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La dame de Monsoreau — Tome 3. cover

La dame de Monsoreau — Tome 3.

Chapter 37: CHAPITRE XXXII
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About This Book

The narrative follows court intrigue and jealous passions as a suspicious noble discovers clandestine meetings and pursues rivals across gardens and estates. A prince's flight unsettles the king and reshapes alliances among courtiers and the queen mother, while a grateful retainer undertakes a risky commission that reveals plots. Public rites and processions alternate with secret watches and ambushes, and the action escalates through betrayals, an assassination, and a fierce duel, leaving lasting consequences for the lovers and the nobles whose honor and ambitions collide.

CHAPITRE XXXII

L'ASSASSINAT.

Bussy, sans inquiétude et sans hésitation, avait été reçu sans crainte par Diane, qui croyait être sûre de l'absence de son mari.

Jamais la belle jeune femme n'avait été si joyeuse; jamais Bussy n'avait été si heureux; dans certain moment, dont l'âme ou plutôt l'instinct conservateur sent toute la gravité, l'homme unit ses facultés morales à tout ce que ses sens peuvent lui fournir de ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment à l'autre, sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.

Diane, émue, et d'autant plus émue qu'elle cherchait à cacher son émotion, Diane, émue des craintes de ce lendemain menaçant, paraissait plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour, donne à cet amour le parfum de poésie qui lui manquait; la véritable passion n'est point folâtre, et l'oeil d'une femme sincèrement éprise est plus souvent humide que brillant.

Aussi débuta-t-elle par arrêter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle avait à lui dire, ce soir-là, c'est que sa vie était sa vie; ce qu'elle avait à débattre avec lui, c'était les plus sûrs moyens de fuir. Car ce n'était pas le tout que de vaincre, il fallait, après avoir vaincu, fuir la colère du roi; car jamais Henri, c'était probable, ne pardonnerait au vainqueur la défaite ou la mort de ses favoris.

—Et puis, disait Diane, le bras passé autour du cou de Bussy et dévorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur à augmenter ta gloire? Tu es déjà si supérieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de générosité à toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre à jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, défends ta vie. Je ne te dis pas: «Songe à la mort,» car il me semble qu'il n'existe pas au monde un homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par trahison; mais songe aux blessures: on peut être blessé, tu le sais bien, puisque c'est à une blessure reçue en combattant contre ces mêmes hommes que je dois de te connaître.

—Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne veux pas être défiguré.

—Oh! garde ta personne tout entière. Qu'elle te soit sacrée, mon Bussy, comme si toi, c'était moi. Songe à la douleur que tu éprouverais si tu me voyais revenir blessée et sanglante; eh bien, la même douleur que tu ressentirais, je l'éprouverais en voyant ton sang. Sois prudent, mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire leur combat, porte-toi au secours du plus menacé; mais, si deux hommes, si trois hommes t'attaquent à la fois, fuis; tu te retourneras comme Horace, et tu les tueras les uns après les autres, et à distance.

—Oui, ma chère Diane, dit Bussy.

—Oh! tu me réponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne m'écoutes pas!

—Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!

—Ce n'est point de ma beauté qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra, non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de voir ce duel!

—Toi?

—J'y assisterai.

—Comment cela? impossible, Diane.

—Non! écoute: il y a, tu sais, dans la chambre à côté de celle-ci, une fenêtre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais l'enclos des Tournelles.

—Oui, je me le rappelle; cette fenêtre élevée de vingt pieds à peu près, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.

—De là, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de manière que je te voie; tu sauras que je suis là, tu pourras me voir moi-même. Mais non, insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton ennemi peut profiter de ta distraction.

—Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixés sur toi. Si j'étais condamné, et qu'on me laissât le choix de la mort, Diane, ce serait celle-là que je choisirais.

—Oui, mais tu n'es pas condamné, mais il ne s'agit pas de mourir; il s'agit de vivre au contraire.

—Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien secondé, crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet tire l'épée comme moi; Ribérac est froid sur le terrain, et semble n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilité de tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais courir plus de danger pour avoir plus de mérite.

—Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espère; mais écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.

—Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.

—Eh bien, justement j'en appelle à ta raison.

—Alors il ne fallait pas me rendre fou.

—Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obéissance; c'est en obéissant que l'on prouve son amour.

—Ordonne alors.

—Cher ami, tes yeux sont fatigués; il te faut une bonne nuit: quitte-moi.

—Oh! déjà!

—Je vais faire ma prière, et tu m'embrasseras.

—Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.

—Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en s'agenouillant.

Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, à travers le plafond, aller chercher Dieu sous les voûtes azurées du ciel:

—Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne meure pas désespérée, protège celui que tu as poussé sur mon chemin, pour que je l'aime et que je n'aime que lui.

Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son bras et ramener son visage à la hauteur de ses lèvres, quand tout à coup une vitre de la fenêtre vola en éclats: puis la fenêtre elle-même, et trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le quatrième enfourchait la balustrade.

Celui-là avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main gauche un pistolet, de l'autre une épée nue.

Bussy demeura un instant immobile et glacé par le cri épouvantable que poussa Diane en s'élançant à son cou.

L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancèrent d'un pas; un de ces trois hommes était armé d'une arquebuse.

Bussy, d'un même mouvement, écarta Diane avec la main gauche, tandis que de la droite il tirait son épée.

Puis, se repliant sur lui-même, il l'abaissa lentement et sans perdre de vue ses adversaires.

—Allez, allez, mes braves, dit une voix sépulcrale qui sortit de dessous le masque de velours, il est à moitié mort, la peur l'a tué.

—Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!

Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.

—Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermeté.

Mais Diane, au lieu d'obéir, se jeta une seconde fois à son cou.

—Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.

Diane s'éloigna, le démasquant entièrement. Elle comprenait qu'elle ne pouvait venir en aide à son amant que d'une seule manière: c'était en obéissant passivement.

—Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et excellent ami!

Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres, et en examinant tout autour de lui quels seraient ses moyens de défense quand il faudrait en venir aux mains.

—Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laissé sa femme seule, que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et quand cela? la veille d'un duel. Je le répète, quel bon et excellent ami que le seigneur de Bussy!

— Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre masque. Maintenant je sais à qui j'ai affaire.

—Ainsi ferai-je, répliqua le grand veneur.

Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.

Diane poussa un faible cri. La pâleur du comte était celle d'un cadavre, tandis que son sourire était celui d'un damné.

—Çà, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les façons bruyantes, et c'était bon pour les héros d'Homère, qui étaient des demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme, seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou laissez-moi passer.

Monsoreau répondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colère.

—Passage, voyons! répéta le jeune homme, dont le sang, qui un instant avait reflué vers son coeur, lui montait aux tempes.

—Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
Bussy?

—Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme; j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.

—Vous étiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et vous y coucherez.

Pendant ce temps, la tête de deux autres hommes apparaissait à travers les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade, vinrent se placer près de leurs camarades.

—Quatre et deux font six, dit Bussy; où sont les autres?

—Ils sont à la porte et attendent, dit le grand veneur.

Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy entendit ses sanglots.

Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers le comte:

—Mon cher monsieur, dit-il après avoir réfléchi une seconde, vous savez que je suis un homme d'honneur.

—Oui, dit Monsoreau, vous êtes un homme d'honneur, comme madame est une femme chaste.

—Bien, monsieur, répondit Bussy en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas; c'est vif, mais c'est mérité, et tout cela se payera ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liée avec quatre gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorité sur vous, je réclame la grâce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole de me retrouver où et quand vous voudrez.

Monsoreau haussa les épaules.

—Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai satisfait MM. de Schomberg, d'Épernon, Quélus et Maugiron, je serai à vous, tout à vous et rien qu'à vous. S'ils me tuent, oh bien, vous serez payé par leurs mains, voilà tout; si, au contraire, je me trouve en fonds pour vous payer moi-même….

Monsoreau se retourna vers ses gens.

—Allons! leur dit-il, sus, mes braves!

—Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un assassinat.

—Parbleu! fit Monsoreau.

—Oui, je le vois: nous nous étions trompés tous deux l'un à l'égard de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la chose.

—C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.

Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gémissement.

—En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle à Bussy tout seul.
Tenez-vous bien, mes braves!

Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira à lui une table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une seconde, improvisé comme un rempart entre lui et ses ennemis.

Ce mouvement avait été si rapide, que la balle partie de l'arquebuse ne frappa que le prie-Dieu, dans l'épaisseur duquel elle se logea en s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique crédence du temps de François 1er, et l'ajoutait à son retranchement.

Diane se trouva cachée par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle ne pouvait aider Bussy que de ses prières, et elle priait.

Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur son rempart improvisé.

—Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon épée pique.

Les braves, poussés par Monsoreau, firent un mouvement vers le sanglier qui les attendait, replié sur lui-même et les yeux ardents; l'un d'eux allongea même la main vers le prie-Dieu pour l'attirer à lui; mais, avant que sa main eût touché le meuble protecteur, l'épée de Bussy, passant par une meurtrière, avait pris le bras dans toute sa longueur, et l'avait percé depuis la saignée jusqu'à l'épaule.

L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'à la fenêtre.

Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris entre deux feux. Il s'élança vers la porte pour en pousser les verrous; mais, avant qu'il l'eût atteinte, elle s'ouvrit.

Le jeune homme fit un pas en arrière pour se mettre en défense à la fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.

Deux hommes se précipitèrent par cette porte.

—Ah! cher maître! cria une voix bien connue, arrivons-nous à temps?

—Remy! dit le comte.

—Et moi! cria une seconde voix; il paraît que l'on assassine ici?

Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.

—Saint-Luc! dit-il.

—Moi-même.

—Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau, que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne vous rangez pas, nous passerons sur vous.

—Trois hommes à moi! cria Monsoreau.

Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaître au-dessus de la balustrade.

—Ah çà, mais ils ont donc une armée? dit Saint-Luc.

—Mon Dieu, Seigneur, protégez-le! priait Diane.

—Infâme! cria Monsoreau.

Et il s'avança pour frapper Diane.

Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond par-dessus le retranchement; son épée rencontra celle de Monsoreau, puis il se fendit, et le toucha à la gorge; mais la distance était trop grande: il en fut quitte pour une écorchure.

Cinq ou six hommes fondirent à la fois sur Bussy.

Un de ces hommes tomba sous l'épée de Saint-Luc.

—En avant! cria Remy.

—Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
Diane.

Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un des nouveaux venus.

Remy hésitait.

—Mais vous? dit-il.

—Enlève! enlève! cria Bussy. Je te la confie.

—Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!

—Venez, madame, dit Remy.

—Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!

Remy l'enleva entre ses bras.

—Bussy, cria Diane; Bussy, à moi! au secours!

La pauvre femme était folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses ennemis; tout ce qui l'écartait de Bussy lui était fatal et mortel.

—Va, va, dit Bussy; je te rejoins.

—Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espère.

Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-même, et presque aussitôt tomber en entraînant Diane.

Bussy jeta un cri, et se retournant:

—Ce n'est rien, maître, dit Remy; c'est moi qui ai reçu la balle; elle est sauve.

Trois hommes se jetèrent sur Bussy; au moment où il se retournait,
Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.

Les deux autres reculèrent.

—Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
Diane!

—Mais toi?

—Moi, je suis un homme.

Saint-Luc s'élança vers Diane, déjà relevée sur ses genoux, la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.

—A moi! cria Monsoreau, à moi, ceux de l'escalier!

—Ah! scélérat! cria Bussy. Ah! lâche!

Monsoreau se retira derrière ses hommes.

Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il fendit une tête par la tempe; du second, il troua une poitrine.

—Cela déblaye, dit-il.

Puis il revint dans son retranchement.

—Fuyez, maître, fuyez! murmura Remy.

—Moi! fuir… fuir devant des assassins!

Puis, se penchant vers le jeune homme:

—Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?

—Prenez garde! dit Remy, prenez garde!

En effet, quatre hommes venaient de s'élancer par la porte de l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.

Mais il n'eut qu'une pensée.

—Et Diane! cria-t-il, Diane!

Alors, sans perdre une seconde, il s'élança sur ces quatre hommes; pris au dépourvu, deux tombèrent, un blessé, un mort.

Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pas de retraite, et se trouva derrière son rempart.

—Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le tenons, nous le tenons!

Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'était traîné jusque devant Bussy; il venait ajouter son corps à la masse du retranchement.

Il y eut une pause d'un instant.

Bussy, les jambes fléchies, le corps collé à la muraille, le bras plié, la pointe en arrêt, jeta un rapide regard autour de lui.

Sept hommes étaient couchés à terre, neuf restaient debout.

Bussy les compta des yeux.

Mais, en voyant reluire neuf épées, en entendant Monsoreau encourager ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant, qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.

—Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat; eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit ni ne fera.

Alors, détachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme s'il eût été indigne de sa renommée de combattre plus longtemps à couvert.

Là, il rencontra un fouillis dans lequel son épée glissa comme une vipère dans sa couvée; trois fois il vit jour et allongea le bras dans ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiède coula jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.

Pendant ce temps, il avait paré vingt coups de taille ou de pointe avec son bras gauche. Le manteau était haché.

La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se retirer le troisième: ils renoncèrent à faire usage de l'épée, les uns tombèrent sur lui à coups de crosse de mousquet, les autres tirèrent sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'étaient pas encore servis et dont il eut l'adresse d'éviter les balles, soit en se jetant de côté, soit en se baissant. Dans cette heure suprême, tout son être se multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais encore il devinait presque la plus subite et la plus secrète pensée de ses ennemis; Bussy enfin était dans un de ces moments où la créature atteint l'apogée de la perfection; il était moins qu'un dieu, parce qu'il était mortel, mais il était certes plus qu'un homme.

Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi calme que Bussy était animé, chargeait les pistolets de ses gens, ou, les prenant tout chargés de leurs mains, tirait tout en se tenant masqué derrière ses spadassin.

Mais c'était chose facile pour Bussy que de faire une trouée; il se jeta au milieu des sbires, qui s'écartèrent, et se trouva face à face avec Monsoreau.

En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout armé, ajusta Bussy et fit feu.

La balle rencontra la lame de l'épée, et la brisa à six pouces au-dessous de la poignée,

—Désarmé! cria Monsoreau, désarmé!

Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisée.

En une seconde, elle fut soudée à son poignet avec son mouchoir.

Et la bataille recommença, présentant ce spectacle prodigieux d'un homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures, épouvantant six hommes bien armés et se faisant un rempart de dix cadavres.

La lutte recommença et redevint plus terrible que jamais; tandis que les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait deviné que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait à lui toutes celles qui pouvaient être à sa portée.

Bussy était entouré; le tronçon de sa lame, ébréché, tordu, émoussé, vacillait dans sa main; la fatigue commençait à engourdir son bras; il regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapière.

Ce cadavre, c'était Remy, dont le dernier effort était un dévouement.

Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrière, afin de dégager sa main de son mouchoir et de se débarrasser du tronçon devenu inutile.

Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui déchargea, à bout portant, son pistolet dans la tête.

Remy tomba le front fracassé, et, cette fois, pour ne plus se relever.

Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa un rugissement.

Les forces lui étaient revenues avec les moyens de défense; il fit siffler son épée en cercle, abattit un poignet à droite et ouvrit une joue à gauche.

La porte se trouvait dégagée par ce double coup.

Agile et nerveux, il s'élança contre elle et essaya de l'enfoncer avec une secousse qui ébranla le mur. Mais les verrous lui résistèrent.

Épuisé de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que, du gauche, il essayait de tirer les verrous derrière lui, tout en faisant face à ses adversaires.

Pendant cette seconde, il reçut un coup de feu qui lui perça la cuisse et deux coups d'épée lui entamèrent les flancs.

Mais il avait tiré les verrous et tourné la clef.

Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharné des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha à la poitrine.

Le grand veneur vociféra une malédiction.

—Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence à croire que j'échapperai.

Les quatre hommes jetèrent leurs armes et s'accrochèrent à Bussy: ils ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le faisait invulnérable; ils tentèrent de l'étouffer.

Mais à coups de pommeau d'épée, mais à coups de taille, Bussy les assommait, les hachait sans relâche. Monsoreau s'approcha deux fois du jeune homme et fut touché deux fois encore.

Mais trois hommes s'attachèrent à la poignée de son épée et la lui arrachèrent des mains.

Bussy ramassa un trépied de bois sculpté qui servait de tabouret, frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trépied se brisa sur l'épaule du dernier, qui resta debout.

Celui-là lui enfonça sa dague dans la poitrine.

Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre son adversaire, il le força de se poignarder lui-même.

Le dernier sauta par la fenêtre.

Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, étendu parmi les cadavres, se releva à son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup de couteau.

Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une épée, ramassa la première venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du grand veneur, qu'il le cloua au parquet.

—Ah! s'écria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je t'aurai vu mourir!

Monsoreau voulut répondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa par sa bouche entr'ouverte.

Bussy alors se traîna vers le corridor, il perdait tout son sang par sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.

Il jeta un dernier regard derrière lui.

La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumière entrait dans cette chambre inondée de sang; elle vint se mirer aux vitres et illuminer les murailles hachées par les coups d'épées, trouées par les balles, effleurant au passage les pâles visages des morts, qui, pour la plupart, avaient conservé en expirant le regard féroce et menaçant de l'assassin.

Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplé par lui, tout blessé, tout mourant qu'il était, se sentit pris d'un orgueil sublime.

Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu faire.

Il lui restait maintenant à fuir, à se sauver; mais il pouvait fuir, car il fuyait devant les morts.

Mais tout n'était pas fini pour le malheureux jeune homme.

En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un coup de feu partit: la balle lui traversa l'épaule.

La cour était gardée.

Alors il songea à cette petite fenêtre par laquelle Diane lui promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement qu'il put, il se traîna de ce côté.

Elle était ouverte, en encadrant un beau ciel parsemé d'étoiles. Bussy referma et verrouilla la porte derrière lui; puis il monta sur la fenêtre à grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille de fer, afin de sauter de l'autre côté.

—Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.

Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'était la seconde troupe qui montait.

Bussy était hors de défense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de la seule main et du seul pied dont il pût se servir encore, il s'élança.

Mais, en s'élançant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.

Il avait tant de sang aux pieds!

Il tomba sur les pointes du fer: les unes pénétrèrent dans son corps, les autres s'accrochèrent à ses habits, et il demeura suspendu.

En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restât au monde.

—Saint-Luc! cria-t-il, à moi! Saint-Luc! à moi!

—Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout à coup une voix sortant d'un massif d'arbres?

Bussy tressaillit. Cette voix n'était pas celle de Saint-Luc.

—Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, à moi! à moi! ne crains rien pour
Diane. J'ai tué le Monsoreau!

Il espérait que Saint-Luc était caché aux environs, et viendrait à cette nouvelle.

—Ah! le Monsoreau est tué? dit une autre voix.

—Oui.

—Bien.

Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils étaient masqués tous deux.

—Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre gentilhomme qui peut échapper encore, si vous le secourez.

—Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda à demi-voix un des deux inconnus.

—Imprudent! dit l'autre.

—Monseigneur! s'écria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuité de ses sens s'était augmentée du désespoir de sa situation; monseigneur! délivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!

—Entends-tu? dit l'homme masqué.

—Qu'ordonnez-vous?

—Eh bien, que tu le délivres.

Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:

—De ses souffrances….

Bussy tourna la tête du côté par où venait la voix qui osait parler avec un accent railleur dans un pareil moment.

—Oh! je suis perdu! murmura-t-il.

En effet, au même moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa poitrine, et le coup partit.

La tête de Bussy retomba sur son épaule; ses mains se roidirent.

—Assassin! dit-il, sois maudit!

Et il expira en prononçant le nom de Diane.

Les gouttes de son sang tombèrent du treillis sur celui qu'on avait appelé monseigneur.

—Est-il mort? crièrent plusieurs hommes qui, après avoir enfoncé la porte, apparaissaient à la fenêtre.

—Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou était le protecteur et l'ami de M. de Bussy.

Les hommes n'en demandèrent pas davantage; ils disparurent. Le duc entendit le bruit de leurs pas s'éloigner, décroître et se perdre.

—Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqué, monte dans cette chambre, et jette-moi par la fenêtre le corps du Monsoreau.

Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouï de cadavres, le corps du grand veneur, le chargea sur ses épaules, et, comme le lui avait ordonné son compagnon, il jeta par la fenêtre le corps, qui, en tombant, vint à son tour éclabousser de son sang les habits du duc d'Anjou.

François fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte d'alliance signé de sa royale main.

—Voilà ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien à faire ici.

—Et Diane! demanda Aurilly, de la fenêtre.

—Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas reconnus, détache-la, détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en aillent où ils voudront.

Aurilly disparut.

—Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en déchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne serai pas encore décapité pour cause de haute trahison.

CHAPITRE XXXIII

COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET L'ABBAYE.

L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comédie; les Suisses, placés à l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que les gardes françaises embusqués à son confluent, et qui avaient tendu là leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas même saisir le fretin.

Tout le monde avait filé par le passage souterrain.

Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitôt la porte enfoncée, Crillon se mit à la tête d'une trentaine d'hommes et fit invasion dans Sainte-Geneviève avec le roi.

Un silence de mort régnait dans les vastes et sombres bâtiments. Crillon, en homme de guerre expérimenté, eût mieux aimé un grand bruit; il craignait quelque embûche.

Mais en vain se couvrit-on d'éclaireurs, en vain ouvrit-on les portes et les fenêtres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout était désert.

Le roi marchait des premiers, l'épée à la main, criant à tue-tête:

—Chicot! Chicot!

Personne ne répondait.

—L'auraient-ils tué? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon fou le prix d'un gentilhomme.

—Vous avez raison, sire, répondit Crillon, car c'en est un, et des plus braves.

Chicot ne répondait pas, parce qu'il était occupé à fustiger M. de Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir à cette occupation, qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui.

Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut évanoui, comme rien ne préoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut la voix royale.

—Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant de remettre au moins Gorenflot sur son derrière.

Il y parvint et l'adossa contre un arbre.

La force qu'il était obligé d'employer à cette oeuvre charitable ôtait à sa voix une partie de sa sonorité, de sorte que Henri crut un instant remarquer que cette voix arrivait à lui empreinte d'un accent lamentable.

Il n'en était cependant rien: Chicot, au contraire, était dans toute l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux état du moine, il se demandait s'il fallait faire percer à jour cette traîtresse bedaine, ou user de clémence envers ce volumineux tonneau.

Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eût regardé Cinna.

Gorenflot devenait peu à peu à lui, et, si stupide qu'il fût, il ne l'était pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal à ces sortes d'animaux incessamment menacés par les hommes, qui sentent instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre, que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.

Ce fut dans cette disposition intérieure d'esprit qu'il rouvrit les yeux.

—Seigneur Chicot! s'écria-t-il.

—Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?

—Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour joindre les deux mains devant son énorme ventre, est-il donc possible que vous me livriez à mes persécuteurs, moi! Gorenflot?

—Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal déguisée.

Gorenflot se mit à hurler. Après être parvenu à joindre les mains, il essayait de se les tordre.

—Moi qui ai fait avec vous de si bons dîners! cria-t-il en suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous m'appeliez toujours le roi des éponges; moi qui aimais tant les poulardes que vous commandiez à la Corne-d'Abondance, que je n'en laissais jamais que les os.

Ce dernier trait parut le sublime du genre à Chicot, et le détermina tout à fait pour la clémence.

—Les voilà! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever, mais sans pouvoir en venir à bout; les voilà! ils viennent, je suis mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!

Et le moine, ne pouvant parvenir à se relever, se jeta, ce qui était plus facile, la face contre terre.

—Relève-toi, dit Chicot.

—Me pardonnez-vous?

—Nous verrons.

—Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ça.

Chicot éclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troublé, qu'il avait cru recevoir les coups remboursés à Mayenne.

—Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.

—Eh! sans doute, je ris, animal!

—Je vivrai donc?

—Peut-être.

—Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.

—Cela ne dépend pas de moi, dit Chicot; cela dépend du roi: le roi seul a droit de vie et de mort.

Gorenflot fit un effort, et parvint à se caler sur ses deux genoux.

En ce moment, les ténèbres furent envahies par une splendide lumière; une foule d'habits brodés et d'épées flamboyantes, aux lueurs des torches, entoura les deux amis.

—Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'écria le roi, que je suis aise de te revoir!

—Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce grand prince est heureux de vous revoir.

—Eh bien?

—Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui demanderez; demandez-lui ma grâce.

—Au vilain Hérodes?

—Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!

—Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien en tenez-vous?

Confiteor! disait Gorenflot.

—Pas un, répliqua Crillon. Les traîtres! il faut qu'ils aient trouvé quelque ouverture à nous inconnue.

—C'est probable, dit Chicot.

—Mais tu les as vus? dit le roi.

—Certainement que je les ai vus.

—Tous?

—Depuis le premier jusqu'au dernier.

Confiteor! répétait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de là.

—Tu les as reconnus, sans doute?

—Non, sire.

—Comment! tu ne les as pas reconnus?

—C'est-à-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore….

—Et encore?

—Ce n'était pas à son visage, sire.

—Et lequel as-tu reconnu?

—M. de Mayenne.

—M. de Mayenne? Celui à qui tu devais….

—Eh bien, nous sommes quittes, sire.

—Ah! conte-moi donc cela, Chicot!

—Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du présent.

Confiteor! répétait Gorenflot.

—Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout à coup Crillon en laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgré la résistance que présentait sa masse, plia sous le coup.

Le moine perdit la parole.

Chicot tarda à répondre, permettant que, pour un moment, toutes les angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le coeur du malheureux moine.

Gorenflot faillit s'évanouir une seconde fois en voyant autour de lui tant de colères inassouvies.

Enfin, après un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut entendre bruire à son oreille la trompette du jugement dernier:

—Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.

Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci ferma les yeux pour avoir moins à faire en passant de ce monde dans l'autre.

—Le prédicateur Gorenflot? s'écria Henri.

Confiteor, confiteor, confiteor, répéta vivement le moine.

—Lui-même, répondit Chicot.

—Celui qui….

—Justement, interrompit le Gascon.

—Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.

On eût recueilli la sueur avec une écuelle sur les joues de Gorenflot.

Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les épées, comme si le fer lui-même eût été doué de vie et ému d'impatience.

Quelques-uns s'approchèrent menaçants.

Gorenflot les sentit plutôt qu'il ne les vit venir, et poussa un faible cri.

—Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.

Et prenant Henri à l'écart:

—Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grâce au Seigneur d'avoir permis à ce saint homme de naître, il y a quelque trente-cinq ans; car c'est lui qui nous a sauvés tous.

—Comment cela?

—Oui, c'est lui qui m'a raconté le complot depuis alpha jusqu'à oméga.

—Quand cela?

—Il y a huit jours à peu près, de sorte que si jamais les ennemis de
Votre Majesté le trouvaient, ce serait un homme mort.

Gorenflot n'entendit que les derniers mots.

—Un homme mort!

Et il tomba sur ses deux mains.

—Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sensé, ne représentait qu'une somme de matière capable d'absorber et d'éteindre les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre protection!

Gorenflot saisit au vol ce regard miséricordieux, et demeura, comme le masque du parasite antique, riant d'un côté jusqu'aux dents et pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.

—Et tu feras bien, mon roi, répondit Chicot, car c'est un serviteur des plus étonnants.

—Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.

—Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.

—Si je lui donnais des gardes? dit le roi.

Gorenflot entendit cette proposition de Henri.

—Bon! dit-il, il paraît que j'en serai quitte pour la prison. J'aime encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse bien….

—Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de l'emmener.

—Où cela?

—Chez moi.

—Eh bien, emmène-le, et reviens au Louvre, où je vais retrouver nos amis, pour les préparer au jour de demain.

—Levez-vous, mon révérend père, dit Chicot au moine.

—Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!

—Mais relève-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui donnant un coup de genou au derrière.

—Ah! j'ai bien mérité cela! s'écria Gorenflot.

—Que dit-il donc? demanda le roi.

—Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il énumère toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre Majesté, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: «J'ai bien mérité cela!»

—Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.

—Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de rien.

—Ah! monsieur Chicot! s'écria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, où me mène-t-on?

—Tu le sauras tout à l'heure. En attendant, remercie Sa Majesté, monstre d'iniquités! remercie.

—De quoi?

—Remercie, te dis-je!

—Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majesté….

—Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage de Lyon, pendant la soirée de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez tranquille, vous serez récompensé selon vos mérites.

Gorenflot poussa un soupir.

—Où est Panurge? demanda Chicot.

—Dans l'écurie, pauvre bête!

—Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.

—Oui, monsieur Chicot.

Et le moine s'éloigna le plus vite qu'il put, étonné de ne pas être suivi par des gardes.

—Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton escorte, et détaches-en dix autres avec M. de Crillon.

—Où dois-je les envoyer?

—A l'hôtel d'Anjou, et qu'on t'amène ton frère.

—Pourquoi cela?

—Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.

—Est-ce que mon frère….

—T'es-tu mal trouvé d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?

—Non, par la mordieu!

—Eh bien, fais ce que je te dis.

Henri donna l'ordre au colonel des gardes françaises de lui amener le duc d'Anjou au Louvre.

Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit aussitôt.

—Et toi? dit Henri.

—Moi, j'attends mon saint.

—Et tu me rejoins au Louvre?

—Dans une heure.

—Alors je te quitte.

—Va, mon fils.

Henri partit avec le reste de la troupe.

Quant à Chicot, il s'achemina vers les écuries, et, comme il entrait dans la cour, il vit apparaître Gorenflot monté sur Panurge.

Le pauvre diable n'avait pas même eu l'idée d'essayer de se soustraire au sort qui l'attendait.

—Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe, dépêchons, on nous attend.

Gorenflot ne fit pas l'ombre de la résistance, seulement il versait tant de larmes, qu'on eût pu le voir maigrir à vue d'oeil.

—Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!

Chicot tirait Panurge à lui, tout en haussant les épaules.

CHAPITRE XXXIV

OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'ÉPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN AVAIT PAS AUX JOUES.

Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchés et dormant d'un paisible sommeil.

Les événements historiques ont une singulière influence, c'est de refléter leur grandeur sur les circonstances qui les ont précédés.

Ceux qui considéreront donc les événements qui devaient arriver le matin même, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux, disons-nous, qui considéreront ces événements avec le prestige que donne la prescience, trouveront peut-être quelque intérêt à voir le roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se réfugier près de ses trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un danger où ils risquent de perdre la vie.

Le poète, cette nature privilégiée qui ne prévoit pas, mais qui devine, trouvera, nous en sommes certain, mélancoliques et charmants ces jeunes visages que le sommeil rafraîchit, que la confiance fait sourire, et qui, pareils à des frères couchés dans le dortoir paternel, reposent sur leurs lits rangés à côté les uns des autres.

Henri s'avança légèrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui, après avoir déposé son patient en lieu de sûreté, était venu rejoindre le roi.

Un lit était vide, celui de d'Épernon.

—Pas rentré encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux! ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France, le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!

—Tiens, au fait, dit Chicot.

—Qu'on le cherche! qu'on l'amène! s'écria le roi. Puis qu'on me fasse venir Miron; je veux qu'il endorme cet étourdi, fût-ce malgré lui. Je veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en état de se défendre.

—Sire, dit un huissier, voici M. d'Épernon qui rentre à l'instant même.

D'Épernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait vers la chambre commune, espérant y arriver inaperçu.

Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annonça son retour au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à la mercuriale, il aborda le seuil, tout confus.

—Ah! te voilà enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les amis.

D'Épernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe qu'effectivement il avait vu.

—Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es pâle! et la belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux déjà plus ce soir!

D'Épernon était bien pâle, en effet, si pâle, que la remarque du roi le fit rougir.

—Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu dormir, seulement?

—Moi? dit d'Épernon comme si une pareille question le blessait au fond du coeur.

—Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient à quatre heures? il en est deux; deux heures te restent à peine.

—Deux heures bien employées, dit d'Épernon, suffisent à bien des choses.

—Tu dormiras?

—Parfaitement, sire.

—Et moi, je n'en crois rien.

—Pourquoi cela?

—Parce que tu es agité, tu penses à demain. ***<p>*** Hélas! tu as raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgré moi, m'emporte le désir secret de dire que nous ne sommes point encore arrivés au jour fatal.

—Sire, dit d'Épernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour cela, faut-il encore que Votre Majesté me laisse dormir.

—C'est juste, dit Chicot.

En effet, d'Épernon se déshabilla, et se coucha avec un calme et même une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et à Chicot.

—Il est brave comme un César, dit le roi.

—Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole d'honneur, je n'y comprends plus rien.

—Vois, il dort déjà.

Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la sécurité de d'Épernon allât jusque-là.

—Oh! oh! fit-il tout à coup.

—Quoi donc? demanda le roi.

—Regarde.

Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.

—Du sang, murmura te roi.

—Il a marché dans le sang, mon fils. Quel brave!

—Serait-il blessé? demanda, le roi avec inquiétude.

—Bah! il l'aurait dit. Et puis, à moins qu'il ne fût blessé comme
Achille, au talon….

—Tiens, et son pourpoint aussi est taché, vois sa manche. Que lui est-il donc arrivé?

—Peut-être a-t-il tué quelqu'un, dit Chicot.

—Pourquoi faire?

—Pour se faire la main, donc!

—C'est singulier! fit le roi.

Chicot se gratta beaucoup plus sérieusement l'oreille.

—Hum! hum! dit-il.

—Tu ne me réponds pas.

—Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me semble.

—Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain….

—Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours.

—Oui, c'est vrai.

—Eh bien, aujourd'hui?

—Aujourd'hui je serai tranquille.

—Pourquoi cela?

—Parce qu'ils m'auront tué les Angevins maudits.

—Tu crois, Henri?

—J'en suis sûr, ils sont braves.

—Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent lâches.

—Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de
Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras!

—Ah! si tu voyais celui d'Antraguet!

—Vois cette lèvre impérieuse de Quélus, et ce front de Maugiron, hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-là lancent l'éclair, l'ennemi est déjà à moitié vaincu.

—Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tête, il y a, au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je connais, qui lancent des éclairs non moins terribles que ceux sur lesquels tu comptes. Est-ce là tout ce qui te rassure?

—Non, viens, et je te montrerai quelque chose.

—Où cela?

—Dans mon cabinet.

—Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de la victoire?

—Oui.

—Viens donc.

—Attends.

Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens.

—Quoi? demanda Chicot.

—Écoute, je ne veux, demain, ou plutôt aujourd'hui, ni les attrister, ni les attendrir. Je vais prendre congé d'eux tout de suite.

Chicot secoua la tête.

—Prends, mon fils, dit-il.

L'intonation de voix avec laquelle il prononça ces paroles était si mélancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines et qui conduisait une larme a ses yeux arides.

—Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis.

Chicot se détourna, son coeur n'était pas plus de marbre que celui du roi.

Mais bientôt, comme malgré lui, ses yeux se reportèrent sur les jeunes gens.

Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un après l'autre.

Une pâle bougie rose éclairait cette scène, et communiquait sa teinte funèbre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs.

Chicot n'était pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de ses lèvres le front de Maugiron, de Quélus et de Schomberg, son imagination lui représenta un vivant désolé qui venait faire ses adieux à des morts déjà couchés sur leurs tombeaux.

—C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais éprouvé cela; pauvres enfants!

A peine le roi eut-il achevé d'embrasser ses amis, que d'Épernon rouvrit les yeux pour voir s'il était parti.

Il venait de quitter la chambre, appuyé sur le bras de Chicot.

D'Épernon sauta en bas de son lit, et se mit à effacer du mieux qu'il put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit.

Cette occupation ramena sa pensée vers la scène de la place de la
Bastille.

—Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui en a tant versé ce soir à lui seul.

Et il se recoucha.

Quant à Henri, il conduisit Chicot à son cabinet, et, ouvrant un long coffret d'ébène doublé de satin blanc:

—Tiens, dit-il, regarde.

—Des épées, fit Chicot. Je vois bien. Après.

—Oui, des épées; mais des épées bénites, cher ami.

—Par qui?

—Par notre saint-père le pape lui-même, lequel m'accorde cette faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller à Rome et revenir, me coûte vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les épées.

—Piquent-elles bien? demanda Chicot.

—Sans doute; mais ce qui fait leur mérite suprême, Chicot, c'est d'être bénites.

—Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir qu'elles piquent.

—Païen!

—Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses.

—Soit; mais dépêchons.

—Tu veux dormir?

—Non, je veux prier.

—En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou?

—Oui, il attend en bas.

—Que comptes-tu en faire?

—Je compte le faire jeter à la Bastille.

—C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sûr, bien clos; celui, par exemple, qui a reçu le connétable de Saint-Pol ou Jacques d'Armagnac.

—Oh! sois tranquille.

—Je sais où l'on vend de beau velours noir, mon fils.

—Chicot, c'est mon frère!

—C'est juste, et, à la cour, le deuil de famille se porte en violet.
Lui parleras-tu?

—Oui, certainement, ne fût-ce que pour lui ôter tout espoir, en lui prouvant que ses complots sont découverts.

—Hum! fit Chicot.

—Vois-tu quelque inconvénient à ce que je l'entretienne?

—Non; mais, à ta place, je supprimerais le discours et doublerais la prison.

—Qu'on amène le duc d'Anjou! dit Henri.

—C'est égal, dit Chicot en secouant la tête, je m'en tiens à ma première idée.

Un moment après, le duc entra; il était fort pâle et désarmé. Crillon le suivait, tenant son épée à la main.

—Où l'avez-vous trouvé? demanda le roi à Crillon, l'interrogeant du même ton que si le duc n'eût point été là.

—Sire, Son Altesse n'était pas chez elle, mais un instant après que j'eus pris possession de son hôtel au nom de Votre Majesté, Son Altesse est rentrée, et nous l'avons arrêtée sans résistence.

—C'est bien heureux, dit le roi avec dédain.

Puis, se retournant vers le prince:

—Où étiez-vous, monsieur? demanda-t-il.

—Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, répondit le duc, que je m'occupais de vous.

—Je m'en doute, dit Henri, et votre réponse me prouve que je n'avais pas tort de vous rendre la pareille.

François s'inclina, calme et respectueux.

—Voyons; où étiez-vous? dit le roi en marchant vers son frère, que faisiez-vous tandis qu'on arrêtait vos complices?

—Mes complices? dit François.

—Oui, vos complices, répéta le roi.

—Sire, à coup sûr, Votre Majesté est mal renseignée à mon égard.