Ô chaleur! insomnie! insupportable toile!
Je regarde une étoile et j'écoute un crapaud...
Astre ému, détaché du sidéral troupeau,
Ce chant limpide et seul vient-il pas de l'étoile?
Je pense à tous les chocs dont je n'ai pas souffert.
(Ô mon cœur averti, quel sachet de Pandore!)
L'avenir alterné se dore et se dédore,
Et j'ai peur de finir et j'aspire à l'Enfer.
Tout plutôt que soudain (courbe-toi fier Sicambre!)
Recevoir ce hideux baptême de Néant,
Ce droit à devenir l'éternel fainéant,
Cet échange de Rien contre la douce chambre.
LE SUBLIME CACHOT
Il y en a (le croirait-on?) à qui
la prison devient si chère, qu'ils
craignent d'en être délivrés!
ALFRED DE VIGNY.
Joie intense d'un matin chaud,
Prodigue et sublime cachot!
Merci, Destin qui me le donnes!
D'un néant à l'autre néant,
Ce ciel, cette eau, ces belladones,
Ce sourire de doux géant,
Épanoui sur la nature,
Cette fraîche et nette peinture.
Que mon œil, chaque nouvel an,
Porte sur son limpide écran;
Et même l'hivernale neige!
Comment peut-on, comment pourrai-je.
Destin vague et sans horizon,
Ne pas pleurer cette prison,
Que ton obscur vouloir abrège?
LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE
Implacable besoin de créer et d'écrire,
Laisse-moi le repos auquel j'aspirais tant!
Le cher repos de voir, de soupirer, de rire,
D'être un prêtre muet du jardin éclatant!
Vois, j'ai laissé dormir mon travail sur la table,
Tellement le dehors frappait au store écru,
Et voilà que ton choc perfide et délectable
Me fait rasseoir plus tôt que je ne l'avais cru;
Demain je chanterai l'herbe vivante et fine
D'où l'on voit, l'œil mi-clos, couché sur le côté,
Le turbulent matin qui ressemble à Delphine
Lorsqu'elle déclamait son «Ode à la beauté».
Je chanterai demain l'approche de l'automne,
Qui ne peut plus cacher les gestes nus d'Éros;
Et la fille et le fils que la forte Latone
Mit au monde, au milieu des lauriers de Délos.
Fais grâce! Tu sais bien de quel vaste délire
Je me sens défaillir sous les doigts d'Apollon,
Lorsque je ne suis plus qu'une harpe, une lyre,
Un docile, un sonore el divin violon!
Tu sais que c'est mon sang que le papier recueille,
Mon pauvre sang mortel qui coule par mes doigts,
Et se transforme en encre au contact de la feuille,
Comme s'il ruisselait pour la dernière fois!
Mon âge à tes assauts offre un appui débile,
Peut-être que demain je te servirai plus!
Ne m'abandonne pas, semblable à la Sybille
Après qu'elle a crié: Deus! Ecce Deus!
Tout le jardin d'odeurs et de couleurs s'encombre,
Et je serai pareil au naïf parasol,
Qui reçoit du soleil et qui donne de l'ombre
Pour qu'on repose un peu sur l'implacable sol.
Laisse-moi, fugitif, enfantin, inutile,
Recevoir sur ma main sans plume et sans crayons,
Les coups universels de ce poing qui rutile
Et supporte le monde au bout de ses rayons.
Caron ne peut toujours et d'un prodige unique
—Insecte radieux sous quel divin chapeau!—
Capturer la nature au lin de Véronique,
Et l'offrir, et le vendre, et s'en faire un drapeau!
PIROÜS ET LES SIRÈNES
ULYSSE
Je n'entends rien. Je n'ai plus peur.
La cire est ferme à mon oreille.
L'horizon de pourpre se raye...
Indéfinissable torpeur!
On m'a dit qu'elles sont des hordes,
Et qu'elles aiment ce climat.
J'appuie à la fraîcheur du mât
Mon torse enveloppé de cordes.
Mes rameurs en ont fait autant
Contre l'harmonieuse attaque.
Je veux revoir la ronde Ithaque,
Ithaque où Pénélope attend!
Le vaisseau penche, monte et penche,
Et remonte et repenche encor;
Quel peut être le divin cor
Suspendu sur leur froide hanche?
Il paraît qu'au lieu de genoux
Elles ont une souple queue,
Une queue écailleuse et bleue,
Des yeux tristes levés sur nous.
Au bord des mouvantes vallées
Sur leurs plages de sable clair,
On m'a conté qu'elles ont l'air
De molles vagues déroulées.
Le mouvement universel
Se répercute et nous balance...
Oh! regarder avec silence
Le domaine onduleux du sel.
Rien d'extérieur ne m'arrive,
Je suis enclos, fixe, engourdi.
Leurs baisers dont on a tant dit
Ne valent pas la bonne rive!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais quel est ce jeune marin
Qui surgit d'un paquet de voiles?
Et pourquoi libre? Jusqu'aux moelles
Un malaise nouveau m'étreint.
Piroüs! Je te connais brave,
Mais tous sont braves sur ma nef
Et tous captifs! Et moi, le chef,
Par mon ordre je suis esclave!
Piroüs!... Il ne m'entend pas!
Des larmes roulent sur sa joue;
Il se dirige vers la proue,
D'un exact, d'un terrible pas!
Je veux! Piroüs! Je supplie!
Toi le plus jeune et le plus beau,
Détourne tes regards de l'eau,
De l'eau qui se gonfle et qui plie!
Je comprends! Tu mis nos liens,
Chanvre qui grince et fer qui sonne;
Mais il ne resta plus personne
Pour rouler et nouer les tiens!
Pardonne, Piroüs! Sans doute
Vers leurs inentendables chants,
Il va, parmi les mornes champs,
Se fendre une écumeuse route!
Piroüs...! Au bord du vaisseau
Il se penche! Proche avalanche...
Puis à cheval. Comme il se penche!
Et plus rien après un seul saut.
Plus rien... Si! tout à coup, mirage
Déformé d'un glauque miroir,
(La nuit tombe, il fait presque noir)
La forme de quelqu'un qui nage...
Oh! peu à peu, là-bas, nageant
Avec des bras naïfs et frêles,
Le malheureux tiré vers elles
Par le fil de leur voix d'argent!...
À UNE FUGITIVE
Presque toujours l'espoir pendant la libre course
Se transforme en regret amer.
Et le fleuve emporté reviendrait à sa source
S'il n'était pas bu par la mer!
LES VILLES
Apporte-moi, voyage, un superbe repos;
Je meurs d'imaginer tes villes inconnues,
Sur le courbe univers doucement répandues,
Comme un silencieux et célèbre troupeau.
Je les porte si fort au pavois de mon rêve
Que je pourrais toucher leurs arbres et leurs murs:
Et c'est, dans le soleil de leurs accueils futurs,
Que mon vague avenir se précise et s'achève.
J'imagine, en marchant sous le ciel de Paris,
Leurs climats dont le cœur s'accable et se délecte,
Leur tumulte nouveau, leur âpre dialecte,
Leur odeur de maïs, de vanille et de riz.
Elles sont là. Ce sont mille terres promises,
Où notre frais matin entraîne un soir si chaud,
Que, contre leur terrasse aux balustres de chaux,
Les gens sont presque nus sous de molles chemises.
L'une a la mer aux flots pliés et dépliés;
L'autre, le lac épais, torpide et circulaire;
Une autre encor, le fleuve, et toutes pour me plaire
Des palais lumineux et de clairs espaliers.
On y cueille des fruits sans craindre de reproches,
Tellement ce larcin soulage un arbre las;
Et les nombreux parfums aux tendres entrelacs
Sont exacts et brouillés comme un concert de cloches.
Ah! dans ce morne hiver où nous nous surmenons,
Malgré le froid tardif qui s'incruste aux façades,
Combien je fais crouler ces obstacles maussades,
Pour rejoindre ces lieux enguirlandés de noms!
... Sur ce fleuve où s'éloigne un vert ricochet d'iles,
Chateaubriand rêvait d'unir en quelques mots,
Le singe à masque noir, les flexibles rameaux,
Le parfum d'algue et d'ambre autour des crocodiles.
C'est près de ce jet d'eau, bel acteur jaillissant
D'un poème étranger dont le bruit seul me touche,
Que Saadi lâcha la rose de sa bouche,
Pour que Ronsard un jour la reçoive en naissant.
Chacune a son autel où le souvenir fume,
Et brûle un feu divin de respect et d'orgueil,
Lorsqu'on voudrait baiser les trois marches d'un seuil,
Ou mordre un peu de terre, ou boire un peu d'écume.
Palos, David, Calem, Bagdad, Louqsor, Alger!
Mon multiple désir s'élance vers vous toutes,
Semblable à ces pigeons qui découvrent leurs routes,
Lorsqu'un secret instinct les aide à voyager.
Je suis votre support, votre cariatide;
Et, lourd de vos maisons, de vos fruits, de vos fleurs,
De tout votre sommeil, de toutes vos chaleurs,
Entassés, réunis sur mon cœur intrépide!
Je pense à l'avenir où, vous voyant soudain,
Sans que je vous invente, et d'un œil net et large,
Je me délivrerai de l'accablante charge,
Demeure par demeure, et jardin par jardin.
* * *
Je me rappelle un soir dans un parc de Cocagne,
Un parc italien au décor fabuleux,
D'où je voyais au loin, entre les cactus bleus,
Un express noir ourler le bord de la montagne.
Des cèdres de la Chine et des lys de Ceylan
Rapprochaient leur fatigue humide et contournée
Et comme un monstre ému, la Méditerranée,
Ne servait qu'au loisir d'un petit voilier blanc.
Et le ciel à la mer mêlait si bien ses teintes,
On distinguait si mal la ligne d'horizon,
Qu'il s'imposait de faire un effort de raison,
Pour n'y pas voir un ange avec les ailes jointes.
Des roses se pressaient aux crêtes des murs secs
Comme autour de Priam les compagnes d'Hélène,
Et laissaient choir en bas leur suppliante haleine
Vers les durs aloès pareils aux guerriers grecs.
Et moi pâle, épuisé par cette libre serre
Où rien n'était jailli comme un soupir du sol,
J'appelais Robinson et Virginie et Paul,
Et toute mon enfance indigente et sincère!
Et toute mon enfance où, du sable aux genoux,
Lorsqu'un doigt maternel m'indiquait la Grande Ourse,
J'ignorais qu'il existe un terme à notre course
Et des cœurs inconnus toujours en deuil de nous.
LA JOIE PANIQUE
Rire inévitable de Pan,
Joie ardente, immense, panique,
Où flotte et claque la tunique
Des pâles nymphes s'échappant...
L'ORGUEIL
Orgueil! royal orgueil dont nous nous embrasons,
Jusqu'à porter nos cœurs plus haut que les maisons,
Lorsque le tiède avril régénère la ville;
Bel orgueil, ennemi de la vanité vile,
Que vous étiez en moi dans l'éclat du matin!
Le passé palpitant, si proche et si lointain,
Frémissait à mon dos comme de vastes ailes;
Tandis que l'avenir rempli de futurs zèles,
Jaillissement vermeil de vacarme et d'effort,
Semblait être à ma bouche une trompette d'or!
Grâce à vous, cher orgueil, je portais l'auréole
Offerte par le Dieu charmant de la parole,
Qui fait bondir au bout de ses dix bras jumeaux
Les prismes éternels des innombrables mots!
Ô suprêmes instants! Ô vibrantes minutes!
Grâce à vous, j'ai connu les frénétiques luttes
Où la plume et la feuille et le morne encrier
Sont les liens des vers que l'on voudrait crier,
Que l'on voudrait hurler, chanter, soupirer, rire,
Que leur bousculement nous empêche d'écrire,
Et qu'il faut, lorsqu'ils sont en nous et qu'on le sent,
Les laisser ruisseler comme un superbe sang,
Pour vivre tout le long de la courte journée
Les feux de la Sybille et la ferveur d'Énée!
Orgueil de se savoir porteur d'un trésor tel
Qu'on en est à la fois et le prêtre et l'autel;
Orgueil d'avoir son âge, orgueil de vivre en France,
Comment vous posséder avec indifférence?
J'étais enveloppé de votre large vent,
Je n'étais qu'un bonheur de voler en avant!
Grâce à vous, sur les pieds de mes désirs rapides,
Je faisais le parcours du jeune Philippides;
Et m'arrêtais au soir, exténué, vaincu,
Ivre de ce beau jour que j'avais tant vécu,
Pour la petite mort du sommeil et du rêve,
Et pour, après la courte et noire et calme trêve,
Repartir de nouveau, limpide et palpitant,
Avec le lourd secret que tout un peuple attend!
J'avais dû, grâce à vous, être dans un autre âge,
L'enfant Septentrion qui dansait sur la plage
Et dont on ne sait rien par le trouble passé,
Sinon qu'il se tua pour avoir trop dansé!...
Car de l'aube au couchant vous régliez ma danse;
Au fond de vos replis de corne d'abondance,
Vous me gardiez les fleurs que nul ne connaît plus!
Le bruit chantait en moi des siècles révolus,
Comme l'auguste mer hante un doux coquillage...
Et j'étais un vaisseau plus clair que son sillage.
Mais hélas! loin du sol dont nous étions partis.
Quand le monde à la fois trop vaste et trop petit
Nous était devenu ce que l'arbre est à l'aigle;
Lorsque hors des saisons, du siècle et de la règle,
L'orgueil nous emportait sans crainte de retour
Comme un docile agneau pendu sous un vautour;
Un Dieu volant aussi d'un vol brutal et tendre
Était déjà monté plus haut, pour nous attendre!
Et nous devons alors redescendre avec lui.
Il tourne, il fonce, il joue, il tire, il pousse, il suit!
Depuis longtemps ses mains nous préparaient des chaînes
Et dans le fol espoir de libertés prochaines
Nous tendons nos poignets, pâles et renversés.
Éros, épargne-nous: l'orgueil était assez!
LA MÉDITERRANÉE
Quel soleil! On dirait une cymbale ronde
Attendant le grand choc d'une cymbale sœur,
Dont le disque inconnu, soudain, envahisseur,
Sonnera contre lui l'auguste fin du monde!
Sous le ciel courbe où seul un astre a fait son nid,
On a l'impression si sublime et si nette
Que la mer, suspendue au flanc de la planète,
Brille et tremble à l'envers sur le gouffre infini.
Le tendre vent qui lisse et qui boucle les vagues,
Agite sur mon front les rameaux de la paix;
Le sol, pareil aux toits, sous un azur épais,
Astreint ma frénésie aux somnolences vagues.
Ô Jouvence! Jouvence, où mon cœur est allé
Se rajeunir d'un mal dont le chagrin me hante;
J'aime ta solitude humide et scintillante,
Où le ciel de midi mire un ciel étoilé!
LA FAIBLESSE D'ULYSSE
Je pensais: tout s'achève où cette mer commence!
Quel calme et quel retour à la noble raison,
D'entendre, du rivage au mur de l'horizon,
Son bruit chaud répandu comme un divin silence.
De quel œil altéré de rêve universel
Je verrai le soleil, éblouissant Saint-George,
Transpercer le matin de la queue à la gorge,
Ce dragon du corail, de l'éponge et du sel!
Sur un sable marqué des dix-huit pas des Muses,
Où le flot d'un tel bleu se peint et se repeint,
Je jugerai, couché sous le dôme d'un pin,
Le jeu contraire et joint dont l'air et l'eau s'amusent.
Dans l'éternel décor que rien n'a pu changer,
Des jeunes gens, massifs comme de souples marbres,
Prendront les balles d'or parmi l'odeur des arbres
Et se battront avec, au lieu de les manger.
Ivres de jeune audace et de forces marines,
Sur l'herbe rousse et sèche ils formeront deux camps,
Et riront dans le soir aux souffles suffocants
De s'être fait la guerre avec des mandarines!
Un petit faune roux courra prendre son bain,
Ses sabots claqueront sur le rocher cubique,
Et j'entendrai dans l'air noble et mythologique
Son bêlement de chèvre et ses cris de bambin.
Ce sera comme aux jours où l'humide Andromède
Vit, dans un remous blanc de plume et de métal,
Sur un cheval ailé de conte oriental,
Poindre et grandir l'amant qui volait à son aide!
Ce sera comme aux jours où tout était si beau,
Que les dieux descendaient par les hautes montagnes
Et d'un geste mortel choisissaient des compagnes
Avant de les contraindre au secret du tombeau.
Et peut-être qu'un soir je verrai le mystère,
Ivre d'antique et grave et merveilleuse peur,
Du sol, jaloux de l'eau, secouant sa torpeur,
Pour s'ébranler d'un flux et d'un reflux de terre.
Et je pensais: ici tout est pressé, tissé,
Tassé, rempli; couleur, chaleur, tumulte, arome!
Je ne trouverai pas la place du fantôme
Que déjà le voyage avait rapetissé!
Combien j'étais joyeux du passé qui s'efface!
Quel plaisir de ne plus recevoir comme un coup
L'image de vos traits si hauts sur votre cou.
Votre œil qui de profil a l'air d'être de face...
... C'est alors que surgit le chant de votre voix,
Une impossible voix qui montait sans limite...
Et je compris soudain les sirènes du mythe,
Et je connus l'amour pour la première fois.
Comment un soir pareil le trop charnel Ulysse
Put-il n'avoir rien su, rien vu, rien entendu?
Ma corde est en lambeaux et ma cire a fondu;
J'écoute... Et libre enfin, je retourne au supplice!
PRIÈRE DU CAP MARTIN
Respectueux salut des pins devant la mer,
Immense et bleu baquet d'un sublime Mesmer
Où tout mal se guérit par un brusque miracle;
Mer sans farouche assaut et sans sourde débâcle;
Calme où le ciel fait choir sur les compactes eaux,
Un pur filet tissé de lumineux réseaux,
Celui qui vous créa se perd dans votre gloire!
Son règne qui subsiste au fond de ma mémoire
Se meurt entre vos noms prestigieux et clairs.
Mon Dieu! apparaissez au centre des éclairs,
Pour la foi décevante où mon esprit s'efforce;
Sans cela vous serez, mon Dieu, comme la Corse,
Dont je sais qu'elle est là, dont toute ma raison
M'affirme qu'elle est là, présente à l'horizon,
Sur le tendre versant de la mer ample et ronde,
Bien que je croie encor que c'est le bout du monde.
LE VISAGE
Quand le masque intangible où l'enfance reluit
S'envolera soudain de mon jeune visage,
La mer pleine de ciel et le chaud paysage
Ne seront plus ceux-là que j'aimais avec lui.
Triste de leur beauté renaissante et rivale,
Vieux avant l'heure auguste où l'on sait être vieux,
Je ne leur tendrai plus que mes yeux envieux,
Moi qui les reflétais dans un miroir ovale.
Vienne le soir lassé si le malin fut beau!
Mais lorsque le matin est trop bref ou trop grave,
Le doux charme en allé fait gémir le plus brave
Et le premier refus est un petit tombeau.
Mais qu'importe! Brûlons! Vers ma divine cendre
Je ferai retourner mon cœur se dispersant,
Ainsi que les soldats du bataillon Persan
S'interrompaient de fuir pour revoir Alexandre.
LA PALLAS D'HOMÈRE
—On pleure, on rit, on ne sait plus
Quel est le moins touchant passage;
Le plus fou succède au plus sage,
Parmi les vers lus et relus,
Et dans la flotte énumérée
Je connais les chefs par leur nom,
Depuis l'immense Agamemnon
Jusqu'au faible et charmant Nirée.
On ne sait plus! J'étais avec
Le terrible cortège grec
De tout mon désir hors d'haleine;
Mais Hector embrasse son fils,
L'enfant a peur du casque; Hélène
Brode avec de la douce laine
Le profil étroit de Pâris;
Priam, en haut des portes Scées,
Voit les cohortes courroucées
Rouler leurs vagues de métal
Jusqu'à la mer aux molles vagues;
Pâris enlève enfin ses bagues
Pour mieux tenir le cuir brutal
D'un bouclier rond comme un disque;
Et, fier de la beauté qu'il risque,
Court sur le sol brûlant et blanc,
Comme un baigneur un peu tremblant,
Un peu craintif, descend la plage.
J'aime ce séducteur volage,
Priam, Astianax, Hector,
Et tout ce peuple qu'on attaque!
On pleure Ulysse dans Ithaque;
Mais est-ce mal? Mais ai-je tort
De pleurer avec Andromaque?
Ô Jupiter, par quels moyens
Aimer les Grecs et les Troyens?
Car je sens bien que mon cœur ploie,
Sans reconnaître au juste, hélas!
Quelle est sa tristesse ou sa joie,
Autant vers l'âpre Ménélas
Que vers la douloureuse Troie.
Criez, les Grecs, et combattez!
Minerve effleure à vos côtés
Le sol roussi de canicule!
Son grand vol jamais ne recule,
Elle tombe du ciel, circule,
Remonte au ciel voir Jupiter,
Retombe, déchire l'éther
De son éblouissante lance!
L'air chaud que sa double aile bat
Lorsque son vol actif s'élance
À droite, à gauche, en haut, en bas,
Fait couler ses cheveux du casque;
Elle est la superbe bourrasque,
Et l'ouragan clair du combat!
Quels beaux efforts! Quels jeux épiques!
Quel cliquetis ses armes font
Lorsqu'elle est peinte au bleu plafond
Au-dessus d'un tapis de piques!
Elle écarte un fer ou le tord,
Pousse la main de Diomède,
Enfonce un trait, verse un remède,
Prend la forte voix de Stentor;
Et pour mieux leur venir en aide,
Se transfigure tour à tour
En jeune homme, en char, en vautour!
En haut d'une invisible tour
Plante sa gigantesque égide;
Et reparaît, souple et rigide,
Souple et rigide comme un lys
Qu'un bourdon anime et talonne,
Plus indomptable que Bellone
Et plus charmante que Cypris!
Elle blesse Mars, frappe Énée,
Et rapide, folle, acharnée,
Vise Vénus qui le défend!
La délicate main se fend,
Un cri de femme! Du sang tombe!
Vénus quitte son brave enfant
Qu'Apollon ravit à la tombe;
Et tandis que la tendre Hébé
Panse avec soin les tissus roses
On voit fleurir de pourpres roses,
Où le sang divin est tombé.
Pallas! que d'efforts! que de zèles!
Quelles infatigables ailes!
Quelle ardeur à compter les morts!
Quel éclat fourbe en ton œil large
Lorsque tu saisis par leurs mors,
Éton, Lampus, Xante et Podarge,
Pour briser leur quadruple charge
Sous les harnais aux triples ors!
Ah! tu sais bien que dans Athènes
Les seuils, les temples, les fontaines,
Disent ton geste triomphant
Porteur de l'invincible épée,
Depuis ton image en poupée
Qu'embrasse le petit enfant,
Jusqu'à la pierre dure et blanche
Où, tes pieds nus brunis par l'eau,
Tu rêves, la main sur la hanche,
Et le front contre un javelot...
Déesse turbulente et sage
Qui te laisses, tel un fruit mûr,
Choir du haut en bas de l'azur
Où rien ne t'arrête au passage,
Et voltige sur le terrain
Que ton regard rapide embrasse
Comme un faucon casqué d'airain
Tournoie au-dessus d'une chasse
Et plane en aiguisant son bec!
C'est parce que le peuple grec
Veut t'offrir une autre statue
Et s'abandonne entre tes mains,
Que ta colère enflamme et tue
(Ah! que les Dieux sont donc humains!)
Cette Ilion qui s'évertue.
C'est parce que tu veux du miel,
L'encens qui parfume le ciel
Et de blancs troupeaux de génisses,
Que tu vas, viens, tournes et glisses
Comme un sublime ludion
À travers l'air si doux à fendre,
Contre Mars qui cherche à défendre
Les murs menacés d'Ilion!
Et c'est peut-être, et c'est sans doute,
Bien qu'Homère n'en dise rien,
Cette miraculeuse joute,
Tout ce manège aérien
Parce que Diomède trouble
Et enveloppe ton cœur double
D'un étrange et fiévreux lien!
Et que sur son char où se dresse
La surnaturelle tendresse
De tout ton beau vol déplié
Comme une victoire de proue,
Il t'a promis, s'il broie et troue
Et mutile Hector sous sa roue,
Une cuirasse et un collier!
APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE
Samos, Glaphyre, Elone, Hyria, Coronée,
Médéon, Haliarte, Orchomène et Daulis,
Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys,
Mais de vos noms divins ma vie est couronnée!
LE SÉJOUR PRÈS DU LAC
TROIS POÈMES
Tu te disais: Plus tard au temps des beaux voyages,
Respirer l'air, soufré par de secrets orages,
Dans les jardins pleins d'ombre et de magnolias.
COMTESSE DE NOAILLES.
I
Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,
Le soir est intime et clément;
Vais-je aller retrouver l'ami qui me fait signe
À Clarens sur le lac Léman?
Simple et miraculeuse abondance française...
On naît, on meurt et je suis là.
La fraîcheur du gravier tourne autour de ma chaise,
Ma chaise longue de villa.
Chaque nuage a l'air d'être un tapis de conte,
Où s'envole un jeune vizir!
Plus rien d'extérieur ne subsiste ou ne compte,
Je suis seul avec mon plaisir.
Parce que l'air m'enroule un arôme de roses
Comme une écharpe autour du cou;
J'aime les dieux de l'Inde avec leurs molles poses,
Charmant la rose et le coucou.
J'imagine leurs yeux retroussés vers les tempes,
Lorsqu'au centre d'un chaud bassin
Ils sortent du lotus, qu'on voit sur les estampes
Arrondir son pâle coussin.
Une princesse dort contre un cyprès de Perse...
Un nègre brûle du santal...
Parce qu'un paon rôdeur, dont l'appel me transperce,
Traîne un trésor oriental.
L'héliotrope, avec des chants et des huées,
De l'épinette et du canon,
Fait surgir, bleu troupeau d'orageuses nuées,
Les arbres du grand Trianon.
Tout mon humble jardin suscite, éveille, évoque!
Un murmure apporte un pays;
Un parfum réinvente une lointaine époque,
L'histoire peuple les taillis.
L'heure n'impose plus la contrainte ou la ligne,
Et plus d'esclavage d'amant.
Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,
Le soir est intime et clément.
Il a cette langueur d'une convalescence
Avec des amis près de soi;
Le vif Éros lassé de trop d'effervescence,
Silencieusement s'assoit.
Et je crains de meurtrir cet impalpable rêve,
Et ce soir doux comme un hamac,
Pour aller à Clarens sur le lac de Genève,
Ce calme lac! Ce traître lac!
Où tant de volupté se mêle à l'eau sournoise,
Que j'ai, plein de troublantes peurs,
Désiré mon jardin naïf de Seine-et-Oise,
À bord de ses petits vapeurs.
II
Mon rêve, tour à tour, s'échafaude et s'écroule,
Je ne distingue plus dans quel sens l'express roule;
Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier,
Me rythme un air connu que j'avais oublié,
Et peu à peu, tandis que je divague encore,
Une immense fraîcheur vient d'annoncer l'aurore!
Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons;
Le sifflet de l'express, sur les toits des wagons,
Est un drapeau qui flotte et ploie et se renverse.
Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse,
Et derrière les fils d'un grillage incertain,
Tout renaît et sourit comme au dernier matin.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La douane éveille ceux que la paresse empêche
De voir chaque matin le ciel être une pêche;
Et tout à coup, après cette pénible nuit,
De sommeil maladif et de fiévreux ennui,
Où l'heure ralentit, recule et recommence:
Vallorbe!... Et le glacier comme un sorbet immense!
—On descend des filets les valises de cuir,
On a l'impression de poursuivre et de fuir;
Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares.
Voici l'usine rose où l'on fait les cigares,
La vigne où chaque grappe habite un petit sac,
Les mouettes qui sont le leit motiev du lac,
Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche
Que tous les jours pour elle ont l'air d'être Dimanche;
Et, sans l'avide espoir d'un nouvel horizon,
Dans le jardin en pente où leur chaude maison
Sous les pétunias bicolores se vautre,
Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d'autre!
III
J'ai voulu me contraindre et me mettre à l'ouvrage
Mais l'air est imprégné d'un invisible orage;
Une étrange, croissante et nouvelle torpeur
Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur,
Coupant avec le fer de sa mouvante hélice,
Un hôtel à l'envers qui tremble dans l'eau lisse.
Un nuage est au ciel, un grand Pégase las;
Un autre, au flanc du mont où dorment des villas,
Un silène ventru couché parmi les vignes.
Les mouettes ont l'air d'être des petits cygnes,
Et le lac paternel balance leur troupeau.
Le glacier s'attendrit sous un rose chapeau,
Et regarde, étonné d'avoir des cimes roses,
Clarens dont Lord Byron a respiré les roses.
Voyageur immobile au creux du doux hamac
Je vogue! Et tout à coup sur le cirque du lac,
Où son reflet disperse une molle fortune,
C'est le quotidien miracle de la lune!
Son limpide ballon somnole au bout d'un fil;
Et je me crois César alangui par le Nil
Lorsque, don qui s'apporte et qui lui-même s'offre,
De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre
Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints!
Au-dessus de Montreux les forêts de sapins
Semblent, sur les rochers, d'envahissantes mousses;
Et je songe à l'express plein de sourdes secousses
Où se dévidera, sur un rythme moqueur,
Le triste fil tendu des pays à mon cœur.
LE SOIR
Jam Cytherea choros ducit Venus, imminente luna.
HORACE.
LE JET D'EAU
UN NYMPHÉA
Il ne sait plus quel pourpoint mettre.
UN AUTRE
Il en a tant!
LE CRÉPUSCULE
Las de me renverser au miroir de l'étang,
Narcisse épouvanté de sa splendeur morose,
Je me promène en gris avec un feutre rose
Et je porte un manteau de brouillard violet.
LES TUBÉREUSES
Comme il est fier et beau!
LES SOLEILS
Comme il est fat et laid!
LA COLLINE LOINTAINE
Le jour perd l'équilibre à ma crête et bascule...
LE CRÉPUSCULE
Saluez tous! je suis le prince Crépuscule...
UNE GRENOUILLE
Je crois que l'herbe croît.
UN CRAPAUD
Crois-tu? Crois-tu?
LE DERNIER RAYON
Je meurs...
LE CRÉPUSCULE
Je conduis comme un chef d'orchestre des rumeurs;
Universel amant, exact, subtil et tendre,
J'entre dans chaque chambre où l'on rêve à m'attendre,
Avec les souvenirs accrochés après moi.
Je suis l'ordonnateur du calme et de l'émoi,
Je verse tour à tour l'insomnie ou le songe,
J'enseigne aux miroirs francs la beauté du mensonge,
Et lorsqu'Éros, semeur d'inguérissables maux,
Cruel comme un enfant avec les animaux,
Remplit un cœur fané de ses muets tumultes,
Je rappelle à ce cœur l'oubli des autres cultes:
Que d'une Vierge un fils comme à Vénus est né;
Et que s'il est un dieu de roses couronné,
Il en existe un autre auréolé d'épines!
Alors tout le jardin ferme ses aubépines,
Ses gloires de Dijon, ses Maréchal Niel,
Son sérail alangui de parfums, et le ciel
Pour me récompenser de ma pieuse course,
Accroche à mon manteau l'Ordre de la Grande Ourse!
Je suis le doux voleur aux invisibles mains
Qui dérobe aux œillets, aux lys et aux jasmins
Leur arôme excessif tout le long des allées,
Pour le charme incomplet des pâles azalées!
Je suis bon, je suis pur; rien de beau ne me nuit;
Je suis le fils rêveur du jour et de la nuit,
Et je porte le nom charmant de Crépuscule...
LES TUBÉREUSES
Comme il est radieux!
LES SOLEILS
Comme il est ridicule!
LE CRÉPUSCULE
Qu'aperçois-je? un lecteur encor, dans son hamac?
LE HAMAC
Je suis le lourd filet d'un impalpable lac.
LE CRÉPUSCULE
La rêverie approche avec son équipage.
LA RÊVERIE
Emportons-le!...
LE LECTEUR
Qui donc me parle?
LA RÊVERIE
Emportons-le!...
LE CRÉPUSCULE
J'embrouille doucement les lettres sur sa page.
LE LECTEUR
Entre le livre et moi quel est ce geste bleu?
UNE VOIX
À demain!
LE SILENCE
Chut!...
LE CRÉPUSCULE
Quel est ce long cri?
LE SILENCE
Le tapage,
Comme un aigle blessé qui s'envole... Il se tait.
LE JET D'EAU
Il était une fois... il était... il était...
Il était une fois... tout mon collier s'égraine!
Il s'égraine! il était une reine qui... non!
Taisez-vous!... tout ce bruit!... je m'embrouille!... une reine
Qui... j'ai perdu le fil de l'histoire, son nom
Je ne le connais plus... une reine...
LE BASSIN
Ça traîne.
LE JET D'EAU
Il était...
LE CYPRÈS
Qu'il finisse!
LE JET D'EAU
Il était une fois...
Tout mon collier cassé me roule entre les doigts!
Je cherche, je descends, je monte... il était une...
Une reine...
LE BASSIN
Je suis le lac.
LE REFLET DE LA LUNE
Je suis la lune.
LE JET D'EAU
Il était une fois une reine et un roi...
Il était... Le fil craque encor c'est diabolique!
UNE GOUTTE D'EAU
Il explique au public.
UNE AUTRE
Ça complique.
UNE AUTRE
Il s'applique.
LE JET D'EAU
Autour d'un rayon bleu je mets mon crochet froid.
Tant pis! Je ne sais plus! la lune me traverse!
Je m'élance et me laisse choir à la renverse!
LE REFLET DE LA LUNE
Il va m'étreindre avec sa jacassante averse!
LE NUAGE
Ô toi, dont la blancheur n'est au miroir de l'eau
Qu'un des mille reflets de ce divin falot,
Autour duquel, parmi d'autres falots plus vagues
Nous sommes tour à tour des vaisseaux et des vagues,
Je vais anéantir ton orgueil en passant.
(Il cache la lune.)
LES TÉNÈBRES
Nous venons com me un vol de corbeaux gigantesques;
Nous aimons les soupirs, les larmes et le sang,
Et nous peignons sur tous les murs de noires fresques!
Nous sommes...
LE NUAGE
C'est fini. (Il s'éloigne, la lune réapparaît.)
LE REFLET DE LA LUNE
Je suis la lune!
LE NUAGE
Il ment.
LE BASSIN
Non, puisqu'il fait obscur dès qu'il part.
LE NUAGE
Compliment!
(Il prend la forme d'une figure rieuse qui s'évapore.)
LE JET D'EAU
Je jongle, j'exécute une fraîche voltige!
Je suis une fusée, une aigrette, une tige!
Regardez-moi: je n'en peux plus, j'ai le vertige!
LE CYPRÈS
Pitre!
LE JET D'EAU
Je vais, je vais, et tout à coup je sens
Un choc, j'ai rencontré le ciel, je redescends!
J'ai l'air d'un cri silencieux. Je suis superbe!
LE CYPRÈS
Je suis l'obscur jet d'eau jailli d'un bassin d'herbe.
UNE ABEILLE
Adieu! Dans mon miel clair comme une blonde poix,
Je mêlerai ce soir un rien de fleur de pois.
UN BOURDON
Sur mon mât, pour me fuir, chaque rose trémière
Semble vouloir en haut arriver la première.
UNE FUMÉE
Je connais mal ma route et je flâne au détour;
Je déroule un ruban, j'échafaude une tour,
Je fabrique une amphore et je modèle une anse...
Une fois mon travail fini... je recommence.
Je zèbre le ciel net comme un plafond d'onyx.
Chacune de mes sœurs est un petit phénix,
Que le vent éparpille et que la flamme enfante!
Je ne suis pas toujours la fleur du toit en pente,
Et lorsqu'un encensoir m'exhale en encensant,
Je suis le bouquet bleu du vase incandescent.
Je trace, avec le geste doux d'un col de cygne,
Le nom mystérieux que je signe et résigne;
Et lasse d'enrouler, comme on parle tout bas,
Ce même nom toujours qu'on ne déchiffre pas
Et qui s'évanouit loin de ma cheminée,
J'agonise et je meurs sitôt que je suis née.
LE COUPLE ET LES PARFUMS
LES COULEURS
Violentes couleurs! Impondérables tons!
Il faut partir clans l'ombre hostile.
(Elles disparaissent.)
LES PARFUMS
Nous restons.
—Tournons, rampons, sautons, dansons autour des couples,
Soyons vifs, nonchalants, impérieux et souples,
Faisons surgir des lieux, des dates et des noms;
Il faut que leur esprit naïf et tendre parte,
Aux pays inconnus qu'ils rêvaient sur la carte,
Errer parmi les parcs lointains d'où nous venons.
On entend quatre pas sur l'invisible sable,
Le jet d'eau fatigué ne cherche plus sa fable;
Sur l'invisible sable on entend quatre pas.
Sautons comme des daims, glissons comme des cygnes
Et remplaçons, à l'heure où s'estompent les lignes,
Les mots qu'ils devraient dire et qu'ils ne disent pas.
Brodons nos fils soyeux sur le célèbre thème,
Faisons un vers exquis du trop banal...
LE COUPLE
Je t'aime!
LES PARFUMS
Et s'ils sont, ces pantins de l'éternel complot,
Bêtes comme un glaïeul ou comme une anémone,
Nous ferons de l'amante Hélène et Desdémone,
Adorant pour un soir Pâris et Othello.
LE PARFUM DES ROSES
Langoureux comme un chat qu'un jeune vizir berce,
Je suis un coussin tiède où le soir vient s'asseoir;
Et chaque rose a l'air d'un petit encensoir
D'où je sors, pour conter comment on conte en Perse.
Je me traîne à pas lents sur un fin tapis d'air,
Un tapis de Bagdad qu'un souffle de vent moire,
Et peu à peu j'éveille au fond de leur mémoire
Aladin, Mariam et les trois Calander.
Dans des flacons fluets qu'un cristal doré bouche,
On veut garder captif mon charme de rôdeur!
Je suis la plus charnelle et la plus tendre odeur
Et je vais parfumer leur bouche...
LE PARFUM DE L'OEILLET
Je suis pressant comme un billet,
J'incite aux pires confidences,
Je pâme à la sueur des danses
Dans le cœur compact de l'œillet.
J'aime les beaux ébats farouches,
Les paumes chaudes sur les seins,
Le désordre mou des coussins
Et les inépuisables couches.
Et je vais, pour de chers accords,
Puisqu'un poivre sucré m'imprègne,
Régner comme un despote règne,
Aux endroits secrets de leurs corps.
LE PARFUM DES LYS
L'entendez-vous monter du troupeau des eunuques,
Le chœur chaste et impur des pâles soprani?
LE POLLEN
Je veux blondir d'un peu d'or blond leurs blondes nuques.
LE PARFUM DES LYS
L'entendez-vous monter vers la nef d'infini,
Loin des sanglots profonds et des douloureux râles,
Le chœur inquiétant des longs soprani pâles?