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La Danse de Sophocle: Poèmes cover

La Danse de Sophocle: Poèmes

Chapter 8: C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!
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About This Book

A lyrical collection that shifts between mythic reverie and urban observation, pairing classical allusions with vivid Parisian and Mediterranean images. The poems trace the creative act itself—insomnia, prayer, and ecstatic morning awakenings—while exploring desire, solitude, and the poet’s devotion to language. Voices range from playful bravado to intimate confession, employing varied forms and theatrical flourishes to evoke motion, sea-salt air, and city light. Throughout, the work balances elegiac moods with bursts of exuberance, juxtaposing timeless myth with the pulse of modern life.

The Project Gutenberg eBook of La Danse de Sophocle: Poèmes

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Title: La Danse de Sophocle: Poèmes

Author: Jean Cocteau

Release date: December 6, 2019 [eBook #60863]
Most recently updated: October 17, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
generously made available by Hathi Trust.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANSE DE SOPHOCLE: POÈMES ***

JEAN COCTEAU

LA

DANSE DE SOPHOCLE

POÈMES

Dans sa première jeunesse, Sophocle
fut choisi par Athènes pour
danser aux fêtes de Salamine.

ATHÉNÉE

PARIS

MERCURE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

TABLE
LA VISITATION

LES POÈMES DE PARIS
LE DELIRE MATINAL
ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL
C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!
LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE

LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE
HYMNE A LA POÉSIE
LE VOYAGE IMMOBILE
LA DÉPÊCHE AU JARDIN
NOËL
LE FAUNE TROUBLÉ
LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES
LE CŒUR ÉTERNEL
LE PAGE
LES PAPILLONS
LE CRÉPUSCULE
LA PEUR DU SOIR
L'AUTOMNE ET LE DÉSIR
THÉOSOPHIE
LES DEUX LABYRINTHES
DE MON LIT
LE SUBLIME CACHOT
LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE
PIROÜS ET LES SIRÈNES
À UNE FUGITIVE
LES VILLES

LA JOIE PANIQUE
L'ORGUEIL
LA MÉDITERRANÉE
LA FAIBLESSE D'ULYSSE
PRIÈRE DU CAP MARTIN
LE VISAGE
LA PALLAS D'HOMÈRE
APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE

LE SÉJOUR PRÈS DU LAC
TROIS POÈMES

LE SOIR
LE JET D'EAU
LE COUPLE ET LES PARFUMS
LA LAMPE ET LES PHALÈNES
LES SOLITUDES
LE MONOLOGUE DE L'AMOUR

SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND
LA LIBERTÉ CAPTIVE
L'INSOMNIE AMOUREUSE
LE MIROIR VAINCU
LES RÊVES PROBABLES
LA VRAIE MORT DE NARCISSE
ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES
LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES
SEPTENTRION_
LE BONHEUR INCOMPLET

LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN

LES STANCES DE SEPTEMBRE

À MON LIVRE


LA VISITATION

Cher livre inachevé qui me jaillis du cœur,
Ton poids fatal, si doux Jamais ne diminue!
Voici le soir, où l'âme est nue
De fiévreuse et d'âpre torpeur.

J'enlace avec amour auprès de la fenêtre
Les mots impétueux qui te composeront,
Et devant le beau jardin rond
Je défaille à te sentir naître.

Comme un chapeau pointu, l'immobile sapin
Cache un tronc séculaire et sur l'herbe repose;
Avant de s'enfuir, chaque chose
Contre ma poitrine se peint.

Douce expiration de la pelouse moite,
Geste perpétuel du pur jet d'eau central...
Et bientôt le grand ciel astral
Avec Cassiopée à droite!

Ah! lorsque tu descends par mon bras et ma main,
Mon livre peu à peu libre et fier d'être libre,
Quel miraculeux équilibre,
Quelle trêve jusqu'à demain!

Lorsque je me réveille et que je vois tes pages
Sur la table où s'augmente et se tait leur troupeau,
Je me les déclame tout haut
Avec quels enfantins tapages!

Alexandre, César, Pallas, Persépolis!
T'en ai-je assez rempli de tous les noms que j'aime,
Pour t'en illuminer, de même
Qu'on éblouit un jeune fils!

Ô mon livre, ce soir combien je te sens vivre!
Un fil ténu retient chaque strophe à ma chair;
Ô mon livre que tu m'es cher,
Plus que n'est jamais cher un livre

Je t'ai chassé de moi comme un immense cri
Dont l'appel enivré s'épuise et se reforme,
Et que je veille ou que je dorme
Ce cri se compose et s'inscrit.

Or, ce soir y je suis sûr de la bonne parole,
La grâce autour de moi prend l'aspect d'un laurier,
Être poète c'est prier,
La foi m'anime et m'auréole.

La Visitation frissonne autour de moi,
La nuit veut supprimer les terrestres limites:
Elles étaient par trop petites,
Pour mon incalculable émoi.

Ô mon Dieu qui ce soir m'envoyez un archange
Et pardonnez si bien que j'adore les Dieux,
Les humains Dieux mélodieux
De l'Adriatique et du Gange;

Mon Dieu, ce livre naît, et par vous et pour vous.
J'ignore la terrestre et folle comédie!...
C'est à vous que je le dédie
Et que je l'offre à deux genoux.


LES POÈMES DE PARIS

Pensez-vous si Virgile, ou l'aveugle divin,
Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main
Négligeât de saisir ces fécondes richesses?

ANDRÉ CHÉNIER.


LE DELIRE MATINAL

Comme un tapis divin que pétrira ma danse,
Le jour se déroulant peu à peu sous mes pas,
Offre à l'élan brutal de ma jeune imprudence
Tous les dessins secrets que je ne voyais pas.

Sûr du trésor caché dont je suis le seul garde,
Et sachant que pour vaincre il faut des ennemis,
Je vois sur ce tapis que ma fierté regarde,
Des serpents attentifs et des tigres soumis.

Je sais bien que ce jour bénévole ou farouche
Brûle en me remplissant des cendres du passé,
Qu'il est le beau fuyard que nul appel ne touche
Et qui n'écoute pas le cri qu'on a poussé.

Je sais bien qu'il m'emporte et sans que je m'en doute,
Comme un char sur lequel un vaincu tremble et fuit,
Et ne regarde, au lieu de contempler la route,
Que le fond de ce char qui se sauve avec lui!

Mais quel ample plaisir de laisser dans la chambre
Le fauteuil, les journaux, le livre et l'encrier!
Pour aller se plonger mollement, membre à membre,
Dans ce miraculeux matin de Février.

Tout attend le Printemps! tout s'énerve d'attendre!
Avril s'est insurgé pour paraître plus tôt;
Et mon visage ému sépare en deux l'air tendre
Qu'enfonce avec douceur la bondissante auto.

Le froid gardénia qui se pâme à ma veste
Parfume comme un arbre au centre d'un verger.
Mon chagrin hivernal s'écroule et me déleste.
Je ne suis plus qu'un cœur palpitant et léger.

Si quelque Dieu vermeil laissait tomber un aigle,
Tel un archange obscur, pour s'emparer de moi,
Mon espoir sans limite et mon désir sans règle
N'attendraient pas son vol d'un plus superbe émoi.

Je me sens naître un cœur semblable au fauve avide
Qui tourne et qui bondit, plus fou que courageux.
Lorsqu'on lui cache encor le cirque intense et vide
Pour l'horreur du carnage ou pour l'éclat des jeux.

Quel soleil pathétique aussi devait descendre
Sur le monde éclatant et gai comme un bazar,
Le jour où sur son socle un buste d'Alexandre
Fit couler de regret les larmes de César!

Ô chaleur qui descend! O fraîcheur qui s'élève!
Ce dut être un matin semblable à celui-là,
Où Lamartine vit, sur le lac de Genève,
Byron ganté de clair rentrer dans sa villa.

Je me trouve à la fois si fort et si fragile
Que j'ai peur de mourir à vivre trop d'un coup;
Et, sans bouger, je suis pareil au faon agile
Qui court et qui halète et renverse le cou!

Mais si j'ignore encor mes élans et mes doutes,
Mes espoirs, mes essais, mes larmes et mes cris,
Je sais que le chaos de ces multiples joutes
Aura pour y lutter l'arène de Paris.

Je sais que sous le ciel qui lui pose un rond dôme
Il ne m'est plus besoin de regarder pour voir
Le bassin lumineux de la place Vendôme,
Où la gloire palpite en haut d'un jet d'eau noir!

Je sais que sous l'écran des paupières grisées,
Comme un objet demeure et persiste longtemps,
Je verrai, les yeux clos, les purs Champs-Élysées,
Où les arbres ont l'air des soldats du printemps!

Je sais de quel instinct mon amour capte et jauge,
Vérone si française et seule entre ses murs,
Le carré rose et gris de la place des Vosges,
Avec sa galerie et ses porches obscurs.

Invisible miracle au milieu d'une marche,
Évanouissement par quoi je suis dissous,
Lorsque je passe auprès de l'Arc à la grande arche,
Je sais qu'un peu de moi veut bondir par-dessous!

Et tout cela m'émeut d'un si large vertige,
Ce matin, lorsqu'hier encore il faisait froid,
Laisse en mon corps, flexible et haut comme une tige,
Circuler un tel miel de douceur et d'effroi,

Que je suis Phaéton pendant quelques secondes,
Lorsque vaincu, puni d'un impossible effort,
Son char désattelé tombant entre les mondes,
Il semait son cri droit, comme un sillage d'or!


ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL

La ville est un pont de navire
Avec des agrès de rayons;
Appareillons, appareillons,
Vers le grand soir où tout chavire!
Comme il fait clair! Comme il fait beau!
Je ne songe plus au tombeau,
Je désire à chaque boutique,
Je me sens brave et pathétique,
Et soudain parce que je vois,
Chez un fleuriste, une anémone,
J'entends les appels et les voix
Des guerriers de Lacédémone,
Qui marchaient, cette fleur aux dents,
Au milieu des trilles stridents
Et des purs soupirs de la flûte,
Vers la sanglante et sombre lutte!
Et je songe en voyant un ciel
D'où pleut un tiède et pâle miel
Sur ma tête et sur mes épaules,
Qu'il devait enchanter César,
Ivre de risque et de hasard,
Sur le bord d'un marais des Gaules!
Pourquoi des rails, pourquoi des mers,
Le voyage aux départs amers,
Et l'encombrement des valises?
Un autre ciel? un autre sol?
Les roses en rond parasol
Sous lequel Bulbul gonfle un col
Plein de persanes vocalises?
Pourquoi la Sicile où l'on doit
Sentir sur sa tempe le doigt
De l'adorable Théocrite?
À cause d'une phrase écrite
Ou d'une toile de Roussel,
Pourquoi le vif baiser au sel
D'un peu de Méditerranée?
Pourquoi cette peur de l'année?
J'ai bien le temps! J'ai bien le temps!
Voici l'incroyable Printemps
Qui surgit, tournoie et s'étale,
Et rien de tout ce que j'attends
Ne vaut la blanche capitale!
Ô Paris! Paris! cher Paris!
Je t'adore et je te souris
Avec mes yeux et ma mémoire,
Et je ne cesse de te boire
Dans le cristal de la saison
Avec tout mon corps qui s'ébroue
Comme la figure de proue
Qui boit la ligne d'horizon.
Partir! Quelle inutile offense
À cet oiseau qui sur la France
Glorieusement s'est posé!
Seul et perdu sur notre sphère
S'acharner, se mouvoir, oser,
Pour des lieux où rien ne diffère
Malgré les fleuves, les détroits,
Si ce n'est à l'eau d'une source
De voir, au lieu de la Grande Ourse,
Miroiter une grande Croix.
Plus de voyage! Plus de livre!
Ce matin, vivre me rend ivre,
Je ne sais plus ce que je crois,
Et mélange divin, mélange
Où je vois d'un œil ébloui
Mercure voler près d'un Ange,
Pour un culte neuf, inouï!
Assis les uns contre les autres
Au fond du translucide éther,
Je vois Jésus et Jupiter
Et les dieux avec les Apôtres!


C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!

C'est l'Hellespont, la mer Égée!
Une aube sur l'archipel grec.
Toute la ville est allégée
D'un parfum d'algue et de varech.
Tout s'efforce, tout recommence,
C'est la salutaire démence;
Le Printemps et la Grèce avec!
Et ses chars et ses édifices....

Pur matin qui trembles et glisses,
Dénouant ton obscur lien
Comme un navire athénien
Vers de ténébreuses délices,
Délivre-moi! Brise le scel
Qui me tient captif et malade!
Emporte-moi vers l'Iliade,
Vers le plaisir universel.

Ô promenade! ô clair voyage,
Où l'on croit respirer le sel
D'une mythologique plage!

Matin calme, net, balancé,
Joyeux comme une flotte à l'ancre,
La cité s'incruste et s'échancre
Sur ton vaste ciel nuancé
Où du bleu à du bleu succède;
Tandis que si haut et si clair,

Un vif aviateur a l'air
De cingler vers une Andromède.
Salubre, suave remède!
Onde qu'on boit en s'y trempant!
Rire inévitable de Pan
Joie ardente, immense, panique,
Où flotte et claque la tunique
Des pâles nymphes s'échappant!
Envahisseur que nul n'empêche...
... Comme un géant filet de pêche
La tour Eiffel à l'azur pend!
Et là-bas c'est l'arche fragile,
Si jeune et si brillante encor
(Vert trajet d'un sauteur agile),
Suspendue à huit ailes d'or.

Beau temps d'Ovide et de Virgile,
Solaire et brusque crescendo
Sur le tapis, sur le rideau,
Paix lumineuse qui circule!
Bouclé, rieur petit Hercule
Étouffant, à peine au berceau,
L'hiver qui succombe et bascule,

Mon cœur s'auréole de toi.
Il est la colombe du toit,
La dentelle de la fenêtre,
Le lys des pays merveilleux
Qui n'existent que par mes yeux,
Que mon humble regard fait naître,
Mais où je sens que tu dois être,
Multiple et seul comme les dieux!
Plus rien dans le soleil n'hésite,
Il est stable, énorme, certain,
Et j'aurai la blonde visite,
À mon réveil demain matin,
Immobile au seuil de la chambre,
De cet archange aux ailes d'ambre,
Avec un regard enfantin.

C'est vous Paris, ma chère Athènes,
Ses intarissables fontaines,
Ses Dieux près du sol et du ciel,
Ses douces collines lointaines,
Ses olives, son lait, son miel,
Ses Pallas debout sur leur socle,
Et c'est ce matin de Printemps
Où le jeune et divin Sophocle,

Parmi les cuivres éclatants
Qu'un soleil oblique illumine,
Pour les vainqueurs de Salamine
Jonglait avec ses dix-sept ans!


LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE

L'oisiveté m'emplit d'une aimable fatigue,
Un beau soir violet et bon comme une figue
Mélange la nature et l'artificiel...
Plus de jeux, de nounous ni de têtes frisées,
Car la lune de Mai sur les Champs-Élysées
Pose un blanc nymphéa dans le bol bleu du ciel.

Avec l'orgueil sacré des pigeons de Venise,
Les marronniers pansus que l'heure divinise
Dorment leur sommeil grave et font la haie au bord;
Ils versent en rêvant leurs ruisseaux d'odeurs molles,
Et l'on craint de troubler par le chœur des paroles
Ce troupeau parfumé qui s'aligne et qui dort.

—Une miraculeuse indulgence m'inonde,
Je voudrais être un peu l'ami de tout le monde,
Et déployer mes bras autour des beaux corps nus!
Je berce mille Éros que des regards font naître,
Et je songe aux pays que je voudrais connaître
Et que je m'éteindrai sans même avoir connus.

Je préfère ce bar sans fleurs et sans tziganes
À ces lieux de plaisir aux captieux organes
Où les femmes d'amour, le menton sur la main,
Combinant sous le flot d'un cymbalum qui saute
L'heure de la modiste et l'heure de la faute,
Songent au clair et vide et banal lendemain.

On y voit mal... le bar pourrait être une auberge,
Une auto glisse... il rampe une fraîcheur de berge,
Et l'on dirait que tous ils sont venus s'asseoir
(Car le soir au milieu comme un grand fleuve coule)
Chercher, loin des fracas du luxe et de la foule,
L'oubli du jour actif sur les berges du soir.

—Je t'adore, ô Paris, d'un œil visionnaire!
Sur ton Arc de Triomphe un aigle a fait son aire
Parce qu'un cerf-volant s'étire au bout d'un fil.
Et lorsque le soleil qu'un monument confisque
Va blanchir en Égypte un bleuâtre obélisque
Son adieu roseau tien change la Seine en Nil!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—Là-bas mon parc m'oublie, un jet d'eau s'y fracasse,
Sur un perchoir d'émail chante un oiseau cocasse,
Un livre de Hafiz traîne au fond du hamac;
Le silence est peuplé d'un doux jasmin de Perse,
Le noir cyprès le troue et le paon blanc le perce,
Et mon palais sommeille à l'envers dans le lac.

—On ratisse le sable autour d'une pelouse...
La princesse qui doit devenir mon épouse
Ignore le rimmel et la poudre de riz;
Et me griffonne un mot que ce soupir termine:
«Ah! dites-moi pourquoi j'ai si mauvaise mine
Puisque vous m'écrivez qu'on sait tout à Paris.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bien que je laisse en paix les journaux sous leur bande,
Je sais qu'on me reveut ce qu'on me redemande,
La révolution fait place au désarroi!
Mon peuple est un Pylade et je suis son Oreste!
Qu'importe! Il m'a chassé î L'exil me plaît, je reste;
J'ai trop peur de la mort pour vouloir être roi.

—Ma joie augmente au lieu que mon regret empire,
L'avenir pavoisé semble un joyeux empire
Où j'entre en souriant comme un jeune vainqueur.
Je ne suis pas de ceux qu'un grand rêve dévaste,
Le cœur le plus tranquille est le cœur le moins vaste,
Et je porte une rose à la place du cœur.

Le Printemps verse en moi son superbe malaise,
Je préfère à mon ample trône une humble chaise,
Mon parc oriental était un triste enclos!
L'épouvante et l'ennui me détruisaient l'extase!
La plus modeste rose a droit au plus beau vase,
Et Paris est le vase où mon cœur est éclos.

Mes frères de Paris, votre divin royaume
Rayonne tout autour de la place Vendôme
Que vous aimez peut-être avec des yeux ingrats,
À l'heure où vous flânez, silhouettes pareilles,
Votre chapeau trop large entré jusqu'aux oreilles,
Votre œillet rouge, et votre canne sous le bras.

Je connaîtrai le mal d'être loin de vos rues;
Et, prince évocateur des choses disparues,
Je pleurerai la ville où, les nuits de Printemps,
Je pouvais, spectateur que le respect fascine,
Toucher après un bal la maison de Racine,
Et celle où Bonaparte espérait à vingt ans!


LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE

—La jeunesse est une chose
charmante; elle part au commencement
de la vie, couronnée de
fleurs comme la flotte athénienne
pour aller conquérir la Sicile et
les délicieuses campagnes d'Enna.

CHATEAUBRIAND.


HYMNE A LA POÉSIE

À l'âge sans désirs, sublime Poésie,
Déjà je t'attendais!
Et maintenant mon cœur, avec sa frénésie,
Palpite sous ton dais.

Ivre de toi, je cours, je titube et je marche
Sous l'invisible toit,
Et veux, puisque David dansait autour de l'arche,
Danser autour de toi!

Lorsque je n'avais pas dans ma chétive gorge,
Ta musique et tes mots;
Que j'ignorais encor la cristalline forge
Où cuisent tes émaux;

Lorsque ta lumineuse et soudaine magie
Ne m'avait pas encor
Appris qu'on peut, le soir, pleurer de nostalgie,
Au choc d'un seul accord!

Que je ne tenais pas l'inépuisable conque
Où l'on souffle en marchant,
Et qui fait d'une phrase ou d'un appel quelconque
Un innombrable chant!

Lorsque je languissais dans ma prison naïve,
Tel un prince captif,
Qui regarde un vaisseau balancé sur la rive
Entre un if et un if...

Sous la lune de Juin qui roule entre les mondes
Son globe abandonné,
Alors je me croyais, avec mes mèches blondes,
Éternellement né.

Je pensais à quelqu'un de vague et de superbe
Qui viendrait un beau soir,
Entrant par la fenêtre avec l'odeur de l'herbe,
Contre mon lit s'asseoir.

À quelqu'un qui serait simple comme un archange
Et pompeux comme un roi,
Et dont, malgré ce trouble et nocturne mélange,
Je n'aurais nul effroi;

C'est alors, Poésie, à travers le doux prisme
Des larmes de mes yeux,
Que je te vis surgir sur le char du lyrisme,
Aux bondissants essieux!

Sur le bouillonnement épanoui des harpes
Je me sentis élu;
J'étais enveloppé d'éclatantes écharpes,
J'avais tout su! tout lu!

Tout vu! tout entendu! L'Histoire et ses tumultes
M'imprégnait jusqu'aux os,
Et j'étais brusquement les Dieux de tous les cultes
Avec tous les Héros!

Je sortais du lotus! Je prêchais sur des plages!
Je frappais un cheval!
Et j'étais étouffé par la cendre des âges,
Jusqu'à m'en trouver mal.

Était-ce un pur poison? Était-ce un vif remède?
J'étais tout, au hasard!
Phaéton et Kritchna, saint Jean et Ganymède!
Bonaparte et César!

C'était toi, Poésie! indispensable et neuve,
Troublant, envahissant,
Pour t'apaiser ensuite et te joindre à son fleuve,
Les sources de mon sang.

... Jusqu'au jour où j'aurai si peur, une peur telle,
Une si froide peur,
Que je n'entendrai plus ta présence immortelle
Affluer à mon cœur!


LE VOYAGE IMMOBILE

L'arrosage mouvant sur la pelouse fraîche
Tourne comme un derviche habillé de cristal.
Je suis dans l'herbe molle à côté de ma bêche.
Un nuage échafaude un fort monumental.

Imagination, fille de la paresse,
Empenne-moi le corps, remplis-moi d'air les os!
Et... Dans les marronniers qu'aucun vent ne caresse,
Ah! les secrets divins que chantent les oiseaux!

Voyageur magnifique et toujours immobile
Je ne veux pas savoir ce que les autres font...
Je m'envole à Délos consulter la Sybille!
Et j'enfourche Pégase avec Bellérophon!

Je menais du bétail, un aigle me dérobe;
Je verse l'hydromel à la place d'Hébé;
Thétis saute à la mer, je m'accroche à sa robe,
Et les monstres marins nous regardent tomber!

Que de temples si nets au bord des rouges côtes!
De déserts ennoblis d'un stérile abandon!
Je pars pour la Colchyde avec les Argonautes
Et je fuis le bûcher où va périr Didon.

Quel voyage innombrable au hasard des époques!
Par la terre et la mer aux inlassables flots,
Où les dauphins, luisants comme de petits phoques,
Se poursuivent à l'aube autour des bleus îlots.

Quel auguste départ sans vulgaires fatigues,
Vers l'hymne initial qu'on n'a jamais ouï,
Sous un ciel où Phébus est le beau roi prodigue,
Dispersant tout son or sur son peuple ébloui!

Ô l'ivresse de voir à la même seconde,
L'enfant Dyonysos bercé dans un pressoir,
David choisir au sol des silex pour sa fronde,
Et Pompéï, le soir avant le fameux soir!

Être (y était-on mieux?), être à Lacédémone,
Et vaincre, et regarder après qu'on est vainqueur,
Adonis que Vénus transforme en anémone,
Ariane et le fil enroulé sur son cœur.

Enfin, las de bondir toujours, de date en date,
D'un vol universel et de plus en plus haut,
Descendre, après avoir, sur le globe écarlate,
Vu, par un matin pur, naître Homère à Chio!


LA DÉPÊCHE AU JARDIN

Las or est-il à sa dernière danse.

CLÉMENT MAROT.

Il fait chaud. Une rose escamote une abeille,
Comme un pourpre et charmant prestidigateur.
Le bassin arrondit une fraîche corbeille,
D'où jaillirait un lys enivré de hauteur.

On pense à des ruisseaux sur des chemins de marbre
Pour oublier le joug implacable du sol.
Cet oiseau qui s'échappe a l'air d'un cri de l'arbre.
Je suffoque, étendu sous un clair parasol.

Tout ronfle, tout grésille; un courbe bambou pêche,
Les papillons pâmés font d'amoureux paris,
Et voilà que j'apprends, tout à coup, par dépêche,
Qu'un ami de mon âge est mort près de Paris.

Mort ce matin! À l'heure où tout aime et se ligue,
À l'heure où l'arrosoir enivre les pistils,
À l'heure où pour subir l'offre d'un ciel prodigue
Il faut courber la tête et rapprocher les cils.

Mort, tandis que j'ouvrais ma joyeuse fenêtre
Avec des doigts hâtifs et tendrement brutaux,
Pour écouter frémir, chuchoter et renaître,
Le doux peuple ingénu des humbles végétaux.

Il est mort! Un danseur manque à la grande danse!
Et soudain, au milieu de son beau parc d'été,
Il a senti, malgré la joyeuse abondance,
Poindre un bourdonnement étrange et sans gaîté.

Son cœur contre sa main frappait comme une balle,
Et s'arrêtait de battre et reprenait ses heurts,
Et il crut que l'été, nouvel Héliogabale,
Étouffait son plaisir sous un excès des fleurs.

Mais, hélas! l'implacable et muette immortelle
Porte un linceul tissé de célèbres frissons.
Nous demandons souvent: Comment est-elle? Est-ce elle?
Et quand c'est elle enfin, nous la reconnaissons.


NOËL

Pourquoi n'est-il pas né dans un peu d'ombre fraîche,
Un jour torride et vert,
L'Enfant dont l'auréole illumina la crèche
Au centre de l'hiver?

De quel cœur plus penchant, plus enivré de joie,
Plus fertile et plus neuf,
Nous eussions adoré son petit corps qui ploie,
Entre l'âne et le bœuf!

Ô réciproque amour, ô merveilleux échanges!
Quel sourire entre nous!
Un ciel d'où neigeraient d'invisibles archanges...
Des fleurs à nos genoux.


LE FAUNE TROUBLÉ

Je suis païen sans doute à la façon d'un faune
Qui, triste et grelottant par une nuit d'hiver,
Aurait à Bethléem tout à coup découvert
Le Sauveur endormi dans de la paille jaune.

On chuchote, il fait sombre, un groupe est assemblé,
Joseph aide à mieux voir un valet des Rois Mages,
De beaux pâtres naïfs apportent des fromages...
On ne le chasse pas... et son cœur est troublé.


LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES

L'indulgence est en moi. Je plains les misanthropes.
Mon cœur s'emplit d'un sombre miel.
Ma corbeille d'héliotropes
Est un brûle-parfums allumé par le ciel.

Ô miracle subtil d'un estival arôme!
Saurais-je être actif ou méchant
Lorsque vers le sublime dôme
Monte le Te Deum d'un innombrable chant?

Le peuple violet bout, s'assemble, grésille,
Sous le droit soleil de midi.
Quel vêtement! Quelle résille!
Quel velours tout autour de mon corps engourdi!

Fermons les yeux; là-bas vers la pleine pelouse
Bombarde un vif géranium...
Je navigue avec La Pérouse
Sur un voilier rempli de vanille et d'opium.
Quel rêve jusqu'à l'heure où le soir va descendre
Éteignant, étouffant, noyant,
Les fleurs en feu sous une cendre
D'héliotropes frais, pâles et tournoyants.


LE CŒUR ÉTERNEL

Si nous devons mourir, pourquoi mettre en nos veines
Le philtre merveilleux du désir immortel?
Et pourquoi nous avoir munis d'un orgueil tel,
Si nous sommes vainqueurs après des luttes vaines?

J'ai beau me dire: on meurt, je mourrai, nous mourrons!
Et même en nous cachant, comme le bel Achille,
Nous serions aussitôt découverts entre mille
Pour recevoir le trait qui se cloue à nos fronts!

Je ne peux pas, si fort vibre le chaud vertige,
Croire qu'un jour pareil, bref et illimité,
Un âpre et brusque hiver au centre de l'été
M'annoncera soudain l'incroyable prodige.

Ne plus sentir se fondre et couler sous sa chair
Une sève et un suc de soleil et de gloire,
Et n'avoir même pas l'émouvante mémoire
Du monde abandonné qui nous était si cher!

N'être rien! n'être plus! et, comme avant de naître
On ne sait pas encor qu'on connaîtra les fleurs,
Ne plus se rappeler qu'on vient de les connaître
Et n'avoir même pas l'apaisement des pleurs.

N'être qu'un éphémère et fragile passage
À travers un rayon enveloppé de nuit
Et devoir regarder la jeunesse qui fuit
D'un œil plus attentif, plus secret et plus sage.

J'ai beau me dire: ils sont tous partis avant moi,
Et même l'invincible et divin Alexandre,
Tous ils ont eu mon âge et tous ont vu descendre.
Après leurs clairs émois le ténébreux émoi!

Pour tous l'actif Éros, au fond du carquois vide,
A conservé le dard imprégné de poison;
Ils sont morts n'importe où, dehors, à la maison,
Sur un sol radieux et sous un ciel livide.

Tous! Je crois cependant qu'un miracle se peut,
Par lequel notre orgueil, qui jamais ne s'étonne,
Verrait tous les hivers suivre tous les automnes,
Lui qui devait, hélas, en contempler si peu.

Toujours la nuit et l'aube après le crépuscule!
Ma fabuleuse foi se mêle à la saison;
Et, pareil au marin courbé vers l'horizon,
Ma nef joyeuse avance et l'horizon recule.

Nature, laisse-moi parmi tes cheveux verts,
Être ton jeune amant jusqu'à la fin du monde;
Et que mon cœur alors, rejeté par sa fronde,
Gravite autour de lui comme un rouge univers!


LE PAGE

Je n'imagine plus le retour de l'hiver
Aux couleurs rares et suspectes,
Je suis dans l'herbe chaude un joyeux Gulliver
Au milieu d'un peuple d'insectes.

Les nuages, ce sont les chevaux du soleil
Gonflant leur poitrail et leur croupe;
Ils se ressemblent tous, mais pas un n'est pareil,
De leur éblouissante troupe.

Un papillon a l'air, parmi le désarroi
De ses stations incomplètes,
D'un petit peintre ailé qui cherche un bon endroit
Et vole avec ses deux palettes.

Je pense à ce matin où j'écrivais des vers...
Au titre démon prochain livre...
Étendu sur le dos je vois l'arbre à l'envers
Et j'ai l'impression d'être ivre!

Je pense aux lourds rébus que les gens chercheront
Dans ma simple et jeune pensée!...
Une branche supporte un beau petit nid rond,
Ô douce maison balancée!

Alors que je raconte avec un tendre émoi,
Au hasard, sur la blanche page,
Ce que dit la nature en se penchant vers moi,
Comme une reine vers son page.


LES PAPILLONS

Grâce au vent imprévu, fantaisiste et adroit,
Ce candide, pâmé sur le col d'un lys droit,
Est un nœud de cravate impeccable et mobile!
Le pavot tortueux tend sa rouge sébille,
Ce jaune s'y fait choir comme un royal cadeau!
Celui-là, dont un phlox ne sent pas le fardeau,
Rapproche étroitement ses deux ailes éteintes...
Il parti L'une sur l'autre a décalqué ses teintes!
Cet autre, à plat sur l'herbe a l'air d'être exposé;
Et ce roux qui sur une rose s'est posé,
Après une amoureuse et céleste querelle,
Est un pastel qui rôde autour d'une aquarelle.
Ce blanc montre, frotté de pollen et d'odeur,
La preuve des larcins dont il est maraudeur;
Et grisé, saturé de grappes de glycine,
Ne sachant pas qu'il porte un nom de médecine,
Rafraîchit sa paresse avec deux éventails!
Ces noirs, des pucerons sont les épouvantails;
Et ce multicolore, au milieu des jacinthes
Bat l'air chaud pour sécher ses ailes fraîches peintes.
Et tous pensent: Dansons! Éblouissons! Pillons!
Nous sommes le troupeau des épars papillons;
Et tandis que les Dieux sont les auteurs superbes
Du chef-d'œuvre qui va de la forêt aux herbes,
L'enfant Éros couché sur le ciel nuageux
Nous invente et nous jette au hasard de ses jeux!
De la plus pauvre fleur nous fûmes les rois mages,
Chargés de poudre d'or, de parfums et d'images;
Aucune à notre luxe encor ne s'égala!
Nous mettons tous les jours nos habits de gala;
Et pour vivre sans crainte au milieu de nos zèles,
Nous avons de gros yeux dessinés sur les ailes!
Notre éclat est celui d'un trésor découvert.
L'homme guette à l'affût avec un filet vert
Nos vols incohérents, éblouis, peu solides
Au sortir du cachot obscur des chrysalides;
Et lorsqu'enfin la nuit, où tout est triste et laid,
Engouffre les jardins sous un sombre filet
Et change nos velours en défroques moroses;
Nous attendons, ayant pour nid le cœur des roses,
L'aube où nous quitterons ces magiques perchoirs
En agitant l'adieu de nos petits mouchoirs.


LE CRÉPUSCULE

La nuit vient et le jour déjà s'en est allé;
Il règne comme un roi précaire.
Une abdication l'avait vite installé,
Un avènement clôt son ère.

Le grand chœur des grillons a l'air d'être le bruit
Qu'il fait lorsqu'il tournoie et tombe;
Le jour blond ruisselait comme un énorme fruit,
Il descend comme une colombe.

D'un beau nuage rond, immobile coussin,
Où la lune en montant s'appuie,
Il fait, sans la rider, choir sur l'eau du bassin
Une silencieuse pluie.

Rien ne se soumet plus aux défaillantes lois
De la lumineuse évidence;
Et des nymphes peut-être, en enlaçant leurs doigts,
Lui règlent sa tournante danse.

Et dans les chauds jardins où le jour remuait,
Tous les yeux sont doucement myopes,
Lorsqu'il laisse à travers les feuillages muets
Pleuvoir ses lents héliotropes.


LA PEUR DU SOIR

Le soir, dans mon jardin entouré de grillages,
Va se poser comme un pigeon;
Laissons le beau pays de nos tendres voyages,
Quittons la chaise longue en jonc.

Je sais trop que le mauve et tournant crépuscule
Apporte le soir après lui,
Et que le soir placide où rien ne se bouscule
N'est que le héraut de la nuit.

Je sais que la maison, la pelouse et l'allée
Disparaîtront jusqu'à demain,
Et que le souvenir de leur forme en allée
Guidera mon pas et ma main.

Je sais que peu à peu s'évanouit ta jupe,
Ta chemisette et mon complet;
Et qu'enfin notre cœur ne sera plus la dupe
De tout ce luxe qui nous plaît.

Le soir apporte ailleurs l'illusion charmante
Et l'art des voiles inconnus,
Il sait être le masque et l'écharpe et la mante;
Prends garde! Il va nous mettre nus.

Nos yeux caressent trop nos corps jeunes et souples,
Hélas! nous aimons trop nous voir.
Laissons, il n'est que temps, à de plus tristes couples
Le clair bonheur qu'il fasse noir.

Saurions-nous le secret si divin de nous taire?
Dirions-nous ce qu'il ne faut pas?
Sur le muet sommeil de l'herbe et de la terre
C'est déjà trop du bruit des pas.

Je me sens si frivole et le soir est si grave;
Rentrons! Allume tout! J'ai peur!
Le silence est un mur, le souvenir s'y grave,
Et le silence est dans mon cœur.

Nous n'avons pas la foi de ces amants illustres!
Et c'est déjà, sans rêver d'eux,
Sous le soleil du ciel ou sous celui des lustres
Si difficile d'être deux!


L'AUTOMNE ET LE DÉSIR

Un vieux chêne se penche au-dessus des roseaux;
Le jardin, doucement, jongle avec ses oiseaux;
Chaque géranium qui se dresse ou retombe
Fait aux yeux le fracas d'une petite bombe;
Le jet d'eau vif a l'air d'une offrande au beau temps.
Pitié, Dyonysos! Ne viens pas... Je t'entends...
Je sais l'hymne lascif que ton escorte entonne;
Mon cœur a vendangé tout le sang de l'automne,
Et ce sang me rappelle en qui je suis lié,
La forme de mon corps que j'avais oublié!
Ne viens pas sur ton char traîné par dix panthères,
J'ai peur de tes cils roux où dorment des cratères,
J'ai peur de ton corps souple, impudique et debout,
Dans lequel un feu clair circule, éclate et bout.
J'ai peur de ton front bas casqué de molles grappes,
Des deux cymbales d'or que tu brandis et frappes,
De tes genoux verdis par l'herbe où tu roulas,
De tes rires brutaux, de tes sourires las,
Et de tout ce cortège orgueilleux de te suivre!
Passe, car j'ai déjà, comme un aegipan ivre,
Vu dans mon miroir rond que j'ai peine à saisir
Le visage égaré de l'immortel désir.


THÉOSOPHIE

Pourquoi veux-tu, ma sœur, que je m'étonne et tremble
Parce que sans appel tu viens t'offrir à moi,
Puisqu'une vaste, grave et décisive loi,
Sur le livre éternel nous inscrivit ensemble?

Ton visage connu jamais ne m'a quitté,
Nous sommes morts et nés et morts et pour renaître;
Mes yeux divers toujours savaient te reconnaître,
Et je t'entends venir depuis l'antiquité!


LES DEUX LABYRINTHES

Ariane éphémère au seuil du labyrinthe,
Vous m'avez bien tendu votre lèvre et le fil;
Mais plus que vous, le monstre était neuf et subtil,
Et j'ai cassé le fil, et je n'ai pas de crainte.

Si, l'oreille attentive et la pelote en main,
Vous guettez mon retour victorieux et tendre,
J'ai peur, hélas, j'ai peur de vous laisser attendre,
Car mon guide inactif traîne sur le chemin.

Vous attendez le soir, et la nuit et l'aurore,
Et le jour, et le soir, et la nuit et les jours!
Peut-être bien, ma sœur, attendrez-vous toujours...
Car je parle de vous avec le Minotaure.

Sous un canal de ciel nous marchons. Il me tend
Les gâteaux et les fruits dont, dit-il, on l'accable.
Il raconte sa paix, le monde inextricable,
Et le monstre immortel qui dans vos yeux m'attend...


DE MON LIT