CHAPITRE XII
DANS QUELLES DISPOSITIONS ÉTAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC REPARUT A LA COUR.
Depuis le départ de Catherine, le roi quelle que fût sa confiance dans l'ambassadeur qu'il avait envoyé dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne songeait plus qu'à s'armer contre les tentatives de son frère.
Il connaissait, par expérience, le génie de sa maison; il savait tout ce que peut un prétendant à la couronne, c'est-à-dire l'homme nouveau contre le possesseur légitime, c'est-à-dire contre l'homme ennuyeux et prévu.
Il s'amusait, ou plutôt il s'ennuyait, comme Tibère, à dresser des listes de proscription, où l'on inscrivait, par ordre alphabétique, tous ceux qui ne se montraient pas zélés a prendre le parti du roi.
Ces listes devenaient chaque jour plus longues.
Et à l'S et à l'L, c'est-à dire plutôt deux fois qu'une, le roi inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.
Au reste, la colère du roi contre l'ancien favori était bien servie par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des courtisans et par les amères récriminations de la fuite en Anjou de l'époux de Jeanne de Cossé, fuite qui était une trahison depuis le jour où le duc, fuyant lui-même, avait dirigé sa course vers cette province.
En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor ne devait-il pas être considéré comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant préparer les logements du prince à Angers?
Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette émotion, Chicot, encourageant les mignons à affiler leurs dagues et leurs rapières, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majesté Très-Chrétienne, Chicot, disons-nous, était magnifique à voir.
D'autant plus magnifique à voir, que, tout en ayant l'air de jouer le rôle de la mouche du coche, Chicot jouait en réalité un rôle beaucoup plus sérieux. Chicot, petit à petit, et pour ainsi dire homme par homme, mettait sur pied une armée pour le service de son maître.
Tout à coup, une après-midi, tandis que le roi soupait avec la reine, dont, à chaque péril politique, il cultivait la société plus assidûment, et que le départ de François avait naturellement amenée près de lui, Chicot entra les bras étendus et les jambes écartées, comme les pantins que l'on écarte à l'aide d'un fil.
—Ouf! dit-il.
—Quoi? demanda le roi.
—M. de Saint-Luc, fit Chicot.
—M. de Saint-Luc! exclama Sa Majesté.
—Oui.
—A Paris?
—Oui.
—Au Louvre?
—Oui.
Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et tout tremblant.
Il eût été difficile de dire quel sentiment l'animait.
—Pardon, dit-il à la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'État qui ne regardent point les femmes.
—Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'État.
La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre à son mari.
—Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plaît; je vais entrer dans mon cabinet.
—Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intérêt qu'elle eut constamment pour son ingrat époux, ne vous mettez pas en colère, je vous prie.
—Dieu le veuille! répondit Henri sans remarquer l'air narquois avec lequel Chicot tortillait sa moustache.
Henri s'éloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.
Une fois dehors:
—Que vient-il faire ici, le traître? demanda Henri d'une voix émue.
—Qui sait? fit Chicot.
—Il vient, j'en suis sûr, comme député des États d'Anjou. Il vient comme ambassadeur de mon frère; car ainsi vont les rébellions: ce sont des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent toutes sortes de bénéfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et qui, de provisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et immuables. Celui-ci a flairé la rébellion, et il s'en est fait un sauf-conduit pour venir m'insulter ici.
—Qui sait? dit Chicot.
Le roi regarda le laconique personnage.
—Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un pas inégal et qui décelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un peu abusif peut-être, lui n'ayant pas commis, après tout, de crime qualifié, hein?
—Qui sait? continua Chicot.
—Ah! fit Henri, tu répètes, comme mon papegeai, toujours la même chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton éternel: Qui sait?
—Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes éternelles questions?
—On répond quelque chose, au moins.
—Et que veux-tu que je te réponde? Me prends-tu, par hasard, pour le
Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour
Manto? Eh! c'est toi-même qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes
suppositions!
—Monsieur Chicot…
—Après, monsieur Henri?
—Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.
—N'aie pas de douleur, mordieu!
—Mais tout le monde me trahit!
—Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?
Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, où, sur l'étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient déjà réunis tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutôt à la tête desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache hérissée comme un dogue qui demande le combat.
Saint-Luc était là, debout, au milieu de tous ces menaçants visages, sentant bruire autour de lui toutes ces colères, et ne se troublant pas le moins du monde. Chose étrange! il avait amené sa femme, et l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.
Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les insolents du même regard dont ils le regardaient.
Par égard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'étaient écartés, malgré leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'étaient tus, malgré leur désir de lui adresser quelques paroles désagréables.
C'était dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.
Jeanne, modestement enveloppée dans sa mante de voyage, attendait, les yeux baissés.
Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau, attendait; de son côté, avec une attitude qui semblait plutôt appeler que craindre la provocation.
Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce que revenait faire Saint-Luc à cette cour où chacun, désireux de se partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.
En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente était grande, lorsque le roi parut.
Henri entra, tout agité, tout occupé de s'exciter lui-même. Cet essoufflement perpétuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle la dignité chez les princes.
Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes qu'aurait dû prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de Saint-Luc, ce qu'aurait dû commencer par faire Henri III.
—Ah! monsieur, vous ici? s'écria tout d'abord le roi, sans faire attention à ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau des arènes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannières, que la couleur rouge.
—Oui, Sire, répondit simplement et modestement Saint-Luc en s'inclinant avec respect.
Cette réponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de calme et de déférence communiqua si peu à son esprit aveuglé ces sentiments de raison et de mansuétude que doit exciter la réunion du respect des autres et de la dignité de soi-même, que le roi continua sans intervalle:
—Vraiment, votre présence au Louvre me surprend étrangement.
A cette agression brutale, un silence de mort s'établit autour du roi et de son favori.
C'était le silence qui s'établit en un champ clos autour de deux adversaires qui vont vider une question suprême.
Saint-Luc le rompit le premier.
—Sire, dit-il avec son élégance habituelle et sans paraître troublé le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que d'une chose: c'est que, dans les circonstances où elle se trouve, Votre Majesté ne m'ait pas attendu.
—Qu'est-ce à dire, monsieur? répliqua Henri avec un orgueil tout à fait royal et en relevant sa tête, qui, dans les grandes circonstances, prenait une incomparable expression de dignité.
—Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majesté court un danger.
—Un danger! s'écrièrent les courtisans.
—Oui, messieurs, un danger grand, réel, sérieux, un danger dans lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de tous ceux qui lui sont dévoués; et, convaincu que, dans un danger pareil à celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes très-humbles services.
—Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire:
Qui sait?
Henri III ne répondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblée; l'assemblée était émue et offensée; mais Henri distingua bientôt dans le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la plupart des coeurs.
Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont était incapable la majorité de l'assemblée, c'est-à-dire quelque chose de bien.
Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout à coup.
—Monsieur, répondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos services nous sont dus.
—Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais, Sire, répondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la mienne, heureux que Votre Majesté veuille bien me compter toujours au nombre de ses débiteurs.
Henri, désarmé par cette douceur et cette humilité persévérantes, fit un pas vers Saint-Luc.
—Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?
—Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait le roi, qu'il n'y avait plus dans son maître ni reproche ni colère, je reviens purement et simplement pour revenir, et cela à franc étrier. Maintenant, Votre Majesté peut me faire jeter à la Bastille dans une heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire, l'Anjou est en feu; la Touraine va se révolter; la Guyenne se lève pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le midi de la France.
—Et il y est bien aidé, n'est-ce pas? s'écria le roi.
—Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni conseils ni représentations n'arrêtent le duc; et M. de Bussy, tout ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frère sur la terreur que Votre Majesté lui a inspirée.
—Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!
Et il sourit dans sa moustache.
—Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voilà un habile homme!
Et, poussant le roi du coude:
—Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignée de main à M. de Saint-Luc.
Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicot faire son compliment à l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui posant la main sur l'épaule:
—Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.
—Ah! Sire, s'écria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouvé mon maître bien-aimé!
—Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas reconnu en te voyant passer.
A ces mots, une voix féminine se fit entendre.
—Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir déplu à Votre
Majesté.
Quoique cette voix fût douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette voix lui était aussi antipathique que l'était à Auguste le bruit du tonnerre.
—Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais oublié….
Jeanne se jeta à ses genoux.
—Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de
Saint-Luc.
Jeanne saisit la main du roi et la porta à ses lèvres.
Henri la retira vivement.
—Allez, dit Chicot à la jeune femme, allez, convertissez le roi, ventre-de-biche! vous êtes assez jolie pour cela.
Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passant son bras autour du col de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.
—Ah çà! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?
—Dites, Sire, répondit le courtisan, que la grâce est accordée!
—Madame, dit Chicot à Jeanne indécise, une bonne femme ne doit pas quitter son mari… surtout lorsque son mari est en danger.
Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.
CHAPITRE XIII
OU IL EST TRAITÉ DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.
Il est un des personnages de cette histoire, il en est même deux, des faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.
Avec l'humilité d'un auteur de préface antique, nous nous empresserons d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute l'importance.
Il s'agit d'abord d'un énorme moine, aux sourcils épais, aux lèvres rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes épaules, dont le col diminue chaque jour de tout ce que prennent de développement la poitrine et les joues.
Il s'agit ensuite d'un fort grand âne dont les côtes s'arrondissent et se ballonnent avec grâce.
Le moine tend chaque jour à ressembler à un muid calé par deux poutrelles.
L'âne ressemble déjà à un berceau d'enfant soutenu par quatre quenouilles.
L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Geneviève, où toutes les grâces du Seigneur viennent le visiter.
L'autre habite l'écurie du même couvent, où il vit à même d'un râtelier toujours plein.
L'un répond au nom de Gorenflot.
L'autre devrait répondre au nom de Panurge.
Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus prospère qu'aient jamais rêvé un âne et un moine. Les Génovéfains entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux divinités de troisième ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le paon de Junon et les colombes de Vénus, les frères servants engraissent Panurge en l'honneur de son maître.
La cuisine de l'abbaye fume perpétuellement; le vin des clos les plus renommés de Bourgogne coule dans les verres les plus larges. Arrive-t-il un missionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour la propagation; arrive-t-il un légat secret du pape apportant des indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frère Gorenflot, ce double modèle de l'église prêchante et militante, qui manie la parole comme saint Luc et l'épée comme saint Paul; on lui montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-à-dire au milieu d'un festin. On a échancré une table pour le ventre sacré de Gorenflot, et l'on s'épanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur que Gorenflot engloutit à lui tout seul la ration des huit plus robustes appétits du couvent.
Et quand le nouveau venu a pieusement contemplé cette merveille:
—Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, le frère Gorenflot aime la table et cultive les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se dévouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de Gargantua.
Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement devant ses larges narines; les petites huîtres de Flandre, dont il engloutit un millier en se jouant, bâillent et se contournent en vain dans leur conque nacrée; les bouteilles aux différentes formes restent intactes, quoique débouchées; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas faim, Gorenflot rêve.
Alors le bruit court que le digne Génovéfain est en extase, comme saint François, ou en pamoison, comme sainte Thérèse, et l'admiration redouble.
Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus même un saint, c'est un demi-dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire que c'est un dieu complet.
—Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rêverie du frère Gorenflot.
Et l'on s'écarte avec respect.
Le prieur seul attend le moment où frère Gorenflot donne un signe quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec affabilité et l'interroge avec respect.
Gorenflot lève la tête et regarde le prieur avec des yeux hébétés.
Il sort d'un autre monde.
—Que faisiez-vous, mon digne frère? demande le prieur.
—Moi? dit Gorenflot.
—Oui, vous; vous faisiez quelque chose.
—Oui, mon père, je composais un sermon.
—Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement débité dans la nuit de la sainte Ligue.
Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot déplore son infirmité.
—Oui, dit-il en poussant un soupir dans le même genre. Ah! quel malheur que je n'aie pas écrit celui-là!
—Un homme comme vous a-t-il besoin d'écrire, mon cher frère? Non, il parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu est en lui, la parole de Dieu coule de ses lèvres.
—Vous croyez, dit Gorenflot.
—Heureux celui qui doute, répond le prieur.
En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les nécessités de la position, et qui est engagé par ses antécédents, médite un sermon. Foin de Marcus Tullius, de César, de saint Grégoire, de saint Augustin, de saint Jérôme et de Tertullien, la régénération de l'éloquence sacrée va commencer à Gorenflot. Rerum novus ordo nascitur.
De temps en temps aussi, à la fin de son repas, ou au milieu de ses extases, Gorenflot se lève, et, comme si un bras invisible le poussait, va droit à l'écurie; arrivé là, il regarde avec amour Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le pelage plantureux où ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente plus de hennir, il se roule.
Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes à Panurge: l'un lui offre des gâteaux, l'autre des biscuits, l'autre des macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton favorable offraient des gâteaux au miel à Cerbère.
Panurge se laisse faire; il a le caractère accommodant; d'ailleurs, lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon à méditer, lui qui n'a d'autre réputation à soutenir que sa réputation d'entêtement, de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien à désirer, et qu'il est le plus heureux des ânes.
Le prieur le regarde avec attendrissement.
—Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.
Gorenflot a appris que l'on dit en latin ita pour dire oui; cela le sert merveilleusement, et, à tout ce qu'on lui dit, il répond ita avec une fatuité qui ne manque jamais son effet.
Encouragé par cette adhésion perpétuelle, l'abbé lui dit parfois:
—Vous travaillez trop, mon cher frère, cela vous rend triste de coeur.
Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon, comme Chicot répond parfois à Sa Majesté Henri III:
—Qui sait?
—Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur, désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher frère: Quaedam saturationes minus succedunt.
—Ita, répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse pour son âne.
—Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie des voyages vous reprendrait-elle?
—Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.
Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot. Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un ver le pique au coeur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.
—Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et que le séjour du couvent fatigue le révérend père.
—Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la borne.
Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la salle basse de la Corne-d'Abondance.
Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de prudence.
Gorenflot est si simple, qu'il n'a même pas pensé à user de sa position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: «Frère, il est défendu de sortir,» et il n'est point sorti.
On ne se doutait point de cette flamme intérieure qui lui rendait pesante la félicité du couvent.
Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui dit un matin:
—Très-cher frère, nul ne doit combattre sa vocation; la vôtre est de militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le Seigneur vous a confiée; seulement, veillez bien sur votre précieuse vie, et revenez pour le grand jour.
—Quel grand jour? demande Gorenflot absorbé dans sa joie.
—Celui de la Fête-Dieu.
—Ita! dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais, ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrétiennement par des aumônes, donnez-moi quelque argent.
Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit à
Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.
—Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter à la bourse du prieur.
—Vous avez votre texte, n'est-ce pas, très-cher frère? demanda Joseph
Foulon.
—Oui, certainement.
—Confiez-le-moi.
—Volontiers, mais à vous seul.
Le prieur s'approcha de Gorenflot et prêta une oreille attentive.
—Écoutez.
—J'écoute.
—Le fléau qui bat le grain se bat lui-même, dit Gorenflot.
—Oh! magnifique! oh! sublime! s'écria le prieur.
Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire
Joseph Foulon, répétèrent d'après lui: «Magnifique! sublime!»
—Et maintenant, mon père, suis-je libre, demanda Gorenflot avec humilité.
—Oui, mon fils, s'écria le révérend abbé, allez et marchez dans la voie du Seigneur.
Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.
C'était le jour même où Saint-Luc était arrivé de Méridor. Les nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en émotion.
Gorenflot, après avoir suivi la rue Saint-Étienne, venait de prendre à droite et de dépasser les Jacobins, quand tout à coup Panurge tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.
—Qui va là? s'écria Gorenflot effrayé.
—Ami, répliqua une voix que Gorenflot crut reconnaître.
Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins, qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait sur son âne, il était quelque temps à reprendre son centre de gravité.
—Que demandez-vous? dit-il.
—Voudriez-vous, mon respectable frère, reprit la voix, m'indiquer le chemin de la Corne-d'Abondance?
—Morbleu! s'écria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en personne.
—Justement, répondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent, mon très-cher frère, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais, maintenant que nous sommes bien seuls, me voilà. Bonjour, frocard. Ventre-de-biche! je te trouve maigri.
—Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraissé, parole d'honneur.
—Je crois que nous nous flattons tous les deux.
—Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous paraissez bien chargé.
—C'est un quartier de daim que j'ai volé à Sa Majesté, dit le Gascon; nous en ferons des grillades.
—Cher monsieur Chicot! s'écria le moine; et sous l'autre bras?
—C'est un flacon de vin de Chypre envoyé par un roi à mon roi.
—Voyons, dit Gorenflot.
—C'est mon vin à moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en écartant son manteau, et toi, frère moine?
—Oh! oh! s'écria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en s'ébaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh! oh!
Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit trembler à droite et à gauche les vitres des maisons, il chanta, tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:
La musique a des appas,
Mais on ne fait que l'entendre.
Les fleurs ont le parfum tendre,
Mais l'odeur ne nourrit pas.
Sans que notre main y touche,
Un beau ciel flatte nos yeux;
Mais le vin coule en la bouche,
Mais le vin se sent, se touche
Et se boit; je l'aime mieux
Que musique, fleurs et cieux.
C'était la première fois que Gorenflot chantait depuis près d'un mois.
CHAPITRE XIV
Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la même route.
Non-seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque, c'est celui de les dépasser.
La chose arriva à Bussy.
On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans avoir recours à personne.
Pendant ce temps, Bussy passa.
Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une litière portée par des paysans.
Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au lieu de suivre.
Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route, et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré.
Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau de toile qui servait de rideau.
Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit halte dans cette hôtellerie.
Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie.
Une demi-heure après, vint le cortège.
Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse, de Remy et de Gertrude;
En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq lieues en cinq lieues.
Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni retard.
Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les perdait.
La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau et se mit en sentinelle dans la rue.
Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir, le coureur sortit.
Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre entrèrent dans l'hôtellerie.
—Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente idée qu'aurait M. de Monsoreau.
Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air, caressante et parfumée.
La litière sortit la première.
Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude.
Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la litière.
Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux deux côtés de la route.
—Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette marche, que je n'eusse pas mieux fait.
Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la poursuite du cortège.
Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.
Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui.
Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule de questions envenimées.
Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et
Gertrude boudait Remy.
La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était amoureuse de Bussy.
Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant, quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue, donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens.
Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux indomptables et des faucons sauvages.
Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs perchoirs.
Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le jeune homme, qui fit un signe affirmatif.
Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas:
—C'est lui.
—Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?
—A moi? personne, monsieur.
—Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix.
—Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi de M. Remy?
—Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait.
—Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse.
—Pourquoi cela?
—Pour deux raisons.
—Lesquelles?
—La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop.
—Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à madame?
—Du genre de celles qui intéressent trop monsieur.
—Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.
—Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.
On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau devenir aussi pâle que celui d'un cadavre.
Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.
—Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.
Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le suivait.
—Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne réponds pas de l'hémorrhagie.
Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et attendit.
Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à
Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade.
—Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre.
Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés.
Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement embrassés.
—Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te suis.
—Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces, si je te sais toujours ainsi près de moi!
—Mais le jour, il nous verra.
—Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai, mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai heureuse, bien heureuse!
—Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.
—Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures, quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main, tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour.
—Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.
—Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée.
—Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane!
Diane!
Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux,
Diane de crainte. Bussy de colère.
—Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane, répondez!
Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation.
—Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux!
—Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu m'appartiens éternellement.
Et le jeune homme la retenait doucement.
—Et mon père? dit Diane.
—Quand le baron saura que je t'aime… murmura-t-il.
—Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là?
Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.
—Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai.
—Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu verras si je sais aimer.
—Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy.
—Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je saute au bas de cette infernale litière.
—Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se tuerait.
—Tu le plains?
—Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.
Et Bussy la laissa partir.
En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le comte à moitié évanoui.
—Arrêtez! murmura le comte, arrêtez!
—Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer, qu'il se tue.
Et la litière marchait toujours.
—Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le comte a le délire.
Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière épandu par les torches.
—Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous?
—Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous?
—A mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas.
Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune, elle eût pu le voir.
On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner d'Angers.
De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se renouvelait.
Remy disait tout bas:
—Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé.
Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux.
C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne l'eût voulu lui-même.
Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy.
Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter l'amitié qu'il lui témoignait.
Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte.
Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme.
—Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.
CHAPITRE XV
COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE.
Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.
Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait, au contraire, en secouant la tête:
—Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!
Les mignons ajoutaient:
—François, mal conseillé, aura retenu votre mère.
François, mal conseillé; en effet, toute la politique de ce règne singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.
Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse, lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé, disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement pénétré dans la visière du casque de son roi.
On n'ose pas dire à un roi:
«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»
Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là, un homme, et la civilisation seule en a pu faire un fac-similé de Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme—un roi constitutionnel.
Les mignons disaient donc à Henri III:
—Sire, votre frère est mal conseillé.
Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête, chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.
On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc d'Anjou envoyait un ambassadeur.
Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la répandit?
Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les tourbillons de bruit dans les villes.
Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les lâche comme des aigles dans l'espace.
Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent livides.
On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on jura entre autres choses:
Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné, embastillé;
Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour, déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les provinces de France comme un échantillon de la royale colère.
Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les murailles.
Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et se mit à réfléchir profondément.
Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour, dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de la reine mère, laquelle avait eu raison.
Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il interrogea Chicot.
—Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous en envoie pas.
—Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue avec le poing pour trouver ce beau dilemme.
—Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli, votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!
—Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.
—S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire; s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne, c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager. Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?
—Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?
—Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le très-grand et très-honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai, seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.
—J'aime assez ce prélude, dit Henri III.
—Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.
—Va!
—Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous tes amis?
—Beugler!
—Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour des lions. Je dis beugler… parce que… Tiens, Henri, cela fait, en vérité, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes de ta ménagerie jouer, comme des petits garçons, au fantôme, et essayer de faire peur à des hommes en criant: «Hou! hou!….» Sans compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront que c'est à cause d'eux, et ils se croiront des personnages.
—Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes seuls amis.
—Veux-tu que je te gagne mille écus, ô mon roi, dit Chicot.
—Parle.
—Gage avec moi que ces gens-là resteront fidèles à toute épreuve, et moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien à moi, corps et âme, d'ici à demain soir.
L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit à son tour réfléchir Henri. Il ne répondit point.
—Ah! dit Chicot, voilà que tu rêves aussi; voilà que tu enfonces ton joli poing dans ta charmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne croyais, mon fils, car voilà que tu flaires la vérité.
—Alors que me conseilles-tu?
—Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitié de la sagesse du roi Salomon est dans ce mot-là. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches—en gré au moins à ton frère, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à tes drôles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom, ne le dégrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez avantageusement lui-même.
—C'est vrai, Chicot.
—Encore une nouvelle leçon que tu me dois; heureusement que nous ne comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours que je me suis vu dans la nécessité de soûler un moine, et, quand je fais de ces tours de force-là, j'en ai pour une semaine à être gris.
—Un moine! Est-ce ce bon Génovéfain dont tu m'as parlé?
—Justement. Tu lui as promis une abbaye.
—Moi?
—Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui après ce qu'il a fait pour toi.
—Il m'est donc toujours dévoué?
—Il t'adore. A propos, mon fils….
—Quoi?
—C'est dans trois semaines la Fête-Dieu.
—Après?
—J'espère bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.
—Je suis le roi très-chrétien, et c'est de mon devoir de donner à mon peuple l'exemple de la religion.
—Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands couvents de Paris?….
—Comme d'habitude.
—L'abbaye Sainte-Geneviève en est, n'est-ce pas?….
—Sans doute; c'est le second où je compte me rendre.
—Bon.
—Pourquoi me demandes-tu cela?
—Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je voulais savoir. Bonsoir, Henri.
En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.
—Quel est ce bruit? dit le roi.
—Allons, dit Chicot, il est écrit que je ne dormirai pas, Henri.
—Eh bien?
—Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.
En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort effaré.
—Qu'y a-t-il? demanda le roi.
—Sire, répondit le capitaine, c'est l'envoyé de M. le duc d'Anjou qui descend au Louvre.
—Avec une suite? demanda le roi.
—Non, tout seul.
—Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un brave.
—Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que démentait sa froide pâleur, allons, qu'on réunisse toute ma cour dans la grande salle et que l'on m'habille de noir; il faut être lugubrement vêtu quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frère!