IV
C'était encore une soirée que Mme Delorge allait passer, comme tant d'autres, hélas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants, entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s'endormir, et Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.
Deux circonstances pourtant la rassuraient.
Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le général s'était mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait à quelque réunion officielle.
Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure.
N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de longues heures d'attente, elle cherchait à s'occuper, s'efforçant de tromper son impatience et de perdre la notion du temps.
Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit avec lui cinq ou six parties de dames, avant de l'envoyer coucher...
Jusqu'à ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le salon.
—Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore...
Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y intéresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pensée lui échappait. Elle se reportait, et avec quels regrets! à ces temps heureux où son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui appartenait si entièrement. Alors il fallait un événement pour l'arracher, après le dîner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se trouvait contraint de sortir, elle savait où il allait et pour quelle cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se sentait pas enlacée dans les fils de quelque mystérieuse intrigue...
Minuit sonna...
—Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps à attendre... C'est avec une étrange netteté que se représentaient à son esprit tous les événements qui se succédaient depuis cette visite de M. de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnaître, leur influence mystérieuse et fatale.
Ces passe-droits dont le général avait été victime ne provenaient-ils pas d'eux? N'était-ce pas à cause d'eux qu'il avait eu l'idée de donner sa démission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle détourné!...
Mais il était une heure; et le général ne paraissait toujours pas.
Mme Delorge se leva, et après quelques tours dans le salon, alla s'accouder à la fenêtre, prêtant l'oreille...
Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni pas... La nuit était sombre et froide; un brouillard dense, qui par moments se résolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul.
Bientôt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fenêtre et vint se rasseoir près de la cheminée, dont elle raviva le feu.
Elle songeait que c'était une grande fauté qu'ils avaient commise, son mari et elle, que de prendre une habitation si éloignée du centre de Paris... Passy, l'hiver, passé dix heures du soir, c'est le bout du monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent à y aller... Peut-être, en ce moment même, le général cherchait-il un fiacre... Peut-être avait-il été forcé de se mettre en route à pied.
—Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu... Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!...
Elle disait cela, mais de moins en moins elle réussissait à se défendre de l'indéfinissable tristesse qui l'envahissait.
Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En était-ce donc fait à tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi aussi avait-elle été si faible et si réservée! Pourquoi n'avait-elle pas arraché à son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur son front!...
Deux heures!...
L'inquiétude la gagnait. Elle ne pouvait détacher les yeux de la pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait:
—Avant que la grande aiguille soit là, il sera près de moi.
Lentement, de son mouvement égal et imperceptible, la grande aiguille avançait, et dépassait le point fixé... Personne!
La malheureuse femme pensait maintenant à cette lettre, qui était venue lui enlever la bonne soirée qu'elle se promettait. D'où venait-elle, cette lettre maudite? En la recevant, le général s'était troublé. Que lui demandait-on donc, qu'il s'était écrié: «Non, mille fois non, jamais!...» Qui donc l'avait écrite?...
La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas funèbre.
—Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arrivé?
Pour la première fois, l'idée d'un accident se présentait à son esprit. Quel? elle ne savait, mais terrible, à coup sûr!...
Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le vestibule, faiblement éclairé par une petite lampe qui agonisait dans son globe de verre dépoli.
Sur une des banquettes, Krauss était étendu. Mais il ne dormait pas. Au froissement léger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il eût répondu présent:
—Madame!... fit-il.
Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitôt la nuit venue? Était-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons d'être inquiet?
Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitôt:
—Krauss, demanda-t-elle, savez-vous où est allé le général?
—Non, madame.
—Vous ne l'avez donc pas accompagné jusqu'au fiacre?
—Si, madame, je portais son manteau.
—Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher?
—Non, madame.
Et vivement:
—Mais il ne peut rien être arrivé au général, madame... Il a son épée, et quand il a son épée...
—Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge.
Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle était sûre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front:
—Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde à ton réveil!...
Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche retentit à la porte de la villa.
—Lui! s'écria la malheureuse femme, c'est lui!...
Elle croyait reconnaître sa manière de sonner, elle voulait s'élancer à sa rencontre... Mais cette immense joie après de si cruelles souffrances achevant de la briser, ses forces trahirent sa volonté et elle retomba sur son fauteuil...
Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison.
Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer sur ses gonds rouillés la grille de la villa... Elle distingua le murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du jardin...
—C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?...
Déjà, ces mêmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientôt elle les entendit dans les escaliers et sur le palier même, pesants, embarrassés comme les pas de gens qui portent un fardeau et mêlés à des chuchotements étouffés...
Folle de terreur, cette fois, elle réussit à se lever... Mais au même instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent qu'elle ne connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le plâtre du mur contre lequel il s'appuyait...
—Mon mari!... s'écria-t-elle, mon mari!...
Un des deux hommes, pâle et tremblant d'émotion, s'avança:
—Du courage, madame, commença-t-il, du courage!...
Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix à peine distincte:
—Mort! balbutia-t-elle; il est mort!...
Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss étendait les bras pour la soutenir...
Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'énergie:
—Conduisez-moi près de lui, s'écria-t-elle, je veux le voir; où est-il?
L'homme qui avait parlé désigna du doigt une porte et répondit:
—Là!...
D'un élan éperdu, Mme Delorge se précipita contre cette porte, et si rude fut le choc que les battants cédèrent...
Alors apparut la chambre à coucher, à peine éclairée par les lueurs tremblantes d'une seule bougie.
Sur le lit, dont l'édredon avait été retiré et jeté dans un coin, gisait le corps déjà roide et glacé du général Delorge.
Ses yeux grands ouverts et sa face convulsée gardaient encore une terrible expression de haine et de mépris...
Une écume sanglante frangeait ses lèvres violacées...
Son habit, souillé de terre, était déboutonné, et une de ses épaulettes manquait.
Sur une chaise, près du lit, étaient déposés le grand manteau du général, son chapeau, dont la pluie avait fripé les plumes, et son épée nue...
A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme clouée sur le seuil, la pupille dilatée, les bras tendus en avant comme pour repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne pouvait se résigner à cette soudaine survenue du néant...
Ce ne fut qu'une seconde...
Elle s'avança en trébuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses bras d'une étreinte convulsive ce corps inanimé, collant ses lèvres contre ces lèvres glacées et muettes pour toujours... Comme si, dans la démence de sa douleur, elle eût espéré qu'à la chaleur de ses embrassements allait se réchauffer et battre de nouveau ce cœur qui, pendant tant d'années, n'avait battu que pour elle...
—Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour être entendu de Krauss, pauvre femme!...
Déjà elle s'était redressée, et d'un air égaré, d'un accent indicible d'épouvante et d'horreur:
—Du sang! s'écria-t-elle, du sang! voyez!...
Elle étendait le bras en disant cela, et sa main en effet était rouge de sang, et même quelques caillots avaient éclaboussé la dentelle de ses manches.
—Ah! mon mari a été lâchement assassiné! cria-t-elle encore.
Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé, le plus jeune, hochait la tête:
—Non, madame, prononça-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins, vous est épargné. Le général Delorge a succombé en duel...
—Et après un combat loyal, ajouta l'autre.
Elle les regardait sans paraître comprendre, et c'est comme des mots vides de sens qu'elle répétait:
—Un duel!... un combat loyal!...
Mais depuis un moment déjà les deux inconnus se consultaient et se concertaient du coin de l'œil... Le plus jeune s'avança, et s'inclinant profondément:
—Nous étions chargés, madame, dit-il, d'une douloureuse et pénible mission... Nous l'avons remplie... Et, à moins que vous n'ayez des ordres à nous donner, à moins que nous ne puissions vous être utiles en quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer...
Il attendit respectueusement une réponse... Cette réponse ne venant pas:
—Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours à votre disposition; voici ma carte...
Il déposa, en effet, une carte de visite sur la cheminée, fit un signe à son compagnon, et tous deux se retirèrent sur la pointe du pied, sans que personne songeât à les retenir...
Mme Delorge s'était agenouillée près du lit, le front appuyé sur une des mains glacées du mort, et d'une voix haletante:
—Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue, ô mon unique ami!... Cette mort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu voulais te retirer à Glorière... Et c'est moi, insensée, qui n'ai pas voulu, c'est moi, misérable, qui ai abusé de l'indulgence de ton amour, pour t'amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieu de tes ennemis!...
[Illustration: Elle lui tendit son fils.]
Si déchirante était l'expression de son désespoir, que Krauss, demeuré jusque-là hébété de douleur près de la porte, eut peur et s'approcha...
—Madame, fit-il en lui touchant l'épaule, madame!...
Elle ne tourna seulement pas la tête. Suffoquant sous l'abondance de ses souvenirs, elle continuait:
—A Glorière, c'était le bonheur qui nous attendait... Ici c'était la mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir, ô mon bien-aimé!... Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis à toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors même que je le voudrais!...
Le bon, l'honnête Krauss sanglotait...
—Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer. Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?...
Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable, désespéré, retentit...
Frémissant, il se retourna...
Raymond, enfin réveillé par les allées et les venues, accourait à peine vêtu...
Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa mère en s'écriant:
—Mort!... mon pauvre père est mort!...
Peut-être fut-ce le salut de cette femme si cruellement éprouvée! L'étreinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage, la rappelèrent à elle-même, à la raison, à la vie...
Elle songea que si elle était épouse, elle était mère aussi, qu'elle ne s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se devait à ses enfants...
Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond contre sa poitrine, en murmurant:
—Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien malheureux!...
Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, mêlant leurs larmes, jusqu'à ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le sentiment de ses devoirs une sombre énergie.
—Maintenant, Krauss, commença-t-elle, je veux tout savoir... Je suis forte. Je puis tout entendre... parlez.
Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dévoué soldat.
—Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il.
—Comment le général est mort, Krauss. Où a eu lieu ce duel, à quel sujet, avec qui?
—Hélas! madame, je ne le sais pas...
—Quoi! ces hommes, qui étaient sans doute les témoins du général, ne vous ont rien appris?
—Rien...
Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant ménager sa sensibilité, et d'un ton sec:
—Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle.
Le pauvre soldat semblait désespéré.
—Sur mon honneur, madame, répondit-il, je ne sais rien... J'étais si troublé, que je n'ai pas adressé une seule question... Au surplus, madame va comprendre. Quand on a sonné, je me suis hâté d'aller ouvrir, car sans savoir pourquoi, j'étais dans une inquiétude mortelle. Devant la grille était une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont demandé s'ils étaient bien à la maison du général Delorge. Naturellement, j'ai répondu: «Oui.» Alors, ils ont voulu savoir à qui ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du général et son ordonnance: «Alors, se sont-ils écriés, on peut tout vous dire... Un grand malheur est arrivé... le général vient d'être tué en duel!...» Moi, naturellement, ça m'a fait l'effet d'un coup de crosse sur la tête, et j'ai répondu: «Ce n'est pas possible!» Ils ont haussé les épaules et ont repris: «C'est tellement possible que son corps est là dans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur son lit.» Ensuite, ils m'ont demandé si le général était marié. J'ai répondu que oui. Ils m'ont demandé si madame était couchée. J'ai répondu que madame attendait le général et qu'elle était debout. Alors, ils ont dit que cela peut-être valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le plus doucement possible, et qu'après je les conduirais auprès de madame... C'est ce qui a été fait, et madame sait le reste.
Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue pâle de Mme Delorge...
—C'est bien tout? interrogea-t-elle.
—Absolument tout, madame!
L'infortunée eut un geste d'amère ironie, et d'une voix vibrante:
—Voilà donc le monde! s'écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et ses amis, ses témoins, ceux peut-être qui l'ont poussé sur le terrain, croient avoir tout fait lorsqu'ils ont reporté le corps du malheureux à sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre et ils le jettent à la veuve, en lui disant: «Voici votre mari... Notre mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...»
Si l'honnête Krauss était digne de comprendre l'immense douleur de Mme Delorge, il était incapable de s'expliquer son indignation.
Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la catégorie des accidents familiers et prévus, tels qu'une chute de cheval ou un boulet de canon. Et qu'on mourût sur le terrain, sur le champ de bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de différence appréciable, ni de raison de se plus ou moins désoler.
Quant à la conduite des deux inconnus qui avaient rapporté le corps du général, et qu'il supposait avoir été ses témoins, il l'estimait si naturelle qu'il prit leur défense.
—Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer, vous ont demandé s'ils pouvaient vous être utiles.
Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien.
—C'est possible, fit-elle.
—Même, continua le digne troupier, l'un d'eux a laissé sa carte, et si madame veut le voir...
Il la lui remit, et elle lut à haute voix: Le docteur J. Buiron, rue des Saussayes.
Ainsi, un médecin avait assisté au combat, ou tout au moins avait été mandé immédiatement après. Cette pensée, pour la malheureuse femme, était un soulagement. Elle songeait que s'il y eût eu quelque chose à faire pour sauver son mari, ce quelque chose eût été fait.
—Eh bien! reprit-elle après un moment de réflexion, il faudrait voir le docteur Buiron, et lui demander des détails...
—Je pars, dit simplement Krauss.
—Attendez, ce n'est pas à vous de faire cette démarche, et j'ai besoin de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui?
De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort retirée,—l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher leur bonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement était complet. Tout entière à l'éducation de ses enfants, Mme Delorge n'avait point cherché de relations et ne voyait absolument personne. A peine connaissait-elle les gens que recevait son mari.
—A qui m'adresser? répétait-elle...
Mais, de son côté, Krauss réfléchissait.
—Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame sait combien il aimait mon général...
—Oui, vous avez raison, courez le prier...
Elle n'acheva pas, déjà Krauss était en route.
Ce M. Ducoudray, qu'il allait prévenir, était le plus proche voisin de Mme Delorge. Une haie vive séparait seule son jardin du jardin de la villa. C'était un bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui s'était retiré le jour où il s'était vu à la tête d'une douzaine de mille livres de rentes.
En lui se résumaient assez exactement les qualités et les défauts de l'ancien bourgeois de Paris, naïf et roué tout ensemble, sceptique et superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un égoïsme féroce. Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le gouvernement et poussait à la révolution, quitte à se réfugier au fond de sa cave le jour où elle éclaterait.
Veuf, n'ayant qu'une fille mariée en province, fort soigneux de sa personne et très passablement conservé, M. Ducoudray n'avait pas renoncé à plaire, et parlait quelquefois de se remarier.
Il était entré en relations avec le général à propos de fleurs et d'arbustes qu'il lui avait donnés et dont il avait tenu à surveiller la transportation,—car il se prétendait jardinier.—Il était venu ensuite s'enquérir de ses sujets. Et depuis, il était revenu presque tous les jours, à l'issue du déjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des nouvelles ou pour échanger des journaux.
Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis à même de rendre quelques petits services. Il aimait à se charger des commissions, cela l'occupait. Il était ravi quand son ami le général lui disait, par exemple: «Vous qui savez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stères...»
Tel était le bonhomme qui, moins de cinq minutes après la sortie de Krauss, apparut dans le salon, où Mme Delorge était allée l'attendre.
Il était pâle et tout tremblant d'émotion, et s'était tant hâté d'accourir, qu'il avait oublié de mettre une cravate.
—Quelle catastrophe! s'écria-t-il dès le seuil, quel épouvantable malheur!...
Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes à subir ces doléances, qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une plaie vive.
—Bien évidemment, disait M. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des causes terriblement graves et tout à fait exceptionnelles... Quoi que prétende Krauss, à qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il n'est pas naturel qu'on aille sur le pré au milieu de la nuit...
Mme Delorge tressaillit... Étourdie par le coup terrible qui la frappait, elle n'avait pas fait cette réflexion, si simple et si juste pourtant.
—Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se règlent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des témoins qui se réunissent, qui négocient, qui débattent les conditions de la rencontre... C'est ainsi que les choses se passèrent lors de mon duel, en 1836, et même mes témoins arrangèrent l'affaire...
Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui expliquer ce qu'elle attendait de lui.
Dès qu'il fut au courant:
—Voilà qui est convenu! s'écria-t-il. Je prends une voiture, j'interroge ce médecin, et je reviens vous rendre compte...
Il se précipita dehors, sur ces mots, et il sortait à peine par une porte du salon, que Krauss apparaissait à l'autre, celle de la chambre à coucher.
Le fidèle serviteur avait profité de l'instant où il voyait sa maîtresse occupée, pour donner à son général ces soins suprêmes que l'on doit aux morts...
—Madame!... s'écria-t-il d'une voix rauque, madame...
Lui, si blême l'instant d'avant, il était plus rouge que le feu, ses yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait.
—Mon Dieu! murmura Mme Delorge épouvantée, qu'y a-t-il?...
—Il y a, répondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il y a que mon général n'a pas été tué en duel, madame!...
Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement:
—Krauss, fit-elle, songez-vous à ce que vous dites!...
—Si j'y songe! répondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre malheur... Un duel, c'est un combat, et mon général ne s'est pas battu!...
Cette fois, l'infortunée comprit. Elle se dressa d'une pièce, et toute frémissante:
—Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parlé?...
—Personne... C'est la blessure de mon général qui m'a tout dit... Ah! tenez, madame, écoutez-moi, et vous serez sûre comme je le suis moi-même. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon général ou moi nous donnions des leçons à M. Raymond? Vous avez vu que nous nous placions de côté, et effacés le plus possible, pour présenter moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, ça ne peut être que du côté qu'on présente à l'adversaire, c'est-à-dire du côté du bras dont on tient son épée...
Mme Delorge haletait.
—Or, reprit Krauss plus lentement, si mon général s'était battu, quel côté eût-il présenté à son adversaire? Le côté droit? Non, évidemment, puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit...
—Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main gauche...
—Juste! et quand il faisait des armes, c'était toujours de la main gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrière, que mon général a reçu le terrible coup d'épée qui l'a traversé de part en part et tué roide...
C'était clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable.
—Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce que je dis. Hier, j'avais donné à mon général une épée neuve, une épée qu'il portait pour la première fois... j'en ai manié la lame, et je jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette épée n'a même pas été croisée avec une autre...
Foudroyée, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant:
—Plus de doute... mon mari a été lâchement assassiné!...
V
C'était la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat montait aux lèvres de Mme Delorge.
Mais sur le premier moment, ç'avait été un cri désespéré, dont elle n'avait pas conscience, dont la portée lui échappait, et arraché par l'horreur du sang qui rougissait ses mains...
Tandis que cette fois...
—Krauss, commanda-t-elle, faites prévenir le commissaire de police de ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite.
Une de ses servantes, à ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait et qu'on ne pouvait consoler.
Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs:
—Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle eût pu la comprendre, ton père sera vengé! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces...
Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant à sa bonne, en disant: «Emportez-la.»
Le commissaire de police entrait.
C'était un homme long et maigre, avec un grand nez mélancolique, de petits yeux mobiles et des lèvres pincées. Démarche, port de tête, geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion démesurée qu'il avait de lui-même et de sa mission ici-bas.
Un vieux monsieur, tout ratatiné dans un paletot de fourrures, venait derrière lui d'un air profondément ennuyé. C'était le médecin qu'il avait requis.
Gravement, ce commissaire tira d'un étui et étala sur la table des papiers, une plume et un encrier. Puis s'étant assis:
—Je vous écoute, madame, dit-il à Mme Delorge.
Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortunée lui dit les angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'étaient écoulées depuis que le général avait reçu la lettre fatale; comment son mari lui avait été rapporté mort; l'étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupçons de Krauss et les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur des faits positifs...
—C'est tout? demanda l'impassible commissaire.
Alors il prit la parole, et d'un ton de réquisitoire se mit à lui démontrer l'injustice fréquente des soupçons précipités. Pour sa part, il était loin de partager la crédulité du sieur Ducoudray, homme d'ailleurs peu compétent. Il avait eu en sa carrière connaissance de plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tête près du bonnet, et qui, portant une épée au côté, ont vite fait de la tirer sans se soucier du lieu ni du moment...
Et il n'en finissait, car il soignait ses périodes, prenait du temps et scandait ses mots, quêtant de l'œil l'approbation du docteur.
Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines.
—Bref, monsieur, interrompit-elle...
Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton:
—Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mémoire... Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procéder avec M. le docteur, ici présent, aux constatations... et si madame veut bien nous faire conduire à l'endroit où se trouve le défunt...
La courageuse femme déclara qu'elle les y conduirait elle-même. Et sans s'arrêter aux avis du commissaire, qui l'exhortait à ménager sa sensibilité, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher.
Tout y était changé, grâce à Krauss.
Sur le lit, retiré de l'alcôve, gisait toujours le corps du général, mais dépouillé de ses habits, souillés de boue et de sang.
Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tête, qui se creusait à partir des épaules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis roides autour des matelas.
A la tête du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, était un crucifix entre deux flambeaux allumés, et une coupe remplie d'eau bénite où trempait une branche de buis...
Deux prêtres de la paroisse, qu'on était allé chercher, étaient agenouillés et récitaient les prières des morts...
—Eh bien! procédons, dit le commissaire au médecin...
Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis à nu le torse du général, et tout en procédant, selon l'expression du commissaire, il dictait...
«....Sur le côté droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et même un peu en arrière, à douze centimètres du mamelon, se trouve une blessure semilunaire, longue de quatre centimètres et large de trois, avec des bords très nets, secs et non ecchymosés, ayant pénétré très profondément, et allant de haut en bas.....»
Il constatait ensuite que le corps du défunt ne présentait aucune trace de violence... puis il décrivait diverses cicatrices déjà anciennes, dont une très considérable au bras droit.
Sa conclusion était qu'il ne découvrait rien qui empêchât d'admettre un duel loyal... Que si pourtant la mort était le résultat d'un crime, ce crime avait été commis sans lutte préalable, par une personne placée près du général et dont il ne se défiait pas. C'est tout ce que put supporter l'honnête Krauss.
—Eh! monsieur, s'écria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette circonstance que mon général a reçu sa blessure du côté droit... Vous devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une épée au bras droit...
Le docteur hocha la tête.
—Cette question n'est pas de mon ressort, répondit-il... Je ne puis, moi, constater que ce que je vois... Le défunt a une large cicatrice au bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de ce bras, était-il même incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis déterminer d'une façon absolue...
Plus décisif, jusqu'à un certain point, fut l'examen de l'épée du général...
Elle était neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les arêtes en étaient si vives, que le moindre choc les eût ébréchées. Or, il ne s'y voyait aucune brèche. Donc elle n'avait reçu aucun de ces chocs qui résultent d'un engagement.
—Il est clair, prononça le commissaire, que cette épée n'a pas servi à un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses armes... je sais plusieurs exemples...
D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrêta court ses citations.
—Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son épée était-elle hors du fourreau?...
Mais le commissaire de police n'était pas d'un naturel à souffrir qu'on discutât ses appréciations.
[Illustration:—Madame, le général a été assassiné!]
—En voici assez, prononça-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que personne ici ait la prétention de régler ma conduite. Ce qui doit être fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a été commis il sera certainement puni...
Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'épée du général, et il l'y scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brûlaient au chevet du mort, à cette fin, déclara-t-il, qu'elle pût au besoin servir de pièce de conviction.
Le docteur, de son côté, avait achevé sa lugubre tâche, et rabattu le drap sur le corps du général.
Ils expédièrent alors rapidement les formules obligées de leur procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent du même pas solennel dont ils étaient venus...
Mille détails lamentables réclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troublées par les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La vie réelle présente mille déboires.
Seule, sans parents, sans amis pour lui épargner ce surcroît de douleur, la malheureuse veuve avait à se préoccuper des déclarations à la mairie, des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part...
Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de son père avait été si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie à une horrible crise nerveuse.
Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge n'eut pas le loisir de s'inquiéter de l'inconcevable retard de M. Ducoudray, lequel, parti à dix heures du matin, n'était pas encore de retour à quatre heures du soir.
Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin.
Et en quel état!... Blême, défait, tout en sueur, mouillé et crotté jusqu'à l'échine.
—Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arrivé?...
Bonnement le digne rentier crut que c'était de lui qu'elle s'inquiétait, et s'inclinant avec un sourire pâle:
—Il est arrivé, fit-il, que je n'ai pas trouvé de voiture, que j'ai attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai été forcé de revenir à pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien, madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien, commencer par le commencement...
Il s'était posé sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps. Il s'essuya le front, et après avoir repris haleine:
—Donc, commença-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en sortant d'ici. Il était absent, et son domestique m'a dit qu'il ne rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures devant moi, j'en profitai pour déjeuner. Revenu chez le docteur à l'heure indiquée, je le trouvai, cette fois...
«Ce docteur Buiron m'a paru un honnête homme. Dès qu'il a su que j'étais envoyé par la famille Delorge: «Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais qu'on me demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je me défie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je les avais encore très présents...»
«C'était vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il a fait plus; il me l'a confiée, et je vais, madame, vous la lire.
Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche et lut:
«RELATION DE CE QUI M'EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE
AU 1er DÉCEMBRE 1851:
«Il pouvait être deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna violemment à ma porte. L'instant d'après, mon domestique introduisit dans ma chambre à coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut fort troublé, et qui me dit: «Docteur, un grand malheur vient d'arriver... un de nos généraux vient d'être blessé mortellement... Au nom du ciel, venez vite!...» M'étant habillé en toute hâte, je suivis cet officier.
«C'est à l'Élysée, au palais du prince président, qu'il me conduisit. Mais nous n'entrâmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une espèce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au rez-de-chaussée, dans une vaste pièce qui me parut un ancien corps de garde. Un quinquet, emprunté à l'écurie voisine, l'éclairait...
«Trois hommes y étaient debout, causant avec une certaine animation, et qui me parurent appartenir aux classes élevées de la société. Ils étaient en habit noir.
«Ils eurent à mon arrivée une exclamation de satisfaction, et me montrèrent, dans un des angles de la pièce, étendu sur un grand manteau, un homme revêtu de l'uniforme de général, et qu'ils me dirent être le général Delorge.
«Du premier coup d'œil, je vis qu'il était mort depuis une couple d'heures. Cependant je défis son habit, et je constatai qu'il avait reçu un coup d'épée au côté droit, lequel avait dû déterminer une mort immédiate.
«Aussitôt, je demandai ce qui était arrivé.
«On me répondit que le général Delorge et un de ses collègues, à la suite d'une violente altercation, étaient descendus dans le jardin et s'y étaient battus à la lueur d'un quinquet que leur tenait un garçon d'écurie.
«Aucune réponse ne fut faite à diverses questions que je posai, mais on me pria d'accompagner celui de ces messieurs qui allait reporter le corps du général à son domicile, et je ne crus pas pouvoir refuser.
«On envoya donc chercher un fiacre où le corps fut porté et où je pris place avec un de mes inconnus...
«Durant le trajet, qui fut long, c'est en vain que j'essayai d'arracher un renseignement à mon compagnon. Et lorsque nous sortîmes de la maison après avoir rempli notre mission: «Prenez le fiacre pour rentrer, me dit-il, moi je reste par ici, où j'ai affaire.» Et il me remit deux billets de cent francs...
«Et moi, aussitôt rentré, j'ai écrit cette relation, que je jure sur l'honneur absolument exacte.»
Plus blanche qu'un linge, et les yeux pleins d'éclairs, Mme Delorge se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, et le buste tendu en avant, en proie à d'indicibles angoisses, elle écoutait...
Il n'était pas un mot de cette relation, saisissante en son incorrecte brièveté, qui ne lui parût la confirmation de ses soupçons.
Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas eu de crime? Pourquoi ce corps caché dans une salle basse, la conférence de ces hommes en habit noir, cette recherche tardive d'un médecin, ces allées et ces venues, par des portes dérobées, ce refus obstiné de répondre à toutes les questions?...
Ainsi pensait la pauvre femme, lorsque M. Ducoudray cessa de lire.
—Malheureusement, murmura-t-elle, il faudrait plus que des présomptions si concluantes qu'elles puissent être, il faudrait de ces preuves décisives qui démontrent le crime et écrasent le coupable... Pourquoi ne se pas enquérir d'un autre côté?...
C'était pour le digne rentier l'instant de triompher.
—Je me suis enquis, dit-il, et pour votre service, madame, et en mémoire de mon ami le général, je suis capable de bien autre chose.
Il huma une large prise de tabac,—car il prisait dans les grandes occasions,—et d'un ton important:
—En deux mots, voici les faits: Certain d'avoir tiré du docteur tout ce qu'il savait, je sortis de chez lui. J'étais satisfait... sans l'être, sentant l'insuffisance de mes renseignements. Alors, réfléchissant: «Pourquoi, me dis-je, ne remonterais-je pas à la source des informations? Pourquoi n'irais-je pas à l'Élysée?...»
Mme Delorge tressaillit.
—Ah! monsieur, commença-t-elle, comment reconnaître jamais...
Il l'interrompit d'un geste bienveillant, et plus vite:
—Quand une idée me vient, continua-t-il, et que je la juge bonne, je n'hésite pas. Je me trouvais rue des Saussayes: en trois minutes j'arrivais au palais de la présidence. J'avais décidé que je m'adresserais à l'officier commandant le poste. C'était un grand bel homme à moustaches noires, qui tout d'abord me toisa d'un air peu amical, et qui me parut ne rien comprendre à mes questions. Il n'y comprenait rien, en effet, n'ayant point passé la nuit à l'Élysée. Il avait pris la garde à midi, et l'officier qu'il relevait ne lui avait parlé de rien. Et comme néanmoins j'insistais, courtoisement, mais péremptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir du poste...
«Ce début n'était pas encourageant. Mais je suis têtu.
«M'était-il possible d'entrer dans le palais? J'en voulus faire l'épreuve, et bravement je franchis la grande porte, en criant: «Fournisseur!» Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le suisse veillait. Il courut après moi, et m'empoignant par le bras, il me mit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas la cour d'honneur, et que j'eusse à m'adresser à l'hôtel voisin...
M. Ducoudray eût pu être plus bref, peut-être. Mais il disait ses efforts; l'interrompre eût été de l'ingratitude.
—Battu encore de ce côté, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me plantai sur le trottoir, résolu à accoster tous les officiers qui sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse étaient plus polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux à qui je m'adressais me toisaient du haut de leurs épaulettes, et me répondaient brutalement: «Qu'est-ce que vous me chantez là!... Que me parlez-vous de duel!... Est-ce que je sais, moi!...»
Ceci, pour Mme Delorge, était une preuve que le fatal événement n'avait pas été ébruité.
Elle savait son mari trop aimé dans l'armée pour que la nouvelle de sa mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produisît pas une grande émotion.
—Toujours éconduit, disait M. Ducoudray, je commençais à me décourager, quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'années, en bourgeois, mais qu'à ses grandes moustaches, sa tournure et ses décorations, je jugeai être un militaire. J'allai droit à lui, et brutalement, sans le saluer, ni rien: «Monsieur, lui dis-je, je suis le plus proche parent du général Delorge!...» Au saut qu'il fit en arrière, je vis qu'il n'était pas si mal informé que les autres, celui-là, et du même ton brusque:
«—Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapporté mort ce matin au petit jour, tué en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son adversaire ni les noms de ses témoins... et nous voulons les savoir!
Je parlais très haut, je gesticulais, les passants s'arrêtaient, mon homme se troubla.
«—Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous côtés d'un air d'inquiétude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais je ne vois nul inconvénient à vous dire ce que j'en sais... Hier soir, Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous ne l'ignorez pas, les honneurs de la résidence présidentielle, recevait quelques personnes... J'étais au nombre des invités. Vers minuit, je causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les éclats de voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colère, descendirent, et l'un d'eux disait: «Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous avons nos épées, un des hommes de l'écurie nous éclairera...» Ils sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge avait été tué...
Roide, et tout d'une pièce, Mme Delorge se dressa.
—Mais l'autre, s'écria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?...
—Hélas! répondit M. Ducoudray, c'est ce que n'a pas voulu ou pu me dire cet homme que j'interrogeais... Et cependant je menaçais, et cependant je disais que ce vainqueur d'un duel sans témoins est un assassin... A cela, il a répondu que le duel avait eu un témoin.
—Lequel?
—L'homme des écuries qui a tenu la lanterne... C'est cet homme qu'il faut retrouver... Il sait la vérité, lui...
Écrasée sous le sentiment de son impuissance, Mme Delorge se taisait. Veuve, sans amis, sans appui, abandonnée par le commissaire de police qui traitait ses soupçons de chimères, que pouvait-elle?
—A votre place, madame, reprit M. Ducoudray, je m'adresserais à quelqu'un des amis du général... Il devait en avoir dans de hautes situations... et si je les connaissais...
—Attendez!... fit Mme Delorge.
Et s'étant élancée dehors, elle ne tarda pas à reparaître avec le petit agenda où le général inscrivait l'adresse des personnes de ses relations...
—Écoutez, dit-elle...
Et elle lut: le comte de Commarin, rue de l'Université; le duc de Champdoce, rue de Varennes; le général Changarnier, rue du Faubourg-Saint-Honoré; le général Lamoricière, rue Las-Cases; le général Bedeau, rue de l'Université...
—C'est assez, dit M. Ducoudray. Qu'un seul des généraux que vous venez de nommer consente à prendre en main votre cause, et si un crime a été commis, comme je le crois, le général Delorge sera vengé!...
Elle réfléchit, puis d'une voix ferme:
—Le devoir parle, dit-elle. J'agirai dès demain...
VI
C'était le deux décembre 1851, un mardi.
Après une nuit d'agonie, passée à prier près du cadavre de l'homme qu'elle avait tant et uniquement aimé, Mme Delorge, sur les huit heures du matin, envoya Krauss lui chercher un fiacre et partit...
Souvent son mari lui avait parlé du général Bedeau, comme du plus brave et du plus loyal soldat de l'armée; elle avait eu occasion de le voir, et même de le recevoir à sa table en Afrique...
C'est donc chez le général Bedeau, rue de l'Université, qu'elle se fit conduire tout d'abord...
Et pendant que sa voiture roulait lentement le long de la route de Versailles et du quai de Passy, elle s'inquiétait de la façon dont elle se présenterait au général et de ce qu'elle lui dirait pour l'intéresser plus vivement à sa cause...
Un choc assez violent interrompit ses réflexions... Le fiacre venait de s'arrêter court, à la hauteur du pont d'Iéna.
Surprise de ce brusque arrêt, et aussi d'un grand bruit qu'elle entendait, elle se pencha à la portière, pour en reconnaître la cause...
C'était de l'artillerie qui défilait au grand trot.
Il y avait bien trois ou quatre batteries, qui venaient de l'École militaire, qui traversaient le pont et qui, tournant à droite, remontaient le quai de Billy.
De sa place, Mme Delorge distinguait très bien les canons et les lourds caissons, et les soldats drapés dans leurs longs manteaux bleus. Des officiers, le sabre à la hanche, galopaient tout le long de la colonne, criant leurs commandements d'une voix qui dominait le fracas des roues...
Cependant le torrent s'étant écoulé, le fiacre se remit en route, mais non pour longtemps; car, vers le milieu du quai de la Conférence, il s'arrêta de nouveau, et Mme Delorge entendit son cocher échanger des injures avec quelqu'un qu'elle ne pouvait voir.
Abaissant donc la glace de devant:
—Qu'y a-t-il? demanda-t-elle au cocher.
—Il y a, répondit cet homme, que les voitures ne passent pas. Regardez plutôt à votre gauche.
Elle regarda, et tout le long du Cours-la-Reine jusqu'à la place de la Concorde, et de tous les côtés dans les Champs-Elysées, elle vit, rangés en ligne, des régiments de grosse cavalerie, carabiniers, cuirassiers et dragons.
—Tant et si bien, gronda le cocher, qu'il nous faut retourner sur nos pas pour aller passer la Seine au pont d'Iéna. Comme c'est régalant!...
Et faisant volter son cheval à grands coups de fouet, il le lança au galop en jurant:
—Que le diable emporte les revues!...
Mme Delorge, elle aussi, croyait à une revue, et si elle s'en inquiétait, c'est qu'elle y découvrait une raison de ne pas trouver le général Bedeau chez lui.
Et, en effet, toute la garnison de Paris était en mouvement.
Tout le long des quais de la rive gauche, des troupes étaient échelonnées, et trois régiments de ligne au moins étaient massés sur l'esplanade des Invalides et autour du palais du Corps législatif.
De là pour la voiture de telles difficultés d'avancer, que Mme Delorge la fit arrêter, et descendit, résolue à gagner à pied la rue de l'Université...
Mais à mesure qu'elle avançait, elle s'étonnait de ce grand déploiement de forces. Le quartier ne lui paraissait pas avoir sa physionomie accoutumée. Elle trouvait aux passants une figure et des allures étranges. De distance en distance, des pelotons de sergents de ville veillaient. Enfin, au coin de toutes les rues, des groupes se formaient devant des affiches imprimées sur papier blanc...
Si étrangère quelle fût toujours restée aux intérêts et aux passions politiques de cette époque troublée, Mme Delorge ne pouvait plus ne pas comprendre qu'il se passait ou qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire.
Mais que lui importait! La douleur vraie est égoïste. Et il était impossible qu'elle discernât une relation quelconque entre cette agitation qu'elle remarquait et la mort de son mari.
Tout entière à la préoccupation de la démarche qu'elle tentait, elle avançait sans détourner la tête, de ce pas roide et hâtif qui décèle un intérêt de vie ou de mort.
—Que vais-je dire? pensait-elle. Par où commencerai-je?...
Cependant, au coin de la rue de Bellechasse et de la rue de l'Université, force lui fut de s'arrêter.
Le carrefour était absolument obstrué par une foule compacte, au milieu de laquelle un homme d'un certain âge parlait avec la plus extrême véhémence.
Instinctivement elle approcha, écoutant. Des gens, la face empourprée de fureur, s'exclamaient:
—C'est un crime inouï!
—C'est monstrueux!
—Arrêter un tel citoyen!...
Ces derniers mots frappèrent la malheureuse femme, et se penchant vers un vieillard debout près d'elle, qui ne semblait pas le moins irrité:
—Qui donc a-t-on arrêté? interrogea-t-elle.
—Bedeau, madame, le général Bedeau! répondit le bonhomme d'un accent terrible.
Elle faillit tomber à la renverse. Puis l'idée absurde lui venant que peut-être ce vieux se moquait:
—Ce n'est pas possible! fit-elle.
—Et cependant, répliqua-t-il, c'est vrai. Bedeau a été saisi ce matin comme un vil malfaiteur, dans son lit, par six agents de police sous les ordres d'un commissaire, et traîné de force, ou plutôt porté jusqu'à un fiacre qui stationnait devant la porte. Il se débattait furieusement, et criait à pleine voix: «A la trahison! Je suis le général Bedeau!... A l'aide, citoyens! On arrête le vice-président de l'Assemblée nationale!...»
—Oui, c'est exact, approuva un voisin, j'y étais... Et j'ai entendu le commissaire de police crier au cocher: «A Mazas!...»
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.
Un peloton de sergents de ville venait de déboucher de la rue du Bac, et arrivait au pas de course, l'épée à la main.
En un clin d'œil, l'attroupement s'éparpilla dans toutes les directions, et c'est à grand'peine que Mme Delorge réussit à se réfugier sous une porte cochère.
Mais la malheureuse femme s'était armée de trop d'énergie pour qu'une première déception, si terrible qu'elle fût, la décourageât.
Le général Bedeau lui manquait, soit! Le général Lamoricière lui restait, et demeurait à deux pas.
Elle se remit donc en route, remonta la rue de Bellechasse jusqu'à la rue Saint-Dominique, et bientôt arriva rue de Las-Cases.
Là tout était calme, silencieux, désert... Personne, sinon un factionnaire, l'arme au bras, à chaque extrémité.
La porte du numéro 11 était entre-bâillée; Mme Delorge la poussa et entra...
Sous la voûte, au pied de l'escalier, une vieille femme, la portière évidemment, causait avec deux locataires de la maison, deux hommes jeunes encore.
Mme Delorge s'avança, et d'une voix troublée:
—Le général Lamoricière? demanda-t-elle.
Les autres, à ce nom, reculèrent, l'examinant d'un air de défiance, et enfin la portière répondit:
[Illustration:—Je pense que nul ici n'a la prétention de me dire ce que j'ai à faire.]
Cette fois, Mme Delorge dut s'appuyer au mur, pour ne pas tomber...
—Quoi! lui aussi? balbutia-t-elle...
—Oui, lui... ce matin, au petit jour. Ils étaient toute une bande pour le prendre, et, comme il appelait à l'aide, ils l'ont menacé de lui mettre un bâillon...
Les yeux de la portière flamboyaient, et s'exaltant au son de ses paroles:
—Quand ils se sont présentés, continua-t-elle, ils ont commandé à mon mari de les conduire à l'appartement du général... Plus souvent!... Il a vu le coup tout de suite, et de toutes ses forces il s'est mis à crier: «Au voleur!» Et savez-vous ce qui est arrivé?...
Elle ouvrit brusquement la porte de sa loge, et montrant dans le lit un pauvre diable qui geignait à fendre l'âme:
—Voilà, poursuivit-elle, l'état où les brigands l'ont mis. Ils étaient plus de dix après lui, qui voulaient le tuer, et ils lui ont traversé la cuisse d'un coup d'épée. Mais, minute! Cela ne se passera pas ainsi, et nous verrons s'il n'y a plus de justice en France...
Voyant l'affreuse émotion de Mme Delorge, les deux locataires pensèrent qu'elle devait être parente de l'illustre homme de guerre, et s'approchant d'elle:
—Mais rassurez-vous, madame, lui dirent-ils, le général ne court aucun danger; personne n'oserait toucher un cheveu de sa tête. Il n'est d'ailleurs pas le seul arrêté: Cavaignac, Changarnier, Charras, M. Thiers doivent être à Mazas, à cette heure...
Sans plus les écouter, Mme Delorge s'élança dehors.
Ce qui arrivait, c'était l'écrasement de toutes ses espérances. A qui s'adresserait-elle, qui l'aiderait à se faire rendre justice, si les meilleurs et les plus dignes étaient ainsi jetés en prison!...
Cependant elle atteignait le palais du Corps législatif. Tout autour de la place, des troupes étaient rangées, l'arme au pied. Sous le portique, elle apercevait comme une mêlée confuse de soldats et de bourgeois.
Près d'elle, une voix dit:
—Quoi! les représentants aussi!...
—Les représentants surtout! répondit une autre voix.
Ainsi, c'étaient les représentants du peuple que les soldats chassaient du palais! Quelques-uns se débattaient, refusaient d'avancer, et on les poussait, la crosse dans les reins.
Deux ou trois essayèrent de haranguer les troupes. Ils furent aussitôt enveloppés et entraînés par la rue de Bourgogne.
Perdue dans cette mêlée, Mme Delorge cherchait à se dégager et à gagner les quais, lorsqu'un homme vint à elle, qu'elle reconnut pour un représentant du peuple qu'elle avait vu plusieurs fois avec son mari.
Il était fort rouge, agité d'un tremblement nerveux, et c'est d'un accent rauque qu'il lui demanda, sans même la saluer:
—C'est bien à madame la générale Delorge que j'ai l'honneur de parler?
—Oui, monsieur...
—Eh bien! madame, vous voyez ce qui se passe... Le président de la République égorge cette République qu'il avait juré de protéger et de défendre... Il dissout l'Assemblée à coups de baïonnettes... Et penser qu'il a trouvé des généraux pour être complices d'un tel forfait... Mais le général Delorge, l'honneur et la loyauté mêmes, n'en est pas, lui, n'est-ce pas, madame? Sait-il ce qui arrive?... De grâce, courez le prévenir, qu'il vienne, qu'il vienne bien vite...
—Le général Delorge est mort, monsieur!...
—Mort! balbutia comme un écho le représentant atterré...
Et transporté de rage:
—Mais nous le vengerons! madame, continua-t-il. Pauvre Delorge!... C'est qu'il n'était pas de ceux qu'on achète, lui!... Mais justice sera faite... Ce coup d'État n'est qu'une tentative insensée qui ne doit pas, qui ne peut pas réussir!...
Mme Delorge rencontrait-elle donc un de ces hommes courageux et inflexibles que le crime révolte et qui se dévouent jusqu'à l'oubli d'eux-mêmes à la juste cause du faible et de l'opprimé?...
Elle l'espéra... Mais lui, sans attendre seulement sa réponse, la quitta, et bientôt elle l'aperçut au milieu d'un groupe d'habits noirs, gesticulant avec une véhémence croissante...
Pourtant elle essaya de le rejoindre. Un remous de la foule la repoussa bien loin. A ses côtés, des jeunes gens criaient:
—La Constitution est violée!... Louis Bonaparte s'est mis hors la loi!...
Et encore:
—Courons, c'est à la mairie du dixième que les représentants vont se réunir...
Éclairée par les événements et aussi par les paroles du représentant, Mme Delorge commençait à entrevoir, croyait-elle, les raisons qui avaient armé les meurtriers de son mari.
A ce complot, préparé de longue main et dans l'ombre, et qui éclatait en ce moment au grand jour, il avait fallu bien des complices. Un mot prononcé la veille eût tout fait échouer. Ce mot, le général avait dû le savoir, soit qu'il l'eût deviné ou surpris, soit qu'un complice le lui eût étourdiment confié.
Donc, Mme Delorge voyait sa destinée liée à celle du coup d'État.
Qu'il échouât!... Ah! les vengeurs lui arriveraient en foule.
Qu'il réussît, au contraire! Jamais sans doute justice ne serait faite...
Mais un soudain souvenir l'arracha brusquement à ses sombres méditations.
L'enterrement du général devait avoir lieu à trois heures, il était près de midi... et elle se trouvait à une lieue de sa maison.
A cette pensée, la fatigue qui l'accablait disparut, et c'est avec une hâte convulsive qu'elle regagna l'endroit où elle avait laissé son fiacre. Mais il n'y était plus. Les troupes qui s'étaient massées sur l'esplanade des Invalides avaient forcé le cocher de s'éloigner, et ce n'est qu'après de longues recherches qu'elle le retrouva sur le quai d'Orsay.
—Rue Sainte-Claire, à Passy, commanda-t-elle en s'élançant dans la voiture, et vite, surtout, bien vite...
C'était facile à commander, impossible à exécuter au milieu de l'incessant mouvement des troupes de toutes armes qui s'alignaient le long des quais, qui gardaient les ponts ou se formaient en carré sur la place de la Concorde.
Le cocher lança bien son cheval, mais à peine engagé dans la grande allée des Champs-Élysées, il fut contraint de l'arrêter.
Le président de la République, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, s'avançait à cheval, entouré d'un nombreux état-major doré sur toutes les coutures.
Instinctivement, Mme Delorge avança la tête à la portière, et au premier rang, à cheval, plus hautain que jamais, elle reconnut le comte de Combelaine...
Alors, une soudaine et foudroyante inspiration l'éclaira... Une colère terrible charria tout son sang à son cerveau... Et roidissant le bras dans la direction de cet homme:
—C'est lui!... s'écria-t-elle, c'est lui!...
Mais ce cri désespéré devait se perdre comme en un désert dans l'émotion d'un tel moment. Personne ne se trouva pour le relever.
Personne... hormis l'homme qu'il accusait.
M. de Combelaine se pencha sur son cheval, ses yeux rencontrèrent ceux de Mme Delorge, et elle crut surprendre sur ses lèvres le sourire ironique et triomphant du coupable sûr de l'impunité.
Et pourquoi non!
Si là-bas, sur la place du palais Bourbon, l'issue du coup d'État semblait encore douteuse, ici, près de l'Élysée, tout présageait une victoire.
Le prince, entouré de son escorte piaffante et dorée, souriait, et bien au-dessus du roulement des tambours et des fanfares des clairons, s'élevaient les acclamations des soldats. Déjà, aux cris de: «Vive le président!» se mêlaient des cris bien autrement significatifs de: «Vive l'empereur!...»
Autour d'elle, dans la foule qui se pressait sur le trottoir, Mme Delorge ne découvrait que des visages consternés ou stupéfaits. Les imprécations étaient rares. A peine quelques sceptiques osaient-ils rappeler à demi-voix les entreprises avortées de Boulogne et de Strasbourg.
—C'est fini! murmura la malheureuse femme, c'est fini!...
Déjà le triomphant cortège était passé. Le cocher reprit sa course, et vingt minutes plus tard il s'arrêtait devant la villa de la rue Sainte-Claire.
Debout près de la grille, Krauss attendait.
Apercevant sa maîtresse:
—Ah! madame, s'écria le digne serviteur, que vous est-il arrivé!... Nous étions tous, ici, dans une inquiétude mortelle. M. Ducoudray voulait partir à votre recherche; nous ne savions que faire...
C'est qu'il était deux heures. C'est que les employés des pompes funèbres étaient arrivés. Déjà la porte était tendue de draperies noires...
—Où est... mon mari? demanda la pauvre femme...
Krauss suffoquait... Pour la dixième fois depuis la veille, il frémit de cette crainte que la raison de sa maîtresse ne résistât pas à tant d'effroyables assauts.
—Hélas! balbutia-t-il, on a apporté la bière, et... moi-même, j'ai enseveli mon général. Si madame voulait me croire...
—C'est bien!... interrompit-elle.
Et toujours de ce même pas d'automate qui épouvantait tant l'honnête Krauss, l'œil fixe et sec, elle gravit l'escalier...
Le cercueil du général était au milieu de la chambre, posé sur deux tréteaux et recouvert d'une draperie noire avec une grande croix blanche. Auprès, étaient les deux prêtres qui avaient veillé le corps, et M. Ducoudray.
—Que tout le monde se retire, commanda Mme Delorge d'un accent qui ne souffrait pas de réplique, et qu'on m'amène mon fils...
On obéit, et elle demeura seule, debout, devant ce cercueil où en même temps que la dépouille mortelle de son mari on avait scellé sa vie à elle, son bonheur et toutes ses espérances...
Elle se maudissait de ne s'être pas trouvée là pour ensevelir de ses mains l'homme qu'elle avait tant aimé, et elle frissonnait d'un désir immense, impérieux, irrésistible, de le voir une fois encore, la dernière.
Certainement elle allait donner l'ordre de déclouer la bière, quand elle se sentit tirer par sa robe.
C'était son fils, c'était Raymond, qui venait d'entrer, et qui blême, le visage décomposé, la poitrine gonflée de sanglots, lui disait:
—Mère, c'est moi. Tu m'as appelé, que me veux-tu? Je t'en prie, parle-moi!...
Elle lui prit la main, et l'attirant près du cercueil:
—Si je t'ai fait venir, ô mon fils, prononça-t-elle, c'est qu'il ne faut pas que jamais le souvenir de ce moment affreux s'efface de ta mémoire... Tu n'étais qu'un enfant hier, le coup terrible qui nous frappe doit faire de toi un homme... Tu as désormais à remplir un devoir sacré...
Le malheureux la regardait d'un air de stupeur profonde.
—On t'a dit, poursuivit-elle, je t'ai dit moi-même que ton père a été tué en duel... C'est faux, tout me le prouve. Ton père, le vaillant et loyal soldat, a été assassiné! et je connais le meurtrier... Oui, je suis prête à jurer, sur mon salut éternel, que je le connais...
Elle respira avec effort, et reprit, en laissant tomber lourdement chacune de ses paroles:
—Les circonstances sont telles, mon fils, que tout sera mis en œuvre, sans doute, pour étouffer la vérité. Il se peut que la justice humaine nous trahisse. Il se peut que le coupable paraisse tout à coup hors de notre portée. N'importe! ton père, Raymond, doit être vengé. C'est à cette œuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-être y succomberai-je. Alors tu seras là... Jure-moi, mon fils, que ton père sera vengé, que tu consacreras à cette cause sainte tout ce que tu auras de force, d'intelligence et d'énergie... Jure que tu renonces à t'appartenir tant que le lâche assassin n'aura pas été puni!...