The Project Gutenberg eBook of La dame de Monsoreau — Tome 2.
Title: La dame de Monsoreau — Tome 2.
Author: Alexandre Dumas
Auguste Maquet
Release date: January 1, 2006 [eBook #9638]
Most recently updated: January 2, 2021
Language: French
Credits: Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This
file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
LA DAME DE MONSOREAU
PAR
ALEXANDRE DUMAS
ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
DEUXIÈME PARTIE
PARIS
1890
TABLE DES MATIÈRES DE LA DEUXIÈME PARTIE.
I.—Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait à son couvent.
II.—Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule, et déplora amèrement cette infirmité.
III.—Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
IV.—Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa mule contre un cheval.
V.—Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du
Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte.
VI.—Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa le moine.
VII.—Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit un avec son épée.
VIII.—Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était point morte.
IX.—Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III.
X.—Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand veneur.
XI.—Comment se tint le Conseil du roi.
XII.—Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.
XIII.—Castor et Pollux.
XIV.—Comment il est prouvé qu'écouler est le meilleur moyen pour entendre.
XV.—La soirée de la Ligue.
XVI.—La rue de la Ferronnerie.
XVII.—Le prince et l'ami.
XVIII.—Étymologie de la rue de la Jussienne.
XIX.—Comment d'Épernon eut son pourpoint déchiré, et comment
Schomberg fut teint en bleu.
XX.—Chicot est de plus en plus roi de France.
XXI.—Comment Chicot fit une visite à Bussy, et de ce qui s'ensuivit.
XXII.—Les échecs de Chicot, le bilboquet de Quélus la sarbacane de
Schomberg.
XXIII.—Comment le roi nomma un chef à la Ligue, et comment ce ne fut ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
XXIV.—Comment le roi nomma un chef qui n'était ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
XXV.—Étéocle et Polynice.
XXVI.—Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les armoires vides.
XXVII.—Ventre-saint-gris.
XXVIII.—Les amis.
XXIX.—Les amants.
XXX.—Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le donna pour rien.
XXXI.—Diplomatie de M. le duc d'Anjou.
XXXII.—Diplomatie de M. de Saint-Luc.
XXXIII.—Une volée d'Angevins.
XXXIV.—Roland.
IMAGES
Titre
Comment Frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait à son couvent.
Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes les expressions de l'étonnement.
Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille… on dirait que je connais cela.
Gorenflot se cramponnait des deux mains à la longe de son âne.
Le moine portant les deux selles sur la tête et les deux brides à ses mains.
Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison.
Voilà le coup, dit Chicot.
Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le sien.
Je te briserai comme je brise ce verre.
M. de Guise.
Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main.
Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez véritablement mes amis.
Qui aime bien châtie bien.
Croyez-vous que je pense que c'est par amitié que vous me venez voir?
Non, pardieu, car vous n'aimez personne.
Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars pour Méridor.
A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.
Schomberg.
Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de m'inviter à m'asseoir.
François: te voilà tombé sous ma justice.
Le duc s'approcha de la lumière.
Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier échelon.
N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?
Eh bien, vous en avez menti, monseigneur.
CHAPITRE PREMIER
COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE RÉVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT A SON COUVENT.
Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la rentrée qu'il venait de faire a trois heures du matin.
Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée.
Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture.
Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient, recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée et de maximes bachiques.
Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie.
Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu la scène.
Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:
—Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur, c'est son haleine qui m'inspire.
—Et il se remit à ronfler.
Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son influence, et commença de démailloter le moine.
—Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de mûrir.
Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant après.
—Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour l'Église et pour monseigneur le duc de Guise.
—Canaille! dit Chicot.
—Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain…
—Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour lui passer sa robe.
—Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère Gorenflot a dompté le vin.
Chicot haussa les épaules.
Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à cette douteuse lueur.
—Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions qu'il avait faites avec lui.
—Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa robe et en ramenant son capuchon sur sa tête.
—A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte du choeur, et le vent ne vient plus.
—Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien égal.
—Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr.
—Amen! dit Chicot.
Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe, après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son compagnon.
Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot.
Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son principal centre de gravité.
Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot, qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras, de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine, Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà parlé.
—Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que j'ai passé la nuit ici.
Puis, rassemblant ses idées:
—Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!
Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait pas cru devoir prendre.
—C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être mort et enveloppé dans un linceul taché de sang.
Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et les taches de vin pour des gouttes de sang.
—Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de nouveau autour de lui.
Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le moine le regardait, ronfla de double force.
—Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec admiration.
—Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est pas dans ma position, lui.
Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot, de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le Gascon eût dormi véritablement.
—Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon conseil.
Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre.
—Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi.
Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.
Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot, c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins quelque argent pour séduire le frère geôlier!
Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse assez ronde qu'il cacha sous son ventre.
Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais,
Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques:
—S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil m'est sacré… et je vais le prendre.
A ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et fouilla délicatement dans la poche du dormeur.
Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.
—C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le chapeau peut-être.
Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son haut-de-chausses.
—Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot, qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent. Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.
Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la bourse vide.
—Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera?
Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci lui faisait, et s'enfuit.
Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche, et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde.
Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.
Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points cardinaux.
Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie.
—C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale; je suis perdu!
Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit; mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné au couvent; il préféra la résignation.
Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient hésiter à venir lui parler.
—Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je suis une pierre d'achoppement.
Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot:
—Pauvre cher frère! dit-il.
Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
—Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.
—Ah! mon Dieu!
—Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré au couvent on vous conduisît près de lui.
—Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.
—Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le révérend prieur Joseph Foulon vous demande.
Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur.
Là aussi les portes se refermèrent.
Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en tête-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité justement.
—Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé.
—Mon révérend… balbutia le moine.
—Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur.
—C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.
—Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce pas?
—J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front distillait une sueur glacée.
—Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien imprudent ce que vous avez fait là.
—Laissez-moi vous expliquer, mon père….
—Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie….
—Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car j'étais embarrassé de le faire.
—Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices, les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles.
—Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?
—De celle que vous avez faite cette nuit.
—Hors du couvent? demanda timidement le moine.
—Non pas, dans le couvent.
—J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?
—Oui, vous.
Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il jouait aux propos interrompus.
—Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace m'a épouvanté.
—Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux?
—Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire.
—Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal assoupli; je me corrigerai, mon père.
—Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée entre nous, ce ne serait rien.
—Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?
—Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.
—De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné.
—J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête; mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.
Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes les expressions de l'étonnement.
—Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier. Cette sève religieuse qui bout,dans votre coeur généreux vous ferait tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je désire que vous alliez la dépenser….
—Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire un tour de cachot.
—En province.
—Un exil? s'écria Gorenflot.
—En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très-cher frère.
—Et que peut-il donc m'arriver?
—Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la prison éternelle, sinon la mort.
Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son couvent.
—Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très-cher frère, non-seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter.
—Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des proportions que prenait un péché, à tout prendre, très-véniel.—Les archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?
—Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir affaire à vous.
—Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot.
—Je le parierais. Partez donc, partez.
—Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire; mais comment vivrai-je quand je serai parti?
—Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent; voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis, soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout ne revenez pas que l'on ne vous prévienne.
Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de succès, à la porte de sa cellule.
Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot.
A peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe.
—Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous êtes un saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières.
—Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!
—Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de vous.
—Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la lumière arrivera.
Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers, et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie.
Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante.
Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci:
—Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas; miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.
CHAPITRE II
COMMENT FRÈRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ÉTAIT SOMNAMBULE, ET DÉPLORA AMÈREMENT CETTE INFIRMITÉ.
Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons repas et les bons convives. Mais Chicot était très-fantasque dans sa vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église, cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.
Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de saint Luc.
—Cherche, et tu trouveras.
Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin, se sentait las avant de commencer.
Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop saisissantes.
Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route, emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie accompagnée de gémissements.
Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule, fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du fameux verset: Super flumina Babylonis, et le sujet d'une myriade de tableaux mélancoliques.
Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde, suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe.
Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le cerveau de Gorenflot à jeun.
La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser, nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la discipline, le fouet, le double fouet et l'in pace, pourvu que l'on jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même à réduire à cinq par jour.
A cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux ami une pension alimentaire.
Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite.
C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace, de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels.
Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un moine vagabond.
Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses fonctions.
Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.
Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla la voûte sous le galop de sa monture.
Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit, et cheval et cavalier disparurent dans la maison.
Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent pouvait le vendre.
Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion d'une nouvelle espèce.
—Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir, ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais.
A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un air indifférent derrière les moellons.
—Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille… on dirait que je connais cela…; mais non, c'est impossible.
En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui venaient de la porte de la ville.
En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à l'affût.
La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux.
—C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot, et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre à moi pour me faire déjeuner.
La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison.
—Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six deniers, eh bien, je le mettrai à prix.
Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier, la longue rapière qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait:
—Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se laisserait point intimider.
A la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus le nez qu'il se grattait, mais l'oreille.
Tout à coup, sa figure s'illumina:
—Une idée, dit-il.
C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie.
—Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai: «Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet homme aux mauvaises intentions.
En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les murs et attendit.
Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme apparurent, l'un portant l'autre.
Gorenflot s'approcha.
—Monsieur, dit-il, si cinq Pater et cinq Ave pour la réussite de vos projets peuvent vous être agréables….
L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot.
—Gorenflot! s'écria-t-il.
—Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi.
—Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot.
—Je n'en sais rien, et vous?
—C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant moi.
—Bien loin?
—Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose.
—Laquelle?
—C'est que tu m'espionnais.
—Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous ai vu, voilà tout.
—Vu, quoi?
—Guetter le passage des mules.
—Tu es fou.
—Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs….
—Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs; ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne qualité.
—Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce que lui répondait Chicot, je me trompais.
—Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières?
—Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un énorme soupir.
—Hein? fit Chicot.
—Proscrit, vous dis-je.
Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de ses semblables.—Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il; je suis excommunié, anathématisé.
—Bah! et pourquoi cela?
—Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en sais rien.
—Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant le guilledou, compère?
—Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien ce que j'ai fait depuis hier soir.
—C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix, mais non depuis dix jusqu'à trois.
—Comment, depuis dix heures jusqu'à trois?
—Sans doute, à dix heures vous êtes sorti.
—Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par la surprise.
—Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez.
—Où j'allais; vous m'avez demandé cela?
—Oui!
—Et que vous ai-je répondu?
—Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours.
—Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé.
—Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre discours; il était fort long.
—Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote.
—Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans votre discours.
—Bah! dit Gorenflot.
—Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît comme fauteur de troubles.
—Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé en vous parlant?
—Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange; votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en dormant.
—Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à la Corne d'Abondance, quand le diable y serait.
—Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela?
—Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance!
—Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et que j'ai eu très-froid.
—Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.
—Vous voyez bien! répliqua Chicot.
—Si ce que vous me dites est vrai….
—Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité.
Demandez plutôt à maître Bonhomet.
—A maître Bonhomet?
—Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit:
—«Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand cet homme est un moine.»
—Et de quoi étais-je orgueilleux?
—Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.
—Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot.
—C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de la Sainte-Union. C'est cela.
Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un gémissement.
—Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais.
—Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie?
—Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort, l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout endormie qu'elle est, est forcée d'obéir.
—Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est point naturel, cela; arrière, Belzébuth, vade retro, Satanas!
Et Chicot fit faire un écart à son cheval.
—Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot. Tu quoque, Brute. Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part.
Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot.
Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que plus terrible pour être concentré.
—Voyons, dit-il, que m'as-tu dit?
—Quand cela?
—Tout à l'heure.
—Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.
—Tu m'as parlé de voyager?
—C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à voyager.
—De quel côté? demanda Chicot.
—Du côté où je voudrai, répondit le moine.
—Et tu vas?
—Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.—A la grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour m'aider à faire mon voyage.
—Je fais mieux que cela, dit Chicot.
—Ah! voyons, que faites-vous?
—Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.
—C'est vrai, vous me l'avez dit.
—Eh bien, je vous emmène.
Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas croire à une pareille faveur.
—Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous permets d'être très-impie. Acceptez-vous ma proposition?
—Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!… Mais avons-nous de l'argent pour voyager?
—Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie à partir du col.
Gorenflot fit un bond de joie.
—Combien? demanda-t-il.
—Cent cinquante pistoles.
—Et où allons-nous?
—Tu le verras, compère.
—Quand déjeunons nous?
—Tout de suite.
—Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude.
—Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais.
—Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire?
—Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je t'achèterai un âne.
—Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous?
—Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si tu sais lire.
En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut:
«Ici, jambons, oeufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.»
Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son ravissement pouvait seul servir d'excuse:
Quand l'ânon est deslâché,
Quand le vin est débouché,
L'un redresse son oreille,
L'autre sort de la bouteille.
Mais rien n'est si éventé
Que le moine en pleine treille,
Mais rien n'est si desbasté
Que le moine en liberté.
—Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et chercher un âne.
CHAPITRE III
COMMENT FRÈRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ÂNE NOMMÉ PANURGE, ET APPRIT DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS.
Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac, pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait copieusement déjeuné.
Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans ce moment même, avait une grande passion.
Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin, qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires.
Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre un boeuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des voeux de Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux et fut béni pour sa magnificence.
Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille, Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres, Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci.
—Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.
Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge.
Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner où il en était.
Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait point résister:
—Allons, en route, compère, en route. A Melun nous goûterons.
Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta:
—A Melun! à Melun!
Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait.
Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun au petit trot de leurs montures.
On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par jour, il mettrait douze jours.
Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons.
Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des forces combinées d'un âne et d'un moine.
Chicot secoua la tête.
—Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.
Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné aux cauchemars.
Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait réveillé, de lui communiquer son observation.
Gorenflot ouvrit les yeux.
—Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim.
—Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement.
—Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au ciel, et c'est très-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse? Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays. Que dites-vous de cela, monsieur Chicot?
—Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à Montereau, pour regagner le temps perdu.
Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend pas.
—Allons! en route, en route! dit Chicot.
Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un gémissement.
—Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître.
—Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, je vous aime trop pour vous quitter.
—Alors, en selle, compère, en selle!
Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait deux points d'appui: la crinière et la queue.
Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant.
Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de gravité.
De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de vitesse.
Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu:
—Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.
—Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.
—Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même, vous aviez même ajouté d'abord….
—Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant son cheval.
—Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons pas le trot!
—Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à son cheval.
Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.
Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.
—Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse pas du tout, moi.
—En avant! en avant! répondit Chicot.
—Mais la côte est dure.
—Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.
—Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier.
—Alors, restez en arrière.
—Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde.
—Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!
Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.
—Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête.
—Alors, adieu, compère, fit Chicot.
Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le galop.
—Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.
—Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule.
Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.
—A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.
—Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière, je vous garantis que vous nagerez tout seul.
—Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!
Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:
—Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous m'affligiez de cette infirmité?
Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.
Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son chemin.
—Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot.
Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est chose tenace.
—Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une balle de pistolet.
—Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal a-t-il été mordu?
Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser glisser de sa monture à terre.
—Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter.
Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la vue d'une manoeuvre si habilement exécutée.
Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux et ses menaces.
Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.
Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours la longe de Panurge entre les mains.
—Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience, expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes.
—Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus satisfait.