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La dame de Monsoreau — Tome 3. cover

La dame de Monsoreau — Tome 3.

Chapter 34: CHAPITRE XXIX
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About This Book

The narrative follows court intrigue and jealous passions as a suspicious noble discovers clandestine meetings and pursues rivals across gardens and estates. A prince's flight unsettles the king and reshapes alliances among courtiers and the queen mother, while a grateful retainer undertakes a risky commission that reveals plots. Public rites and processions alternate with secret watches and ambushes, and the action escalates through betrayals, an assassination, and a fierce duel, leaving lasting consequences for the lovers and the nobles whose honor and ambitions collide.

—Tu me conteras tout cela à la procession, dit le duc.

Et il suivit l'huissier qui l'appelait.

Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, préoccupé que nous serons d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues de Paris, disons à nos lecteurs ce qui s'était passé entre d'Épernon et le joueur de luth.

Le matin, vers le point du jour, d'Épernon s'était présenté à l'hôtel d'Anjou, et avait demandé à parler à Aurilly.

Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier avait été appelé à lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'élève et le maître s'étaient réunis pour racler la basse ou pincer la viole, comme c'était la mode en ce temps-là, non-seulement en Espagne, mais encore en France.

Il en résultait qu'une assez tendre amitié, tempérée par l'étiquette, unissait les deux musiciens.

D'ailleurs M. d'Épernon, Gascon subtil, pratiquait la méthode d'insinuation, qui consiste à arriver aux maîtres par les valets, et il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit par son ami Aurilly.

Ajoutons que, par suite de son habileté diplomatique, il ménageait le roi et le duc, flottant de l'un à l'autre, dans la crainte d'avoir pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi régnant.

Cette visite à Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiéter vivement. Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractère de d'Épernon ne fut jamais la bravoure; or il eût fallu être plus que brave, il eût fallu être téméraire pour affronter de sang-froid le combat avec Bussy: se battre avec lui, c'était affronter une mort certaine. Quelques-uns l'avaient osé qui avaient mesuré la terre dans la lutte et qui ne s'en étaient pas relevés.

Au premier mot que d'Épernon dit au musicien du sujet qui le préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maître nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens, plaignant bien tendrement son élève, en lui annonçant que, depuis huit jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec un clairon des gardes, la plus perfide lamé que l'on eût encore rencontrée à Paris, une sorte d'artiste en coups d'épée, qui, voyageur et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeu prudent et serré, aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands l'inflexibilité du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes, leurs bonds, leurs prostrations subites, et les étreintes corps à corps.

D'Épernon, pendant cette longue énumération de chances contraires, mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.

—Ah çà! mais je suis mort! dit-il moitié riant, moitié pâlissant.

—Dame! répondit Aurilly.

—Mais c'est absurde, s'écria d'Épernon, d'aller sur le terrain avec un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on jouait aux dés avec un homme qui serait sûr d'amener tous les coups le double six.

—Il fallait songer à cela avant de vous engager, monsieur le duc.

—Peste, dit d'Épernon, je me dégagerai. On n'est pas Gascon pour rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout à vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique. Attends!

—Dites.

—M. de Bussy est sûr de me tuer, dis-tu?

—Je n'en doute pas un seul instant.

—Alors ce n'est plus un duel, s'il est sûr, c'est un assassinat.

—Au fait!

—Et si c'est un assassinat, que diable….

—Eh bien?

—Il est permis de prévenir un assassinat par….

—Par?….

—Par… un meurtre.

—Sans doute.

—Qui m'empêche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!

—Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais même.

—Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?

—Clair comme le jour.

—Naturel?

—Très-naturel!

—Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il veut le faire à mon égard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je laisserai ce soin à quelque autre.

—C'est-à-dire que vous payerez des sbires?

—Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mégrin.

—Cela vous coûtera cher.

—J'y mettrai trois mille écus.

—Pour trois mille écus, quand vos sbires sauront à qui ils ont affaire, vous n'aurez guère que six hommes.

—N'est-ce point assez donc?

—Six hommes! M. de Bussy en aura tué quatre avant d'être seulement effleuré. Rappelez-vous l'échauffourée de la rue Saint-Antoine, dans laquelle il a blessé Schomberg à la cuisse, vous au bras, et presque assommé Quélus.

—Je mettrai six mille écus, s'il le faut, dit d'Épernon. Mordieu! si je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en réchappe pas.

—Vous avez votre monde? dit Aurilly.

—Dame! répliqua d'Épernon, j'ai ça et là des gens inoccupés, des soldats en retraite, des braves, après tout, qui valent bien ceux de Venise et de Florence.

—Très-bien, très-bien! Mais prenez garde.

—A quoi?

—S'ils échouent, ils vous dénonceront.

—J'ai le roi pour moi.

—C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empêcher d'être tué par M. de Bussy.

—Voilà qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Épernon rêveur.

—Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.

—Parle, mon ami, parle.

—Mais, vous ne voudriez peut-être pas faire cause commune?

—Je ne répugnerais à rien de ce qui doublerait mes chances de me défaire de ce chien enragé.

—Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.

—Ah! ah!

—De sorte qu'à cette heure même….

—Eh bien, à cette heure même… achève donc!

—Il lui tend un piège.

—Après?

—Mais il manque d'argent; avec les six mille écus, il ferait votre affaire en même temps que la sienne. Vous ne tenez point à ce que l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?

—Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans l'obscurité.

—Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaître, et il les utilisera.

—Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je connusse cet homme, moi.

—Je vous le ferai voir ce matin.

—Où cela?

—Au Louvre.

—C'est donc un gentilhomme?

—Oui.

—Aurilly, séance tenante, les six mille écus seront à ta disposition.

—C'est donc arrêté ainsi?

—Irrévocablement.

—Au Louvre donc!

—Au Louvre.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment Aurilly dit à d'Épernon:

—Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!

CHAPITRE XXVIII

LA PROCESSION.

Aussitôt la collation finie, le roi était rentré dans sa chambre avec Chicot, pour y prendre ses habits de pénitent, et il en était sorti, un instant après, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le capuchon rabattu sur le visage.

Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la même toilette.

Le temps était magnifique, le pavé jonché de fleurs; on parlait de reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui que les génovéfains avaient dressé dans la crypte de la chapelle.

Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations que devait faire le roi, et qui étaient aux jacobins, aux carmes, aux capucins et aux génovéfains.

Le clergé de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevêque de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clergé et l'archevêque, marchaient à reculons de jeunes garçons qui secouaient les encensoirs, et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.

Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqués comme lui.

Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour angevine l'accompagnait, mêlée aux grands dignitaires de la couronne, qui marchaient à la suite du prince, chacun gardant le rang que l'étiquette lui assignait.

Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.

Il était déjà plus d'une heure de l'après-midi lorsqu'on quitta le Louvre. Crillon et les gardes françaises voulaient suivre le roi. Mais celui-ci leur fit signe que c'était inutile, et Crillon et les gardes demeurèrent pour garder le palais.

Il était près de six heures du soir quand, après avoir fait ses stations aux différents reposoirs, la tête du cortège commença d'apercevoir le porche dentelé de la vieille abbaye, et les génovéfains, le prieur en tête, disposés sur les trois marches, qui formaient le seuil, pour recevoir Sa Majesté.

Pendant la marche qui séparait l'abbaye de la dernière station, qui était celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc d'Anjou, qui était sur pied depuis le matin, s'était trouvé mal de fatigue: il avait alors demandé au roi la permission de se retirer dans son hôtel, permission que le roi lui avait accordée.

Ses gentilshommes s'étaient alors détachés du cortège et s'étaient retirés avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'était le duc qu'ils suivaient et non le roi.

Mais le fait était que, comme trois d'entre eux devaient se battre le lendemain, ils désiraient ne pas se fatiguer outre mesure.

A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prétexte que Quélus, Maugiron,
Schomberg et d'Épernon n'avaient pas moins besoin de repos que
Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna congé
aussi.

L'archevêque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore rien pris, non plus que les autres prêtres, tombait de fatigue; le roi prit pitié de ces saints martyrs, et, arrivé, comme nous l'avons dit, à la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.

Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:

—Me voici, mon père, dit-il en nasillant, je viens, comme un pécheur que je suis, chercher le repos dans votre solitude.

Le prieur s'inclina.

Alors s'adressant à ceux qui avaient résisté à cette rude journée et qui l'avaient suivi jusque-là:

—Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.

Chacun salua respectueusement, et le royal pénitent monta une à une, en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.

A peine Henri avait-il dépassé le seuil de l'abbaye, que les portes en furent fermées derrière lui.

Le roi était si profondément absorbé dans ses méditations, qu'il ne parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, après le congé donné par le roi à sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.

—Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majesté dans la crypte, que nous avons ornée de notre mieux en l'honneur du roi du ciel et de la terre.

Le roi se contenta de répondre par un geste d'assentiment et marcha derrière le prieur.

Mais, aussitôt qu'il fut passé sous la sombre arcade où se tenaient immobiles deux rangées de moines, aussitôt qu'on l'eut vu tourner l'angle de la cour qui conduisait à la chapelle, vingt capuchons sautèrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des yeux étincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.

Certes, ce n'étaient point là des figures de moines paresseux et poltrons; la moustache épaisse, le teint basané, dénotaient chez eux la force et l'activité. Bon nombre démasquaient des visages sillonnés de cicatrices, et, à côté du plus fier de tous, de celui qui portait la cicatrice la plus illustre et la plus célèbre, apparaissait, triomphante et exaltée, la figure d'une femme couverte d'un froc.

Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaîne nouée à sa ceinture, et s'écria:

—Ah! mes frères, nous tenons enfin le Valois.

—Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, répondit le balafré.

—Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.

—Comment cela?

—Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon et ses gardes?

—Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, répliqua le duc de Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas échangé un seul coup de mousquet.

—Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela?
J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.

—Eh bien, ma soeur, je vous le dis à regret, vous en serez privée. Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne répondra à ses cris. Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous montrer, signer une abdication. Aussitôt l'abdication courra la ville et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.

—Le plan est bon et ne peut échouer maintenant, dit la duchesse.

—Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tête.

—Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafré; il est brave, il aimera mieux mourir.

—Qu'il meure alors! s'écrièrent Mayenne et la duchesse.

—Non pas, répliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien succéder à un prince qui abdique et que l'on méprise; mais je ne veux pas remplacer un homme assassiné que l'on plaindra. D'ailleurs, dans vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tué, réclamera la couronne.

—Qu'il réclame, mordieu! qu'il réclame, dit Mayenne; voici notre frère le cardinal qui a prévu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris dans l'acte d'abdication de son frère; M. le duc d'Anjou a eu des relations avec les huguenots, il est indigne de régner.

—Avec les huguenots, êtes-vous sûr de cela?

— Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.

—Bien.

—Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de déchéance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frère, et de la lieutenance à la royauté il n'y aura qu'un pas.

—Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prévu tout cela; mais il se pourrait que les gardes françaises, pour s'assurer que l'abdication est bien réelle et surtout bien volontaire, forçassent l'abbaye. Crillon n'entend pas raillerie, et il serait homme à dire au roi: Sire, il y a danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.

—Cela regardait le général, dit Mayenne, et le général a pris ses précautions. Nous avons ici, pour soutenir le siège, quatre-vingts gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes à cent moines. Nous tiendrons un mois contre une armée. Sans compter qu'en cas d'infériorité nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.

—Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?

—A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est rentré chez lui, où il attend, sans doute, de nos nouvelles entre Bussy et Monsoreau.

—Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fût, et non chez lui.

—Je crois que vous vous trompez, mon frère, dit le cardinal, le peuple et la noblesse eussent vu, dans cette réunion des deux frères, un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout à l'heure, nous devons, avant toute chose, éviter de jouer le rôle d'usurpateur. Nous héritons, voilà tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine mère indépendante, nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous aurons contre nous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.

—Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.

—Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des nôtres, dit le duc de Guise. Quant à moi, je le fais général d'une armée en Italie, où la guerre éclatera sans nul doute. C'est un homme supérieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.

—Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frère, si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'épouse.

—L'épouser, ma soeur! s'écria Mayenne.

—Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont fait plus pour lui, et il n'était pas général d'armée à cette époque.

—Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; à l'oeuvre maintenant!

—Qui est près du roi? demanda le duc de Guise.

—Le prieur et frère Gorenflot, à ce que je crois, dit le cardinal. Il faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il s'effaroucherait tout d'abord.

—Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne les cueillons pas.

—Est-ce qu'il est déjà dans la cellule? dit madame de Montpensier, impatiente de donner au roi la troisième couronne qu'elle lui promettait depuis si longtemps….

—Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il adorera les saintes reliques.

—Ensuite?

—Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la vanité des biens de ce monde; après quoi le frère Gorenflot, vous savez, celui qui a prononcé ce magnifique discours pendant la soirée de la Ligue….

—Oui, eh bien?

—Le frère Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous répugnons d'arracher à sa faiblesse.

—En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rêveur.

—Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je réponds qu'il cédera à la peur de l'enfer.

—Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos vaisseaux sont brûlés, il n'y a plus à revenir en arrière. Maintenant, après la tentative du prieur, après le discours de Gorenflot, si l'un et l'autre échouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-à-dire de l'intimidation.

—Et alors je tondrai mon Valois, s'écria la duchesse, revenant toujours à sa pensée favorite.

En ce moment, une sonnette retentit sous les voûtes assombries par les premières ombres de la nuit.

—Le roi descend à la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne, appelez vos amis et redevenons moines.

Aussitôt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les trois frères, se dirigèrent vers l'ouverture de la crypte.

CHAPITRE XXIX

CHICOT Ier.

Le roi était plongé dans un recueillement qui promettait un succès facile aux projets de MM. de Guise.

Il visita la crypte avec toute la communauté, baisa la châsse, et termina toutes les cérémonies en se frappant la poitrine à coups redoublés et en marmottant les psaumes les plus lugubres.

Le prieur commença ses exhortations, que le roi écouta en donnant les mêmes signes de contrition fervente.

Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant
Henri et lui dit:

—Sire, vous plairait-il de venir maintenant déposer votre couronne terrestre aux pieds du maître éternel?

—Allons… répliqua simplement le roi.

Et aussitôt toute la communauté, formant la haie sur son passage, s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, à gauche, le corridor principal.

Henri semblait très attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les têtes de mort en ivoire suspendues à sa ceinture.

On arriva enfin à la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le visage enluminé, l'oeil brillant comme une escarboucle.

—Ici? fit le roi.

—Ici même, répliqua le gros moine.

Le roi pouvait hésiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on voyait une porte, ou plutôt une grille assez mystérieuse, ouvrant sur une pente rapide et n'offrant à l'oeil que des ténèbres épaisses.

Henri entra dans la cellule.

Hic portus salutis? murmura-t-il de sa voix émue.

—Oui, répondit Foulon, ici est le port.

—Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.

Et aussitôt la porte se referma; les pas des assistants s'éloignèrent.

Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaça, les deux mains sur les genoux.

—Ah! te voilà, Hérodes! te voilà, païen! te voilà, Nabuchodonosor! dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses épaisses mains sur ses hanches.

Le roi sembla surpris.

—Est-ce à moi, dit-il, que vous parlez, mon frère?

—Oui, c'est à toi que je parle; et à qui donc? Peut-on dire une injure qui ne te soit pas convenable?

—Mon frère… murmura le roi.

—Bah! tu n'as pas de frère ici. Voilà assez longtemps que je médite un discours… tu l'auras… Je le divise en trois points, comme tout bon prédicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre, enfin tu es un détrôné; voilà sur quoi je vais parler.

—Détrôné! mon frère… dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.

—Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne t'enfuiras pas….

—Un guet-apens!

—Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est homme encore.

—Des violences, mon frère!

—Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te ménager?

—Vous abusez de la religion, mon frère.

—Est-ce qu'il y a une religion! s'écria Gorenflot.

—Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!

—Tant pis, j'ai dit.

—Vous vous damnerez….

—Est-ce qu'on se damne!

—Vous parlez en mécréant, mon frère.

—Allons! pas de capucinades; es-tu prêt, Valois?

—A quoi faire?

—A déposer ta couronne. On m'a chargé de t'y inviter; je t'y invite.

—Mais vous faites un péché mortel!

—Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frère Valois.

—A quoi?

—Au trône de France.

—Plutôt la mort!

—Eh! mais tu mourras alors… Tiens, voici le prieur qui revient… décide-toi.

—J'ai mes gardes, mes amis; je me défendrai.

—C'est possible; mais on te tuera d'abord.

—Laisse-moi au moins un instant pour réfléchir.

—Pas un instant, pas une seconde.

—Votre zèle vous emporte, mon frère, dit le prieur.

Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: «Sire, votre demande vous est accordée.»

Et le prieur referma la porte.

Henri tomba dans une rêverie profonde.

—Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.

Dix minutes s'étaient écoulées tandis que Henri réfléchissait; on heurta aux guichets de la cellule.

—C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.

Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui, dans le corridor.

—Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi… à tel point qu'il regarda par les grillages de la porte.

Et un parchemin roulé passa de la main d'un moine dans celle de
Gorenflot.

Gorenflot fit péniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur était grande et qui cachait son front dans ses mains.

—Et si je refuse de signer? s'écria-t-il en larmoyant.

—C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise, assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne forcez pas des sujets à verser le sang d'un homme qui a été leur roi.

—On ne me contraindra pas, dit Henri.

—Je l'avais prévu, murmura le duc à sa soeur, dont le front se plissa, dont les yeux reflétèrent un sinistre dessein.

Allez, mon frère, ajouta-t-il en s'adressant à Mayenne; faites armer tout le monde, et qu'on se prépare.

—A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.

—A tout, répondit Joseph Foulon.

Le désespoir du roi redoubla.

—Corbleu! s'écria Gorenflot, je te haïssais, Valois; mais à présent je te méprise! Allons, signe, ou tu ne périras que de ma main.

—Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain
Maître, que j'obtienne de lui la résignation.

—Il veut réfléchir encore, cria Gorenflot.

—Qu'on lui laisse jusqu'à minuit, dit le cardinal.

—Merci, chrétien charitable, dit le roi dans un paroxysme de désolation. Dieu te le rende!

—C'était réellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous servons la France en le détrônant.

—N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du plaisir à le tondre.

Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croisés, accablait Henri des injures les plus violentes et lui racontait tous ses débordements.

Tout à coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.

—Silence! cria la voix du duc de Guise.

Le plus profond silence s'établit. On distingua bientôt des coups frappés fortement et à intervalles égaux sur la porte sonore de l'abbaye.

Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.

—Mes frères, dit-il, une troupe de gens armés se porte au-devant du portail.

—On vient le chercher, dit la duchesse.

—Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.

—Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.

—Vous m'avez donné jusqu'à minuit, dit pitoyablement le roi.

—Oh! tu te ravises parce que tu crois être secouru.

—Sans doute, j'ai une chance….

—Pour mourir s'il ne signe aussitôt, répliqua la voix aigre et impérieuse de la duchesse.

Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.

Le bruit redoublait au dehors.

—Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et le cerne à gauche.

—Allons! crièrent impatiemment Mayenne et la duchesse.

Le roi trempa la plume dans l'encre.

—Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetière à droite. Toute l'abbaye est cernée présentement.

—Eh bien, nous nous défendrons, répliqua résolument Mayenne. Avec un otage comme celui-là, une place n'est jamais prise à discrétion.

—Il a signé! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de Henri, qui, abattu, enfouit sa tête dans son capuchon et son capuchon dans ses deux bras.

—Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce précieux papier.

Le roi, dans son accès de douleur, renversa la petite lampe qui seule éclairait cette scène; mais le duc de Guise tenait déjà le parchemin.

—Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se dessinait un gentilhomme bien complet, bien armé. Crillon arrive avec les gardes françaises, et menace de briser les portes. Écoutez!….

—Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.

—Bon! il n'y a plus de roi, répliqua Gorenflot par une fenêtre.

—Qui dit cela, maraud? répondit Crillon.

—Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les ténèbres, avec un orgueil des plus provocateurs.

—Qu'on tâche de m'apercevoir ce drôle et de lui planter quelques balles dans le ventre, dit Crillon.

Et Gorenflot, voyant les gardes apprêter leurs armes, fit le plongeon aussitôt et retomba sur son derrière au milieu de la cellule.

—Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence général, une voix qui fit dresser les cheveux à tous les moines, faux ou vrais, qui attendaient dans le corridor.

Cette voix était celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'était avancé jusqu'aux marches de l'abbaye.

—Voilà, sire, répliqua Crillon en déchargeant dans la porte principale un vigoureux coup de hache.

Les murs en gémirent.

—Que veut-on?… dit le prieur, paraissant tout tremblant à la fenêtre.

—Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la même voix hautaine et calme. Rendez-moi donc mon fou, qui est allé passer la nuit dans une de vos cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.

—Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, répliqua Chicot se dégageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui s'écartèrent avec un hurlement d'effroi.

A ce moment, le duc de Guise, qui s'était fait apporter une lampe, lisait au bas de l'acte la signature encore fraîche obtenue avec tant de peine:

CHICOT Ier

—Moi, Chicot Ier! s'écria-t-il; mille damnations!

—Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.

—Ah! bah! fit Chicot en distribuant à Gorenflot, presque évanoui, des coups de la corde qu'il portait à sa ceinture; ah! bah!

CHAPITRE XXX

LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL.

A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.

L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.

Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et souriant, le premier choc.

Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux, s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle mystification dont ils étaient victimes.

Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.

Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant Chicot, qui, soit dévouement,—et il en était capable,—soit pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.

Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait pas même de repousser.

Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il l'ordre de la retraite.

Cet ordre fit sourire Chicot.

Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes suisses.

Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres, allaient se jeter dans la gueule du loup.

Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout naturellement fait confier le soin de la retraite.

Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait plus, il se tenait les côtes de rire.

Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille, croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir à lui, continuait de s'éloigner.

Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?

Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.

—Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur
Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!

Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand déjà il eût dû être bien loin?

Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de
Chicot.

—Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait amende honorable à vos genoux.

—Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres, drôle?

—Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité. Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout que c'est heureux d'être mince!

Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.

—Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix de tonnerre; les autres s'enfuient donc?

—Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils attendent la corde? Oh! malheureux ventre!

—Silence! cria Chicot, et répondez-moi.

Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.

—Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien certainement le droit.

—Comment se sauvent les autres?

—A toutes jambes.

—Je comprends… mais par où?

—Par le soupirail.

—Mordieu! par quel soupirail?

—Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.

—Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.

—Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a entendu un Suisse qui disait: Mich durstet, ce qui veut dire, à ce qu'il paraît: J'ai soif.

—Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?

—Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du cimetière.

—Qui donne?….

—D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.

—Tu mens!

—Moi, cher seigneur!

—S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les eusse vus repasser devant ta cellule.

—Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés par le soupirail.

—Quel soupirail?

—Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le passage.

—De sorte que toi….

—De sorte que moi, qui suis trop gros….

—Eh bien?

—Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.

—Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange jubilation, si tu n'as pas pu passer….

—Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules, voyez ma poitrine.

—Alors lui, qui est plus gros que toi.

—Qui, lui?

—Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là, je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non plus.

—Monsieur Chicot!

—Lève-toi, frocard!

Le moine se leva aussi vite qu'il put.

—Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.

—Où vous voudrez, mon cher seigneur.

—Marche devant, malheureux, marche!

Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise par les coups de corde que lui allongeait Chicot.

Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.

—Par ici, dit Gorenflot, par ici.

—Tais-toi, et marche, drôle!

Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.

—Là, dit-il, là.

Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.

Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à fleur de terre.

A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes, gisaient une épée et un froc.

Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple expression.

Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour disparaître complètement.

—Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif. J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance, pas vite, mais j'avance.

—Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.

—Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!

Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.

—Attends, dit tout bas Chicot, attends.

Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.

—Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.

—Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc toi, misérable moine!

—Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour
Gorenflot.

—Ah! c'est donc toi, lourde masse, pondus immobile! tiens! ah! c'est donc toi, indigesta moles! tiens!

Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà flagellé Gorenflot.

—Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.

En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en redoublant d'efforts pour soulever la pierre.

—Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise! Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as!

—Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot, ayez pitié de moi.

—Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour ta trahison!

—Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!

Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et redoublait de coups.

Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses gémissements.

—Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!… Tiens, tiens, tiens!

Gorenflot poussa un soupir et tomba.

—Chicot! vociféra le duc.

—Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette occasion.

Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.

Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.

Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de douleur, du moins d'effroi.

CHAPITRE XXXI

CE QUI SE PASSAIT DU COTÉ DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.

Il était onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment, dans le cabinet où il s'était retiré à la suite de la faiblesse dont il avait été pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise vint lui annoncer l'abdication du roi, son frère.

De la fenêtre à la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux fenêtres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaîne de bois doré.

Tout à coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut que ce cheval pouvait être celui de son messager, et courut s'appuyer au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait son maître.

Le maître sortit des appartements intérieurs; c'était Bussy; Bussy, qui, en sa qualité de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre à son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.

Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait jamais eu à se plaindre, éprouva un instant de remords; mais, à mesure qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage s'éclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'espérance et de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.

Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et épiait les différentes émotions de son visage, Bussy, après avoir donné le mot d'ordre, roula le manteau sur ses épaules, se mit en selle, et, piquant des deux son cheval, s'élança avec un grand bruit sous la voûte sonore.

Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore l'idée de faire courir après lui, car il se doutait bien qu'avant de se rendre à la Bastille, Bussy ferait une halte à son hôtel; mais il se représenta le jeune homme riant avec Diane de son amour méprisé, le mettant, lui prince, sur la même ligne que le mari dédaigné, et, cette fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.

Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire était une insulte au prince: il le laissa aller. S'il eût eu le regard attristé et le front sombre, peut-être l'eût-il retenu.

Cependant, à peine hors de l'hôtel d'Anjou, Bussy quitta son allure précipitée, comme s'il eût craint le bruit de sa propre marche; et, passant à son hôtel, comme l'avait prévu le duc, il remit son cheval aux mains d'un palefrenier qui écoutait respectueusement une leçon d'hippiatrique que lui faisait Remy.

—Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.

—Oui, monseigneur, en personne.

—Et pas encore couché?

—Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou plutôt chez vous. En vérité, depuis que je n'ai plus mon blessé, il me semble que les jours ont quarante-huit heures.

—T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.

—J'en ai peur!

—Et l'amour?

—Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en défie, et je ne fais en général sur lui que des études utiles.

—Alors Gertrude est abandonnée?

—Parfaitement.

—Ainsi tu t'es lassé?

—D'être battu. C'était ainsi que se manifestait l'amour de mon amazone, brave fille du reste.

—Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?

—Pourquoi ce soir, monseigneur?

—Parce que je t'eusse emmené avec moi.

—A la Bastille?

—Oui.

—Vous y allez?

—Sans doute.

—Et le Monsoreau?

—A Compiègne, mon cher, où il prépare une chasse pour Sa Majesté.

—Êtes-vous sûr, monseigneur?

—L'ordre lui en a été donné publiquement ce matin.

—Ah!

Remy demeura un instant pensif.

—Alors? dit-il après un instant.

—Alors j'ai passé la journée à remercier Dieu du bonheur qu'il m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit à jouir de ce bonheur.

—Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.

Le palefrenier disparut dans l'intérieur de la maison.

—Tu as donc changé d'avis? demanda Bussy.

—En quoi?

—En ce que tu prends ton épée.

—Oui, je vous accompagne jusqu'à la porte, pour deux raisons.

—Lesquelles?

—La première, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque mauvaise rencontre.

Bussy sourit.

—Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons conseils à vous donner.

—Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et, après le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de plus grand que celui d'en parler.

—Il y a même des gens, répliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en parler avant celui de la voir.

—Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.

—Raison de plus: le ciel est tantôt sombre, tantôt clair. J'aime la variété, moi.—Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au palefrenier, qui lui rapportait sa rapière.

Puis se retournant vers le comte:

—Me voici à vos ordres, monseigneur; partons.

Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminèrent vers la Bastille.

Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils à lui donner; et, en effet, à peine furent-ils en route, que le docteur commença de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver à Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-là, un visite à Diane, au lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la Faculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que c'était d'habitude Vénus qui désarmait Mars.

Bussy souriait; Remy insistait.

—Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une épée, il s'y attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur et la souplesse de l'acier, tandis que, de son côté, l'acier semble s'animer et s'échauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon épée est un bras et mon bras est une épée. Dès lors, comprends-tu? il ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue pas.

—Non, mais elle s'émousse.

—Ne crains rien.

—Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous, il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antée, comme celui de Thésée contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme celui de Bayard; quelque chose d'homérique, de gigantesque, d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy comme étant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.

—Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce matin, mis quatre épées aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant huit minutes, n'ont pu, à eux quatre, me toucher une seule fois, tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais comme un tigre.

—Je ne dis pas le contraire, maître; mais vos jarrets de demain seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?

Ici Bussy et son chirurgien entamèrent un dialogue latin, fréquemment interrompu par leurs éclats de rire.

Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.

—Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivés.

—Si je vous attendais? dit Remy.

—Pourquoi faire?

—Pour être sûr que vous serez de retour avant deux heures, et que vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre duel.

—Si je te donne ma parole?

—Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau voir que j'en doutasse.

—Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai à l'hôtel.

—Soit. Adieu, monseigneur.

—Adieu, Remy.

Les deux jeunes gens se séparèrent; mais Remy demeura en place. Il vit le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau lui donnait toute sécurité, entrer par la porte que lui ouvrit Gertrude, et non pas monter par la fenêtre.

Puis il reprit philosophiquement, à travers les rues désertes, sa marche vers l'hôtel Bussy.

Comme il débouchait de la place Beaudoyer, il vit venir à lui cinq hommes enveloppés de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux, parfaitement armés.

Cinq hommes à cette heure, c'était un événement. Il s'effaça derrière l'angle d'une maison en retraite.

—Arrivés à dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrêtèrent, et, après un bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins différents, tandis que le cinquième demeurait immobile et réfléchissant à sa place.

En ce moment, la lune sortit d'un nuage et éclaira d'un de ses rayons le visage du coureur de nuit.

—M. de Saint-Luc! s'écria Remy.

Saint-Luc leva la tête en entendant prononcer son nom, et vit un homme qui venait à lui.

—Remy! s'écria-t-il à son tour.

—Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire à votre service! attendu que vous me paraissez vous porter à merveille. Est-ce une indiscrétion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait à cette heure si loin du Louvre?

—Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la ville. Il m'a dit: «Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et, si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqué, réponds hardiment que ce n'est pas vrai.»

—Et avez-vous entendu parler de cela?

—Personne ne m'en a soufflé le mot. Or, comme il va être minuit, que tout est tranquille et que je n'ai rencontré que M. de Monsoreau, j'ai congédié mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu réfléchissant.

—Comment? M. de Monsoreau?

—Oui.

—Vous avez rencontré M. de Monsoreau?

—Avec une troupe d'hommes armés, dix ou douze au moins.

—M. de Monsoreau! impossible!

—Pourquoi cela, impossible?

—Parce qu'il doit être à Compiègne.

—Il devait y être, mais il n'y est pas.

—Mais l'ordre du roi?

—Bah! qui est-ce qui obéit au roi?

—Vous avez rencontré M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?

—Certainement.

—Vous a-t-il reconnu?

—Je le crois.

—Vous n'étiez que cinq.

—Mes quatre amis et moi, pas davantage.

—Et il ne s'est pas jeté sur vous?

—Il m'a évité, au contraire, et c'est ce qui m'étonne. En le reconnaissant, je me suis attendu à une horrible bataille.

—De quel côté allait-il?

—Du côté de la rue de la Tixeranderie.

—Ah! mon Dieu! s'écria Remy.

—Quoi? demanda Saint-Luc, effrayé de l'accent du jeune homme.

—Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.

—Un grand malheur! à qui?

—A M. de Bussy!

—A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.

—Quel malheur! M. de Bussy le croyait à Compiègne.

—Eh bien?

—Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence….

—De sorte qu'il est?….

—Chez madame Diane.

—Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.

—Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupçons ou on les lui aura suggérés, et il n'aura feint de partir que pour revenir à l'improviste.

—Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.

—Avez-vous une idée? répondit Remy.

—Il y a du duc d'Anjou là-dessous.

—Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqué le départ de M. de Monsoreau.

—Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?

—Corbleu! comme des soufflets de forges.

—En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez la maison?

—Oui.

—Marchez devant alors.

Et les deux jeunes gens prirent à travers les rues une course qui eût fait honneur à des daims poursuivis.

—A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.

—Qui? le Monsoreau?

—Oui.

—Un quart d'heure à peu près, dit Saint-Luc en franchissant un tas de pierres de cinq pieds de haut.

—Pourvu que nous arrivions à temps! dit Remy en tirant son épée pour être prêt à tout événement.