CHAPITRE XXIII
UNE PROMENADE AUX TOURNELLES.
Cependant peu à peu les gentilshommes angevins étaient revenus à
Paris.
Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils connaissaient trop bien le roi, son frère et sa mère, pour espérer que les choses se passassent en embrassades de famille.
Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait été faite par les amis du roi, et ils ne voulaient pas se décider à croire qu'on pût leur donner un triomphe pour pendant à cette cérémonie assez désagréable.
Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville armés jusqu'à la gorge, prêts à faire feu sur le moindre geste suspect, et ils dégainèrent cinquante fois, avant d'arriver à l'hôtel d'Anjou, contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les regarder passer. Antraguet surtout se montrait féroce, et reportait toutes ces disgrâces à MM. les mignons du roi, se promettant de leur en dire, à l'occasion, deux mots fort explicites.
Il fit part de ce projet à Ribérac, homme de bon conseil, et celui-ci lui répondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir à sa portée une frontière ou deux.
—On s'arrangera pour cela, dit Antraguet.
Le duc leur fit bon accueil. C'étaient ses hommes à lui, comme MM. de
Maugiron, Quélus, Schomberg et d'Épernon étaient ceux du roi.
Il débuta par leur dire:
—Mes amis, on songe à vous tuer un peu, à ce qu'il paraît. Le vent est à ces sortes de réceptions; gardez-vous bien.
—C'est fait, monseigneur, répliqua Antraguet; mais ne convient-il pas que nous allions offrir à Sa Majesté nos très-humbles respects? Car enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur à l'Anjou. Que vous en semble?
—Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous accompagnerai.
Les trois jeunes gens se consultèrent du regard. A ce moment, Bussy entra dans la salle et vint embrasser ses amis.
—Eh! dit-il, vous êtes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends? Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme César dans le sénat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son manteau.
—Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu à ces messieurs.
Bussy se mit à rire.
—Eh! eh! dit-il, on verra, on verra.
Le duc le regarda très-attentivement.
—Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur restera dans son jardin à abattre des têtes de pavot.
François feignit de rire très-joyeusement. Le fait est qu'au fond il se trouvait heureux de n'avoir plus la corvée à faire.
Les Angevins se parèrent superbement. C'étaient de fort grands seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et passementerie, le revenu des terres paternelles.
Leur réunion était un mélange d'or, de pierreries et de brocart, qui, sur le chemin, fit crier noël au populaire, dont le flair infaillible devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrasés de haine pour les mignons du roi.
Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Quélus, Maugiron, Schomberg et d'Épernon, qui, saluant avec politesse et témoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle au Angevins.
—Ah! messire, dit Antraguet,—car Bussy s'effaçait le plus possible,—la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche, elle perd beaucoup de son désagrément.
—Messieurs, dit Schomberg, vous êtes la fine fleur de la grâce et de la courtoisie. Vous plaît-il que nous métamorphosions cette réception, qui est manquée, en une petite promenade?
—Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement
Antraguet, à qui Bussy toucha légèrement le bras pour lui dire:
—Tais-toi donc, et laisse-les faire.
—Où irions-nous donc bien? dit Quélus en cherchant.
—Je connais un charmant endroit du côté de la Bastille, fit
Schomberg.
—Messieurs, nous vous suivons, dit Ribérac; marchez devant.
En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre Angevins, et se dirigèrent par les quais vers l'ancien enclos des Tournelles, alors Marché-aux-Chevaux, sorte de place unie, plantée de quelques arbres maigres, et semée çà et là de barrières destinées à arrêter les chevaux ou à les attacher.
Chemin faisant, les huit gentilshommes s'étaient pris par le bras, et, avec mille civilités, s'entretenaient de sujets gais et badins, au grand ébahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout à l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les pourceaux d'Hérode.
On arriva.
Quélus prit la parole.
—Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme le pied tient bien sur ce salpêtre.
—Ma foi, oui, répliqua Antraguet en battant plusieurs appels.
—Eh bien, continua Quélus, nous avions pensé, ces messieurs et moi, que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a fait l'honneur de nous appeler tous quatre.
—C'est vrai, dit Bussy à ses amis stupéfaits.
—Il n'en avait rien dit, s'écria Antraguet.
—Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit
Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou?
—Certes, oui, répliquèrent les trois Angevins d'une seule voix; l'honneur est tel, que nous nous en réjouissons.
—C'est à merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous plaît-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre?
—J'aime assez cette méthode, dit Ribérac avec des yeux ardents… et alors….
—Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous les mêmes sentiments, donc nous sommes inspirés de Dieu; c'est Dieu qui fait les idées humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien, laissons à Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que rien n'est plus indifférent au cas où nous conviendrions que le premier libre charge les autres.
—Et il le faut! et il le faut! s'écrièrent les mignons.
—Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au sort.
—Tirèrent-ils au sort? dit Quélus en réfléchissant.
—J'ai tout lieu de le croire, répondit Bussy.
—Alors imitons-les.
—Un moment, dit encore Bussy. Avant de connaître nos antagonistes, convenons des règles du combat. Il serait malséant que les conditions du combat suivissent le choix des adversaires.
—C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu'à ce que mort s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc.
—Sans doute; mais comment nous battrons-nous?
—Avec l'épée et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exercés.
—A pied? dit Quélus.
—Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements libres.
—A pied, soit.
—Quel jour?
—Mais le plus tôt possible.
—Non, dit d'Épernon; j'ai mille choses à régler, un testament à faire; pardon, mais je préfère attendre… Trois ou six jours nous aiguiseront l'appétit.
—C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement.
—Est-ce convenu?
—Oui. Nous nous entendrons toujours à merveille.
—Alors tirons au sort, dit Bussy.
—Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux, coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre paires.
—Bien dit.
—Je propose, pour le numéro 1, le carré long entre deux tilleuls…
Il y a belle place.
—Accepté.
—Mais le soleil?
—Tant pis pour le second de la paire; il sera tourné à l'est.
—Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais ne nous assassinons pas. Décrivons un demi-cercle et opposons-nous tous à la lumière; que le soleil nous frappe de profil.
Bussy montra la position, qui fut acceptée; puis on tira les noms.
Schomberg sortit le premier, Ribérac le second. Ils furent désignés pour la première paire.
Quélus et Antraguet Furent les seconds.
Livarot et Maugiron les troisièmes. Au nom de Quélus, Bussy, qui croyait l'avoir pour champion, fronça le sourcil.
D'Épernon, se voyant forcément accouplé à Bussy, pâlit, et fut obligé de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs à ses joues.
—Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous appartenons les uns aux autres.—C'est à la vie à la mort; nous sommes amis. Voulez-vous bien accepter un dîner à l'hôtel Bussy?
Tous saluèrent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, où un somptueux festin les réunit jusqu'au matin.
CHAPITRE XXIV
OU CHICOT S'ENDORT.
Toutes ces dispositions des Angevins avaient été remarquées par le roi d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intérieur du Louvre, attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec messieurs de l'Anjou.
Chicot avait suivi de loin la promenade, examiné en connaisseur ce que personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, après s'être convaincu des intentions de Bussy et de Quélus, il avait rebroussé chemin vers la demeure de Monsoreau.
C'était un homme rusé que Monsoreau; mais, quant à duper Chicot, il n'y pouvait prétendre. Le Gascon lui apportait force compliments de condoléance de la part du roi; comment ne pas le recevoir à merveille?
Chicot trouva Monsoreau couché. La visite de la veille avait brisé tous les ressorts de cette organisation à peine reconstruite; et Remy, une main sur son menton, guettait avec dépit les premières atteintes de la fièvre qui menaçait de ressaisir sa victime.
Néanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez habilement sa colère contre le duc d'Anjou pour que tout autre que Chicot ne l'eût pas soupçonnée. Mais plus il était discret et réservé, plus le Gascon découvrait sa pensée.
—En effet, se disait-il, un homme ne peut être si passionné pour M. d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.
Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir également si la fièvre du comte n'était pas une comédie à l'instar de celle qu'avait jouée naguère Nicolas David.
Mais Remy ne trompait pas; et, à la première pulsation du pouls de
Monsoreau:
—Celui-là est malade réellement, pensa Chicot, et ne peut rien entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est capable.
Et il courut à l'hôtel de Bussy, qu'il trouva tout éblouissant de lumières, tout embaumé de vapeurs qui eussent fait pousser à Gorenflot des exclamations de joie.
—Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il à un laquais.
—Non, monsieur, répliqua celui-ci, M. de Bussy se réconcilie avec plusieurs seigneurs de la cour, et on célèbre cette réconciliation par un repas; fameux repas, allez.
—A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa
Chicot, Sa Majesté est encore en sûreté de ce côté-là.
Il retourna au Louvre, et aperçut Henri qui se promenait dans une salle d'armes en maugréant. Il avait envoyé trois courriers à Quélus, et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majesté était dans l'inquiétude, ils s'étaient arrêtés tout simplement chez M. de Birague le fils, où tout homme aux livrées du roi trouvait toujours un verre plein, un jambon entamé et des fruits confits.
C'était la méthode de Birague pour demeurer en faveur.
Chicot apparaissant à la porte du cabinet, Henri poussa une grande exclamation.
—Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?
—Qui cela? tes mignons?
—Hélas! oui, mes pauvres amis.
—Ils doivent être bien bas en ce moment, répliqua Chicot.
—On me les aurait tués? s'écria Henri en se redressant la menace dans les yeux; ils seraient morts!
—Morts, j'en ai peur….
—Tu le sais et tu ris, païen!
—Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.
—Ah! bouffon… que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu ces gentilshommes?
—Je les glorifie, au contraire.
—Tu railles toujours… Voyons, du sérieux, je t'en supplie; sais tu qu'ils sont sortis avec les Angevins?
—Pardieu! si je le sais.
—Eh bien qu'est-il résulté?
—Eh bien, il est résulté ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou peu s'en faut.
—Mais Bussy, Bussy!
—Bussy les soûle, c'est un homme bien dangereux.
—Chicot, par grâce!
— Eh bien, oui, Bussy leur donne à dîner, à tes amis; est-ce que tu trouves cela bien, toi?
—Bussy leur donne à dîner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurés!
—Justement; s'ils étaient amis, ils n'éprouveraient pas le besoin de s'enivrer ensemble. Écoute, as-tu de bonnes jambes?
—Que veux-tu dire?
—Irais-tu bien jusqu'à la rivière?
—J'irais jusqu'au bout du monde pour être témoin d'une chose pareille.
—Eh bien, va seulement jusqu'à l'hôtel Bussy, tu verras ce prodige.
—Tu m'accompagnes?
—Merci, j'en arrive.
—Mais enfin, Chicot….
—Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de me convaincre; mes jambes sont diminuées de trois pouces à force de me rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-là, elles commenceraient au genou. Va, mon fils, va.
Le roi lui lança un regard de colère.
—Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-là! Ils rient, festinent et font de l'opposition à ton gouvernement. Réponds à toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils dînent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de l'opposition, viens nous coucher après souper.
Le roi ne put s'empêcher de sourire.
—Tu peux te flatter d'être un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois paresseux: je suis sûr que l'on t'appellera Henri le patient… Ah! mon fils, c'est une si belle vertu… quand on n'en a pas d'autre!
—Trahi! se dit le roi, trahi… Ces gens-là n'ont pas même des moeurs de gentilshommes.
—Ah çà! tu es inquiet de tes amis, s'écria Chicot en poussant le roi vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les plains comme s'ils étaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont pas morts, tu pleures et tu t'inquiètes encore… Henri, tu geins toujours.
—Vous m'impatientez, monsieur Chicot.
—Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands coups de rapière dans l'estomac? sois donc conséquent.
—J'aimerais à pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix sombre.
—Oh! ventre-de-biche! répondit Chicot, compte sur moi, je suis là, mon fils; seulement, nourris-moi.—Je veux du faisan… et des truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.
Henri et son unique ami se couchèrent de bonne heure; le roi soupirant d'avoir le coeur si vide, Chicot essoufflé d'avoir l'estomac si plein.
Le lendemain, au petit lever du roi, se présentèrent MM. de Quélus, Schomberg, Maugiron et d'Épernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir, il ouvrit la portière aux gentilshommes.
Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors de son lit, et, arrachant les appareils parfumés qui couvraient ses joues et ses mains:
—Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!
L'huissier, stupéfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les congédiait. Ils se regardèrent avec une stupeur égale.
—Mais, sire, balbutia Quélus, nous voulions dire à Votre Majesté….
—Que vous n'êtes plus ivres, vociféra Henri, n'est-ce pas?
Chicot ouvrit un oeil.
—Pardon, sire, reprit Quélus avec gravité, Votre Majesté fait erreur….
—Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!
—Ah!… fort bien, fort bien!… dit Quélus en souriant… Je comprends; oui. Eh bien!….
—Eh bien, quoi?
—Que Votre Majesté demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il lui plaît.
—Je hais les ivrognes et les traîtres.
—Sire! s'écrièrent d'une commune voix les trois gentilshommes.
—Patience, messieurs, dit Quélus en les arrêtant; Sa Majesté a mal dormi, et aura fait de méchants rêves. Un mot donnera le réveil meilleur à notre très-vénéré prince.
Cette impertinente excuse, prêtée par un sujet à son roi, fit impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.
—Parlez, dit-il, et soyez bref.
—C'est possible, sire, mais c'est difficile.
—Oui… on tourne longtemps autour de certaines accusations.
—Non, sire, on y va tout droit, fit Quélus en regardant Chicot et l'huissier comme pour réitérer à Henri sa demande d'une audience particulière.
Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et dit:
—Ne faites pas attention à moi, je dors comme un boeuf.
Et, refermant ses deux yeux, il se mit à ronfler de tous ses poumons.
CHAPITRE XXV
OU CHICOT S'ÉVEILLE.
Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de considérer Chicot comme un meuble de la chambre à coucher du roi.
—Votre Majesté, dit Quélus en s'inclinant, ne sait que la moitié des choses, et, j'ose le dire, la moitié la moins intéressante. Assurément, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurément nous avons dîné tous chez M. de Bussy, et je dois même dire, en l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dîné.
—Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit
Schomberg, qui, en vérité, m'a paru merveilleux.
—Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en étais toujours douté.
—Moi, j'en étais sûr, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre.
Schomberg se retourna de son côté:
—Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que je rêve tout haut.
Schomberg revint à Henri.
—Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amitiés ni de mes haines; c'est bon, le bon vin.
—N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur, dit le roi d'un ton réservé.
Schomberg allait répondre, ne voulant sans doute pas abandonner si promptement une si belle cause, quand Quélus lui fit un signe.
—C'est juste, dit Schomberg, continue.
—Je disais donc, sire, reprit Quélus, que, pendant le repas et surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus sérieux et les plus intéressants concernant particulièrement les intérêts de Votre Majesté.
—Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe.
—Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'écria Chicot.
—Oh! oh! maître Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez pas, sortez d'ici.
—Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empêches de dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint.
Quélus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder sérieusement un sujet, si sérieux qu'il fût, tant l'habitude avait rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les épaules, et se leva dépité.
—Sire, dit d'Épernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves matières.
—De graves matières? répéta Henri.
—Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble mériter à Votre Majesté la peine qu'on s'en occupe.
—Qu'est-ce à dire? s'écria le roi.
—C'est à dire que j'attends que le roi veuille bien m'écouter.
—J'écoute, mon fils, j'écoute, dit Henri en posant sa main sur l'épaule de Quélus.
—Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions causé sérieusement; et, maintenant, voici le résultat de nos entretiens: la royauté est menacée, affaiblie.
—C'est-à-dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'écria
Henri.
—Elle ressemble, continua Quélus, à ces dieux étranges qui, pareils aux dieux de Tibère et de Caligula, tombaient en vieillesse sans pouvoir mourir, et continuaient à marcher dans leur immortalité par le chemin des infirmités mortelles. Ces dieux, arrivés à ce point-là, ne s'arrêtent, dans leur décrépitude toujours croissante, que si un beau dévouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors, régénérés par la transfusion d'un sang jeune, ardent et généreux, ils recommencent à vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien, sire, votre royauté est semblable à ces dieux-là, elle ne peut plus vivre que par des sacrifices.
—Il parle d'or, dit Chicot; Quélus, mon fils, va-t'en prêcher par les rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu éteins Lincestre, Cahier, Cotton, et même ce foudre d'éloquence que l'on nomme Gorenflot.
Henri ne répliqua rien; il était évident qu'un grand changement se faisait dans son esprit: il avait d'abord attaqué les mignons par des regards hautains; puis, peu à peu, le sentiment de la vérité; ayant saisi, il redevenait réfléchi, sombre, inquiet.
—Allez, dit-il, vous voyez que je vous écoute, Quélus.
—Sire, reprit celui-ci, vous êtes un très-grand roi; mais vous n'avez plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des barrières au delà desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est les barrières, déjà grandissantes, qu'à son tour vous pose le peuple. Eh bien, sire, vous qui êtes un vaillant, dites, que fait-on à la guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menaçante, à trente pas d'un autre bataillon? Les lâches regardent derrière eux, et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tête et fondent en avant.
—Eh bien, soit; en avant! s'écria le roi; par la mordieu! ne suis-je pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on mené plus belles batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le siècle à la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc, messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la mêlée, à ce que je présume.
—Eh bien, oui, sire, s'écrièrent les jeunes gens électrisés par cette belliqueuse démonstration du roi, en avant!
Chicot se mit sur son séant.
—Paix, là-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur. Va, Quélus, va, mon fils, tu as déjà dit de belles et de bonnes choses, et il t'en reste encore à dire; continue, mon ami, continue.
—Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent. Au reste, oui, je continuerai, et pour dire à Sa Majesté que le moment est venu, pour la royauté, d'agréer un de ces sacrifices dont nous parlions tout à l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment insensiblement Votre Majesté, quatre hommes vont marcher, sûrs d'être encouragés par vous, sire, et d'être glorifiés par la postérité.
—Que dis-tu, Quélus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie tempérée par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes?
—Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fierté qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une passion; moi et ces messieurs, nous nous dévouons, sire.
—A quoi?
—A votre salut.
—Contre qui?
—Contre vos ennemis.
—Des haines de jeunes gens, s'écria Henri.
—Oh! voilà l'expression du préjugé vulgaire, sire; et la tendresse de Votre Majesté pour nous est si généreuse, qu'elle consent à se déguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez pas de croire que Maugiron déteste Antraguet, que Schomberg est gêné par Livarot, que d'Épernon jalouse Bussy, et que Quélus en veut à Ribérac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et ennemis, tous pourraient s'aimer comme frères. Mais ce n'est point une rivalité d'hommes à hommes qui nous met l'épée à la main, c'est la querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre le droit divin; nous nous présentons comme champions de la royauté dans cette lice où descendent des champions de la Ligue, et nous venons vous dire: «Bénissez-nous, seigneur; souriez à ceux qui vont mourir pour vous. Votre bénédiction les fera peut-être vaincre, votre sourire les aidera à mourir.»
Henri, suffoqué par les larmes, ouvrit ses bras à Quélus et aux autres. Il les réunit sur son coeur; et ce n'était pas un spectacle sans intérêt, un tableau sans expression, que cette scène où le mâle courage s'alliait aux émotions d'une tendresse profonde, que le dévouement sanctifiait à cette heure.
Chicot, sérieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait du fond de l'alcôve, et cette figure, ordinairement refroidie par l'indifférence ou contractée par le rire du sarcasme, n'était pas la moins noble et la moins éloquente des six.
—Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau dévouement, c'est une noble tâche, et je suis fier aujourd'hui, non pas de régner sur la France, mais d'être votre ami. Toutefois, comme je connais mes intérêts mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le résultat, glorieux en espérance, me livrerait, si vous veniez à échouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre à Anjou, France suffit, croyez-moi. Je connais mon frère, les Guise et la Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompté des chevaux plus fougueux et plus insoumis.
—Mais, sire, s'écria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi; ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquiéter comment il jugera dans sa justice.
—Pardonnez-moi, Maugiron, répondit le roi, un soldat peut aller en aveugle, mais le capitaine réfléchit.
—Réfléchissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise chance, moi, j'ai toujours du bonheur.
—Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant, moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans.
—Sire, interrompit Quélus, les paroles obligeantes de Votre Majesté ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Ribérac?
—Jamais; je vous le défends absolument. Jamais, entendez-vous bien?
—De grâce, sire, excusez-nous, reprit Quélus; le rendez-vous a été pris hier, avant le dîner, paroles sont dites et nous ne pouvons les reprendre.
—Excusez-moi, monsieur, répondit Henri, le roi délie des serments et des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la toute-puissance. Faites dire à ces messieurs que je vous ai menacés de toute ma colère si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en doutiez pas vous-mêmes, je jure de vous exiler si….
—Arrêtez, sire, dit Quélus: car, si vous pouvez nous relever de nos paroles, Dieu seul peut vous relever de la vôtre. Ne jurez donc pas, car, si pour une pareille cause nous avons mérité votre colère, et que cette colère se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie, parce que, n'étant plus sur les terres de Votre Majesté, nous pourrons alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays étranger.
—Si ces messieurs s'approchent de vous à la distance seulement d'une portée d'arquebuse, s'écria Henri, je les fais jeter tous les quatre à la Bastille.
—Sire, dit Quélus, le jour où Votre Majesté se conduirait ainsi, nous irions, nu-pieds et la corde au cou, nous présenter à maître Laurent Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcérât avec ces gentilshommes.
—Je leur ferai trancher la tête, mordieu! Je suis le roi, j'espère!
—S'il arrivait pareille chose à nos ennemis, sire, nous nous couperions la gorge au pied de leur échafaud.
Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:
—A la bonne heure, dit-il, voilà de bonne et brave noblesse. C'est bien… Si Dieu ne bénissait pas une cause défendue par de tels gens!….
—Ne sois pas impie… ne blasphème pas! dit solennellement Chicot en descendant de son lit et en s'avançant vers le roi. Oui, ce sont là de nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maître. Allons, fixe un jour à ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de dicter ses devoirs au Tout-Puissant.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.
—Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en inclinant la tête et en pliant le genou.
—Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire; mais, au surplus, nous saurons la préparer par des voies chrétiennes et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dévotions avec exactitude avant de combattre la Châtaigneraie: c'était une rude lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fêtes, les festins, il alla voir des femmes, abominable péché! Bref, il tenta Dieu, qui, peut-être, souriait à sa jeunesse, à sa beauté, à sa vigueur, et lui voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant. Écoutez-moi, nous allons entrer en dévotions; si j'avais le temps, je ferais porter vos épées à Rome pour que le saint-père les bénît toutes… Mais nous avons la châsse de sainte Geneviève qui vaut les meilleures reliques. Jeûnons ensemble, macérons-nous, et sanctifions le grand jour de la Fête-Dieu; puis le lendemain….
—Ah! sire, merci, merci! s'écrièrent les quatre jeunes gens… c'est dans huit jours.
Et ils se précipitèrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.
—Notre cartel est tout rédigé, dit Quélus; il ne faut qu'y mettre le jour et l'heure. Écris, Maugiron, sur cette table… avec la plume du roi; écris: «Le lendemain de la Fête-Dieu!»
—Voilà qui est fait, répondit Maugiron; quel est le héraut qui portera cette lettre?
—Ce sera moi, s'il vous plaît, dit Chicot en s'approchant; seulement je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majesté parle de jeûnes, de macérations et de châsses… c'est merveilleux comme voeu fait après une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux l'efficacité d'une bonne nourriture, d'un vin généreux, d'un sommeil solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures à table,—sans ivresse du moins.—J'approuve assez le roi sur le chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de vous en sevrer.
—Bravo, Chicot! s'écrièrent ensemble les jeunes gens.
—Adieu, mes petits lions, répondit le Gascon, je m'en vais à l'hôtel de Bussy.
Il fit trois pas et revint.
—A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la
Fête-Dieu; n'allez à la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au
Louvre comme une poignée de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors
je vais faire votre commission.
Et Chicot, sa lettre à la main, ouvrit l'équerre de ses longues jambes, et disparut.
CHAPITRE XXVI
LA FÊTE-DIEU.
Pendant ces huit jours, les événements se préparèrent, comme une tempête se prépare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds de l'été.
Monsoreau, remis sur pied après quarante-huit heures de fièvre, s'occupa de guetter lui-même son larron d'honneur; mais, comme il ne découvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de Diane.
Bussy ne discontinua pas ses visites de jour à la maison du grand veneur. Seulement il fut averti par Remy des fréquents espionnages du convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenêtre!
Chicot faisait deux parts de son temps:
L'une était consacrée à son maître bien-aimé Henri de Valois, qu'il quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mère de son enfant.
L'autre était pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait déterminé à grand'peine, depuis huit jours, à retourner à sa cellule, où il l'avait reconduit et où il avait reçu de l'abbé, messire Joseph Foulon, le plus charmant accueil.
A cette première visite, on avait fort parlé de la piété du roi; et le prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant à Sa Majesté de l'honneur qu'elle faisait à l'abbaye en la visitant. Cet honneur était même plus grand qu'on ne s'y était attendu d'abord: Henri, sur la demande du vénérable abbé, avait consenti à passer la journée et la nuit en retraite dans un couvent.
Chicot confirma l'abbé dans cette espérance, à laquelle il n'osait s'arrêter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on l'invita fort à revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant à Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux des moines. C'était, en effet, un coup de partie à lui d'avoir ainsi capté toute la confiance de Chicot; Machiavel, de politique mémoire, n'eût pas mieux fait.
Invité à revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches, sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de vins des crus les plus rares et les plus recherchés, frère Gorenflot le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.
Alors il s'enfermait des heures entières dans la cellule du moine, partageant, au dire général, ses études et ses extases. L'avant-veille de la Fête-Dieu, il passa même la nuit tout entière dans le couvent; le lendemain, le bruit courait à l'abbaye que Gorenflot avait déterminé Chicot à prendre la robe.
Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leçons d'escrime à ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'étudiant surtout à exercer d'Épernon, à qui le sort avait donné un si rude adversaire, et que l'attente du jour décisif préoccupait fort visiblement.
Quelqu'un qui eût parcouru la ville à de certaines heures de la nuit eût rencontré, dans le quartier Sainte-Geneviève, les moines étranges dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui ressemblaient beaucoup plus à des reîtres qu'à des frocards. Enfin nous pourrions ajouter, pour compléter le tableau que nous avons commencé d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hôtel de Guise était devenu, à la fois, l'antre le plus mystérieux et le plus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert au dehors qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir, dans la grande salle, après qu'on avait eu soin de fermer hermétiquement les jalousies, et que ces conciliabules étaient précédés de dîners auxquels on n'invitait que des hommes et que présidait cependant madame de Montpensier.
Ces sortes de détails, que nous trouvons dans les mémoires du temps, nous sommes forcé de les donner à nos lecteurs, attendu qu'ils ne les trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police de ce bénin règne ne soupçonnait même pas ce qui se tramait, quoique le complot, comme on le pourra voir, fût d'importance, et les dignes bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tête et hallebarde au poing, ne le soupçonnaient pas plus qu'elle, n'étant point gens à deviner d'autres dangers que ceux qui résultent du feu, des voleurs, des chiens enragés et des ivrognes querelleurs.
De temps en temps, quelque patrouille s'arrêtait bien devant l'hôtel de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maître la Hurière était connu pour un si zélé catholique, que l'on ne doutait point que le grand bruit qui se menait chez lui ne fût mené pour la plus grande gloire de Dieu.
Voilà dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par jour, le matin de cette grande solennité abolie par le gouvernement constitutionnel, et qu'on appelle la Fête-Dieu.
Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumés. Ce matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait assidûment dans la chambre du roi, réveilla Henri de bonne heure; personne n'était encore entré dans la chambre royale.
—Ah! mon pauvre Chicot, s'écria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que j'aie fait de ma vie.
—Et que rêvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.
—Je rêvais que Quélus avait transpercé Antraguet d'un coup de seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rêve se réalise. Appelle, Chicot, appelle!
—Que veux-tu donc?
—Mon cilice et mes verges.
—Tu n'aimerais pas mieux un bon déjeuner? demanda Chicot.
—Païen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fête-Dieu l'estomac plein!
—C'est juste.
—Appelle, Chicot, appelle!
—Patience, dit Chicot, il est huit heures à peine, et tu as le temps de te fustiger jusqu'à ce soir. Causons premièrement: veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.
—Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.
—Comment divisons-nous notre journée, mon fils?
—En trois parties.
—En l'honneur de la sainte Trinité, très-bien. Voyons ces trois parties.
—D'abord la messe à Saint-Germain-l'Auxerrois.
—Bien.
—Au retour au Louvre, la collation.
—Très-bien!
—Puis processions de pénitents par les rues, en s'arrêtant, pour faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en commençant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Geneviève, où j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la cellule d'une espèce de saint qui passera la nuit en prières pour assurer le succès de nos armes.
—Je le connais.
—Le saint?
—Parfaitement.
—Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.
—Oui, sois tranquille.
—Alors, habille-toi et viens.
—Attends donc!
—Quoi?
—J'ai encore quelques détails à te demander.
—Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?
—J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.
—Fais donc vite, le temps se passe.
—Ta cour, que fait-elle?
—Elle me suit.
—Ton frère?
—Il m'accompagne.
—Ta garde?
—Les gardes françaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les
Suisses m'attendent à là porte de l'abbaye.
—A merveille! dit Chicot, me voilà renseigné.
—Je puis donc appeler?
—Appelle.
Henri frappa sur un timbre.
—La cérémonie sera magnifique, continua Chicot.
—Dieu nous en saura gré, je l'espère.
—Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne n'entre, tu n'as rien autre chose à me dire?
—Non. Ai-je oublié quelque détail du cérémonial?
—Ce n'est pas de cela que je te parle.
—De quoi me parles-tu donc?
—De rien.
Mais tu me demandes….
—S'il est bien arrêté que tu vas à l'abbaye Sainte-Geneviève?
—Sans doute.
—Et que tu y passes la nuit?
—Je l'ai promis.
—Eh bien, si tu n'as rien à me dire, mon fils, je te dirai moi, que ce cérémonial ne me convient pas, à moi.
—Comment?
—Non, et quand nous aurons dîné….
—Quand nous aurons dîné?
—Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginée.
—Soit, j'y consens.
—Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la même chose.
—Que veux-tu dire?
—Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.
En effet, les huissiers ouvrirent les portières, et l'on vit paraître le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majesté, qui, s'emparant du roi, se mirent à exécuter conjointement, sur son auguste personne, une de ces toilettes que nous avons décrites dans le commencement de cet ouvrage.
Lorsque la toilette de Sa Majesté fut aux deux tiers, on annonça Son
Altesse monseigneur le duc d'Anjou.
Henri se retourna de son côté, préparant son meilleur sourire pour le recevoir.
Le duc était accompagné de M. de Monsoreau, de d'Épernon et Aurilly.
D'Épernon et d'Aurilly restèrent en arrière.
Henri, à la vue du comte encore pâle et dont la mine était plus effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.
Le duc s'aperçut de ce mouvement, qui n'échappa point non plus au comte.
—Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient présenter ses hommages à Votre Majesté.
—Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touché de votre visite que vous avez été bien blessé, n'est-ce pas?
—Oui, sire.
—A la chasse, m'a-t-on dit.
—A la chasse, sire.
—Mais vous allez mieux à présent, n'est-ce pas?
—Je suis rétabli.
—Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'après nos dévotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allât préparer une belle chasse dans les bois de Compiègne?
—Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?….
Il allait dire: «quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des vôtres;» mais il se rappela que le secret avait dû être gardé, et il s'arrêta.
—Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majesté veut m'informer….
—Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en dévotions à l'abbaye Sainte-Geneviève, je ne serais peut-être pas prêt pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain, ce sera après-demain que la chasse aura lieu.
—Vous entendez? dit le duc à Monsoreau, qui s'inclina.
—Oui, monseigneur, répondit le comte.
En ce moment entrèrent Schomberg et Quélus; le roi les reçut à bras ouverts.
—Encore un jour! dit Quélus en saluant le roi.
—Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.
Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son côté, au duc:
—Vous me faites exiler, à ce qu'il paraît, monseigneur.
—Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de préparer les chasses du roi? dit en riant le duc.
—Je m'entends, répondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce soir qu'expire le huitième jour de délai que Votre Altesse m'a demandé, et Votre Altesse préfère m'envoyer à Compiègne que de tenir sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici à ce soir, je puis, d'un seul mot….
François saisit le comte par le poignet.
—Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse que vous réclamez.
—Expliquez-vous.
—Votre départ pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque l'ordre est officiel.
—Eh bien?
—Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous voulez connaître; le reste vous regarde, car je ne me suis engagé à rien autre chose, ce me semble.
—Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.
—Vous avez ma parole, dit le duc.
—J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.
—Eh! oui, mordieu, je le sais bien.
Et le duc s'éloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frère;
Aurilly toucha le bras de d'Épernon.
—C'est fait, dit-il.
—Quoi? qu'y a-t-il de fait?
—M. de Bussy ne se battra point demain.
—M. de Bussy ne se battra point demain?
—J'en réponds.
—Et qui l'en empêchera?
—Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.
—Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille écus pour vous.
—Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, à
Saint-Germain-l'Auxerrois!
—Et de là à l'abbaye Sainte-Geneviève? demanda le duc.
—Certainement, répondit le roi.
—Comptez là-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa rapière.
Et Henri passa dans la galerie, où toute sa cour l'attendait.
CHAPITRE XXVII
LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTÉ DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
La veille au soir, quand tout avait été décidé et arrêté entre les Guise et les Angevins, M. de Monsoreau était rentré chez lui et y avait trouvé Bussy.
Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours une grande amitié, pouvait, n'étant prévenu de rien, se compromettre cruellement le lendemain, il l'avait pris à part.
—Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de vous donner un conseil?
—Comment donc! avait répondu Bussy, je vous en prie, faites.
—A votre place, je m'absenterais demain de Paris.
—Moi! Et pourquoi cela?
—Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous sauverait, selon toute probabilité, d'un grand embarras.
—D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond des yeux, et lequel?
—Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?
—Complètement.
—Sur l'honneur?
—Foi de gentilhomme.
—M. d'Anjou ne vous a rien confié?
—Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire à tout le monde.
—Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se prépare pour demain des événements graves, et que les partis d'Anjou et de Guise méditent un coup dont la déchéance du roi pourrait bien être le résultat.
Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine défiance; mais sa figure exprimait la plus entière franchise, et il n'y avait point à se tromper à cette expression.
—Comte, lui répondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez, c'est-à-dire que ma vie et mon épée lui appartiennent. Le roi, contre lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune, et n'a jamais manqué l'occasion de me dire ou de me faire une chose blessante. Et demain même,—Bussy baissa la voix,—je vous dis cela, mais je le dis à vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses favoris.
—Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtes résolu à subir toutes les conséquences de votre attachement au duc d'Anjou?
—Oui.
—Vous savez où cela vous entraîne, peut-être?
—Je sais où je compte m'arrêter; quelque motif que j'aie de me plaindre du roi, jamais je ne lèverai la main sur l'oint du Seigneur; je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le défendre en cas de péril.
M. de Monsoreau réfléchit un instant, et, posant sa main sur l'épaule de Bussy:
—Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lâche, un traître, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son serviteur le plus fidèle, son ami le plus dévoué; cher comte, abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journée de demain dans votre petite maison de Vincennes, allez où vous voudrez, mais n'allez pas à la procession de la Fête-Dieu.
Bussy le regarda fixement.
—Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-même? répliqua-t-il.
—Parce que, pour des choses qui intéressent mon honneur, répondit le comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.
—Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intéressent aussi mon honneur, je suivrai le duc.
Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se quittèrent.
Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce qui se passa le lendemain, au lever du roi.
Monsoreau rentra chez lui, et annonça à sa femme son départ pour Compiègne; en même temps, il donna l'ordre de faire tous les préparatifs de ce départ.
Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel futur de Bussy et d'Épernon; mais d'Épernon était celui des mignons du roi qui avait la moindre réputation de courage et d'adresse: elle n'avait donc qu'une crainte mêlée d'orgueil en songeant au combat du lendemain.
Bussy s'était présenté dès le matin chez le duc d'Anjou et l'avait accompagné au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le prit en revenant de chez son frère, et tout le cortège royal s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué, le prince avait eu quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la crainte que, tout en se tenant debout près de son trône, Bussy ne fût le véritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau, amour qui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du coeur du prince.
Cependant il s'était dit, car Monsoreau lui inspirait, de son côté, des inquiétudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'était dit:
—Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphé, peu m'importe! ce que dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je ne lui dois plus rien, et je l'abandonne à mon tour.
Le résultat de cette double réflexion dont Bussy était l'objet, faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer à l'église, après avoir galamment cédé le pas à M. d'Épernon, son adversaire, et s'agenouiller un peu en arrière.
Le prince fit alors signe à Bussy de se rapprocher de lui. Dans la position où il se trouvait, il était obligé de tourner complètement la tête, tandis qu'en le faisant mettre à sa gauche, il n'avait besoin que de tourner les yeux.
La messe était commencée depuis un quart d'heure à peu près, quand Remy entra dans l'église et vint s'agenouiller près de son maître. Le duc tressaillit à l'apparition du jeune médecin, qu'il savait être confident des secrètes pensées de Bussy.
En effet, au bout d'un instant, après quelques paroles échangées tout bas, Remy glissa un billet au comte.
Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.
—C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.
Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.
Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy, que dorait un rayon de joie et d'amour.
—Ah! malheur à toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.
Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son coeur.
Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le duc n'eût-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer Bussy.
La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre; Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.
Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait
Bussy.
En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.
—Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je désirerais dire deux mots à Votre Altesse.
—Pressés? demanda le duc.
—Très-pressés, monseigneur.
—Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons à côté l'un de l'autre.
—Monseigneur m'excusera; mais je l'arrêtais justement pour lui demander la permission de ne pas l'accompagner.
—Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put complètement dissimuler l'altération.
—Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait, puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y faire retraite toute la journée.
—Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le roi?
—Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.
—Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève?
—Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.
—Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le courant de la journée, où j'aie besoin de mes amis!….
—Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'épée contre son roi, je lui demande doublement congé, répondit Bussy: mon épée est engagée contre M. d'Épernon.
Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur Bussy. Tout était donc changé depuis la veille, et ce changement venait du billet apporté par le Haudoin à l'église.
—Ainsi, dit le duc les dents serrées, tu abandonnes ton seigneur et maître, Bussy?
—Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un duel acharné, sanglant, mortel, comme sera le nôtre, je vous en réponds, celui-là n'a plus qu'un seul maître, et c'est ce maître-là qui aura mes dernières dévotions.
—Tu sais qu'il s'agit pour moi du trône, et tu me quittes!
—Monseigneur, j'ai assez travaillé pour vous; je travaillerai encore assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.
—C'est bien! répliqua le duc d'une voix sourde; vous êtes libre, allez, monsieur de Bussy.
Bussy, sans s'inquiéter de cette froideur soudaine, salua le prince, descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais, s'achemina vivement vers sa maison.
Le duc appela Aurilly.
Aurilly parut.
—Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.
—Eh bien, il s'est condamné lui-même.
—Il ne vous suit pas?
—Non.
—Il va au rendez-vous du billet?
—Oui.
—Alors c'est pour ce soir?
—C'est pour ce soir.
—M. de Monsoreau est-il prévenu?
—Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas encore.
—Ainsi vous êtes décidé à sacrifier le comte?
—Je suis décidé à me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une chose maintenant.
—Laquelle?
—C'est que le Monsoreau ne se fie à sa force et à son adresse, et que
Bussy ne lui échappe.
—Que monseigneur se rassure.
—Comment?
—M. de Bussy est-il bien décidément condamné?
—Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma volonté et qui en fait sa volonté; qui me prend ma maîtresse et qui en fait la sienne; une espèce de lion dont je suis moins le maître que le gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sans miséricorde.
—Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il échappe à un Monsoreau, il n'échappera point à un autre.
—Et quel est cet autre?
—Monseigneur m'ordonne de le nommer?
—Oui, je te l'ordonne.
—Cet autre est M. d'Épernon.
—D'Épernon! d'Épernon; qui doit se battre contre lui demain?
—Oui, monseigneur.
—Conte-moi donc cela.
Aurilly allait commencer le récit demandé, quand on appela le duc. Le roi était à table, et il s'étonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou plutôt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi demandait son frère.