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La dégringolade

Chapter 11: III
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

«Mon bon ami,

«Vous rendrez un immense service à votre petite amie, si aujourd'hui même, et le plus tôt possible, vous veniez, par hasard, rendre visite à mademoiselle de la Rochecordeau. Je m'en remets à votre prudence et à votre discrétion.

«ÉLISABETH».

Mais écrire ce billet n'était rien. Le difficile était de le faire porter à l'instant au château de Glorière, situé, comme chacun sait, à une lieue de Vendôme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la route de Montoire.

Devenue tout à coup audacieuse, Mlle de Lespéran envoya chercher par sa servante le petit garçon d'une voisine, qui faisait à l'occasion des courses pour la maison.

Bientôt il parut.

—Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorière? Tu sais où il demeure?

—Oh! oui, mademoiselle, répondit l'enfant.

—Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la remettras qu'à lui... Allons, pars, dépêche-toi, cours...

Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pièce de quarante sous, plus de la moitié de sa fortune!

—Pourvu, pensait-elle, quand le petit garçon fut parti tout courant, pourvu que M. de Glorière soit chez lui!...

Il y était.

Drapé dans une robe de chambre à grands ramages, le vieux collectionneur était en train d'épousseter ses meubles rares et ses tableaux chéris, quand la lettre de sa protégée lui fut remise.

L'ayant parcourue d'un coup d'œil:

—Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrétion! qu'est-ce que cela signifie?

Et le petit commissionnaire étant sorti, il se hâta de s'habiller pour se rendre à Vendôme.

—Car il est évident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satanée vieille fille aura fait encore à ma pauvre Élisabeth?...

Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures après la démarche de Pierre Delorge, on lui annonça le baron de Glorière, qui arrivait tout cuirassé de diplomatie et voilant son inquiétude sous le sourire le plus amical.

Un instant, elle eut la pensée de lui dissimuler la demande en mariage. Mais était-ce possible? N'était-il pas parent de l'orpheline, son subrogé-tuteur et très influent dans le conseil de famille?

Elle s'exécuta donc de très bonne grâce en apparence, bien à contre-cœur en réalité, n'épargnant aucune précaution oratoire pour rallier le baron à son opinion.

Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et dès qu'il eut bien compris:

—Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voilà un parti comme je n'osais pas en espérer un pour ma petite amie...

—Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!...

—Eh! que monsieur son père soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas moins un fils qui est un galant homme et un homme de cœur...

Arborant son grand air de dignité première, Mlle de la Rochecordeau entreprit de chapitrer M. de Glorière... C'était perdre son temps.

—Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez seulement une vingtaine d'années de moins, et que ce beau chef d'escadron fût venu pour vous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez pas son audace si coupable.

Le mot «impertinent» monta aux lèvres de la vieille fille. Elle ne le prononça pourtant pas.

—Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi, à ce militaire... car, décidément, je passe de son bord.

Par le plus grand des hasards, juste au moment où M. de Glorière quittait le salon, Mlle de Lespéran traversait le vestibule.

Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie:

—Ah! mademoiselle la rusée, fit-il, nous l'aimons donc bien notre commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez bien fait de compter sur moi.

Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de Vendôme:

—Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien deviné!... Supposait-elle donc que le seul agrément de ses soirées attirait ce digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui.

Pierre Delorge, en ce moment même, n'était pas sur un lit de roses.

Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendôme. Déjà il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de Mlle de Lespéran. Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes, peut-être un échec définitif.

Il pâlit, tant était vive son anxiété, lorsqu'il vit entrer dans son modeste logis de soldat le baron de Glorière.

Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altérée:

—Eh bien? interrogea-t-il.

—Eh bien! répondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que Mlle de la Rochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous accorder la main de sa nièce.

Le pauvre commandant chancela:

—Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il.

—Mais en même temps, poursuivit M. de Glorière, je viens vous dire: «Ne désespérez pas.» Notre vieille demoiselle n'est pas maîtresse absolue de la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la ferons capituler.

Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grâces:

—Vous me remercierez en sortant de l'église, lui dit-il. Pour l'instant, agissons et jouons serré, car la vieille est fine, et tout d'abord, il ne faut pas laisser s'accréditer l'opinion d'un refus. C'est pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville. Ensuite vous viendrez dîner avec moi à l'Hôtel de la Poste. Après le dîner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie d'échecs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de première force... Or, comme je suis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, et que tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vous l'épousez. Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des petites villes; on ne défait pas les mariages qu'elle a faits...

Exécuté de point en point, le programme du vieux diplomate de petite ville amena vite les résultats qu'il prévoyait.

Mlle de la Rochecordeau était encore au lit, le lendemain, que déjà une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les frasques de M. de Glorière.

Ç'avait été l'événement de la messe de six heures, d'où elle sortait. Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespéran et du commandant Delorge, le croyait décidé et l'approuvait.

La vieille fille en pensa étouffer de colère.

—C'est la plus noire des trahisons, s'écria-t-elle d'une voix étranglée, un acte de félonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en expliquer avec lui, et certes je ne lui mâcherai pas ma façon de penser.

C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison de ses résistances.

N'importe! elle n'était pas d'un caractère à se rendre sans combat, en cette occasion surtout, où se trouvaient engagés les intérêts sacrés de son égoïsme.

Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimuler très habilement à sa nièce les affreuses perplexités qui la déchiraient, elle se retira de meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'être seule, pour réfléchir, pour chercher une issue à son intolérable situation.

Certes, les avantages de ses adversaires étaient considérables, mais les siens n'étaient pas à dédaigner. Elle se voyait quelques jours encore de répit, et Mlle de Lespéran était toujours en son pouvoir.

Bientôt elle s'imagina avoir trouvé une solution.

Qui l'empêchait de quitter Vendôme avec Élisabeth? Pourquoi n'iraient-elles pas s'établir dans quelque ville d'eaux jusqu'au changement de garnison du régiment de Pierre Delorge?...

Il en coûterait évidemment une grosse somme d'argent, car la vie est hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait léger, comparé à un isolement dont la seule perspective la glaçait d'effroi.

Elle ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rire à l'idée de la singulière figure que ferait le baron de Glorière lorsqu'il se présenterait chez elle et qu'on lui répondrait:

—Mademoiselle et sa nièce sont en voyage pour plusieurs mois.

Beau rêve!... rêve trop beau pour qu'il se réalisât. La vieille fille ne s'en aperçut que trop le lendemain.

Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nièce—car elle la sonnait—et de lui annoncer leur départ pour le jour même, lui ordonnant de tout préparer pour un long voyage et de se hâter de faire ses malles...

Mais, chose étrange et véritablement inouïe, au lieu de se précipiter dehors pour obéir:

—Excusez-moi, ma tante, répondit la jeune fille, mais en ce moment, je ne saurais, je ne puis quitter Vendôme...

Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber à la renverse.

—Tu ne saurais quitter Vendôme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te plaît?...

—Vous le savez aussi bien que moi, ma tante.

—Non, explique-toi.

—Eh bien! c'est que je dois attendre le résultat d'une... demande qui vous a été faite hier, et à laquelle vous avez promis une réponse prochaine...

Mlle de la Rochecordeau eût vu s'animer et descendre de leurs socles les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'eût pas été plus grande. Quoi! sa nièce connaissait la démarche du chef d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!...

—C'est une indignité! s'écria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah! mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse! Eh bien! la voici: «Jamais, moi vivante, vous n'épouserez ce grossier soudard!» Est-ce assez catégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant préparer nos malles?...

Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur Élisabeth.

Cette volonté, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres caprices, se redressait tout à coup, inflexible comme l'acier. Pâle, mais l'œil étincelant d'une inébranlable énergie:

—Pardonnez-moi, ma tante, commença la jeune fille...

—Quoi! encore?

—Votre décision ne saurait être définitive... Vous ne m'avez pas consultée... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille...

La colère, à la fin, une de ces terribles colères blanches de dévote, chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et blêmissait ses lèvres.

—Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que vous déshonorez?...

Éperdue de fureur, on ne sait à quelles extrémités elle se serait portée, si le baron de Glorière ne fût arrivé, dont la présence soudaine lui produisit l'effet d'une douche glacée.

—Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle.

Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l'un après l'autre, tous les parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun d'eux une adhésion formelle au mariage de Mlle de Lespéran.

—Je sais que ce n'est pas absolument régulier, dit-il à la vieille fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et provoquer, comme c'est mon droit, une réunion dans les formes.

—C'est inutile! gémit Mlle de la Rochecordeau.

Écrasée sous les ruines de toutes ses espérances, elle s'était affaissée sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long de ses joues livides.

Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespéran, profondément troublée, regretta sa fermeté... Toutes les humiliations dont on lui avait fait payer une hospitalité de douze ans s'effaçaient... Elle ne voyait plus que l'hospitalité elle-même.

Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une caresse hypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardait définitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeth s'avancer:

—Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente, retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime.

Puis, se retournant vers le baron:

—Assurément, poursuivit-elle, les dignes parents d'Élisabeth ont le droit de consentir à son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir de m'imposer chez moi, dans ma maison, la présence du sieur Delorge... Je vous serai donc obligée d'aviser au moyen de me débarrasser le plus tôt possible de ma nièce.

Le baron s'inclina, et du ton le plus froid:

—Je prévoyais ce dénouement, prononça-t-il, et j'ai donné des ordres en conséquence.

C'est donc à Glorière que Pierre Delorge et Mlle de Lespéran passèrent toutes leurs après-midi, pendant les quelques semaines qui les séparaient de leur mariage.

Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie entière.

Chaque matin, après la manœuvre,—car c'était pour son régiment le temps des grandes manœuvres,—le chef d'escadron quittait Vendôme.

Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, dès qu'il l'avait dépassé et qu'il atteignait la grande route, il se lançait à toute vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du château.

Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespéran.

Il sautait à terre, il lui offrait le bras, et, serrés l'un contre l'autre, palpitants, émus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la maison.

Bientôt, une voix joyeuse les saluait:

—Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre François sonne le déjeuner.

C'était la voix amie du baron accourant à leur rencontre.

Il échangeait une large poignée de main avec le commandant, et ils allaient se mettre à table dans la belle salle à manger de Glorière, une salle immense, tout entourée de dressoirs et de buffets, où s'étalaient toutes sortes de faïences et de porcelaines de tous les pays et de toutes les époques, acquises pièce à pièce par le digne collectionneur.

Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ils erraient au hasard à travers le domaine de Glorière. Humble domaine et d'un revenu presque nul, mais ombragé d'arbres admirables, les plus vieux du pays, entrecoupé de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baigné par les eaux limpides du Loir.

Cependant M. de Glorière ne tardait pas à rentrer, sous prétexte d'un ordre oublié, de fatigue ou de soins urgents à donner à ses collections.

Restés seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de roche, et leurs heures s'écoulaient en douces rêveries et en projets d'avenir.

Qu'avaient-ils à redouter désormais? Rien. Tout souriait à leurs modestes ambitions. L'éclat, le bruit, les fièvres de l'orgueil, les vanités de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait!

Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le front si pur de sa fiancée.

—Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez à Mlle de la Rochecordeau?

Il ne se trompait pas.

Ce n'est pas sans des larmes amères, sans de cruels déchirements que Mlle de Lespéran était sortie de cette triste maison de Vendôme, où elle avait été si malheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge, et il lui restait au fond du cœur comme un vague remords d'en être sortie.

[Illustration: Élisabeth ne put s'empêcher d'écouter.]

Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: «Vous ne serez jamais aussi malheureuse que je le souhaite!» lui revenaient à l'esprit et l'agitaient de vagues appréhensions. C'était une tache à son soleil, une ombre à son bonheur.

—Que ne donnerais-je pas, disait-elle à Pierre Delorge, pour me réconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste à notre messe de mariage!

Ah! s'il n'eût dépendu que du commandant que ces vœux fussent exaucés!

—Malheureusement, objectait-il fort justement à sa fiancée, votre tante a rendu toute démarche de notre part impossible, en nous accusant de convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle nous oublie...

En cela, il s'abusait.

Ils étaient l'unique et constante préoccupation de la vieille demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche.

Elle savait que, d'après les lois qui régissent l'armée, un officier n'est autorisé à se marier qu'à cette condition expresse que sa future justifie d'un apport de vingt mille francs au moins...

—Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, où mes amoureux prendront-ils cette somme? Élisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de son soudard se borne, il me l'a dit, à six mille francs, qui suffiront à peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau et de la noce.

Illusion vaine! Le commandant n'était pas homme à se lancer dans une expédition sans s'être efforcé d'en prévoir toutes les conséquences.

Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps avant de se déclarer, pris toutes ses précautions.

Son père, après cinquante ans de travail et de privations, possédait près de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, loué quatre cents écus par an et estimé une soixantaine de mille francs.

Il avait donc écrit simplement à son père:

«J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de l'épouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les règlements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu à les lui reconnaître, et à laisser, pour cela, prendre hypothèque sur les Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalité qui ne diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.»

A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait répondu:

«Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalité? Les Moulineaux sont, fichtre! bien à toi, puisqu'ils sont à moi, et tu es libre d'en disposer à ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque j'en économise tous les ans le tiers, que je place à ton intention. Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.»

Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journée du monde, fut célébré le mariage de Pierre Delorge et de Mlle Élisabeth de Lespéran...

La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit.

—Plus d'espoir, disait-elle à une de ses amies; je connais Élisabeth... Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais ménage.

II

Mais le commandant Delorge ne battit pas sa femme...

Du jour de leur mariage, ils goûtèrent, dans sa plénitude, ce bonheur qu'ils rêvaient sous les ombrages de Glorière.

Par exemple, le commandant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être nommé lieutenant-colonel, vit lui passer sur le corps, selon l'expression consacrée, deux ou trois chefs d'escadron qui n'avaient d'autre mérite que leur parenté, d'autres droits que la protection.

Puis, en moins d'un an, contrairement à toutes les habitudes et sans qu'on sût pourquoi, son régiment fut changé deux fois de garnison, envoyé de Vendôme à Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes à Pontivy, au mois de mars suivant.

—Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait son mari tout près de se mettre en colère, qu'importe! puisque nous nous aimons?

Et d'autres fois:

—Eh bien! je les bénis, moi, ces contrariétés, et j'en souhaiterais presque de plus sérieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas naturel... cela me fait peur!

C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme Delorge trahissait ainsi le secret des vagues appréhensions qui tressaillaient en elle.

—Tu as la joie inquiète! lui disait en plaisantant son mari.

Rien de si exact.

Il faut en quelque sorte un apprentissage à des félicités inespérées. Les malheureux deviennent sceptiques, à la longue. Accoutumés aux rigueurs de la destinée, ils s'étonnent et se défient de la moindre de ses faveurs. La vie leur a ménagé tant et de si cruelles déceptions, qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine sécurité, de crainte de quelque terrible réveil.

La pauvre Élisabeth de Lespéran avait trop souffert pour que la fortunée Mme Delorge se sentît si vite rassurée.

Souvent, lorsqu'elle était seule, elle comparait sa situation passée à sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle avait endurées et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.

Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et, ému, effrayé:

—Qu'as-tu? mon Dieu! lui demandait-il.

Mais elle se levait déjà souriante, et se jetant à son cou:

—Rien, répondit-elle, je n'ai rien, je t'aime.

Peu-à peu, cependant, cette sensibilité exagérée s'émoussa, ses nerfs se détendirent, l'odieux passé se voila de brumes, et elle s'affermit dans son bonheur.

Femme, elle tenait toutes les promesses de la jeune fille, réalisant avec une touchante simplicité le type achevé de la compagne d'un homme d'action.

Aussi, n'eut-elle qu'à paraître au régiment pour que sa supériorité fût admise même par la femme du colonel, qui ne péchait pas cependant par excès de modestie.

Pas une voix ne s'éleva, non pour la critiquer, mais seulement pour la discuter.

Véritable miracle! car un régiment n'est en somme qu'un village qui se déplace avec son clocher: le drapeau.

Village médisant et cancanier par excellence, qui traîne avec ses bagages, d'un bout de la France à l'autre, ses passions et ses intérêts, ses rancunes, ses convoitises et ses rivalités de femmes qui, chaudement épousées, deviennent de belles et bonnes haines d'hommes.

Il y avait quatre mois que le régiment tenait garnison à Pontivy, quand, pour la plus grande joie de son mari, Mme Delorge accoucha d'un gros garçon.

Depuis longtemps le nom de ce premier-né était irrévocablement choisi.

Ni le chef d'escadron ni sa femme n'avaient oublié tout ce qu'ils devaient de reconnaissance au baron de Glorière, et ils avaient décidé que leur fils, quand il leur en naîtrait un, s'appellerait comme lui: Raymond.

Même en cette occasion, le vieux collectionneur fit le voyage de Bretagne, et il resta près d'un mois à Pontivy, ayant découvert aux environs une véritable mine de curiosités.

Il apportait des nouvelles de Mlle de la Rochecordeau.

La rancunière vieille fille n'avait jamais consenti à le revoir, ne lui pardonnant pas, disait-elle, d'avoir bassement suborné sa nièce et prêté les mains à une mésalliance abominable.

Elle devenait plus dévote de jour en jour, changeait de servante deux fois par semaine, et se portait comme un charme.

—Vous verrez, assurait le baron, qu'elle nous enterrera tous!

Il était singulièrement ému le jour de son départ, qu'il avait sous divers prétextes retardé plusieurs fois, et au moment de monter en voiture, il fit jurer au commandant et à sa femme de venir chaque année passer quinze jours à Glorière.

—Si ce n'est pas pour vous ou pour moi, disait-il, que ce soit pour mon filleul Raymond, qui prendra des forces à jouer au grand air, à se rouler dans les foins et à se tremper dans les eaux fraîches du Loir.

Élisabeth et son mari trouvèrent leur maison bien vide, le soir de cette séparation. Qu'eût-ce donc été, si on leur eût appris que c'était la dernière fois qu'ils voyaient cet homme excellent.

C'était ainsi, pourtant.

A deux mois de là, un matin qu'il était monté sur une haute échelle pour épousseter un tableau, il tomba.

Il avait cessé de vivre quand François, son vieux domestique, accouru au bruit de la chute, le releva.

—C'est le ciel qui se venge! soupira pieusement Mlle de la Rochecordeau, en apprenant la mort de M. de Glorière. Dieu ait son âme! C'est un grand coquin de moins.

Ce coquin, par un testament déposé chez un notaire de Vendôme, instituait sa légataire universelle Mme Pierre Delorge, née Élisabeth de Lespéran, sa petite-nièce.

A son testament était jointe, à l'adresse du commandant et de sa femme, une lettre où il se révélait tout entier.

«Je dormirai plus tranquille, mes chers enfants, écrivait-il, quand j'aurai pris mes dernières dispositions. On ne sait ce qui peut arriver. Je me fais vieux. Ma vue et mon jugement baissent, si bien que l'autre jour, j'ai acheté une croûte ridicule pour un Breughel de Velours.

«Donc, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, je vous lègue, en toute propriété, meubles et immeubles, tout ce que je possède:

«1º Trois mille deux cents francs de rentes, en un titre trois pour cent.

«2º Mon château de Glorière, tel qu'il se poursuit et comporte, avec les quelques arpents qui l'entourent et les collections qu'il renferme.

«Ne me remerciez pas, c'est de ma part un trait de savant égoïsme d'outre-tombe. Je sais que vous ne vous déferez jamais de Glorière. Vous ne sauriez oublier que ses vieux ormes ont ombragé vos premières amours. Ce vous serait un deuil de savoir foulés par des indifférents ces sentiers aimés où vous vous êtes promenés appuyés l'un sur l'autre pour la première fois.

«J'escompte votre sensibilité. Moi aussi je souffrirais de cette idée que Glorière appartiendrait à des étrangers. Si on le mettait en vente, je suis sûr que Pigorin, l'ancien mercier de la rue de l'Hôpital, l'achèterait et s'y installerait. Et les ricanements stupides de ses quatre filles en chasseraient mon ombre.

«Mes collections aussi me sont chères. Elles ont été l'occupation et le charme de ma vie. Cependant je vous ordonne de les vendre.

«Votre existence vagabonde vous interdit de les garder près de vous, et, laissées au château, sous la seule garde de François, elle se détérioreraient.

«Attendez, pourtant!

«J'ai choisi et je désigne par leurs numéros, dans mon testament, une soixantaine de pièces, les plus remarquables parmi mes tableaux et mes bronzes, dont je vous prie de vous charger en souvenir de notre amitié.

«J'ai calculé que le tout tiendra aisément dans une douzaine de grandes caisses que vous mettrez au roulage, quand vous changerez de garnison.

«Ce sera un souci, mais de cette façon vous aurez, en quelque sorte, un intérieur à vous au milieu des meubles banals des appartements que vous êtes forcés d'habiter.

«Quant à ce qui est du reste, vendez-le dans le plus bref délai.

«Et si vous tenez à honorer ma mémoire, vendez-le au plus haut prix possible. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ma collection n'était qu'une boutique à vingt-neuf sous.

«Si vous m'en croyez, vous ferez la vente à Tours, où mes collections étaient bien connues, et où habitent une vingtaine d'amateurs, tant du pays que d'Angleterre.

«Ayez soin de faire poser des affiches à Blois, à Orléans et au Mans, et n'épargnez pas les annonces dans les journaux...

«Est-ce bien tout? Oui. Alors, chers enfants, adieu... Parlez quelquefois à votre petit Raymond de votre vieux et bien affectionné ami

«RAYMOND D'ARCES, BARON DE GLORIÈRE.

«P. S.—Je souhaite que, jusqu'à sa mort, mon vieux et fidèle serviteur François reste à Glorière. Une rente viagère de quatre cents francs lui suffira.»

Le commandant Delorge avait les yeux pleins de larmes lorsqu'il acheva cette lettre où éclataient tant d'exquise sensibilité et la plus ingénieuse des délicatesses.

—Voilà, dit-il à sa femme, qui sanglotait près de lui, depuis notre mariage le premier malheur: un tel ami ne se remplace pas...

Pour cela même, il devait leur répugner étrangement de se conformer à ses instructions.

Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, il leur fallut bien le reconnaître.

Et après bien des perplexités et de longues délibérations, le commandant Delorge prit un congé de quinze jours et partit pour Vendôme.

Déjà, le baron y était presque oublié. Il s'y trouvait des gens qui étaient bien aises de n'avoir plus à éviter son petit œil perspicace ou à subir son persiflage familier.

Mais son souvenir se réveilla avec une vivacité singulière, le matin où les désœuvrés aperçurent, s'étalant sur les murs, d'immenses affiches jaunes où on lisait en gros caractères:

VENTE
AUX ENCHÈRES PUBLIQUES
des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes, Faïences,
Tapisseries, Armes, Livres, etc.,

AYANT COMPOSÉ LES COLLECTIONS DE
M. LE BARON DE GLORIÈRE

L'idée de cette vente, annoncée comme devant avoir lieu à Tours, à la fin du mois, faisait sourire les bourgeois positifs.

—Ah ça! disaient-ils, les héritiers de ce vieil original s'imaginent donc sérieusement qu'il a entassé des trésors dans sa masure de Glorière!

A quoi d'autres, hochant la tête, répondaient:

—Bast! on tirera toujours un millier d'écus de ces antiquailles... Seulement, il fallait les vendre ici. Les frais d'affiches et de transport absorberont le produit...

Ce n'était pas l'avis du commandant Delorge.

Sans être ce qu'on appelle un connaisseur, il avait été souvent frappé de la beauté de certains objets. Il avait de plus trop confiance en l'intelligence de M. de Glorière pour admettre qu'il se fût si longtemps et si étrangement abusé sur la valeur de ce qu'il possédait.

Du reste, s'il se préoccupait du résultat probable de la vente, c'était beaucoup moins pour lui que pour la mémoire de son vieil ami.

—Plus le chiffre en sera élevé, pensait-il, plus seront confondus les imbéciles qui ne voulaient voir en M. de Glorière qu'un maniaque ridicule.

Son seul tort fut d'exprimer ces sentiments devant des gens incapables de le comprendre, et qui se disaient, dès qu'il avait tourné les talons:

—En vérité, ce brave commandant devrait bien se dispenser de cet étalage de désintéressement! Il nous croit par trop simples!...

Lui, cependant, et avant toutes choses, avait mis de côté les numéros désignés par le testament du baron. A ceux-là, il en joignit une centaine encore, choisis surtout parmi les tableaux, les tapisseries et les armes.

Le reste, tous frais payés, produisit cent vingt-trois mille cinq cents francs.

—Et notez, mon commandant, disait à Pierre Delorge l'expert qu'il avait fait venir de Paris, notez que vous vous êtes réservé la crème, si j'ose m'exprimer ainsi, la fleur des collections. Ce que vous gardez vaut mieux et plus que tout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de vos tableaux, à mon choix, je suis prêt à vous compter, hic et nunc, trente mille francs.

Ce résultat fabuleux et les propos plus fabuleux de l'expert devaient produire à Vendôme une profonde impression.

On vit les gens qui avaient le plus raillé M. de Glorière se gratter l'oreille d'un air penaud:

—Diable! disaient-ils, ce n'est décidément pas une si mauvaise spéculation que de ramasser des vieilleries!

Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hôpital, prit l'habitude de faire chaque matin sa tournée chez tous les revendeurs de la ville, espérant y rencontrer de ces merveilles méconnues qu'on achète cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs.

Mlle de la Rochecordeau, elle, s'était mise au lit, ainsi qu'il arrivait à chacune de ses grandes contrariétés.

—Qui jamais, gémissait-elle, se fût douté que ce vieil original de Glorière possédait une fortune!... Il n'y avait à le savoir que ma nièce et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme!... Ah! ils doivent bien rire, maintenant...

Le commandant ne riait pas, mais son cœur bondissait de reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable qu'il avait perdu.

Après lui avoir dû le bonheur de sa vie présente, voici qu'il allait encore lui devoir la sécurité de l'avenir.

—Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort... mon agonie ne sera pas torturée par cette idée désolante que je laisse sans pain ma femme et mon enfant!

Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge et son mari suspendirent aux murs et dressèrent sur les cheminées et sur les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami.

Leur banal appartement meublé de Pontivy en recevait un lustre singulier, et prenait désormais, selon l'expression d'un capitaine connaisseur, un faux air de résidence royale.

Mais en dépit du bruit qui se répandit que M. et Mme Delorge venaient d'hériter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le même.

Train bien modeste, assurément, car deux petites servantes suffisaient à tout, aidées seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du commandant.

C'était un vieil Alsacien, nommé Krauss, qui avait été le camarade de lit de son officier, quand celui-ci était entré au service, ce dont il n'était pas médiocrement fier, qui ne l'avait pas quitté vingt-quatre heures depuis vingt-quatre ans, et qui lui avait voué un de ces attachements aveugles qui font pâlir le fanatisme.

Et encore, depuis la naissance de Raymond, Krauss ne se rendait-il plus guère utile dans la maison. Les servantes, Mme Delorge, le commandant lui-même ne pouvaient plus rien obtenir de lui.

Le digne troupier s'était, de son autorité privée, constitué la bonne du petit garçon, et il le gardait avec des attentions maternelles, une jalousie d'amant et la soumission d'un caniche, lui inspirant des fantaisies et des caprices pour avoir le plaisir de s'y soumettre.

—Et même, il faut mettre ordre à cela, disait le commandant; cet animal de Krauss finirait par faire de notre fils un être insupportable.

Ce fils avait un peu plus d'un an, lorsque son père fut nommé lieutenant-colonel.

En ce temps-là, toutes les administrations, même, ou plutôt surtout celle de la guerre, considéraient la fortune comme un titre à l'avancement.

Elles se tenaient ce raisonnement qui ne manquait pas de justesse:

—Si nous mécontentons par trop un homme qui a de quoi vivre indépendant, il nous plantera là, et nous discréditera par ses clabauderies...

C'est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge, qui passait pour avoir vingt mille livres de rentes, ne tarda pas à être fait colonel.

C'est en Afrique, à Oran, que tenait garnison le régiment dont Pierre Delorge était appelé à prendre le commandement, et sa lettre de service lui notifiait de le rejoindre dans le plus bref délai.

Cette circonstance troublait quelque peu sa joie au milieu des félicitations qu'il recevait de toutes parts, et l'agitait de graves perplexités.

[Illustration:—J'attends votre réponse à la demande qui vous a été faite aujourd'hui par le commandant Delorge.]

Devait-il emmener sa femme et son enfant et les exposer aux fatigues d'un long voyage et à tous les périls d'un climat brûlant, au plus fort de l'été?

Mais au premier mot qu'il dit de ses incertitudes à Mme Delorge:

—Je savais ce que je faisais en t'épousant, interrompit-elle, de ce ton qui annonce une inébranlable résolution. Je suis la femme d'un soldat. Partout où on enverra mon mari, j'irai.

Ils partirent donc ensemble, et quinze jours plus tard, tant ils avaient précipité leur voyage, ils arrivaient à Oran, et ils s'installaient dans une des maisons charmantes dont les jardins ombreux s'étagent en terrasses le long des pentes du ravin de Santa-Cruz.

Déjà le nouveau colonel connaissait les raisons qui avaient fait hâter son départ. Il les avait apprises en mettant le pied sur les quais d'Alger.

Notre colonie était en feu.

Partout, en Algérie et dans le Maroc, on prêchait la guerre sainte et on soulevait les populations. Une formidable expédition s'organisait dans le but de rejeter les Français à la mer et de rétablir les gloires et la puissance de l'islamisme.

Le fils de l'empereur du Maroc était le chef de cette croisade.

Il campait sur les bords de l'Isly, occupant avec ses troupes un espace de plus de deux lieues. Chaque jour des contingents nouveaux ajoutaient à ses forces et à son orgueil.

Et il se croyait si sûr de la victoire, que déjà il avait choisi parmi ses chefs ceux qui commanderaient en son nom à Tlemcen, à Oran et à Mascara.

Seulement il comptait sans le héros «à la casquette», le maréchal, ou plutôt, comme on disait alors, «le père Bugeaud».

Reconnaissant le danger de rester plus longtemps sur la défensive, sentant bien que notre inaction exaltait les espérances et le fanatisme des tribus, le maréchal venait de se décider à attaquer.

Ayant rallié la division Bedeau, il se hâtait de réunir tout ce qu'il avait de troupes à sa portée.

Si bien que le colonel Delorge n'était pas à Oran depuis tout à fait quarante-huit heures, lorsqu'il reçut du «père Bugeaud» l'ordre de lui amener sur-le-champ son régiment.

C'est à quatre heures du soir que cet ordre lui arriva, et il dut se hâter de rentrer chez lui pour prendre ses dernières dispositions.

Intérieurement, il se félicitait d'être arrivé à temps pour marcher à l'ennemi, ce qui n'empêche que le cœur lui battait un peu, au moment d'annoncer à sa jeune femme cette grave nouvelle.

—Le régiment part à minuit! lui dit-il de l'air le plus gai qu'il put prendre.

Il s'attendait à une émotion terrible, à des larmes, à une scène déchirante, peut-être... Point.

Elle pâlit, ses beaux yeux se voilèrent, mais c'est d'un ton ferme qu'elle répondit simplement:

—C'est bien.

Et tout aussitôt, sans réflexions vaines, sans inutiles questions, elle se mit à s'occuper de ce que son mari emporterait, veillant autant qu'il était en elle à ce qu'il ne manquât de rien, quoi qu'il pût arriver, lui préparant de la charpie et des bandes, et tout ce qu'il faut pour un pansement provisoire sur le champ de bataille.

Plus ému de ce sang-froid qu'il ne l'eût été par des larmes, il s'efforçait de la rassurer.

—Bast! lui disait-il, est-ce que j'aurai besoin de tout cela! Laisse donc faire Krauss, c'est un vieil Africain, qui connaît son affaire...

Les vingt mille habitants d'Oran étaient sur pied cette nuit-là, et une immense acclamation salua le régiment lorsqu'il sortit de la ville, étendard déployé et trompettes sonnant.

Mme Delorge avait été stoïque...

Dominant l'émotion terrible qui l'écrasait, c'est avec un bon sourire aux lèvres qu'elle embrassa son mari, qui avait déjà le pied à l'étrier.

Sa voix d'un timbre si pur ne trembla pas, lorsqu'elle dit à son fils:

—Embrasse ton père et dis-lui: Au revoir!

—Au revoir, papa! bégaya l'enfant...

Il est vrai que, rentrée chez elle, elle s'évanouit...

—Sois sans crainte, lui avait dit Pierre Delorge, avant la fin du mois nous serons de retour, ayant ôté pour longtemps aux Arabes l'envie de recommencer.

Pour cette fois, il devait avoir raison, car, à huit jours de là, le «père Bugeaud» gagnait, avec dix mille hommes contre trente mille, la bataille d'Isly.

Lancé avec ses quatre escadrons de guerre contre une masse de dix ou douze mille cavaliers marocains, le colonel Delorge n'avait pas peu contribué au succès de la journée.

Un instant, son régiment avait disparu, comme englouti au milieu du plus effroyable tourbillon.

Mais commandés par un tel chef, les soldats français sont tous des héros. Les siens se battirent en désespérés, laissant le temps aux spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeau de se reformer et de venir les dégager.

Lui-même devait en être quitte à assez bon marché.

—A très bon marché même, affirmait Krauss, pour un homme qui étrenne ses épaulettes d'une pareille façon!

Lancé au plus épais de la mêlée, le colonel Delorge avait eu deux chevaux tués sous lui. Ses habits n'étaient plus qu'une loque, tant ils avaient été hachés littéralement de coups de yatagan. Mais il n'avait reçu qu'une blessure au bras droit.

—Va! j'étais bien sûre que tu me reviendrais, lui dit sa femme, lorsque le régiment rentra à Oran... Est-ce que si tu avais été tué là-bas, je ne l'aurais pas senti, moi, ici!...

Cependant sa blessure, que plusieurs jours de fatigue et de chaleurs excessives avaient envenimée, fut longue à guérir...

Et encore lui laissa-t-elle pour toujours une roideur gênante dans le bras, lui rendant difficiles certains mouvements, comme celui de mettre le sabre en main, qui exige un renversement du coude et une torsion du poignet.

En revanche, il fut une fois de plus porté à l'ordre du jour de l'armée, et investi d'un grand commandement, où éclatèrent ses rares aptitudes et ses qualités d'organisateur.

C'est en parlant de lui que le ministre de la guerre disait, en 1847, à la Chambre des députés: «Avec des officiers de cette trempe, je répondrais de la colonisation parfaite de l'Algérie en dix ans!»

Sa réputation de soldat et d'administrateur n'avait donc plus rien à gagner, lorsque arriva la révolution de 1848... S'il s'en préoccupa, ce fut pour bénir la destinée, qui l'éloignait de Paris en une année où la guerre civile y fit couler des flots de sang.

Mais il ne s'en préoccupa guère, distrait par un souci meilleur.

Sa femme venait de lui donner une fille qui reçut le nom de Pauline.

Alors Mme Delorge n'avait plus aucune de ces vagues appréhensions des premiers mois de son mariage... Accoutumée à son bonheur, elle s'y endormait en sécurité profonde, entre son mari et ses enfants.

Pauvre femme!... Le malheur est un créancier impitoyable qui vient toujours... Il venait.

III

On arrivait à la fin de mars 1849, le prince Louis-Napoléon Bonaparte était président de la République française, lorsque les cercles militaires d'Oran commencèrent à se préoccuper de trois «pékins» arrivés depuis peu de France, et descendus à l'Hôtel de la Paix.

L'un était un homme jeune encore, et d'un extérieur «avantageux», portant toute sa barbe, et qui se faisait appeler M. le vicomte de Maumussy.

L'autre était plus âgé. Déjà ses moustaches, fort longues et outrageusement cirées, grisonnaient. Attitude, démarche, coupe de vêtements, tout en lui trahissait, ou plutôt affectait cet on ne sait quoi qui distingue les officiers en bourgeois. Il était inscrit à l'hôtel sous le nom de Victor de Combelaine.

Ces deux messieurs étaient décorés.

Le troisième, plus humble, était aussi plus indéchiffrable.

Il était gros et court, fort rouge, très chauve, et d'une vulgarité que rehaussaient encore les énormes chaînes de montre qui battaient sa bedaine et les bagues qui cerclaient ses doigts noueux.

Les autres l'appelaient, encore qu'il ne parût pas très âgé, le père Coutanceau.

Tous trois venaient en Afrique, disaient-ils partout, à tout propos et très haut, pour obtenir des concessions et faire de l'agriculture en grand.

C'était fort possible, après tout.

Seulement, leurs agissements démentaient leurs assertions.

Ce n'était pas des colons qu'ils recherchaient, ni des fermiers, mais presque exclusivement des militaires.

Souvent, à la nuit tombante, on voyait se glisser chez eux, et non sans précautions pour n'être point vus, des officiers des districts cantonnés au loin, à Mers-el-Kébir, à Arzew, à Sidi-bel-Abbès.

De leur côté, ils étaient toujours par voies et par chemins, tantôt à pied et tantôt en voiture, visitant les postes militaires, et parfois demeurant des deux et trois jours à Mostaganem ou à Mascara.

L'argent ne paraissait pas leur manquer.

Les poches de M. Coutanceau, des poches immenses, où il avait toujours les mains plongées jusqu'au coude, sonnaient comme un clocher de village.

Et ils faisaient grande chère, prenant leurs repas à part et ne ménageant ni le vin de Bordeaux des grands crus, ni le vin de Champagne.

—Positivement, ces gaillards-là nous inquiètent, disait un soir à sa femme le colonel Delorge. On dirait des agents de recrutement. Mais qui viendraient-ils recruter dans la colonie? Pour qui? pour quoi?

—Que ne vous mettez-vous en quête de renseignements! répondait simplement Mme Delorge.

On s'enquit, et on en obtint d'un sous-intendant, qui avait été longtemps employé au ministère des finances, et qui savait son Paris sur le bout du doigt.

M. le vicomte de Maumussy s'appelait de son vrai nom Chingrot, et il eût été bien habile celui qui eût su dire où se trouvait sa vicomté.

C'était un de ces viveurs de troisième ordre qui font cortège aux fils de famille en train de dévorer leur légitime, et qui sans un sou vaillant affichent tous les dehors du luxe, jouent gros jeu et roulent voiture.

L'enlèvement d'une pauvre jeune femme qu'il avait ensuite ruinée, un duel heureux et une nuit de veine au baccarat avaient marqué l'apogée de l'honorable carrière de M. Chingrot de Maumussy.

Depuis, il n'avait fait que déchoir. Il se noyait, selon l'expression consacrée, buvant une gorgée plus amère et coulant plus profondément à chacune de ses tentatives pour remonter à la surface.

Et Dieu sait s'il en avait risqué de ces tentatives, en finances, en industrie, en journalisme et en politique!...

Car il était dévoré d'ambitions, de convoitises et de rancunes, et se croyait apte à tout.

Et, de fait, il ne manquait ni d'intelligence, ni d'esprit, ni de savoir-faire. Causeur facile et agréable, il était rompu à toutes les intrigues et avait cette imperturbable audace de l'homme qui n'a plus rien à perdre.

Accusé d'un bonheur trop constant au jeu, perdu de dettes, traqué par des créanciers qui le menaçaient non plus de Clichy mais de la police correctionnelle, exclu de tous les cercles, exécuté en dernier lieu à la Bourse, où il carottait des différences, M. Chingrot de Maumussy avait fait un plongeon définitif et disparu du boulevard lors des journées de février 1848.

Non moins mouvementée devait avoir été l'existence de son compagnon, M. Victor de Combelaine, dans une sphère inférieure, toutefois.

Et il faut dire: devait, au conditionnel, parce que nul ne savait rien au juste des parents, ni même du pays de cet honorable... gentilhomme.

D'aucuns soutenaient que nulle part jamais n'exista un M. de Combelaine père. Sa mère était, assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la sensibilité de son cœur avait perdue.

Le positif, c'est que le Combelaine avait été militaire.

Des gens l'avaient connu lorsqu'il venait de s'engager dans un régiment de hussards, et les fournisseurs de toutes les villes où il avait tenu garnison gardaient de lui de cuisants souvenirs et des liasses de billets protestés.

En dépit de tout, et si piètre serviteur qu'il pût être, il avait dû à de mystérieuses influences un avancement scandaleusement rapide.

Il était capitaine, et se plaignait de moisir en ce grade, quand, à la suite d'une aventure dont le secret fut bien gardé, il essaya de se suicider.

S'étant manqué, il reprit goût à la vie, mais il donna sa démission, volontairement, prétendaient les uns; parce qu'il ne pouvait faire autrement, assuraient les autres.

Comment vivre, cependant? Il s'improvisa voyageur en parfumerie. Une querelle avec son patron l'ayant rejeté sur le pavé, il entreprit de fonder une salle d'armes. Tireur de premier ordre, il réussissait, il gagnait de l'argent... Une légèreté le contraignit à fermer boutique. Un de ses élèves étant menacé d'un duel sérieux, il avait, moyennant finance, pris le duel à son compte et tué l'adversaire.

Obligé de fuir, il s'était réfugié en Belgique, s'était fait comédien, et avait, pendant dix mois, essuyé les sifflets de Bruxelles.

Remercié par son directeur, il s'était lancé dans la politique, avait conspiré, en avait vécu, et finalement s'était trouvé englobé dans un procès où son attitude lui avait attiré de la part de ses coaccusés l'épithète de mouchard...

C'était d'ailleurs, selon son expression, un «noceur» féroce, dévoré de convoitises malsaines et d'appétits honteux, sans foi, sans loi, sans mœurs, brave peut-être, mais ayant, à coup sûr, moins de bravoure que de confiance en son adresse de spadassin, prêt à tout pour de l'argent, capable, selon son intérêt, de tuer un homme pour une vétille ou de digérer un soufflet sans sourciller.

Comparé à ces deux honorables personnages, leur compagnon, M. Coutanceau, pouvait passer pour un petit saint.

Ce dernier n'était, à vrai dire, qu'un vulgaire faiseur, qui depuis quinze ans naviguait sur les récifs du Code, toujours entre le bagne et la maison centrale.

Pris la main dans le sac, il en avait été quitte pour treize mois de prison, mais il s'était vu du même coup contraint de prendre sa retraite.

Il ne s'en consolait pas, encore bien qu'il eût la prudence de se garder pour la soif une poire de quatre-vingt mille livres de rentes. Avec ses apparences de bonhomie et de rondeur, il était vaniteux follement et ambitieux plus encore. Parce qu'il s'était adroitement tiré de quelques tripotages, il se croyait l'étoffe d'un financier de génie, et était, ma foi! prêt à risquer tout ce qu'il possédait pour le prouver.

Enfin, il était avéré que ces trois associés s'étaient trouvés mêlés à toutes les agitations inspirées par une société bonapartiste qui est restée célèbre sous le nom de Club des culottes de peau.

C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperçut dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisit près de lui...

Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elle s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attiré par de grands éclats de voix.

Elle prêta l'oreille: c'était son mari qui jurait, en proie, à ce qu'il lui parut, à une terrible colère...

Presque aussitôt, des pas rapides retentirent dans l'escalier... Évidemment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils n'étaient venus.

Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la cour:

—Krauss, cria-t-il à son ordonnance, regarde bien ces deux individus, et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis pas...

La colère du colonel Delorge avait dû être des plus violentes, car son visage en gardait encore les traces, une heure après, lorsqu'il se mit à table pour déjeuner.

Et cependant, il était visible qu'il faisait les plus grands efforts pour reprendre son sang-froid et écarter de son esprit quelque pensée importune.

Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine véhémence, encore qu'il ne parlât que de choses indifférentes. Il s'emporta contre son fils à propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant venue à pleurer, il s'écria en jurant qu'il était insupportable d'entendre continuellement crier des enfants.

C'est avec un étonnement profond que sa femme le considérait. Jamais elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en présence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service.

Mais lui, dès qu'on eut servi le café:

—Te serait-il bien agréable, demanda-t-il à sa femme, d'être madame la générale?...

Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge était très ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pût lui être comparé.

Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et très vivement:

—Oui, certes! répondit-elle. Mais pourquoi cette question?

—C'est qu'on cherche des généraux.

—Qui?

—Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu!

Et sans laisser à sa femme le temps de revenir de sa surprise:

—C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers généraux actuels ne suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricière, Changarnier et les autres, deviennent gênants. Il en faut de nouveaux, très vite, parmi lesquels probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les voudrait glorieux et populaires, nous allons, à leur intention, entreprendre une grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et les Oustani...

Mme Delorge pâlit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante:

—Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commença-t-elle.

—Si j'en reçois l'ordre... évidemment. Mais rassure-toi, l'ordre ne viendra pas. Je n'ai aucune des qualités requises. Ainsi, je ne crois pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la générale Delorge... si tu l'es jamais, toutefois,—ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement problématique.

Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et sortit en sifflant.

—Signe d'orage! grommela Krauss.

Ce n'était absolument rien que cette scène, et dans quatre-vingt-quinze ménages sur cent, elle eût passé inaperçue. Mais de même qu'il suffit d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source, une seule parole violente devait troubler étrangement la paisible harmonie de cet heureux intérieur.

—Il n'y a pas à en douter, pensait Mme Delorge, il est arrivé quelque chose à Pierre, quelque chose de très grave... et cela, du fait de ces deux chevaliers d'industrie...

Mais c'est en vain qu'elle s'épuisait à imaginer une relation admissible entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel Delorge...

Cependant, ces honorables associés n'en étaient plus à leur isolement des premiers jours. Ils avaient réussi à se constituer une société. Le vicomte de Maumussy se faisait une réputation d'homme politique. M. de Combelaine, invité à un assaut d'armes, y avait fait merveille. M. Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois officiers supérieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire plus. Ils donnaient des dîners où on buvait sec, en choquant les verres, et qui étaient suivis de soirées où l'on absorbait d'immenses quantités de punch.

Jusqu'à ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout à coup, comme ils étaient arrivés.

Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne pouvaient être que des émissaires politiques.

—Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-même...

Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour. Cette expédition de Kabylie dont il avait parlé se préparait, et il semblait se préoccuper prodigieusement de savoir si son régiment en ferait ou non partie.

[Illustration: Ils échangeaient des serments d'amour en se promenant dans le parc de Glorière.]

C'était, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandât vingt fois:

—Eh bien! mon colonel, en sommes-nous?

Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expédition. Jamais campagne heureuse ne donna lieu à de plus nombreuses promotions.

—Ah çà! pensèrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrâce?...

Ils n'en doutèrent plus lorsqu'ils virent lui «passer sur le corps» plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni surtout sa haute valeur.

Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier ouvertement un homme de cette valeur, aimé et estimé dans l'armée comme pas un.

Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment où, certes, il ne s'y attendait aucunement, le colonel Delorge reçut sa nomination au grade de général, et l'ordre de venir à Paris se mettre à la disposition du ministre de la guerre...

Mais cet avancement, qui eût dû combler ses vœux, l'irrita. Tout le monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les félicitations qui lui arrivaient de toutes parts.

Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme:

—Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'étais sage? Je donnerais ma démission et nous irions vivre à Glorière... Nous avons huit mille livres de rentes...

Elle ne le laissa pas poursuivre:

—Ah! ce serait un acte de folie, s'écria-t-elle, et que tu ne feras pas, si j'ai quelque influence sur toi!...

Toute puissante était l'influence de Mme Delorge sur son mari.

Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renonçât, au moins pour le moment, à sa détermination, déjà presque arrêtée, de quitter le service.

C'était grave, ce qu'elle faisait là, c'était assumer pour l'avenir une terrible responsabilité, elle ne se le dissimulait pas.

Mais forte de sa conscience de mère et d'épouse, croyant avoir un devoir à remplir, elle le remplissait.

Nulle ambition, aucune considération personnelle ne la guidaient. Loin de là. Cette retraite à Glorière, cette perspective de la plus paisible des existences la séduisaient, et c'est de ses séductions mêmes qu'elle se défiait.

Ne semblait-elle pas d'ailleurs obéir à toutes les règles de la prudence humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle disait:

—Patiente, Pierre, réfléchis! Ne cède pas à un mouvement d'humeur ou de découragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de donner ta démission!...

Ah! s'il lui eût dit la vérité!... Mais non, il se tut. Et ils quittèrent Oran, suivis du dévoué Krauss.

C'était à Paris même qu'on réservait un emploi au général Delorge. Il l'apprit lorsqu'il se présenta au ministère de la guerre.

Dès lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu'à prendre toutes leurs dispositions pour un assez long séjour.

Après bien des recherches et des courses, ils s'installèrent à Passy, rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entourée d'un grand jardin. Le prix en était peut-être excessif, eu égard à leur peu de fortune, mais ils avaient été décidés par les avantages que le jardin offrait à leurs enfants, à Raymond, qui allait avoir dix ans, et à la petite Pauline.

Hélas! ils n'y étaient pas depuis un mois encore, que déjà Mme Delorge se repentait amèrement d'avoir combattu les résolutions de son mari.

Certes, il restait toujours le même pour elle, affectueux et tendre, mais elle sentait qu'il lui échappait en quelque sorte.

Le général ne s'était jamais occupé de politique, et même il professait cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses généraux se mêlent aux luttes des partis, quittent l'épée pour la plume, descendent de cheval pour monter à la tribune, et livrent au public le secret de leurs rivalités et de leurs rancunes.

Cependant il lui était bien difficile, avec sa situation, de se désintéresser des affaires publiques, en cette fatale année de 1851, et à un moment où tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient le pouvoir.

Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors profondément Paris. Chaque jour, quelque bruit étrange circulait, justifié par l'arrivée aux affaires des personnages les plus inquiétants. De tous côtés surgissaient, comme pour une curée, tous les faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrières, les ambitieux, les incapables, les coquins...

M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en Allemagne, avait été nommé à un poste important.

Un journal avait mis en avant, pour une préfecture, M. Coutanceau.

M. le comte de Combelaine—car il était comte désormais—occupait une situation toute de confiance près du prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française.

Quel parti prit le général Delorge dans cette mêlée d'égoïstes intérêts; en prit-il même un?

C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais.

Le temps n'était plus où elle était la confidente des plus secrètes pensées de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des réponses vagues, lorsqu'il ne détournait pas la conversation.

Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme une constante préoccupation de ne la pas inquiéter qui redoublait ses angoisses.

Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq députés...

Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit, à deux reprises, à recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chassés... M. de Combelaine...

Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement à quelque catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre...

Journée fatale, dont les moindres circonstances devaient rester ineffaçablement gravées dans la mémoire de la malheureuse femme...

C'était un dimanche.

Le général s'était levé beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, après le déjeuner, malgré le froid et la brume, il était descendu avec son fils, pour tirer quelques balles à un tir qu'il avait fait établir au bout du jardin.

En remontant, Raymond avait dit à sa mère:

—Je n'ai manqué le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqué, lui, quoiqu'il ait été obligé de tirer de la main gauche.

—Il est de fait, avait ajouté le général, que mon maudit bras droit me fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est à peine si je peux le remuer.

Sur quoi, s'étant assis près du feu, il avait proposé à sa femme de la conduire au spectacle le soir, et ils en étaient à choisir un théâtre, lorsque Krauss était entré tenant une lettre qu'on venait d'apporter.

A la seule vue de l'adresse, le général avait froncé les sourcils. Il l'avait lue d'un coup d'œil, puis la froissant violemment, il l'avait jetée dans la cheminée en s'écriant:

—Non! mille fois non!...

Cependant, il avait paru réfléchir. Puis au bout d'un moment:

—Tu n'auras pas, ma pauvre Élisabeth, avait-il dit à Mme Delorge, le plaisir que je te promettais... Me voici forcé de me rendre à un rendez-vous que me demande, ou plutôt que m'impose cette lettre...

Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit:

—Prépare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai à huit heures et demie...

Mais c'en était fait de la gaieté du général.

Il n'avait pas tardé à regagner son cabinet, et il y était resté enfermé jusqu'au dîner...

A neuf heures, cependant, il était prêt, et il avait envoyé Krauss lui chercher une voiture... Embrassant alors sa femme:

—Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquiétude...

Et il était parti...