et je ne doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac n'était point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que médiocrement à revenir à Méridor; votre père aussi n'avait aucun motif de se hâter, puisqu'il vous avait près de lui. Mais ce n'était pas en présence de votre père, ce n'était pas dans la compagnie de vos gens, que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez de vous compromettre; j'ai fait le chemin étape par étape, en mangeant le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fût ma plus habituelle nourriture pendant ces jours.
—Pauvre garçon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri.
—Vous arrivâtes enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au faubourg de la ville; je vous vis passer, caché derrière une jalousie.
—Oh! mon Dieu, demanda Diane, êtes-vous donc à Angers sous votre nom?
—Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les drapiers et les orfèvres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet et affairé qui ne messied pas à un botaniste qui cherche des simples. Bref, on ne m'a pas encore remarqué.
—Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de province, sans avoir encore été remarqué? On ne croira jamais cela à la cour.
—Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la ville ici, par exemple?
—J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors au pas de la ville, m'arrêtant à regarder les écriteaux et les enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois lieues et demie qu'il y a d'ici à la ville. Une fois dans le bois de Méridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long, fort long, le parc est grand. Hier j'ai exploré ce mur pendant plus de quatre heures, grimpant çà et là, espérant vous apercevoir toujours. Enfin, je désespérais presque, quand je vous ai aperçue le soir, au moment où vous rentriez à la maison; les deux grands chiens du baron sautaient après vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparûtes.—Je sautai là; j'accourus ici, où vous étiez tout à l'heure; je vis l'herbe et la mousse assidûment foulées, j'en conclus que vous pourriez bien avoir adopté cet endroit, qui est charmant pendant le soleil; pour me reconnaître alors, j'ai fait des brisées comme à la chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux….
—Par défaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant.
—Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal affreux, je le répète, j'ai repris la route de la ville; j'étais bien fatigué; j'avais en outre déchiré mon pourpoint cannelle en montant aux arbres, et, cependant, malgré les accrocs de mon pourpoint, malgré l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais vue.
—Il me semble que voilà un admirable récit, dit Jeanne, et que vous avez surmonté là de terribles obstacles: c'est beau et c'est héroïque; mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, à votre place, conservé mon pourpoint et surtout ménagé mes belles mains blanches. Voyez dans quel affreux état sont les vôtres, tout égratignées par les ronces.
—Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir.
—Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez fait, Diane de Méridor, et même madame de Saint-Luc.
—Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement.
—Je fusse venu droit au pont du château de Méridor, et j'y fusse entré. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me plaçait près d'elle à table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse, madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'était la chose du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais.
Bussy secoua la tête avec un sourire et un regard à l'adresse de
Diane.
—Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait là, c'était bon pour tout le monde, et non pour moi.
Diane rougit comme un enfant, et le même sourire et le même regard se reflétèrent dans ses yeux et sur ses lèvres.
—Allons! dit Jeanne, voilà, à ce qu'il paraît, que je ne comprends plus rien aux belles manières!
—Non! dit Bussy en secouant la tête. Non! je ne pouvais aller au château. Madame est mariée, M. le baron doit au mari de sa fille, quel qu'il soit, une surveillance sévère.
—Bien, dit Jeanne, voilà une leçon de civilité que je reçois; merci, monsieur de Bussy, car je mérite de la recevoir; cela m'apprendra à me mêler aux propos des fous.
—Des fous? répéta Diane.
—Des fous ou des amoureux, répondit madame de Saint-Luc, et en conséquence….
Elle embrassa Diane au front, fit une révérence à Bussy et s'enfuit.
Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se décidât à lâcher son amie.
Bussy et Diane restèrent donc seuls.
Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'éloignait en cueillant des fleurs, puis elle s'assit en rougissant.
Bussy se coucha à ses pieds.
—N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?
—Je ne vais pas feindre, répondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez le fond de ma pensée, oui, je vous approuve, mais ici s'arrêtera mon indulgence; en vous désirant, en vous appelant comme je faisais tout à l'heure, j'étais insensée, j'étais coupable.
—Mon Dieu! que dites-vous donc là, Diane?
—Hélas! comte, je dis la vérité! j'ai le droit de rendre malheureux M. de Monsoreau, qui m'a poussée à cette extrémité; mais je n'ai ce droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui refuser ma présence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces faveurs à un autre, je volerais celui-là, qui, malgré moi, est mon maître.
Bussy écouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai, par la grâce et la mansuétude de Diane.
—A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il.
—Parlez, répondit Diane.
—Avec franchise?
—Parlez!
—Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas trouvé un mot au fond de votre coeur.
—Comment?
—Écoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai écoutée patiemment; vous m'avez accablé de sophismes.
Diane fit un mouvement.
—Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand ils manquent d'application. En échange de ces sophismes, moi, madame, je vais vous rendre des vérités. Un homme est votre maître, dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalité vous l'a imposé, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors c'est à moi de vous en délivrer.
Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arrêta d'un signe.
—Oh! je sais ce que vous m'allez répondre, dit le jeune homme. Vous me répondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous ne me reverrez jamais.—Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, bénira quelquefois mon nom, et dira: «Merci! Bussy, merci! de nous avoir délivrés de cet affreux Monsoreau;» et vous-même, Diane, vous qui n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort.
La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement.
—Vous n'avez pas encore imploré, Bussy, dit-elle, et voilà que vous menacez déjà.
—Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu! n'allez pas vous en défendre, vous rentreriez dans la classe de ces esprits vulgaires dont les paroles démentent les actions. Je le sais, car vous l'avez avoué. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous, rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche; ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en désespoir. Non, je me mettrai à vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par intérêt ni par crainte, je vous dirai: «Diane, je vous aime, et ce sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure à la face du ciel que je mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant.» Si vous me dites encore: «Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre,» je me relèverai sans soupir, sans un signe, de cette place, où je suis si heureux cependant, et je vous saluerai profondément en me disant: «Cette femme ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais.» Alors je partirai et vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dévouement pour vous est encore plus grand que mon amour, comme mon désir de vous voir heureuse survivra à la certitude que je ne puis pas être heureux moi-même, comme je n'aurai pas volé le bonheur d'un autre, j'aurai le droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voilà ce que je ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave éternellement, et que ce ne vous soit un prétexte à rendre malheureux les braves gens qui vous aiment.
Bussy s'était ému en prononçant ces paroles. Diane lut dans son regard si brillant et si loyal toute la vigueur de sa résolution: elle comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit à la flamme de ce regard.
—Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami. C'est encore une délicatesse de votre part, de m'ôter ainsi jusqu'au remords de vous avoir cédé. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'à la mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne pas avoir écouté l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de conditions à vous faire; je suis vaincue, je suis livrée; je suis à vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma vie est la vôtre, veillez sur nous.
En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si effilées sur l'épaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint amoureusement collée à ses lèvres; Diane frissonna sous ce baiser.
On entendit alors les pas légers de Jeanne, accompagnés d'une petite toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le premier papillon qui se fût encore hasardé peut-être hors de sa coque de soie: c'était une atalante aux ailes rouges et noires.
Instinctivement, les mains entrelacées se désunirent.
Jeanne remarqua ce mouvement.
—Pardon, mes bons amis, de vous déranger, dit-elle, mais il nous faut rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le comte, regagnez, s'il vous plaît, votre excellent cheval qui fait quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus lentement possible, car je présume que nous aurons fort à causer, les quinze cents pas qui nous séparent de la maison. Dame! voici ce que vous perdez à votre entêtement, monsieur de Bussy: le dîner du château, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter à cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups d'oeil échangés qui chatouillent mortellement le coeur.—Allons, Diane, rentrons.
Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un léger effort pour l'entraîner avec elle.
Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore à demi retournée de son côté, lui tendit la main.
Il se rapprocha d'elles.
—Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites?
—A demain, répliqua Diane, n'est-ce pas convenu?
—A demain seulement?
—A demain et à toujours!
Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses lèvres sur la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il s'éloigna ou plutôt s'enfuit.
Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonté pour consentir à se séparer de celle à laquelle il avait si longtemps désespéré d'être réuni.
Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son amie par le bras, écouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans les broussailles.
—Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout à fait, veux-tu causer un peu avec moi, Diane?
—Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son amie la tirait d'un rêve. Je t'écoute.
—Eh bien! vois-tu, demain j'irai à la chasse avec Saint-Luc et ton père.
—Comment! tu me laisseras seule au château?
—Écoute, chère amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir à faire.
—Oh! Jeanne, s'écria madame de Monsoreau en pâlissant, peux-tu bien me dire de ses duretés-là, à moi, à ton amie?
—Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec la même tranquillité. Je ne puis continuer ainsi.
—Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voilà que tu me perces te coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer?
—Continuer, murmura Jeanne à l'oreille de son amie, continuer de vous empêcher, pauvres amants que vous êtes, de vous aimer tout à votre aise.
Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de baisers son visage épanoui. Comme elle la tenait embrassée, les trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares.
—Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux l'être envers l'amoureux en pourpoint cannelle.