«Les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation des groupes, seront, sans sommations, dispersés par la force.
«Que les citoyens paisibles restent à leur logis.
«Il y aurait péril sérieux à contrevenir aux dispositions arrêtées.
«Paris, 4 décembre 1851.
«Le préfet de police,
«DE MAUPAS.»
—Diable!... murmura M. Ducoudray sinistrement impressionné, diable!...
Positivement, l'idée lui venait de suivre les conseils de cet excellent préfet, et de regagner son logis, en citoyen paisible qu'il était. Les ricanements qu'il entendait autour de lui le firent changer d'avis.
—Évidemment, disait un jeune homme, c'est un expédient de conspirateurs aux abois. On dit ces choses-là, mais on ne les fait pas...
«Il a raison,» pensa M. Ducoudray.
Et il se remit en route, hâtant le pas, cependant, autant que le lui permettait la cohue, lorsque sur le boulevard, au coin de la rue des Capucines, il fut arrêté net par un rassemblement.
Un grand vieillard, qu'on disait être un des représentants du peuple restés libres, expliquait, avec la dernière précision, la situation de la résistance.
Celui-là devait être bien informé. M. Ducoudray se hissa sur la pointe des pieds, allongeant le cou et tendant les oreilles.
—Toutes les troupes ayant été retirées, disait le vieillard, rien ne s'est opposé à la construction des barricades, et nous en avons maintenant un grand nombre. La rue du Petit-Carreau en est toute coupée. Il y en a rue des Jeûneurs et rue Tiquetonne, et dans presque toutes les petites rues qui débouchent de ce côté sur la rue Montmartre. Partout, rue du Temple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis, à la pointe Saint-Eustache et autour de l'Hôtel de Ville, des retranchements ont été improvisés...
Mais il s'arrêta court, et soudainement il disparut dans un remous de la foule, et de grandes huées s'élevèrent.
—Ah çà! qu'arrive-t-il?... interrogea M. Ducoudray.
Un grand garçon, dont les yeux étincelaient, se chargea de l'édifier.
—Vous êtes encore naïf, vous, le vieux, lui-dit-il. Ne comprenez-vous donc pas que si l'attitude de Paris se prolonge quarante-huit heures encore, le coup d'État avorte piteusement au milieu des huées? Le bruit des sifflets lui est plus malsain que celui des coups de fusil. Seulement, comme pour combattre il faut des adversaires, il en cherche, il en réclame à tous les faubourgs... On me dirait qu'il en paye que je n'en serais pas surpris... J'étais aux barricades, ce matin, et j'ai vu remuer les pavés par des particuliers qui avaient de drôles de figures...
—Parbleu! dit un autre, derrière toutes ces barricades élevées comme par enchantement, il n'y a pas mille combattants sérieux.
—Et il y a plus de soixante mille soldats sur pied.
—Et bien disposés, car leur ordinaire a été soigné, je vous le garantis, et le vin ne leur a pas été épargné.
—Donc, pas d'imprudence!... Ne donner aucun prétexte à un coup de force, voilà le mot d'ordre...
Ce semblait être celui des innombrables curieux qui encombraient le boulevard et qui, de la Madeleine à la Bastille, se pressaient sur les trottoirs comme un jour de mardi gras, lorsqu'on attend le passage de cette fantastique voiture de masques qui ne passe jamais.
Si la colère faisait place au mépris, c'était lorsqu'on voyait approcher quelque peloton de fantassins ou passer un officier d'ordonnance.
Alors on criait:
—A bas les traîtres!... A bas les prétoriens!... Pas de dictateur!...
L'excellent M. Ducoudray jubilait.
—Eh! eh!... disait-il à ses voisins, ces messieurs du coup d'État doivent être dans leurs petits souliers.
Tout à fait rassuré désormais, le digne rentier arrivait à la rue de Richelieu, quand soudainement il vit se former un gros rassemblement d'où s'élevaient des clameurs menaçantes.
Il approcha.
Un officier d'ordonnance de la garde nationale, qui arrivait au galop du bas de la rue de Richelieu, avait voulu tourner bride en face du café Cardinal, et s'y était si mal pris qu'il était tombé avec son cheval.
La foule l'avait entouré, et menaçait presque de lui faire un mauvais parti, lorsque plusieurs jeunes gens accoururent, qui le dégagèrent et le firent entrer dans la cour de la maison Frascati.
—Cela se gâterait-il donc? pensa M. Ducoudray. Ce serait vraiment dommage.
Heureusement il n'était plus qu'à deux pas de la maison où il comptait trouver une fenêtre.
Il traversa lestement la chaussée, et l'instant d'après il sonnait à la porte de son ami.
C'était un ancien marchand de draps, rentier comme lui, et qui l'accueillit d'autant mieux qu'il était fort inquiet de la tournure des événements.
L'optimisme de M. Ducoudray lui parut on ne peut plus déplacé.
—Je crois, comme vous, lui disait-il, que les gens du coup d'État reculeraient s'ils le pouvaient... Mais ils ne le peuvent pas. Leurs vaisseaux sont brûlés. C'est un coup de Bourse encore plus qu'un coup d'État qu'ils tentent. Depuis le président jusqu'à M. de Combelaine et au vicomte de Maumussy, tous sont plus ou moins ruinés et endettés... Que voulez-vous qu'ils deviennent s'ils reculent?...
Une détonation, si violente que les vitres en vibrèrent, l'interrompit.
M. Ducoudray devint tout pâle.
—Mon Dieu! balbutia-t-il, on dirait presque un coup de canon...
—C'est bien un coup de canon, déclara l'ancien marchand de draps, et je l'attendais, par la raison que tout près d'ici, sur le boulevard, presque en face du Gymnase, on a construit une barricade très forte.
Mais une seconde détonation retentissait. Ils se précipitèrent à la fenêtre...
Chose étrange!... la foule ne semblait pas plus émue de ces coups de canon qu'elle ne l'eût été de l'artillerie des petites guerres du cirque Franconi. Pas un curieux ne paraissait songer à quitter la place... Les femmes et les enfants circulaient comme en un jour de grande revue.
[Illustration: Un peloton de sergents de ville arrivait l'épée nue et le casse-tête à la main.]
Et cependant, sur la chaussée, commençaient à passer des civières portées par des infirmiers, précédées de soldats tenant à la main un bâton surmonté de cet écriteau: Service des hôpitaux militaires.
Il était alors deux heures, et on entendait, dans la direction de la Madeleine, des roulements de tambour.
—La troupe! voilà la troupe! annonçaient des gens sur le boulevard.
Personne ne s'en alarmait. Loin de se disperser, les promeneurs se tassaient sur le bord du trottoir, faisant la haie, comme d'habitude sur le passage des promenades militaires...
Cette sécurité dura peu.
Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distinguèrent une sorte de mêlée à la hauteur de la rue Drouot.
C'est que la troupe balayait la chaussée, et les curieux qu'elle refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se précipitaient dans les rares cafés qui n'avaient pas encore fermé leur devanture.
Puis l'émotion se calma, et les troupes continuèrent à défiler, dépassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnière.
Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne, infanterie et cavalerie, et entre chaque régiment roulait, avec un bruit sinistre, une batterie d'artillerie.
M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort animés. Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare.
Pendant ce temps, les détonations continuaient dans la direction du Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fumée de la batterie d'artillerie établie sur la hauteur du boulevard Poissonnière.
Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce même côté et vers la tête de la colonne, une vive fusillade éclata.
Des milliers de cris y répondirent... Les curieux, éperdus, levaient les bras au ciel, se jetaient à plat ventre et fuyaient affolés dans toutes les directions...
Ce ne fut qu'un éclair...
Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long du boulevard dans la direction de la Chaussée-d'Antin, furieuse, enragée, brisant tout, renversant tout...
—C'est à poudre que l'on tire! bégayait M. Ducoudray terrifié... Ce ne peut être qu'à poudre. On ne tirerait pas à balle, à bout portant, sur une foule désarmée, sur des femmes, sur des enfants...
Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur, à deux pouces de sa tête, lui coupa la parole...
Plus morts que vifs, son ami et lui se jetèrent à plat ventre sur le parquet.
Il était temps... Une grêle de balles s'abattait contre la fenêtre, défonçant les jalousies, faisant voler les vitres en éclats, et brisant dans l'appartement une glace et une pendule...
Et au-dessus des détonations de l'artillerie et du crépitement de la fusillade, les voix furieuses des soldats s'élevaient, criant:
—Fermez les fenêtres!... fermez partout!...
Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna un effroyable ouragan de fer, et de feu...
Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coupé de moments en moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles.
Puis plus rien.
Glacés d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à ramper jusqu'à la fenêtre et à regarder.
Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuyés sur leurs fusils fumants, quelques-uns hébétés de stupeur, d'autres interrogeant toutes les fenêtres d'un regard inquiet et furieux.
Beaucoup d'officiers paraissaient désespérés.
Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs femmes, deux ou trois enfants.
Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de blanchâtre... C'était le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu l'idée bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup d'État. Il avait encore au dos sa fontaine percée de plus de vingt balles.
Çà et là, de larges plaques de sang se voyaient...
Timidement, et avec bien des précautions, quelques boutiques s'entre-bâillaient. Des gens en sortaient, pâles, effarés, qui bondissaient jusqu'à un blessé, le prenaient entre leurs bras, et bien vite rentraient.
Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas à les voir reparaître successivement aux croisées de tous les étages.
—Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray à l'oreille de son ami, ils vont venir ici...
L'instant d'après, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse la porte d'entrée, puis des cris impérieux:
—Ouvrez, ou nous enfonçons!...
Ils coururent ouvrir, et des soldats se ruèrent dans l'appartement, furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires, lançant des coups de baïonnette sous les lits.
Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et même les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre.
—Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous supposer...
Mais le soldat semblait exaspéré.
—On a tiré sur nous des fenêtres, interrompit-il brutalement, et il faut que ceux qui ont tiré se retrouvent...
M. Ducoudray ouvrait la bouche pour répliquer, un signe du sous-lieutenant qui présidait à ces perquisitions lui imposa silence.
Cet officier, tout jeune encore, paraissait accablé de douleur.
—C'est une fatalité! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats se répandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!... Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le feu, nous l'avons fait... En vain, hélas!... Nos hommes étaient comme fous, ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes... Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées de Juin, ils se croyaient environnés d'ennemis invisibles... Toutes les maisons leur semblaient pleines d'ennemis prêts à les fusiller... Quelques-uns avaient bu... Dès le premier coup de feu, ils ont été saisis d'une terreur panique...
Il n'acheva pas.
Des cris et des vociférations retentissant à l'étage supérieur, il s'élança dehors...
M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hésitait à communiquer à l'autre ses réflexions, et ils restaient face à face, consternés, silencieux...
Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de cette morne stupeur.
Il était fort pâle et avait un bras en écharpe.
Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il avait été blessé légèrement.
—Et c'est une fière chance que j'ai, disait-il, d'en être quitte à si bon marché. Près de moi sont tombés deux pauvres diables qui ne se relèveront pas.
Et sur ce, il se mit à raconter ce qu'il savait des événements:
Comment, au boulevard Poissonnière, la maison Sallandrouze avait été littéralement bombardée presque à bout portant, comment les soldats s'y étaient élancés ensuite et avaient passé par les armes cinq ou six malheureux qu'ils y avaient trouvés se cachant derrière des amas de tapis.
Comment, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre libraire qui essayait de défendre des curieux réfugiés chez lui, avait été fusillé sur le seuil même de sa maison, sous les yeux de sa femme et de sa fille.
Il disait encore toutes les scènes analogues dont la ligne des boulevards jusqu'à la rue de la Paix avait été le théâtre.
Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouillé de vive force le café de Paris, la Maison d'Or, le café Tortoni et l'hôtel de Castille.
L'établissement de la Petite-Jeannette avait été pareillement fouillé des caves aux combles, et aussi le café du Grand-Balcon, et de même le cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy.
Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes.
Chez Dussautoy, l'intervention seule du général Lafontaine avait sauvé du peloton d'exécution plusieurs ouvriers.
Deux membres distingués du cercle du Commerce, le général Billiard et M. Duvergier, avaient été blessés, le premier légèrement à l'œil droit, le second plus grièvement à la cuisse.
Il ajoutait certains détails caractéristiques.
En face de l'hôtel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se jeter à la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en batterie en leur criant:
—Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!...
Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de nouvelles des autres quartiers de Paris.
Partout la résistance était brisée, écrasée, anéantie... Peu de barricades avaient tenu. Le moment de les défendre venu, ceux qui les avaient élevées avaient disparu comme par enchantement. La troupe n'avait eu qu'à paraître pour vaincre.
Et que pouvaient mille ou douze cents combattants sérieux contre toute une armée!...
Blême et les mains agitées d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait de son mouchoir son front moîte d'une sueur froide.
—Je veux rentrer, il faut que je rentre! répétait-il avec une persistance idiote.
Et en effet, sur les six heures, il se mit en route.
—J'étais tellement bouleversé, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait ses émotions en cette journée néfaste, j'avais tellement peur, que je ne craignais plus rien!
Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient.
Des feux avaient été allumés, dont les flammes mobiles projetaient sur la façade des maisons des ombres fantastiques.
Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire.
Le vin coulait. De ci et de là, on apercevait les flammes bleues du punch.
Partout ailleurs, la vie était morne et lugubre.
Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues désertes:
—Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de la mort du général Delorge et de la disparition de ce pauvre Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins lorsqu'il y en a tant?...
Et cependant, il jugea qu'il était de son devoir, avant de rentrer chez lui, de passer chez Mme Delorge.
Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien.
—Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'État est fait. M. de Combelaine, à cette heure, est tout-puissant.
IX
L'excellent M. Ducoudray devait être bon prophète, cette fois...
Jamais, de mémoire d'homme, Paris n'avait été si triste ni si morne que le vendredi 5 décembre, le lendemain de la sanglante catastrophe.
Les boulevards continuaient à être occupés militairement. La circulation des voitures y était interdite. Des factionnaires, le fusil chargé, veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille à la Madeleine, maisons et magasins demeuraient fermés.
Et cependant, tel est le tempérament de Paris, que vers midi, la foule afflua de nouveau...
De distance en distance des groupes se formaient devant de larges couches de sable jaune répandues sur la chaussée... Là, il y avait eu la veille des mares de sang.
On s'arrêtait aussi en face de l'hôtel Sallandrouze, tout mutilé par les boulets, et qu'il avait fallu étayer, tant il menaçait ruine.
Mais c'est devant la cité Bergère, rue du Faubourg-Montmartre, que les rassemblements étaient le plus compacts.
La grille de fer de la cité était fermée, mais à travers les barreaux on apercevait, rangés côte à côte sur le trottoir, la tête contre le mur, trente-cinq ou quarante cadavres.
C'étaient des malheureux qui, tombés la veille sur le boulevard, n'avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. La plupart portaient le costume de la bourgeoisie. Trois femmes étaient parmi eux.
—Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup d'État, qui commençaient à se montrer depuis que le succès n'était plus douteux.
Et, en effet, le peuple français eût été vraiment incorrigible, si après un tel spectacle il eût hésité à se déclarer suffisamment sauvé.
Il n'hésita pas...
Et le plébiscite, auquel le sauveur Louis-Napoléon demanda s'il méritait une récompense, lui répondit par plus de sept millions de oui contre moins de sept cent mille non.
Désormais, la curée pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désigné pour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise en actions d'un grand établissement de crédit, favorisé d'immenses privilèges...
Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces événements d'un œil plus inquiet que M. Ducoudray...
C'en était fait, depuis le 2 décembre, du repos du bonhomme.
Lui qui portait la tête si haute avant, qui possédait au superlatif cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes légitimement gagnées, il allait le nez baissé depuis, arrondissant le dos, timide et l'œil toujours aux aguets.
Ce secret qu'il possédait de la mort du général Delorge, pesait sur son existence d'un poids intolérable.
Et lorsqu'il voyait se succéder les mesures arbitraires ou violentes des vainqueurs, lorsqu'il voyait à l'œuvre les commissions mixtes, ingénieux et expéditif perfectionnement des cours prévôtales, il se sentait glacé jusqu'à la moelle des os.
—Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!...
Certes, il eût été bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge à s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappée.
Mais c'est en vain qu'il épuisait son éloquence à lui prêcher la résignation.
—Le triomphe des méchants ne saurait être de longue durée, répondait-elle invariablement. Un édifice dont la première pierre a été scellée avec du sang s'écroulera tôt ou tard misérablement...
Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre sa vengeance à des jours plus prospères.
Que gagnerait-elle à élever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne serait entendue que de ses ennemis, c'est-à-dire de gens intéressés à lui imposer silence.
A ces perpétuelles remontrances, Mme Delorge ne répondait rien.
Seulement, à tous les repas, le couvert du général était mis comme s'il eût été encore vivant et elle avait déclaré qu'il en serait ainsi jusqu'au jour où elle aurait obtenu justice.
—Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir, à mes enfants et à moi, si nous étions assez faibles et assez lâches pour l'oublier.
Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en grippe.
Ah! ils étaient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au cœur!
—Elle est folle à lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un entêtement aussi ridicule!...
Il eût fallu à Mme Delorge bien peu de pénétration pour ne pas discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin.
Cependant, elle ne lui en voulait pas...
Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait pas d'arrêtés.
Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par les voies ordinaires, et elle attendait que le calme fût rétabli pour déposer une plainte en règle au parquet.
Qu'en résulterait-il? Une enquête, vraisemblablement.
Eh bien! une enquête, dût-elle aboutir à une ordonnance de non-lieu, aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une façon positive et certaine, le nom de l'adversaire, c'est-à-dire, selon elle, de l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilité du comte de Combelaine n'était appuyée d'aucune preuve matérielle.
Mais avant de la déposer, cette plainte, il importait de savoir s'il fallait renoncer définitivement à la déposition de l'unique témoin de la mort du général...
Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray était allé chez lui?...
Toutes réflexions faites, Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin, pour la prier de venir lui parler...
C'était un samedi soir que Mme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss porter sa lettre à Montmartre.
Et dès le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, la femme du pauvre employé des écuries de l'Élysée se présentait rue Sainte-Claire.
M. Ducoudray s'y trouvait, comme tous les jours à pareille heure.
N'ayant pas été prévenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit:
—Mme Cornevin est là, qui demande à voir madame.
Ah! si le digne bourgeois eût su comment fuir, comment s'esquiver!...
—Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne...
Elle entra, l'infortunée, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il n'y avait qu'à la voir pour être sûr que Laurent Cornevin n'avait pas reparu.
Peut-être. M. Ducoudray ne l'eût-il pas reconnue, si on ne l'eût pas nommée, tant elle avait été écrasée par trois semaines de douleur et d'angoisses mortelles.
Celle qu'il revoyait n'était plus que le spectre de cette jeune et robuste mère de famille qu'il avait vue rue Mercadet, ménagère vaillante de cette humble intérieur si brillant de propreté.
Sa maigreur était effrayante, énergiquement accusée par les plis flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait s'être retiré de son visage.
Elle avait tant pleuré que ses paupières étaient à vif, et que les larmes avaient tracé comme un sillon livide le long de ses joues...
Quant à l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'était tari, il n'avait plus que le souffle...
Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et d'espérance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son visiteur.
—Ah! M. Krauss!... s'écria-t-elle.
Positivement, l'excellent M. Ducoudray eût voulu être à cent pieds sous terre.
—Vous faites erreur, chère madame, balbutia-t-il; vous vous trompez...
La plus extrême surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin, et timidement, comme si elle eût craint de commettre une maladresse:
[Illustration: Les représentants du peuple étaient chassés du palais par les soldats.]
—Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que vous m'avez dit, et même, lorsque vous avez été parti, comme j'avais peur de l'oublier, je l'ai écrit sur un bout de papier...
—Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit.
Et, avec la stérile volubilité des gens qui prétendent expliquer une chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les plus contradictoires.
Mais qu'importait à Mme Delorge!...
Elle se hâta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait asseoir près d'elle Mme Cornevin:
—Ainsi, ma pauvre femme, commença-t-elle, vous êtes toujours sans nouvelles de votre mari?...
—Toujours, madame...
—Avez-vous du moins essayé de vous en procurer?
—Hélas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais...
—Quoi?...
—Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue... rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine, côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son mari... Le mien n'y était pas...
Mme Delorge frissonnait.
—Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est mort?
—On me l'a dit.
—Qui?
—Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...» me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies, j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée, on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en avait aucun du nom de Cornevin...
Mme Delorge se taisait, réfléchissant.
Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire que son mari avait succombé dans la lutte.
Aussi, après un moment:
—Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu?
—J'en suis presque sûre...
—Cependant, lorsque monsieur est allé vous voir, vous lui avez affirmé que jamais Cornevin ne s'était occupé de politique?
—C'est que je ne savais pas tout... Il paraît que, dans ces derniers temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de mauvais sujets qui l'ont perdu. Il était toujours exact pour son service, il restait le même avec moi, mais en dessous il complotait avec les autres dans des sociétés secrètes...
—Qui vous a dit cela?
—Un de ses chefs...
—Vous êtes donc allée à l'Élysée?
—Oui, madame, plusieurs fois.
A la physionomie de M. Ducoudray et à la façon dont il avançait la lèvre inférieure, il était aisé de reconnaître combien il tenait pour suspecte l'affirmation de ce chef.
Et encore qu'il se fût bien juré de ne plus se mêler à aucun prix d'une affaire qui avait empoisonné sa vie, emporté par l'habitude:
—Voilà qui ne me semble guère clair, murmura-t-il en se penchant vers Mme Delorge.
Elle ne lui répondit pas.
Pour elle, le moment décisif de cette entrevue était arrivé. C'est donc avec une visible émotion qu'elle poursuivit:
—A votre place, je me serais adressée à un camarade de mon mari, plutôt qu'à un de ses chefs.
—Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoyé demander celui qui était son plus grand ami.
—Eh bien?...
—C'est un brave homme tout à fait, dans le genre du mien, un nommé Grollet. Il était aussi désolé que moi, et quand il m'a vue, il lui est venu des larmes plein les yeux... même il a voulu à toute force que je déjeune avec lui...
—Et quelle est son opinion?...
—Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 décembre, il a entendu mon mari tenir des propos... oh! mais des propos à se faire chasser immédiatement si un supérieur s'était trouvé là...
M. Ducoudray et Mme Delorge échangèrent un coup d'œil, et en même temps:
—Quels étaient ces propos?... interrogèrent-ils.
—Grollet ne me les a pas répétés...
—Il ne vous a pas parlé d'un... duel? demanda Mme Delorge.
—D'un duel?...
—Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'Élysée et où un homme aurait été tué?...
—Non...
Suspecter la sincérité parfaite de Mme Cornevin n'était pas possible.
Elle ne savait rien...
Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se résigner à renoncer à cet unique et suprême espoir de connaître la vérité.
—Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos souvenirs... La dernière fois que vous avez vu votre mari, il se disposait à venir à Passy pour une commission importante dont on l'avait chargé?
—Oui, madame, et je l'ai déjà dit à monsieur qui est là...
—Il avait à parler à la femme d'un général... Cette femme, c'est moi.
—Oh! je l'avais compris...
—Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette commission si urgente!...
—Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tête de ma petite fille que voici.
—Il ne vous a pas parlé d'un malheureux homme tué dans le jardin de l'Élysée pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre?
Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil.
—Qui donc a été tué? interrogea-t-elle.
—Mon mari... le général Delorge.
—Ah! mon Dieu!...
Un profond silence suivit.
Le visage de la femme du pauvre garçon d'écurie trahissait l'effort énorme de sa réflexion... Évidemment elle cherchait à saisir une relation entre la mort du général et la disparition de Cornevin.
—Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assisté à ce duel?...
—Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M. Ducoudray, oubliant ses prudentes résolutions.
Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur:
—La scène, poursuivit-il, s'est passée aux lueurs d'une lanterne d'écurie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc la vérité, et si à ses derniers moments le général a prononcé quelques paroles, c'est lui qui les a recueillies...
Mme Cornevin s'était dressée... ses yeux noirs, si mornes l'instant d'avant, étincelaient.
—Ah! je comprends tout! s'écria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses répugnances à continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de son témoignage...
Et d'un ton de menace véritablement effrayant:
—Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas à la vie, moi!...
Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta.
—Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que vous... Notre malheur est semblable...
—Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie, vous...
Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:
—Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi. Mais j'ai des enfants...
—J'ai des enfants aussi...
—Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en aurais pas le courage!...
De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme Delorge.
Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures indicibles de cette infortunée?...
Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains:
—Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien. Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moitié pour les vôtres.
Mais Mme Cornevin se dégagea doucement, et avec un sourire d'une tristesse navrante:
—Oh! vous êtes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous êtes trop bonne...
Il était clair qu'elle ne croyait pas.
Il était évident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain.
Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel:
—Je vous jure, insista-t-elle, et par la mémoire de mon mari, que mon aide jamais ne vous fera défaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-être parce qu'il avait à me rapporter l'adieu suprême du mien. Je ferai plus: si vous voulez me confier l'aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et comme le mien...
Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait être emporté par la situation.
—Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'écria-t-il, la larme à l'œil... Comptez sur moi...
La malheureuse ne doutait plus.
Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant les mains:
—Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que vous nous sauvez... Hélas! nous ne pourrons jamais reconnaître tant de bontés.
—Qui sait? fit Mme Delorge.
Et d'un ton pensif:
—Un jour peut venir où l'occasion se présenterait de venger mon mari et le vôtre!...
D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'œil enflammé de haine et toute vibrante d'énergie.
—Ce jour-là, madame, s'écria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prêts à donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur père, et pas un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice soit faite...
Elles étaient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garçon d'écurie et la veuve du général, c'était un pacte de haine qui se jurait.
M. Ducoudray en frémit, regrettant ses bons mouvements de tout à l'heure.
—Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je suis vraiment bien malheureux d'être si impressionnable et si peu maître de moi!...
C'est pourquoi, dès que Mme Cornevin se fut retirée, emportant le premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois prit texte de l'ignorance de cette infortunée pour conjurer une fois encore Mme Delorge de ne rien tenter.
Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais dès le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des Saussayes, chez le docteur Buiron.
Il n'était pas sorti, et dès qu'elle entra, il la reconnut.
—Madame Delorge!... s'écria-t-il.
Et tout aussitôt, il se mit à l'accabler de prévenances, dissimulant ainsi son embarras, et préparant peut-être ses réponses, car il était trop fin pour ne pas soupçonner le but de cette visite matinale.
Mais elle coupa court à ces politesses affectées, et posément:
—J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de déposer une plainte au parquet, et de provoquer une enquête... Mon mari, vous le savez, a été assassiné.
Il fit un saut en arrière, à ce mot, et vivement:
—Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi...
Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise.
Les aménités outrées de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait pressentir quelque chose de semblable.
—Cependant, monsieur, la relation que vous avez écrite des événements prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort étranges...
Autant Mme Delorge était pâle et froide, autant le médecin était rouge et animé.
—Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu'à quel point vous avez le droit d'invoquer cette relation que j'avais confiée à la discrétion de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai été très impressionné des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous. Depuis, j'ai réfléchi, et j'ai reconnu l'inanité de mes conjectures. Rien de plus naturel, de plus simple, de plus...
Il balbutiait, il se tut, écrasé positivement sous le regard terrible d'ironie et de mépris de Mme Delorge.
—Parleriez-vous ainsi, monsieur, prononça-t-elle, si le coup d'État du 2 décembre n'eût pas réussi?...
—Madame! fit-il, comme s'il eût été révolté de l'accusation, madame!...
Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit, à pieds joints dans la boue:
—Eh bien! oui, s'écria-t-il, les événements ont changé mon point de vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour m'en mêler? Je suis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun patrimoine et j'ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis? Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés...
Mme Delorge s'était levée.
—C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial.
—Oui, madame.
—Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin que je laisse à votre conscience.
Et elle sortit... Son cœur se soulevait de dégoût.
—Quel misérable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il été acheté par le meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!...
Cependant elle ne se décourageait pas, et plus résolue que jamais à provoquer une enquête, elle remonta dans la voiture qui l'avait amenée, et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait autrefois plaidé une affaire pour le général.
Jeune,—il venait d'avoir trente ans,—bien posé dans le monde, assez riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthènes Roberjot était de ces avocats dont la place est d'avance marquée à la Chambre, et qui en attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renommée naissante.
Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lançait heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une période à effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui jusqu'alors l'avait bien servi.
Il s'était retiré sous sa tente, depuis le 2 décembre, attendant les événements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'étendard de l'opposition.
Me Roberjot ne fut pas maître de l'étonnement que lui causa la visite de Mme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil de chêne sculpté, il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions.
C'est donc avec la plus extrême attention qu'il l'écouta, et lorsqu'elle lui eut exposé la situation:
—Je dois vous déclarer, madame, commença-t-il, que vos conjectures doivent être exactes. Vos explications éclairent d'un jour tout nouveau cette obscure et mystérieuse affaire du général Delorge...
Elle le regardait d'un air de stupeur.
—Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez donc déjà entendu parler, monsieur?
A plusieurs reprises il baissa la tête:
—Oui.
Cette circonstance devait paraître à la pauvre femme une raison d'espérer.
—On s'en préoccupe donc? demanda-t-elle encore.
—On s'en est occupé, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri par les derniers événements, mais dans le monde où je vis, et où toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive à Paris... Mais je ne sais trop si je dois vous répéter ce que j'ai entendu dire...
—Vous le devez, monsieur.
Il parut se recueillir, et lentement:
—Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous déclare que je reconnais maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la mort de votre mari. On a commencé par dire qu'il s'était suicidé...
—Lui!... Et pourquoi? grand Dieu!
—Ah! voilà! On prétendait qu'il avait pris des engagements très compromettants de divers côtés, qu'il avait écrit certaines lettres... très imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menacé d'être démasqué publiquement, il avait perdu la tête et s'était passé son épée au travers du corps...
Mme Delorge s'était levée.
—Mais c'est une infâme calomnie! s'écria-t-elle. Quel misérable a pu inventer et répandre une telle infamie?
—Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque jour circulent dans Paris!
—Quelles sont les autres versions, monsieur?...
—D'après une autre, le général Delorge aurait succombé dans un duel, dont le motif était... une question d'argent. Une forte somme avait, disait-on, disparu du cabinet du président de la République.
Deux larmes de douleur et de colère jaillirent des yeux de Mme Delorge.
—Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en entendre davantage. D'où partent ces bruits? je le devine maintenant. Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire. Mais elle ne le sera pas, j'écrirai aux journaux...
[Illustration:—C'est lui! s'écria-t-elle... C'est lui!]
Me Sosthènes Roberjot hochait la tête.
—Hélas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui consente à insérer votre lettre.
Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit à la conduire près d'un journaliste qui faisait profession de haïr d'une haine implacable tous les nouveaux gouvernements.
C'est avec des imprécations terribles qu'il écouta le récit de Mme Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux étaient, sous peine de mort, condamnés au silence, qu'une allusion à cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il était propriétaire, s'il était homme d'opposition; il avait des opinions, mais il avait aussi des actionnaires.
Bref, il ne pouvait rien.
—Voilà donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy...
Et cependant, le lendemain, sa plainte fut déposée au parquet.
X
Lorsqu'une plainte a été déposée au parquet en bonne et due forme, par une personne ayant, selon l'expression de la loi, capacité;
Quand cette plainte a été remise toute rédigée, signée et paraphée à chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reçue;
Après qu'un acte de réception en a été délivré, rappelant la date du jour et l'heure du dépôt;
Il est moralement et matériellement impossible qu'il n'y soit pas donné suite, et qu'elle ne provoque pas une enquête.
Or, la plainte de Mme Delorge était bien en règle, et même, sur le conseil de Me Roberjot, elle s'était portée partie civile.
Car décidément le jeune avocat avait épousé la cause de la veuve du général Delorge.
Cette ténébreuse affaire avait mis fin à ses perplexités, et avait été comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance.
Me Sosthènes Roberjot appartenait désormais à l'opposition.
Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, et non sans une habile perfidie, qu'il avait rédigé cette plainte contre cet inconnu que la loi appelle «un quidam», et dont la recherche, précisément, est demandée à la justice.
Toutes les circonstances propres à démontrer qu'un crime avait été commis, il les avait groupées en un réquisitoire, insistant sur ce fait que l'épée du général n'avait pas servi à un duel, produisant comme une preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin.
Et à la fin seulement, pour que la justice ne s'égarât pas, il nommait M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en apparence, plus terrible, en réalité, qu'une accusation formelle.
—Et maintenant, avait-il dit à Mme Delorge, toutes les herbes de la Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu'à attendre.
Elle n'attendit pas longtemps.
Sa plainte avait été déposée un mardi: dès le mercredi elle en eut des nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq heures du soir, tout de noir habillé, comme pour un enterrement, et la figure bouleversée.
—Voilà les persécutions qui commencent, lui cria-t-il dès le seuil, et avant même de la saluer; je sors du Palais de Justice...
Mme Delorge rougit légèrement.
Redoutant les éternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-être quelque discussion pénible, elle ne l'avait pas averti de sa démarche.
—C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dîner, que j'ai reçu une assignation à comparaître par devant M. le juge d'instruction. Dois-je l'avouer? J'ai été fort troublé pour le moment. La justice m'a toujours fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter ni à faire défaut, j'en ai pris mon parti. J'étais convoqué pour ce matin, onze heures... A dix heures précises, je sortais de chez moi... A onze heures moins trois minutes, j'arrivais à la galerie des juges d'instruction, et je priais un huissier de m'annoncer...
Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout à lui, et faisait de sa personne le pivot de tous les événements...
Mais Mme Delorge y était trop habituée pour essayer même de l'interrompre.
—On m'annonça, poursuivit-il, et je me trouvai en présence du juge d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie bien tirée au milieu de la tête et de grands favoris lui descendant sur la poitrine; la figure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne sais pas s'il répondit à mon salut. Le sûr, c'est qu'il me toisa pendant une bonne minute, jusqu'à me faire monter le rouge aux joues. Après quoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout à coup: «Que savez-vous, me dit-il, de la mort du général Delorge?...» C'était donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: «Je sais, répondis-je, qu'il a été lâchement assassiné!...»
Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air d'ébahissement immense qu'elle considéra son vieux voisin.
Elle doutait presque du témoignage de ses sens.
—Vous avez répondu cela!... fit-elle.
—Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chère madame: Vous vous dites: «Ce n'est pas possible, on m'a changé mon père Ducoudray!» Non! c'est toujours le même. Je ne suis pas un héros, moi, je tiens à mon repos, et même je suis un peu poltron... mais j'ai le sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne m'arrête plus... Après, dame! c'est une autre histoire; j'ai des regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai passé la moitié de ma vie à me fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre à trembler de peur de m'y être fourré...
M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur son compte.
Satisfait de l'explication qu'il venait de donner à Mme Delorge:
—Positivement, reprit-il, ma réponse ne parut pas enchanter le juge d'instruction. Il me lança un mauvais regard, et d'un ton à donner la chair de poule: «Vous vous avancez beaucoup, monsieur!» me dit-il. Moi, pour un boulet de canon, je n'aurais pas reculé: «Si je m'avance, répliquai-je sèchement, c'est que j'ai des preuves.» Il fit seulement: «Ah!...» Puis, ayant consulté quelques paperasses: «Voyons ces preuves,» ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le répéter deux fois, et tout ce que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis à le lui débiter carrément. J'allais si vite qu'à tout moment il était obligé de m'arrêter, pour laisser à son greffier le temps d'écrire... car tout ce que je disais était aussitôt couché sur le papier.
Il semblait au digne bourgeois qu'il était encore dans le cabinet du juge...
Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gênant, il campa son chapeau sur sa tête, de côté, en mauvais garçon.
—Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis froidement: «—Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots: «—Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «—Il suffit, déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «—Ce qui m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait le sourcil. «—Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «—Commencée, répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied: «—Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.—Rien, répondis-je, toujours goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure qu'il est...»
Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme...
Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de son corps d'un air désolé:
—Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton menaçant: «—Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «—Monsieur Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais coupable!...» En moi-même, je pensais: «—Farceur!... ça se dit, ces choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace me fit frémir, et quand je l'eus signée: «—Vous pouvez vous retirer, me dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que nous avons l'œil sur vous...» Je saluai... et me voilà.
Mme Delorge s'était levée.
Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue:
—Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal jugé...
Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui était tendue, et secouant mélancoliquement la tête:
—Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'œil sur moi... Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant...
Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux, jusqu'à ce que tout à coup:
—Eh bien! soit... On veut me pousser à bout... je ne reculerai pas d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir même chez Mme Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais être entouré. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'aîné des fils de cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon compte l'éducation du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur du coup d'État du 2 décembre...
Il se faisait tard, cependant...
Mme Delorge voulait retenir l'honnête bourgeois, mais il refusa obstinément.
—On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille à Montmartre.
S'il fût resté seulement dix minutes de plus, il eût vu arriver à l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain...
Une citation!... Ce chiffon timbré devait effrayer le digne serviteur plus qu'une douzaine de fusils braqués contre sa poitrine.
Vite il courut la porter à Mme Delorge.
—Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il répondre?
Mme Delorge lui eût dit de déclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de Combelaine assassiner le général, qu'il l'eût fait sans hésitation ni remords...
—Vous répondrez la vérité, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la vérité, selon que vous inspirera votre conscience...
—Madame peut être tranquille.
—Surtout, ne vous laissez pas intimider.
—Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon général soit puni.
Cependant il n'était rien moins que rassuré, le lendemain, lorsqu'il partit pour le Palais de Justice.
Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et abattu.
—Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui attendait son retour avec une anxiété fébrile.
—Presque rien...
—Avez-vous parlé de l'épée?
—Le juge ne m'a parlé que de cela tout le temps... Il avait fait venir des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en garde en face de moi. Il prétendait qu'un combat peut avoir lieu sans que les épées se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi, naturellement, je lui ai prouvé le contraire...
Mme Delorge eut un tressaillement.
—Et alors, qu'a-t-il dit?
—Alors, il a sonné, et deux messieurs sont entrés, que j'ai reconnus pour deux maîtres d'armes... Il leur a remis à chacun un fleuret et leur a posé les mêmes questions qu'à moi... Après bien des discussions, ils ont déclaré que, dans un duel régulier, il est impossible que les fers ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprévu où deux adversaires furieux mettent en même temps l'épée à la main...
—Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilité où était mon mari de se servir du bras droit?
—Il m'a dit que c'était une question réservée...
Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations éloignaient toute idée d'un parti pris, et cependant, d'après ce que M. Ducoudray lui avait dit de ce juge:
—Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?...
C'est que sa conviction était absolue, inébranlable.
—Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes, répétait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute.
—Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon! C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant pis pour nous...
Le vendredi suivant, Mme Delorge à son tour recevait une assignation qui la citait à comparaître le lendemain à une heure très précise... Même un paragraphe spécial lui recommandait d'amener son fils.
Pourquoi?... Quel renseignement espérait-on obtenir d'un enfant de onze ans? Se flattait-on d'arracher à sa simplicité quelque déposition contre son père?
Cette préoccupation empêcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa nuit se passa à récapituler toutes les circonstances de la mort de son mari, à les coordonner et à en former comme un faisceau de preuves, démontrant jusqu'à l'évidence, estimait-elle, qu'un crime avait été commis.
Mais les circonstances étaient trop graves pour qu'elle ne souhaitât pas un conseil.
Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrêter sa voiture rue Jacob, à la porte de Me Sosthènes Roberjot.
Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui répondit que Me Roberjot était bien chez lui, mais qu'il était en grande conférence avec des messieurs, des journalistes et d'anciens représentants.
—N'importe! dit-elle, prévenez-le... j'attendrai.
Le domestique, n'y voyant pas d'inconvénient, la fit entrer et la laissa seule avec Raymond, dans une petite pièce qui servait de salle d'attente.
Une mince cloison séparait cette pièce du cabinet de l'avocat, et la porte étant entre-bâillée, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre ce qui se passait de l'autre côté.
On y discutait fort chaudement.
Et à tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de «résistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la liberté, des droits imprescriptibles du peuple...»
Il était évident que Me Roberjot s'occupait des élections prochaines et posait les bases de sa candidature...
Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'était douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas à congédier ses amis politiques, et l'instant d'après il parut, s'excusant près de Mme Delorge de l'avoir fait attendre...
A peine sut-elle lui répondre, tant sautait aux yeux la métamorphose qui en huit jours s'était opérée en lui.
A l'avocat qu'elle avait vu la première fois, heureux de la vie, satisfait du présent et sans souci d'avenir, l'homme politique succédait.
Il avait dû s'exercer à prendre la physionomie de son rôle, et il n'avait pas trop mal réussi.
Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'était plissé, le sourire s'était envolé de sa lèvre charnue. Quelques coups de ciseaux donnés à sa barbe et à ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son visage d'accord avec ses opinions.
Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercher dans sa garde-robe des vêtements usés et hors de mode, des vêtements de déshérité...
De toute sa personne se dégageait ce mot: ambition!
Il n'y avait que son œil dont il n'avait pu corriger l'expression, qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses phrases qui sortaient de la bouche...
Cependant, il se hâta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet, et ayant pris la citation qu'elle lui présentait, il se mit à la parcourir...
Presque aussitôt ses sourcils se froncèrent.
—Hum! grommelait-il, comme s'il eût répondu à certaines objections de son esprit, c'est à Barban d'Avranchel que nous avons affaire...
Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, était celui du juge d'instruction devant qui elle allait comparaître.
—Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle avec inquiétude.
—Je ne sais, répondit Me Roberjot...
Et après un moment de réflexion:
—M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orléaniste. Il doit être furieux du coup d'État.
—En ce cas, monsieur, il me semble...
—Oh! attendez, madame, avant de vous réjouir... L'ambition peut amener une conscience à d'étranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe pour un homme d'une probité antique...
—Que puis-je souhaiter de mieux?...